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Chapitre 4

..: Get in the Ring :..


Cette nuit là, réveillée par des sons étranges, Mio se redressa sur son lit, en se frottant le visage de ses deux mains. Il faisait encore nuit noire, elle le voyait bien, seule une faible lueur blanche qui devait être celle de la lune filtrait d'entre ses rideaux. Jetant des regards tout autour de son lit, la jeune fille se demandait si elle avait bien entendu ces bruits, ou si cela n'avait été qu'une invention de son esprit endormi en plein sommeil paradoxal, peut-être avait-elle rêvé après tout, en entendant des genre de couinement longs et plaintifs, mais non désagréable à l'oreille, cela avait été plus comme une mélodie claire et sereine. Mais pour en être certaine, et vérifier que rien n'était venu se promener dans sa chambre, elle se pencha pour allumer sa lampe de chevet. La lumière orange et tamisée éclaira une partie de la pièce, laissant les coins dans la pénombre, mais cela était suffisant pour voir que rien n'avait changé. Cependant, le son se fit entendre une nouvelle fois, et étant bien réveillée, Mio l'identifia facilement : c'était le chant d'une baleine. Cela ne semblait pas venir de l'intérieur de la maison, alors très intriguée par cette musique harmonieuse, elle descendit de son lit pour aller ouvrir sa fenêtre.

Frissonnant au contact de l'air froid d'une nuit d'automne lorsque ce dernier s'engouffra dans la chambre, elle se pencha sur le rebord pour regarder à l'extérieur. La nuit était étrangement belle, alors que toute la journée le ciel avait été couvert de lourds nuages, maintenant on voyait parfaitement bien les étoiles. Et si elle s'attendait à voir ce qu'il y avait en plus, dans ce ciel... au-dessus de la ville, Mio pouvait assister au passage d'un immense squelette de baleine, énormément plus grand que le serait une baleine normale. Il avait l'air de flotter comme si il ne pesait rien, et avançait très lentement, écartant parfois les larges fanons de sa mâchoire pour émettre un chant qui résonnait facilement dans les alentours, et sans doute tout autour de la ville. Sur les toits des autres maisons, beaucoup d'esprits étaient rassemblés, et semblaient occupé à sautiller sur place et faire de grand gestes, et même de là ou elle était, Mio pouvait entendre comme des rires et des souffles de la part des groupes de yokai, tous tournés vers le géant squelette. La jeune fille s'accouda à sa fenêtre, souriant légèrement en observant le spectacle qu'offrait le passage de cet immense cétacé. À l'endroit ou devait se situer les yeux, de grandes flammes bleues s'échappaient, et tout les os semblaient parcourus de veines colorés qui pulsaient à un rythme lent, laissant de larges traînées vaporeuses et chamarrées derrière l'esprit baleine. Ce dernier ne semblait pas être tout seul, il y avait aussi un tas de plus petits squelettes de poissons ou autres créatures marines, qui nageaient tout autour et s'amusaient à passer entre les côtes du mammifère marin, mais en gardant une vitesse très lente comme si leur temps à eux était ralenti.

Sa mère lui avait déjà raconté ce genre d'événements, en lui disant que le passage d'une bake-kujira ou « baleine monstrueuse » au-dessus de la ville présageait une fête proche, mais c'était réellement la première fois que la jeune fille pouvait en observer une. Et sans mentir, elle pouvait dire qu'elle trouvait cela vraiment magnifique à voir, un peu comme un spectacle de sons et lumières. Elle se trouvait très chanceuse, en ce moment, de pouvoir admirer ce genre d'esprit rare, la nuit rendait même les couleurs de ce yokai encore plus chatoyante lorsqu'elle contrastaient avec le noir du ciel et le scintillement des étoiles. Se redressant, Mio alla prendre son téléphone portable posé sur son bureau, et le mettant en mode appareil photo, dirigea l'objectif vers le grand cétacé... mais elle s'en doutait, sur la photo qu'elle prit, seul le ciel étoilé et un morceau de toit apparaissait. Elle était tout de même un peu déçue, de ne pas pouvoir montrer à quoi pouvait ressembler le monde dans lequel elle vivait aux personnes de son entourage.

Mio resta longtemps sur le rebord de sa fenêtre, à regarder le monstre marin passer dans le ciel, cela lui arrivait de plus en plus souvent, de pouvoir rester sans rien faire alors que le temps défilait bien rapidement. Le jour commençait même à pointer lorsqu'elle s'écarta enfin de sa fenêtre, son réveil indiquait bientôt six heures du matin. Elle rejoignit rapidement son lit pour se remettra au chaud, la température de sa chambre ayant beaucoup diminué avec tout ce temps passé la fenêtre grande ouverte. La jeune fille n'était pas bien inquiète, aujourd'hui c'était dimanche, elle pourrait donc faire la grasse matinée. Le reste de la semaine s'étant écoulé sans autre incident important, elle avait même prit l'habitude de voir le cyclope dans la salle de classe, mais surtout sans aucune autre douleur de la part de la marque noire, en ce moment elle se trouvait plutôt contente par rapport à ça, maintenant elle se concentrait plutôt sur les répétitions avec le groupe et ses révisions pour les examens de fin de trimestre.


Mio ne se leva que vers une heure de l'après-midi, réveillée par la faim, et en étant surprise d'avoir dormi autant de temps. D'accord elle avait passé une partie de la nuit debout, mais tout de même. De bonne humeur, elle descendit dans la cuisine, et son père n'étant même pas encore levé, elle se demanda si son penchant oisif ne venait pas de ce côté de la famille, tiens... aujourd'hui, elle avait l'étrange impression que ça serait un bon jour, en se préparant à manger, elle se sentait optimiste, sans comprendre exactement pourquoi, mais c'était un sentiment agréable. Peut-être était-ce grâce au passage du bake-kujira de cette nuit ? Après tout, cela avait rendu les yokai des environs joyeux, elle l'avait bien entendu, vu à quel point ils avaient été bruyants une bonne partie de la matinée. Après s'être fait réchauffer des pâtes, elle eut une étrange impression. Elle avait faim, c'était certain, mais ce qu'il y avait dans son assiette ne lui faisait pas envie, elle pourrait très bien avoir n'importe quoi de non comestible sous le nez, qu'elle aurait la même indifférence. Mais vu que son estomac réclamait, elle se força. Alors qu'elle mangeait, elle reçu un sms de la part de Ritsu, lui proposant de sortir en ville cette après-midi. Mio devinait que ça se terminerait sûrement par un moment révision à la fin de la journée, mais étant d'une humeur enthousiaste, elle répondit positivement. Dehors le temps restait encore inchangé, bien qu'il ne pleuvait pas, le ciel s'était recouvert et demeurait d'un gris assommant. Il allait peut-être même se mettre bientôt à neiger, avec le froid les respirations se transformaient rapidement en souffle de vapeur.

Elle devait retrouver Ritsu près de la fontaine du parc du lycée. Mio arriva la première, en se disant que la batteuse ne devait pas beaucoup se presser, vu qu'elle habitait plus proche et arrivait en dernière. L'adolescente aux cheveux noirs se dirigea vers le milieu du parc, vers cette même fontaine sur laquelle elle avait trouvé le kappa... et d'ailleurs, en s'approchant, elle remarqua qu'il était encore là. L'adolescente n'apprécia que très moyennement, après tout elle avait eut quelques ennuis en l'aidant, alors pourquoi il s'était encore coincé là ? Mais cette fois, étrangement, il n'avait pas l'air triste... et il avait toujours la bouteille en plastique que la jeune fille lui avait donné la première fois. Jetant un coup d'œil aux alentours, elle constata la présence de plusieurs personnes, malgré le dimanche, il y avait des élèves, parfois assit sur les bancs ou les tables en bois pour les pique-niques, mais elle estima que personne ne la remarquerait si elle était discrète.

Après s'être approchée de la fontaine, elle s'assit juste contre le bord, et tourna sa tête vers le petit kappa posé sur la pierre

– Dis donc, je t'ai déjà ramené, la dernière fois. Pourquoi es-tu revenu ?

L'esprit secoua la tête comme si il était vexé, et émit des claquements de bec. Il resta un moment à se balancer sur ses pieds palmés, avant de se mettre à remplir la bouteille en plastique avec l'eau froide de la fontaine. Mio ne comprenait pas, mais au moins, il avait l'air content, et plus complètement désespéré comme la dernière fois où elle l'avait ramassé. Peut-être qu'il ne pouvait pas s'éloigner trop longtemps de l'eau, ou qu'il avait peur de ne pas en trouver, et que maintenant grâce à cette bouteille il pouvait en trimbaler de partout. Dans ce cas elle se demandait pourquoi il n'avait piqué une bouteille plus tôt, mais après tout, sans doute que tout les yokai n'avait pas un tempérament de voleur espiègle... et malheureusement, en cet instant, elle avait pensé trop vite. Car le kappa sauta sur la cuisse de la jeune fille assise par terre en tailleur – qui tressauta à cause de la viscosité et la froideur des pattes du petit esprit. Ce dernier, avec un mouvement habile du bec, plongea sa tête dans la poche de la veste de sa camarade, et en sorti un trousseau de clés.

– Hé ! Rends-moi ça ! réagit immédiatement Mio.

Mais content d'avoir prit quelque chose auquel la fille avait l'air de tenir, le kappa se sauva rapidement en bondissant sur le haut de la fontaine, se mettant hors de portée... et l'adolescente, qui s'était rapidement levée, se retint de hausser la voix contre le yokai pour lui demander de rendre les clés. Si elle commençait à parler avec une fontaine devant les autres élèves, bonjour la réputation qu'elle risquait d'avoir. Mais comment faire pour récupérer son bien ? Le voleur était perché sur le second bassin, celui en hauteur, et en plus, il se mit à agiter son butin avec un air très fier de lui. Se mettant rapidement à réfléchir, la jeune fille songea qu'elle pourrait essayer de lui proposer un échange... peut-être qu'il aimait bien les choses en métal ? Ou les objets brillants ? Fouillant dans ses poches, elle en sorti une pièce de cinquante yens.

– Si on échangeait, hein ? Je te donne ça, et tu me rends mes clés, lui proposa Mio en lui montrant la pièce de métal.

Le kappa sembla très intéressé par le petit morceau rond en argent, et étendit son bras en tenant le trousseau de clé, vers sa camarade. Cette dernière, en priant pour que personne ne l'a remarque faire, grimpa sur le rebord de pierre pour lui tendre la pièce. Mal lui en prit, car le yokai avait une tout autre idée, au lieu d'attraper la pièce, il bondit par-dessus la tête de la jeune fille, et cette dernière ne comprit pas comment il fit, mais elle sentit une forte poussée contre ses épaules, assez pour lui faire perdre l'équilibre. Sans surprise, elle s'étala de tout son long dans la fontaine avec un bruit d'éclaboussure peu discret.

Non seulement l'eau était glaciale, mais en plus lorsque Mio se releva en s'appuyant sur ses mains, le kappa lui avait piqué sa pièce de monnaie, sans lui rendre ses clés. Donc tout les autres yokai était des voleurs dans l'âme ou quoi ? Trempée jusqu'aux os, elle se dépêcha de ressortir de la fontaine, sans même oser regarder autour d'elle pour savoir si quelqu'un avait témoin de sa superbe chute, elle avait pourtant l'impression que toute les personnes aux alentours l'a fixaient ou se moquaient. Finalement, aujourd'hui n'était pas un bon jour. Agacée, elle envoya un regard noir en direction du kappa qui semblait beaucoup s'amuser de ça, et en frissonnant, elle se mit à essorer sa veste. Zut, et son portable ? En le sortant de sa poche, elle constata qu'il marchait toujours... il était mouillé, mais n'avait pas l'air d'avoir prit l'eau trop longtemps, par chance.

Alors qu'elle essuyait tant bien que mal ses joues avec sa manche déjà humide, elle vit Ritsu arriver en courant et la saluer.

– Houla, mais qu'est-ce qui t'es arrivé ? T'as sauté dans la fontaine ou quoi ? s'exclama t-elle à moitié essoufflée.

– Je suis tombée dans la fontaine..., corrigea Mio en grommelant.

La batteuse eut un blanc, durant lequel elle fixa son amie de haut en bas, puis elle fit un grand sourire avant de se mettre à rire largement.

– Ce n'est pas drôle ! continua à râler la bassiste.

– Hahaha ! Faut le faire, quand même, pour tomber dans une fontaine ! Comment tu t'es débrouillée ?

La concernée resta silencieuse un instant, mais heureusement Ritsu ne sembla pas accorder beaucoup d'importance à la réponse, puisqu'elle enchaîna directement.

– Vaut mieux que tu rentres te changer... tu veux passer chez moi ? Je te prêterais des fringues.

– Oui, merci..., soupira Mio un peu soulagée de cette proposition.

Non seulement Ritsu habitait plus près, mais en plus, ayant machinalement refermé la porte de chez-elle, Mio ne pouvait pas rentrer sans ses clés, ces même clés que le kappa brandissait triomphalement en restant perché sur le bassin le plus haut de la fontaine. Inutile de continuer à essayer de les lui reprendre, bien que ça l'énervait profondément, c'était comme ça qu'il l'a remerciait de l'avoir aidé ? C'était bien sa veine, de tomber sur un yokai aussi ingrat. Il y avait bien son père, mais de là à savoir si il entendrait quelqu'un frapper à la porte alors qu'il dormait lourdement à l'étage...

Finalement, Mio passa le reste de l'après-midi chez son amie, pas de sortie en ville et c'était peut-être mieux. Si tout les esprits étaient autant survoltés après le passage de la baleine fantôme, autant qu'elle reste à l'intérieur. Elle aussi, même après sa mésaventure peu agréable, avait rapidement reprit un certain contentement impatient, comme si elle attendait quelque chose, ou était pressée de recevoir un cadeau lors de la veille de noël. Pourtant à son sens, rien ne justifiait un tel sentiment.


– Oui... oui, oui, je rentre, ne t'inquiète pas, ajouta Mio en raccrochant l'appel de son père.

La soirée était vite arrivée, la jeune fille avait même fini par manger avec la famille de Ritsu. Ces vêtements avait eut le temps de sécher au moins, alors après avoir aidé à débarrasser la table et s'être changée, elle était sur le départ, vu que son père lui avait demandé de rentrer rapidement.

– Attend, tu ne vas pas sortir seule à cette heure ? l'interpella Monsieur Tainaka. Je vais te déposer en voiture.

– Vous êtes sûr de vouloir faire l'allée-retour ? Je n'habite pas si loin même à pied.

– Oui oui je suis sûr, je m'en voudrais si tu faisais une mauvaise rencontre, et puis ça rassurera Jin aussi.

Mio n'insista pas et se contenta d'accepter. En un sens, elle était effectivement rassurée de ne pas avoir à faire tout le trajet à pied alors qu'il faisait nuit, bien qu'il n'était pas si tard que ça, les rues devaient encore être animées, surtout à cette heure charnière, où les derniers travailleurs rentraient chez eux et que la population nocturne de la ville commençait à sortir. Le père de Ritsu était aussi très ami avec le sien, l'adolescente pensait qu'il ne voulait pas l'inquiéter en faisant rentrer sa fille à pied. Après avoir remercié la famille de Ritsu et avoir dit un « à demain ! » à cette dernière, la bassiste grimpa à l'arrière de la vieille voiture beige.

Le trajet en voiture fut plutôt rapide, à peine quelques minutes, à pied elle aurait mit un bon quart d'heure à rentrer. Monsieur Tainaka, profita de l'absence d'autre véhicule, s'arrêta sur la route sans prendre la peine de se garer, à quelques mètres du portail en fer noir. La rue elle-même était vide d'ailleurs, et après l'avoir remercié, Mio descendit de la voiture, et se dirigea vers l'entrée du jardin, tandis que le véhicule repartait dans l'autre sens.

Un éclat métallique attira son œil, et elle fut surprise de constater que sur le muret juste à coté du portail, un tas d'objet avait été déposé, dont son trousseau de clés de sa pièce de monnaie, qui l'attendaient sagement. Contente de retrouver ses affaires, Mio eut un petit sourire, finalement ce kappa avait une conscience tout de même. Elle attrapa le tas et vérifia tout de même que rien ne manquait, mais c'était le contraire, il y avait des trucs en plus. Le petit yokai avait déposé un cadran de montre auquel il manquait les aiguilles, et un cran d'arrêt. Un cran d'arrêt ! Qu'est-ce qu'il pouvait bien fabriquer avec ça ? Il avait l'air d'une pie, qui collectionnait tout les objets brillant qu'elle voyait. Supposant qu'il devait s'agir d'une manière de se faire pardonner ou de dire merci, Mio jugea qu'il serai impoli de refuser, et garda les deux objets.

Releva la tête et s'apprêtant à retourner vers le portail, elle s'arrêta net, son cœur rata un battement lorsqu'elle se retrouver nez-à-nez avec un esprit. Elle savait parfaitement que certains pouvaient avoir des apparences vraiment effrayantes et pourtant ne pas être plus dangereux qu'on bébé chat. Et celui-là, en l'occurrence, n'avait pas été gâté par la nature. Il ressemblait vaguement à un homme, au corps émacié voir squelettique, et sa peau était d'un bleu très clair et parsemée de tâches blanches... ou plutôt, en regardant mieux, il s'agissait en fait de cailloux blancs fichés dans sa chair. Tout son crâne était couvert de bandages, masquant ses yeux et ne laissant que le bas du visage découvert. Mal-à-l'aise devant cet esprit, Mio déglutit et recula encore un peu... et ne voulant pas se résoudre à passer à côté de lui pour rejoindre le portail de chez-elle, la jeune fille commença à le contourner largement, en marchant sur la route, tout en faisant attention à le garder dans son champ de vision pour surveiller ses mouvements. Tout ce que l'esprit fit, ce fut de tourner sur lui-même en la suivant du visage, la bouche entrouverte dont l'intérieur était entièrement noir... et il bavait, en plus de ça.

Pressée de rentrer à la maison, Mio attrapa la porte du portail, au moment où l'esprit fit un pas vers elle, les mains tendues comme si il voulait réclamer quelque chose. Sérieusement, elle ne savait pas si c'était une coutume chez ceux de son espèce de s'échanger ou se donner des objets, mais elle en avait eut son quota pour aujourd'hui. Cependant, si elle s'apprêtait à l'ignorer et rentrer, un détail attira son attention. Sur sa main gauche, il avait une marque, un gribouillis noir en forme de tourbillon.

L'adolescente eut soudainement ou coup de chaud en voyant ça. Ce n'était pas possible, ce symbole, c'était elle qui l'avait dessiné, sur la main de l'espèce de cyclope qui avait élu domicile dans sa salle de classe ! Alors... qu'est-ce qu'il s'était passé ? Pourquoi avait-il cette apparence maintenant ? Mais la question qui lui fit le plus peur, ce fut lorsqu'elle se demanda si c'était de sa faute. Pourtant, la dernière fois qu'elle l'avait vu, le vendredi, rien n'avait changé pour lui, il était resté assit, à léviter, comme il l'avait toujours fait ! Le cœur angoissée, elle envisagea plusieurs possibilités, peut-être que le cyclope avait lui-même dessiné le même symbole sur la main d'un autre yokai, c'était tout-à-fait possible après tout... mais lorsque son cerveau envisagea cette hypothèse, intimement son instinct la réfuta. Très inquiète, Mio s'approcha prudemment.

– C'est... c'est toi... ? Pourquoi... pourquoi tu-

L'esprit ouvrit soudainement grand la bouche, et émit un cri tellement strident que l'adolescente se boucha immédiatement les oreilles en grimaçant. C'était un bruit affreusement éraillé, et en plus de ça, cela lui fit ressentir une forte impression de répulsion. Alors qu'elle reculait encore, le yokai fit un grand geste du bras, et alors qu'elle était certaine qu'il ne l'avait pas touchée, une violente douleur émergea rudement au niveau de son flanc. Lâchant une courte exclamation de souffrance, Mio appuya directement ses mains sur l'endroit meurtri, sentant le sang chaud imbiber sa chemise. L'agresseur émit des grognements gutturaux, et s'approcha encore, si bien qu'avec la poussée d'adrénaline provoqué par le danger imminent, elle ne demanda pas son reste et se précipita vers le portail en fer, le poussa brutalement pour se sauver. La jeune fille franchit les quelques mètres de jardin en courant, et se jeta vers l'entrée de la maison, l'ouvrant et la refermant rapidement. Il n'allait tout de même pas la suivre jusqu'ici, espérait-elle en appuyant son dos contre la porte. La respiration rapide, elle serra les dents en appuyant sa main sur l'endroit douloureux. Cet esprit... ou ce monstre, plutôt, n'était pas quelque chose de naturel. Était-ce vraiment un yokai ? C'était la première fois qu'elle en voyait un aussi agressif... certes ils avaient une nature prompte à faire des farces de plus ou moins mauvais goût, mais blesser quelqu'un ainsi ? Instinctivement, elle sentait que cela n'allait pas, que ce n'était pas un esprit dans un état normal.

Toute la cuisine de la maison était plongée dans la pénombre, la seule source de lumière était l'étage allumé. Étage vers lequel se dépêcha de grimper Mio, pour aller s'enfermer dans la salle de bain.

– T'es rentrée Mio ? l'appela son père depuis le couloir.

– Oui, je... je vais prendre une douche, articula la jeune fille en se forçant à prendre une voie normale.

– Est-ce que tu as faim ? Et tu as fini tes devoirs, au fait ?

– J'ai déjà mangé, et oui, tout est terminé, assura t-elle rapidement.

– Bien. Ne te couche pas trop tard, hein, l'enjoint-il en descendant vers les escaliers.

Durant la conversation, Mio avait déboutonné sa chemise à la va-vite pour découvrir son flanc droit. Non seulement il y avait une entaille, mais de plus, ce n'était pas du sang qui en coulait, mais encore ce liquide noir. En passant ses doigts sur la blessure, elle toucha cet espèce d'huile sombre. Cela ne venait tout de même pas d'elle ? Pourquoi est-ce que c'était là ? Ce liquide n'avait pourtant pas l'air d'avoir été mit là par le monstre qui l'avait blessée, mais s'écoulait bien de la plaie. Ce n'était tout de même pas son sang ? Il n'avait jamais été noir, alors pourquoi ? Avait-il... changé de couleur ? La jeune fille en arriva même à supposer que c'était ça, que la marque avait modifié chez elle.

Ouvrant précipitamment l'armoire à pharmacie, elle en sorti des compresses, qu'elle se dépêcha d'appuyer sur la plaie. La douleur était une chose, mais le fait que cette entaille avait un aspect aussi étrange en était une autre. Elle ne pouvait simplement pas en parler à son père pour des raisons évidentes, et devait se débrouiller toute seule... mais c'était la première fois qu'elle avait une blessure aussi grave. L'entaille devait faire dix bons centimètres, et si elle n'était pas trop profonde, elle n'était pas nette non plus. Ce n'était pas le genre de balafre que ferai une lame tranchante, les chairs avaient plutôt l'air d'avoir été déchirées par une griffe, et en plus avec ce liquide noir, cela lui donnait un aspect vraiment étrange. Mio fit ce qu'elle put, désinfectant et apposant un large pansement blanc par-dessus, elle avala aussi une aspirine pour tenter de faire diminuer la douleur.

Se laissant tomber sur le petit tabouret en plastique de la salle de bain, elle poussa un long soupir en se tenant le ventre. Pourquoi cet esprit l'avait-elle attaquée ? Est-ce qu'il lui en voulait ? Si il s'agissait bien du cyclope, peut-être qu'elle avait fait quelque chose de travers envers lui ? Ou au contraire, n'avait pas fait, et qu'il lui était arrivé quelque chose pour qu'il se retrouve avec cet apparence ? La jeune fille n'y comprenait plus rien.

Et demain, il y avait école, malheureusement... et cours de sport, en plus, comme tout les lundi ! Cette fois elle allait devoir trouver quelque chose de valable pour éviter une fois de plus, elle ne pouvait pas avoir sport avec une plaie au flanc. En se relevant, elle songea qu'elle irait sans doute à l'infirmerie... cela allait être étrange qu'elle loupe le même cours deux semaines d'affilées, mais tant pis, elle préférait ça plutôt que devoir bouger avec une telle douleur. Après une toilette de chat, elle alla directement se coucher, en espérant que tout cela guérisse rapidement.


...


Mais rien n'alla comme prévu, le lendemain. Non seulement la douleur était intense, mais en plus, Mio dû retenir un haut-le-cœur en voyant l'aspect de cette blessure. C'était infecté, et pas qu'un peu. En une seule nuit ! Comment cela était-il possible ? Alors qu'elle avait fait attention à bien désinfecter comme il fallait. Les bords de l'entaille étaient gonflés, et elle distinguait des tâches blanches dessous. C'était simplement dégoûtant, et ça avait changé trop rapidement pour que cela soit une plaie normale, c'était comme si elle l'avait gardé une semaine de plus sans s'en occuper. Devant le miroir de sa salle de bain, elle tergiversa longtemps. Il fallait qu'elle trouve quelque chose à dire à son père, pour qu'elle puisse aller se faire soigner pas un médecin, sinon elle craignait que rien ne s'arrange... mais que lui dire ? Qu'un fantôme l'avait attaquée ? Juste devant sa maison, en plus. Il allait sûrement croire qu'elle se moquait de lui, et cette fois, ce n'était pas un simple manquement à un cours, il n'allait pas simplement passer l'éponge la-dessus. Et si jamais il voulait appeler la police et ouvrir une enquête pour agression, ou quelque chose dans le genre ? Perdu comme elle l'était, l'esprit de la jeune fille inventait tout un tas de scénario possible, et à chaque fois, celui qui comportait le moins de risques était de ne pas en parler, et c'était tout. Mais pouvait-elle vraiment aller en cours, en avait-elle la force ? Le courage de faire comme si tout était normal, alors qu'une douleur déchirante l'affaiblissait ? À cause de l'infection, elle se sentait très diminuée.

Mio fit pourtant l'effort de s'habiller, d'avaler un frugal petit déjeuné, et parti pour le lycée. N'ayant pas la force de courir, elle manqua encore une fois son bus, et arriva en retard aux cours. Et put constater que le yokai-cyclope n'était plus à sa place habituelle. Alors cela avait été vraiment lui... ça l'a rendait triste, elle se sentait coupable. La matinée fut une des plus dures qu'elle n'avait jamais passée, elle n'écouta rien au cours des professeurs, et ne prit quasiment aucune note sur son cahier, tellement elle faisait de son mieux pour ne pas respirer fort ni se tordre de douleur sur sa chaise. Si elle avait remit du désinfectant sur un pansement propre avant de partir, cela ne changeait rien et lui donnait même l'impression que cette plaie gagnait du terrain. L'infection eut aussi un effet très rapide, déjà qu'elle avait passé une très mauvaise nuit, maintenant elle se sentait malade. Un mal de tête vint s'ajouter, suivit de quelques tremblements qu'elle n'arrivait pas à stopper.

– Akiyama, quelque chose ne va pas ? Tu sembles fiévreuse, finit par remarquer le professeur en passant près du bureau de la jeune fille.

Cette dernière releva doucement la tête, et voyant une occasion de partir de cette salle de classe, acquiesça.

– Oui, je... ne me sens pas bien.

– Tu ferais mieux d'aller à l'infirmerie.

– Je peux l'accompagner ? se proposa machinalement Ritsu en levant la main.

Le professeur accepta, et Mio se leva avec peine de sa chaise. Être debout lui était assez compliquée dans son état.

– T'as dû attraper froid à cause d'hier, supposa la batteuse en marchant dans le couloir. Quand t'es tombée dans cette fontaine.

La concernée fit un signe de tête affirmatif, cette explication l'a satisfaisait. Ritsu l'a laissa à l'infirmerie, et Mio appréhenda l'examen de l'infirmière, si jamais elle voyait le pansement, elle voudrait sûrement regarder la plaie. Mais elle ne fit que la faire asseoir sur un lit en lui donnant un thermomètre.

– Plus de trente-neuf de fièvre..., constata l'infirmière. Je ferais mieux de prévenir tes parents pour qu'ils passent te chercher.

Le chiffre surprit l'adolescente, elle ne pensait pas que son corps aurait un telle réaction, et surtout, aussi rapidement.

– Je vais appeler mon père, assura t-elle. Merci pour vos soins.

– Attend, je ne peux pas te laisser partir comme ça, tu es sous la responsabilité du lycée. Il faut que je sois certaine que ton père est au courant. Peut-tu me donner son numéro ?

La jeune fille hésita quelques instants. Elle savait que ce n'était pas une bonne idée, mais si elle refusait, cela allait paraître suspect... alors elle accepta.

– Allô monsieur Akiyama ? C'est l'infirmière du lycée, votre fille est avec moi, je pense qu'il vaudrait mieux que vous passiez la chercher... non, mais elle a une forte fièvre... en déplacement ?

Mio releva la tête suite au dernier mot de la femme. Son père était en déplacement ? Ce n'était pas étonnant, il lui arrivait même de ne pas rentrer le soir et de dormir sur place. Mais pile en ce moment, c'était une bonne chose. Alors elle fit signe de lui passer le téléphone.

– Ne t'inquiète pas, papa, je vais rentrer à pied. Je t'envoie un sms quand j'arrive, si tu veux.

Après un temps d'hésitation et beaucoup de recommandations, son père fini par accepter la proposition. En tout cas, maintenant que l'infirmière avait assuré ses arrières si il arrivait quelque chose à l'adolescente, elle l'a laissa partir avec tout de même la consigne d'aller directement chez elle et ne pas traîner en chemin. Mio n'en demanda pas plus, et parti du lycée. Le trajet du retour, même si elle prit le bus, ne lui avait jamais paru aussi long et difficile, tellement elle était pressée de rentrer. Comme si le fait d'être dans sa maison allait diminuer la douleur... mais au moins, elle était seule. Et malheureusement, c'était aussi un problème, il n'y avait personne à qui demander de l'aide, si bien qu'elle ne trouva qu'à aller s'affaler sur son lit. Que fallait-il qu'elle fasse ?

Mio se recroquevilla un peu plus sur elle-même, serrant son ventre douloureux... elle sentait des fourmillements à l'intérieur de cette entaille, un mal qui creusait son corps, des vers de poison qui violait sa chair en dévorant les tissus sains afin de les contaminer et répandre leur immonde infection. Quelque chose était entre ses veines, quelque chose que la plaie souillée osait propager en elle, un intrus qu'elle ne pouvait pas atteindre ni empêcher, cela faisait peu à peu naître un sentiment d'effroi en son sein. Dépliant lentement ses genoux, la jeune yokai déboutonna sa chemise, regardant une fois de plus l'infâme meurtrissure dont elle avait du mal à admettre qu'elle était bien sur son ventre. Ouverte en deux, les chairs ne s'étaient pas reformées, et chaque bords de la plaie était noir, parcouru de petits capillaires de sang caillé. La respiration saccadée, elle approcha une main tremblante, posant ses doigts de part et d'autre de l'entaille. Elle pressa ensuite doucement les bords gonflés, et alors qu'elle serrait les dents pour résister à la souffrance qu'elle s'infligeait, les abcès boursouflés dans la chair à vif suintèrent un mélange ignoble de pus et de sang noir dont la forte odeur à la fois âcre et acide lui donna un haut-le-cœur. De son autre main, elle attrapa un mouchoir, dont elle se servi pour imbiber le surplus de sanie qui coulait... mais elle avait beau appuyer pour faire sortir les sécrétions infectieuses, il semblait toujours en rester, et quand ce n'était pas du pus, c'était de la lymphe noirâtre et huileuse qui restait entre les chairs mutilées. Le pire, c'était que sur certaines zones, cette lymphe avait séché au contact de l'air. Alors en retenant une nausée, Mio prit une courte inspiration, reniflant alors que les larmes lui montaient eux yeux, et appuya avec son ongle pour percer les petites croûtes purulentes, enfonçant son doigt dans sa propre chair pour retirer la pâte blanchâtre et grumeleuse emprisonnée dessous. À cause des relents infects de cette blessure, elle sentait des écœurements remonter le long de sa gorge, qu'elle devait ravaler tant bien que mal en déglutissant bruyamment.

La jeune fille essuya ses doigts avec les derniers mouchoirs qui lui restaient, et attrapa une compresse, qu'elle imbiba d'alcool à désinfecter. Sans grand espoir, elle appliqua le pansement antiseptique sur les chairs ouvertes, et oublia de retenir un gémissement de souffrance quand le désinfectant lui donna une forte sensation de brûlure. Pourtant, elle continua à appuyer, alors qu'une larme salée vint tomber sur le drap de son lit. Qu'est-ce qu'elle était obligée de faire, pour tenter de se soigner ? Toucher elle-même ces choses répugnantes, elle qui avait déjà peur de la vision du sang, jamais elle n'aurait imaginé être témoin d'une infection aussi grave et encore moins devoir faire des gestes aussi atroces. Tout ça parce qu'elle n'était pas capable d'expliquer sa situation à son propre père ! Parce qu'elle n'avait pas le courage d'essayer ! Elle n'en pouvait plus, mais s'obstinait à ne pas vouloir aller voir un médecin, non plus parce que ça risquait de soulever des questions compliquées, mais parce que intimement, elle savait que ce n'était pas le genre de plaie qu'un docteur pourrait soigner. Cette blessure était trop... étrange, trop inexplicable. Non, maintenant, seule dans sa chambre et dans sa maison, elle ne pouvait compter sur personne, elle avait juste à souffrir et s'angoisser en silence. Où était sa mère, alors qu'elle avait tellement besoin d'elle ? Pourquoi ne l'avait-elle pas mieux préparée contre ces yokai si dangereux ? Où était-elle, avec ces explications et ses réponses ? Mio lui en voulait... alors qu'elle se pliait de douleur, qu'elle pleurait discrètement, elle lui en voulait d'être partie, de l'avoir laissée seule.

Si la douleur ne diminuait pas, le chagrin fini par passer, et Mio renifla en s'essuyant les joues d'un revers de manche. Que faire ? Est-ce que attendre la cicatrisation en désinfectant régulièrement allait suffire ? Est-ce que les antiseptiques fonctionnaient vraiment sur cette blessure ? Soupirant de manière hachée, l'adolescente ramassa les mouchoirs purulents, et se dirigea vers la salle de bain pour s'en débarrasser, d'un pas mal assuré. Elle se lava longuement les mains, puis le visage, penchée en avant sur le lavabo. Mais au lieu de retourner dans sa chambre, où elle avait peur que la solitude l'a rattrape à nouveau, elle descendit prudemment les escaliers, elle alla ouvrir la porte d'entrée.

Elle s'assit donc devant chez elle, sur les deux marches du perron, et appuya son épaule sur la statue de Shachihoko posée juste à côté. Espérant que l'air froid lui ferait du bien, elle inspira longuement, soupirant par la même occasion pour tenter de détendre ses muscles crispés par la douleur. Rien ne changea cependant, et ce n'était pas l'ambiance extérieur qui allait l'aider à aller mieux. Les nuages gris et lourds avaient des airs de couvercle, ils étaient tellement bas, comme voulant emprisonner la ville et étouffer ses habitants. C'était quelque chose d'oppressant, on ne voyait plus les traces blanches que laissaient les avions en tranchant dans le ciel, ils devaient voler bien au-dessus de cette dense couche nuageuse. Seul le vent glacial qui soufflait par intermittence aidait à diminuer la sensation pesante. Tout respirait un ennui tranquille, les aiguilles des horloges semblaient ralentir pour laisser place à une lassante contemplation vide, comme fixer un tableau trop longtemps en y cherchant du sens, mais ne voir au final rien de plus que la dernière fois. Une brise fraîche fit voler les cheveux noirs de la jeune fille, qui serra ses bras contre son corps en frissonnant, alors que l'air brûlant de froid lui chauffait les joues et engourdissait les extrémités de ses membres. Le temps ne passait presque plus, à travers le portail en fer noir de son petit jardin, elle voyait les rares voiture qui passait rouler au ralenti, et les quelques passants à la tête basse avancer comme des automates sur un béton terni d'indifférence.

En si peu de temps, tout avait tellement changé. La perte, puis le gain, s'étaient succédé rapidement, et s'étaient mélangés si bien qu'elle n'arrivait plus à trouver ni construire des repères sur le long terme. Combien de temps cela allait-il durer ? Cela faisait à peine un mois qu'elle avait réellement commencé à se mouvoir dans le monde des esprits, et pourtant, elle se sentait complètement perdue, et ne comprenait pas ce sentiment. Elle était entre deux mondes, vivant dans l'un sans y appartenir, et appartenant à l'autre sans y vivre. Jusqu'ici, elle avait vécut simplement en tant que lycéenne normale, même si dans un coin de son esprit elle savait qu'elle n'était pas comme les autres, souvent ces dernières années elle avait eut l'impression d'être intégrée, de se dire que ce n'était pas grave, son entourage l'a considérait comme faisant parti des leurs. Mais depuis peu, même ces derniers l'a trouvait étrange, elle avait l'impression de s'éloigner de plus en plus d'un endroit ou elle avait pourtant longtemps vécu et construit. S'éloigner, mais pour aller vers où ? Ces compagnons d'espèce, les yokai, même eux, elle ne les comprenaient pas, à chaque fois elle était surprise de constater à quel point elle ne savait rien de leur monde. Elle pouvait bien leur parler, les toucher, les voir, mais elle avait un comportement et des préoccupations tellement différents... son esprit était comme un errant, qui passe d'un lieu à l'autre sans pouvoir s'arrêter, sans pouvoir trouver des repères sur le chemin qui lui indiquerait qu'il est sur le bonne voie. Non, en ce moment, il n'y avait aucun chemin, juste un désert sans directions.

Mio se recroquevilla encore, grimaçant dans le froid presque hivernal, ne sachant que faire. Elle n'avait pas essayé de demander conseil aux autres yokai, eux ils devaient peut-être savoir comment soigner cette vilaine blessure, mais elle craignait que la plupart ne puisse pas communiquer avec elle. Ils comprenaient ce qu'elle leur disait bien sur, mais ce n'était pas le cas de l'inverse. En plus, la douleur lui sapait toute son énergie. Ses bras tremblaient fortement autant à cause du vent froid qui faisait un contraste désagréable avec la transpiration de son front, et elle respirait rapidement. Est-ce qu'il lui fallait des médicaments ? Est-ce que ça changerait quelque chose ?

– Alors, ça fait mal, hein ?

Mio sursauta violemment lorsqu'une voix rauque et inconnue résonna tout près d'elle. Elle se redressa, et lança des regards inquiets tout autour d'elle... mais le seul être vivant dans les parages était le gros chat roux, couché sur la petite rambarde de bois juste à côté des marches où elle était assise. Il était dos à elle, mais l'adolescente ne l'avait même pas vu arriver. Et elle se mit à le fixer longuement. Des yokai, après tout, alors pourquoi pas un chat doué de parole ? Mais n'étant pas sûre, elle testa une réponse.

– On regarde les gens, quand on leur parle, dit-elle en direction du félin.

Il y eut quelques secondes de silence, durant lesquelles elle pensa s'être trompée, mais le chat tourna légèrement la tête vers elle, pour lui adresser un regard en coin. Et dans ses yeux verts, elle vit clairement que ce n'était pas l'air habituellement indifférent. Non, cet air était presque... humain. Ce chat, il l'a regardait. Et elle cru même voir un rapide sourire passer sur sa gueule.

– Qui est-tu ? demanda t-elle directement d'un ton méfiant.

Sa voix était pourtant beaucoup plus tremblotante qu'elle l'aurait voulu. La faute à la douleur et au chagrin. L'animal roux, juste après, se leva, et s'étira largement en prenant son temps. Puis enfin, il se retourna, et fit quelques pas sur la rambarde pour se rapprocher de la jeune fille.

– Je suis un nekomata, annonça t-il de sa voix grave. Mon nom est Renaldo moon, mais appelle moi Soren.

– Soren... répéta Mio qui ne voyait pas le lien entre le nom et le surnom. Et tu es... un yokai ?

Le félin hocha la tête avec une sorte de rictus étrange. Et tout un tas de question se bousculèrent dans la tête de la jeune fille. Lui, le gros chat qui squattait son jardin, un yokai, vraiment ? Mais... ce chat était visible par tout le monde. Et comment se faisait-il qu'elle ne l'ai jamais remarqué ? D'habitude elle les repérait très facilement, pas seulement avec leur formes étranges, mais par leur présence familière. Instinctivement, elle savait si il y avait un yokai ou non en face d'elle. Mais là, elle avait vécut tout ce temps juste à côté d'un nekomata, ces chats qui sont censé avoir la queue fourchue, sans s'en rendre compte ? Et c'était le tout premier esprit qu'elle entendait parler aussi clairement, et surtout, la même langue qu'elle.

– Je suis un yokai obake, tout comme toi, ajouta Soren après un court silence.

« Obake » ? C'était bien la première fois qu'elle entendait ce terme. Mais elle n'eut pas le temps de lui poser la question, que le chat continua.

– Mais... tu as un problème plus grave, en ce moment, non ? ricana t-il avec un ton sarcastique.

Mio serra ses bras contre son corps, et fixa ce nekomata. Elle n'aimait pas son ton, mais il avait parfaitement raison. Encore une fois, elle ne répondit rien avant que le chat ne reprenne la parole.

– Tu devrais te dépêcher. Les blessures d'Onryo ne pardonnent pas, si tu ne fait rien, ça ne va jamais se refermer.

– « Jamais se refermer » ? réagit immédiatement Mio. Mais je ne sais pas comment soigner ça !

Soren se pencha vers le bas, et sauta lourdement à terre. L'adolescente le vit d'approche d'elle, et faire un étrange mouvement de la patte, comme si il l'a tournait une fois sur elle-même... puis il lui tendit cette même patte, avec entre les coussinets, un morceau de tissu orange.

– Fait brûler cette étoffe, mélange la cendre avec de l'huile, et met le tout sur la plaie, expliqua t-il brièvement.

Mio regarda le bout de tissu. Il n'était à peine plus grand que la patte du félin, et surtout, son explication lui paraissait beaucoup trop étrange. Était-ce vraiment ce qu'il fallait faire ? Ou était-ce un piège ? Elle ne pensait pas que ce chat ait une raison particulière de vouloir lui nuire, mais après tout elle ne le connaissait pas et il ne lui inspirait pas confiance. Mais pourtant... pourtant, elle avait mal. Et elle risquait de mourir des suites de cette plaie si elle laissait les choses telles quelles. Dans ces conditions, avait-elle vraiment le choix ? Alors, acceptant le « remède » du nekomata, elle voulu prendre le morceau d'étoffe, mais Soren ferma sa patte.

– Mais en échange... tu me devra un service, lui signala t-il en agitant les moustaches.

Ce n'était pas une bonne idée d'accepter ce genre de marché avec un yokai, pensait-elle. Mais encore une fois, c'était ça ou rien. Alors elle fit un signe de tête, et Soren lui remit le tissu. Sans attendre, Mio se leva tant bien que mal, et rentra chez elle. Étant seule, elle put sans problème mettre le feu à l'étoffe d'un coup d'allumette, et la laisser brûler dans un bol... après pour l'huile, il n'avait pas précisé qu'elle sorte d'huile, mais quand elle voulut lui poser la question, le chat s'était volatilisé... elle prit donc une simple huile d'olive en espérant que ça irait.

Et ça lui fit vraiment étrange de mettre ce mélange insolite sur une plaie ouverte et déjà suintante de pus... elle avait l'impression d'essayer d'éteindre un feu avec de l'essence. Sans autre option, elle imbiba un pansement avec la mixture, et l'apposa solidement sur la plaie... avec appréhension. Pourtant elle espérait que ça allait marcher, après tout, si ce chat voulait lui faire du mal, il avait d'autres moyens plus simples, pensait-elle. Bien qu'il n'était que le début de la soirée, Mio sentait déjà ses yeux se fermer tout seuls, et l'esprit fatigué de se poser toutes sortes de questions, elle avala une aspirine et alla directement se mettre au lit. Allongée, elle s'endormit presque instantanément, non sans se dire qu'elle n'avait pas fini de voir ce nekomata rôder dans les parages.


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