Elle traverse la crypte à la minute où la magie autour d'elle se dissipe, fonce en avant et projette une décharge de magie que la Reine parvient à peine à arrêter à temps. Celle-ci semble interloquée par cet assaut, un sourcil haussé et ses longs ongles tapotant son bras opposé.
― Toujours aussi têtue. Je croyais que nous nous entendions bien.
Emma se penche en avant, haletante, et contemple les mains de la Reine. Le sang en a disparu ainsi que de sa longue redingote à présent, elle s'en est si aisément débarrassée avec l'allégresse meurtrière dont Emma a été le témoin. Elles n'en sont pas moins terrifiantes maintenant.
― Je ne fais pas amie-amie avec les meurtriers de masse.
Elle se mord la lèvre en reconsidérant le bien-fondé de sa déclaration.
― Pas quand ils viennent juste de massacrer plusieurs dizaines d'innocents, rectifie-t-elle. Bon sang, sa vie est tordue en ce moment.
La Reine semble amusée par son dégoût.
― Te souviens-tu de ce que t'a dit Regina au Pays Imaginaire ?
Elle se souvient…de bien des choses. Vous voulez qu'on soit amies ? Vous êtes un lamentable gâchis ambulant. La même chose que je fais toujours. Notre fils. Nous t'aimons !
― De quelle partie ? dit-elle.
Pendant un instant, elle a la chair de poule de savoir que… qu'il s'agit là de Regina, que la Méchante Reine qui vient d'exécuter tous ces gens partage chacun de leurs souvenirs communs.
Mais il y a une noirceur dans les yeux de la Reine qu'Emma reconnaît pour l'avoir vue dans ceux de Regina, et c'est…
― Elle t'a dit qu'elle était là pour embrasser la noirceur afin que tu n'aies pas à le faire. Une famille épanouie.
Sa voix est méprisante, moqueuse, mais dans l'ensemble, pas aussi dégoûtée qu'elle aurait pu l'être.
Elles sont inégalement scindées en deux, Regina la repentie et la Reine, la méchante, et Emma se demande soudain laquelle des deux lui avait parlé alors. Peut-être était-ce bel et bien Regina, résignée à être prisonnière des méthodes plus expéditives de la Reine. Peut-être était-ce les deux.
― C'est ce que vous pensiez être en train de faire ?
Elle plisse les yeux.
― J'aurais pu m'en occuper en assassinant bien moins de gens.
La Reine lui lance un regard de défi.
― Et si tu n'avais pas eu le choix ?
― J'ai tué Cruella pour sauver Henri, lui rappelle Emma. Je le referais pour sauver Regina.
― Aurais-tu pu tuer toutes les marionnettes de Hyde s'il l'avait fallu ?
Elle rit.
― Leur arracher le cœur et faire une île dans une mer de sang.
Elle lui tourne autour dans un tourbillon d'étoffe, s'arrête devant Emma pour lui saisir le menton.
― Je pense que vous surestimez votre propre noirceur, Emma Swan, dit-elle d'une voix riche et onctueuse.
Emma se dégage en sursaut, piquée.
― Je fais ce que j'ai à faire pour protéger ma famille, dit-elle d'un ton acéré. Pour les protéger de vous et de l'armée que vous avez aidé Hyde à monter contre nous.
― Je l'ai fait pour donner une leçon à Regina, dit sereinement la Reine, et Emma la fusille du regard avec un regain de colère.
― Elle est faible.
Les poings d'Emma se serrent.
― C'est la femme la plus forte que je connaisse.
― Non, c'est moi, corrige la Reine avec un rictus. Toutes ces réserves de force sont à moi à présent. Regina n'est rien.
Elle a une confiance suffisante en sa propre déclaration, et cela ne fait que décupler la colère d'Emma.
― Et pourtant il n'y a qu'elle qui soit capable de vous vaincre, souligne-t-elle en se rappelant – seulement quelques semaines plus tôt, les aveux murmurés par Regina et ses mains fermes sur ses épaules, les yeux de Regina brillants de larmes et d'affection et si proches…
― Elle vous a vaincue chaque jour de sa vie pendant des années. Elle est plus forte que vous !
― Tu es une imbécile, gronde la Reine, qui fait volte-face et se précipite vers la chambre secrète de la crypte. Je devrais te tuer tout de suite pour ton impudence.
Elle se retourne sur le pas de la porte, les yeux brillants d'énergie meurtrière indomptée, de…
Cora était dangereuse parce qu'elle n'avait pas de cœur. Regina l'est plus encore parce qu'elle en a un, lui a dit un jour Gold. Et Emma regarde la rage mêlée à la douleur et au désir de meurtre irraisonné dans les yeux de la Reine.
― A quoi vous jouez au juste ? demande Emma avant que la Reine ne puisse la tuer ou sortir avec fracas. Qu'est-ce que vous voulez donc ? Pourquoi vous parlez de Regina comme si elle était votre ennemie pour la sauver ensuite ? Vous voulez prendre sa place, la tuer, ou…
― La punir, dit résolument la Reine. La faire souffrir, ramper, gémir et supplier pour récupérer ce qu'elle a rejeté.
Ses yeux luisent d'un éclat presque fou, et elle siffle :
― Pour cela, il faut bien qu'elle vive, non ?
Emma a la gorge sèche.
― Vous disiez qu'elle faisait partie de vous, parvient-elle à dire.
La Reine se rembrunit.
― Je faisais partie d'elle et cela ne l'a pas empêchée, elle, de me broyer le cœur, n'est-ce pas ? Ou bien en avait-elle le droit parce que je suis méchante ?
Elle s'avance de nouveau, ses doigts caressent la joue d'Emma dans une parodie d'affection.
― Je t'ai vue là-bas avec elle, roucoule-t-elle. Je t'ai vue lui dire de me tuer. Si assoiffée de sang, notre petite Sauveuse. Croyais-tu que j'avais oublié ?
Ses doigts descendent, appuient sur la gorge d'Emma avec une force douloureuse. Emma est paralysée, la respiration coupée, le cœur battant furieusement.
La Reine mord avec force sa propre lèvre et se penche pour embrasser Emma, les doigts toujours autour de sa gorge. Emma goûte le sang, recule en trébuchant et prend appui contre le mur. La Reine avance de nouveau d'un air menaçant et cette fois Emma ne se dérobe pas lorsqu'elle l'embrasse, se dresse contre les doigts autour de sa gorge et s'étrangle à la fois de douleur et de plaisir tandis qu'elles bougent l'une contre l'autre, de plus en plus vite et fort comme si elles étaient en guerre.
Emma n'arrive pas à respirer, à penser, à faire quoi que ce soit d'autre que se perdre dans ce baiser ardent et furieux. La Reine fait sauter les boutons de sa chemise et glisse une jambe couverte de cuir entre les siennes et Emma va et vient lascivement contre elle, tire les cheveux de la Reine avec assez de force pour la faire gémir de douleur et relâcher la pression sur sa trachée, rejette la tête en arrière tandis qu'à la place la Reine mord férocement dans la peau de sa gorge.
Elle va et vient plus fort contre la jambe de la Reine, éperdue et concentrée tandis que celle-ci prend possession du moindre centimètre exposé de son corps à coups de langue et de dents. Une partie d'elle-même hurle meurtrière. Méchante. Diabolique. Aucun de ces rappels n'a le moindre effet pour calmer le tournoiement dans son ventre. Rien ne peut…
― Je vais la tuer, dit une voix qui sort du miroir derrière elles. Regina. Sa voix fait l'effet d'une douche froide. Emma se redresse d'un bond, s'écarte de la Reine, et un rire de gorge retentit dans son oreille tandis que la Reine se glisse derrière elle à la place.
― Je vais lui arracher le cœur une deuxième fois et la tuer.
Regina fait les cent pas dans son salon, les poings serrés et toute trace de larmes effacée de son visage.
Mary Margaret dit :
― Je sais que nous sommes tous en colère, mais tuer la Reine n'amènera rien de bon…
― Pas elle.
Regina colle un poing serré sur ses yeux.
― Emma. Bon sang, pourquoi a-t-il fallu qu'elle aille défier…
Elle s'affaisse.
― Ca n'aurait rien changé. La Reine a toujours eu l'intention de s'en prendre à elle.
― Je sais, murmure Mary Margaret, et elles échangent un regard lourd de sens qu'Emma ne peut interpréter. Maintenant, on la récupère.
― Si seulement elle veut qu'on …
Regina semble au bord des larmes et Emma se penche en avant, le cœur en peine.
Des doigts minces se glissent autour de sa taille, rampent plus haut, l'immobilisant sur place.
Emma dit faiblement :
― Assez.
La Reine glousse de nouveau, son haleine effleurant le cou d'Emma, qui relève inconsciemment le menton.
― Elle va venir me chercher, chuchote Emma, fascinée par la Regina dans le miroir. Elle a la tête dans les mains, Mary Margaret lui frotte l'épaule d'un geste réconfortant, et Emma se languit d'elle avec autant de force qu'elle désire douloureusement la femme derrière elle.
― Tu n'iras pas avec elle.
Les dents de la Reine effleurent le bord de l'oreille d'Emma. Ses mains remontent, ses pouces caressent le dessous des seins d'Emma avec une possessivité flagrante, et Emma frissonne et ne répond pas.
― Peut-être n'as-tu jamais sauté le pas, mais tu es un peu amoureuse des ténèbres, n'est-ce pas ?
Ses doigts bourdonnent comme des vibrations sur ses côtes, dont ils jouent comme d'un piano macabre.
― La bonté est un luxe auquel tu ne t'es jamais fiée.
― Mes parents ont fait sortir toute la noirceur de moi avant ma naissance, admet Emma, les yeux encore rivés à la Regina sur l'écran tandis que Zelena entre dans la pièce. La Reine agite une main paresseuse et le miroir se tait.
― On dirait que… Le bien s'obtient toujours au détriment de quelqu'un d'autre, non ?
La Reine reste silencieuse, hormis un soupire approbateur contre l'oreille d'Emma. Celle-ci hasarde :
― Je crois que… Je n'ai jamais fait confiance aux gens qui prétendaient être bons quand j'étais gosse. Les familles d'accueil…
Le souvenir lui donne la chair de poule.
― Les flics. Il y avait des gens qui vivaient dans les ténèbres et on ne pouvait pas non plus leur faire confiance, mais avec eux on savait à quoi s'attendre.
Elle ne peut rien dire de cela à Regina, elle qui se donne tellement de mal et n'a pas besoin de son cynisme à présent. Regina a éradiqué d'elle-même toute la noirceur et ne comprendrait pas quel réconfort Emma peut encore y trouver. Que les fois où Regina s'est jetée au-devant du danger le regard fou et le meurtre au cœur, Emma en a été plus soulagée qu'effrayée.
Tu es un peu amoureuse des ténèbres, et il est si facile de se retourner dans l'étreinte de la Reine et de la laisser l'embrasser férocement, de lui passer les bras autour du cou, de sentir ses mains lui peloter les fesses et de ne rien attendre de plus de sa part que ce seul moment. Ce n'est pas Regina – pas la Regina entière, pas la moitié d'elle dont Emma sait qu'elle l'aime mais qui ne sauterait jamais ce pas-là – mais elle lui convient toujours, d'une façon dont seule Regina peut lui convenir. Il n'y a aucune hésitation, aucune peur des conséquences, et pendant un instant elle se sent comme lorsqu'elle était Swan la Ténébreuse, libre et sans entraves.
Lorsqu'elle s'écarte, la Reine est en train de lui sourire, et son sourire n'est pas tant empreint de calcul ou d'orgueil que de tendresse.
― Je pourrais me faire à toi, dit-elle, ce qui est… une sorte de bizarre déclaration d'affection, dans un sens. Emma rougit.
― Comme c'est touchant, dit une voix sèche depuis l'autre bout de la crypte, et Emma regarde dans le miroir au lieu de se retourner. Elle se voit, enveloppée dans une étreinte possessive, sa chemise à demi ouverte et une main qui s'attarde au creux de ses reins. Et derrière elle, Regina, les yeux flamboyants tandis qu'elle fusille sa jumelle du regard. Mary Margaret se tient à ses côtés, pâle et inquiète, et Zelena s'attarde à l'arrière, examinant la Reine avec fascination.
― Maintenant laisse-la partir, dit Regina d'une voix à vif et meurtrie, et Emma s'écarte en trébuchant de la Reine en direction des trois femmes venues la sauver.
La Reine leur rit au nez.
― Non, dit-elle, et elle plonge la main dans la poitrine d'Emma et lui arrache le cœur.
Le silence règne pendant un instant où tout se fige. Emma sans voix face à cette trahison qu'elle aurait pu anticiper mais dont elle ne s'est pas assez souciée pour le faire – et Regina debout, totalement immobile, les poings serrés et le regard noir. La Reine examine le cœur et ensuite ses ongles avec ennui.
Mary Margaret dit d'une voix tremblante :
― Prends-moi à la place.
Elle passe devant Regina, les bras le long du corps et le menton levé, et se plante devant la Reine d'un air de défi.
― C'est moi que tu veux, pas Emma. Laisse-la partir et prends mon cœur à la place.
― Maman… dit Emma en s'interposant entre elles. La Reine ne l'arrête pas, bien qu'une sourde sensation de constriction dans la poitrine la fasse trébucher.
Mary Margaret est pâle et immobile.
― Je ne sais pas ce qu'elle est en train de te faire, mais je ne vais pas rester plantée là et la laisser continuer.
Elle lève son arc et attrape une flèche.
La Reine fait un geste de la main et l'arc se fend en deux.
― Tu ne me sers à rien, dit-elle en se détournant, et Mary Margaret accuse le coup comme si elle l'avait frappée.
― Toi non plus.
Elle pose un regard froid sur Zelena.
― Soeurette.
Elle rit.
Les lèvres de Zelena se tordent.
― Si tu crois que j'ai peur de toi…
― Oh, mais tu devrais.
La Reine s'avance d'un air menaçant et Zelena sursaute, une main levée pour invoquer sa magie. Regina lui saisit le poignet avant qu'elle puisse le faire, les yeux toujours rivés sur le cœur d'Emma.
― Tu crois que torturer quelques Munchkins et pleurnicher après ta maman a quoi que ce soit à voir avec les choses que j'ai faites ? Tu es une novice qui fait semblant d'être vicieuse parce que Regina avait mieux à faire que de s'intéresser à toi.
Elle siffle, d'une voix basse et mauvaise.
― Notre mère a retenu Regina prisonnière. Elle l'a maltraitée, tourmentée, torturée.
Regina ne bouge pas, la main toujours sur le poignet de Zelena, les traits tirés et las.
― Elle nous a fait entrer dans le moule d'une reine, et toi tu as été juste assez stupide pour croire que c'était une partie de plaisir.
La Reine rejette la tête en arrière et rit.
― Oh, mais elle est au paradis. Je suppose que tout est arrangé à présent.
Il y a quelque chose de presque hypnotique dans la manière dont elle caresse le menton de Zelena, une moquerie onctueuse dans sa voix.
― L'imbécile qui bâtirait sa vie autour de Cora n'y gagnerait que du mépris de sa part. C'est divertissant, vraiment. Aussi divertissant que de savoir à quel point vous êtes toutes les deux affamées d'affection.
Son regard passe rapidement d'une Regina au visage figé à la silhouette tremblante de Zelena.
― Faibles et pitoyables imbéciles.
Zelena gifle la Reine, les yeux fous. Regina s'écrie :
― Zelena, non !
Et la Reine gifle Zelena en retour, lui érafle le visage de ses longs ongles tandis que sa main se resserre autour du cœur d'Emma. Celle-ci étouffe, le vague tiraillement explosant en suffocation, et tombe à genoux, recroquevillée autour de sa poitrine vide.
― Demande pardon, dit la Reine à Zelena d'un ton traînant. Ou je tue tout le monde ici.
Zelena jette un coup d'œil à Emma puis à Regina, le regard obstiné. La Reine affiche un grand sourire.
― Peut-être que pardon ne suffit pas, dit-elle d'un ton guilleret en inclinant la tête pour l'observer. Agenouille-toi devant moi et embrasse ma botte.
― Va au diable, crache Zelena.
La Reine serre de nouveau brièvement le cœur d'Emma, qui laisse échapper un cri étranglé. Le pouce de la Reine caresse le dessous du cœur, apaisant comme une étreinte, et le plaisir déferle par-dessus la douleur, la soulage et la laisse à genoux, à peine assez lucide pour percevoir la tension dans la pièce.
Regina dit, d'une voix lente en dépit de la panique sous-jacente qui la tend :
― Fais-le tout de suite ou je te tuerai moi-même.
Zelena accuse le coup. La Reine ricane.
Zelena baisse d'abord la tête, puis ses genoux tremblent et l'abandonnent. Elle a les poings serrés et une unique larme roule sur sa joue tandis que la Reine tend sa botte. Zelena l'embrasse rapidement, les yeux baissés, et ne les relève pas jusqu'à ce que la Reine se détourne d'elle et rejoigne Emma à grands pas.
― Tu n'es pas prisonnière ici, dit-elle en lui souriant. Il y a du rire dans ses yeux, une joie due à l'humeur qui règne dans la crypte, et Emma déglutit et détourne le regard vers Regina. Celle-ci lui adresse un sourire tendu qui doit se vouloir réconfortant, les yeux pleins de larmes et les poings serrés. Emma tâche de lui rendre son sourire.
L'humeur de la reine s'assombrit.
― Très bien, gronde-t-elle en fourrant de nouveau le cœur d'Emma dans sa poitrine.
Emma en a le souffle coupé et se sent un peu comme si elle venait de se prendre un coup de masse.
― Va retrouver la princesse chichiteuse et la sorcière pleurnicharde. Voyons si mon autre moitié peut faire quoi que ce soit qui ressemble de près ou de loin à ce que tu veux de moi.
Les yeux de Regina se rétrécissent et la Reine se tourne pour la regarder d'un air suffisant.
― Et toi, commence-t-elle en s'approchant d'elle d'un pas nonchalant.
La main de Regina bouge instantanément, à présent que le cœur d'Emma ne craint plus rien. Elle s'enfonce à toute vitesse dans la poitrine de la Reine et se referme autour de son cœur, le saisissant fermement.
― Ne t'approche pas de ma famille, gronde-t-elle. Ne t'avise pas de t'approcher d'Emma Swan.
La Reine ne bronche pas, mais Emma voit son dos se raidir sous l'effet de la pression sur son cœur.
― Tu ne le referas pas, dit-elle, toujours confiante malgré la main de Regina serrée autour de son cœur. Au fond de toi, tu connais la vérité.
― Et quelle vérité ? demande Regina entre ses dents, jetant de petits coups d'œil à Emma qui se lève, impuissante et ne sachant que faire.
La Reine murmure, soudain douce et cruelle à la fois.
― Personne ne t'aimera jamais comme je t'aime. C'est pour cela que tu ne peux pas me détruire, n'est-ce pas ? Quelque part sous ces airs de jeune héroïne bravache, tu as besoin de moi plus que tout.
La main de Regina glisse hors de sa poitrine. La Reine disparaît comme une flamme violette qui s'éteint. La main de Regina est encore tendue, ses yeux écarquillés et désolés.
En vérité, Regina n'est jamais si pleine d'énergie que lorsqu'elle se trouve face à la Reine. Se battre lui répugne désormais, ses commentaires mordants sont franchement bénins, et ce n'est que lorsque la Reine et Regina sont dans la même pièce qu'elle retrouve ce feu qui la rend tellement… Regina. De même, la Reine semble se délecter davantage de sa propre cruauté quand elle se trouve dans les parages de Regina.
On dirait presque qu'elles ont toutes les deux quelque chose à prouver en présence l'une de l'autre. On dirait presque qu'elles peuvent sentir de façon plus indéniable ces trous béants dans leur essence quand elles se trouvent face à face de part et d'autre d'une pièce.
Y réfléchir donne des maux de tête à Emma, c'est pourquoi elle ne dit rien à Regina lorsque celle-ci la conduit dans son lit ce soir-là et qu'elle sent ses mains prendre les siennes. Regina serre leurs mains jointes contre son ventre et ne se détend qu'une fois endormie. Ce n'est qu'alors qu'Emma se dégage de son étreinte et se met à la fenêtre pour scruter le jardin de derrière.
La Reine est en train d'y faire les cent pas, ignorant qu'Emma l'observe. Elle s'interrompt et contemple la maison avec ce qu'Emma interprète comme un air de regret. Sa maison. Emma ne peut empêcher l'empathie muette qui monte en elle tandis que la Reine se tient seule dans le jardin éclairé par les lampadaires, les bras serrés autour d'elle-même et les yeux assombris par le regret.
Elle sait ce que c'est… d'être à la place de la Reine, déterminée à ne pas se laisser affecter et à se battre rien que pour elle-même comme personne d'autre ne le ferait. Elle comprend mieux que Regina ne le pourra jamais ce que fait la Reine en la protégeant quand celle-ci en a besoin puis en la rejetant et en prétendant que ce n'était rien. Parce que rien que pour elle-même, et ce n'est pas un air vulnérable qui devrait pouvoir y changer quoi que ce soit.
Et plus que tout, Emma comprend ce que signifie être expulsé d'une famille et d'un foyer, être soudain rejeté, se retrouver seul et vicieusement furieux de l'être. Elle a dit un jour à Regina qu'elle seule pouvait la comprendre à leur manière unique. Et quand s'estompe le vernis de tyrannie cruelle et meurtrière, il ne reste plus qu'une fille perdue, sur la défensive et en colère contre le monde qui reste.
Emma frissonne et retourne se glisser dans le lit, étudie la fille qui est restée quand la Reine lui a été enlevée. Les traits de son visage sont plus doux, d'une certaine manière, plus jeunes. Elle se tend vers Emma dans son sommeil comme jamais elle ne l'avait fait auparavant. La Reine prend Emma avec d'impérieuses attentes, mais Regina sans sa carapace hérissée de piquants est chaleureuse et plus engageante qu'elle ne l'a jamais été.
Emma a besoin d'elles deux comme elle a besoin d'oxygène, comme de tout ce qu'elle a jamais désiré en deux femmes conçues pour être deux pôles opposés.
Avec un soupir elle se recouche et se niche contre l'épaule de Regina, noue étroitement les bras autour d'elle et sent la chaleur qui accompagne l'étreinte.
― Tu as entendu parler d'hier soir, n'est-ce pas ? dit Emma avec précaution en regardant son fils, les sourcils froncés.
Henri hausse les épaules.
― C'est-à-dire, je sais que c'était nul et qu'elle est genre… horrible des fois. Mais…
Il racle le porche du pied tandis qu'ils entrent dans la maison, retire son sac à dos d'un coup d'épaule et l'abandonne par terre près de la porte.
― J'ai promis.
Il se mord la lèvre.
― Je faisais un tas de promesses juste après le sort, quand vous étiez dans la Forêt Enchantée et que j'habitais avec David.
Il en semble très malheureux à présent et Emma le regarde d'un air critique.
― Tu étais un enfant.
― Oui.
Il contemple le sol.
― Mais je crois que j'ai beaucoup fait souffrir ma mère. Et la Reine… Tous ces trucs qu'elle a dits hier…
Treize ans à être mère, mis au rebut parce que je ne suis pas à la hauteur des attentes de la mère biologique. Il a fallu longtemps à Emma pour admettre à quel point elle avait mal agi au cours de ses premières années à Storybrooke, et elles n'en parlent toujours pas aujourd'hui. C'est dans chaque regard complice, dans les phrases inachevées et les mots qui meurent sur leurs lèvres, dans tout sauf de vraies conversations. Mais la Reine, sournoise et cruelle mais honnête, les oblige tous à sortir des zones de confort dans lesquelles Regina les a bon gré mal gré laissés se replier, et Henri est enfin assez vieux pour saisir ce qui s'est passé là.
― C'est juste que… Je crois qu'elle a raison, dit-il en se mordant la lèvre. Maman en parle toujours comme si elle avait peur de me perdre, mais pendant longtemps je n'ai pas réalisé à quel point j'étais gâté !
― Henri, dit Emma avec précaution, elle était la méchante. Tu avais toutes les raisons de prendre tes distances avec elle. Ce n'est pas toi qui as tout fichu en l'air.
C'était Emma. Puis Regina. Puis de nouveau Emma. Les torts sont partagés, mais aucun ne repose sur les épaules d'un adolescent qui s'efforce de digérer une révélation fracassante.
Henri hausse de nouveau les épaules.
― Je veux aller lui parler, dit-il, l'air résolu et obstiné.
― OK, dit Emma en prenant une profonde inspiration et en se touchant inconsciemment la poitrine à la place du cœur. Mais je viens avec toi. Et il faut qu'on le dise à…
― Moi ? dit Regina.
Elle est appuyée contre le mur de l'entrée, bras croisés et visage indéchiffrable.
― Henri, la place de ton sac à dos est dans ta chambre, pas au milieu de la porte d'entrée.
Emma sursaute, surprise.
― Seigneur Regina, ça fait longtemps que vous êtes là ?
― Assez pour savoir que vous envisagez de retourner la voir, dit Regina, les yeux rétrécis.
Henri se dépêche de ramasser son sac à dos et file vers l'escalier. Regina secoue la tête.
― Elle vous a arraché le coeur, Emma. Où diable avez-vous la tête ?
― Je pense…
Emma grimace. Il n'y a aucun moyen d'aborder le sujet sans détour et sans paraître ridicule.
― Je pense qu'Henri a raison et qu'il lui a fait une promesse. Et que… Toutes les deux vous ne faites pas trop bon ménage.
Elle se sent sombrer dans des sables mouvants, de plus en plus profond sous le regard incrédule et hostile de Regina.
― Je pense qu'il vaut mieux que ce soit moi qui l'accompagne plutôt que vous.
― Alors vous êtes une idiote ! crache Regina, du désespoir dans la voix. Elle travaille avec Hyde ! Elle vous tuerait tous les deux sans une hésitation !
― Je vous connais, dit Emma avec un sourire destiné à dissiper l'anxiété de Regina. Celui-ci échoue, et lui vaut un regard noir pour sa peine.
― Il travaille pour elle. Et je crois…
Elle croise les doigts.
― Je crois qu'on peut la faire passer dans notre camp si on lui montre qu'elle fait toujours partie de cette famille ? Avec Henri, je veux dire, se hâte-t-elle d'ajouter. Peut-être que si elle… Que s'ils passent suffisamment de temps ensemble, elle pourrait…
― Elle ne pourrait rien du tout ! dit Regina d'un ton furieux. Vous comptez faire de la Méchante Reine un personnage romantique ? Vous ne connaissez pas la Méchante Reine. Personne ne la connaît aussi bien que moi.
Elle serre les poings.
― Elle vous arracherait le cœur et le dévorerait tout entier si l'envie lui en prenait. Elle rayerait la ville entière de la carte si vous l'irritiez juste assez…
Elle secoue la tête vigoureusement.
― C'est avec ça que vous voulez aller jouer à la maman ? Vous voulez lui amener notre fils ?
Il n'y a aucune compréhension sur son visage, aucune compassion pour la femme qui la complète littéralement en tout. Emma repense à la femme qui lui a souri avec une affectueuse satisfaction, qui est passée d'une séduction prétentieuse à Je pourrais me faire à toi et Emma en avait tout autant à son service.
― Il lui a promis.
― Je m'en moque totalement. On ne fait pas de promesses au diable !
La voix de Regina est stridente.
― On ne…
Elle étudie le visage d'Emma, ses propres traits se chiffonnent et elle secoue la tête sans un mot.
― Que pouvait-elle bien avoir à vous offrir ?
Emma s'humecte les lèvres, ouvre la bouche et Regina secoue de nouveau la tête.
― Ne répondez pas à ça, dit-elle d'un ton las, et quelque chose fait se fermer son visage. Je ne veux pas le savoir.
Elle s'éloigne d'elle, serre fort Henri contre elle comme si elle avait réellement peur de ne plus jamais le revoir, et ne jette plus un regard à Emma tandis qu'elle et Henri se mettent en route.
Regina les suit de loin, presque invisible sauf pour ceux qui s'attendent à la voir, et Emma, bouillante de frustration et épuisée, ne se retourne pas pour lui faire savoir qu'elle l'a repérée.
Cela pourrait valoir la peine, rien que pour la tête de la Reine lorsqu'elle voit Henri descendre dans la crypte.
― Mon cœur, dit-elle en volant à travers la pièce pour lui prendre le menton entre les doigts comme si elle ne savait pas tout à fait comment fonctionne l'affection. Tu es revenu.
Henri hoche la tête et lui sourit, le visage pâle et anxieux mais déterminé.
― Salut m'man, dit-il.
Elle lui adresse un sourire radieux, incontestablement sincère, et ce n'est qu'après qu'Emma s'est éclairci la gorge qu'elle lève les yeux et remarque son chaperon du jour.
― Mademoiselle Swan, dit-elle tandis que son sourire se fait plus acéré, je vois que vous aussi avez réussi à échapper à votre baby-sitter aujourd'hui.
― Soyez gentille, l'avertit Emma.
La reine se met à rire. Emma rectifie :
― Faites semblant d'être gentille.
Henri lui adresse un grand sourire, se calmant peu à peu tandis que la tension dans la pièce retombe à un confortable « partiellement suffocant ».
― J'ai quelques règles de base, dit Emma en haussant un sourcil en direction d'Henri jusqu'à ce que celui-ci esquisse une grimace et s'éloigne d'elles. Si on allait faire une promenade ?
La Reine glisse un bras dans celui d'Emma, les yeux brillants de surprise.
― Hors de la crypte ?
― Oui, dit fermement Emma. Règle numéro un : on ne garde pas les adolescents cloîtrés dans les cimetières quand ils viennent rendre visite à leur méchante mère.
― Rabat-joie, dit la Reine avec une moue.
Emma les entraîne sur le côté, laissant Henri marcher devant elles en direction du parc.
― Je suppose que vous allez aussi insister pour que je ne prenne pas votre cœur pendant que nous sommes avec Henri.
La reine tapote la poitrine d'Emma et son visage affiche un sourire satisfait lorsque celle-ci ne peut s'empêcher de tressaillir.
― Le cœur de personne, dit Emma, et la Reine pousse un gros soupir. Pas de meurtre non plus. En fait, ne commencez pas à vous chamailler avec qui que ce soit. On ne va pas perturber Henri plus qu'on ne l'a déjà fait.
― Tellement exigeante, grommelle la Reine. Comme si je ne pouvais pas vous tuer sur-le-champ pour votre insolence.
Elle fronce les sourcils.
― Comme si j'allais passer mon temps avec mon fils à vous laisser le dorloter. Je ne suis pas Regina ! Je ne rampe pas aux pieds d'Henri jusqu'à ce qu'il me pardonne mes moindres faux pas.
Elle s'avance d'un air hautain pour marcher aux côtés d'Henri, déterminée à semer la pagaille. Emma laisse échapper un gros soupir et se lance à sa poursuite.
― Attendez, écoutez…
― Combien de personnes tu as tuées ? dit Henri en se tournant vers la Reine. Emma et la Reine se figent toutes les deux.
― Je… Hier soir ? demande la Reine, prise de court.
Henri secoue la tête.
― Non, en tout.
― Tout le monde tue des gens dans la Forêt Enchantée, se hâte de dire Emma en les rattrapant. Ce … N'est pas le même système qu'ici. Tu as des guerres, des exécutions… tous ces trucs quand tu es une reine.
Elle hausse les épaules, s'efforçant d'avoir l'air nonchalant.
Henri l'étudie pendant un moment puis se retourne vers la Reine.
― Alors tu n'as tué des gens que pendant les guerres ?
― Mon règne entier était une guerre, dit la Reine, le sourcil haussé. Mais non, j'ai aussi tué quand l'envie m'en prenait.
Elle agite les doigts d'un air dédaigneux.
― Un garde qui m'agaçait par-ci, un paysan qui se croyait tout permis par-là… Et bien sûr, quiconque soutenait Blanche Neige.
Elle le dit avec désinvolture, sans aucune hésitation, et Henri ne bronche pas mais la considère d'un œil sombre.
― C'est bien ce que je pensais, dit-il. Et sans ses mains qui tremblent, Emma aurait pu croire à son ton désinvolte.
― Pourquoi ?
― Pourquoi ?
La Reine semble perplexe.
― Oui, pourquoi tu as tué tous ces gens ? C'était marrant ? Tu étais en colère ?
― Henri, je crois que ça suffit, dit fermement Emma, interrompant la Reine avant qu'elle puisse torpiller davantage la relation entre Henri et Regina.
― Ta mère, Regina – l'autre Regina – il y a une raison pour qu'elle n'en parle pas.
― Je sais, dit Henri en la regardant, les sourcils froncés. Je ne veux pas la bouleverser en lui demandant de tout me raconter. Mais j'ai besoin de savoir !
Il lève de nouveau les yeux vers la Reine avec espoir.
― Tu peux me le dire ?
Elle se tapote le menton du doigt et réfléchit.
― Eh bien, parfois c'était drôle. Parfois j'étais en colère – non, toujours.
Ils sont presque au parc à présent, font le tour du petit lac qui se trouve au centre et recommencent.
― Tellement de paysans m'étalaient sous le nez la vie que Regina voulait. Tellement d'entre eux me méprisaient depuis le début. Je leur ai donné une raison de me mépriser.
Elle sourit, satisfaite d'elle-même. Emma regarde le front d'Henri se plisser puis redevenir lisse.
― Quand on est une femme aux commandes du plus puissant royaume de la Forêt Enchantée, on est obligée de régner par la crainte, non par l'amour. L'amour est bon pour Blanche Neige avec son faux prince de mari bien pratique.
Elle laisse échapper un rire moqueur.
Henri l'observe, fasciné, et Emma les guide vers un banc où ils peuvent s'asseoir, la Reine à côté d'Henri dans sa robe scintillante tandis qu'elle-même va et vient derrière eux, l'œil aux aguets. Les passants les évitent soigneusement, et elle reçoit trois appels du bureau du shérif qu'elle ignore.
Pour finir, après une longue minute de silence, Henri dit :
― Tu sais que je peux tuer des gens aussi ? Je ne veux pas le faire, se hâte-t-il d'ajouter. C'est juste que… J'ai cette plume, tu vois ? Et j'écris l'histoire des gens. Je pourrais… leur faire tout ce que je veux.
Il semble ébloui par cette révélation, comme si c'était la première fois qu'il l'admettait ouvertement.
― Je pourrais les faire changer d'avis… ou rectifier tout ce qui ne va pas. C'est plutôt cool.
La Reine hoche la tête en glissant un bras autour de son épaule.
― Tu as goûté à ce pouvoir, dit-elle d'un ton approbateur. Tu pourrais même en avoir plus que moi.
― Ouais.
Emma l'observe attentivement, voit la lueur d'incertitude et d'avidité dans ses yeux, et s'inquiète pour la première fois depuis longtemps de ce que cette plume pourrait signifier pour le futur d'Henri.
― Ca fait quoi ? demande-t-il timidement en s'appuyant sur le bras de la Reine. D'être capable de faire ce que tu veux ? Ca te plaît ?
La Reine réfléchit sérieusement, le balayant du regard comme si elle se demandait s'il fallait ou non lui mentir. Emma attend sur des charbons ardents.
― Cela me plaît, oui, décide-t-elle. Regina – quand nous étions une, je crois que… J'étais souvent déçue. Ce n'était jamais assez.
Elle sourit, féline, vicieuse et débridée. Henri se redresse et s'écarte d'elle.
― Je n'ai pas de tels scrupules. Viens avec moi, mon chéri, roucoule-t-elle, les yeux brillants à cette idée. Semer le chaos à travers ce nouveau monde avec ta mère et ta plume.
Emma fait un pas en avant, soudain inquiète. C'est sûr, Regina va lui botter les fesses après ça. Peut-être pendant, rectifie-t-elle en se retournant et en apercevant un mouvement révélateur dans les bois.
Mais Henri dit très poliment :
― Non merci.
Il lui sourit, un peu déstabilisé.
― J'étais seulement… curieux, tu sais ? J'avais besoin d'en parler à quelqu'un.
La Reine ne semble que légèrement déçue, mais sa main serre plus fort l'épaule d'Henri et ils se mettent à discuter de sujets moins risqués.
Et elle se débrouille bien avec lui, aussi invraisemblable que ce soit. Elle répond à ses questions avec une honnêteté enjouée et Henri semble capable de tout relativiser, de hocher la tête, d'écouter et de n'en absorber que des bribes. Elle se fâche un peu trop vite et il est nécessaire qu'Emma intervienne en plusieurs occasions, mais à la fin de l'après-midi, Henri est souriant et lui dit :
― Elle est toujours à peu près comme maman des fois, non ?
― Parfois, dit Emma avec réticence, parce que le regard que lui adresse la Méchante Reine tandis qu'elle guide Henri hors du parc est affolant de sensualité et ne laisse aucun doute quant à la nature des pensées très peu caractéristiques de Regina qui l'habitent en cet instant.
― Mais fais attention, OK ? Elle est parfois imprévisible. Je ne veux pas que tu te mettes en danger.
Henri s'esclaffe.
― C'est ça, parce que c'est pour moi qu'on devrait s'inquiéter en ce moment !
― Qu'est-ce que c'est censé vouloir dire ? dit Emma avec indignation. Absolument pas en train de rougir – extrêmement humiliée.
Henri arbore un sourire en coin et entre chez Mère-Grand sans un mot de plus. Regina est derrière lui un instant plus tard, surgissant de nulle part, et n'adresse rien d'autre à Emma qu'un regard froid et hostile avant de se hâter d'aller retrouver son fils.
Regina ne cesse pas exactement de lui parler. Elle continue de lui demander de lui passer des choses à table ou de lui rappeler de passer prendre Henri en rentrant du travail. Elles continuent à sortir patrouiller à la recherche des sbires de Hyde, bien que Zelena exaspérée soit celle qui fait le tampon entre elles à présent.
Mary Margaret est morose ces temps-ci, et Emma s'attarde à ses côtés pour éviter le regard froid de Regina quand elle peut.
― Je ne sais pas pourquoi tu es bouleversée de ne pas être une cible pour la Reine, dit-elle en tapotant le dos de sa mère pour la réconforter. Son principal divertissement n'était pas d'essayer de t'assassiner ? C'est un progrès !
Bien sûr, au final c'est Regina qui parvient à remonter le moral de Mary Margaret.
― Elle s'attaque aux gens avec qui elle estime ne pas en avoir fini, dit Regina d'un ton convaincu, évitant le regard appuyé d'Emma et se concentrant sur Mary Margaret avec une détermination d'acier.
― Toi et moi nous avons réglé tout ça. Je pense…
Elle adresse à Mary Margaret un sourire tremblant.
― Je pense que la part de moi qui te détestait est aussi celle qui t'aime à présent.
Ce qui donne lieu à une étreinte larmoyante et Emma détourne les yeux, désirant douloureusement que Regina veuille bien la remarquer, d'une manière qui la fait se sentir mesquine et jalouse. Elle soupire, exaspérée par elle-même, et s'échappe loin d'elles deux et hors de la maison.
Elle aperçoit Regina dans un miroir en se dirigeant vers la porte, son regard lui transperce le dos, furieux et indéchiffrable à la fois. Très bien, se dit-elle, agacée, et elle déclenche une bagarre avec quelques-uns des sbires de Hyde juste pour pouvoir les assommer avant de poursuivre sa route avec humeur.
Elle aperçoit la Reine de loin, sa robe ornée de pierres précieuses scintillant dans le clair de lune tandis qu'elle descend la rue d'un pas nonchalant, et se dirige vers elle comme si elles étaient inexorablement liées.
― Comme on se retrouve, dit-elle en lui adressant un haussement de sourcils.
La Reine incline la tête.
― Tu me cherchais, déclare-t-elle en la dévisageant avec curiosité. Pourquoi ?
Emma hausse les épaules.
― C'est juste que… Je m'ennuyais, achève-t-elle piteusement. Je me suis dit que vous pourriez avoir envie de…
Incapable de mettre un nom sur la raison pour laquelle elle est partie en quête de la Reine, elle se tait.
― De te séduire ? suggère la Reine, une lueur d'amusement dansant dans le regard. N'est-ce pas ainsi que cela fonctionne ? Tu fais les yeux doux à Regina, et quand vous demeurez toutes les deux pitoyablement insatisfaites, tu viens me trouver pour que je te séduise.
Elle fait courir ses doigts le long de la mâchoire d'Emma, les laisse glisser jusqu'à son cou et lui frôle la clavicule.
― Eh bien, si tu insistes…
Une part d'Emma se rebelle contre cette implication.
― Je ne suis pas venue vous trouver pour que vous me séduisiez, rétorque-t-elle en jetant un regard noir à la rue obscure devant elles. Je ne suis pas… Si je continue à revenir vers vous, ce n'est pas parce que je veux coucher avec vous.
La Reine rit, nullement convaincue.
― Ah non ?
Elle enfonce les ongles dans la clavicule d'Emma, qui tremble malgré elle.
― Pour quelle autre raison voudrais-tu de moi ?
C'est la question que tout le monde continue à se poser, même si personne ne la pose ouvertement. Mary Margaret est sûre qu'Emma est enchantée, en dépit de ses dénégations. Zelena la regarde avec mépris et frémit à la pensée de la Méchante Reine. Même Henri lui adresse des regards en coin qui sont presque réprobateurs.
Elle ignore tous les autres, mais il est plus dur d'ignorer la Reine.
― Je ne sais pas, admet-elle. Regina croit que j'ai… une sorte de besoin inné d'avoir foi en vous.
La Reine glousse.
― Fermez-la ! Je sais qui vous êtes.
― Vraiment ?
Emma contemple la rue obscure.
― J'étais la Ténébreuse, vous vous souvenez ? Je sais ce que c'est…de se retrouver soudain avec toutes vos pires pulsions exposées au grand jour. Et de regarder les choses de l'extérieur, de comprendre pourquoi, mais pourtant…
Elle hausse les épaules tristement.
― Vous êtes toujours Regina. Je ne veux pas que vous soyez isolée et solitaire.
― Je ne suis pas solitaire, dit aussitôt la Reine, méprisante. Je n'ai que faire de ta pitié.
― Ce n'est pas de la pitié.
Emma s'efforce de trouver un meilleur terme.
― C'est de l'empathie, OK ?
La Reine la contemple, visiblement surprise, et il lui faut un instant avant de reprendre le contrôle et de plaquer sur son visage un nouveau sourire en coin.
― Tu insistes donc sur le fait que tu ne veux pas que je te séduise ?
Emma avale une bouffée d'air.
― Je… Le truc c'est que…, dit-elle en regardant la langue de la Reine pointer pour humecter des lèvres rouge sang. Je n'y suis vraiment pas opposée, c'est évident. Mais…
― Regina, dit la Reine avec humeur en laissant retomber sa main.
Emma déglutit, déjà affligée de cette perte.
― Exactement…
― Non, Regina est là, dit la Reine en jetant un regard noir à une silhouette pressée qui descend la route dans leur direction. Pourquoi ne vas-tu pas m'attendre dans ma crypte ?
― Attendez…
Mais il est trop tard. D'un geste paresseux de la main, Emma est reléguée à la crypte avant que Regina ne puisse atteindre l'une ou l'autre d'entre elles.
― Qu'est-ce que tu as fait d'elle ?
La voix de Regina résonne quelque part derrière Emma. Elle fait volte-face et voit l'un des grands miroirs carrés afficher le visage de sa meilleure amie. La Reine en a-t-elle un braqué sur Regina à tout moment ? Elle n'en serait guère surprise.
La Reine lui rit au nez.
― Quelque part loin de toi, ce qui semble-t-il, est là où elle est la plus heureuse.
― Et tu ne sembles être la plus heureuse qu'en me prenant tout ce que j'ai, gronde Regina. Des petites balades au parc avec Henri ? Cette… chose dont tu ne cesses de faire étalage avec Emma ? Bon sang, que peut bien t'apporter le fait de prétendre te soucier d'eux ?
― Prétendre me soucier… d'Henri ? répète la Reine, dont les yeux se rétrécissent. Tu as l'audace d'insinuer que je ne…
― Je te connais ! dit sèchement Regina. J'ai été toi. Je te connais mieux que personne. Tu es incapable d'aimer. Tu es incapable de ressentir quoi que ce soit. Tout ça, c'est une sorte de… punition tordue pour moi, n'est-ce pas ?
Elle se tord les mains, le regard las alors même que sa voix est de plus en plus furieuse.
― Tout ne tourne pas autour de toi, Regina.
La Reine prononce son nom d'une voix veloutée et suggestive, assez pour qu'Emma puisse ressentir la séduction qu'elle recèle à travers le miroir. Elle ne peut arracher les yeux des deux femmes – de l'agitation de Regina ou de la condescendance de la Reine – et elle colle les doigts à ses genoux et retient son souffle tandis que Regina rejette ses cheveux en arrière avec dédain.
― Tout ce que tu fais, en tout cas.
Elle rit, amère.
― Tu ne t'es jamais souciée de personne à part de toi-même. C'est-à-dire… de nous, à présent.
Les yeux de la Reine jettent des éclairs, reflétant fugitivement la fureur de Regina.
― C'est pour cela que j'étais là, non ? dit-elle sombrement. J'ai toujours été ta protectrice. Je n'ai existé que pour prendre soin de toi quand personne d'autre au monde n'était prêt à le faire. Je t'ai chérie, permis de rester forte et tu… m'as mise au rebut comme un déchet obsolète.
De chaque mot suinte la colère, la souffrance, et tant de douleur que même l'attitude défensive de Regina est mitigée de culpabilité et de honte.
― Comment oses-tu ?
― Tu es une menace, dit Regina, la tête baissée. Je t'ai combattue chaque jour de ma vie.
― Tu avais besoin de moi. Tu as toujours besoin de moi, dit la Reine d'un ton coupant. Tu dis… Tu dis que je ne suis pas Regina, que je suis une entité à part, incomplète.
Elle s'avance, les yeux étincelants, et les mains de Regina se lèvent pour saisir les poignets de la Reine tandis que les mains de celle-ci se posent sur les hanches de Regina.
― Mais si je ne suis pas Regina, alors comment peux-tu jamais l'être, toi ?
Regina reste parfaitement immobile, les mains possessives de la Reine sur ses hanches et ses lèvres assez proches pour l'embrasser. Ses yeux sont écarquillés et vulnérables, pleins de regrets, et le visage de la Reine est un miroir du sien.
Lorsqu'elles sont ensemble, il est de plus en plus difficile de dire où elles commencent et où elles finissent, quels morceaux de Regina chacune d'elles possède. Emma les observe avec fascination et une bonne dose de désir pour toutes les deux.
― Je t'en prie, chuchote Regina, dont les mains glissent le long des bras de la Reine, les pouces effleurant les pierres précieuses, le satin et le col au bord rigide. Je t'en prie, laisse Emma hors de tout ça.
Elle hésite au col, à l'étendue de peau découverte du cou de la Reine à sa poitrine, et pose dessus sa main ouverte. La Reine frissonne, un frémissement à peine visible, et Emma est bouche bée devant le miroir.
― Je n'ai plus de comptes à te rendre, souffle-t-elle, et Regina s'écarte d'elle d'un geste vif et furieux.
Elle tord la main d'un geste familier qui annonce une boule de feu, et Emma réagit par une bouffée de magie. Elle se dresse entre elles l'instant d'après, une main sur l'un des bras de Regina et une sur celui de la Reine.
― Rentrons juste à la maison, Regina, plaide-t-elle, et la Reine marmonne sombrement quelque chose et s'éloigne d'un pas fluide.
Regina ne lui adresse pas la parole sur le chemin du retour. Elle n'essaie plus de la toucher quand elles sont au lit ensemble, se contente de se blottir de son côté, tournant le dos à Emma. Et celle-ci reste étendue immobile à la regarder, misérable de son rejet.
Elle recommence à patrouiller seule durant ses rondes de nuit, laissant David à la maison tandis qu'elle repousse les sbires de Hyde. Regina ne lui adresse toujours pas la parole, et elle sait que c'est à cause de la Reine, mais n'est pas prête à renoncer entièrement à elle non plus.
Et quand bien même elle serait de mèche avec Hyde à présent. Peu importe ce que Regina semble penser de la Reine, elle se soucie d'Henri, semble apprécier Emma et il n'est pas possible que son alliance avec Hyde soit quoi que ce soit de plus qu'une distraction temporaire. La Reine est davantage de son côté que Regina ces temps-ci, alors…
Elle coupe court à cette pensée avant qu'elle n'explose en quelque chose de plus inquiétant. Elle ne va pas renoncer à croire en Regina juste parce que celle-ci semble avoir renoncé à croire en elle. Regina l'a soutenue dans des situations bien pires et Emma va lui rendre la politesse.
C'est juste… compliqué à présent, concède Emma, et elle est heureuse de tomber sur une demi-douzaine d'ectoplasmes. Elle balance des coups de hache, inflige sans doute quelques traumatismes crâniens, et donne des coups d'épée de toutes ses forces, dans une tentative désespérée pour se défouler un peu après des jours à être submergée par les facteurs de stress.
Elle a pris l'avantage dans le combat, grisée et un instant distraite de ses pensées, lorsque le dernier ectoplasme bascule devant elle en reprenant consistance tandis qu'un crochet lui sort de l'estomac.
― Oh, dit-elle encore crépitante de tension non évacuée. Toi.
― Je me suis dit que je pourrais t'aider un peu, dit Killian qui se rengorge tout en gratifiant l'ectoplasme d'un coup de pied.
Il l'enjambe tout en observant Emma d'un œil dur :
― Alors, tu partages le lit de Regina maintenant, à ce qu'il paraît ?
― David parle trop, marmonne Emma, le rose aux joues. C'est platonique.
― Comme si ça l'avait jamais été.
Killian fait les cent pas autour des ectoplasmes à terre, sombre et boudeur, le ton accusateur.
― Plus je repense au temps qu'on a passé ensemble, plus je vois que ce dernier retournement de situation n'en était pas un du tout.
Emma campe sur ses positions.
― Ce n'est pas juste. Je t'ai donné tout ce que je pouvais – et même plus ! J'aurais fait n'importe quoi pour te garder en sécurité auprès de moi.
Elle s'en souvient comme d'un mauvais rêve, comme si elle se retournait sur les années passées et frémissait de réaliser le nombre d'erreurs qu'elle a commises. Peu à peu, chaque étape de sa relation avec Killian commence à ressembler à une erreur.
Et Killian doit le lire dans son regard.
― Mais tout ce temps-là c'est Regina que tu voulais, accuse-t-il.
― Peut-être, concède Emma. Je ne sais pas. Je ne crois pas que je le savais jusqu'à ce que… la Méchante Reine débarque dans notre cuisine.
C'est un peu exagéré. Regina a toujours été pour elle le paroxysme du presque. Elles n'ont jamais tout à fait été tout ce qu'elles auraient pu être, mais Emma s'est toujours un peu interrogée, imaginée que toutes les deux elles pouvaient être quelque chose de plus, puis a balayé cette idée non sans culpabilité, et la Méchante Reine n'a fait qu'ouvrir un peu plus la porte.
Killian l'étudie puis soupire.
― Perdre contre Regina, ça aurait pu passer, marmonne-t-il. Mais la Méchante Reine ? Qu'est-ce qu'elle peut bien avoir à offrir ?
Sa voix est geignarde à présent, aiguë et exigeante, et Emma se détourne de lui.
― C'est compliqué, suggère-t-elle, et elle est soulagée de voir la Reine en personne s'avancer au loin. Ecoute, il faut que j'y aille. Mais peut-être qu'on peut… Je ne sais pas, prendre un café un de ces jours ? En amis, se hâte-t-elle de dire. Je crois qu'on peut être amis.
― Ca me plairait.
La réponse de Killian est plus calme, et voilà qui est plutôt indolore comme moyen de finaliser une rupture. Emma n'a pas fini en prison en tout cas, il y a donc du progrès.
Elle lui adresse un bref sourire puis rejoint la Reine au petit trot.
― Salut.
― Emma, dit la Reine d'un ton traînant. De nouveau en bons termes avec le pirate ?
Emma lève les yeux au ciel en percevant la jalousie dans sa voix.
― Soyez sage. C'était juste… Une conversation polie.
― Je n'en doute pas. Je connais ton idée de…
La Reine s'interrompt, les yeux exorbités tandis qu'elle fait volte-face et balance une vague de magie.
― Comment oses-tu ? gronde-t-elle, figeant son assaillant sur place.
Il a encore le crochet levé en direction de son dos.
― Je ne me laisserai pas tourner en ridicule, siffle Killian, le regard de nouveau noir.
Il rit, jetant un coup d'œil à Emma sans un iota de regret dans le regard, et elle recule d'un pas.
― A bientôt pour un café ?
La Reine étend la main d'un geste vif et Killian est projeté en l'air, portant inutilement les mains à sa gorge tandis qu'il étouffe. De son autre main, la Reine conjure une boule de feu, qu'elle lui projette paresseusement dessus.
Emma propulse sa propre main en avant juste à temps, figeant la boule de feu sur place. Killian s'écrase au sol tandis que la Reine regarde Emma bouche bée.
― Regina, non !
― Je ne suis pas Regina, riposte la Reine. Je ne vais pas rester plantée là à laisser ton boy-toy essayer de m'assassiner et ensuite lui pardonner !
― Et je ne vais pas rester plantée là à vous laisser tuer quelqu'un !
Elle sent un nouveau frisson de révulsion en voyant Killian à terre, levant vers la Reine un regard noir avec une haine non dissimulée.
― C'est à ça que servent les cellules au bureau du shérif. C'est à ça que je sers !
Elle se souvient de Regina avec le même feu dans le regard – Emma, vous valez mieux que ça – tandis qu'elle pointait une arme sur Lili.
Cette Regina-ci n'y réfléchit pas à deux fois, et Emma ne peut guère lui rappeler qu'elle n'est pas comme ça alors qu'elle l'est, mais elle-même ne va pas renier ses valeurs pour la Méchante Reine.
― Je suis le shérif de cette ville, dit-elle en s'interposant entre Killian et la Reine. Je n'ai pas… J'ai la responsabilité de respecter les lois de ce monde, pas les vôtres.
― Hors de mon chemin, ordonne la Reine, et Emma invoque sa propre énergie de son mieux, plissant les yeux dans la vive lumière qui émane de ses mains. La Reine la considère avec incrédulité.
― Tout cela pour lui ? Ne me dis pas que tu l'aimes toujours ?
Elle semble vexée, presque blessée.
Emma a les oreilles bourdonnantes, les yeux qui brûlent à cause de la lumière de sa magie.
― Je ferais pareil pour n'importe qui, dit-elle honnêtement.
Quels que soient les restes d'émotions que lui inspire encore Killian, ils ne sont rien comparés à ce qu'elle ressent pour Regina, mais cela n'a pas d'importance ici.
― Je suis la Sauveuse. Je ne peux pas vous laisser mettre le feu à tous ceux qui veulent vous tuer ! C'est ce que veut la ville entière !
― Alors ils brûleront tous, déclare la Reine. Et elle produit une boule de feu violette qu'elle projette sur Killian.
Emma lui barre la route sans même y réfléchir. La magie lui fond dessus et explose au contact de la sienne. Elle est projetée à travers les airs – elle entend un cri, EMMA !, aigu, exaspéré et tendu – et atterrit avec un bruit sourd quelque part derrière la Reine, le flanc endolori.
Elle n'a pas le courage de se retourner et de regarder de nouveau la Reine, de la voir mettre fin à une vie de plus avec la même insouciance que lorsqu'elle a tué les ectoplasmes. A la place, elle se recroqueville sur le sol et fixe l'obscurité d'un œil morose. Elle a cru que la Reine était… gérable, du moins. Bien disposée, et davantage liée au camp des bons qu'elle ne l'a jamais été en tant que monstre de conte de fées. Mais il s'agit là de sa fâcheuse tendance à trop croire en Regina, sous toutes ses formes.
Un éclair de magie illumine la rue pendant un instant, suivi d'un silence assourdissant.
Emma s'effondre, ferme les yeux de toutes ses forces et refuse de commencer à penser à tout ce qui vient d'arriver. Elle ne bouge pas de là où elle se trouve, écoute le cliquetis des talons de la Reine tandis que celle-ci s'arrête derrière Emma, attend des explications qui ne viennent pas.
Au lieu de cela, elle entend des piaillements derrière elle et un petit rat brun avec ce qui ressemble à une patte avant métallique lui détale sous le nez.
Emma cligne des yeux, se relève enfin en gémissant à cause de ses muscles endoloris par la chute.
― Est-ce que c'est… ?
― C'est temporaire, dit la Reine à contrecœur. Cela devrait disparaître au bout d'une semaine ou deux, et ensuite tu pourras… l'enfermer dans une de tes cellules. Tu es contente maintenant ?
Le ton est belliqueux, mais quelque chose dans sa voix incite Emma à se retourner pour la contempler.
― Vous ne l'avez pas tué, dit-elle perplexe.
La Reine grimace.
― Ne t'attends pas à ce que je sois aussi miséricordieuse la prochaine fois, menace-t-elle. Et Emma ne saurait dire si le rouge de ses joues est dû à l'exaltation ou à l'embarras.
Elle est saisie d'une telle tendresse pour la Reine en cet instant : le souffle coupé, elle comprend que oui, celle-ci a choisi Emma au lieu de céder à ses propres instincts ou à l'envie de se venger qui a tant compté dans sa transformation en Méchante Reine. Les yeux de la Reine brillent d'affection tandis qu'Emma s'approche, la fureur disparue et oubliée, et elle sourit.
Emma entrelace ses doigts avec ceux de la Reine et les pose ensemble sur sa joue.
― Merci, Regina, murmure-t-elle.
― Je ne suis pas Regina, marmonne la Reine, et il y a une note de mise en garde sous l'acceptation à contrecoeur. Emma se penche en avant, ses doigts glissent sur la peau de la Reine tandis que celle-ci parle, et elle lui pose un doux baiser sur les lèvres. Elle esquisse un sourire contre sa bouche, la main reposant toujours confortablement dans celle de la Reine, et ceci est… Peut-être…
La Reine la contemple d'un œil presque triste comme la première fois que Regina l'a réduite en poussière, et dit :
― C'est vraiment dommage.
― Quoi donc ? demande Emma en fronçant les sourcils.
Et puis quelque chose entre en collision avec l'arrière de sa tête et tout devient noir.
Elle est attachée à une chaise et sa magie ne fonctionne pas. Ce sont là les deux premières choses qu'elle découvre avant d'ouvrir les yeux. Elle n'est pas bâillonnée et ne souffre pas, à part une certaine sensibilité à l'endroit du coup qui l'a assommée. Et elle est toujours en vie.
Elle ouvre les yeux et aperçoit la femme debout face à elle.
― Regina, dit-elle. Et la défaite lui plombe l'estomac comme une pierre.
La Reine lui jette un regard noir, cette note de mise en garde hurlant à présent aussi fort qu'une alarme.
― Que faudra-t-il de plus pour que tu comprennes que je ne suis pas Regina ?
Elle fait volte-face dans un tourbillon d'étoffes et arpente le… laboratoire. Elles se trouvent dans le laboratoire de Hyde à Storybrooke, à l'endroit où se trouvait jadis la boutique de Gold.
― Vous travaillez toujours avec Hyde, dit Emma d'un ton neutre.
Regina le lui avait dit – lui avait dit que la Reine la trahirait – et elle a écarté cette idée parce qu'elle connaît Regina, sait ce qu'elle a en elle de meilleur et de pire…
Apparemment pas.
― Je croyais… Je croyais que vous tentiez le coup avec nous.
― Tenter le coup ?
La Reine a un rire méprisant.
― Pensiez-vous que je me contenterais d'être une ombre, reléguée sur la touche et enfermée dans sa crypte ? Pensiez-vous que j'allais jouer à la maman avec vous et mon fils et vous renvoyer chez Regina à la fin de la journée ?
Quelque chose détonne dans la façon dont elle parle à présent, dans ses mots teintés d'une folie qui masque autre chose. Emma l'étudie d'un oeil dur, blessé et désespéré.
― C'est ma ville. C'est moi qui l'ai bâtie. J'ai tué, subjugué et détruit pour elle. Et je la reprendrai de force, crache la Reine.
― Pas si on ne se débarrasse pas de Regina.
Emma n'avait pas remarqué la présence de Hyde jusqu'à ce qu'il prenne la parole. Il reste en retrait dans un coin, flanqué d'ectoplasmes, et les observe toutes deux, les yeux plissés.
― Vous m'aviez dit que vous pouviez me les amener toutes les deux si je vous donnais ce dont vous aviez besoin.
― Dois-je le réexpliquer à votre médiocre petit cerveau ?
La Reine sourit sans joie.
― Tout ce dont nous avons besoin pour cela, c'est Swan. On capture l'une et l'autre suivra. Ce n'est qu'une question de temps.
Le cœur d'Emma bat furieusement contre ses côtes. Regina. Regina va venir la chercher quand bien même elles n'ont cessé de se disputer ces derniers temps. Il s'agit d'un piège, et Regina va se précipiter droit dedans.
― Et puis quoi ? demande-t-elle en ravalant sa panique. Que diable pouvez-vous bien gagner à régner sur Storybrooke ? De la paperasse en plus ? Une place de parking imprenable à la mairie ?
La Reine laisse échapper un petit rire sinistre.
― As-tu cru que je jouais à la maman ces jours-ci ?
Elle s'avance d'un pas fluide vers la chaise d'Emma. Celle-ci ressent sa proximité comme un fil électrique dénudé qui enflamme chacun de ses nerfs tandis que la Reine se penche.
― Je prendrai mon fils et je lui permettrai de réaliser pleinement son potentiel.
Sa main se pose sur la joue d'Emma, toujours si douce et tellement Regina qu'Emma a envie de sangloter et de hurler.
― Et je te prendrai toi, pour régner à mes côtés.
Non. Jamais.
― Vous avez vraiment perdu la tête si vous pensez qu'un jour, je…
― Enfin, pas toi en l'état.
Les lèvres de la Reine effleurent celles d'Emma et celle-ci se force à rester complètement immobile, le menton levé tandis que le pouce de la Reine appuie douloureusement dessus.
― Je pense qu'il est clair après ce soir que je vais devoir faire quelques… modifications.
Ce n'est qu'alors qu'Emma voit Hyde approcher, voit la seringue entre ses mains.
― C'est…
― Du sérum dilué, j'en ai peur, dit Hyde d'un ton onctueux. Les stocks diminuent depuis qu'on a perdu le bon docteur. Ca va prendre un moment. Et faire horriblement mal.
Il esquisse un sourire pincé.
― En gage de mon estime pour vous être amusée avec mes sbires ces dernières semaines.
Il se rapproche, passe devant la Reine et plonge la seringue dans le bras d'Emma.
― Non, non !
Emma rue contre ses liens, se raidit en vain et se cogne la tête contre celle de Hyde.
― Non, Regina, je vous en prie !
Le mur explose. La Reine s'avance d'un bond, surprise juste une fraction de seconde avant de repasser à l'action, et Hyde profite de la distraction d'Emma pour appuyer sur le piston et lui injecter le sérum dans le bras.
Elle hurle. Le sérum brûle dans ses veines, lui envoie des ondes de douleur à travers le corps tandis qu'il lui remonte le bras, et elle sent quelque chose éclater dans son ventre. Son cœur bat à tout rompre et tout son corps lui donne l'impression qu'il est sur le point d'être violemment scindé en deux. Oh seigneur.
― Regina ! s'écrie-t-elle de nouveau, et il y a une décharge d'énergie, des éclats de verre qui volent dans sa direction, et puis une nappe de magie qui l'en protège.
― Je suis là.
La voix de Regina se fait entendre, claire et concise, et c'est la première fois depuis des jours qu'Emma parvient à respirer.
― Je suis là, Emma.
Emma se raccroche à cette voix, s'y cramponne de toutes ses forces à travers la douleur, plisse les yeux pour voir à travers le champ d'énergie qui l'entoure et distingue deux silhouettes qui se font face. Le visage de la Reine est éclatant de triomphe, et Regina ligotée par sa propre magie, aussi inerte qu'un cadavre.
― C'était donc ça ton grand projet ? demande Regina d'une voix enrouée. Tu vas mettre Emma en pièces… et garder celles qui te conviennent ?
― C'est ce que tu m'as fait à moi, non ?
La Reine revient vers Emma d'un pas nonchalant, lui caresse la joue d'un doigt qu'Emma ne sent pas. Non – oh seigneur – ce n'est plus sa joue désormais. Quelqu'un de froid et de pâle lui rend son regard avec des yeux cruels. Elle sent la méchanceté qui l'habite, ressent son vicieux égoïsme et son attirance pour la Reine aussi vivement qu'elle ressent la trahison et la révulsion. Elle est trop à la fois, trop de gens, et lutte pour se reprendre, pour se libérer de sa désorientation, et…
Non. Elle ne peut pas se libérer. Elle doit… rester entière, se retenir d'être irrémédiablement coupée en deux, et lutte contre ses liens tandis que Regina parle rapidement :
― Ca ne marchera pas, s'empresse-t-elle de dire.
Elle ne se débat pas, mais ses yeux sont sur Emma avec une horreur grandissante.
― Tu ne peux pas te contenter de… supprimer de son essence les parties qui ne te conviennent pas et t'attendre à ce qu'elle soit la même. Tu le sais. Nous le savons, dit-elle d'un ton suppliant, laissant retomber sa tête en signe de défaite.
― Non, dit la Reine, et Emma se dit vaguement que la pointe de folie dans sa voix pourrait n'être que de l'hystérie. Je ne suis pas toi. Je n'accepte pas la défaite ! Je refuse de choisir la famille pathétique et pleurnicharde dont tu as décidé de t'accommoder. Je prends ce que je veux et je veux…
― Emma. Tu veux Emma, chuchote Regina, et Emma aspire à être avec elle de chacune de ses cellules en train de se scinder dans la douleur.
― Aussi fascinant que tu puisses trouver son côté obscur, ce n'est pas ce qui t'a attirée vers elle en premier.
La Reine est distraite, son regard passe rapidement de Regina à Emma et vice-versa, et les liens magiques de Regina se desserrent juste assez pour que celle-ci tende le bras et touche la main de la Reine.
― Je t'en prie, chuchote-t-elle, le regard aussi plein de douleur que l'est le corps d'Emma en cet instant, et la Reine semble…
… Presque honteuse, presque protectrice comme elle l'était, les mains pleines de sang devant une Regina en larmes. Regina est peut-être en train de pleurer maintenant aussi, mais Emma ne voit rien de plus à travers la douleur, pas avant qu'il n'y ait du mouvement à côté d'elle, et que la Reine brandisse…
… Une épée, pourquoi y a-t-il une épée, pourquoi l'abat-elle sur Emma, n'en a-t-elle pas assez fait…
… Du sang partout, qui couvre Emma, et son esprit est embrumé tandis qu'elle regarde le sang rouge et épais couler avec la magie qu'il contient…
… Elle tend la main pour le toucher et où est sa main, où est son bras, qu'est-il arrivé à…
Cette fois, lorsque sa vision devient grise puis noire, cela prend bien plus de temps. Et cela fait aussi bien plus mal.
Elle se réveille dans un lit et tout a encore l'odeur du sang. Du sang séché, pense-t-elle distraitement en contemplant la manche tachée de brun de son blouson. Ses doigts tressaillent contre le tissu durci, et elle les regarde fixement.
― Je croyais que la Reine m'avait coupé le bras.
― Nous l'avons rattaché, dit la voix de Regina à côté d'elle.
Elle est – elles sont – dans la chambre de Regina, Emma calée avec des oreillers contre la tête du lit et Regina assise à ses côtés.
― Et réparé votre blouson aussi. Je peux essayer de faire partir le sang quand vous vous changerez.
― Je… suis en vie, dit bêtement Emma. Il y a une autre moi ?
Elle ne se sent pas différente, juste épuisée et toujours trahie et blessée.
― Non, dit Regina. Elle… Vous trancher le bras a arrêté le plus gros du sérum avant qu'il ait pu se répandre dans votre corps. Le reste s'est écoulé avec le sang. Elle vous a sauvée.
Elle se tourne vers la chaise longue dans le coin, et Emma réalise pour la première fois que la Reine y est assise, en train de regarder par la fenêtre. Elle ne se retourne pas pour les regarder, ce qui est sans doute préférable. Emma ne sait pas ce qu'elle ferait si elle devait lui parler en ce moment précis.
― C'est elle qui m'a fait ça, dit-elle à la place, et elle se souvient parfaitement de sa colère. Elle me manipule depuis le début.
― Elle n'a jamais été très douée pour manipuler, dit Regina, réticente et peu bavarde sur le sujet. Elle préfère – nous préférons toutes les deux – la force brute et l'intimidation. Aucune patience pour les plans à long terme quand nous pouvons afficher toute notre colère à la place.
Elle passe une main rassurante sur le dos d'Emma.
Emma ne se sent guère rassurée.
― C'est pour ça que vous m'avez ignorée ? Parce que vous… affichiez votre colère ?
La main de Regina s'immobilise.
― Emma…
Et Emma est tellement lasse de tout cela, d'elles trois se tournant autour avec des désirs qu'elles redoutent de partager et livrées à elles-mêmes à cause de cela. Regina avait raison. La Reine l'a trahie. Et elle a évité d'aborder le sujet jusqu'à présent mais elle ne peut plus supporter l'idée de davantage de non-dits après ce soir.
― Je sais que vous croyez que je… Je ne sais pas, que je l'ai préférée à vous, murmure Emma.
Et Regina prend une inspiration et la laisse parler.
― Ce n'est pas le cas. Elle est toujours…
C'est au tour d'Emma de s'interrompre, de contempler le dos rigide de la Reine et de refouler des larmes.
― J'aime Regina, vous savez ?
Un presque. Elle a toujours ressenti trop de choses, combattu trop fort, et trop pensé à Regina bien avant qu'elles ne deviennent seulement amies. Pour elle, Regina a toujours eu quelque chose d'indéfinissable, quelque chose qui lui coupe le souffle même à présent et lui fait battre les tempes comme si elle était à trois kilomètres de profondeur dans l'océan, et mettre un nom là-dessus à présent l'ébahit elle-même. Elle se contraint à détourner les yeux et croise à la place ceux écarquillés de Regina.
― Et ça n'a jamais été un problème que vous ne ressentiez pas la même chose…
― Emma, dit Regina d'une voix rauque, et Emma se dépêche de continuer avant qu'on la jette hors de la pièce, avant davantage de tension, d'embarras et de rejet.
― Ce n'était pas un problème et je savais que ça n'allait jamais arriver. Mais elle, elle voulait de moi. Et elle est Regina, elle aussi. Il y a encore tant de vous en elle… De la Regina entière dont je suis tombée amoureuse.
Regina secoue la tête, tend la main vers elle, et Emma se contraint à détourner le regard d'elle pour le poser à nouveau sur la Reine.
― Bien sûr que j'avais envie d'être avec elle. J'ai toujours envie d'être avec Regina.
La Reine est assise, rigide, les épaules immobiles et les mains jointes dans son giron. Emma avale une goulée d'air.
― Bien sûr que j'avais envie de…
Elle aperçoit du coin de l'oeil Regina qui se rapproche d'elle, et se dit que celle-ci va peut-être lui pardonner après tout.
― Il n'y avait aucun enchantement ! J'avais envie…
Elle lève de nouveau les yeux vers Regina, souhaitant désespérément qu'elle comprenne, et Regina lui pose une main sur l'épaule et l'embrasse.
Regina embrasse avec la douceur dont est dépourvue son autre moitié, l'affection clairement perceptible dans chacun des mouvements de ses lèvres contre celles d'Emma et la main toujours légère sur son épaule. Emma laisse ses paupières se fermer, attire Regina contre elle après un instant de stupéfaction émerveillée, et la prend dans ses bras. Ce n'est pas passionné de la même manière que le baiser de la Reine, qui vous submerge, féroce et sans répit. C'est empreint d'émotion délicate, si évocateur qu'Emma en sent le goût dans chaque souffle contre ses lèvres, dans leurs deux fronts pressés l'un contre l'autre tandis qu'elles halètent, dans le soin avec lequel Regina goûte l'arc de son cou et murmure contre sa peau.
Emma a envie de sangloter. Emma a envie de se blottir contre Regina et de l'embrasser ainsi pendant des heures, de trouver le rythme entre les deux moitiés de Regina qui les rendra complètes et la rendra complète elle aussi. Emma est emportée au large, le plus léger contact une nouvelle déferlante qui lui coupe le souffle. Emma a envie de se perdre pour l'éternité dans l'étreinte de Regina.
Au lieu de cela, elle effleure du pouce la nuque de Regina et lève les yeux pour observer la Reine toujours assise dans la chaise longue.
Elle a fini par se retourner, juste assez pour voir leur reflet dans le miroir de la coiffeuse. De cet angle, elle ne voit pas Emma lui rendre son regard, et son visage affiche ouvertement une expression de pur désir.
La Reine se détourne de nouveau. Elle a le dos raide, les bras croisés, et son profil tendu se découpe dans le clair de lune tandis que Regina se coule plus profondément dans l'étreinte d'Emma. Et celle-ci est incapable de dire laquelle des deux contemplait la Reine avant de se détourner.
Ne manquez pas le chapitre 3 : le meilleur est encore à venir :-)
