Chapitre 8

..: Yesterdays :..


La classe était particulièrement bruyante, ce matin là. Cela n'arrangeait pas la mauvaise humeur de Mio, les nerfs tendus et fatigués après sa courte nuit. Évidemment, à peine était-elle rentrée chez elle que son père n'avait pas manqué de l'interroger pendant plus d'une demi-heure... elle ne se rappelait même plus ce qu'il lui avait dit, seule l'impression générale lui restait, ça avait été le plus gros savon qu'on lui avait jamais passé, et le pire, c'était qu'à cause de l'énervement, elle avait riposté, et pas d'une gentille manière. En bref, une belle engueulade, et elle avait été doublement punie.

Pendant une bonne partie de sa nuit, elle s'était repassé les événements de la soirée. Comme par automatisme, elle se passa la main sur la nuque. Ce stigmate... il était présent pour la refréner. C'était la conclusion qu'elle avait tiré, cette marque était là pour lui faire mal au point qu'elle en perde tous ses moyens. Et elle avait peur de commencer à comprendre pourquoi... le stigmate s'était immédiatement activé au moment où elle avait léché le « sang » de ce kitsune. Mio ne pouvait pas s'empêcher d'y repenser, à l'odeur douce et au goût sucrée de cette substance, son esprit restait obnubilé par ça... c'était terriblement frustrant. La faim lui vrillait les entrailles, et son cerveau tournait à plein régime. Ruminant silencieusement, la jeune fille gribouilla sur son cahier. Dans la marge, elle marqua Ne hemo, la locution qu'avait crié le kitsune. Elle avait fait des recherches, et il s'avérait que c'était une parole latine difficile à traduire. Dans la mesure ou « hemo » signifie l'homme, alors « ne » en introduit l'absence. Machinalement, elle écrivit ce qu'elle pensait être la meilleure traduction en alphabet occidental. No one.

– Akiyama ?

La voix enrouée du professeur la tira soudainement de ses pensées. Ce dernier se trouvait debout juste à côté du bureau de la jeune fille.

– Ton devoir ? répéta-t-il simplement.

Pendant une seconde, Mio se demanda ce qu'il voulait dire. Et puis, retour à la réalité et gros coup de stress : il y avait un devoir maison à rendre aujourd'hui ! Elle avait complètement oublié... elle n'avait donc rien à lui donner.

– Je... je suis désolée monsieur... j'ai oublié..., bafouilla-t-elle.

– Tu as « oublié » ? Hm... d'habitude, j'ai droit à des excuses un peu plus inventives, répondit le professeur avant de faire une légère pause. Dans ce cas, je ne saurai trop te conseiller de rester après les cours pour terminer ce travail, qu'il soit dans mon casier avant ce soir... cela m'embêterai de te mettre un zéro.

– Oui, monsieur...

Heureusement pour elle, il passa rapidement à autre chose. Mio appuya sa joue contre sa main, soupirant discrètement. Les cours et les études l'intéressait de moins en moins, elle avait même laissé tombé ses révisions pour les examens de fin d'année. C'était tellement ennuyant... et même l'idée d'avoir un zéro ne la stressait pas plus que ça, en fait. Peut-être qu'avant, cela aurait été une menace suffisante, mais maintenant... elle avait l'étrange impression de n'en avoir rien à faire.

Non, c'était même pire que ça. Alors que le professeur continuait son cours après avoir ramassé les travaux de ses élèves, Mio le fixa longuement. Ce n'était même pas de la colère, mais plutôt... simplement l'envie de lui faire payer quelque chose. Un sentiment de revanche lui collait dans la poitrine, et elle n'arrivait pas à savoir pourquoi... pourquoi une réaction aussi disproportionnée ! Cela lui rappelait comment le kitsune avait arraché la tête de l'Onryo hier. La jeune yokai avait étrangement l'envie de se lever et de dire à cet homme à quel point son cours était ennuyant, elle avait l'envie de se lever et partir d'ici... ça l'a démangeait au point que son agitation grandissait. Tapotant ses doigts sur sa feuille, elle se contenta de broyer du noir et de dire mentalement au professeur qu'il pouvait toujours courir pour qu'elle passe la journée à plancher sur ce fichu devoir.


Et dire qu'elle s'était encore éclipsée sans rien dire... Ritsu avait espéré rester seule avec Mio pendant que cette dernière rattrapait son devoir dans la salle de classe, mais visiblement, la bassiste avait décidé de faire superbement faux bond au conseil du professeur. Ce qui était loin d'être dans ses habitudes, d'ignorer l'avertissement d'un prof ! Normalement, elle aurait tout fait pour éviter d'avoir un zéro... quoique, normalement elle n'aurait pas oublié de faire ce travail. Elle était si étrange depuis quelques temps de toute façon. Lorsqu'elle était physiquement présente avec le groupe, on avait plutôt l'impression que son esprit était à mille lieux. Et puis, Ritsu repensait à sa mère lui demandant si Mio avait un problème en ce moment... sur le coup la batteuse avait répondu que non, mais elle pencherait plutôt pour la réponse contraire. Bien décidée à obtenir une réponse cette fois, les cours terminés et la répétition ajournée une fois de plus, la jeune fille marchait en direction de la maison de son amie.

Elle poussa le portail de fer, et franchit les quelques mètres. Mais avant qu'elle ait pu réagir, la porte de la maison s'ouvrit soudainement, et Mio sauta à l'extérieur. Ce qui intrigua la batteuse, c'était qu'elle avait retiré son uniforme et portait des fringues assez confortables, un simple jean et un sweat.

– Ritsu ? s'étonna Mio en s'arrêtant.

– Salut, hé t'es pas censée être punie ?

– En fait, si...

Un silence légèrement gênant s'installa. En réalité, Mio savait parfaitement que son père était encore au travail et ne pouvait pas réellement vérifier que sa fille respectait sa punition. Il ne devrait pas rentrer avant deux heures, et la bassiste avait bien l'intention de profiter de ces deux heures pour aller chercher le kitsune blessé. Il avait sûrement besoin d'aide.

– Et donc tu comptai vraiment désobéir ? Pour aller où ? questionna Ritsu, surprise.

Mio croisa les bras, un peu agacée de se faire interroger ainsi.

– Je vais juste prendre l'air... et alors ? Tu vas le reporter à mon père ?

La batteuse se déhancha, l'air nerveux. Pourquoi est-ce que Mio lui parlait ainsi ? Elle avait l'air énervée, pour une raison totalement inconnue. Ritsu se demandait si elle n'avait pas fait ou dit quelque chose qui avait mit en colère son amie. Enfin, mit réellement en colère son amie. Car ça arrivait à cette dernière de bouder, mais très rarement de manière aussi... sérieuse. Mio tenta de la contourner pour continuer son chemin, mais la batteuse n'avait pas l'intention de la laisser s'enfuir aussi facilement, sans lui donner un semblant d'explication.

– Une seconde, Mio. Ça fait déjà quelques temps que tu es comme ça... tu n'écoutes plus personne, tu n'en fais qu'à ta tête. C'est tellement... c'est tellement pas toi ! Et à chaque fois que je te vois, tu es soit sur les nerfs, soit complètement dans la lune. Qu'est-ce qui se passe, bon sang ?

La bassiste toisa son interlocutrice, les sourcils froncés. Ritsu pouvait être tellement bornée quand elle s'y mettait... mais en même temps, c'était complètement légitime. Mio était la première à l'avouer, ces derniers temps, c'était comme si on l'avait remplacée par une autre personne. Et c'était affreusement frustrant. Ses instincts lui dictait sa conduite, si jusqu'ici elle vivait simplement avec les humains à côté des autres yokai, maintenant elle faisait passer ces derniers avant les premiers. Ritsu l'a fixait avec un regard inquiet, et presque suppliant. Un souffle de culpabilité lui attrapa le cœur. Comment pouvait-elle ignorer ainsi sa meilleure amie ? À force de se préoccuper des yokai, elle en oubliait les humains. Mais elle ne pouvait pas juste ignorer sa famille et ses amies. Elle ne pouvait pas ignorer les yeux tristes de Ritsu.

Cette dernière, devant le silence devenant de plus en plus pesant, baissant doucement la tête en reniflant, la mine assombrie. La déception se lisait sur ses traits, ne comprenant absolument pas pourquoi Mio la tenait autant à l'écart, et surtout, ignorant totalement quoi faire pour que ça en soit autrement.

– Je vais chercher un kitsune qui a été blessé par un Onryo à cause de moi. Il a sûrement besoin d'aide et je sais comment le soigner, expliqua-soudainement la bassiste d'une voix neutre.

Après une seconde de surprise, se fut au tour de Ritsu de froncer les sourcils.

– Hé, sérieusement, Te fiches pas de moi !

– Tu voulais la vérité, non ? riposta immédiatement la concernée.

D'accord, est-ce que Mio était en train d'inventer n'importe quoi pour éviter le véritable sujet ? La batteuse soupira, n'étant pas d'humeur à plaisanter cette fois. Tout comme son amie d'ailleurs, vu la réserve peinte sur ses traits. Ce qui inquiéta encore plus Ritsu. Mio n'était pas sérieusement sérieuse, ça ne se pouvait pas. D'accord elle avait posé des questions sur les fantômes et les yokai dernièrement, alors que d'habitude elle évitait spécifiquement ce sujet... mais quand même ? Juste qu'elle était le fichu problème ?

– Écoute, euh... je sais que tu t'intéresse pas mal à ça, en ce moment, mais... ce ne sont que des légendes. Je parie que mon père t'a encore raconté tout un tas de théories bizarres !

– Ce ne sont pas que des légendes, n'en démordit pas Mio.

– Quoi, tu vas me dire que les esprits existent ?

Puisque Ritsu voulait à tout prix une explication, la bassiste était prête à la lui donner, quand bien même ça provoquerait une discussion inconfortable. Les deux jeunes filles se contemplèrent, face à face, aucune d'entre elle ne bougeait. Bordel mais qu'est qui était arrivé à Mio, se répétait son amie. Depuis quand elle avait une telle assurance ? Ou était la bassiste calme et timide qu'elle avait toujours connue ? Qui s'évanouissait presque rien qu'à l'idée de chanter sur scène ? La batteuse ne reconnaissait plus cette autre jeune fille qui l'a dévisageait d'un air défiant.

– Dis un truc, tu me fais flipper, là ! s'exclama Ritsu.

Mais Mio ne décrocha pas un mot... ne sachant pas du tout quoi ajouter. Continuer à soutenir que les yokai existaient contre vents et marées ? Ou se rétracter ? Maintenant qu'elle avait lancé le sujet, la bassiste se sentait comme piégée.

– Hum, je... je suppose que la perte de ta mère a été terrible, mais... il ne faut pas que tu te réfugie dans ce genre de fiction..., continua Ritsu.

Le sang de Mio ne fit qu'un tour à la mention de sa mère.

– Je ne fuis pas la réalité !

– Tu t'es entendue, Mio ? Tu me soutiens avec le plus grand sérieux du monde que les fantômes existent ? Si tu te fous de moi, arrête tout de suite ! C'est pas drôle !

Cette fois, Ritsu avait élevé la voix, faisant des gestes énervés avec les mains pour ponctuer ses phrases. Qu'est-ce qui pouvait bien être aussi difficile à dire ? Pourquoi la bassiste persistait à mettre ce sujet sur la table ?

– Je ne me fous pas de toi..., marmotta Mio d'un ton lassé.

– Alors quoi ? Tu cherches des excuses débiles ? Ou c'est le syndrome chuunibyou ? Ou une caméra cachée ?

S'en était trop. Rien n'allait ressortir de cette conversation. Sans crier gare, Mio fit un pas de côté, esquivant son amie pour se précipiter vers le portail en fer de son jardin.

– C'est bon... faut que je réfléchisse, seule. Laisse-moi, s'il te plaît.

Si Ritsu essaya bien de la retenir, l'autre jeune fille fut plus rapide, à peine avait-elle eu le temps d'atteindre le trottoir que la bassiste s'était mise à courir. À courir ! Mio ! En pleine rue ! Il fallait qu'elle ait vraiment besoin de l'éviter pour en arriver là. La batteuse incita quelques pas rapides dans la direction de son amie dans l'intention de la poursuivre, mais finalement, s'en abstint, découragée. La confronter ne marchait pas, alors que pouvait-elle faire de plus ? En parler avec son père ? Ou juste... la laisser tranquille ? Impossible de savoir si c'était une bonne idée ou pas. Si c'était ce qu'il fallait faire ou pas. Prendre le risque de laisser Mio s'embourber dans cette attitude, vraiment ? Mais, et si insister encore et encore ne rendait les choses que plus compliquées ? Ritsu sentit sa poitrine se serrer encore d'avantage, un chagrin remontant le long de sa gorge. Elle déglutit pour le faire passer, laissant échapper un long soupir. Mio l'a fuyait... ce constat lui bouleversait le cœur.


Mio n'avait galopé qu'une minute ou deux, le temps de sortir du champ de vision de son amie. Marchant rapidement, dans une direction hasardeuse, elle pestait en silence, majoritairement contre elle-même. Qu'est-ce qui lui avait prit de balancer le kitsune, l'Onryo et tout cela, sans aucune introduction ? Certes, elle avait déjà tenté d'imaginer comment Ritsu réagirait si elle lui soutenait avec fermeté que, non seulement les yokai existaient, qu'elle pouvait les voir, qu'ils étaient partout... et surtout, qu'elle en était un. Bien souvent la conclusion était que la batteuse l'a prendrait pour une folle. Ou nierait et penserait à une blague jusqu'au bout. Mio n'avait donc jamais sérieusement envisagé de tout révéler. Bravo, maintenant, être avec son amie d'enfance allait devenir encore plus gênant. Elle étouffa un sanglot. Se disputer avec Ritsu l'attristait profondément... c'était Ritsu, bon sang ! Jamais elle ne pourrait supporter de la voir aussi triste et désemparée, encore moins à cause d'elle. L'exaspération de l'altercation diminuée, la jeune fille avait juste envie de retourner dans son jardin, de prendre son amie d'enfance dans ses bras et lui assurer mille fois qu'elle était désolée et qu'elle ne voudrait jamais lui faire de peine. Mais elle doutait que cela suffise à la batteuse.

La jeune yokai se stoppa devant un arrêt de bus. Machinalement, ses pas l'avait conduit sur le chemin qu'elle prenait tout les matins pour aller à l'école. Laisser cette situation en suspend ne lui plaisait pas, mais il fallait qu'elle retrouve ce kitsune avant tout... ah. Et voilà qu'elle faisait une fois de plus passer un yokai avant le reste. Maudit soit elle. Mais là, c'était un cas de force majeure... ou plutôt, une superbe excuse pour fuir ses problèmes. Bien, elle aidait ce renard, et après, retour à la normale. Non, il fallait aussi s'occuper de comprendre pourquoi la faim lui transperçait le ventre sans qu'elle puisse se sustenter de nourriture. Après, retour à la normale.

La jeune fille regard autour d'elle, réfléchissant. Des passants habituels – aussi bien humains que yokai – se déplaçaient dans la rue. Si elle était blessée, ou est-ce qu'elle se rendrait pour se sentir en sécurité ? Chez elle. Mais pour un yokai errant ? La réponse lui parue évidente : au temple.

Marcher, puis le bus. Observant de loin le torii rouge, le souvenir des lions de pierre était encore frais dans sa mémoire. Bon, elle devait une fois de plus passer par le chemin dérobé, à savoir contourner puis grimper la petite colline à travers les arbres. Ce fut en s'engageant sur le petit chemin entre les arbres nus qu'elle se rendit compte de la température. Zut, elle aurait dû prendre une écharpe et des gants avant de sortir. Le froid attaquait les extrémités de ses doigts et une vapeur s'échappait à chaque respiration. Le ciel était maussade comme tout les jours de ce mois de novembre et n'augurait aucune amélioration, mais la jeune fille regardait à l'opposé, les yeux baissés vers les branches mortes tapissant le sol.

Des glapissements sonores retentirent lorsque Mio arriva devant le petit autel à mi-chemin, et releva la tête juste à temps pour voir cinq ou six renards se sauver entre les troncs. Ils disparurent en un instant, elle n'eut qu'à peine l'occasion de distinguer quelques morceaux de leur fourrure rousse. Ce qu'elle distingua clairement, en revanche, ce furent les gémissement de douleur. Prudente, elle s'approcha de l'autel, choquée d'y découvrir le kitsune de la veille. Il était recroquevillé à terre, les pattes et ses quatre queues touffues repliées sous lui. Le yokai se tenait visiblement le ventre. Mio ne put s'empêcher une grimace lorsque les souvenirs de son flanc entaillé par l'Onryo s'imposèrent dans son esprit. La plaie du kitsune n'allait jamais se refermer s'il restait comme cela. Il lui faisait de la peine, à souffler et haleter ainsi, elle ne pouvait simplement pas le laisser comme ceci. Mais comment faire ? C'était Soren qui lui avait donné le morceau de tissus à brûler. Ce ne devait pas être n'importe quel bout d'un tissu quelconque. Il était orange, c'était la seule chose dont elle se rappelait.

La jeune yokai se planta debout juste à côté du kitsune. Ce dernier ne semblait même pas remarqué sa présence, trop occupé à combattre la douleur, les paupières closes et les crocs serrés. Un liquide ambré s'écoulait sur le sol, tâchant la pierre de l'autel. Elle se mit à longuement l'observer. Il avait exactement la même odeur qu'hier, douce et sucrée. Immédiatement, des picotements remontèrent le long de sa colonne vertébrale. Dans le silence seulement brisé par les respirations laborieuses du kitsune, elle resta longtemps à observer le renard souffrir. Il couinait, parfois poussant une courte lamentation aiguë tel un chien triste. C'était... amusant. Mio sentit un frisson lui parcourir l'échine, mais d'une toute autre nature que ceux initiés par la marque noire. Qu'est-ce qu'elle avait faim... dire qu'une proie était offerte sur un plateau.

Elle sortit de sa torpeur au moment où une voix rauque et familière résonna.

– Hahaha ! L'Onryo ne l'a pas loupé ! ria Soren.

Le chat roux se dandina d'un air railleur, tandis que Mio déglutit rapidement en se rendant compte à quel point elle avait salivé. Elle n'était même pas surprise de voir le nekomata débarquer de nulle part, habituée à ce qu'il la colle ainsi.

– Arrête de rire, Soren ! Il faut l'aider..., avisa t-elle en reculant.

L'odeur sucrée était trop enivrante pour qu'elle arrive à aligner deux pensées rationnelles, et la peur que la marque ne lui déchire la nuque une fois de plus était plus forte. La sensation était nette, maintenant. Elle avait voulu le nier, penser que c'était autre chose, mais elle ne pouvait éviter les événements. Regardant le kitsune souffrant, Mio se rendit à l'évidence : elle avait clairement ressentit l'envie de dévorer ce yokai blessé. Son dégoût d'elle-même ne s'en fit que grandissant, comment pouvait-elle vouloir une seule seconde manger l'un des siens ? Qu'est-ce qu'elle était, bon sang ? Un yokai cannibale qui faisait fuir tous les autres ? Non, ça devait être autre chose, les esprits ne l'aurait pas traitée amicalement si elle était comme un prédateur pour eux.

La jeune fille se passa la main sur la nuque. Cette marque noire... était-ce possible que ce soit un genre d'inhibiteur ? Pour l'empêcher de faire du mal aux yokai ? Et par conséquent... de laisser la faim l'a consumer ? De toute manière, si pour être rassasiée elle devait manger d'autres yokai, alors elle préférait dire adieu à la satiété... oui, c'était ce qu'il y avait de mieux à faire... mais cette faim...

Des craquements de branchages se firent entendre, alors qu'un humain approchait. Mio se retourna vivement, rencontrant le regard étonné du père de Ritsu qui arrivait sur le chemin.

– Monsieur Tainaka ?

– Mio... Qu'est-ce que..., commença t-il.

Mais Soren émit un violent feulement de chat énervé. Il avait quasiment doublé de volume tellement ses poils étaient hérissés.

Hisssss ! Un exorciste ! siffla le gros chat entre ses crocs.

L'homme baissa alors les yeux, fronçant les sourcils en regardant très clairement dans la direction du chat.

– Vas t'en immédiatement, nekomata, dit-il d'un ton strict mais calme.

Le yokai roux ne demanda pas son reste. Il cracha une dernière fois avant de bondir et filer en moins de temps qu'il fallait pour le dire. Monsieur Tainaka sembla se détendre. Étrangement, il était habillé de la même manière que les prêtres shintoïstes du temple, bien qu'il ne faisait que travailler à la bibliothèque. Cette grande tunique blanche aux manches très longues portée lors des cérémonies religieuses.

– Je vois que tu as de bien mauvaises fréquentations, Mio, déclara t-il.

L'homme marcha alors doucement, pour venir s'accroupir à côté du kitsune blessé. Et la jeune fille n'avait pas bougé d'un iota, la surprise l'ayant gelée sur place plus rapidement que le vent glacial qui soufflait entre les branchages sans feuillage. Quoi ? Comment ? Le père de Ritsu pouvait lui aussi les voir ? Ce n'était rien de moins... que le premier humain qu'elle rencontrait capable de les voir ! Et elle le connaissait depuis longtemps ! Pourquoi n'avait-elle rien remarqué ? Elle n'avait jamais vu le père de Ritsu interagir avec les yokai avant ! Mais de façon générale, elle ne le voyait pas souvent en présence de yokai tout court.

– Pourquoi me regardes-tu comme ça ? Tu étais déjà au courant que je pouvais les voir, non ? On en a déjà parlé, tu ne te souviens pas ? questionna l'homme en remarquant le regard que lui jetait la jeune fille.

Cette dernière avait beau chercher dans sa mémoire, aucune conversation de ce genre ne lui revenait. Sauf la fois où ils avaient parlé de l'Omagatoki.

– L'autre jour, au temple ? hésita t-elle.

– Non, bien avant ça ! Tu devais avoir... dix ans. Tu ne t'en souviens vraiment pas ?

Mio fit un « non » de la tête. Monsieur Tainaka ne répondit qu'un « ah... » et s'assit en tailleur à côté du kitsune. Il sortit des objets de sa grande manche, et ce fut en entendant le tintement du bol en métal sur la pierre que la bassiste le remarqua. Il contenait un morceau d'étoffe orange, un briquet et un petit sachet d'huile. L'exact même remède que Soren lui avait donné l'autre fois. Des pensées se bousculèrent, aucun souvenir ne correspondait à une conversation sur les yokai avec Monsieur Tainaka lorsqu'elle avait dix ans. Bien sur ce n'était pas inhabituel d'avoir oublié des choses de son enfance, mais... ça ? Ça aurait dû la marquer, non ? D'avoir apprit qu'il pouvait lui aussi voir les yokai ? Mais sa mémoire restait muette. Digérant l'information alors que l'adulte commençait à faire brûler le tissu dans le bol, Mio posa la première question qui lui passa à l'esprit.

– Mais, et Ritsu... ?

– Hm ? Oh, Non. Ou du moins, pas encore. Tu sais, ce n'est pas une science exacte. Des gens peuvent les voir dès leur naissance, pour d'autres ça arrive après un traumatisme, pour d'autre ça arrive comme ça, sans raison particulière.

Encore choquée d'une telle révélation arrivant de manière si inopportune, et par l'attitude de l'homme se comportant comme si tout était parfaitement normal, Mio resta interdite, droite comme un plan de tomates. Donc il y avait bien des humains capables de les voir ! La jeune yokai s'était déjà posé la question, mais n'avait pas vraiment creusée.

Une minute. Si Monsieur Tainaka pouvait les voir, s'il était au courant de ce monde, alors... elle pouvait lui poser beaucoup plus de questions qu'elle l'avait pensé ! Depuis la mort de sa mère, ça n'avait qu'elle toute seule contre ses tourments intérieurs. Soudainement excitée devant cette révélation, et d'avoir enfin trouvé quelqu'un d'autre pour répondre à ses interrogations, la jeune fille énuméra toutes les questions qui lui venait en tête... mais, était-ce sage de lui parler de son... « envie de manger des yokai » ? Et de la marque noire ? Avant tout, elle devait garder l'esprit clair. Elle inspira tranquillement l'air froid pour éviter de parler sans réfléchir. Instinctivement, elle avait l'impression de devoir rester prudente.

– Reste sur tes gardes, c'est une blessure d'Onryo, il traîne sans doute encore dans le coin, la prévint l'adulte.

Il avait entrepris de mélanger consciencieusement l'huile avec les cendre de l'étoffe dans le bol en métal.

– Non il n'est plus là, confirma Mio. Il s'en est occupé.

Gardant donc son calme au lieu de commencer à bombarder l'homme de questions et de ses problèmes, la bassiste pointa le renard à quatre queue étendu sur le sol. L'adulte eu un regard à la fois surpris et inquiet.

– Ce kitsune a osé se battre avec un Onryo ? Ça alors, c'est... inhabituel. Les yokai ont plutôt tendance à fuir ces monstres.

Il ne lui demanda pas comme elle savait ça, alors Mio se garda bien de raconter la confrontation du kitsune contre le monstre. Monsieur Tainaka attrapa les pattes du renard, les écartant avec tout le soin du monde, pour découvrir la blessure. Mio se crispa imperceptiblement en voyant l'ouverture dans la fourrure rousse du yokai. Sa chair était ouverte en deux, elle avait l'air si tendre, et ce sang mielleux... Non ! Il ne fallait pas y prêter attention. La bassiste se dépêcha de continuer sur le sujet de l'Onryo pour entretenir la conversation et obtenir des réponses en même temps.

– Mais qu'est-ce qu'ils sont, exactement ?

– En réalité, ce sont des yokai qui ont été tués. Leurs restes se transforment en monstre tourmenté qui attaquent tout ceux qui les voient. Ne t'y trompe pas, ils sont bel et bien morts, ce sont comme... comme...

– … des zombies yokai ? se hasarda Mio.

– Oui, on peut dire ça. Et je soupçonne le nekomata. Seul un yokai peut tuer un autre yokai. Nous les humains, nous pouvons seulement les faire fuir.

Tout en parlant, l'homme fit couler l'huile cendreuse dans la plaie. Le kistune émit un autre couinement. Mio soupira en croisant les bras en entendant l'accusation sur le gros chat roux. Monsieur Tainaka n'avait aucune preuve ! C'était un peu facile de calomnier le nekomata juste sous prétexte qu'il était un nekomata, non ?

– Quoi ? Et pourquoi Soren ferait une chose pareille ? invectiva Mio.

– Tu connais son nom... ?

Cette information sembla particulièrement inquiéter l'adulte.

– Écoute Mio, les nekomata sont des yokai maléfiques. Ils mentent à chaque parole, et cherchent toujours de nouvelles manières de tourmenter les humains. S'il t'a aidée, c'est qu'il voulait obtenir quelque chose de toi. Évite-le, d'accord ? Et ne l'écoute surtout pas.

«Les humains » ? Si c'était juste ça, alors la jeune yokai n'avait pas grand chose à craindre de lui, non ? Elle ne voulait pas imaginer que son seul « ami » obake était capable de mettre à mort l'un des leurs. Non, c'était bien trop cruel ! D'accord le chat avait son tempérament, mais pourquoi irait-il jusque là ? Avait-il tué un yokai en espérant que l'Onryo qui en résulterait allait l'attaquer, pour ensuite donner à la jeune fille le moyen de se soigner pour gagner sa confiance ? C'était trop tordu comme plan, et avec beaucoup trop d'inconnu. Comment s'assurer que L'Onryo allait l'attaquer elle ? Et qu'il ne ferait que la blesser ? N'importe quoi. Néanmoins, le petit doute se fraya un chemin dans son esprit. D'accord les nekomata n'étaient pas décrit dans les légendes comme des esprit sympathiques – c'était plutôt le contraire – mais c'était aux humains qu'ils faisaient des misères. Et que voulait-il obtenir d'elle, de toute façon ? A part le rencard à la fête, il n'avait rien demandé ni fait... si ce n'est voler du riz dans le frigo.

Après avoir appliqué la substance huileuse sur la plaie du kitsune, qui sembla se calmer légèrement, Monsieur Tainaka se mit à caresser doucettement la fourrure rousse du cou du renard. Mio l'observa faire, intriguée qu'il se soit aussi bien occupé de lui. D'ailleurs, en parlant de Soren, le chat avait appelé l'adulte d'une manière plutôt surprenante, que la bassiste ne tarda pas à questionner.

– Dites, il vous a appelé exorciste, qu'est-ce que ça veut dire ? s'enquit-elle après un moment de silence.

– Seulement que je suis un humain capable de les voir, tout comme toi. Enfin, moi je sais façonner des sortilèges ou des charmes pour les faire fuir ou les tenir à distance. Ça ne plaît généralement pas a certains yokai... tels que les nekomata.

Ah, d'accord. Donc Monsieur Tainaka pensait qu'elle était bien humaine. Qu'elle était une humaine pouvant voir les yokai tout comme lui. Mio n'osa pas le contredire. Elle ne savait pas quelle réaction il allait avoir si elle commençait à lui expliquer qu'elle-même descendait d'une lignée de yokai obake pouvant visiblement prendre forme humaine, ou quoi que ce soit dans ce genre. Et puis, elle ne préférait pas se lancer dans une longue discussion... elle avait déjà eu sa dose avec sa fille, tout à l'heure ! En plus, elle-même ne savait rien sur sa lignée et ne serait pas quoi répondre en cas de question. Par contre, concernant le symbole de sa nuque... elle ne perdait rien à lui demander, n'est-ce pas ? Il pouvait sûrement l'aider, chercher dans ses tonnes de livres et de parchemins s'il y avait quelque chose sur cette marque noire. Ce truc devenait beaucoup trop envahissant pour être ignoré.

L'homme se leva, et par réflexe, la bassiste l'attrapa par la manche pour l'empêcher de partir tout de suite. Si elle n'était pas certaine que ce soit une bonne idée, sur le moment, elle n'avait aucune autre option ni aucune personne compétente vers qui se tourner.

– Monsieur Tainaka, j'ai... j'aurais une question. Depuis quelques temps, j'ai une marque bizarre sur la nuque, et... elle me fait mal parfois...

L'homme haussa un sourcils, manifestement confus.

– Puis-je voir ?

Mio le relâcha, puis après une seconde d'hésitation, se tourna en attrapant ses cheveux noirs. Elle les rassembla pour découvrir sa nuque, légèrement stressée. Il était littéralement la première personne à qui elle montrait ça. Monsieur Tainaka se pencha, plissant les yeux. Il examina le symbole pendant de longues secondes, émettant des « hmm » alors qu'il réfléchissait. Finalement, il se redressa et réajusta ses lunettes d'un geste lent.

– Désolé, ça ne me dit rien dans l'immédiat. Si tu veux, je peux prendre une photo pour me renseigner. C'est la première fois que je vois une chose pareille.

La bassiste le laissa dégainer son téléphone portable et prendre un cliché de sa nuque. L'homme regarda la photographie encore un moment, avant de ranger l'appareil. Le souffle tremblotant qu'il exhala avant de parler démontrait que Mio n'était pas la seule à ne s'être pas assez couverte avant de sortir.

– Bien, je te dirais si je trouve quelque chose. Je ferais mieux de rentrer avant de prendre froid... et toi aussi, Mio.

La dénommée remit ses cheveux en place et hocha la tête. Ce qui était fait était fait... elle espérait vraiment qu'il puisse trouver un document ou n'importe quelle information sur cette marque. Bien que cela l'angoissait, car ce symbole était là pour... endiguer les instincts cannibales de son porteur, selon ce qu'elle avait pu observer et surtout, ressentir. Qui sait ce que le père de Ritsu allait bien pouvoir découvrir s'il se penchait la-dessus... mais Mio avait besoin de savoir. De savoir si elle était un espèce de monstre ou juste un yokai porteur d'un sortilège ou une malédiction.

– Merci Monsieur Tainaka, soupira t-elle. Je vais rentrer...

Après un dernier regard vers le kitsune qui s'était enroulé sur lui-même et semblait dormir, ils marchèrent tout deux sur le chemin jusqu'à la sortie.

– Et Mio, si tu vois un Onryo, ignore-le. S'il se rend compte que tu le vois, il attaquera, l'informa l'adulte.

Mio le remercia et prit congé, se répétant cette information dans son esprit pour bien l'imprimer. Si seulement elle avait su ça avant, cela lui aurait épargné bien des douleurs. Se mettant rapidement en route vers sa maison, marchant du plus vite qu'elle pouvait, autant pour rentrer avant son père que pour ne pas laisser le froid frigorifier ses muscles.

Le bilan de cette journée ? Du bon et du mauvais. Déjà, sa prochaine rencontre avec Ritsu allait être... passablement gênante. La bassiste regrettait les paroles et surtout l'attitude qu'elle avait eu plus tôt envers son amie qui ne faisait que s'inquiéter et essayer de comprendre. Cela lui pinçait le cœur d'imaginer la batteuse perdue et pensant que son amie d'enfance voulait l'éviter, la tenir à l'écart ou pire... la supprimer de sa vie. Non, Ritsu n'était pas du genre à penser cela... n'est-ce pas ? La dernière chose que souhaitait Mio, c'était que sa meilleure amie s'éloigne d'elle. Mais autant dire qu'elle ne faisait pas grand chose pour éviter ça, en ce moment ! Mais que dire ? Comment lui expliquer tous les ennuis que lui provoquait ses compagnons yokai sans passer pour une dérangée mentale ? Hors de question que Ritsu pense qu'elle se réfugiait dans des histoires pour fuir la mort de sa mère ou quoi que ce soit. La situation était dans une impasse, et la bassiste n'arrivait pas à voir un moyen de débloquer ça... si seulement elle pouvait juste aller manger une glace avec elle en se plaignant des cours et de l'haleine du prof de mathématique.

Était-il réellement exclu que Ritsu accepte l'existence des esprits ? Après tout, elle avait baigné dans ces histoires durant son enfance, ayant un père travaillant au temple et passant beaucoup de temps avec lui à ranger la bibliothèque... et surtout un père « exorciste » ! Qui n'avait pas apprit à sa fille l'existence des esprits. Mais qui avait apparemment l'habitude de soigner ou s'occuper de yokai. Il avait bien aidé ce kitsune. Et il allait aussi l'aider elle... la jeune fille expira un long souffle froid pour diminuer la pression de sa poitrine. S'il y avait un dieu des yokai, quelque part dans ce monde, alors faites qu'elle n'ai pas ouvert une boite de pandore en révélant le symbole noir à un humain capable de, avec un simple ordre, faire fuir un nekomata aussi sûr de lui que l'était Soren.


[je mettrais cette fic à jour dans les semaines qui suivent, je compte bien la terminer aussi.]

Note pour la compréhension (et la culture générale, ça fait pas de mal) : le syndrome chuunibyou est un terme familier et plutôt moqueur au Japon, qui décrit un adolescent qui pense avoir des pouvoirs spéciaux que personne d'autre n'a. Certains deviendraient même désagréable, arrogant et méprisant envers leurs camarades. (c'est juste une définition rapide je vous laisser checker si ça vous intéresse)

D'ailleurs, les noms « Renaldo moon » et « Ryutaro » font chacun référence à un film d'animation japonais. Le premier peut être trouvé facilement sur google, beaucoup moins pour le deuxième. Bon courage pour deviner haha]