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Chapitre 5

..: Live and Let Die :..


– Mio... réveille-toi...

Dérangée en plein milieu d'un lourd sommeil, la jeune fille mit plusieurs et longues secondes pour sortir son esprit complètement amorphe de son repos réparateur. Elle n'avait pas envide de bouger un muscle tellement elle était bien, au chaud emmitouflée dans sa couverture, pourtant devant l'insistance de la main qui lui secouait doucement l'épaule, elle s'avoua vaincue et fit l'effort de sortir ses membres de leur torpeur. Mio se redressa lentement sur son lit, en soupirant, sentant son corps fourbu comme après des heures de marche en montagne.

– Nnnh... papa ? marmonna t-elle en se frottant les yeux.

La première chose qu'elle fit lorsque son cerveau remit enfin les événements dans leur contexte, fut de vérifier l'heure sur son réveil. Il indiquait plus de cinq heures du matin... déjà ? Pourtant elle s'était endormie à peine en début de soirée, elle trouvait cela étrange, de ne se réveiller que maintenant... et vu comment elle se sentait, elle aurait put dormir encore plusieurs heures.

– Excuse-moi de te déranger si tôt, hier tu dormais déjà, je n'ai pas osé te réveiller. Comment te sens-tu ? questionna son père accroupi à coté du lit.

– … Fatiguée..., marmotta la jeune fille alors que l'homme lui appuya sa paume contre le front.

– Ton front est chaud... Tu veux que j'appelle un médecin ?

– Non, non... ça doit juste être un rhume, ou un coup de froid, expliqua t-elle sans convictions.

Juste après avoir donné cette excuse, elle se rappela de la véritable raison. Et l'infection ? Et la blessure ? Comment était-ce, maintenant ? Elle concentra son esprit dessus, et en appuya sa main sur son ventre sous la couverture, constata que ça lui faisait encore mal. Mais comparé à la souffrance d'hier, c'était beaucoup moindre, même si cela restait désagréable. Son père, devant sans doute aller travailler, se redressa et lui fit ses recommandations.

– Repose-toi aujourd'hui, je m'occupe de prévenir le lycée. Tu as de quoi manger au frigo, plus qu'à faire réchauffer. S'il y a quoi que ce soit, appelle moi tout de suite, d'accord ?

Mio acquiesça d'un signe de tête, et son père l'embrassa sur le front avant de sortir de sa chambre pour la laisser dormir. Mais à peine l'entendit-elle descendre les escaliers qu'elle alluma rapidement sa lampe de chevet, et d'un seul geste, souleva sa chemise pour vérifier de quoi avait l'air sa blessure sous le pansement. Surprise mais soulagée, elle observa la plaie à la lumière orangée de la lampe, et tout avait l'air d'aller bien mieux. Les chairs semblaient beaucoup plus saines, plus de traces de ces horribles abcès sanieux, l'entaille était propre et sèche. En une nuit, le remède que lui avait donné ce nekomata avait fait des miracles... et elle ne préférait pas trop se demander comment de la cendre et de l'huile pouvait soigner une plaie. Tout en s'étirant pour réveiller ses muscles trop longtemps restés endormis, la jeune fille se repassait les paroles du chat. Comment avait-il appelé le monstre qui l'avait blessé, déjà ? Elle ne se souvenait plus du mot exact... ni même de tout ce que l'animal lui avait dit, sur le moment, le peu qui restait de son esprit c'était surtout concentré sur le moyen de soigner sa douleur.

Il était encore très tôt, mais elle n'avait plus sommeil. Avant de se lever, elle pensa à prévenir Ritsu par sms qu'elle ne viendrait pas en cours aujourd'hui – sans penser à l'heure matinale qu'il était, mais tant pis. Mio sorti de son lit et dévala les escaliers d'un pas enjoué, et sauta de la dernière marche, très enthousiaste. D'où lui venait cette sensation de contentement ? Elle s'arrêta un instant pour se demander pourquoi elle sentait aussi impatiente, après tout il n'y avait rien pour le justifier. Peut-être le bonheur d'avoir une journée de libre ? Car même si son front était chaud, et qu'elle avait toujours mal au ventre, elle ne se sentait pas malade... c'était un peu comme un jour férié, en somme. L'estomac dans les talons, la première chose qu'elle fit de prendre son petit-déjeuné.

Sur le coup des dix heures du matin, alors que Mio était sur le canapé à écrire des notes de musiques sur une partition tout en regardant distraitement la télévision, des coups répétés contre la vitre résonnèrent dans la pièce. Elle se retourna, pour voir le gros chat roux assit sur le rebord de la fenêtre du salon... il ne lui avait pas fallut longtemps pour revenir, celui là. Retenant un soupir, elle alla lui ouvrir. Le félin sauta à terre avec des gestes patauds, pour passer sur la petite table devant le canapé afin de se poser tranquillement dessus, les moustaches frétillantes comme si il était impatient.

– Salut ma belle, alors, comment va mon petit yokai préféré ?

– … Bonjour Soren, répondit Mio un peu surprise de la familiarité dont faisait preuve le chat. Ça va mieux, merci. Ta méthode a bien marché, c'est quasiment guéri.

– Heureux de l'entendre, assura Soren en souriant.

Voir un chat sourire était toujours une vision assez étrange. Ses babines se relevaient de chaque côté, découvrant une partie de ses crocs... ça lui donnait plutôt l'air d'un rictus. Mio ne savait pas si c'était intentionnel ou à cause de la forme de sa mâchoire, mais cela ne lui inspirait pas vraiment confiance. Surtout parce qu'elle appréhendait le « service » que voulait le chat en échange du remède.

– … Je suppose que tu es là pour réclamer ton dû ? avisa l'adolescente en croisant les bras.

Le félin sembla content de cette demande. Assit sur son arrière-train, il agita sa queue dans le vide, et remua ses oreilles.

– Ouais, mais rien de compliquée, je veux que tu sois ma cavalière ce soir !

Si elle s'attendait à une demande pareille... Mio fixa les yeux verts du félin, qui semblaient amusés mais pourtant sérieux à la fois.

– … Pardon ? finit-elle par lâcher sans comprendre.

Le chat lui jeta un magnifique regard surprit, et se leva pour sautiller sur la table sans se priver d'en griffer le bois.

– Impossible que tu ne sois pas au courant ! Tu ne te sens pas toute excitée ? C'est l'Omagatoki ce soir, tout les yokai des environs vont se réunir vers le lac ! Et ça va être la fiesta !

C'était bien la première fois qu'elle entendait ce terme, elle ne savait absolument pas à quoi correspondait cet « Omagatoki ». En tout cas, cela l'a rassurait de savoir d'où venait cette étrange euphorie qu'elle ressentait depuis le passage de la baleine monstrueuse dans le ciel. Cela augurait une fête proche, elle ne s'était pas trompée, et ça expliquait pourquoi tous les yokai étaient autant survoltés. En fouillant dans ses souvenirs, elle se rappelait avoir déjà eut ce genre d'impression, mais comme c'était souvent à la fin de l'année, étant jeune elle mettait ça sur le compte de l'attente de noël ou la fête du nouvel an. En résumé, pensa Mio, Soren venait de l'inviter à sortir... la première fois que quelqu'un lui proposait un rendez-vous pour aller à une fête, et c'était un chat. Elle ne savait même pas quoi en penser tellement cela lui semblait complètement absurde.

– Mais... de toute façon, je ne peux pas être le rencard d'un chat..., soupira t-elle d'un air dubitatif.

Le concerné eut un regard espiègle, et se leva brusquement de la table sur laquelle il était posé, pour bondir vers le milieu de la pièce... et pour un gros chat, c'était un sacré saut, comme s'il ne pesait rien. Mais en quelques secondes, après avoir atterri, le nekomata avait changé de forme. Il avait grandi d'un seul coup, et devait maintenant mesurer un bon mètre soixante-dix, mais le plus étrange, c'était qu'il se tenait sur ses pattes arrières sans aucun problème malgré le fait qu'il avait toujours son corps de chat roux au ventre rebondi. Impressionnée par la métamorphose, Mio se rapprocha pour observer le yokai. Il était maintenant plus grand qu'elle. La queue du chat était fourchue, se séparait en deux au niveau de la moitié, et il avait une espèce de crinière mauve qui lui parcourait l'échine et qui suivait les deux parties de la queue. Mais ça n'avait pas l'air d'être des poils, on aurait plutôt dit une sorte de lueur dansante, comme des flammes brumeuses.

– Alors ? Qu'en penses-tu ? Pas mal non ? sourit le félin en écartant les pattes triomphalement, et agitant ses longues oreilles touffues.

La jeune fille détailla le yokai. Il avait changé de forme, c'était bien la première fois qu'elle en voyait un faire ce genre de tour. Perplexe, elle s'appuya sur le dossier du canapé, en croisant les bras. Finalement, elle se rendait compte à quel point elle ne connaissait rien au monde des esprits, comment cela se faisait-il qu'elle n'ai encore jamais vu un faire ça ? Jusqu'ici, elle pensait que les deux mondes, celui des humains et celui des esprits, étaient imperméables et que les hommes ne pouvaient avoir aucune interaction, mais elle s'était trompée, certains yokai arrivait à jouer sur les deux plans d'existence. Peut-être qu'elle n'était pas une anomalie, au fond ? Si elle avait du mal à se souvenir de l'entièreté de la conversation d'hier, elle se souvenait parfaitement de ce qu'il l'avait surprise, lorsque que le chat avait prononcé les mots « comme toi ».

– Soren, tu... hier tu as dit qu'on était pareil, qu'est-ce que ça signifie ?

Le chat émit un « mph » en haussant les épaules, puis se détourna pour se rendre dans la cuisine. Sans gêne, il se servi dans le frigo, et revint avec un large bol rempli de riz... tout ce que son père avait fait cuire hier pour se faire ses paniers-repas de la semaine, et Mio le laissa faire en espérant que son père ne lui pose pas de question sur comment elle avait fait pour manger presque un saladier entier de riz. Le nekomata se posa en tailleur sur le sol, et utilisa même les baguettes pour manger proprement, en les tenant dans sa pattes griffue avec l'aisance d'un humain.

L'adolescente s'apprêtait à réitérer sa question, mais le chat prit la parole avant.

– Rien de moins que ça, chérie.

– Mais tu as dit ce mot, qu'est-ce que c'était déjà ? insista t-elle peu satisfaite de la réponse.

Le chat releva la tête de son saladier de riz, et fixa son interlocutrice comme s'il avait un extra-terrestre devant lui, tout en mâchant une bonne bouchée de nourriture. Et Mio commençait à en avoir marre, de ce genre de conversation qui avait l'air de mener nulle part... Soren sembla même réfléchir longuement et sérieusement.

– Tu parles des obake ? reprit le félin après avoir avalé. T'es sérieuse ? Tu sais pas ce que c'est ? Hé ben. On nous appelle ainsi car nous pouvons modifier notre existence. Regarde moi, là j'ai ma forme esprit, mais si je me transforme en chat comme les autres, je redeviens physique et visible pour les humains. C'est pour ça qu'on nous appelle aussi « henge yokai », ceux qui changent de forme. Les yokai métamorphes.

La jeune fille l'écouta attentivement. C'était donc ça ? C'était parce qu'elle faisait parti de ce type de yokai, qu'elle était visible aussi bien par les humains que par les esprits ? Alors par conséquent, cela voudrait dire... qu'elle avait aussi une « forme de yokai » ? Qu'elle pouvait se transformer de la même manière que ce nekomata ? Mio baissa la tête, tout un tas de question assaillant son esprit en même temps. Comment faire pour se transformer ? Pourquoi sa mère ne lui avait pas expliqué ça, si ça avait l'air aussi évident pour le félin ? Et surtout, à quoi est-ce qu'elle ressemblait, en forme yokai ? Est-ce que ça serait quelque chose de vraiment différent, ou garderait-elle une apparence d'humain mais sans être visible par ces derniers ? Est-ce qu'elle se sentirait différente, si elle prenait entièrement une forme d'esprit ? Et si la marque noire sur sa nuque avait un rapport avec sa nature de obake ? Est-ce que Soren avait une marque aussi ? Hésitante, Mio releva la tête, et regarda le chat de haut en bas. Même s'il avait une marque, elle se verrait pas, avec la fourrure, de toute manière. Alors qu'elle s'apprêtait à bombarder le nekomata avec toutes ses questions, ce dernier se leva rapidement et vint poser le saladier dorénavant vide dans les bras de la jeune fille.

– Bien ! Merci pour le repas. Je passe te chercher à minuit, annonça t-il en se léchant les babines.

Il se baissa comme s'il allait s'accroupir, et prit une forte impulsion sur ses pattes arrières, décollant du sol. Il bondit et disparu dans le plafond en le traversant comme un fantôme.

– Attend ! s'exclama Mio avec un geste du bras.

Elle sortit rapidement de la maison sans prendre la peine de poser le bol, et regarda vers le toit, mais plus aucune trace du yokai, il s'était volatilisé. Il était drôlement rapide, pour un gros chat, même se tenant sur ces pattes arrières. Et elle ne pouvait s'empêcher de se demander si elle aussi, en forme spirituelle, elle pourrait faire ce genre de saut et passer à travers les murs. Cela serai bien pratique parfois...

Quoi qu'il en soit, l'adolescente rentra dans la maison, et posa le saladier vide sur la table. Pour éviter que son père ne lui demande comment elle avait fait pour engloutir un kilo de riz à elle toute seule, Mio décida d'en refaire cuire... et aussi pour s'occuper un peu les mains le temps de digérer ce qu'elle avait apprit. Elle ne savait même pas qu'il existait différents « types » de yokai... dans ce cas, est-ce que le montre qui l'avait attaquée était d'un autre genre ? Elle n'avait eut le temps de demander s'il était vraiment comme eux... Lorsqu'elle envisagea cette possibilité, son instinct réfuta encore une fois l'idée que cette chose appartienne à la même espèce qu'elle. Car elle n'avait absolument pas eut la même affectivité qu'elle ressentait à l'égard de ses comparses esprits... d'ailleurs maintenant qu'elle y repensait, elle avait retrouvé cette impression rassurante lorsque Soren avait changé de forme. Mais si elle n'avait rien sentit lorsqu'il était en « forme physique », comment cela se faisait-il que les autres yokai puissent la repérer elle, alors qu'elle était constamment sous cette forme ? Peut-être qu'elle ne savait pas masquer sa présence, ou quelque chose dans ce genre là ? Ou que les autres avaient une meilleure perception qu'elle ?

Finalement, la réponse du nekomata avait soulevé beaucoup plus de questions. Mio se laissa choir sur une chaise de la cuisine, regardant le riz cuire dans la casserole. Au moins, elle avait résolu une de ses interrogations... mais il en restait tellement. De toute façon, le chat reviendrait ce soir, et même si cela avait l'air de l'agacer, qu'elle lui pose des questions, il fallait qu'elle en ait les réponses. Après tout, mit à part sa mère, c'était le premier yokai avait qui elle avait une vraie conversation ! Elle était aussi curieuse de savoir comment étaient les autres obake... maintenant, à chaque fois qu'elle verrait un chat, sûrement qu'elle se demanderait s'il s'agissait d'un simple animal ou d'un esprit déguisé, songeais t-elle. L'heure avançant, Mio mit un peu de riz de coté dans une assiette, avant de verser tout le reste dans le saladier et le remettre au frigo. Mais comme souvent en ce moment, elle chipota avec sa fourchette... c'était étrange, elle avait faim, mais la nourriture ne lui faisait pas envie. C'était deux signaux contradictoires qu'elle ressentait, son côté rationnel lui disant qu'il fallait manger ça, mais quelque chose d'autre lui dictait le contraire. Elle se força tout de même à finir son assiette, sans se poser d'autres questions, son esprit étant déjà assez préoccupé.

Le repas terminé, la jeune fille alla s'asseoir devant chez-elle, contre la statue de poisson-tigre à côté des deux marches du perron. Elle fixa pensivement la rue, profita de l'air frai et revigorant de la fin de matinée. Le temps était étrangement clair, le ciel n'était que peu nuageux, mais malgré les pâles rayons du soleil, la température restait assez basse à cause des brises froides qui soufflaient par intermittences. Soupirant, elle vit tout un cortège de yokai s'amuser à sauter sur les toits et se courir après comme s'ils jouaient à chat. Elle ne savait pas exactement ce qu'était l'Omagatoki dont avait parlé Soren, mais cela rendait tous les esprits très énergiques, elle aussi le ressentait, ce climat d'enthousiaste impatience qui flottait et caressait sa peau. Fixant le portail en fer du jardin, elle repensait aussi au monstre blanc... et impossible de se rappeler comment l'avait nommé le nekomata lorsqu'il lui avait donné le remède. La plaie semblait en bonne voie de guérison, elle ne lui faisait quasiment plus mal, mais elle se sentait coupable par rapport à ce qui était arrivé au yokai-cyclope, la pensée qu'elle y était pour quelque chose tournait dans sa tête.


Minuit, donc. Sur l'instant, Mio ne l'avait pas réalisé, mais il allait falloir qu'elle fasse le mur, qu'elle sorte sans permission. Et ce n'était pas quelque chose qu'elle avait l'habitude de faire. La jeune fille n'était simplement jamais sorti toute seule à une heure aussi tardive, et encore moins pour se rendre à une « fiesta », comme avait dit son « rencard » de ce soir. Mais de toute façon, ça ne comptait pas, c'était des affaires de yokai, se persuadait-elle. Par chance, son père allait rapidement se coucher après être rentré, et ce soir, il ne prit même pas la peine de manger et alla dans sa chambre. Sous sa couverture, l'adolescente attendit patiemment que l'heure passe, n'ayant absolument pas sommeil, pour la simple raison que son instinct était très actif, il sentait la fête approcher. Agitée, elle regardait les chiffres digitaux du réveil passer les minutes, et pour faire avancer le temps plus vite, e mit à lire les cours que ses amies lui avait apporté en fin d'après-midi. Elle attendit jusqu'à minuit moins dix. Alors, prudemment, elle sorti du lit, et à la faible lumière tamisée de sa lampe de chevet, elle s'habilla. Loin de se mettre sur son trente-et-un, elle enfila simplement un jean et un sweat noir confortable qui tenait chaud, et au cas où a nuit serait froide, elle mit aussi une écharpe rouge autour de son cou. Le plus difficile maintenant, sortir de la maison sans se faire repérer... elle doutait fortement que cela soit l'idée du siècle, mais après tout, elle devait rembourser sa dette. Et puis, elle ne se l'avouait que difficilement, mais elle était aussi très curieuse de savoir à quoi ressemblait une fête entre yokai.

Mio ouvrit la porte en catimini, et descendit les escaliers à pas de loup, sachant exactement où poser le pied pour éviter de faire grincer les marches. N'ayant pas prit son portable et voulant éviter d'allumer les lumières, elle ne s'éclairait qu'avec le minuscule faisceau blanc d'un porte-clé lampe torche, au moins utile juste pour être certaine de ne pas louper une marche ou entrer dans un mur. En tâtonnant, elle enfila ses basket rapidement, attachant à peine les lacets, et alla ouvrir la porte. Son père laissait toujours ses clés sur la serrure, et dans le silence de la maison, Mio eut l'impression que la serrure se déverrouillant fit un boucan d'enfer qui s'entendait jusqu'à l'étage. Elle se figea quelques secondes, mais comme rien ne vint, elle sortie et ferma tout doucement la porte.

– Alors, ma jolie, prête ?

La voix grave et forte qui résonna derrière elle l'a fit brusquement sursauter. Soren l'attendait dans le jardin, bien campé sur ses pattes arrières, les moustaches frémissantes d'impatience. Les flammes mauves et brumeuses de sa crinière semblaient aussi plus agitées.

– Arrête de me donner ce genre de surnom ! Appelle-moi par mon prénom, chuchota Mio en s'approchant.

– Ça va être animé, le récent passage du monstre baleine a surexcité tout le monde ! clama Soren d'une voix enthousiaste sans prêter la moindre attention à la demande de la jeune fille.

– Tu m'écoutes ? J'aimerais que tu-

Le nekomata ne lui laissa pas finir sa phrase, et l'attrapa par la taille, la portant sous le bras comme s'il soulevait un sac de farine.

– Hé Soren ! Qu'est-ce qu-

Encore une fois, Mio fut coupée lorsque le chat bondit dans les airs avec une facilité déconcertante... et sa camarade se retint avec peine de crier, paniquée en voyant le sol s'éloigner aussi rapidement. Alors que le chat avait l'air de bien s'amuser à sauter de toits en toits, la jeune fille de son côté était surtout occupée à s'accrocher de toutes ses forces à la fourrure rousse du gros matou. Et même si elle fermait les yeux pour ne pas voir le sol se rapprocher trop vite, le vent qui glissait sur sa peau et ses vêtements lui faisait parfaitement ressentir la chute et les mouvements... et elle avait l'impression d'être dans un manège à sensations, lorsque son cœur remontait dans sa poitrine et faisait naître de rapides malaises. Le sentiment de tomber était particulièrement terrifiant, surtout qu'elle n'avait aucun contrôle sur rien, et pourtant, les réceptions de Soren se faisaient à chaque fois tout en douceur, sans choc. D'accord le lac n'était pas la porte à côté, mais de là à jouer les acrobates aussi haut dans les airs... Mio était d'ailleurs certaine qu'il faisait exprès d'aller aussi vite rien que pour s'amuser à l'embêter.

L'atmosphère de la ville laissa place à une odeur fraîche et boisée, et le silence se fit peu à peu perturbé par des sons musicaux et étranges rires fantomatique résonnants. Le nekomata atterrit entre deux arbres et lâcha la jeune fille, qui faillit tomber à plat ventre le nez dans la terre. Sous les rayons opalins de la pleine lune, les eaux profondes scintillaient en suivant les légers mouvements de vagues, et pour n'importe quel humain, sans doute que cela ne serait qu'un simple lac plongé dans la nuit. Mais lorsque Mio se redressa, se fut pour voir un renard l'a dépasser, en trottinant sur ses deux pattes arrières. Il portait une étrange cape blanche couverte de kanjis noirs, qui laissait une traînée fumeuse derrière elle. L'animal se précipita sur la berge en sautillant, et rejoint tout une autre troupe de canidés de formes et de tailles diverses, mais le plus étranges, c'était qu'ils marchaient sur l'eau sans s'enfoncer dans le liquide.

Instinctivement attirée, la jeune fille s'avança, regardant toute la zone, et comprenant pourquoi les yokai attendaient ce moment. Il devait en avoir au moins un millier, aussi bien dans les airs, sur les berges, au-dessus et même dans l'eau. Tous avaient l'air de beaucoup s'amuser. Certains jouait aux échecs japonais, d'autres aux cartes, ou à faire des ombres chinoises, certains faisait la course ou se grimpaient dessus pour faire des longues pyramides, d'autres nageaient, parlaient, dansaient. Impossible de tout regarder, surtout que cette fête semblait prendre toute la zone du lac, sur la berge d'en face elle distinguait aussi de l'animation. Malgré la nuit, on y voyait comme en plein jour, grâce à la présence de nombreuses yokai-lanternes flottant dans les airs, à chaque fois doté d'un œil et d'un large sourire, et des feux-follets se déplaçant en glissant sur l'eau et éclairait comme des petits soleils. Partout, il y avait de la musique rythmée, des rires et les cris enjoués qui produisaient un sacré brouhaha permanent, et pour rajouter à l'ambiance, des odeurs d'encens et de fumée qui faisait tourner la tête.

– Et... personne ne voit ? voulu confirmer Mio qui voyait mal comment un tel bazar pouvait passer inaperçu.

– Non, si un humain passe par ici, il verrait uniquement le lac... mais à cause de la grande concentration d'esprits et d'énergie, il se sentirait assez mal-à-l'aise, répondit Soren avant de faire une courte pause. Enfin, il te verrait, évidemment, en train d'errer seule sur les berges.

La bassiste eut un regard dépité. Elle espérait que personne n'était dans les parages, sinon elle serait prise pour une folle ou quelque chose dans le genre, à parler toute seule... il fallait vraiment qu'elle trouve comment réussir à se transformer.

– Allez, tu cogiteras plus tard ! s'exclama le grand félin en l'attrapant par la main.

Le toucher d'une grosse patte de chat aux coussinets duveteux qui tenait sa main était plutôt étrange, mais pas désagréable. Soren l'entraîna dans la fête, en se précipitant vers le lac. Mio, qui s'attendait à être mouillée, fut surprise en constatant qu'elle avançait en marchant sur l'eau, ses pas faisant seulement naître quelques ronds dans l'onde froide. Mais elle se rendit vite compte que c'était grâce au nekomata, car à la seconde où ce dernier lui lâcha la main, la gravité reprit ses droits et la jeune fille tomba dans l'eau glaciale. Soren s'excusa avec un grand sourire amusé en lui disant qu'il avait oublié qu'elle était en forme physique, et l'aida à sortir en l'attrapant par le col et la soulevant comme si elle était un chaton. Cela eut au moins le mérite de faire beaucoup rire les yokai aux alentours. Elle ne resta même pas longtemps trempée, car un feux-follet qui passait l'a sécha en moins de temps qu'il fallait pour le dire, seulement en lui tournant rapidement autour.

Préférant rester sur les berges, Mio laissa finalement son compagnon félin s'amuser au centre du lac, et marcha sur la terre en observant les dizaines d'esprits tout autour d'elle. Et l'adolescente avait beau regarder, il n'y avait pas un seul yokai identique à un autre, certes parfois elle en voyait qui devait faire parti du même type, comme tout le groupe de tanuki qui s'amusait à frapper sur des tambours, mais tous étaient différents. Ayant été élevée dans le monde des humains, elle avait des habitudes humaines, et elle pouvait bien voir à quel point ces habitudes étaient heurtée par celles totalement différents des esprits, car ceux-là l'a traitait comme faisant parti de leur monde sans soucier de son apparence. Les humains avaient toujours tendance à s'éviter entre étrangers, il n'avait qu'à voir dans les transports en communs, dans les bus qu'elle prenait souvent, comment les gens évitait tout contact et se mettaient à une distance respectable de leur semblable. Même les contacts visuels étaient évités, et si par malheur des bras ou des épaules se frôlaient, il fallait tout de suite s'excuser. Mio réfléchissait sur cela, en comparant les relations entre yokai, totalement à l'opposé. Déjà, elle avait rapidement remarqué qu'ils étaient très tactiles. Son éducation faisait qu'elle n'aimait pas beaucoup les contacts physiques, mais cela n'avait pas l'air d'embarrasser ses congénères. Souvent certains l'attrapait par la main ou par le bras, marchant quelques temps à côté d'elle avant de s'intéresser à autre chose et repartir, et certains plus petit se servait de son épaule comme perchoir pour ne pas avoir à marcher. Pendant quelques minutes, elle retrouva aussi le petit kappa de la fontaine, et en profita pour le remercier de lui avoir rendu ses clés.

Mio rencontra tout un tas de yokai, car à chaque fois que ses yeux croisaient le regard d'un autre esprit, elle pouvait être sûre que ce dernier allait venir la voir ou l'inviter à faire quelque chose. La plupart du temps, elle ne comprenait pas ce qu'ils disait – ou certains ne parlaient carrément pas – mais elle rencontra aussi d'autres obake, notamment des inugami, des chiens transformistes plutôt doués, qui l'a complimentèrent sur la qualité de son apparence humaine... et elle ne trouva qu'à les remercier sans vraiment comprendre. Ils essayèrent même de se transformer en humain, mais n'arrivèrent qu'à se tenir sur leurs pattes arrières, toujours avec leur forme canine. À chaque fois, la jeune fille ne pouvait pas refuser un contact avec l'un de ses camarades. Ce fut donc comme cela qu'elle se retrouva à faire des parties de cartes avec des Ame-onna, des concours de charades et d'énigmes, dessiner des formes sur le sol, se hasarder au funambule sur une branche, improviser une musique sur les cordes d'un étrange instrument, danser en cercle et même faire des tresses sur la crinière colorée d'un dragon faiseur de pluie.

Tout avait l'air bien plus simple, dans ce monde. Combien de temps cela faisait-il qu'elle n'avait pas simplement lâché la bride ? Sûrement jamais. Chez les humains, il fallait toujours être droit, sans un pas de travers, obéir et se tenir correctement, c'était comme cela qu'elle avait été élevée. Bien sur, elle n'en pensait pas à mal, après tout c'était ce qu'il fallait pour vivre et être adaptée au monde des hommes. Mais en ce moment, entourée de tout ces esprits, cela lui paraissait tellement futile. Ici, elle pouvait s'amuser comme elle le voulait, et de la manière dont elle le voulait, c'était très étrange à observer, d'ailleurs ! Pour tester, elle s'était mise à sauter sur place en agitant les bras, sans aucune utilité, et il ne s'était pas écoulé cinq secondes avant que d'autres yokai ne viennent se joindre à elle et s'amuser à imiter ses mouvements, mais aussi en rajoutant d'autres au rythme de la musique. Il y avait d'autres choses à observer, aussi. Malgré l'immense rassemblement, elle n'avait jamais vu d'action réellement hostile. Bien sur, certains faisait des concours de lutte ou se courrait après, mais cela ne dépassait jamais les limites du jeu, comme si tous les penchants belliqueux et les idées noires avait été laissées en-dehors... ou peut-être que les yokai n'avaient pas de tendances violentes contrairement aux humains. Elle-même sentait son cœur bien plus léger, son esprit clair et apaisé, ses pensées seulement tournées vers la prochaine conversation ou prochain contact qu'elle pourrait avoir. Car ce qui était aussi reposant parmi les yokai, c'était qu'elle pouvait leur parler sans timidité, comme si elle parlait à des vieilles connaissances amicales. En un mot, elle ne se sentait pas observée ni jugée, elle était simplement à sa place, parmi ses semblables. Si bien qu'elle ne remarquait pas que l'heure avançait de plus en plus, au point que le jour commençait doucement à éclaircir le ciel.


Merci d'avoir lu ! Ce chapitre s'est surtout concentré sur le monde yokai, je crois que j'aime bien décrire ces esprits (sans respecter à la lettre la mythologie japonaise méééébon :p).

Pardon pour le temps d'attente, le prochain chapitre devrait venir assez rapidement ^.^
N'hésitez pas à review !