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Chapitre 6
..: Dust N' Bones :..
Les nuages aux tons laiteux reprenaient tranquillement leur place au dessus de la ville, de plus en plus éclairée par le soleil levant. Sur les berges du lac un léger brouillard glacial glissait entre les troncs, rendait l'air encore plus humide qu'il ne l'était déjà au bord de l'eau. Pourtant, c'était aussi un air pur, frais, donnant l'impression de purifier les poumons et gratifier l'esprit endormi d'un petit coup de fouet. Malgré le levé du jour, les yokai ne diminuaient pas leurs énergies, comme s'ils ne se rendaient pas compte du temps qui passait... ce qui n'était malheureusement pas le cas de Mio, qui gardait un pied à terre, et craignait que son père se lève avant elle et constate son absence. Mais impossible de revenir à pied, c'était bien trop loin. Alors lorsqu'elle réussit à s'extraire de la présence d'un yokai un peu trop collant, elle en profita pour appeler le félin qui l'avait traînée jusqu'ici.
– Soren ! hurla t-elle pour couvrir les bruits.
– Tu m'a appelé, chérie ?
À peine une seconde après, la voix grave du nekomata résonna derrière elle, la faisait une fois de plus sursauter.
– Pourrais-tu me ramener ? Il faut que je rentre rapidement !
Le gros chat émit un long soupir exagéré pour démontrer tout son ennui.
– Hé, je suis pas un service taxi, hein ! grogna t-il entre ses moustaches.
Mais il accepta finalement de ramener la jeune fille chez elle, et cette dernière, pour ne pas être trimbalée comme un sac de farine, passa ses bras autour du cou au pelage épais, et s'assit sur le bras que le chat passa autour de ses jambes pour la tenir. Elle s'accrocha fermement alors qu'il prenait son élan, et se mit à bondir tout aussi facilement qu'à l'allée, sautant par-dessus les habitations. Mais contrairement à l'allée, elle garda les yeux ouverts. S'étant attendue à se déplacer de cette manière, cette fois elle ne trouvait plus cela si terrible, et une fois habituée, la sensation de mal de mer était reléguée au second plan derrière l'amusement, car au final, c'était agréable de bondir de toits en toits ainsi. Le jour se levait à peine, le ciel était d'un bleu nuit qui s'éclaircissait lentement, on voyait même quelques rayons timides passer au-dessus des lointaines montagnes de l'horizon. Les nuages n'étaient encore que de larges traînées blanchâtres réchauffées par la clarté du jour naissant, pourtant on distinguait encore un quartier de la lune et même les étoiles les plus brillantes. Et Mio ne put s'empêcher de penser que ça serait génial si elle pouvait se déplacer ainsi d'elle-même sous sa propre forme de yokai, quelle qu'elle soit. Le sentiment de liberté, le vent froid qui faisait voler ses cheveux et caressait sa peau, c'était comme avoir des ailes.
Le chat atterri sur ses pattes arrières pile devant le portail en fer noir, et elle retint un soupir, déçue d'être arrivée aussi vite. Soren semblait pressée de retourner s'amuser, car à peine Mio fut-elle descendu, qu'il se tourna et reprit sa course dans l'autre sens, sans même qu'elle ait eut le temps de lui dire merci. Mais de toute façon, elle pourrait le lui dire une autre fois, elle avait bien l'impression qu'elle allait continuer à le voir traîner dans les environs.
Son regard se posa ensuite sur son jardin, ce qui l'a fit rapidement redescendre sur terre. Il fallait rentrer, maintenant... et qu'elle heure était-il ? Il était sûrement très tôt, alors elle se dépêcha de rentrer pour aller reprendre sa place dans le lit, en se disant que la journée d'école allait être très longue, ayant quasiment passé une nuit blanche. La porte était toujours déverrouillée, alors n'eut qu'à l'ouvrir doucement, et même si elle allait lentement, elle avait toujours l'impression que ça s'entendait dans toute la maison.
Alors qu'elle retirait ses chaussures, soudainement la lumière de la cuisine s'alluma, et en relevant la tête, Mio vit son père debout près de l'interrupteur, la toisant d'un air sérieux. Après le rapide coup de stress provoqué par la surprise, la jeune fille se mordit les lèvres. Elle venait de se faire griller, et en beauté.
– Explications ? lança simplement l'homme d'un ton ferme et efficace.
En très mauvaise posture, Mio s'approcha timidement la table, en fixant le sol, restant silencieuse quelques secondes, inquiète, le temps que son esprit assimile bien la situation et se prépare mentalement au savon qui n'allait pas tarder à tomber.
– Euh... je... je suis juste allée faire un tour dehors..., bafouilla t-elle.
La réponse de son père ne se fit pas attendre. Il haussa la voix, tout en s'approchant de sa fille.
– À cette heure-ci ?! Toute seule ? Mais à quoi tu penses ? C'est dangereux ! Et en plus, tu es malade ! Je me suis inquiété pour toi ! Où est-ce que tu es allée ? Qu'est-ce tu as fabriqué durant tout ce temps ?
– Je n'ai rien fait de mal, je te jure ! Et puis je n'étais pas seule ! s'exclama Mio dans l'espoir que le fait qu'elle n'avait pas été seule apaise un peu la colère de son père.
– Vraiment ? Et avec qui étais-tu ? questionna t-il en croisant les bras.
L'adolescente se rendit compte qu'elle avait parlé trop vite. Impossible de lui dire qu'elle était avec un chat géant, alors dans la panique, elle lâcha la première chose qui lui passa par la tête.
– P-personne.
– Donc tu étais seule ? reprit son père d'un air franchement incrédule.
– Oui... non... euh..., bredouilla t-elle le regard fuyant.
Elle sentait ses joues chauffer de honte alors qu'elle venait délibérément de lui mentir une nouvelle fois en face, et de dire n'importe quoi. Elle-même s'embrouillait. Mais comment se sortir de là ? Penaude, Mio releva prudemment les yeux vers son père, qui l'a fixait, un air sévère peint dans ses yeux bleus.
– Ce n'est pas changer de version à chaque réponse qui va t'aider, Mio. Dis-moi simplement la vérité.
– Je... je suis juste sortie faire un tour ! Et il ne m'est rien arrivé, alors ce... ce n'est pas si grave !
– Je veux bien concevoir que t'amuse, de faire le mur, mais ce n'est en aucun cas drôle pour moi ! Est-ce que tu comprend ça, au moins ? continua l'homme d'un ton énervé.
Peut-être que pour d'autre, se faire réprimander par ses parents n'était pas quelque chose de très important, mais pour Mio, c'était affreusement difficile, car elle était plutôt du genre enfant sage, alors les fois où son père devait lui faire la morale aussi rudement étaient rares. Elle se sentait terriblement coupable, aussi, de l'avoir inquiété alors qu'elle était parti s'amuser à cette fête... et d'une façon plus générale, d'être un yokai. Elle se mettait à sa place, déjà qu'il avait récemment perdu sa femme, la dernière chose qu'il voudrait était qu'il arrive quelque chose à sa fille.
– … J'suis désolée p'pa..., bredouilla cette dernière d'une voix larmoyante.
Monsieur Akiyama eut un long soupir, et passa sa main dans ses cheveux bruns. Puis il désigna l'escalier d'un coup de tête.
– File dans ta chambre, maintenant, lui ordonna t-il d'un ton sec en se retournant. Et, Mio, tu es privée de sortie jusqu'à la fin de la semaine. Est-ce clair ?
Mio ne demanda pas son reste, et obéit docilement en bredouillant un « oui ». Une fois dans sa chambre, elle s'affala lourdement sur son lit en poussa un soupir épuisé. Il n'était pas loin de cinq heures du matin, et se demandant si ça valait vraiment le coup de se rendormir maintenant... dire que son père avait dû passer une partie de sa courte nuit à attendre que sa fille rentre de son escapade... elle comprenait aisément son énervement. Elle se sentait affreusement coupable, et refusait de prendre sa nature comme excuse. Elle avait très mal gérer et devait en assumer les conséquences.
Elle ne bougea pas de sa chambre avant d'entendre son père quitter la maison et faire démarrer la voiture. Allant s'asseoir seule dans la cuisine pour manger, elle essaya de relativiser un peu. Après tout, elle n'était sûrement pas la première adolescente à faire le mur, et tout une semaine sans sorties, ce n'était pas si long que ça. L'Omagatoki n'avait lieu qu'une fois par an, alors elle n'allait pas repartir une nuit entière de si tôt ! Le plus dur maintenant, ça allait être de passer la journée d'école sans piquer du nez. Heureusement, il n'y avait aucun test de prévu aujourd'hui... ce soir, elle zapperait les révisions pour les examens de fin d'année, et irait se coucher tôt.
La journée fut d'une banalité affligeante. Plusieurs fois, elle s'était prise à préférer faire la fête avec les esprits plutôt que rester assise sur une chaise à écouter un adulte parler de mathématiques ou d'histoire. Tout lui paraissait assommant et prévisible, maintenant. Manger quand la cloche sonnait, puis retourner en cours quand elle sonnait encore, et enfin partir quand elle sonnait une nouvelle fois. Tout était trop bien réglé, et ses propres habitudes l'ennuyaient. La jeune fille se demandait si quelque chose n'avait pas changé, car si elle avait déjà eut ce genre d'impression de routine, cela n'avait jamais était aussi flagrant et dérangeant que maintenant.
Elle prétexta quelque chose d'important à faire pour quitter la répétition du groupe un peu plus tôt. En passant non loin de temple, elle s'arrêta, le regard fixé sur le torii rouge au-dessus des marches de pierre. N'ayant pas l'envie de rentrer à la maison maintenant, et malgré le fait qu'elle y était obligée vu la punition que lui avait imposé son père, la jeune fille décida de rester encore un peu dehors, de toute façon son père ne rentrera pas avant le soir. Elle continua et bifurqua pour aller prendre un chemin discret entre les arbres de la petite forêt du parc qui entourait le temple. Il n'était pas bien long, et menait à une zone défrichée, simplement deux ou trois mètres d'une terrasse pavée devant un autel typique, en bois, sous lequel siégeait la statue en pierre d'un renard tenant un rouleau de parchemin dans sa gueule. Lorsqu'elle était jeune, on lui avait dit qu'avant, c'était par ici que certaines personnes venaient poser des offrandes et adresser quelques prières au renard. Mais maintenant, cela faisait des années que plus personne ne venait et que ce lieu était laissé tel quel, à l'abandon. Ce petit autel en bas de la butte sur laquelle se trouvait le temple, cela faisait pas mal de temps qu'elle n'y était pas retournée, et avec les arbres sans feuilles du début de l'hiver ainsi que le ciel gris, elle trouvait que ce lieu avait des airs assez maussade. C'était dommage, car au printemps, la végétation arrivait à grimper sur la statue et le feuillage des arbres masquaient ce coin, le dissimulant tel un bosquet secret.
Dans le doute, Mio fixa longuement la statue de renard, pour vérifier si cette dernière n'allait pas se mettre à bouger. Rien ne se passa, alors elle en déduisit que soit cet animal de pierre voulait bien qu'elle reste ici, soit qu'il s'agissait bêtement d'une vraie statue. Dans les deux cas, la jeune fille s'assit simplement par terre, sur la roche froide des pavés, le dos appuyé contre l'un des murs de bois de l'autel. L'endroit était calme, seules quelques bourrasques de vent glacial faisait bouger les branches nues des arbres et sifflaient à travers les troncs. Même si l'air en mouvement ne s'engouffrait que légèrement dans l'abri, un frisson lui parcouru l'échine tandis qu'elle se frottait les bras en soupirant. Évitant les habituelles questions dont elle ignorait les réponses, elle se concentra plutôt à faire un bilan de ce qu'elle savait. À savoir, sa nature d'obake qu'elle avait récemment apprit. Ou plutôt, une double-nature, les yokai jouant sur deux plans d'existence. Est-ce que cela voulait dire qu'elle avait passé toute sa vie sous une fausse apparence ? Que cette forme humaine n'était qu'un déguisement factice afin de passer inaperçu au milieu de la réalité humaine Finalement, même cela l'embrouillait encore plus.
En mettant ses mains dans ses poches pour les tenir au chaud, elle retrouva l'omamori que lui avait offert Ritsu l'autre jour. Il était donc resté dans sa poche de sa veste d'uniforme scolaire... elle se trouvait assez tête en l'air, de l'avoir oublié ici. Ce qui lui faisait aussi penser qu'elle avait un peu trop tendance à zapper des choses en ce moment, comme si elle s'éloignait de plus en plus de ce genre de sollicitude. Et elle n'appréciait pas ça. En le regardant et passant son pouce sur le tissu doux, Mio relit l'inscription cousue en kanji noirs, qui disait « Ce ne sont pas les heures qui sont précieuses, ce sont les minutes », phrase qu'elle avait un peu de mal à comprendre. Pourquoi des minutes seraient plus précieuses que des heures ? Dans les deux cas, c'était du temps qui passait... elle pensa qu'elle demanderait bien à son amie pourquoi elle avait choisit cette inscription et ce que selon elle, cela voulait dire. En laissant ses pensées cheminer, elle repensa aussi à la discussion qu'elles avaient eut juste après, sous l'abri bus, lorsque Ritsu s'était rappelée les dessins de yokai que la bassiste faisait étant jeune. D'une certaine façon, dessiner l'aidait à sortir ces monstres de son esprit, en les couchant sur le papier, alors elle attrapa l'un de ses cahiers comme support.
La jeune fille dessina le monstre qui l'avait blessée. Un corps humanoïde famélique, un crâne bandé, une bouche noire et baveuse, son propre dessin la mettait mal-à-l'aise et faisait remonter les souvenirs de la plaie qu'il lui avait infligée. Cette dernière était guérie, mais seulement la trace physique avait disparue.
Alors qu'elle contemplait son œuvre en se disant qu'elle n'était pas vraiment douée en dessin, du mouvement se fit entendre, des pas qui avançaient dans sa direction. Levant la tête, Mio attendit de voir la personne qui arrivait, et ne fut pas surprise de voir apparaître Ritsu entre les branchages bruns.
– Je me doutais bien que tu te cachais là, tu viens toujours ici quand ça va pas, annonça cette dernière en s'approchant.
Mio la salua et lui fit simplement un faible sourire en guise de réponse, contente d'avoir de la compagnie. Ou plus précisément, une compagnie humaine. Et puis, elle avait l'impression de délaisser son amie depuis quelque temps, ses pensées étant davantage tournées vers toutes les questions qu'elle se posait sur sa propre nature. Elle se sentait d'ailleurs coupable par rapport à ça.
– Alors ? Tu comptes me raconter ta petite escapade de cette nuit ? continua la batteuse en se plantant debout quelques mètres en face de son amie.
Devant le regard interrogateur que lui offrait cette dernière, Ritsu soupira.
– Ton père a appelé chez moi, tôt ce matin. Il était très inquiet.
– Ah, je vois..., marmonna Mio en baissant les yeux.
Puis ce fut le silence, la jeune fille brune regardait la bassiste assise contre le mur de l'autel. Apparemment, elle n'aurait aucune autre réponse concernant cette nuit, pensa t-elle, en voyant les yeux bleus-gris fuyants les siens.
– Tu as été punie ? tenta t-elle tout de même pour relancer le sujet.
– Privée de sortie jusqu'à lundi prochain...
Et pourtant, ce n'était pas ce qui l'empêchait de venir passer du temps ici au lieu de rentrer. Si elle le songea, Ritsu estima que le dire tout haut n'allait pas faire avancer les choses. Ce genre d'attitude de la part de Mio l'agaçait quelque peu d'ailleurs, mais si elle ne s'en offusqua pas, ce n'est pas pour autant qu'elle allait laisser tomber, se disant qu'il fallait un peu plus gratter pour savoir ce qui n'allait pas chez son amie.
La batteuse fouilla dans sa poche, et en sorti un mochi au chocolat, qu'elle ouvrit et sépara en deux.
– Tiens, le chocolat, c'est bon pour le moral.
La jeune fille aux cheveux noirs la remercia, soulagée que pour l'instant, Ritsu n'insiste pas sur sa mystérieuse sortie de cette nuit, car elle n'avait préparé aucune réponse et raconter la fameuse fête était évidemment exclu. La batteuse vint ensuite s'asseoir à côté d'elle, en jeta un œil au dessin posé sur les genoux de son amie.
– Ouah, ça me fait penser à un Onryo. C'est super ressemblant, s'exclama la batteuse en mâchant sa friandise chocolatée.
Surprise, Mio tourna la tête vers elle. Elle avait complètement oublié le nom qu'avait prononcé le nekomata lors de leur première rencontre à propos de ce monstre, mais maintenant que Ritsu le disait tout haut, ça lui paraissait évident.
– Tu connais ça ? s'enquit la bassiste d'un ton pressé.
– Ouais. Ce genre d'histoire, c'est pas ce qui manque à la bibliothèque du temple... bibliothèque que je dois aider mon père à ranger tout les dimanches, je te rappelle. D'ailleurs il peut pas s'empêcher de me raconter chaque livre qui se retrouve entre ces mains, je vais finir par connaître par cœur tout ces fichus bouquins...
Mio n'y avait absolument pas songé, mais le père de Risu travaillait au temple. Il était le bibliothécaire, mais aussi ami avec le prêtre, alors dans les faits, il l'aidait pour bien d'autres choses. L'adolescente se trouvait bête de ne pas y avoir songé, et ça l'a surprenait qu'elle n'ai pas pensé à se demander s'il n'y avait pas un moyen plus simple que trouver et poser des questions aux obake pour en savoir plus sur les yokai.
– Mais... qu'est-ce que c'est alors, un Onryo ? demanda Mio dont l'attention avait grimpée d'un cran.
La batteuse croisa les bras en réfléchissant quelques instants.
– Si je me rappelle bien, c'est un fantôme vengeur... tu sais, le genre qui cherche ses meurtriers pour les hanter, ou quelque chose dans comme ça.
– Et c'est un yokai ?
– Euh... je ne sais pas, soupira t-elle.
Un fantôme vengeur ? Ses meurtriers ? Était-ce vraiment la vérité ou simplement une légende inventée ? Et si c'était la vérité, pourquoi se retrouvait-elle mêlée à cette histoire ? Pourquoi cet Onryo l'avait-elle attaquée elle spécifiquement ? Elle ne lui avait pas fait de mal, après tout. Tout en se remettant à fixer son dessin, Mio cogitait intensément suite aux paroles de son amie. Est-ce que le yokai-cyclope qu'elle avait rencontré était en réalité un Onryo ? Ou alors... ce yokai... serait-il possible qu'il ait été tué ? Et que pour une raison obscure, il se soit transformé en fantôme vengeur ? Cette hypothèse l'angoissa. Les yokai pouvait donc... s'entre-tuer ? Ou était-ce l'œuvre d'un humain par elle ne savait quel procédé étrange ? Dans les deux cas, cela voulait dire qu'il y avait un meurtrier quelque part. Quelqu'un ou quelque chose qui avait mit à mort l'un de ces camarades. Et si c'était un yokai, pourquoi faire une chose aussi cruelle à un membre de sa propre espèce ? D'accord les humains faisaient pire, mais les esprits étaient différents. C'était ce qu'elle croyait jusqu'à maintenant, en tout cas. Mais le pire, c'était que le fait de penser que l'un de ses compagnons avait été réduit à l'état d'Onryo l'a mettait en colère. Qui avait bien put faire cela ? Pour quelle raison ? À chaque fois qu'elle obtenait une réponse, c'était pour se poser encore plus de question après. Mais cette fois, énervée par cette pensée, Mio se dit qu'elle n'allait pas rester sans rien faire. Si elle voulait des réponses, alors elle allait devoir s'activer pour les chercher.
Ritsu de son côté était assez intriguée par l'air sérieux qu'avait soudainement prit son amie en fixant son dessin. Elle ne comprenait pas vraiment pourquoi cela avait l'air de l'inquiéter autant, mais... ça avait l'air d'être important pour elle, et si d'un côté elle trouvait Mio attachante quand elle avait l'air plongée dans ses pensées, ça n'était pas pour autant qu'elle aimait la voir inquiète. Bien sur, elle avait toujours l'habitude de la taquiner et de lui faire peur, mais la jeune fille aux cheveux bruns, depuis le temps, avait concédé que l'expression que son amie avait en ce moment n'était pas quelque chose à prendre à la légère.
– Tu devrais demander à mon père, il connaît des trucs la-dessus..., lui suggéra alors Ritsu.
Mio ne répondit qu'un « mh » affirmatif en hochant la tête. La batteuse n'ajouta rien, et se contenta de finir en silence sa moitié de mochi au chocolat. Alors que la fin d'après-midi avançait, le vent semblait devenir de plus en plus insistant, et faisait vibrer les branchages bruns des arbres entourant l'abri, et soulevant les feuilles morts qui n'étaient pas collée au sol par l'humidité. La température commençait à descendre, transformant les respirations en souffle de vapeur froide. Après quelque temps de silence, la bassiste fini par ranger lentement son cahier, et en soupirant, se décala légèrement pour venir appuyer son épaule contre celle de son amie, en frissonnant alors qu'une brise glaciale s'infiltrait entre les murs en bois de l'autel.
– Dis... tu crois aux yokai, Ritsu ?
Amusée par la soudaine question, la concernée en profita pour attraper Mio par le bras.
– Bien sur... rien qu'hier, j'en ai vu un en train de chercher un cœur à dévorer..., répondit-elle d'un ton ténébreux.
– Arrête avec ça ! En plus, les yokai ne mangent pas de cœur.
– Et comment peux-tu le savoir, hm ?
Avant, la bassiste se serait dit que c'était parce que les yokai ne faisait de mal à personne – pas physiquement, du moins – mais après avoir apprit au sujet de l'Onryo... elle n'était plus sûre de rien.
– Sérieusement, qu'en penses-tu ?
– Ben... je sais pas trop..., soupira l'autre adolescente.
– Si on te montrait la preuve indéniable qu'ils existent, comment réagirais-tu ? insista Mio.
– « La preuve indéniable », hein...
Ritsu laissa l'arrière de sa tête s'appuyer contre le bois froid, en réfléchissant à ce qu'elle allait répondre. La bassiste lui laissa donc un temps de réflexion, puisqu'elle voulait vraiment savoir ce qu'elle en pensait... car elle avait de plus en plus de mal à laisser son amie en dehors de son monde, du monde des esprit. Peut-être envisageait-elle de lui révéler sa réelle nature ? Avant elle ne pensait pas que cela soit possible, vu que les yokai étaient invisibles aux yeux des humains, mais avec les obake... c'était différent. Cependant, elle hésitait fortement, car c'était prendre un énorme risque, autant au niveau de leur relation que de la sécurité de Ritsu. Comment réagirait cette dernière en apprenant que son amie d'enfance n'était pas celle qu'elle croyait ? En apprenant que partout autour d'elle, il y avait des monstres qu'elle ne voyait pas ? Et surtout... est-ce que révéler l'existence des yokai à un humain serait le mettre en danger ? Il y avait beaucoup trop d'incertitudes, alors Mio préférait d'abord se renseigner et préparer le terrain avant de se lancer dans cette aventure.
Après un silence, Ritsu baissa la tête et se redressa un peu pour s'asseoir en tailleur.
– C'est dur à imaginer... Les fantômes et tout ça, c'est des trucs qu'on comprend pas. Et les trucs qu'on comprend pas, c'est... dérangeant. Je sais pas comment dire ça. Un peu comme... la sensation qu'on peut ressentir face à une chose qui nous mettrait mal à l'aise sans qu'on sache vraiment pourquoi.
La batteuse réfléchit encore quelques instants, mais elle ne savait pas vraiment comment elle-même réagirait si on lui apportait la preuve que les fantômes existaient. Après tout, ce n'était que des inventions pour faire peur aux enfants, ou pour expliquer des phénomènes que la science ne pouvait pas expliquer avant ! Pourquoi est-ce que Mio avait l'air de s'y intéresser autant ? Cela l'a rendait perplexe.
– Une incompréhension qui dérange..., conclu alors la bassiste.
C'était vrai, elle n'avait pas réfléchit l'a dessus. Elle, elle avait passé sa vie à les voir, à les côtoyer quotidiennement, alors c'était quelque chose de totalement habituel. Pas besoin de les comprendre, de comprendre leur existence, ils étaient là, et avec eux, tout avait l'air beaucoup plus simple, tout était instinctif. Certes ils pouvaient parfois faire peur, mais cela n'avait jamais été le genre de terreur profonde qu'un humain pourrait ressentir s'il se retrouvait en présence d'une étrange existence... les peurs infantiles irrationnelles, l'angoisse de la pénombre, la crainte de ne pas être seul alors qu'on ne voit aucun être autour de nous. Comment réagirait quelqu'un si on lui disait qu'il y avait bien un spectre, tout près de lui, qu'il ne pouvait pas voir, et qu'en plus, n'avait pas vraiment de bonnes intentions ? Monstre, chose étrange, calamité. Les mots qu'on attribuait toujours à ceux de son espèce. Sans doute que cela n'était pas totalement sans fondement...
– Tu penses beaucoup à ce genre de choses, en ce moment, non ? C'est ça qui t'inquiète ? avisa Ritsu.
– En quelque sorte, soupira l'autre jeune fille.
Puis cette dernière, ressentant la fatigue de sa nuit blanche, bâilla et laissa sa tête s'appuyer contre l'épaule de la batteuse, en s'avachissant un peu plus contre le bois.
– Tu dis des choses intelligentes parfois, rajouta t-elle avec un sourire.
Ritsu n'émit qu'un « hé » faussement vexé juste pour la forme, et laissa la bassiste s'appuyer sur elle, ayant bien sur remarqué durant cette journée que cette dernière n'était pas dans son assiette. Elle pensa que son amie ne faisait que garder les yeux fermés, mais au bout de quelques minutes et vu tout le poids qu'elle appuyait sur son épaule, la batteuse remarqua qu'elle était complètement en train de somnoler. Elle était drôlement mignonne, à moitié endormie... la jeune fille aux cheveux fauves se sentait bêtement contente, sans doute était-ce le fait que Mio était appuyée ainsi contre elle qui l'a rendait ainsi. Mais après tout, rien n'était étrange à ce que son amie d'enfance se repose un peu contre elle, alors Ritsu se dit qu'il valait mieux éviter de se faire des films. Pourtant, elle ne pouvait s'empêcher de ressentir quelques pointes de déception en pensant que c'était juste par amitié. Elle se doutait aussi que la bassiste lui cachait des choses, en particulier en ce moment, mais elle craignait de la vexer si elle insistait trop pour lui demander.
– Hé Mio..., commença t-elle en secouant légèrement son épaule.
– Mmh...
– Arrête de baver sur moi ! continua t-elle d'un ton amusé.
La jeune fille se redressa d'un geste lent, et passa un revers de manche sur la commissure de ses lèvres.
– Désolée, je n'ai pas beaucoup dormi cette nuit... je ferais mieux de rentrer, murmura t-elle
La jeune fille se redressa, et expira longuement en pensant qu'elle donnerait n'importe quoi pour pouvoir se retrouver au chaud le temps d'un claquement de doigt. Un peu inquiète, Ritsu l'a raccompagna jusqu'à chez elle, dans un silence aussi calme que les rues grisâtres de ce début d'hiver.
Heureusement pour elle, son père n'était pas encore rentrée, alors elle n'eut pas besoin de se justifier. La maison était plongée dans un silence religieux, il ne faisait pas très chaud, alors la première chose qu'elle fit, se fut d'aller monter le chauffage du salon. Étrangement, elle regarda par la fenêtre dans l'espoir d'apercevoir Soren, même si ce chat avait tendance à ne pas répondre explicitement aux questions, elle voulait tenter de lui demander ce qu'il savait à propos de l'Onryo. Après s'être affalée sur le canapé, Mio réfléchit longuement en fixant le plafond. Pour l'instant, des obake elle ne connaissait que le nekomata. Si elle arrivait à en trouver d'autres qui voudraient bien répondre à ses questions... lors de l'Omagatoki, elle avait rencontré plusieurs inugami, des chiens transformistes, alors elle se demandait comment pouvoir les retrouver. S'ils étaient comme le félin, alors ils vivaient comme des animaux, peut-être même avait-ils des maîtres.
Soupirant, et l'estomac dans les talons, elle alla prendre un reste de riz dans le réfrigérateur. Mais quelque chose n'allait pas, lorsqu'elle s'assit devant son assiette. Elle avait déjà eut ce genre d'impression, mais cette fois, et si elle n'y avait pas accordé beaucoup d'importance, en ce moment cela était plus que dérangeant. La jeune fille avait énormément de mal pour se décider à manger ce qu'il y avait dans son assiette, comme si elle avait autre chose que de la nourriture devant elle. Pourtant, ce n'était pas la faim qui lui manquait... et d'ailleurs quand cela avait-il été, la dernière fois qu'elle s'était sentie rassasiée ? Mio avait de plus en plus souvent faim, et la nourriture n'arrivait pas à la satisfaire. Alors qu'elle fixait le contenu de son assiette, une question lui vint. Qu'est-ce que les yokai mangent ? Est-ce qu'ils mangent ? Elle en avait bien vu avaler de la nourriture humaine, ne serait-ce que grâce à Soren qui avait englouti un saladier entier de riz, mais... avait-il réellement besoin de ça ? Ou était-ce simplement de la gourmandise ? Quoi qu'il en soit, l'adolescente se força à manger. Elle ne savait pas encore comment faire, mais elle était bien décidé à chercher d'autres obake qui lui ressemblait. Après tout, les chiens transformistes n'avaient pas réussi à prendre forme humaine, mais parmi tout les yokai existants, il devait bien en avoir qui savaient faire ce genre de tour, et surtout, qui pourraient répondre à ses interrogations.
Enfin un update ! Merci d'avoir suivit ce chapitre !
(qui est plutôt calme :p on n'arrive doucement aux choses sérieuses dans le prochain)
Que les vents vous soient favorables ! (nouvelle façon de dire a plus x) )
