― Il ne lui reste plus qu'une seule fiole de sérum.

― Pas celle qu'il a utilisée pour Emma ?

― Il l'a divisée en deux et diluée. La moitié pour Emma, la moitié pour…

La Méchante Reine hésite.

― Henri, dit Emma d'un ton neutre.

Elles sont de retour dans la crypte, Emma et Regina sur un divan tandis que la Reine fait les cent pas devant elles. Le bras d'Emma est négligemment passé autour des épaules de Regina, les doigts de Regina se lacent et se délacent délicatement de la main sur son épaule, et le regard de la Reine s'assombrit de plus en plus à chaque coup d'œil qu'elle leur jette.

Emma est encore juste assez en colère pour s'en moquer.

― Vous alliez diviser Henri, exactement comme vous avez essayé de le faire avec moi. C'est la prochaine étape de votre plan ? Vous courez retrouver Hyde pour un nouvel essai avec le sérum ?

Regina excelle dans l'art du regard inexpressif, un puits de néant là où il n'y avait auparavant que de la douleur. La Reine n'est capable de rien qui ne soit acéré – un humour mordant, une vive affection, une haine et une rage intenses – et elle regarde Emma avec tout cela à la fois. Emma se raidit. La Reine dit :

― Nous avons d'autres soucis plus graves. Hyde m'a fait suivre par ses sbires durant la journée aussi. Il sait qu'Henri est l'auteur et ce dont il est capable. Ce sérum n'est plus uniquement un moyen de pression.

Le regard de Regina est sombre et orageux.

― Tu l'as conduit à Henri ? demande-t-elle, furieuse. Espèce d'imbécile !

― Je ne pensais pas que ce serait un problème, dit la Reine d'un ton traînant en les regardant avec mépris. Je pensais avoir mon Cygne Noir à mes côtés et nous aurions achevé ensemble ce cafard à rouflaquettes. A présent nous devrons trouver une autre solution.

Ses longs ongles tapotent impatiemment son bras croisé.

Emma dit, exaspérée :

― Vous pourriez avoir l'air un peu plus désolé de ce que vous m'avez fait, vous savez.

― Je ne le suis pas.

La Reine la contemple, un sourcil haussé et l'air absolument sincère.

Emma s'interrompt, sidérée, et c'est Regina qui prend la parole :

― Tu ne ressens pas le moindre remords pour ce que tu as fait ?

Sa voix est agacée mais on y distingue une note de vraie jalousie qui incite Emma à se redresser et à regarder Regina en clignant des yeux.

― Pourquoi le devrais-je ?

La Reine semble sincèrement perplexe.

― C'est arrangé. J'ai sauvé Emma, et à présent nous allons achever Hyde ensemble. Pourquoi devrais-je perdre du temps en regrets ?

― Pourquoi vous devriez… ?

Emma la regarde bouche bée. Regina la contemple toujours avec un mélange de contrariété et d'envie.

― Pourquoi vous devriez perdre du temps ? Vous avez essayé… Vous… Vous…

Elle bégaie, sans voix face à l'indifférence de la Reine.

― Vous êtes une psychopathe !

Il y a un éclair de colère dans les yeux de la Reine, suivi à nouveau de la même indifférence. Emma serre les poings et se lève. Regina laisse sa main lui glisser le long du dos en guise de mise en garde.

Elles ont besoin de la Reine. Elles ne peuvent pas se disputer et se retourner l'une contre l'autre alors qu'Henri est menacé. Mais Emma est toujours une masse de douleur contenue, de fureur et de sentiment de trahison, et d'une certaine façon, la douleur est toujours aussi vive même avec une autre Regina dans les bras.

― Je croyais…

Elle ferme les yeux et les rouvre, soutenant férocement le regard de la Reine.

― Vous alliez me diviser en deux et découper tous les morceaux que vous vouliez. Je croyais que vous en particulier, vous ne feriez… Je croyais que vous compreniez.

Elle baisse la tête, humiliée que sa propre douleur prenne le dessus, et les doigts de Regina accourent et s'arrêtent puis se remettent à lui caresser le dos pour la réconforter.

Lorsqu'elle relève la tête, c'est pour voir la Reine lutter comme pour percer un brouillard qui étouffe ses émotions. Comme s'il y avait en elle un niveau supplémentaire auquel elle ne peut pas tout à fait accéder, même lorsqu'elle s'y efforce.

― C'est le cas. Ca l'était.

Elle semble frustrée et Emma s'adoucit malgré elle.

― C'est seulement que… Je n'avais pas d'autre plan.

― Vous non plus vous n'avez pas le gène de la planification, hein ?

Elle jette par-dessus son épaule un regard triomphant à Regina, qui gomme de son visage une expression de saisissement pour la remplacer par un sourire indulgent.

― Je refuse de me reposer sur mes lauriers à pleurnicher jusqu'à ce que l'ennemi passe à l'offensive, jette la Reine avec mépris en observant son autre moitié.

Regina lève les yeux au ciel.

― Il fallait bien que je fasse quelque chose !

― C'était une chose minable à faire, dit Emma en lui jetant un regard noir.

― Oui, concède la Reine, puis elle s'éclaircit la gorge. Néanmoins, Henri.

Elle se remet à faire les cent pas, faisant le tour du canapé où Regina est toujours assise, et Emma recule et la regarde tourner autour de Regina, les sourcils froncés.

― Il faut qu'on tue Hyde tout de suite.

― Non, dit aussitôt Regina.

Toutes deux la regardent d'un air soupçonneux. Elle dit patiemment :

― Il faut d'abord qu'on trouve le sérum. Je ne vais pas abandonner ça pour que n'importe qui d'autre puisse s'en servir. Hyde le gardait-il sur lui ?

― Bien sûr que non. Il ne pouvait pas risquer que je lui prenne.

― Alors il se trouve au Pays des Contes Oubliés.

― Il nous faudra un…

― Portail, évidemment. Mais à nous trois…

― Et avec le double de magie, disent simultanément les deux Regina, affichant le même petit sourire de satisfaction.

Emma les regarde bouche bée. Elles se tournent vers elle, les sourcils froncés, et Emma se hâte de dire :

― Ce n'est rien. Euh, alors y a-t-il un portail accessible ?

― C'est une spécialité de Zelena, avance Regina.

Elle jette un regard à la Reine tandis que l'enthousiasme disparaît de son regard.

― Je ne sais pas à quel point elle sera prête à nous aider.

La Reine rit avec dédain.

― Ne sois pas absurde. C'est ta grande sœur adorée. Bien sûr qu'elle t'aidera.

Elle esquisse un rictus, le dégoût peint sur son visage, et Regina plisse les lèvres et se détourne de la Reine, le peu de paix qu'elle venait de trouver envolé en un instant.

Et Zelena les aide bel et bien sans poser de questions, érigeant un portail et marmonnant d'un ton accusateur à Regina lorsque la Reine se dirige d'un pas nonchalant vers Henri à l'autre bout du jardin :

― Vous allez lui faire confiance ?

Emma les observe un instant, leurs têtes rapprochées et la Reine une main sur le menton d'Henri tandis qu'ils discutent. Henri la regarde sans le moindre doute. Emma soupire et se retourne vers Regina et Zelena.

― Nous n'avons pas le choix, est en train de dire Regina avec lassitude. On ne peut pas la laisser ici sans nous, et je ne crois pas qu'elle nous entraîne dans un piège. Je sais comment elle ment, et elle dit la vérité en ce moment.

Elle serre la main de Zelena, la voix rauque.

― Je ne suis pas… Je ne veux pas que tu croies…

Zelena n'attend pas la déclaration ou les quelconques excuses que Regina pourrait lui faire, et Emma est surprise et ravie lorsqu'elle serre tout aussi fort la main de Regina.

― Vas-y, dit-elle tout bas. Je veillerai sur Henri.

Elle attire Regina avec spontanéité pour l'étreindre et Emma détourne automatiquement les yeux, s'éloignant d'elles pour rejoindre la Reine et Henri à la place.

La Reine est en train de parler tout bas et Emma plisse les yeux, peu désireuse de lui laisser le bénéfice du doute pour le moment. Elle se rapproche d'un pas, se tend dans la perspective d'une bagarre, et Regina lui attrape le coude avant qu'elle puisse se rapprocher davantage et dit :

― Viens avec moi.

Elles contournent la maison. Les yeux d'Henri les suivent avec curiosité et ceux de la Reine s'assombrissent de nouveau. Emma est toujours ébahie mais impatiente, les yeux sur le dos de Regina tandis que celle-ci ouvre la route, et elle ignore ce qui est en train de se passer si ce n'est qu'elle suivrait Regina n'importe où.

Elle a un peu l'impression qu'elles sont reliées par un fil à présent, qui se tend entre elles lorsqu'Emma essaie de s'éloigner, et elle ne peut s'empêcher – même en pleine crise – de le laisser la tirer vers Regina. Elle découvre que cela ne la dérange pas du tout.

Et le fil se relâche entièrement lorsque Regina s'arrête sous la fenêtre du salon sur la pelouse de devant et glisse les bras autour d'Emma. Celle-ci s'avance aussitôt d'instinct, serre étroitement Regina dans ses bras à son tour, inhale son odeur et enfouit le visage dans son cou. Regina lui embrasse le sommet de la tête et la tient collée à elle, et c'est si bon de se laisser aller – d'arrêter un instant de paraître forte, d'être enveloppée dans une étreinte qui n'exige rien, chaleureuse, simple et bonne.

Elle n'a pas envie de la lâcher. Elle colle les lèvres contre le cou de Regina, la sent frémir et glisse une main sous son chemisier pour caresser la peau douce au-dessous. Mais elles ont un sérum à trouver, un méchant à vaincre, et avec un gros soupir, elle laisse Regina se détacher d'elle, le visage rayonnant tandis qu'elle lève les yeux vers Emma.

― Tu sais que tu n'as plus besoin de te vexer quand je serre d'autres personnes dans mes bras, n'est-ce pas ? dit Regina, un éclair de malice dansant dans le regard.

Emma hausse un sourcil.

― Ne me dis pas que tu m'as traînée à l'écart de tout le monde juste pour me dire ça !

― Eh bien non, concède Regina. Je voulais aussi faire ça.

Elle écarte les cheveux follets du visage d'Emma et lui pose un baiser sur les lèvres. Emma approfondit le baiser et Regina se met à haleter tandis qu'un seul baiser se change en dizaines de petits, qui lui agacent les lèvres, la langue, les dents, et puis le long de la mâchoire d'Emma jusqu'au lobe de son oreille.

Elle a l'impression que Regina est tout ce qu'elle attendait. L'impression d'un oh, te voilà ! et la paix de rentrer chez soi. Elle a l'impression d'être empêtrée dans ce fil invisible à présent, qui s'enroule autour d'elles encore et encore, et Emma n'a pas le moindre désir de s'en dépêtrer.

Elle a l'impression que cela devrait la combler totalement, et s'en veut un peu de remarquer ce qui manque à la place – les vides en Regina qui, lorsqu'elle rêvait de ce moment, n'ont jamais été aussi criants.


Elles émergent dans un marché bourdonnant d'activité où personne ne s'inquiète qu'elles surgissent soudain de nulle part.

― Le Pays des Contes Oubliés, dit Regina en jetant un coup d'œil autour d'elle, sourcils froncés. Je me serais attendue à un peu moins de sépia.

― J'aimais mieux la Forêt Enchantée, et il y avait des ogres, dit Emma. Elle scrute les étalages autour d'elles, les foules de gens rassemblées aux entrées et aux sorties, et aucun signe du moindre ectoplasme caractéristique qui pourrait la mettre sur la voie. Il pleut, les pavés sont glissants sous leurs pieds, le ciel gris, et des falaises d'une forme étrange surplombées de châteaux se dressent au loin.

― Là, dit soudain la Reine, en indiquant un hôtel particulier qui s'élève au-dessus des maisons derrière Emma. Un dirigeable en part et flotte en direction d'une tour sur l'une des falaises.

― Vous croyez que c'est la maison dont parlait Zelena ?

Emma l'observe, sourcils froncés.

― Je ne crois pas que ce soit le quartier général de Hyde. Il est trop près de la ville.

Elle fixe la tour d'un œil spéculatif, puis étudie de nouveau la résidence, la jaugeant avec l'œil d'une voleuse professionnelle. Ex-voleuse.

― Elle a raison, dit la Reine. Ceci n'est pas une cité sous domination.

Elle sourit avec satisfaction.

― Je m'y connais en matière de domination.

La mâchoire de Regina joue sous sa peau.

― Suivons le dirigeable, alors.

― On récupère le sérum. Et ensuite ?

― On empêche Hyde d'accéder à son portail, décide Regina. Finis les ectoplasmes.

― Et nous tuons tous ceux qui nous barrent la route, dit sereinement la Reine.

Regina lui lance un regard noir :

― On ne tue plus personne.

La Reine rit, guère impressionnée :

― Tu sais, quand je suis revenue à Storybrooke, j'ai été surprise que tu n'aies pas triomphé d'un ennemi aussi faible que Hyde. Mais tu es plus faible encore, n'est-ce pas ? Tu tremblerais de sentimentalisme avant de broyer le moindre cœur.

― J'ai bien broyé le tien, dit Regina hérissée, et Emma se précipite de nouveau entre elles.

― C'est bon, c'est bon ! Et si… On allait juste à la tour ? Voir si on y trouve le sérum.

Emma prend une inspiration.

― On fera ce qu'on a à faire pour arrêter Hyde, mais évitons de blesser les ectoplasmes quand on peut. Ils ne sont pas maîtres de leurs actions. D'accord ?

C'est comme de surveiller deux enfants qui se chamaillent, chacun diamétralement opposé à l'autre. Regina affiche un air suffisant, la Reine un regard noir, et Emma se pince l'arête du nez et dit :

― Bon, la tour.

Et elle refuse de regarder l'une ou l'autre.

Elle feint de ne pas remarquer que lorsqu'elles réapparaissent devant la tour, Regina est significativement plus près d'elle qu'elle ne l'était quand elles se sont téléportées depuis le marché. La Reine ne fait rien de tel, bien sûr.

― Tu ne seras jamais assez pour elle, marmonne-t-elle sournoisement en s'avançant avec nonchalance et en glissant une main possessive sur les fesses d'Emma.

Emma s'écarte d'un bond en la fusillant du regard.

― Crois-tu pouvoir la faire jouir alors que tu possèdes la passion d'un crapaud agonisant ?

Les yeux de Regina se rétrécissent.

― Je suis sûre qu'il n'y a rien de tel qu'une meurtrière sans états d'âme qui lui murmure des petits riens à l'oreille pour vraiment mettre Emma en train, riposte-t-elle.

― Oh, mon dieu !

Emma résiste à l'envie de lever les bras au ciel.

― Arrêtez toutes les deux ! Si j'avais voulu quelqu'un qui roule des mécaniques pendant une mission, j'aurais acheté un piège à rats et je serais allée chercher Crochet !

Les deux femmes ricanent mais Regina du moins semble repentante. Emma désigne la porte verrouillée de la tour, où des gardes ectoplasmes flottent devant elles en les observant avec circonspection.

― Bon, allons-y, dit-elle, vaincue.

En dépit de toutes leurs prises de bec, la Reine et Regina sont d'une redoutable efficacité pour ce qui est de faire un sort aux ennemis. Le même afflux d'énergie se produit lorsque toutes trois combinent leur magie, un coup assez puissant pour assommer même les ectoplasmes résistants à la magie. Emma, la Reine d'un côté et Regina de l'autre, sent l'euphorie chanter dans ses veines, leur énergie combinée lumineuse, incandescente et vibrante.

― Entrons ! ordonne Regina essoufflée tandis que les verrous de la porte se désintègrent. Récupérons ce sérum et sortons d'ici.

La Reine s'avance à l'intérieur sans une once de prudence tandis que Regina et Emma se glissent à sa suite avec circonspection.

― Ouah, dit Emma en contemplant la salle qui les entoure.

Elle est vide, à l'exception de quelques ectoplasmes qu'elles arrêtent sans difficultés. Elle fait également le diamètre de la tour entière. Il y a un long pilier de verre au centre de la pièce qui s'étire sur toute la hauteur de la tour, pour autant qu'Emma puisse en juger, et un escalier en colimaçon tout autour. Chaque étage au-dessus d'elles est d'un mètre plus petit que celui du dessous, et ils flottent comme des disques translucides au-dessus d'elles.

Mais la véritable surprise de la pièce, ce sont les murs eux-mêmes. Ils sont réfléchissants, bien qu'il n'y ait aucune trace de coupure ou de plaques dans les miroirs. Ce n'est qu'un seul long miroir incurvé qui monte jusqu'au sommet de la tour, reflétant encore et encore et encore leurs regards ébahis d'un bout à l'autre du miroir devant et derrière elles.

― A vous donner le tournis, commente la Reine, sourcils froncés. Ne regardez pas les miroirs.

Regina dit, d'une voix qui résonne sur les murs :

― Il y a quelque chose au sommet de la tour.

Emma la rejoint près du mur, en train de regarder en l'air, au-delà des étages décroissants, en direction du niveau supérieur. Un portail flotte au-dessus qui se tord et étincelle d'une lumière artificielle, et tandis qu'elles l'observent, il aspire un ectoplasme au bord de la plateforme dans une décharge d'énergie.

― Alors c'est d'ici que vient l'armée de Hyde, dit Emma.

Elle jette un regard à travers la pièce, vers l'endroit où la Reine fait les cent pas, inspectant l'escalier et plissant les lèvres avec impatience.

― Vous l'avez aidé à faire ça, n'est-ce pas ?

Elle prend un ton accusateur, le ressentiment toujours bouillonnant dans son ventre lorsqu'elle observe la Reine dépourvue de tout état d'âme.

― Je l'ai étendu de l'autre côté, oui, concède la Reine. Il débouche à l'intérieur de la résidence de l'auteur. Il se l'est appropriée comme il l'a fait avec la boutique de prêteur sur gages de Rumpel.

Elle hausse les sourcils à leur intention.

― Vous allez continuer à contempler ce portail bouche bée comme deux imbéciles, ou bien nous partons traquer ce sérum ?

Emma serre les dents et attaque l'escalier la première, ignorant le ricanement de la Reine et se tournant de nouveau vers Regina une fois arrivée sur la première plateforme, le fil entre elles se tendant avec la distance. La Reine arrive en haut la première, comme une décharge d'électricité statique qui fait voler le fil en tous sens, et Emma se détourne d'elle et fixe les miroirs sur le mur à la place.

Cette plateforme est pratiquement vide elle aussi. Il y a une machine à l'air étrange à l'autre bout, un poste destiné à être manœuvré par les ectoplasmes, mais ce sont les miroirs derrière eux qui incitent Emma à regarder son reflet à deux fois. C'est…

Une fillette à la figure sale peut-être âgée de sept ou huit ans la dévisage en retour, les cheveux jaunes et plats, le regard défiant. Emma la connaît, l'a vue sur des photos qu'elle ne peut supporter de regarder trop souvent. Elle déglutit et dit :

― Ces miroirs sont magiques, je crois.

La Reine n'en est pas une lorsqu'elle émerge de l'escalier. C'est une nouvelle fillette à l'air en colère, qui a quelques années de plus que le reflet d'Emma, mais avec cette même défiance dans le regard, et tandis que toutes deux contemplent le miroir bouche bée, la jeune Emma dans le miroir se tourne pour dévisager la jeune Regina d'un air circonspect.

Une autre silhouette apparaît derrière elles et s'élève jusqu'à être plus grande qu'elles deux. C'est sans aucun doute de nouveau Regina, mais plus proche de la fin de l'adolescence que de l'enfance, le regard sombre et triste et un diadème dans les cheveux. Elle se déplace dans le miroir jusqu'à se trouver à côté des deux fillettes, s'agenouille à côté de la petite Emma et lui pose une main sur la joue. Les yeux de la petite Emma s'adoucissent, elle lui adresse un sourire hésitant et les yeux de la grande Regina brillent.

― Pourquoi ça…

Emma s'éclaircit la gorge. Il y a une grosse boule dedans, ce qui rend difficile de parler ou de déglutir.

― Pourquoi ça fait ça ?

― Je ne sais pas.

La Reine fusille du regard la plus jeune version d'elle-même, comme mécontente du simple fait de la voir. La jeune Regina lui rend son regard noir.

― Des miroirs de fête foraine. Des déformations sans aucun sens.

La jeune Emma se détourne de la Regina adolescente et s'avance vers la plus petite Regina, lui touche le bras timidement. La petite Regina se détourne de la Reine pour la regarder à la place, la Regina adolescente se place derrière elles d'un air protecteur et Emma ne peut plus les regarder. Le cœur douloureux lorsqu'elle respire, elle dit d'un ton bourru :

― On devrait continuer.

― Oui, dit Regina. Et elle contemple son reflet avec une tristesse identique à celle que sa version adolescente a dans le regard.

Elle parvient à esquisser un bref sourire.

― Tu as déjà plus qu'assez de Reginas sur les bras comme ça.

― Juste assez, en fait, murmure Emma, et le regard de Regina est de nouveau indéchiffrable.

L'étage suivant leur offre de nouveaux reflets d'elles-mêmes. Celui de Regina est la Méchante Reine dans toute sa splendeur, mais le reflet de la Reine est la Regina hors la loi qu'Emma a rencontrée dans la nouvelle histoire de l'auteur. Emma la Ténébreuse se tient entre elles, les yeux avides et froids, et la Reine a un rictus de dégoût et pousse à bas de la plateforme un ectoplasme qui leur fonce dessus.

Chaque étage est une nouvelle escarmouche avec les ectoplasmes, une autre machine, bureau ou poste de travail qui ne leur fournit pas la moindre information, et un autre trio de reflets. Dans l'un d'eux, Emma est un bébé dont s'empare la Méchante Reine. Dans un autre, une minuscule Regina avec des fleurs dans les cheveux serre contre elle une Regina identique en haillons.

Mais la plupart des reflets sont assez semblables. Il y a trop de Reginas en reine et de Reginas en maire. Trop d'Emmas avec une épée ou une arme à feu et l'oeil vif d'une voleuse. Trop de reflets de Regina qui ne sont que Regina elle-même, celle qu'Emma connaît et qu'elle aime, et trop de Méchantes Reines qui sont terribles, épouvantables et magnifiques. Parfois toutes trois se battent. Parfois elles sont toutes proches. Dans chaque reflet, elles ont une volonté propre et prêtent peu d'attention aux femmes qui d'une façon ou d'une autre les ont fait apparaître.

― J'en ai assez de Jekyll et Hyde, marmonne Regina. On ne pourrait pas en revenir à Hadès ? Au moins ses petits jeux étaient réels.

Rien ici ne semble réel, mais tout est juste assez ressemblant pour être déconcertant. Des miroirs de fête foraine. Elles sont distordues et réinventées, fracturées en minuscules morceaux qui ne sont pas elles-mêmes et forcées de les regarder dans les yeux. Regina tressaille à chaque fois que la Méchante Reine se dresse en face d'elle, la Reine frémit à chaque fois qu'elle voit quelqu'un d'autre dans son reflet, et Emma est toujours entre leurs alter egos, toujours encadrée par eux et jamais seule dans chaque sinistre nouveau reflet.

C'est réconfortant, dans un sens, pour quelqu'un qui n'a jamais été entouré que de gens qui l'ont quitté. Cela lui picote quelque chose derrière les yeux, lui rend difficile de respirer autrement que par courtes bouffées, et Regina lui caresse la main du pouce comme si elle comprenait.

Les ectoplasmes deviennent plus solides à mesure qu'elles gravissent les étages, chaque fois un peu plus difficiles à assommer ou à balancer hors de la plateforme.

― Nous en sommes à peu près aux trois quarts de la hauteur, dit Regina après qu'Emma a dû en assommer un en le frappant sur la tête avec son propre fusil.

― Vous croyez que le sérum est au sommet ?

― Il l'est forcément. Qu'est-ce que Hyde pourrait bien protéger d'autre ?

Emma observe une Emma de quatorze ans dans le miroir, les bras passés autour d'une Regina vêtue de cette époustouflante robe rouge de Camelot, et se sent un peu envieuse.

― Je voudrais déjà être rentrée chez nous et qu'on en finisse, marmonne-t-elle, maussade.

Elle est enfin avec Regina après des années à rêver d'elle, et elles ont à peine eu un moment tranquille depuis. Sans parler d'un moment sans le double maléfique de Regina qui rôde dans les parages.

Regina lui adresse un grand sourire, ce sourire chaleureux mais espiègle dont Emma est tombée amoureuse au fil des années, et Emma se laisse aller en arrière contre son épaule.

― Je sais ce que tu as envie de finir, dit-elle en inclinant la tête de manière à pouvoir effleurer de ses lèvres la pommette d'Emma.

― Mm. Refais-le !

C'est naturel, d'une manière qu'Emma n'aurait jamais crue possible avant la scission. Elles ont toujours été à l'aise – enfin, depuis qu'elles ont arrêté de s'entretuer – toujours été bien ensemble, mais il y a eu tant de petits faux pas au cours des années qu'Emma n'avait jamais rêvé que cela soit si simple si rapidement.

Bien sûr, c'est loin d'être aussi simple lorsqu'Emma regarde au-delà de la bulle qu'elles forment toutes les deux et voit la femme qui les accompagne les fusiller du regard. La Reine ne fait pas mystère de son dégoût pour elles deux, et Emma ressent un élancement de culpabilité et de ressentiment dès qu'elle croise son regard.

Elle ferme les yeux pour ne plus la voir et glisse un bras autour de Regina, embrasse ses cheveux soyeux, la respiration tremblante. Lorsqu'elle rouvre les paupières, c'est pour apercevoir Regina et la Reine les yeux dans les yeux, toutes deux le regard si brûlant qu'Emma a l'impression qu'elle risque de prendre feu tant l'air est chargé d'électricité entre elles.

Elle s'éloigne maladroitement de Regina et se hâte de dire :

― On devrait avancer. Se remettre à… Vous savez.

Elle baisse la tête sournoisement, et lorsqu'elle la relève, c'est elle que toutes deux couvrent de ce même regard brûlant.

Il lui en coûte de se remettre en route, mais elle atteint l'escalier juste à temps pour être projetée dans les airs par un ectoplasme deux fois plus grand qu'elle.

― Qu'est-ce…

Elle est projetée contre la colonne transparente au centre de la tour, s'y accroche avant de dégringoler une nouvelle volée de marches, et l'ectoplasme repart à la charge vers l'endroit où se trouvent toujours la Reine et Regina.

Non – uniquement vers Regina. Les petits yeux perçants de l'homme sont vides, ses énormes bajoues ballotent quand il bouge, et Regina l'esquive et tire une épée de la ceinture de l'ectoplasme d'un seul geste fluide. Elle la lui plante dans la jambe sans le moindre effet, il laisse échapper un grognement étouffé et brandit un poing énorme en direction de sa tête avant que Regina ne lâche l'épée.

Il l'atteint avant qu'Emma ne puisse se relever, faisant reculer Regina sous le choc avec un cri. Elle heurte la cage d'escalier et Emma se précipite vers elle, se jette devant l'ectoplasme qui approche rapidement et tend les bras pour protéger Regina.

Mais l'ectoplasme ralentit déjà, l'air confus, et regarde sa jambe en plissant les yeux comme si la douleur commençait à le libérer de l'emprise de Hyde. Regina se frotte la tête, essuie le sang qui lui coule de la bouche et s'efforce se relever. Emma garde un bras devant elle et lui tend une main circonspecte.

L'ectoplasme parle. C'est la première fois qu'Emma en entend un parler.

― Attention aux miroirs, ils… commence-t-il d'une voix décontenancée. Et puis la Reine traverse la plateforme et lui arrache le cœur d'un geste vif.

― Non ! s'écrie Regina d'une voix rauque, et Emma regarde avec une sorte de satisfaction horrifiée la Reine broyer le cœur de l'ectoplasme et précipiter son corps hors de la plateforme d'une bouffée de magie violette.

― Non, tu ne peux pas !

Elle se dresse, les poings serrés.

― Bon sang, qu'est-ce qui t'a pris de faire ça ? Il était en train de nous parler ! Il n'était plus sous le contrôle de Hyde !

― Peu importe, dit la Reine en levant les yeux au ciel. Ce n'était qu'un pion insignifiant. De rien pour vous avoir sauvé la vie.

Elle semble vexée. Derrière elle, un reflet de la Méchante Reine telle qu'Emma l'a vue au cours de son voyage dans le passé rejette la tête en arrière et rit.

― Bien sûr, pour toi peu importe, dit Regina entre ses dents, les yeux étincelants et haussant le ton. Tu ne ressens aucun remords !

― Et tu souhaites désespérément ne pas en ressentir non plus, dit la Reine d'un ton hautain, couvrant Regina d'un regard noir.

― Oui ! dit furieusement Regina, le regard débordant d'impuissance et de désespoir. Mais j'en ressens toujours !

Elle essuie de nouveau du sang, qui lui laisse une traînée rouge sur le dos de la main.

― C'est ce qui fait de moi un être humain.

Elle serre les poings.

― Et de toi un monstre.

― C'est moi le monstre ? dit la Reine d'un ton moqueur. Ce n'est pas moi qui ai regardé mon propre reflet dans les yeux et lui ai broyé le cœur.

Dans des moments comme celui-ci, où toutes deux sont blessées, en colère et déchaînées, Emma peut à peine dire ce qui les différencie.

Regina lui renvoie son ricanement moqueur, même si le sien n'est pas empreint d'autant de dégoût.

― Ne joue pas les martyres, ça ne te va pas. Tu es revenue à Storybrooke pour me détruire.

― Il n'y en a qu'une ici qui cherche à détruire l'autre, riposte la Reine en les devançant dans l'escalier. Elle arrache une demi-douzaine de cœurs avant qu'Emma et Regina ne la rattrapent, renonçant à prendre des gants face à la désapprobation réaffirmée de Regina.

― Si je ne te détruis pas, alors je perds tous ceux que j'aime !

― Pas Henri ! Pas elle !

La Reine montre Emma du doigt et celle-ci frémit à l'idée d'être mêlée à cette conversation. La Reine, comme toujours, est sans répit.

― Dis-lui la vérité, Em-ma. Dis-lui à quel point tu aimes cette noirceur qu'elle a en horreur.

Emma fait non de la tête et recule. Regina dit d'une voix rauque :

― Bien essayé. Pour commencer, c'est Emma qui m'a apporté le sérum. Elle voulait que je te tue.

La Reine hésite, ses sourcils se froncent tandis qu'elle replonge dans ses souvenirs, et le rire moqueur qu'elle laisse échapper est bien loin d'être empreint de la même confiance qu'auparavant.

― Absurde. Emma au moins connaît la valeur d'un peu de mordant.

Elle referme la bouche en faisant claquer ses dents et arbore un sourire ironique lorsque le visage de Regina s'assombrit.

Emma intervient.

― Bon, ça suffit, dit-elle en se détournant et en se dirigeant tout droit vers la prochaine volée de marches.

Elle n'est pas une arme à la disposition de l'une ou de l'autre – elle n'est pas une arme du tout, et pas au service de cette fureur.

― Je te l'ai apporté parce que tu disais que tu étais malheureuse. Je pensais que tu devais… que tu devais avoir le choix, au moins. Je voulais juste te soutenir !

Elle gravit l'escalier jusqu'à mi-chemin de la prochaine plateforme avant de les contempler toutes les deux de là-haut.

― Ca ne veut pas dire que c'est ce que j'aurais choisi moi.

― Emma, dit Regina dont les yeux s'écarquillent, et Emma se sent coupable de faire peser sur elle la moindre pression. Tu n'as jamais rien dit !

― C'est ton choix, pas le mien. Votre choix à toutes les deux.

Emma adresse un signe de tête à la Reine, formalisant enfin une pensée qui la démangeait.

― Vous n'arrêtez pas de dire que ce n'est pas aussi simple que d'être deux… entités séparées dans un même corps. Vous êtes deux à avoir pris la décision de faire ce que vous avez fait.

La Reine secoue la tête.

― Pas moi, non ! Je n'aurais jamais…

― Bien sûr que non, dit Regina, de nouveau en colère. Tu n'as toujours voulu qu'une chose, c'est me corrompre !

Elles gravissent toutes un étage puis un autre et Emma repousse en hâte les ectoplasmes là où elle le peut avant que la Reine ne puisse en tuer davantage.

― Tu me voulais faible. Tu as toujours voulu prouver que je ne valais rien de ce côté-là – que je ne suis personne sans toi.

― Je t'aimais. Je t'ai protégée !

― Tu voulais faire de moi un monstre ! dit sèchement Regina à la Reine. Tu voulais me changer en ma mère ! Et tu as gagné !

Elle fait volte-face et arrose de magie un ectoplasme qui vacille au bord de la plateforme, la voix stridente et prête à se briser.

― Tu as fait de moi exactement cette détestable, dégoûtante…

Elle verse des larmes de colère tandis que son visage et ses yeux rougissent, repoussant ses cheveux d'un geste impuissant, la Reine rigide en face d'elle.

― Tu as gagné, je t'ai repoussée, et tout ce que tu essaies de faire depuis c'est de me vaincre à nouveau. Comment oses-tu dire que je t'ai trahie pour avoir essayé de te faire ce que tu m'as fait ? Comment oses-tu… ?

― Je t'ai donné ce dont tu avais besoin pour survivre, gronde la Reine. Sa robe a été déchirée par un malheureux ectoplasme et elle ne paraît pas le remarquer, le regard étincelant et redoutable.

― Ne me dis pas que tu n'as pas souffert depuis que tu m'as rejetée !

― Tu as essayé de me broyer !

Regina essuie ses larmes, étale son mascara et fusille la Reine du regard.

― Tu as fait disparaître la moindre chose que j'aimais en moi et tu m'as changée en tout ce que je détestais. Et tu ne t'es jamais arrêtée. Chaque jour – chaque minute – je voulais juste respirer ! dit-elle d'une voix hachée, et Emma doit se retenir, les mains fermement jointes, pour ne pas aller vers elle.

Ce n'est pas sa bataille. C'est… Elle a bataillé contre elles deux et en veut toujours à la Reine pour sa trahison mais n'a pas sa place dans ce combat. Mais le visage de la Reine est figé dans une expression où se mêlent l'embarras et la colère, et Emma se dit qu'il va peut-être falloir qu'elle intervienne malgré tout lorsque Regina dit d'un ton impuissant :

― Bien sûr que j'ai souffert quand tu… Bien sûr que j'ai eu du mal sans toi. Mais est-ce que j'avais le choix ? Il fallait que je sois forte.

― Nous étions fortes ensemble, dit la Reine. Sa bouche se tord vers le bas et elle fait un pas en avant. Nous étions un tout.

― Je sais. Je sais.

Regina contemple ses mains et la Reine esquisse un geste comme si peut-être, elle allait s'avancer vers elle. A la place, elle reste immobile les mains le long du corps, et Regina prend une inspiration et ne dit rien.

― Mais tout ce que tu faisais, c'était de nous blesser.

― Je faisais ce que tu n'étais pas capable de faire.

― Oui, dit Regina, et elle contemple deux Méchantes Reines jumelles dans le miroir, chacune d'elles étalant une main possessive sur l'abdomen de l'Emma du miroir.

― Tu m'as manqué, tu sais, chuchote-t-elle, vidée de sa combativité. Puis elle se tourne vers l'escalier et s'échappe de la plateforme avant que la Reine ne puisse la suivre.

― Elle m'a tuée, dit la Reine dont le front se plisse comme si elle n'arrivait toujours pas à comprendre ce que Regina vient d'admettre au juste. Pourquoi dirait-elle…

Emma est tellement, tellement fatiguée que tout le monde passe son temps à souffrir.

― Les gens sont compliqués, Regina, dit-elle avec lassitude. Parfois on a un peu envie de vous pousser du haut d'une falaise, mais on tient quand même sacrément à vous.

― Je ne suis pas une incompétente émotionnelle, la rabroue la Reine. Je sais comment elle…

Elle s'interrompt et regarde Emma en clignant des yeux, comprenant soudain.

― Ah.

― La ferme, dit Emma avec une parfaite compétence émotionnelle, et elle s'engage au pas de charge dans l'escalier à la suite de Regina.

C'est le dernier étage. Elle ne sait pas comment elles sont arrivées là si soudainement pendant toutes ces bagarres. C'est à peine un étage – rien qu'une étroite plateforme circulaire qui est remplie avec elles trois dessus. Et flottant au-dessus de la colonne centrale de la tour, jetant des étincelles électriques autour d'elle, se trouve la dernière fiole de sérum.

― Attention, dit Regina, une main sur son coude lorsqu'Emma lève le bras pour l'attraper. Tu vas t'électrocuter.

― Du calme.

Elle ose un petit sourire satisfait.

― Je crois que tu as oublié à quel point je suis douée pour l'effraction.

Elle frôle la Reine pour redescendre un étage, farfouille à l'intérieur d'une table et y trouve une paire de gants en caoutchouc. Elle en enfile un et cueille le sérum au centre de la colonne.

― Tu vois ? Facile !

Un grésillement sourd se fait entendre en-dessous d'elles, et Emma cligne des yeux en examinant les alentours. Si Hyde a piégé le dispositif…

Mais non, tout semble inchangé. Elle jette un coup d'œil aux plateformes du dessous qui les entourent et voit les ectoplasmes toujours inconscients, voit des étages vides et des murs nus, voit les silhouettes dans le miroir…

Les silhouettes dans le miroir bougent toujours, reflètent toujours leur trio longtemps après qu'elles ont quitté ces étages. Il y a des Emmas, des Reginas et des Méchantes Reines partout, leurs visages levés et inexpressifs. Et elles s'élèvent, grimpent le long du miroir vers la plateforme du haut, leurs mains émergent des miroirs comme des êtres à demi solides, toutes tendues vers Emma.

― Les ectoplasmes, dit inutilement Regina. C'est de là qu'ils viennent.

― Il faut qu'on sorte d'ici. Laisse tomber le sérum, ordonne la Reine à Emma.

― Quoi ?

― Laisse-le tomber. Détruis-le. Nous ne pouvons pas risquer qu'il tombe entre de mauvaises mains.

Emma est incapable de gommer le « Imaginez un peu ça ! » qui s'inscrit sur son visage mais fait ce qu'on lui ordonne et précipite le sérum vers le sol. Il heurte le carrelage et explose, le liquide se répand en flaque sous elles, et une demi-douzaine de Méchantes Reines dans les miroirs grincent des dents et flottent dans l'air vers elles. Le grésillement autour d'elles s'intensifie, et Emma n'a pas la moindre idée de ce qu'il faut faire ensuite. Elle fait volte-face et voit une version déformée d'elle-même presque arrivée à la plateforme en-dessous de la leur.

― Le portail, crie Regina par-dessus le grésillement. Il faut qu'on ferme le portail !

― On ne peut pas le faire depuis l'autre côté ? demande Emma affolée en poussant un ectoplasme de Méchante Reine qui s'est assez approché pour les attraper. Celui-ci flotte en arrière, encore trop vaporeux pour s'écraser au sol, et la Reine oppose à l'ectoplasme un barrage de magie.

― Il est trop massif. Il faut… Il faut…

Regina plisse les yeux, examine le portail qui flotte au-dessus d'elles comme un nuage d'orage.

― Il faut qu'on arrive à créer un bouchon. Une sorte de bonde qui l'empêchera de laisser passer d'autres ectoplasmes.

Elle en évite un avec grâce, une petite Emma blonde qui s'accroche à sa jupe.

― J'aurai besoin de ton aide.

Elle regarde Emma, et celle-ci s'avance aussitôt pour la rejoindre sous le portail.

Toujours fatiguée, en colère et obstinée, elle laisse ses yeux papillonner en direction de la Reine, et celle-ci lui adresse un demi-sourire, un reniflement dédaigneux et fait volte-face en signe d'accord, repoussant les ectoplasmes tandis que Regina saisit les mains d'Emma.

― Prête ?

La magie qui déferle en elles est familière à présent, une réconfortante sensation de chez-soi, d'amour et de pouvoir qui coule dans leurs veines, à la fois paisible et grisante. De la magie jaillit de ses mains, que les mains expertes de Regina façonnent en ce dont elles ont besoin, et elle sent le déferlement passer d'elle à Regina.

C'est toujours excessivement intime, toujours comme une caresse qui effleure en elles jusqu'aux endroits les plus secrets, et Emma frissonne et laisse le feu déferler sur sa peau et refluer vers ses mains. Les paupières de Regina sont lourdes quand elle regarde Emma, son regard la balaie, aussi puissant qu'un baiser. Et d'une certaine façon, c'est encore plus intense lorsqu'elles ne sont pas dans le déni, lorsqu'il y a la promesse de davantage au lieu d'une nouvelle douche froide une fois rentrée chez elle.

Elle se fond en Regina, ne fait qu'une avec elle tandis qu'elles s'élèvent et retombent, et ce n'est qu'une fois inexorablement enchevêtrées l'une à l'autre qu'elle perçoit les gouffres obscurs en Regina, les vides froids et solitaires comme des trous noirs. Elle sent la peine en Regina, transportée avec Emma tandis qu'elle les sonde, sent la douleur du désespoir et a envie de traverser le vide pour atteindre…

Regina frémit et la magie frémit avec elle, repoussant avec douceur Emma en arrière au point où leurs mains sont jointes et entourées d'un nuage qui palpite de magie.

― C'est assez, dit-elle, allons-y.

Et puis ses yeux s'écarquillent et ses lèvres s'ouvrent…

Emma fait volte-face, laissant à Regina le soin de tenir en équilibre le bouchon magique tandis qu'elle aperçoit la Reine cernée de toutes parts par les ectoplasmes. Elle les chasse à coups de magie inefficace avec un rire sauvage tandis qu'elle en jette un de côté et se hérisse quand un autre parvient à la toucher. L'étau se resserre autour de la Reine, se resserre autour d'Emma et Regina si bien qu'elles sont incapables de la rejoindre à travers la foule, et Regina lui dit d'un ton pressant :

― Il faut qu'on y aille.

― Non, on ne peut pas. Regina – la Reine…

Emma essaie de l'atteindre, paniquée. La Reine rit toujours, se bat toujours, et lève les yeux vers Emma, l'air surpris, comme si elle ne s'était pas attendue à la voir. Un ectoplasme s'écrase contre le bras d'Emma, la sensation désagréable de presque solide la fait reculer précipitamment, et Regina la saisit de sa main libre.

― Emma, non !

― Je ne vais pas la laisser là !

La foule d'ectoplasmes semble grossir, une douzaine de Méchantes Reines sépare Emma de la vraie, et elle l'aperçoit à peine tandis que celle-ci hoche la tête vers Regina en signe d'acquiescement. La Reine ne peut rien contre un si grand nombre d'entre eux en dépit de toutes ses fanfaronnades, et elle manque de perdre l'équilibre sur la plateforme.

― Oh, du diable si…

― Emma, elle fait ça pour toi, plaide Regina, et il y a dans sa voix une note de quelque chose qui incite Emma à se retourner vers elle et à apercevoir l'éclat humide de ses yeux.

― Il faut qu'on ferme ce portail et qu'on aille retrouver notre fils.

― Non, dit Emma en tirant pour se dégager de la prise de Regina. De ferme, celle-ci est devenue inébranlable, et elle se dit qu'il doit y avoir de la magie là-dessous pour la garder sous le contrôle de Regina.

― Non, elle est…

une partie de toi. La femme que j'aime.

Elle s'est sentie furieuse et trahie et elle tient toujours trop à elle, ne peut toujours pas fuir pour se mettre à l'abri et laisser un morceau de Regina prisonnier d'une autre dimension, cerné par les ennemis.

― Je ne peux pas te perdre !

Elle se dit que Regina va peut-être craquer, va peut-être grogner elle n'est pas moi et la propulser de force à travers le portail. Elle se dit que Regina ne dispose que d'une patience limitée envers quelqu'un qu'elle déteste et qu'elle a fini par la pousser à bout. Elle n'imagine pas ceci : un souffle sur sa joue comme un baiser, une décharge d'énergie massive, fulgurante et mortelle, Regina un bras autour d'elle et le regard flamboyant tandis qu'une vague de magie déferle sur la tour et réduit les ectoplasmes en lambeaux.

― Tu avais raison, dit Regina en prenant une inspiration tremblante. Je suis la seule qui puisse vaincre la Méchante Reine.

Il ne reste plus que la Reine, balayée en arrière par la force de la magie, et qui bascule de la plateforme un instant plus tard. Le cœur d'Emma s'arrête mais elle est déjà en train de se précipiter, attrape la main de la Reine et la remonte d'un coup sec contre elle. Son poids soudain sur elle la fait chanceler, elle enroule un bras autour de la taille de la Reine et Regina dit :

― Maintenant !

Et Emma bondit vers le portail.

La bonde magique qu'elles ont créée est toujours entre les mains de Regina, et Emma sent la présence de celle-ci dans le portail derrière elles, l'ajustant à l'ouverture tandis qu'elles basculent hors du portail. Mais elle a aussi la sensation réconfortante et le soulagement de sentir le corps de la Reine contre le sien, les bras toujours étroitement accrochés à ses coudes, et tout le reste s'évanouit dans le bruit de fond du grésillement.

Elles émergent du portail tandis que celui-ci dessine des rides dans l'air, se contracte et s'évanouit, disparu pour de bon. Elles sont dans la résidence de l'auteur, aucune trace de Hyde, et Emma est en train d'embrasser la Reine avant de pouvoir penser à quoi que ce soit d'autre. La Reine glisse une jambe entre celles d'Emma, qui les noue autour de sa taille, et elles basculent en avant, les lèvres jointes, les mains partout, et Emma ne ressent qu'un soulagement et un amour immenses tandis qu'elles atterrissent sur le lit de Regina avec un bruit mat.

Le lit de Regina. La magie violette qui les a expédiées là juste à temps est en train de se dissiper, et Emma s'accroche plus fort à la Reine qui lui mordille le cou, bougeant à la vitesse de l'éclair tandis qu'elle glisse les doigts dans son jean. Pourtant Emma a toujours l'impression que quelque chose manque, que quelque chose a été perdu en route. Elle s'arrache à la Reine et lève les yeux.

Regina se tient à l'autre bout de la pièce, la main rigide sur la poignée de la porte.

― J'ai insonorisé la pièce, dit-elle d'un ton guindé. Je ne veux pas qu'Henri entende quoi que ce soit de tout ça. Mais si c'est ce dont tu as besoin…

Emma se rappelle la Reine en train de narguer Regina et se sent aussitôt touchée.

― Regina, je…

― Ce n'est pas grave, murmure Regina. Tu aimes… Tu aimes tout de moi, plus que je n'en ai jamais été capable. Je ne peux pas t'en vouloir pour ça.

Des larmes brillent toujours dans ses yeux et son sourire est tremblant.

― Il va juste falloir que… j'apprenne à partager, je suppose.

― Regina.

Et cela lui fait assez mal pour se glisser hors de l'étreinte de la Reine et hors du lit, traversant la pièce à pas prudents et tâchant d'imaginer quelque chose qui lui semblera juste. La Reine se prélasse sur le lit, observant son départ d'un œil acéré, et Emma parvient à lui adresser un sourire à elle aussi, avant de prendre les mains de Regina dans les siennes et de l'embrasser.

Regina lui rend son baiser, douce et délicate et toujours si triste, et Emma approfondit le baiser, caresse la peau nue du dos de Regina avec de petits gestes circulaires. Regina frissonne et se rapproche, glisse ses propres mains sur l'abdomen d'Emma, là où la Reine a déjà trouvé le moyen de déchirer sa chemise. Et Emma est certaine que les choses sont exactement telles qu'elles doivent être.

― Oh, souffle Regina dans la bouche d'Emma lorsque ses jambes buttent contre le lit. Elle le regarde, surprise – la Reine la dévisage en retour, les sourcils haussés comme si elle savait ce qu'Emma essaie de faire – puis de nouveau Emma, avec une incertitude grandissante.

― Emma…

Emma l'embrasse de nouveau et fait volte-face tandis qu'une nouvelle paire de mains se pose sur ses hanches, les doigts s'enfonçant dans ses flancs.

― Accorde-lui cela, dit la Reine d'un ton traînant en attirant Emma contre elle. Regina suit le mouvement, toujours prise dans l'étreinte d'Emma, et celle-ci prend une brusque inspiration tandis que la Reine lui mordille l'épaule.

― Au pire, ce n'est nullement différent de tes séances de plaisir solitaire tard le soir dans ta chambre, à crier son nom en jouissant et te sentir pathétiquement honteuse de ton propre désir.

Emma regarde la Reine en clignant des yeux, perplexe. Regina la fusille du regard mais ne lâche pas Emma.

― Si c'est ce que tu veux…

― Je te veux toi, chuchote Emma. Je te veux toute entière.

Elle embrasse de nouveau Regina, sent la Reine lui ôter sa chemise avec une impatience caractéristique, sent les doigts de Regina frémir puis lui effleurer le dessous du sein. Regina bouge si lentement et la Reine si vite que c'est comme être à la fois plongée dans l'eau glacée et embrasée, vouloir désespérément tout savourer et désespérément jouir enfin et Emma tressaille contre la Reine et se retourne dans les bras de Regina pour embrasser la Reine avec force.

Regina émet un soupir offusqué et effleure de ses dents l'arc du cou d'Emma. Celle-ci laisse échapper un embarrassant petit couinement qui fait rire la Reine tandis qu'elle lui ravage les lèvres et glisse une main dans son pantalon.

― Mouillée, ronronne-t-elle en levant les yeux pour croiser le regard de Regina d'un air entendu. Oh, elle nous aime comme ça.

La respiration de Regina se fait haletante contre la colonne vertébrale d'Emma, sa main remonte plus haut, d'un geste vif elle lui dégrafe son soutien-gorge avec les dents. La Reine émet un soupir approbateur, les doigts pressés contre le clitoris d'Emma. Celle-ci se cabre contre elle, le souffle coupé, et Regina murmure :

― Est-ce… ?

Elle ne finit jamais sa phrase, les pouces caressant les mamelons d'Emma, le corps pressé contre le sien tandis qu'Emma se tord sous les attentions de son autre moitié.

Tout cela est empreint d'une certaine magie qu'Emma n'a jamais atteinte auparavant, avec la Reine exigeant d'elle de nouvelles sensations à chaque instant tandis que les doigts et les lèvres de Regina effleurent, taquinent et ne forcent jamais. Elle est tiraillée en tous sens, désirant éperdument la friction et les mains qui lui pétrissent la poitrine, éperdument les rudes baisers qu'offre la Reine et la façon dont les dents de Regina lui mordillent le bord de l'oreille. On l'explore, toute entière exposée aux mains qui la parcourent, et elle ne sait pas quand elle a perdu son jean, mais elle a soudain conscience d'être nue.

La Reine glisse un doigt en elle puis un second, et c'est si soudain qu'Emma gémit et ondule éperdument contre sa main. Elle tient à peine debout à présent, soutenue uniquement par les mains de Regina qui lui soulèvent les fesses pour qu'elle puisse de nouveau nouer les jambes autour de la Reine. Il y a de la résignation là-dedans – dans chacun des gestes incertains de Regina, comme si elle n'était qu'une invitée dans cette pièce au lieu d'une partie d'elles – ce qui pousse Emma à se pencher en arrière tandis que ses jambes s'enroulent autour de la Méchante Reine pour poser la tête contre l'arc du cou de Regina et l'embrasser éperdument.

― J'ai besoin… J'ai besoin… dit-elle d'une voix haletante en lui mordant la mâchoire avec force. Regina laisse échapper un bruit étranglé.

La Reine leur adresse à toutes deux un sourire en coin, ajoute un troisième doigt et s'enfonce vivement en elle en vrillant les doigts. Emma bouge en rythme avec elle, plonge les talons dans les fesses de la Reine et sent Regina se rapprocher d'un pas en titubant pour donner à la Reine un meilleur accès à Emma.

― Méchante, halète Emma qui s'élève et retombe follement contre la main de la Reine. Toutes les deux.

― Tu m'as percée à jour, dit Regina en mordillant la lèvre d'Emma. Celle-ci attire la lèvre inférieure de Regina dans sa propre bouche en réponse, fait glisser sa langue contre la peau douce et sent une seconde rangée de dents sur ses seins qui la mord douloureusement tandis que les doigts de la Reine accélèrent le mouvement.

Emma est sur le point de basculer, se balance entre les deux femmes tandis que leur bouche la rend folle, fait vibrer sa peau et l'enflamme, fait battre son cœur à coups redoublés. Et puis la main de Regina se glisse encore plus bas et un quatrième doigt – celui de Regina, oh Seigneur – plonge à peine dans l'espace étroit que les autres ont élargi et Emma hurle.

Son orgasme décolle d'elle comme une fusée, jaillit à travers son corps depuis son centre et explose jusqu'à ce qu'elle ne puisse plus respirer – ne puisse plus voir, plus penser, plus rien faire d'autre que trembler violemment entre les deux corps qui la maintiennent contre eux et n'ont toujours pas cessé de la toucher. Pendant un instant la Reine esquisse quelques gestes et leurs vêtements disparaissent eux aussi – est-elle juste en train de toutes les dévêtir en passant ? – et de la peau échauffée se presse contre Emma, dont le cœur bat dans les tempes et le corps tremble toujours tandis qu'elle jouit des dernières sensations.

Sa tête retombe en arrière, s'appuie contre le cou de Regina et la réconfortante vibration de son rire. Lorsqu'elle finit par s'en arracher, c'est pour apercevoir la Reine l'index dans la bouche, le reste de sa main encore luisant. Elle arbore un grand sourire félin et satisfait. Emma gémit et se retourne vers Regina.

Et d'une façon ou d'une autre, en quelques minutes elles sont reparties, cette fois guidées en position par l'indomptable Reine, qui est…assise sur la figure d'Emma, naturellement. Emma est allongée sur le lit, les genoux passés sur les épaules de Regina et le visage de celle-ci enfoui entre ses jambes, et elle goûte la Reine et se délecte de la façon dont même elle peut être ramenée sur terre par un usage judicieux des doigts, de la langue et des dents.

Regina, toujours méthodique et efficace, est aussi grandiose que son autre moitié pour hisser Emma jusqu'aux mêmes sommets, et Emma se tend et se cabre contre elle tandis que les cuisses de la Reine claquent contre les côtés de son visage et qu'elle tombe en arrière.

Emma la repousse lorsqu'elle a besoin de respirer et la fait basculer entre ses jambes. Au lieu de cela, la Reine atterrit sur Regina, qui recule d'un bond comme si on l'avait piquée.

― Lâche, dit la Reine d'un ton hautain, l'air absurdement déçue par la réaction de Regina. Ne me dis pas que tu ne t'es pas demandé à quoi ça pourrait ressembler.

― Bien sûr que je ne me le suis pas demandé ! dit Regina avec indignation. Je ne suis pas toi ! Je ne…

Emma se glisse entre elles et l'embrasse, désireuse d'éviter une autre dispute maintenant. La Reine change de position sous elles, ses jambes se mêlent à celles d'Emma qui se mêlent à celles de Regina, et tout le monde est soudain entrelacé, Regina accrochée à Emma avec détermination mais la Reine se tordant pour se placer au-dessus d'elles, une silhouette superbe même nue et d'une certaine façon, toujours impérieuse.

Emma se tortille sous Regina pour s'asseoir derrière elle contre la tête du lit et ses doigts dessinent des motifs circulaires à l'intérieur de ses cuisses, de plus en plus près de son clitoris. La Reine a un sourire en coin et se penche en avant pour embrasser Emma, caressant de ses seins ceux de Regina d'un geste faussement involontaire.

Regina laisse échapper un gémissement étranglé et garde les mains raides contre ses flancs, refusant de se rapprocher davantage. Emma observe les deux femmes avec fascination. Avec leur maquillage étalé et estompé et sans leurs vêtements, elles sont parfaitement identiques, longs cheveux noirs, peau mate, lèvres exactement de la même nuance de rose. Mais il est impossible de les confondre – pas lorsque le regard de Regina est chaleureux et celui de la Reine étincelant de danger, pas lorsque la Reine bouge avec la confiance hautaine d'une lionne et Regina avec la grâce et l'énergie contenue d'un chat sauvage. Pas lorsque le moindre geste de Regina a pour but de susciter leur bien-être et ceux de la Reine leur plaisir. C'est une étrange sorte de dualité, idéalement contenue dans la Regina dont Emma est tombée amoureuse, et ensemble ces deux morceaux d'elle demeurent… eh bien, insurpassables.

Le baiser de la Reine est rude et aguicheur, trop long et un rien distrait. Elle se rapproche davantage, va et vient contre la jambe de Regina et garde les mains sur Emma tandis que son corps se colle à celui de Regina, et Emma rit tout bas contre ses lèvres lorsqu'elle sent les mains de Regina se lever enfin d'instinct vers les hanches de la Reine.

La Reine abandonne les lèvres d'Emma et Regina se colle à elle d'un sursaut, l'embrasse avec force et colère comme elle ne l'a jamais fait avec Emma. Son baiser est violent, avide et brûlant, leurs mains se tendent pour s'accrocher l'une à l'autre, et la Reine se retrouve tout à coup sur le dos à côté d'Emma, les pupilles dilatées et les lèvres recourbées en un sourire ravi tandis que Regina se penche sur elle et poursuit son assaut furieux.

Celui-ci s'adoucit. Regina n'est pas faite pour la colère et la haine comme l'est son autre moitié, et ses lèvres finissent par ralentir. Ses jambes s'enroulent autour de celles de la Reine, son pouce lui effleure le clitoris et la Reine lui mord l'épaule si fort qu'un sanglot haletant s'échappe des lèvres de Regina et qu'elle bascule en sursaut contre la Reine, renonçant une fois de plus au contrôle. Elle glisse le long de son corps, la Reine fait signe à Emma de s'avancer et soudain un strap-on se balance au bout de ses doigts (Comment diable, mais Regina ne semble guère surprise de le voir et il devait déjà se trouver quelque part dans la chambre) et il y a encore du mouvement, encore des baisers...

Emma va et vient contre Regina, ses doigts recourbés à l'intérieur de la Reine bougent à chacun de ses allers et retours. Le dos de Regina est collé à la Reine et elle garde les yeux fermés tandis que la Reine sème une traînée de baisers de son oreille à sa mâchoire puis jusqu'à sa nuque. Elles sont trois, jointes en une seule entité, toutes si absorbées l'une par l'autre qu'Emma est incapable de se rappeler où elle commence et où les autres finissent. Elle est submergée, hyper-sensible, et elles jouissent toutes ensemble dans un jaillissement comme une rivière deux fois divisée atteignant le sommet d'une cascade, se fracassant par-dessus bord avec une explosion de magie qu'aucune d'elles ne peut contenir.


Elle se réveille plus tard dans le soleil de l'après-midi qui inonde la chambre, le bras de chacune des Regina jeté sur elle. Repliés, ils se rejoignent sur sa hanche, la main de Regina sur celle de la Reine. Une masse de cheveux bruns emmêlée repose sur le dos d'Emma, et tandis que celle-ci reste étendue sans bouger, s'efforçant de prolonger ce moment de paix, la tête sur son dos bouge. Regina s'extrait du lit, se passe les doigts dans les cheveux et enroule un bras autour de son abdomen tout en se dirigeant vers la fenêtre.

Emma l'observe à travers ses paupières entrouvertes, suit des yeux les courbes de son corps et admire la façon dont la chaude lumière du soleil déferle sur Regina. Elle est d'une beauté tellement sidérante, et hier soir (ce matin ? Elle a perdu toute notion du temps) était…

Elle se blottit plus profondément au creux de son oreiller dans une futile tentative pour effacer le sourire rayonnant de son visage. Elle est délicieusement lasse et endolorie, et se sent comme si elle avait fait travailler chacune de ses articulations. La Reine a été sans répit et Regina déterminée à être à sa hauteur, ce qui a laissé Emma… agressivement comblée. A de multiples reprises. Avec assez d'énergie pour leur rendre la politesse, encore et encore.

Ce fut une bonne nuit.

Elle est surprise lorsque quelque chose bouge sous elle – une main. La Reine l'extrait de sous son corps, avec assez de précautions pour penser sans doute qu'Emma dort encore, et celle-ci ne la détrompe pas. Elle n'est pas encore prête à être réveillée et à faire face à… dieu sait ce qui va suivre.

Au lieu de cela, elle observe la Reine tandis que celle-ci traverse la pièce pieds nus, d'un pas toujours impérial et le dos droit, et glisse les bras autour de Regina. Celle-ci soupire et secoue la tête, et la Reine dit :

― C'est pour ça que tu vas faire des manières ?

Regina lève les yeux au ciel mais ne se dégage pas.

― La nuit dernière était pour Emma, dit-elle faiblement.

La Reine murmure une réponse qu'Emma n'entend pas et puis dit :

― J'ai envie de tuer tous ceux qui l'ont touchée un jour.

Ce qui est une sorte de déclaration d'amour, suppose Emma.

Plus surprenant, le rire embarrassé de Regina qui scintille comme de la musique dans la pièce silencieuse.

― Moi aussi, avoue-t-elle en levant un peu les mains pour les poser par-dessus celles de la Reine sur son ventre.

La Reine semble satisfaite lorsqu'elle se penche pour regarder par la fenêtre avec un sourire en coin.

― J'ai déjà changé le dernier en rat.

― Vraiment ?

Regina semble interloquée, presque soucieuse pendant un instant. Puis ses épaules se détendent et elle dit : « Bien ! » avec tant de ferveur qu'Emma serait totalement sur le point d'être charmée de les voir toutes deux de si bonne humeur si elle n'était pas… Mauvaise nouvelle, se force-t-elle à se rappeler. La reine est mauvaise.

Mais elle est toujours en train de les observer avec tendresse lorsque la Reine dit :

― Et je me suis occupée de Graham quand il…

Regina se dégage d'un bond comme si elle avait été piquée, et le sourire s'efface des lèvres d'Emma.

― Je t'en prie, ne parle pas de ça, dit Regina d'une voix rauque, se collant à la fenêtre pour s'éloigner de la Reine.

Celle-ci fronce les sourcils, couvrant d'un regard noir la nuque de Regina avec une amère déception. Après un long moment de silence, la conversation abandonnée, elle dépose un baiser sur l'oreille de Regina et un autre sur sa tempe. Regina, debout et silencieuse, accepte les baisers et les bras qui s'enroulent de nouveau autour d'elle. Puis, après un instant de tension, elle se retourne dans les bras de la Reine et l'embrasse avec douceur et précaution.

Lorsqu'elles se séparent, elles se dévisagent toujours d'un air circonspect, et la Reine dit :

― Moi aussi je mourrais pour eux.

― Quoi ?

Regina ne cille pas, toujours prisonnière du regard de la Reine. Aucune des deux ne remarque Emma dans le lit, qui finit par s'asseoir contre ses oreillers, enroulée dans le drap.

Le front de la Reine se plisse.

― Emma. Henri. Je mourrais pour les protéger, dit-elle en fronçant les sourcils, comme si elle était prise de court par ses propres mots. Je ne m'attendais pas à ça.

― On ne s'y attend jamais, murmure Regina en caressant la joue de la Reine – toujours avec précaution, toujours avec douceur – puis elle se glisse hors de son étreinte et se dirige vers la salle de bain de la chambre.

Elle ne se retourne pas une seule fois. Mais la Reine ne quitte pas des yeux le dos de Regina jusqu'à ce que la porte se referme avec un clic.


La maison est miséricordieusement calme jusqu'au soir. Les autres ont dû interpréter leur toute nouvelle alliance avec la Reine comme un signe que la vie peut enfin reprendre son cours, et il est à la fois hilarant et terrifiant de voir la façon dont les sourcils d'Henri se haussent brusquement lorsqu'il claque la porte d'entrée et trottine jusqu'à la cuisine pour y trouver la Méchante Reine en train de remuer le contenu d'une casserole en tablier zébré de rouge.

― Euh, dit-il d'un ton hésitant. Ce n'est pas une personne qu'il y a dans cette soupe, hein ?

― C'est ta prof de maths, dit Emma.

― C'est de la sauce tomate, rectifie Regina d'un ton malicieux en les frôlant au passage pour embrasser Henri sur la joue. Tu as passé une bonne journée, mon chéri ?

― Ca a été. Qu'est-ce qui se passe ? Vous avez battu Hyde ? Est-ce qu'elle reste ?

Il observe la Reine à distance, visiblement partagé entre crainte et fascination.

― Est-ce que tu restes ?

― Je ne crois pas que ta tante apprécierait beaucoup.

La Reine se lasse de remuer et laisse la cuiller le faire magiquement toute seule tandis qu'elle erre sans but à travers la pièce. Elle gratifie Emma en passant d'une tape familière sur les fesses, et celle-ci manque de se trancher les doigts au lieu des poivrons.

― J'ai ma crypte. Tu es toujours le bienvenu.

Henri les regarde en fronçant le nez.

― Alors… Quoi ? Vous êtes toutes amies maintenant ?

― Sans plus, dit Regina dont les joues se colorent.

Emma sourit toute seule et ne dit mot. La Reine glisse un bras autour de la taille de Regina, qui s'écarte d'elle d'un bond et prend sa place devant la soupe.

― Euh. OK.

Henri parcourt de nouveau la pièce des yeux, ébahi.

― Je vais juste… regarder un peu la télé.

― Les devoirs d'abord, aboient en chœur Regina et la Reine. Henri se contente de lever les yeux au ciel et monte à l'étage.

La Reine reste pour le dîner, ricane devant le regard noir de Zelena et fait réellement une conversation polie à une Mary Margaret au regard morose. Henri considère chacune d'elle en clignant des yeux puis contemple son assiette, et David agrippe Neal avec tant de force que celui-ci se met à hurler.

L'un dans l'autre c'est un dîner supportable. Emma observe la Reine après le dîner tandis que celle-ci interroge Henri sur le système digestif et s'éloigne discrètement pour retrouver Regina. Elle s'arrête devant la cuisine en entendant son nom.

― C'est juste que je sais ce que tu ressens pour Emma, dit Mary Margaret d'une voix douce, et Emma s'appuie contre le mur de la cuisine et écoute le bruit de Regina en train de récurer les assiettes.

― Et tu sais comme moi qu'elle a… un faible pour ton autre moitié.

― Et alors ?

Regina semble agacée.

― Tu ferais n'importe quoi pour elle, même… Laisser cette femme rester.

Mary Margaret hésite.

― Je sais que c'est de là que vient cette nouvelle alliance.

― Tu n'as pas la moindre idée d'où vient cette nouvelle alliance, réplique Regina.

Emma jette un coup d'œil à l'intérieur de la pièce pendant un instant, voit Regina figée devant l'évier, la main de Mary Margaret sur le poignet, entend le murmure et recule comme si on l'avait piquée.

― Tu es ma meilleure amie, murmure Mary Margaret. Je ne veux pas te voir sacrifiée sur l'autel de notre pire ennemie.

Emma imagine Regina qui s'affaisse, imagine le malaise qu'elle a réprimé faisant un retour en force. Un paquet de doutes déferle d'un coup sur elle, chacun plus vicieux que le précédent, elle s'éloigne prestement de la cuisine et évite le regard de Regina lorsque celle-ci émerge de la pièce.

― On devrait sortir, dit Regina en posant une main sur l'épaule d'Emma. On a peut-être fermé le portail, mais on ignore combien d'ectoplasmes il reste en ville.

Emma acquiesce, ébranlée.


La Reine marche à grands pas devant elles, Regina sans se presser à une allure plus calme et Emma a toujours la tête qui tourne. Sacrifiée à l'autel de notre pire ennemie. Sacrifiée à… Regina est allée en enfer pour Emma il y a seulement quelques semaines, et Emma ne s'est jamais demandé si les récentes décisions qu'elle avait prises l'avaient été pour elle. Ont-elles réellement établi une sorte de paix, ou Regina joue-t-elle le jeu pour le bien d'Emma ? Regina souffre-t-elle en silence, détestant toujours la Reine et…

Emma prend une profonde inspiration et hâte le pas, regardant à la ronde presque désespérément à la recherche d'un ectoplasme pour la distraire. Un mouvement éclair se produit sur leur droite, et elle s'écrie : « Attention ! » avant de voir qu'il ne s'agit que d'un chat.

Regina et la Reine la regardent toutes deux en clignant des yeux, le front plissé, et Emma laisse échapper un petit rire.

― Euh, je veux dire, attention quand vous passez devant cette vitrine.

Elle désigne du pouce le magasin de vêtements devant elles, avec la même robe de mariée exposée dans la vitrine depuis trente ans maintenant.

― Vous connaissez cette ville. Ils croient que tous ceux qui s'arrêtent devant vont se marier.

Regina fronce les sourcils.

― Emma, tu vas bien ? Tu n'as rien dit de toute la soirée.

― Elle était occupée à planifier notre mariage, persifle la Reine. Pas question que je sois en blanc !

Regina l'ignore.

― Emma ?

― Ca va.

Emma serre les poings contre son pouce.

― Je pensais juste à… ce qui va se passer maintenant.

― Et tu t'es décidée pour un mariage à trois ? dit la Reine, mais le regard de Regina affiche un début de compréhension.

― Qu'est-ce qui pourrait bien encore se passer maintenant ?

― Eh bien, dit Regina.

Elle inspire rapidement puis expire deux fois plus lentement tandis que son regard croise celui de la Reine et ne le lâche plus.

― Je ne crois pas que ce soit une bonne idée que tu restes dans la crypte. Ou… Ou dans cette ville tout court.

Quoi ? demande la Reine, et Emma se fait toute petite, peu désireuse de mêler ses propres craintes à la conversation et de mettre Regina encore plus mal à l'aise.

― Ca y est ? Tu recommences à essayer de te débarrasser de moi ?

La voix de Regina est précautionneuse, chargée d'émotion.

― Je n'ai pas le choix. Ca ne peut pas durer, Votre Majesté. Combien de temps… avant que tu nous laisses de nouveau tomber ?

Vous laisser tomber, répète la Reine avec une ironie amère. Parce que c'est toujours de vous qu'il s'agit.

― Tu ne peux pas changer. Je sais que tu ne peux pas changer.

Regina s'appuie contre la vitrine, soudaine incarnation de la lassitude.

― Tu as perdu tout ce qui en toi aurait pu te faire désirer la rédemption ou l'amour davantage que la haine. Et ce n'est que… Ce n'est qu'une question de temps maintenant. Combien de temps avant que tu ne décourages Henri de croire en toi ? Avant que tu blesses Emma et qu'elle ne s'en remette pas ? Avant que tu nous trahisses tous pour le pouvoir ou la vengeance ou… Juste parce que tu es ainsi faite ?

Sa voix est tremblante, ses yeux baissés, et la Reine la fusille du regard avec un mépris incrédule.

― Je ne veux pas avoir à te blesser de nouveau. Je ne veux pas voir ce que tu vas nous faire.

― Je t'en prie, ricane la Reine, tout aussi blessée. Tu voulais que je m'en aille depuis le début. Crois-tu pouvoir enrober cela de belles paroles et te prétendre désintéressée ? Tu n'as aucun courage, Regina. Tu as peur de ce que nous pouvons être toutes ensemble.

― J'ai peur que tu nous brises le cœur, chuchote Regina. Je veux juste… Tu peux aller dans un autre royaume. Va… Subjuguer et faire ce que tu as à faire et reviens nous rendre visite, je m'en moque. Mais on ne peut pas te dresser à bien te conduire.

― Je ne suis pas un animal ! gronde la Reine, et elle n'en a jamais autant eu l'air, les lèvres retroussées contre ses dents, le regard sauvage et les doigts à demi recourbés comme des griffes.

― Je ne suis pas une bête qu'on peut dresser, mettre en cage ou abattre. Tu n'as pas le droit de m'utiliser et ensuite de me rejeter encore. Emma…

Elle se tourne d'un air suppliant vers Emma, son alliée toute désignée.

Quelque chose bouge de nouveau à l'endroit d'où le chat est sorti, et Emma se force à en détourner les yeux pour contempler les deux femmes en face d'elle. Et elle ne parvient à penser qu'à Mary Margaret, si certaine que Regina s'est embarquée là-dedans pour lui faire plaisir.

― Je…

Elle les contemple à tour de rôle : le visage angoissé et résolu de Regina, l'air furieux et horrifié de la Reine.

― C'est à vous de régler ça entre vous. Pas à moi. Je ne peux pas… Je ne peux pas prendre ce genre de décisions à votre place.

Les yeux de la Reine flamboient et ceux de Regina s'éteignent.

― Alors c'est fini. Tu vas me congédier. Je ne représente donc rien pour toi ? exige de savoir la reine, s'adressant à Regina.

― Ce que tu représentes pour moi n'a pas d'importance, dit Regina d'une voix étranglée. Il faut que je fasse ce qu'il y a de mieux pour tout le monde. Et je sais que tu ne peux aller contre ta nature que jusqu'à un certain point. Je veux…

― Arrête de prétendre que c'est noble de ta part ! aboie la Reine, et Regina tressaille. Croyais-tu avoir une plus grande légitimité après avoir couché avec moi ?! Croyais-tu qu'ensuite j'allais me plier à tes désirs ? Je te fais horreur. Tu l'as dit. Tu veux que je disparaisse !

― Ceci, dit une voix derrière elles, furieuse et glaciale, est une chose que nous avons en commun.

― Hyde.

Emma fait volte-face. Elles ont été tellement absorbées par les ectoplasmes et le portail qu'elles l'ont mis de côté pour s'en occuper un autre jour. Il n'est pas une menace, pas sans son armée, et elle est surprise de voir qu'il tente même de les affronter.

Il tient une arme à feu – un modèle désuet qui ressemble plus à une pièce de musée qu'à une arme – mais ce qui incite Emma à y regarder à deux fois est la façon dont celle-ci ondule presque lorsqu'il actionne le chien. Il y a là quelque chose de surnaturel. La Reine hausse un sourcil, nullement impressionnée, et Regina se contente de lui adresser un regard noir.

― Vous permettez ? Ceci est une conversation privée.

― Vous avez fermé mon portail. Vous m'avez pris mes serviteurs et vous m'avez piégé dans cette friche oubliée de tous.

Le visage de Hyde est tordu, à peine reconnaissable. Son corps lui-même semble affaibli par la fermeture du portail, comme si un seul coup pouvait le faire tomber en poussière.

― Et vous. Nous avions un accord.

La Reine hausse les épaules, les yeux brillants d'amusement.

― L'accord est rompu.

Garce !

Hyde fait feu.

Elles projettent un bouclier magique, toutes les trois simultanément – et pendant un instant, c'est tout aussi grisant que cela l'était auparavant, quand elles n'étaient rien d'autre que magie et feu et qu'il n'y avait aucun doute – et leur magie flambe, vive, brillante et forte devant elles.

La balle traverse la magie comme une perceuse le métal, en se forant un passage à travers l'énergie pure avec de grandes gerbes d'étincelles. Hyde a un rire dément.

― Avez-vous cru que je ne pourrais pas vous arrêter ? Avez-vous cru que je ne m'attendais pas à ce que vous me trahissiez ?

Il tire encore, encore, et encore, jusqu'à ce que les balles creusent un trou dans leur magie et fondent sur la Reine.

Elles ne l'atteignent jamais.

Plus précisément, elles ne l'atteignent jamais parce que quelqu'un d'autre s'interpose soudain entre elle et les balles.

Celles-ci percutent Regina avec tant de force que l'une d'elles ressort tout droit de son dos, manquant de peu la Reine, qui regarde Regina bouche bée tandis que celle-ci s'effondre, plie sous le choc et tombe à la renverse, les yeux écarquillés et surpris. Emma la regarde fixement. Incapable de penser, de se concentrer, de respirer, elle se retourne comme possédée pour se jeter sur le visage satisfait de Hyde, pleine de rage, de chagrin et d'horreur.

Son poing entre en contact avec le visage de Hyde et celui-ci est réduit à néant, juste comme ça, un tas de cendres pas tout à fait humaines sous ses doigts. Ce n'est pas assez. Elle a envie de… Elle a besoin de faire mal à quelqu'un, oh Seigneur, Regina

Une partie d'elle-même ne peut y croire. Regina est invincible. Regina a frôlé la mort un plus grand nombre de fois que quiconque ne devrait pouvoir y survivre, mais… Mais peut-être n'était-ce pas Regina la battante. Peut-être est-ce…

Regina est à terre à présent, étendue, le haut du corps reposant dans le giron de la Reine. Celle-ci la regarde toujours avec ébahissement, bouche bée et l'air incrédule, et la main de Regina est posée avec légèreté sur sa joue. Emma se laisse tomber à leurs côtés, prend l'autre main de Regina, écoute son pouls qui ralentit, laisse échapper un sanglot étranglé.

― Je croyais que tu voulais ma mort, dit la Reine d'une voix sans expression. Je croyais que tu…

― Tu… fais partie… de moi, parvient à dire Regina en crachant du sang, et Emma sanglote de nouveau, sent les doigts dans les siens se raidir puis redevenir flasques sous l'effort.

― Je voulais… te sauver, dit-elle d'une voix sifflante, attirant la Reine vers elle d'une main mal assurée jusqu'à ce qu'elle baisse la tête.

― Pardon.

― Non. Non, non, non ! Je te l'interdis.

La voix de la Reine ressemble presque à celle d'une enfant en cet instant, comme une petite fille qui a perdu pour la première fois et ne parvient pas à se faire à l'idée.

― Ne ferme pas les yeux ! Emma, aide-moi !

Elle inonde de magie les blessures de Regina et Emma se joint à elle, sent la magie faire long feu et s'écarter de la substance que contenaient les balles.

― Ca ne marche pas. Ca ne…

Ceci ne peut être la fin. Une douzaine de scènes défilent devant les yeux d'Emma - Vous êtes la mère biologique d'Henri ? Puis Je crois qu'il faut que nous parlions à notre fils, et Emma, vous valez mieux que ça, et les yeux brillants de Regina quand elle regardait Emma ces derniers mois – et Emma pleure sans pouvoir s'en empêcher. Elle ne reverra plus jamais ces yeux brillants. Regina ne va plus jamais – elle va être partie d'une façon dont même sa scission n'avait pu les priver d'elle, elle va être perdue pour toujours et Emma refuse de la perdre. Non. Non ! Sa magie déferle d'elle et glisse sur les blessures de Regina, de l'huile sur l'eau, rendant ridicule son incapacité à faire davantage.

― Regina. Regina, oh Seigneur. Ne me quitte pas, supplie-t-elle, la Reine tremblant à ses côtés d'émotions qu'Emma est incapable d'identifier.

Regina leur sourit tandis que ses yeux papillonnent et finissent par se fermer.

― Je t'aime, dit-elle à l'une d'elles ou à toutes les deux, serrant la main d'Emma d'un geste presque imperceptible. Son autre main touche la joue de la Reine, l'attire insensiblement vers elle et elle pose les lèvres sur le front de la Reine en un tendre baiser avant de retomber en arrière…

… Et de voler en éclats de lumière multicolores, dont des anneaux explosent de l'endroit où elle a embrassé la Reine et la fragmentent en un arc-en-ciel de couleurs et de lumières fracturées.

― Regina ! crie Emma terrifiée, remplie d'espoir et de désespoir, mais son corps a disparu et des éclats de lumière dansent autour d'elles comme s'ils avaient été libérés.

Et ils s'assemblent autour de la Reine, qui lève la tête et les contemple émerveillée, qui tend les mains pour les saisir et la terre tremble toujours de la puissance de de ce qui était… le baiser du grand amour ? Emma s'interroge, et ses larmes sont séchées par le vent qui tourbillonne autour d'elles.

Un kaléidoscope de lumière brisée danse sur place et vole vers la Reine, la couvre de ce qui ressemble à du verre, se plaque sur elle comme de vibrantes écailles sur sa peau, son visage et ses yeux. Elle ne les gratte pas, n'essaie pas de résister, se contente de tendre les mains et d'attendre.

Elle laisse échapper un cri de joie tandis qu'Emma attend, tandis que l'iridescence qui a été Regina est absorbée par sa peau et puis le cri se transforme également. La Reine – non, ce n'est plus la Reine désormais, pas avec ces yeux qu'Emma connaît et qui lui ont manqué si férocement sans qu'elle en dise rien – crie toujours mais c'est un cri de douleur à présent, Regina dans une robe de Méchante Reine sanglote tournée vers le ciel, et Emma la prend dans ses bras et l'embrasse tandis qu'elle tremble.


La maison est une zone sinistrée. Emma s'est toujours dit qu'elle était trop sombre – elle enviait la grande résidence lumineuse de Regina – mais à présent elle est oppressante et il y a des crottes de rat partout. Elle fronce les sourcils devant une bouteille de rhum dans un placard de la cuisine, le bouchon couvert de traces de dents, et se rembrunit davantage à la vue du sac poubelle grignoté qui s'est répandu dans toute la pièce.

La dernière goutte est de trouver le rat niché dans le tiroir qu'elle a négligé de fermer complètement avant sa dernière sortie.

― Comment ça se fait que tu sois toujours comme ça maintenant ? demande-t-elle en jetant une poignée de vieux t-shirts à la poubelle tandis que le rat couine en réponse.

― Je retourne au loft. Tu pourras… t'occuper de tout ça quand tu finiras par retrouver forme humaine.

Elle sort de la maison d'un pas rageur, les quelques possessions épargnées par le rat dans un sac. Au moins n'ont-ils essentiellement fait que squatter cette maison et n'a-t-elle pas à s'en soucier à long terme, parce que putain, elle en a bel et bien fini avec ce chapitre de sa vie.

Regina ne l'a pas appelée depuis cette première nuit où elle l'a ramenée à la maison en répondant aux regards inquisiteurs de tout le monde par des hochements de tête :

― C'est fini, avait-elle murmuré, Hyde est parti. Regina est…

― Maman, avait dit Henri le premier, et il l'avait prise dans ses bras, suivi de Mary Margaret, Zelena l'avait embrassée sur la joue et Regina avait accepté le tout en silence. Elle avait prétendu être épuisée et gagné l'étage, et Emma n'est toujours pas sûre de savoir si elle… Si Regina voulait qu'elle la suive.

C'est pourquoi elle ne l'avait pas fait. Et cela fait à présent une journée qu'elle traîne chez Mary Margaret en attendant un coup de fil qui n'est pas venu, et Regina lui manque tellement qu'elle n'a pas fermé l'œil la nuit dernière. Elle a contemplé le plafond en se demandant si les dernières semaines ont été une hallucination au lieu de…

Elle freine brutalement et fait faire demi-tour à sa voiture, rebrousse chemin jusqu'au coin de la rue et en direction de la maison de Regina.

Il fait déjà noir dehors, vingt-quatre heures entières se sont écoulées depuis que Regina a retrouvé sa complétude. Henri a envoyé un SMS à Emma un peu plus tôt pour lui demander quand elle passerait et il ouvre à présent la porte avec soulagement.

― Elle est toujours en haut, dit-il, l'air malheureux. Elle est sortie ce matin, a préparé le petit-déjeuner et a pris le bébé un petit moment, mais ensuite elle a dit qu'elle était de nouveau fatiguée et elle n'est pas redescendue depuis.

― Que s'est-il passé hier soir ? demande Zelena, le regard aiguisé, et Emma ne répond pas.

Au lieu de cela, elle monte l'escalier sous le regard d'Henri et de Zelena, et se glisse en silence dans la chambre de Regina.

― Je n'ai pas envie de parler, Zelena ! dit la voix de Regina provenant de sous un tas de couvertures, et Emma réprime un sourire au ton geignard de sa voix.

― C'est moi, dit-elle à la place, et Regina ne répond pas, mais les couvertures se déplacent et un espace lui est dégagé sur le lit.

Emma se glisse dans le lit à ses côtés, passe les bras autour de la taille de Regina, celle-ci recule pour se coller à elle et son corps se détend de nouveau à son contact. Emma lui caresse les cheveux et respire son odeur, se rappelant une fois de plus que Regina est réelle et bien vivante dans ses bras.

Regina est toujours muette, bien que ses mains maintiennent en place celles d'Emma, et celle-ci se risque à demander :

― Qu'est-ce que ça fait ?

― Le silence, murmure Regina.

Et il y a une tristesse dans sa voix qui incite Emma à resserrer son étreinte autour d'elle.

― C'est le silence.

― Il n'y a plus… Deux parties de toi en conflit ? demande timidement Emma, ignorant jusqu'où elle peut se permettre d'aller.

Regina secoue la tête.

― Non. Je n'ai… même plus du tout l'impression d'être coupée en deux.

La voix de Regina est chargée d'émotion et de larmes, et le sentiment de perte qu'elle y entend fait mal à Emma sans qu'elle puisse le comprendre.

― C'est une bonne chose, non ? dit-elle en déposant un baiser dans les cheveux de Regina. Tu n'as plus à lutter sans arrêt. Et moi qui pensait qu'en réalité cette scission, c'était juste pour pouvoir tester ce que ça donnait de coucher avec toi-même.

Ce qui lui vaut un rire mouillé. Regina se retourne dans ses bras pour la considérer d'un œil faussement sérieux.

― Tu as beaucoup de chance, dit-elle avec solennité.

Emma rit de soulagement – moitié qu'elles soient toujours… ce qu'elles sont… et moitié que Regina soit encore capable d'en plaisanter – et Regina l'embrasse, longuement, intensément, et de tout son cœur.

― Que vont-ils penser de moi ? chuchote-t-elle lorsqu'elle s'écarte.

Le cœur d'Emma vibre encore à cause du baiser et il lui faut un moment pour comprendre.

― Penser de toi ? répète-t-elle.

― Quand ils sauront que je l'aimais.

Le regard de Regina se dévoile, révélant la peur et l'incertitude, puissantes et braquées sur elle-même.

― Comment puis-je aimer cette partie de moi-même et être toujours…

Sa voix se perd, son regard devient vague et ses doigts se crispent sur le ventre d'Emma.

C'est donc pour cela qu'elle se cache, terrifiée que les autres puissent apprendre la vérité. Emma pose le pouce sur les lèvres de Regina, suit leur contour, dessine une ligne qui descend jusqu'à son menton, sa poitrine et son cœur.

― Je ne crois pas… Je ne crois pas que ce soit mal de ressentir ça pour la Méchante Reine. Elle t'a protégée pendant longtemps.

― Elle a commis des atrocités.

― Oui.

Les braises flambent et meurent en un instant dans le regard de Regina, incertain et suppliant sous celui d'Emma.

― Mais elle fait partie de ce qui te définit à présent. Et toi…

Emma caresse la poitrine de Regina là où se trouve son cœur, embrasse son sein qui le recouvre et cherche les mots justes.

― Tu es quelqu'un de bien, dit-elle, répétant les mots que lui a adressés Regina dans un paisible appartement new-yorkais.

Ils avaient été renversants même à cette époque-là, et Emma n'avait su comment réagir à une telle déclaration de la part de quelqu'un dont elle n'avait jamais pensé qu'elle croyait vraiment au bien et au mal.

― Tu es un héros maintenant, et cette part obscure en toi… Elle y contribue aussi.

― Je ne sais pas, dit Regina, la voix chargée de larmes. Je ne sais pas comment je peux me considérer comme quelqu'un de bien tout en sachant que je suis aussi elle. Je ne sais pas comment je peux être quelqu'un de bien tout en l'ayant de nouveau en moi.

― Parce qu'elle n'est pas entièrement maléfique, murmure Emma. Il ne suffit pas de te couper en deux, tu te souviens ? Il n'y a pas vraiment une « elle » qui a commis tout ce qu'a commis la Reine. Il n'y a que toi.

Regina secoue la tête, le visage empreint de désespoir.

― Si c'est vrai… Comment puis-je ne serait-ce que m'aimer moi-même sans être un monstre ?

― Je t'aime.

Emma pose la main sur la joue de Regina, la guide pour croiser son regard.

― Toute entière. Tout ce que peut avoir de formidable et de terrible la femme qu'est Regina Mills.

La Méchante Reine et la femme qu'elle a engendrée, leur passif et leur histoire, la guerre éternelle entre le bien et le mal qui ont produit la femme par laquelle elle est inexorablement attirée. Emma baisse la tête, intimidée par la hardiesse de sa déclaration, et regarde Regina à travers ses cils.

― Est-ce que ça aide ?

Regina scrute son visage, capte son regard et expire une bouffée d'air chaud contre les lèvres d'Emma.

― Je crois, chuchote-t-elle. Et dans son sourire, la tristesse se mêle à l'espoir.

FIN


Note du traducteur : Merci d'avoir suivi cette histoire jusqu'au bout, j'espère qu'elle vous a plu autant qu'à moi ! N'hésitez pas à me dire ce que vous en avez pensé.

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