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Chapitre 7
..: Don't Damn Me :..
Si elle voulait des réponses, elle allait devoir les chercher elle-même. Voilà ce que Mio se répétait, ce soir là, pour se donner du courage. Elle ne pouvait simplement pas attendre, il fallait qu'elle en sache plus, qu'elle en apprenne plus, il lui fallait des réponses à ses questions. Depuis que la jeune fille s'était rendu compte que la faim ne la lâchait pas, cette dernière avait empiré. Maintenant, la nourriture ne lui donnait même pas un simulacre de repas, c'était quelque chose qu'elle n'arrivait plus à avaler et qui même si elle se forçait, n'avait plus aucune incidence sur son corps. Cette sensation de creux et de faiblesse l'effrayait.
À peine était-elle rentrée à la maison qu'elle était ressortie, s'étant simplement changée, vêtue à présent d'un jean et d'un sweat noir plus confortable que l'uniforme scolaire. Sur la table de la cuisine, elle avait laissé un petit mot disant qu'elle était partie faire des courses, au cas où son père rentrerait avant elle. L'hiver, le soleil se couchait tôt, en cette fin de journée les travailleurs rentraient chez eux, les magasins fermaient tandis que les bars se remplissaient. La ville se préparait doucement à accueillir sa vie nocturne, allant sans doute être animée, car pour une fois, il ne pleuvait pas. Il y avait bien un vent glacial qui soufflait par intermittences, mais les lourds nuages avaient étaient balayés, laissant place aux couleurs claires annonçant le crépuscule. Cela rendait la température encore plus basse, car la maigre de chaleur emmagasinée par la terre grâce aux faibles rayons de la journée n'était plus retenue par les nuages et s'échappait vers le ciel. Si elle avait pensé à prendre son écharpe et ses gants, Mio regrettait de ne pas s'être habillée plus chaudement, elle pressait donc le pas, marchant à pareille vitesse que les passants pressés de retrouver la chauffage de leur habitation.
Les marches en pierre du temple se dressèrent alors devant la jeune yokai. Pas question de passer par l'entrée, les lions de pierre la gardaient, sûrement allaient-ils lui refuser l'entrée et Mio ne se sentait pas de passer en force. Après une courte inspiration, elle s'engouffra sur le petit chemin entre les arbres aux branches nues, celui menant à l'autel oublié. L'ambiance était quelque peu effrayante, le vent sifflait et faisait craquer l'écorce des arbres. La seule chose qui la rassurait était les bruits de vie qu'on entendait dans le temple juste à côté. L'autel étant en bas de la butte, il lui fallut grimper dans la terre et les feuilles mortes pour arriver jusqu'au temple.
Ce dernier était animé, comme souvent le soir. Il y avait le magasin de souvenirs déjà illuminé, un peu de musique et pas mal de gens parlaient en attendant que la soirée ne soit plus avancée, et que les conteurs viennent narrer quelques légendes ou histoires. Essayant d'éviter les regardes intrigués lorsqu'elle émergea d'entre les arbres, Mio s'avança près du bâtiment principal en surveillant les silhouettes des lions gardiens. Ces dernières ne semblèrent pas réagir. Encore une fois, elle se força à ignorer les avertissement de son instinct lui commandant de partir d'ici, et se rendit dans la bibliothèque du temple. Un lieu un peu à l'écart et dont tout le monde respectait le silence et la sérénité.
C'était une bibliothèque plutôt grande. La lumière était tamisée, le silence régnait, on n'entendait que les quelques pas des gens se déplaçant ou les bruits de papiers lorsqu'ils tournaient les pages. L'odeur était aussi typique de ce genre de lieu. Pourtant, Mio avait toujours se sentiment de malaise, comme si elle ne devrait pas se trouver ici. Marchant un peu au hasard entre les rayons, elle sursauta légèrement lorsqu'une voix grave l'interpella.
– Ça alors ! C'est rare de te voir ici, Mio, la salua un grand homme à voix basse.
La jeune fille se retourna, saluant aussi le père de Ritsu qui la toisait derrière ses lunettes rectangulaires.
– Bonsoir Monsieur Tainaka, chuchota-t-elle.
– Tu cherches quelque chose en particulier ?
Elle n'avait pas vraiment une idée précise en arrivant ici, seulement celle de faire des recherches... mais c'était vrai qu'avec les milliers de livres et de parchemins présents dans ce lieu, il valait mieux savoir ou chercher, surtout qu'il n'y avait rien qui ressemblait de près ou de loin à une base de donnée numérique. C'était surtout les anciens qui fréquentaient cette bibliothèque, alors elle supposait que le gérant ne trouvait pas l'utilité d'investir dans ce genre de machine. Ce dernier attendant d'ailleurs sa réponse, Mio réfléchit rapidement.
– Oui, euh... savez-vous ce qu'est l'Omagatoki ? se décida-t-elle enfin.
L'homme lui fit un grand sourire, visiblement heureux de trouver quelqu'un s'intéressant à ce genre de choses.
– Bien sûr ! « l'époque de grande calamité » ! Je dois avoir ça quelque part, attends...
Il se tourna et alla marcher entre les rayons.
– De calamité ? répéta la jeune fille en le suivant.
Concentré sur ces recherches, Monsieur Tainaka ne s'expliqua pas plus. Mio le laissa fouiller dans les bouquins, ces derniers semblant d'ailleurs assez en bazar. Il fallait vraiment avoir passé sa vie là-dedans pour savoir se retrouver dans tous ces ouvrages. Elle sourit légèrement en se rappelant Ritsu se plaignant que son père était un « rat de bibliothèque aimant un peu trop les bouquins poussiéreux ».
L'homme se passa plusieurs fois la main dans ses cheveux châtains clairs tout en soupirant. Puis il retira de l'étagère un livre épais à la couverture en cuir, parfaitement relié et plutôt bien conservé. En silence, il alla s'installer à une table un peu à part, pour pouvoir parler sans déranger tout le monde... bien qu'il n'y avait pas foule dans cet endroit. Mio s'installa sur une chaise à côté, le regardant tourner les pages parfois abîmées. Il s'arrêta sur une grande gravure, représentant des esprits dans un style typiquement japonais. Certains avaient des sourires, des grimaces, et ils semblaient danser dans des nuages noirs s'avançant vers des maisons dessinés en bas de la page.
– L'Omagatoki... C'est un grand rassemblement d'esprits, de yokai en général. D'après ce qui est dit, cela commence lors du crépuscule, ce serait le temps où les fantômes des montagnes et des rivières tentent de se matérialiser dans ce monde, commença-t-il à expliquer.
– Mais pourquoi « calamité » ? questionna Mio.
Il tourna encore une page. Cette fois, il y avait des écritures en anciens kanji finement calligraphiés. Cela semblait plutôt compliqué à déchiffrer.
– Certains yokai sont connu pour dégager des miasmes, une « présence » qui met mal-à-l'aise les humains, alors imagine un immense rassemblement.
Pour illustrer ses propos il pointa le dessin d'un yokai dont les longs poils noirs se transformaient en fumée qui se propageait tout autour de lui. Très intéressée, l'adolescente observa la gravure noire. Cela ressemblait vaguement aux esprit souvent présent entre les arbres non loin des cimetières. Ils avaient des têtes humaines aux longs cheveux noirs traînant pas terre. Ils étaient particulièrement effrayant lorsqu'ils poussaient des lamentations sifflantes. Dans un coin de son esprit, elle s'était souvent demandé comment est-ce que les humains arrivaient à représenter les yokai d'une façon si proche alors qu'ils ne pouvaient pas les voir.
– Personnellement, j'aurais tendance à penser que c'est une légende inventée pour expliquer certaines... dérives, continua Monsieur Tainaka avec un ton de mystère dans sa voix.
Intriguée, Mio leva la tête vers lui. Elle sentait bien qu'il faisait durer un peu de suspens... sans doute n'avait-il pas souvent l'occasion de pouvoir parler à quelqu'un de ce genre de choses.
– As-tu déjà remarqué ce qu'il se passe lorsqu'un tueur en série, par exemple, est médiatisé ? On lui donne parfois un surnom, on le traite de « monstre ». Comme si on ne voulait pas croire que l'un de nos semblables puisse commettre de telles horreurs. Possession par le diable, abomination contre-nature, malédictions, esprits et autres choses surnaturelles agissent quelque fois comme des prétextes pour expliquer des atrocités. C'est pareil pour l'Omagatoki, pour expliquer une vague inexpliquée de crimes, on la met sur le compte des mauvaises influences provoquées par un grand nombres d'esprits.
Durant les explications de l'homme, Mio repensait à cette fête entre yokai. Elle se rappelait clairement que Soren lui avait dit que des humains se sentiraient mal-à-l'aise, à cause de la grande concentration d'esprits et d'énergies. Si elle avait longtemps pensé que les humains et les yokai n'avaient que très peu d'interactions, les récents événements lui faisait supposer le contraire. La découverte des obake, et maintenant ça. Cette fête, l'Omagatoki, avait des conséquences sur la vie humaine.
– C'est un peu comme... une question d'équilibre. Un monde ne peut pas s'agiter sans influencer l'autre... en bien ou en mal, pensa-t-elle tout haut.
– Ce n'est pas faux, songea à son tour Monsieur Tainaka. On retrouve souvent la notion d'équilibre dans les légendes faisant part de yokai. C'est pareil dans le feng-shui, par exemple !
Elle écouta à peine la réflexion du bibliothécaire. Réfléchissant plongée dans ses propres pensées, Mio resta silencieuse, regardant les dessins sur le livre au papier ancien. Un vieil homme s'approcha de leur table, venant poser une question au père de Ritsu, qui, devinant que la jeune fille préférerait songer toute seule à partir de maintenant, se leva de la table.
– Reste le temps que tu souhaites, si tu as besoin de quoi que ce soit, n'hésite pas.
L'adolescente acquiesça, et Monsieur Tainaka parti répondre à la demande du vieil homme. Finalement, les deux mondes n'étaient pas séparés par une barrière infranchissable, au contraire, ils s'entrecroisaient, et l'un n'existait pas sans l'autre. Envisageant d'autres visions des choses, Mio restait plongée dans le grand livre, tournant lentement les pages, regardant les gravures et les dessins au fusain de différents esprits. Elle ne lisait pas, mais observait simplement les formes et les têtes des esprits représentés.
La soirée était avancée lorsque Mio ressortit enfin de la bibliothèque, non sans un sentiment de frustration. Certes elle en avait apprit un peu plus sur la teneur de cette fête, et avait de nouvelles pistes de réflexions sur le monde yokai, mais ça ne répondait pas à ses questions. Elle avait bien cherché un dessin ressemblant à la marque noire présente sur sa nuque, mais n'avait rien trouvé de concluant. En un mot, la jeune fille avait l'impression d'avoir perdu plusieurs heures à lire des légendes et des contes d'esprits, même si certaines choses avait été très intéressantes. Elle repensait à ce que lui avait expliqué Monsieur Tainaka. Est-ce que l'Omagatoki avait eut des conséquences sur la ville ? Est-ce qu'il y avait eut une vague de crime ? En passant devant un kiosque à journaux, elle jeta un œil. Mais dans une si grande ville, des faits divers plus ou moins tragiques, il y en avait tous les jours. Les médias n'avaient pas l'air de parler d'une « vague » inhabituelle de crimes. Légende, donc ? Peut-être que les yokai s'étaient volontairement réunit au lac pour s'éloigner de la ville et éviter que leurs énergies n'influencent trop les humains.
Continuant sa route, Mio se retourna plusieurs fois, regardant derrière elle. L'impression étrange d'être suivie ne la quittait pas, mais elle ne voyait personne. Il était à peine l'heure du repas du soir, alors s'il faisait tout de même nuit et froid, les rues étaient très éclairées, et il y avait de nombreux passants et voitures, alors elle se rassurait en se disant qu'elle n'avait rien à craindre. Accélérant tout de même le pas, elle chercha dans les poches de son sweat, vérifiant qu'elle avait toujours l'argent pour les courses. Car si son père était déjà rentré, qu'il avait lu son mot mais qu'elle revenait les mains vides, adieu crédibilité. Et la faim lui restait toujours sur l'estomac... elle avait espéré trouver quelque chose sur l'alimentation des yokai, mais en était toujours au même point.
Cependant, alors qu'elle s'arrêtait devant une supérette toute illuminée, sa mauvais impression se confirma. Mio se retourna vivement. En plein milieu de la route, l'Onryo était là, tourné dans sa direction. Les voitures lui passait à travers comme un fantôme.
Immédiatement effrayée, la bassiste fit un pas en arrière, sans quitter des yeux le yokai au crâne bandé. Il était toujours là ! Elle n'eut pas le temps de se demander s'il allait encore l'attaquer que le fantôme s'avança, semblant glisser sur le béton... et Mio sursauta. Pas question que cette chose s'approche d'elle, sa précédente plaie lui avait servie de leçon ! L'adolescente fit volt-face, partant en courant sans attendre, apeurée par ce monstre aux intentions belliqueuses.
Ignorant le regard intrigué et agacé des passants voyant une adolescente sprinter à toute vitesse sur le trottoir, Mio courait le plus vite qu'elle pouvait, son cœur battant la chamade, espérant que l'Onryo ne la rattrape pas. Pourquoi cette chose lui ne voulait de toute façon ? Elle ne lui avait rien fait !
Après plusieurs minutes de course effrénée, Mio ralentit et se stoppa derrière un bâtiment. Essoufflée, elle appuya son dos contre le mur de béton, regardant tout autour pour s'assurer qu'elle ait semé l'Onryo... courir le ventre vide n'était pas simple. Non seulement ce dernier n'était plus là, mais il n'y avait pas non plus grand monde. Reprenant un peu ses esprits, les poumons brûlants à cause de l'air glacial, la jeune fille soupira lentement. Sa première idée avait été de fuir le monstre, alors elle n'avait pas couru en ligne droite, par conséquent, même si elle avait essayé de se rapprocher de sa maison en faisant plusieurs détours, elle avait encore plusieurs ruelles à traverser. Et le plus court, c'était de passer par derrière l'ancienne bibliothèque. Une zone peu fréquentable que son père lui avait déjà dit d'éviter. Sortant son portable éteint de la poche de son jean, elle hésitait à l'appeler... il lui poserait encore tout un tas de questions. Rangeant son appareil, du coin de l'œil elle remarqua une forme lui faire signe depuis l'autre bout de la ruelle. Peu rassurée, elle regarda la rue. Deux trois passants, mais sans plus, peu de monde serait susceptible de lui venir en aide si jamais quelque chose se passait mal. Mio ne bougea donc pas, fixant la silhouette qui s'approchait... et qui n'était sûrement pas humaine.
C'était un renard. Sauf qu'il était plus grand qu'elle et se tenait sur deux pattes, exactement comme le faisait Soren lorsqu'il était sous sa forme d'esprit.
– Bonsoir, Mio. Je suis Appaloose sun, mais appelle moi Ryutaro, se présenta le renard.
Un peu soulagée, l'adolescente se décolla du mur pour faire face au nouvel arrivant, elle savait ce que c'était, un kitsune. Grâce à la lumière des lampadaires, elle le voyait plus clairement. Sa fourrure était rousse et il portait une cape blanche, aux motifs de flammes noires sur les larges manches, ainsi qu'une lanière de cuir sur le torse. Et il n'avait que quatre queues, contrairement au neuf habituelles.
– B-bonsoir... On s'est rencontrés lors de l'Omagatoki ? questionna-t-elle, intriguée qu'il la connaisse déjà.
Il y avait aussi quelque chose d'étrange dans l'attitude du renard. Ses oreilles étaient baissées, il semblait sur la défensive.
– Tu ne te présente pas ?
Surprise par la question, Mio eut un temps d'arrêt.
– Mais tu connais déjà mon nom..., répondit-elle sans comprendre.
Immédiatement, le kitsune prit un air apeuré... et la bassiste jeta un œil derrière elle, pensant que l'Onryo l'avait rattrapé, mais il n'y avait rien. C'était bien elle que le yokai regardait. Ne comprenant pas la situation, Mio se sentait d'un coup angoissée. Toujours sous les émotions de sa récente course, et la faim lancinante n'arrangeait rien, elle sentit un énervement remonter le long de son esprit. Ces yokai commençaient à l'agacer. Elle ne comprenait jamais rien, se sentait à la fois larguée et proche d'eux, cela la perturbait de plus en plus... et Soren qui ne répondait jamais à ses appels ! En face à face avec le renard, alors qu'elle sentait des picotements au niveau de sa nuque, elle lui adressa un regard sans doute plus haineux qu'elle ne l'aurait voulu. Le yokai en face d'elle fit quelques pas en arrière.
– Oui... je n'ai rien inventé ! balbutia le renard. Tu es vraiment... non, tu n'es pas. Ce n'était pas possible que tu aies changé.
– Qu'est-ce que-
Le yokai recula soudainement, mettant ses bras devant lui comme s'il se protégeait d'un coup qui allait arriver.
– Pardonnez-moi ! Je n'en étais pas certain ! glapit-il.
La bassiste resta interdite. Qu'est-ce qui était en train de se passer ? Pourquoi ce kitsune semblait être aussi effrayé, tout d'un coup ? Pourquoi avait-il posé cette question étrange ? Elle avait simplement fui l'Onryo, pourquoi elle rencontrait un yokai avec des réactions si bizarres ? Pourquoi maintenant ? Les picotements se poursuivant, elle se frotta la nuque. Ce pauvre petit kitsune faible ! Il n'avait pas à être ici... les pensées qui traversèrent son esprit étaient de plus en plus agressives. Quelque chose n'allait pas, mais Mio ne savait pas dire quoi... juste l'impression d'avoir des mauvaises sensations arrivant de manière aléatoire sans aucune raison, des choses qui remontaient et étreignaient son cœur.
Un souffle rauque résonna dans la rue. Se retournant vivement, la jeune fille se retrouva face à l'Onryo. Cette saleté était arrivée jusqu'ici ! Serrant les poings, elle observa le monstre glisser sur le béton, se dirigeant vers elle... mais elle ne bougea pas, comme si l'énervement l'empêchait de se mouvoir.
– Ne... ne vous donnez pas cette peine ! Je vais vous en débarrasser ! s'exclama soudainement le renard en lui passant devant.
Sans hésitations, le yokai bondit sur le monstre avec un grognement, le mettant à terre. Surprise d'un tel panache, Mio regarda les deux esprit lutter au sol en plein milieu de la rue. Les quelques passants n'avaient évidemment aucune réaction. La jeune fille grimaça lorsque l'Onryo riposta avec le même mouvement de bras que celui qui l'avait blessé, touchant le kitsune au ventre, ce dernier émettant un couinement plaintif. Un liquide ambre tâcha le béton, coulant de l'entaille qui séparait la fourrure rousse du renard. Pourtant se dernier ne s'écarta pas, et vint violemment planter ses crocs dans le crâne du monstre. En moins de quelques secondes, il tira brutalement, arrachant la tête au reste du corps. Ne pouvant retenir un haut-le-cœur en voyant ça, Mio détourna un instant les yeux. C'était aussi la première fois qu'elle voyait un yokai être aussi agressif.
Les restes de l'Onryo se décomposèrent rapidement en poussière. Un peu perturbée, l'adolescente n'ayant pas bougé depuis le début regarda le renard se redresser en se tenant le ventre. Il tremblait et couinait, en s'avançant lentement pour se cacher dans la ruelle d'en face. Elle avait mal pour lui, alors se décidant enfin à s'activer, elle traversa la route et s'approcha du kitsune.
– Est-ce que ça va ? Ne t'inquiète pas, je sais comment soigner ce... genre de plaie...
Mio oublia presque ce qu'elle venait de dire. Ce yokai... il lui donnait d'étranges impressions. Il expira un souffle rauque, et sembla vaciller, par réflexe la bassiste l'attrapa pour ne pas qu'il tombe.
– Non... non ! se mit-il à hurler.
Il s'écarta brutalement. Mais son attitude étrange n'était pas ce qui retenait l'attention de l'adolescente. Cette dernière leva une de ses mains devant sa figure, fixant le liquide qui s'y trouvait. Le « sang » de ce yokai était vraiment... inhabituel. C'était liquide, collant, d'une couleur ambré, et surtout, ça avait une odeur sucrée, exactement comme du miel. Pour Mio, c'était du miel. Une impression qu'elle pensait avoir oublié lui revint d'un seul coup, l'envie de manger. Pas la faim, celle-ci était toujours viscéralement présente, mais seulement le bonheur d'avoir quelque chose pour combler un vide latent. Se laissant guider par ce que lui ordonnait son instinct, la jeune yokai se mit à lécher doucement une goutte qui perlait sur son pouce. Ce « miel » était, comme elle s'y attendait, sucré et doux. Mais il y avait quelque chose en plus, un goût qu'elle n'arrivait pas bien à identifier. Un sorte... d'aigreur rancunière.
En levant les yeux et croisant ceux du renard, elle se rendit compte de ce qu'elle venait de faire. Ce geste avait presque été automatique. Avant qu'elle puisse se demander quoi que ce soit, un frisson grimpa le long de sa colonne vertébrale. La douleur fut foudroyante, sans préavis. En étouffant un hurlement dans sa gorge, Mio mit ses deux mains sur nuque, les traits déformés par la souffrance. Son épaule se cognant contre le mur, et elle se laissa glisser par terre. C'était comme la dernière fois ! Elle avait l'impression qu'une lame s'enfonçait entre ses vertèbres pour lui lacérer le dos. Retenant sa respiration pour ne pas gémir, et les yeux fermés, elle ne pouvait pas voir mais entendit clairement le renard s'écrier.
– Ne hemo ! Le sang corrompu respire ! Ne hemo est en éveil !
Comme prit de panique, le kitsune émit une longue lamentation douloureuse. Lorsque Mio entrouvrit les yeux, elle ne vit qu'un petit renard à quatre pattes en train de détaler, disparaissant dans la pénombre à l'autre bout de la ruelle.
La douleur diminuait un peu. Elle avait été brève, mais particulièrement vive, alors l'adolescente s'obligea à respirer doucement pour calmer ses tremblements et son cœur emballé. Rapidement, elle entendit des pas s'approcher d'elle.
– Mademoiselle ? Vous allez bien ? Vous voulez que j'appelle une ambulance ?
Un passant s'accroupit à côté d'elle, lui posant la main sur l'épaule. L'intéressée ne répondit pas, mais se força à se remettre debout.
– Non, non... tout va bien ! bafouilla-t-elle le regard perdu.
Voulant s'éloigner du passant, elle accéléra soudainement le pas, passant en plein milieu de la route sans s'en rendre compte, se retrouvant dans la lumière crue des phares d'une voiture. Dans un crissement de pneus, cette dernière freina en catastrophe, s'arrêtant juste à temps.
– Hé regarde où tu vas ! gueula le conducteur à travers sa vitre ouverte.
Les nerfs à vif, Mio recula, toujours sous le coup de la précédente douleur, elle ne trouva qu'à faire volt-face et se mettre à courir une fois de plus. Elle entendit une voix l'appeler d'un « hé ! » inconnu, mais ne stoppa pas sa course. Elle voulait juste se retrouver seule ! Ce n'était pas compliqué. Fatiguée et perturbée, la jeune fille ne sprinta pas longtemps, changeant seulement de rue, s'éloignant simplement des personnes présentes pour se rendre dans un endroit encore moins fréquenté. S'appuyant contre un poteau de métal, elle respira longuement pour tenter de se calmer. Ses poumons étaient brûlants à cause de la basse température. Après avoir fait quelques pas, elle s'assit sur les marches d'un perron, sur le trottoir.
Les lampadaires aux faibles lumières n'éclairaient qu'à peine la rue. Cette dernière était assez calme, on n'entendant seulement les basses de la musique d'une boite de nuit non loin, et de l'autre côté de la route, un groupe de personne fumaient en parlant doucement, devant un bar aux néons rouges. Se passant les mains sur le visage, Mio reprenait ses esprits tranquillement, en faisant le point de la situation. L'Onryo était... mort ? Le renard s'en était rapidement débarrassé, voilà qui l'a soulageait un peu, elle ne se sentait même pas triste pour la chose, en réalité, elle avait plus l'impression que cet Onryo était comme une réminiscence, un genre de spectre errant. Elle ne comprenait toujours pas pourquoi c'était elle qu'il avait prit en chasse... peut-être allait-il automatiquement vers la dernière personne qu'il avait rencontré avant de... d'être tué une première fois. Tout s'embrouillait dans sa tête, elle avait du mal à faire le tri. Ce qu'elle retenait, c'était que maintenant, elle n'avait plus à se soucier de ce monstre... la question de son meurtrier lui restait tout de même dans un coin de l'esprit.
Et le kitsune... quel était son nom ? Ryutaro ? Cela ne lui rappelait rien, pourtant, ce renard la connaissait... elle ne souvenait pas s'être présenté à un yokai de ce genre lors de l'Omagatoki. Et pourquoi était-il venu la voir ? Pour se mettre à paniquer autant devant elle en plus ! Cette attitude l'a rendait perplexe. Passant une main sur sa nuque, elle se dit que cette marque y était sûrement pour quelque chose... et il avait parlé de sang. Pourquoi ? Pourquoi son sang serait-il corrompu ?
Restant immobile, Mio commençait à se rappeler du froid ambiant. Elle avait eut chaud à cause de l'agitation, mais maintenant, elle frissonnait, peu habillé comme elle l'était. Enfouissant son nez sous son écharpe et frottant ses mains, elle soupira un nuage de vapeur. Quelle heure était-il ? Sûrement très tard... elle n'avait pas envie de rentrer, son père allait encore l'engueuler... en plus, elle ne savait même plus où elle était.
Plusieurs minutes passèrent, longues et froides, lorsqu'une voiture de police s'engouffra dans la rue, le gyrophare éteint et roulant doucement. Mio y prêta attention quand le véhicule s'arrête à sa hauteur. Une femme brune habillé en en civil, insigne à la ceinture, ouvrit la portière.
– Mio ! s'exclama-t-elle.
L'interpellée releva la tête, se levant des marches.
– Ah... Madame Tainaka...
– Enfin je te retrouve..., soupira l'adulte. Tu vas bien ? Tu n'es pas blessée ? Bon sang, tu as l'air frigorifiée...
– Ça va... je vais bien, assura la jeune fille.
Le fait que ce soit la mère de Ritsu, inspecteur de police, qui vienne la chercher ne présageait rien de bon, songea-t-elle. Madame Tainaka se passa une main dans les cheveux, l'air préoccupée.
– Que fais-tu toute seule à cette heure ? Je ne t'apprends rien en te disant qu'il vaut mieux éviter de traîner dans ce quartier la nuit.
– Je... me suis perdue, lâcha Mio après un temps d'hésitation.
Excuse totalement nulle, l'inspecteur n'eut pas l'air d'y croire une seule seconde.
– Comment m'avez-vous retrouvée ? reprit l'adolescente pour tenter de changer de sujet.
– On n'a reçu un appel anonyme disant qu'une jeune fille correspondante à ta description avait faillit causer un accident...
Madame Tainaka fit une légère pause, attendant implicitement quelques explications, mais Mio ne daigna pas ouvrir la bouche.
– Ton père a appelé au poste, plus tôt, continua l'adulte. Viens, je te ramène, il doit être mort d'inquiétude.
Contente de ne pas avoir à marcher, mais appréhendant son retour à la maison, la bassiste grimpa à l'arrière de la voiture de police. Si elle savait que Madame Tainaka n'allait pas lui demander plus d'explications, sont père n'allait sans doute pas lâcher l'affaire de si tôt, surtout que sa fille n'avait pas respecté la punition donnée. Alors que la voiture faisait un demi-tour, Mio réfléchissait pour trouver une raison crédible à donner... mais celles qu'elle envisagea étaient pire les unes que les autres. Lui dire la vérité ? Encore une fois, elle trouvait cela impossible... il l'a prendrait pour une folle ou quelque chose dans ce genre, surtout qu'elle n'avait aucune preuve. Elle était partie chercher des réponses, mais elle se retrouvaient avec des questions en plus... surtout ce fameux ne hemo, qu'avait crié le renard. Un sang noir, un sang corrompu... et la marque sombre gravée sur sa peau. La jeune yokai avait du mal à mettre en relation tous les éléments, mais elle avait le pressentiment que quelque chose s'était passé, ce soir là, quelque chose de mauvais.
