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Chapitre 3

..: There Was a Time :..


Ce matin, Mio se levait quelques minutes avant le réveil, en se répétant que ça serait une bonne journée, sans rien de trop étrange, et que si elle faisait attention à son comportement, tout irait comme sur des roulettes... la première chose qu'elle fit, se fut d'aller une fois de plus vérifier comment se portait la marque sombre qui l'avait fait autant souffrir hier. En écartant ses cheveux noirs, dos au miroir de la salle de bain, elle espérait voir quelque chose de différent, pour au moins pouvoir se dire que la douleur avait été dû à un changement quelconque... mais la marque avait toujours la même forme. C'était incompréhensible, et cela l'agaçait. Elle espérait que cette fois, la journée n'irait pas plus loin que la routine. Mais en descendant les escaliers et arrivant dans la cuisine, elle fut surprise de voir son père assit à la table. Il était déjà habillé en costume cravate, et d'habitude il partait beaucoup tôt, alors le fait qu'il l'ait attendue pour déjeuner éveillait en elle des sentiments contraires... c'était soit qu'il commençait plus tard pour manger avec sa fille, soit qu'il voulait lui parler, et généralement, cela augurait une discussion déplaisante.

– Dis donc, Mio..., commença l'homme sans même un bonjour.

Vu le ton qu'il venait d'employer, la jeune fille ne présageait rien de bon. Son père attendit qu'elle s'assoie en face de lui, et comme souvent, joignit ses mains en posant ses coudes sur la table, signe qu'il allait dire quelque chose d'important... ou lui faire la leçon.

– Le lycée m'a appelé. Tu n'es pas allée en cours de sport, hier... je peux savoir pourquoi ?

Aïe, évidemment, elle se doutait que cette histoire n'allait pas être enterrée aussi facilement... et elle n'avait même pas pensé à inventer une version à raconter à son père. Lui mentir ne lui plaisait pas, mais elle ne pouvait pas lui dire la vérité... quoique, pour savoir comment il réagirait si elle parlait de yokai, elle testa la véritable réponse, après tout, il avait vécut avec l'un d'entre eux pendant plusieurs années. Ou plutôt, il vivait avec l'un d'entre eux.

– Je... j'ai rencontré un kappa coincé sur le bord d'une fontaine, alors je l'ai raccompagné jusqu'à la rivière, déclara Mio en tripotant nerveusement ses doigts.

– Et en plus, tu te moques de moi ? soupira son père.

Il croisa ensuite ses coudes sur la table, en attendant une réponse de la part de sa fille. Mais cette dernière ne savait pas quoi dire et était plutôt décontenancée par le soupir qu'il avait poussé. Sa mère ne lui avait-elle réellement rien dit ? Durant toutes ses années... et Mio ne pouvait rien lui expliquer, la seule « preuve » qui serait visible par son père serait la marque qu'elle avait en-dessous de la nuque, et encore, ça ne ferai qu'amener d'autres questions et problèmes sur ce soi-disant tatouage.

– Où est-tu allée ? Tu n'a pas fait de bêtises j'espère ? insista son père devant le silence que gardait la jeune fille.

– Non ! Je n'ai rien fait... j'ai simplement attendu dans le parc... je voulais pas y aller, je, euh... je ne me sentais pas bien..., répondit cette dernière.

– Et pourquoi n'est-tu pas allée à l'infirmerie ?

Très bonne question. L'adolescente avait pensé s'en sortir avec le coup du « je ne me sentais pas bien » qui n'était pas loin de la vérité, mais elle ne pouvait pas en dire plus.

– Parce que... je n'aime pas... l'infirmière..., inventa complètement Mio.

Le ton de sa voix était hésitant, et vu le regard que lui jeta son père, elle devina facilement qu'il n'en n'avait pas cru un mot. Elle n'aimait pas ce genre de conversations, ça l'attristait toujours de devoir mentir, mais surtout, la dernière chose qu'elle voulait c'était bien que son père soit déçu. Ses sentiments étaient partagés, d'un côté elle était contente d'avoir pu aider l'un des siens, mais de l'autre, elle se sentait aussi honteuse d'avoir commit une faute. La jeune fille releva la tête vers l'homme qui lui faisait face, ce dernier sembla délibérer quelques secondes, et après avoir regardé un instant l'horloge de la cuisine, fini par se lever de table.

– Écoute, si tu me dis que tu n'a pas fait de bêtises, je te fait confiance. Et comme c'est la première fois, je veux bien passer l'éponge... mais gare à toi si tu recommences, suis-je clair ?

– Très clair, affirma la jeune fille avec un signe de tête.

Sauvée par l'heure, pensa Mio. C'était vrai que souvent, quand ils devaient parler, c'était le matin, car le soir son père était soit trop fatigué, soit il rentrait quand sa fille dormait déjà. Mais au moins, elle était quelque peu soulagée, après tout c'était effectivement la première fois qu'elle avait un problème avec le lycée, et en plus elle travaillait sérieusement et avait de bonnes notes, alors ça n'avait été qu'un incident de parcours sans grande importance... mais malgré tout... elle avait une étrange impression. D'où venait ce sentiment d'amusement ? Elle se sentait un peu comme un enfant qui aurait délibérément désobéi pour ressentir l'excitation de faire ce qui était interdit.

Mais elle refoula ces idées bien vite, il ne fallait pas penser comme ça, c'était mal, si c'était interdit, c'était qu'il y avait une raison. Son père lui souhaita une bonne journée, et se dépêcha d'aller prendre sa voiture sans doute pour arriver le plus tôt possible à son travail. Sa fille posa ses coudes sur la table en soupirant, fixant son déjeuné – pour une fois qu'elle n'avait pas à le préparer, c'était le bienvenue. L'avertissement de son père lui avait mit un coup au moral, mais elle essayait de se dire que cette histoire allait vite être oubliée, il suffisait qu'elle fasse attention à ne pas recommencer... même si elle craignait que ça se repasse comme hier, après tout, elle avait complètement oubliée ses obligations dès qu'elle avait rencontré le kappa. Un peu comme si elle « passait » dans le monde yokai et que le monde humain devenait moins important... elle avait l'impression de vivre dans une frontière entre deux monde. Tout en mangeant sont omelette, dans la maison silencieuse, elle repensait au fait que en tant que yokai, elle était visible par les humains. Elle y réfléchissait pensivement, elle spécula qu'elle n'était peut-être pas entièrement esprit, après tout son père était un humain... mais comment le savoir ? Elle ne savait même pas si les yokai pouvaient avoir ce genre de relation avec les humains, qui ne les voyaient même pas. D'ailleurs, puisque sa mère était aussi visible, alors ça supposerait qu'elle aussi avait du sang humain ? Peut-être que son sang était un genre d'hybridation ? Dans ce cas pourquoi il n'y avait pas d'autres comme elle ? Si ça se trouvait, ils vivaient aussi comme elle, comme des humains. Si ces hypothèses se révélaient juste, elle aimerait beaucoup rencontrer une personne comme elle. Mais le problème était qu'elle n'avait aucune d'idée de comment faire pour vérifier ces fameuses hypothèses...

Plongée dans ses pensées, Mio se rendit compte que le temps passait bien vite, si bien qu'elle dû avaler le reste de son repas en deux bouchée et passer la quatrième vitesse pour s'habiller. En sortant de chez elle, quelques minutes après, elle claqua la porte, et prit une grande inspiration, en se disant une nouvelle fois qu'aujourd'hui serait une bonne journée, qu'elle aurait le temps de s'interroger sur sa nature plus tard, et qu'elle ferait en sorte qu'aujourd'hui tout aille normalement, et de ne pas oublier d'aller en cours cette fois. Bien qu'au fond, elle se disait qu'elle avait séché pour une bonne cause, aider un kappa à rejoindre la rivière... une cause que personne ne comprenait, mais une cause quand même. Cette fois, pour ne pas prendre le risque de se retrouver suivit par elle ne savait quel esprit bizarre, elle couru pour attraper son bus, et même si ce dernier était bondé, elle fit l'effort de se coller contre la vitre... tout en surveillant les mains baladeuses, on ne savait jamais, dans ce genre de transports.

Heureusement, pour cette fois, la journée se passa normalement... bien que le yokai d'hier, celui qui l'avait suivit, était toujours à la même place, assit en tailleur en pleine lévitation juste à coté du siège de la jeune fille, et n'avait pas bougé d'un poil. Il fixait toujours le gribouillis en tourbillon qu'elle lui avait dessiné sur la main, mais sembla, comme hier, s'intéresser aussi à ce qu'écrivait sa camarade yokai sur ses cahiers durant les cours. En tout cas, tant qu'il restait calme et sage, ça ne dérangeait pas Mio. C'était même plutôt amusant, de voir un esprit démontrer un intérêt pour les cours de lycée, elle lui aurait bien demandé ce qu'il en comprenait, s'il parlait la même langue qu'elle... et qu'elle n'avait pas peur de se mettre à causer toute seule devant toute la classe.

Jusqu'à la fin des cours, le yokai-cyclope n'avait pas toujours pas bougé, et en quittant la salle après la dernière heure, l'adolescente ne pouvait pas s'empêcher de se demander comment il pouvait rester ainsi à attendre que le temps se passe... il ne s'ennuyait pas ? Peut-être qu'il pouvait rester longtemps dans la lune. Elle se demandait à quoi il pouvait songer, d'ailleurs, et quelle forme avait ses pensées.

– Cette après-midi, on va au temple ! clama Yui en se précipitant dans la cour du lycée.

– Au temple ? répéta Mio en relevant soudainement la tête, sortie de sa rêverie.

– Ils vendent des porte-bonheur, alors Yui aimerait s'en acheter un, pour réussir aux prochains examens, expliqua Mugi.

La bassiste retint un soupir de déception, car non seulement elle était dépitée de louper une fois de plus la répétition du jour, mais en plus, le temple n'était pas un endroit ou elle appréciait d'aller. Elle avait toujours des impressions étranges, dans ce genre de lieux.

– Je pense plutôt que réviser aurait un meilleur résultat..., avisa tout de même Mio avec un air léger.

– Mais si on achète un porte-bonheur et qu'on révise, on met toutes les chances de notre côté ! s'exclama Ritsu en envoyant une forte tape amicale sur les épaules de son amie.

La concernée lui offrit un air agacée juste pour la forme, sans oublier de lui signifier que ce n'était pas geste très féminin. Ce à quoi la batteuse avait l'habitude de répondre en croisant ses bras derrière sa nuque et faire un grand sourire l'air de dire « c'est bien pour ça que je le fait ! ».

En tout cas, Mio se força à les suivre, bien qu'elle n'avait pas spécialement envie d'y aller... les temples faisaient partis de ces endroits à la concentration d'esprits plutôt impressionnante, la-bas elle était certaine d'en voir, et c'était la première fois qu'elle allait au temple maintenant que les autres yokai l'a voyait aussi, alors elle appréhendait ce qui risquait de ce passer. Mais la chose la plus importante, c'était qu'elle n'aimait pas cet endroit. Non seulement c'était bourré d'esprits en tout genre, mais majoritairement, c'était parce qu'elle avait toujours des étranges impressions lorsqu'elle était dans l'enceinte d'un temple. C'était une atmosphère particulière, comme elle n'en retrouvait dans aucun autre endroit, un lieu spécial sans qu'elle sache pourquoi, elle ne se sentait pas à sa place. Comme si elle venait de rentrer dans la maison d'un inconnu sans y être invitée, c'était un sentiment dérangeant dont elle n'arrivait pas à se départir, et à cause de ça, elle n'arrivait jamais à apprécier le fait de se rendre au temple. Elle ne s'y était jamais sentie à l'aise... de plus, dans sa famille, on n'avait pas l'habitude d'y aller, même pour les fêtes ou le nouvel an. Son père n'y accordait pas beaucoup d'importance, et sa mère n'avait jamais eut l'air d'aimer ça... maintenant que la jeune fille y repensait, elle devait sûrement ressentir le même malaise qu'elle.

Le temple de la ville était pourtant très bien entretenu, et souvent réparé et consolidé mais sans que les nouveaux matériaux ne jurent avec les anciens, on voyait que le prêtre en prenait soin. Il fallait dire que c'était souvent ici que se déroulait certaines fêtes ou des spectacles traditionnels, et sans compter que c'était un lieu très touristique. À peine eut-elle posé le pied sur les quelques marches de pierres du large escalier que son cœur se sentit stressé comme si elle allait entrer dans une maison hantée. Il y avait une petite vingtaine de marches, avant d'arriver juste devant la grande allée de pavés qui menait au bâtiment principal, dont l'architecture de bois était typique. C'était un endroit très beau, sans conteste, mais qui éveillait la sensibilité de la jeune yokai, lui faisant ressentir une répulsion dans chaque fibre de son être en obligeant tout ses sens à rester en alerte. Tout en suivant les autres qui entraient tranquillement en passant sous le torii, Mio avait plus de difficultés à passer sous ce portail rouge placé à l'entrée de chaque temple. C'était comme entrer quelque part d'autre, dans un monde différent... d'ailleurs, symboliquement, ce portail était là pour séparer le monde physique et le monde spirituel, et on dit qu'il faut toujours repasser par le même torii en sortant du temple, pour s'assurer de revenir dans le monde matériel. C'était du moins ce qu'elle avait lu.

Mais cette fois, ce fut très différent. Quelques mètres après le portail rouge, il y avait deux komainu, ces statues de lions japonais, une de chaque côté de l'allée. Et en s'approchant, Mio se stoppa net quand l'un d'eux tourna brutalement la tête vers elle, avec un craquement rocheux sonore. C'était la première fois qu'elle voyait une statue bouger ainsi... et le lion de pierre ne s'arrêta pas là, il décolla ses pattes du socle, laissant tomber des gravillons sur le sol, et ouvrit une large gueule remplie de crocs grisâtres, l'air menaçant.

L'adolescente recula d'un pas, apeurée, c'était la première fois qu'une chose pareille lui arrivait.

– Oy Mio, tu viens ? l'interpella Ritsu en voyant que son amie s'était immobilisée.

La concernée fixa ses amies. Le lion de pierre émit un sinistre grognement rocailleux, et se baissa comme si il s'apprêtait à lui bondir dessus... et les autres ne remarquaient rien, alors que ces statues se mouvaient à moins de deux mètres d'elles. Pourquoi est-ce que ces monstres de pierres agissaient aussi agressivement maintenant ? Mio ne savait pas ce qui allait se passer si elle insistait pour rentrer alors que le komainu ne semblait pas vouloir d'elle dans le temple qu'il gardait, et ne voulait pas le savoir. La seconde statue avait elle aussi tourné la tête vers la jeune fille, alors cette dernière recula encore d'un pas, en essayant de rester calme.

– Vous savez, euh... je crois que je préfère rentrer, pour réviser. Allez-y, on se voit demain, déclara t-elle en faisant un signe de la main.

– À demain Mio-chan ! lui répondit Yui sans se poser beaucoup de question.

Ce ne fut pas le cas de Ritsu, qui regarda la bassiste se détourner et repartir, non sans jeter un regard peu rassuré en direction des statues. La batteuse fixa elle-aussi les lions de pierre, mais c'était juste des morceaux de roche taillée, elle n'avait tout de même pas eut peur de ça ? Ou c'était peut-être un prétexte pour s'en aller, après tout depuis le temps qu'elle la connaissait, elle savait que son amie avait toujours une réticence à aller au temple, sans qu'elle ne lui ait jamais expliqué clairement pourquoi, généralement elle dérivait la conversation sur un autre sujet... ce qui était dommage, car malgré les tentatives de la batteuse qui allait très souvent au temple vu que son père y travaillait, Mio n'avait jamais été très emballée. Mais l'adolescente brune ne s'en formalisa pas trop, et se dit qu'elle irait passer chez la bassiste un peu plus tard... avec le prétexte de lui demander de l'aide pour les révisions bien sur.

La batteuse accompagna ses amies vers le bâtiment principal, saluant le prêtre occupé à nettoyer des plinthes de bois. Pendant que Yui engageait une conversation animée avec ce dernier, Ritsu en profita pour aller examiner les objets présentés dans la boutique du temple... qui faisait plus office de « bazar » que de véritable boutique de souvenirs, mais d'une certaine manière, le côté bric-à-brac de vide grenier était ce qui faisait le charme de ce magasin. Les porte-bonheur, aussi appelé omamori, étaient de simples amulettes faites de tissus, et nouées d'une cordelette colorées. Chacune avait des proverbes, des mots ou des prénoms brodés dessus, correspondant à des thèmes différents selon le domaine où l'on souhaite attirer la chance. Tel que « travail », « santé », « argent », et « amour » évidemment. Ritsu voulait bien en acheter un pour Mio vu qu'elle n'avait pas voulu venir, mais était plutôt perplexe quant au thème à choisir... pourtant ça ne devait pas être très difficile, vu qu'elle connaissait bien son amie et qu'au départ elles étaient venues en prendre un pour les études. Mais tout compte fait, elle hésitait à lui prendre celui sur l'amour, normalement c'était les couples ou ceux qui voulaient démontrer un intérêt amoureux envers quelqu'un d'autre qui se les offraient, donc cela serait peut-être un peu trop directe ? Ou elle voulait simplement souhaiter de la chance à son amie, mais... Ritsu se demandait comment Mio réagirait si elle lui donnait ce genre de cadeau.

– Ricchaaaan, t'as bientôt fini ? l'interpella Yui depuis l'extérieur du magasin.

– Euh oui ! Je paye et j'arrive, s'exclama la concernée.

Finalement pour faire vite, et en se disant qu'on n'avait rien sans rien, Ritsu prit celui sur l'amour et l'acheta en tentant d'ignorer le grand sourire de la vendeuse, et le cacha bien vite dans sa poche avant de ressortir.

– Il fait de plus en plus froid, soupira Mugi en ressortant du temple. Je pense que je vais aller boire un chocolat chaud.

– Bonne idée ! renchérit Yui.

– Allez-y sans moi, je vais plutôt rentrer pour réviser.

Suite à la déclaration de la batteuse, le groupe se sépara peu après en se souhaitant une bonne fin d'après-midi. Ritsu bifurqua dans une rue, et pour éviter de devoir couper par derrière l'ancienne bibliothèque pour arriver chez Mio, elle préféra se rendre à l'arrêt de bus le plus proche, même si il n'y avait qu'un seul arrêt... et en un seul arrêt, peu de chance de croiser des contrôleurs, alors elle se dit qu'elle pourrait même bénéficier du transport gratos. En marchant sur le trottoir, elle ressorti l'omamori qu'elle avait acheté, et en relisant tout le romantisme à l'eau de rose du proverbe marqué dessus, elle se demandait bien ce qui lui avait prit de prendre ça... c'était loin d'être son genre, le romantisme. Et bien que ça faisait un moment qu'elle se creusait les méninges pour trouver comme faire comprendre à Mio qu'elle l'aimait plus loin qu'une simple amitié, offrir ce genre de présent... n'était-ce pas bizarre ? Elle ne saurait pas si elle aurait vraiment le courage de lui donner.

Bon après tout ce n'était qu'un porte-bonheur ! Ce n'était pas comme si elle allait lui déclarer sa flamme sur le Pont des Arts de Paris devant un magnifique coucher de soleil, alors pourquoi est-ce qu'elle était stressée ? C'était ridicule. Ritsu secoua la tête en soupirant, et remit sa main au chaud dans la poche de sa veste d'uniforme. Elle voulait y repenser sur le trajet, mais en relevant la tête à l'approche de l'arrêt de bus, elle vit Mio les coudes appuyés sur le rebord d'un muret, qui avait l'air de regarder intensivement quelque chose.

– Hé Mio ! l'interpella t-elle en s'approchant.

La bassiste eut un léger sursaut de surprise, sortie de ses pensées, et tourna la tête vers l'autre jeune fille.

– Déjà de retour ? sourit-elle simplement.

– Ouaip, et toi, me dis pas que t'es resté plantée là tout ce temps ?

La batteuse tourna la tête vers ce qu'avait eut l'air de fixer son amie quelques secondes avant, mais ce n'était d'autre que le parking d'une supérette, elle se demandait bien ce qu'il y avait d'intéressant à observer là. Mio elle, eut un drôle de regard, et leva son poignet pour fixer sa montre. Bon sang, elle s'était juste arrêté quelques instants pour observer un esprit aux formes inédites, puis son cerveau était reparti dans ses éternelles questions sans réponses... mais ça avait déjà duré autant de temps ? C'était étrange, cela lui avait semblé passer si vite... elle espérait que sa perception du temps n'était pas en train de se modifier, sinon, elle allait avoir quelques problèmes à rajouter à sa liste.

– Euh, oui... mais il vaudrait mieux que je rentre maintenant..., fini t-elle par dire sans donner plus d'explications.

L'adolescente se décolla du muret contre lequel elle était appuyée, et soupira d'un air détendu, en laissant sa tête basculer légèrement vers l'arrière... et remarqua tout de suite un Zennyo ryuo qui passa en serpentant juste au-dessus du toit.

– Zut ! Viens vite, ou on va se faire tremper, s'exclama t-elle en attrapant Ritsu par le poignet.

Cette dernière se laissa entraîner, et les deux jeunes filles coururent sur le trottoir pour se dépêcher d'aller rejoindre l'arrêt de bus le plus proche. La pluie se mit soudainement à tomber quelques secondes avant qu'elles ne se mettent au sec sous l'abri bus.

– Toujours la bonne intuition à ce que je vois ! ria la batteuse en agitant la tête pour se débarrasser des gouttes d'eau qui glissaient sur ses cheveux bruns.

Mio haussa simplement les épaules avec un léger sourire, contente d'être arrivée à temps, car ce n'était pas une petite pluie, mais une lourde averse qui tomba sans préavis du ciel. Le prochain bus n'étant annoncé que dans une dizaine de minutes, la bassiste s'appuya contre le rebord de l'abri, en fixant la route et l'eau qui commençait déjà à ruisseler sur le béton. Le bilan de la journée, mise à part les komainu du temple qui lui avait démontré une forte agressivité, tout c'était bien passé. En tout cas maintenant elle avait encore moins de raisons de se rendre au temple, c'était dommage dans un sens, mais elle ne voulait pas vérifier si ces statues de pierre étaient juste là pour faire peur ou étaient aussi capable de passer à l'attaque... l'esprit préoccupé, elle ne remarqua pas que son amie se balançait nerveusement d'un pied sur l'autre en lâchant des soupirs. Ritsu, les mains dans ses poches, passait ses doigts sur le tissu de l'omamori. Si elle ne lui donnait pas maintenant, pas sur qu'elle ait le courage de le faire un autre jour, elle serait plutôt du genre à reporter ça au lendemain à chaque fois. Alors elle prit une courte inspiration en se disant qu'elle ferait comme si ça n'était pas important.

– Au fait ! Tiens, cadeau, je t'en ai pris un quand même ! s'exclama t-elle en lançant le porte-bonheur à son amie.

– Ah vraiment ?

Mio attrapa l'objet entre ses mains. Et lorsqu'elle examina, elle eut un drôle d'air en lisant le gentil proverbe inscrit sur le tissu. Ce n'était pas le genre de Ritsu de faire des cadeaux comme ça, d'habitude, c'était des diables en boite ou des masques effrayants... c'était assez surprenant.

– … Et c'est toi qui l'a choisi ? voulu confirmer la bassiste en relevant le regard vers son amie.

La concernée eut un sourire gênée qu'elle tenta de faire passer pour de l'amusement, et se gratta l'arrière de la tête.

– O-ouais, euh... je me suis juste dit que ça te porterai chance... enfin voilà..., bredouilla t-elle en guise d'explication.

Le tout en espérant que Mio ne trouve pas cela un peu trop bizarre, dans le fond elle se doutait qu'elle n'avait pas trop à s'inquiéter mais ne pouvait tout de même pas empêcher son cœur d'être stressée. La bassiste de son côté trouvait effectivement cela bizarre, mais pas dans un sens inquiétant, elle était surtout contente que son amie ait pensé à elle.

– Merci Ritsu, ça me fait plaisir.

En entendant le ton sincère de son amie, Ritsu sentit ses joues rougir, et détourna rapidement la tête pour ne pas que la bassiste ne remarque la couleur et le grand sourire qui se dessina sur ses lèvres. Ah, il allait falloir se calmer, songea t-elle, sinon Mio allait finir par entendre les battements de son cœur tiède tellement ce dernier cognait fort. La jeune fille inspira lentement, et jeta un regard vers l'autre adolescente. Ses yeux bleus-gris semblaient perdu quelque part dans les épaisses gouttes de la giboulée qui frappaient furieusement le sol, lui donnant un air à la fois pensif et soucieux. Le même regard mélancolique que la dernière fois, lorsqu'elle l'avait raccompagnée chez elle, le dimanche.

– Et... pour ton père ? Rien de nouveau ? questionna Ritsu en se rappelant de leur dernière discussion ce jour là.

– Rien de nouveau, répondit rapidement Mio. Peut-être que ce n'était que passager après tout...

La batteuse n'insista pas sur ce point, et repensa à autre chose. Elle ne pouvait pas s'empêcher de cogiter pour tenter de deviner ce que son amie avait bien put faire hier à la place d'aller en cours.

– Alors ? Tu veux bien me dire, maintenant ? avisa Ritsu d'un ton curieux.

– Dire quoi ?

– Allez, pas à moi. Être dans la lune, manquer les cours pour aller « flâner » à côté de la rivière... il y a quelque chose, non ?

Mio lâcha un soupir agacé. Elle n'abandonnait donc jamais ? Jusqu'à quand cette histoire allait la poursuivre ? Il fallait qu'elle trouve une manière claire de lui dire que ce n'était pas ce qu'elle pensait, mais tout en zappant les explications.

– Et par ce « quelque chose », tu penses à un garçon, c'est ça ? Hé bien, c'est non. Je ne vois pas comment je pourrais en rencontrer, dans une école de filles, et je n'en connais aucun en dehors.

– O-ouais, enfin... pas forcément un garçon... une personne, quoi..., marmonna la batteuse.

Cette dernière baissa son regard vers le béton trempé en écartant quelques graviers résiduels du bout de sa chaussure. En sa conscience, elle sentait bien naître les prémices d'un sentiment de jalousie envers « cette personne », si elle existait bien, mais même si elle était dérangée par l'idée que Mio lui cache quelque chose, elle avait aussi parfaitement remarqué qu'elle semblait la contrarier à s'étendre la-dessus. Pourtant... d'un côté, si elle éprouvait besoin d'en parler, de l'autre elle se répétait que si la bassiste parlait de garçons, c'était qu'elle était intéressée par eux, et que par conséquent, cela ne servirait à rien qu'elle avoue ses sentiments si c'était pour n'obtenir qu'un refus assuré et inutile. Et puis, depuis la perte qu'avait subie son amie, elle se disait que ce n'était pas le moment de lui poser ça en plus sur le cœur.

La jeune fille aux cheveux noirs quant à elle, se décolla du rebord de l'abri bus en laissant échapper un « mmh » assez vague, sans réfléchir longtemps à ce que son amie voulait signifier, décidant qu'elle ne voulait pas continuer à parler de ça, après tout Ritsu pouvait être très bornée des fois donc elle ne donna plus d'importance à cette sollicitude. L'esprit de Mio était surtout saturé de ses propres inquiétudes par rapport à ses impressions, au fait qu'elle percevait son être comme faisant de moins en moins parti du monde physique. Elle devait s'habituer à vivre différemment, que ce soit par rapport à l'absence de sa mère, de cette marque dangereuse gravée sur sa nuque, ou sa nature étrangère malgré son apparence semblable envers ceux avec lesquels elle vivait.

– Et puis, je voulais savoir ce que ça faisait de sécher un cours, aussi, lança soudainement Mio alors que leur silence s'éternisait.

– Ben la prochaine fois, je viens avec toi, et on irait faire des choses plus drôles que marcher au bord d'une rivière ! déclara son amie.

– J'espère qu'il n'y aura pas de prochaine fois ! Je ne tiens pas à avoir des ennuis.

– Mmmh, tu n'es plus drôle, Mio..., maugréa Ritsu en faisant mine de bouder comme une gamine.

– Je n'ai jamais été drôle ! riposta la bassiste en croisant les bras.

– Bien sur que si ! En primaire, tu dessinais plein de trucs bizarres sur tes cahiers.

Surprise par cette réponse, Mio pencha la tête en commençant à se remémorer. C'était vrai que plus jeune, elle se souvenait avoir l'habitude d'essayer de coucher les formes de yokai qu'elle voyait sur le papier... mais elle était étonnée que Ritsu ait gardé ça en mémoire, d'habitude elle n'aimait pas montrer ce genre de dessins aux autres, cela avait en quelque sorte sa manière d'extérioriser l'anxiété qu'elle éprouvait était petite en présence de ces monstres invisibles aux autres.

– Ah... non, ça c'est juste... euh..., marmotta la jeune fille pour se donner le temps de trouver une explication.

– Et tu te souviens quand la maîtresse t'a demandé d'expliquer pourquoi il pleuvait ? T'as répondu que c'était parce qu'il y avait des serpents colorés qui dansaient sur les nuages ! C'était tellement drôle ! Je crois que je me souviendrais toujours de l'air dépitée de la prof, s'exclama Ritsu en rigolant.

Deuxième surprise pour Mio, qui cette fois, ne se souvenait absolument pas avoir un jour répondu ainsi. Elle faisait pourtant attention à ne pas parler de ce qu'elle voyait, d'ailleurs elle se rappelait que sa mère lui répétait souvent qu'il ne fallait pas raconter cela, que c'était « secret », alors ça l'étonnait qu'étant gosse elle ait ouvertement répondu ainsi, devant sa classe et professeur de surcroît.

– Dommage que ça te soit passé, fini par soupirer Ritsu.

Pour son amie, cela serait plutôt le contraire, heureusement que ça lui avait passé. Elle ne se voyait pas retenter de dessiner les yokai, mais elle se demandait tout de même pourquoi elle avait arrêté.

– Bah ! Rien ne dure éternellement... même la pluie de novembre, chuchota t-elle en levant les yeux vers le ciel.

Les nuages gris avaient pourtant l'air de vouloir pleurer encore un certain temps, et n'étaient pas prêts de s'écarter. Ils semblaient soudés entre eux, et malgré le fait que la soirée ne commençait pas avant quelques heures, les rues étaient sombres, cela leur donnait un aspect à la fois déprimant et inquiétant, il ne manquerait plus que la traînée de brouillard sur le bitume pour faire croire à un paysage fantomatique. Les rayons du soleil avaient du mal à percer à travers la lourde couche de nimbus accumulés juste au-dessus de la ville, tellement basse qu'on aurait dit que le haut des immeubles allaient être plongés dans la brume. Les gouttes se fracassait violemment contre le toit de l'abri, provoquant un vacarme tellement fort que l'on aurait besoin de hausser la voix pour se faire entendre, et formaient de larges flaques aussi bien sur la route que sur le trottoir. L'après-midi de travail n'étant pas encore terminé pour la ville, les rues étaient très peu animées, et Mio laissait son regard dériver sur la route devant elle. Peu de voitures passaient, mais la plupart avait déjà les phares allumés, et les passants, eux par contre, étaient complètement absents. Sans doute avaient-ils préférés se trouver un abri pour attendre la fin de cette grosse averse. Ce morceau de rue où se trouvait l'arrêt de bus était en plein centre-ville, le paysage alentour était donc urbain et gris, et sûrement assez démoralisant à regarder... pour un humain, en tout cas, car pour Mio, c'était l'occasion d'observer les Ame-onna, les femmes de la pluie, qui évidemment avec ce torrent, étaient de sortie et peuplaient les rues. Des belles femmes toujours habillées de blanc. Généralement, elles ne faisait que marcher, errant entre les immeubles, parfois à deux ou en groupe, tout en fumant des longues pipes et tenant de bougies toujours allumées malgré l'humidité et l'eau. Elles avaient des airs de spectres désincarnés, lorsqu'elles avançaient lentement dans la buée que provoquait le fort déluge lorsque les flots se brisaient sur le béton dur et froid. Cela ajoutait aux rues une allure presque irréelle.

Si un temps elle avait été effrayée par ces apparitions, maintenant qu'elle était au courant de leur nature inoffensive, la jeune fille trouvait cela plaisant à observer, comme un phénomène paranormal. Un groupe de Ame-onna, qui passait sur le trottoir d'en face, s'arrêta même quelques secondes pour lui faire de grands gestes amicaux, auxquels Mio répondit immédiatement d'un signe de la main. Juste avant de se rendre compte que ce n'était pas des plus discret, mais par chance, Ritsu était occupée sur son téléphone portable. La bassiste en fut quelque peu soulagée, mais aussi agacée par elle-même. Elle avait beau se dire qu'elle devait faire attention, à chaque fois que l'un d'entre eux lui adressait un signe, son côté yokai reprenait le dessus. Et cela ne lui plaisait pas, d'avoir du mal à maîtriser ses actions. Si elle avait vécut comme un humain jusqu'ici, ces derniers temps, un instinct commençait à émerger en son sein, un instinct à la fois nettement familier et inhérent à sa nature, mais aussi étranger, car elle ignorait de quoi il était capable.


Merci d'avoir lu ! (Fluff, fluff everywhere !)

Voilà voilà, c'était le dernier chapitre d'exposition, il est temps de lancer l'histoire (comprenez « les persos vont commencer à avoir des problèmes parce que j'adore faire du mal aux gens mais comme je peux pas irl je le fais par écrit ») haha :p

Au prochain!