Chapitre 9

.: Think About You :.


Le premier week-end de décembre. Les flocons légers ballottés par les souffles de vent couvraient doucement la ville d'une fine couche blanche. Les vacances de noël approchaient, et de façon générale, les rues se paraient de l'ambiance festive de l'hiver, des illuminations ornaient les lampadaires et les balcons, les magasins aménageaient leur plus belle vitrine pour attirer la fièvre acheteuse. Même le lycée semblait flotter dans cette atmosphère euphorique particulière, les élèves parlaient avec enthousiasme de leurs projets pour les prochaines vacances, de qui ils allaient inviter pour la veille de noël. Contrairement à la tradition occidentale, noël au japon était avant tout une fête avec ses amis, mais aussi, au réveillon, d'inviter l'élu de son cœur à un dîner romantique. Trois semaines avant la dite date, les esprits s'échauffaient. Ou plutôt, presque tous, car ces derniers jours, c'était plutôt un froid aussi glacial que la brise extérieur qui s'était installé entre Mio et Ritsu. Comme aucune d'entre elle n'avait tenté de faire un pas pour dégeler la situation, leurs interactions se limitaient à des silences et des conversations hésitantes lorsqu'elles étaient avec leurs amies.

C'était en partie pour cette raison que la salle de club était tranquille, loin de l'effervescence des autres classes. Ritsu était assise à la batterie, tapotant distraitement les cymbales avec légèreté. Yui et Tsumugi étaient toutes deux posées par terre, devant le petit canapé bleu, discutant autour d'un tas de feuilles étalées sur le sol, à savoir les partitions et les textes des chansons déjà écrites. Mio de son côté, installée sur le canapé, grattait les cordes de sa basse avec de petites mélodies simples, tout en faisant de son mieux pour ignorer l'énorme crâne de gashadokuro qui dépassait du plafond. Le squelette géant avait passé sa tête à travers et observait le groupe. Enfin, Mio n'était pas certaine qu'il puisse observer quoi que ce soit avec ses orbites complètements vides, mais il semblait être intéressé par les bruits discrets et aléatoires des instruments.

– C'est dommage que tu n'aies pas écrit de nouvelle chanson Mio, lança Tsumugi au milieu de la conversation.

L'interpellée, qui n'avait pas suivi grand chose, se redressa légèrement sur le canapé et détourna son attention du gashadokuro pour se recentrer sur ses amies.

– Désolée, j'avais d'autres choses à penser... mais si l'une d'entre vous à une idée...

– Justement ! J'ai commencé ! s'exclama Yui en lui tendant une feuille de papier griffonnée.

– Oh, c'est...

Les yeux de la bassiste parcoururent rapidement la partition, et notèrent immédiatement des problèmes de rythme, d'accords, et tout un tas de choses qui n'allaient pas. Dans son esprit, la mélodie se jouait, et c'était... elle essaya de trouver un adjectif pas trop froissant.

– … original.

Mio posa sa basse, et attrapa un crayon à papier qui traînait sur le canapé, avant de gribouiller.

– Il faudrait faire quelques réarrangements ici... et ici... et là... et trouver des paroles, parce que répéter « la la la » durant les deux tiers de la chanson, c'est un peu... répétitif.

– T'es sûre que tu voudrais pas le faire, Mio ? T'es plus douée que moi pour ça, continua Yui.

La jeune fille fixa le papier. Oui, ça ne devrait pas être trop compliqué de rendre ceci écoutable tout en gardant la base. Étrangement, alors que la jeune yokai perdait peu à peu tout intérêt pour les études, l'idée de plancher sur la construction d'une chanson la motivait. Peut-être qu'en faisant cet effort, elle aurait au moins quelque chose à se raccrocher dans ce monde humain. Quand était-ce la dernière fois qu'elle avait joué de la basse ou de la guitare avec sérieux ?

La sonnerie du lycée retentit, annonçant la prochaine fermeture du bâtiment aux élèves. C'était l'heure de la fin de heures de club.

– Je vais voir ce que je peux faire, accepta Mio en se levant. On se voit lundi.

Elle rangea sa basse alors que les autres jeunes filles rassemblèrent leurs papiers.

– On va faire un tour en ville demain, pour voir les boutiques. Tu ne veux pas venir ? proposa Tsumugi.

– Désolée, j'ai un truc important à faire ce week-end. À plus !

La bassiste attrapa son sac, contente de se soustraire au regard du squelette géant, et fila sans même dire au-revoir à Ritsu, qui s'extirpait mollement de son siège de batterie. C'était la fin de l'après-midi, la majorité des élèves était déjà en train de quitter le lycée après avoir terminé leur activité de club. Mio était bien pressée de rentrer chez elle, le lycée était devenu synonyme d'un ennui profond maintenant que l'ambiance s'était dégradée avec sa meilleure amie. Mio n'avait en réalité absolument rien d'important à faire ce week-end, mais ne se sentait pas la force de sortir toute l'après-midi par ce froid. Quoique, si Monsieur Tainaka ne l'avait pas contactée d'ici là, elle envisagerait d'aller le voir pour lui demander s'il avait trouvé quelque chose sur la marque noire. Cela faisait bientôt une semaine, et aucune nouvelle. Bien sûr elle se doutait qu'il avait son travail à faire, alors elle n'avait pas osé l'importuner pendant ses heures de boulot.

À l'extérieur, la cour était couverte de neige malgré le nombreux passage des élèves quittant le bâtiment. Le ciel était d'un gris maussade habituel. En passant le portail du lycée, Mio repéra la mère de Ritsu, adossée contre sa voiture, garée à côté du trottoir. Elle était encore en uniforme d'inspecteur de police, ses cheveux bruns attachés en queue de cheval, et semblait s'impatienter. En la voyant, une question passa dans l'esprit de la jeune fille, est-ce qu'elle était au courant pour les yokai ? Qu'elle était mariée à un exorciste ? Curieuse, l'adolescente s'approcha de l'adulte, qui attendait les bras croisés et l'air renfrogné, n'appréciant sans doute pas de devoir attendre sa fille en poireautant dans le froid.

– Bonjour Madame Tainaka.

– Oh, Mio. Ritsu est encore en train de traîner ? se plaignit la dénommée.

– Oui, et... hum...

La bassiste hésita, ne sachant comment aborder le sujet. Détectant immédiatement la perplexité de l'adolescente, l'inspecteur décroisa les bras, détendant ses traits.

– Tu voulais me dire quelque chose ? avisa t-elle d'un ton plus avenant.

– En fait je me demandais si votre mari vous a déjà parlé des... de ses sujets de recherche ?

Mio se savait pas trop à quoi s'attendre en posant cette question, mais ne dû pas attendre longtemps pour avoir sa réponse. L'adulte coupa court à toute incertitude en levant les yeux au ciel, soupirant.

– Hhh, tu veux parler des yokai et toutes ces histoires ? Je ne peux pas les voir, si c'est ta question.

La bassiste en resta stupéfaite. Donc non seulement elle savait pour l'existence des esprits, mais aussi que Mio pouvait les voir tout comme son mari. Donc c'était possible que des gens ne pouvant les voir acceptent leur existence ! Que même une policière puisse croire à ce genre de chose ! Comment son mari s'y était prit ? Lui avait-il montré quelque chose ?

– Mais... alors vous êtes au courant ! Comment est-ce qu'il a fait pour vous convaincre sans passer pour un fou ? questionna directement Mio.

– Je l'ai pris pour un fou, au début. Et puis... disons que j'ai vécu quelques expériences qui m'ont aidée à garder l'esprit ouvert.

« Des expériences » ? De quoi parlait-elle ? Cette façon de parler évasive était véritablement frustrante. Pourquoi est-ce que les adultes ne se décidaient jamais à expliciter les choses ?

– Pourquoi me demandes-tu ça ? interrogea l'inspecteur.

Mio n'eus pas le temps d'ouvrir la bouche que Madame Tainaka devina déjà sa réponse.

– Tu sais, j'apprécierais que tu laisses Ritsu en dehors de ça. Son père et moi, on se connaît depuis le lycée, et à cette époque... ça lui a posé pas mal de problèmes. En particulier avec les Onryo. Je pense que tu peux le comprendre...

L'adolescente ne pouvait pas dire le contraire, et hocha sombrement la tête. Mais tout de même... évidemment elle n'allait pas contester les décisions des parents de Ritsu concernant l'éducation de leur fille, mais elle ne pouvait s'empêcher de trouver cela... dangereux ? Et si jamais Ritsu se mettait à les voir, d'un coup, comme ça ? Bonjour l'angoisse. Surtout que ce n'était pas totalement inconcevable vu les antécédents de son père.

Coupant la discussion, la concernée arriva en courant.

– M'man ! Je suis... là...

Ritsu ralenti et s'immobilisa à côté de la voiture, l'air légèrement décontenancé.

– Ce n'est pas trop tôt. Tu pourrais éviter de me faire attendre à chaque fois, maugréa l'adulte. Mio, tu veux qu'on te dépose chez toi ?

– Non merci, je vais prendre le bus. Au revoir Madame Tainaka, trancha la jeune fille sans une seconde d'hésitation.

La batteuse de son côté ne décrocha pas un mot, regardant sans protester son amie faire volt-face et partir. Cette situation était véritablement pesante... c'était pourtant juste parti d'une altercation, et à cause de l'inaction, tout avait empiré. Ritsu avait beaucoup de mal à supporter tout ça, les disputes entre elles arrivaient parfois mais jamais elles ne restaient aussi longtemps fâchées. Au lycée impossible de trouver un moment pour avoir une conversation sérieuse, il y avait toujours du monde et quelque chose d'autre à faire. Et si la batteuse avait bien essayé d'appeler son amie sur son portable, un soir, cette dernière n'avait pas répondu. La jeune fille lâcha un soupir rempli de frustration.

– J'ai l'impression que vous vous êtes disputées, vous deux, avisa sa mère.

Ritsu marmonna un « oui », avant d'ouvrir la portière de la voiture et grimper du côté passager. L'inspecteur fit de même du côté conducteur, et démarra.

– Alors, raconte-moi, qu'est-ce qui s'est passé ?

La jeune fille croisa les bras et se renfrogna.

– Je ne sais pas, je voulais juste savoir pourquoi elle était aussi... bizarre. Et puis elle a commencé à me parler d'esprits sans raison, alors ça m'a... un peu agacée.

Madame Tainaka ne quitta une seconde la route des yeux pour jeter un œil en direction de sa fille. Cette dernière observait distraitement la rue défiler à travers la fenêtre.

– Ritsu, Mio a perdu sa mère il y a quatre mois. Même si elle semblait aller mieux, ce n'est pas une épreuve dont on se remet du jour au lendemain. Tu devrais lui laisser du temps. Et tu sais, même s'il s'agit de ta meilleure amie, il y a peut-être des choses qu'elle ne souhaite pas partager avec toi.

– Sa mère..., répéta la jeune fille.

Elle eut une très étrange impression lorsqu'elle y repensa. Exactement ce même sentiment de confusion frustrante lorsqu'on sait qu'on a oublié quelque chose, mais impossible de se rappeler quoi exactement. Évidemment, comment avait-elle pu croire que tout irait bien si peu de temps après... ça. Comment était-ce arrivé, déjà ? Ah oui, la maladie. Elle n'avait pas oublié, c'était autre chose. Peut-être avait-elle... minimisé ? Non, ce n'était pas cela non plus. Ritsu n'arrivait pas à mettre le doigt sur le sentiment qu'elle avait. On aurait dit que son cerveau avait décidé tout seul de mettre tout ce qui s'y rapportait dans une case « choses à penser plus tard ». Tout cela était surprenamment flou et confus. Comment est-ce que les souvenirs de la mère de sa meilleure amies, qu'elle avait connue plusieurs années, pouvaient être aussi... atténués ?

– Quoi qu'il en soit, je ne sais pas ce qu'il sait passé, mais tu devrais au moins t'excuser, rajouta l'adulte.

La jeune fille hocha pensivement la tête. Maintenant qu'elle y réfléchissait, et que sa mère l'avait souligné, c'est vrai que la batteuse trouvait qu'elle avait peut-être exagéré un peu vite. Dans les faits, il était normal que Mio soit perturbée... mais Ritsu s'inquiétait surtout de ce soudain intérêt pour les esprits, et au fait que son amie avait eu l'air complètement sérieuse en soutenant leur existence. Lui rappeler le contraire n'avait pas été concluant, mais l'encourager dedans n'était sûrement pas la bonne solution.


Mio rentra directement chez elle... et elle aurait littéralement tracé jusqu'à sa maison si l'un de ses camarade ne s'était pas invité à son bras. En hiver, les yuki-onna, ou femmes de la neige, envahissaient les parcs et parfois les rues, et visiblement l'une d'entre elle avait décidé de se promener a son bras. Le yokai avait l'apparence d'une magnifique femme, habillée d'un kimono entièrement blanc. Sa peau était blanche également, les seules couleurs étant ses cheveux noirs coiffés en chignon et ses lèvres bleues. La jeune fille n'était pas dérangée par cette apparence, uniquement par le fait que ce yokai la tenait par le bras comme s'il se baladait aux côtés de son bien-aimé. Et qu'il marchait particulièrement lentement. Bien que Mio était pressée de rentrer pour se soustraire au froid transperçant, elle n'osait pas virer la yuki-onna de son bras. Elle le pourrait facilement, la prise n'étant qu'à peine serrée, mais elle ne s'y hasarderait pas. Oh elle se doutait que la femme de la neige n'allait pas l'attaquer ou se vexer si sa compagne de promenade se désistait, mais... peut-être n'était-ce pas si dérangeant, tout compte fait.

La jeune yokai adapta son allure à celle de la yuki-onna, avançant tranquillement sur le trottoir couvert d'une mélasse de neige fondue brunie par les nombreux passages. Les voitures avançaient à une vitesse mesurée, plus que d'habitude, et certains passants s'attardaient devant les vitrines illuminées des magasins. Mio aurait préféré rentrer rapidement pour échapper à cette ambiance, n'étant pas d'humeur à en profiter. Mais finalement, prendre un peu de temps était plutôt... reposant ? Toute la semaine de cours avait été compliquée, comme souvent elle arrivait de moins en moins à suivre en cours, et elle devait se forcer pour avaler de la nourriture. Nourriture qui ne calmait absolument pas sa faim. Le ventre toujours aussi vide, la jeune yokai jeta un coup d'œil à la yuki-onna qui l'accompagnait. Avait-elle également cette... cette chair appétissante et sucrée que Mio avait senti chez le kitsune blessé ?

Non. Il ne fallait pas y penser. La jeune fille secoua la tête, expirant un souffle chaud qui se transforma immédiatement en vapeur au contact de la basse température extérieure. Demain, ça allait être le week-end. Le premier week-end de décembre. D'habitude, elle sortait en ville avec Ritsu tout l'après-midi, à explorer les grandes surfaces et les boutiques pour repérer les bonnes affaires et trouver des idées de cadeau. Mais cette fois... Mio n'était pas certaine que ça se passe comme ça. Si seulement elle pouvait se promener au bras de son amie... exactement comme maintenant avec ce yokai. L'adolescente sourit distraitement en y songeant.

Es-tu lié ?

Une voix fantomatique la fit soudainement frissonner. Il lui fallut quelques secondes pour comprendre que cela venait de la yuki-onna qui lui tenait le bras. Mio tourna légèrement la tête, la femme de la neige l'a fixait de ses yeux entièrement blancs.

Es-tu gardien ?

La jeune fille ne répondit pas. Qu'est-ce que ça voulait dire, de toute façon ? Les yokai qui n'étaient pas des obake et qui faisaient l'effort de parler étaient déjà rares, et encore plus ceux qui prenaient la peine de s'adresser dans sa langue. Alors s'il fallait en plus qu'ils fassent des phrases incompréhensibles... Mio se détourna sans répondre.

La yuki-onna ne lui lâcha pas le bras et marcha avec elle jusqu'à sa maison. Puis les deux yokai se saluèrent mutuellement en se penchant légèrement en avant, et se séparèrent. La jeune fille fut bien contente de retrouver la chaleur de son chez-soi, seule. Qu'est-ce que la femme de la neige avait voulu dire avec cette histoire de gardien ? Ça pouvait dire n'importe quoi. Si ça se trouvait, elle n'avait pas spécialement voulu dire quelque chose. L'adolescente soupira alors qu'elle retirait sa veste et son bonnet. Elle avait déjà beaucoup de choses à l'esprit, nul besoin de rajouter le déchiffrage d'un yokai en plus de cela !

La première chose que Mio remarqua fut le post-it posé en évidence sur la table de la cuisine. Un mot de son père « Parti faire les courses ». La seconde chose fut les restes d'un casse-croûte, de la vaisselle sale oublié sur le buffet... ainsi qu'un verre vide trônant à côté d'une bouteille de saké à moitié pleine. La jeune fille se mordit les lèvres. C'était rare que son père rentre avant elle, et... il n'avait tout de même pas prit la voiture après avoir bu... ? Mio attrapa son téléphone portable, et composa le numéro de son père. La sonnerie retentit tout près d'elle, dans la poche du manteau brun négligemment jeté sur le dos du canapé. D'accord, non seulement il était sorti sans manteau, mais aussi sans son portable. Mais à quoi est-ce qu'il pensait ?

Inquiète, la jeune fille se mit à ranger histoire d'éviter de commencer à stresser. D'une façon générale, la cuisine était en bazar maintenant qu'elle y regardait mieux. De la vaisselle traînait un peu partout, des boîtes en cartons de plats tout préparés gisaient à côté de l'évier, des tâches et miettes indéfinies souillaient la table et le sol. Quand est-ce qu'ils en étaient arrivés à ce point là ?

Le téléphone fixe se mit à résonner, coupant Mio dans sa contemplation consternée de l'état de la maison.

– Allô... maugréa t-elle en décrochant.

– Bonjour, c'est l'entreprise AGS, à propos du déménagement. Est-ce que Monsieur Akiyama est là ? grésilla une voix masculine au téléphone.

– Le déménagement ? répéta la jeune fille.

Un instant de silence au bout du fil.

– Euh non, il n'est pas là. Je peux prendre un message ? continua rapidement Mio pour éviter un blanc.

– Demandez lui de me rappeler rapidement, merci.

Sans un au-revoir, l'interlocuteur raccrocha directement. Ce n'était pas comme ça qu'ils allaient conserver leurs clients, en tout cas. C'était ce qu'aurait pensé la jeune fille en se faisant quasiment raccrocher au nez, mais la nouvelle l'a stupéfia sur place, le combiné toujours à l'oreille émettant les « tut-tut » habituels. Un déménagement ? Quoi ? Comment ? Quand ? Ici ? Ça ne pouvait pas être une erreur, l'homme au bout du fil avait leur nom de famille. Mio finit enfin par reposer l'appareil, et s'assit, ou plutôt, se laissa tomber sur le canapé. Qu'est-ce que c'était que cette histoire ? Ils allaient déménager ? Pourquoi son père ne lui avait rien dit avant de contacter une entreprise ? Hors de question qu'elle quitte cette maison, c'est là qu'elle avait passé toute son enfance, c'est là que résidait la plupart de ses souvenirs avec sa mère. La jeune fille se prit le visage entre les mains, les coudes posés ses genoux, ce qui l'énervait le plus, c'était d'apprendre ce déménagement au téléphone plutôt que de la bouche de son père. Mais à quoi est-ce qu'il pensait ? Pouvoir lui cacher jusqu'au moment de faire les cartons ? Et où est-ce qu'il voulait partir ? Peut-être que vendre cette maison, elle pouvait l'endurer. Mais et s'il fallait partir de la ville ? Non, ce n'était juste pas possible. Un fourmillement de questions et de scénarios se mélangèrent dans sa tête, mais ce qui la touchait le plus, c'était le fait de l'apprendre comme ça. Son père n'avait même pas prit la peine de prévenir sa fille avant de prendre des mesures.


Le soleil avait grandement décliné lorsque la porte d'entrée claqua. La soirée avait commencé depuis un moment, dehors le ciel n'était pas encore totalement noir, mais l'éclairage public s'était allumé.

– Je suis rentré ! s'exclama l'adulte. Woa, tu as... tout rangé ?

Mio ne le salua pas. Avec tout ça, elle n'avait complètement oublié de retirer son uniforme scolaire, le balais encore dans ses mains alors qu'elle venait de nettoyer la cuisine et tout le sol du salon. Elle l'observa poser un carton de pizza sur la petite table, et n'eut même pas besoin de s'approcher de lui pour remarquer l'odeur d'alcool qui accompagnait son père. Que faire ? Ou plutôt, par quoi commencer ? Cette histoire de déménagement qu'il lui avait caché ? Lui faire la morale sur sa consommation d'alcool qui devenait inquiétante ? Et qu'en plus il avait conduit après avoir bu ? Le fait qu'il était « parti faire les courses » pendant plus de trois heures et en revenant avec uniquement une pizza ? Depuis quand les rôles étaient inversés ?

La jeune fille rangea le balais alors que son père s'installait sur le canapé et allumait la télévision. Est-ce qu'elle avait vraiment le courage de se lancer dans une longue conversation ? Il semblait étrangement enjoué, ce soir. Alors pour lui tout était parfaitement normal ? Rien n'allait de travers ? Silencieusement, Mio s'assit par terre à côté de la table basse, la tête appuyée sur l'une de ses mains.

– Tu ne veux pas manger ? demanda son père en remarquant son désintéressement.

Elle regarda la pizza. Comme d'habitude, alors que son corps était affamé, cette nourriture ne lui faisait absolument pas envie.

– Je n'ai pas très faim..., marmonna t-elle.

L'adulte n'insista pas. Mio délibéra en silence, et finalement se décida à aborder le sujet elle-même, puisque lui n'en avait pas l'intention.

– Papa, on n'a téléphoné à propos du déménagement, aujourd'hui. Il faudrait que tu les rappelle, dit-elle calmement.

L'adulte émit simplement un « hun-hun » en mâchant une part de pizza, les yeux rivés sur l'écran de la télévision. Sérieusement ? C'était tout ce qui ça lui inspirait comme réaction ? Heureusement, après quelques secondes de blanc, son père réalisa enfin le sujet soulevé par sa fille.

– Oh, euh... je n'ai pas pris le temps de t'en parler. Je suis vraiment désolé... tu vois, vu que je suis seul, c'est trop difficile de garder la maison. Mais ne t'inquiète pas, on ne quitte pas la ville, on va simplement prendre un appartement dans un quartier moins cher.

La jeune yokai s'en était douté. Une conséquence très concrète de la disparition de sa mère. La seule chose rassurante étant qu'elle n'avait donc pas à quitter la ville ni son lycée. Tout changeait si vite... Mio ne voulait pas partir d'ici. Mais que pouvait-elle y faire ? Elle n'allait pas commencer à faire une crise sur ça, il fallait rester mature... alors elle ravala sa peine.

– Pourquoi est-ce que tu ne me l'a pas dit plus tôt ? Si elle était encore là, maman n'aurais jamais approuvé que tu gardes ça secret, demanda t-elle d'une voix faible.

C'était tout ce qu'elle voulait savoir. La communication entre son père et elle s'était grandement dégradé ces derniers temps, elle n'y était pas totalement étrangère, songeait-elle. Mais comme toute réponse, l'adulte s'arrêta de manger, levant les yeux, visiblement plongé dans ses pensées.

– Ta mère ?

On aurait dit qu'il essayait de se rappeler quelque chose. Qu'est-ce qui lui arrivait ? L'alcool lui était monté à ce point à la tête ? Si jusqu'ici Mio avait gardé son calme, cette fois le regard confus de son père était la goutte de trop. Elle se leva subitement, la gorge serrée.

– Oui, ma mère, ta femme, tu es ivre au point de l'avoir oubliée ou quoi ? lança t-elle d'un ton provoquant.

– Je ne suis pas ivre, Mio ! renauda son père en réponse.

Jugeant rapidement qu'il était inutile de continuer cette conversation, et qu'elle n'avait aucune envie de subir une dispute de plus avec un autre de ses proches, l'adolescente quitta prestement le salon, ignorant l'appel de l'adulte lui ordonnant d'attendre, et grimpa les escaliers deux à deux.

Mais au lieu d'aller dans sa chambre, elle se stoppa dans le bureau. La pièce croulait sous les dossiers, les livres et du matériel informatique divers, aussi loin que la jeune fille se souvenait, cela avait toujours été comme ça. Ce qui avait changé en revanche, et qui l'a surpris, fut l'absence des cadres photographies normalement posés sur les meubles. Elle s'était arrêtée dans cette pièce justement pour les récupérer, mais ils n'étaient plus là. Mio alla ouvrir le grand placard. En-dessous des étagères chargées de documents et de classeurs, un tas de vieux cartons gisaient sur le sol. En les ouvrant, elle découvrit ce qu'elle cherchait, à savoir la plupart des affaires de sa mère. Ainsi qu'une grande quantité de photographies, la plupart tenues ensembles par un élastique. En faire un album avait toujours été remis au lendemain, alors les images étaient toutes laissées tel quel.

La jeune fille les emporta dans sa chambre. Elle détestait le fait que son père ait tout stocké ainsi dans un placard, comme s'il voulait tout oublier. C'était sans doute difficile de voir des photographies d'un être cher décédé, mais de là à enfermer toute son existence dans des cartons ? Assise sur son lit, elle feuilleta les images. La plupart étaient des photographies de famille, en vacances, ou juste des instants de vie. Sur l'une, qui semblait assez ancienne, sa mère était jeune, sur une plage. On voyait clairement la marque noire, au milieu de son dos, exactement la même forme qui ornait à présent la nuque de sa fille. Cette dernière ne comprenait pas pourquoi elle avait toujours soutenu qu'il s'agissait d'un simple tatouage. Pourquoi n'avoir pas prévenu sa fille à ce propos ? Ne pas lui avoir dit ce qui l'attendait ? Ignorait-elle que ça allait se transmettre ? Est-ce qu'elle vivait avec cette même faim ?

Son cœur se serra lorsqu'elle tomba sur une photographie de sa mère à l'hôpital. Elle souriait faiblement, assise sur ce lit blanc, la perfusion à son bras. Ça avait commencé doucement, au début. Elle était souvent fatiguée, elle s'endormait sur le canapé ou même à son bureau. Et puis tout est allé si vite. En deux mois. Les médecins ne surent pas dire quelle maladie la rongeait, et malgré tout les tests, les diagnostiques, les tentatives de traitements, rien n'y faisait, sa mère était juste en train de... dépérir sous leurs yeux, sans qu'ils puissent y faire quoi que ce soit. Jusqu'à cette nuit, à la mi-août. Elle a choisit une belle nuit d'été pour s'éteindre, comme si elle avait simplement abandonné, comme si elle avait décidé que l'heure était venue, elle s'était endormie et ne s'était plus jamais réveillée.

La jeune yokai descendit du lit, bougeant pour éviter que son esprit n'aille ruminer trop de souvenirs, y penser trop longtemps était douloureux. Elle alla ouvrir sa fenêtre, laissant l'air glacial s'engouffrer dans la chambre, et jeta quelques coups d'œil dehors. Aucune trace de Soren. Le nekomata ne s'était plus montré depuis qu'il avait rencontré l'exorciste... elle n'imaginait pas le gros chat avoir prit peur, est-ce qu'il avait été vexé ou quelque chose ? Mio ne put s'empêcher d'être déçue de son absence. Simplement parler avec quelqu'un l'aurait bien aidée à s'apaiser. Elle referma bien vite la fenêtre avant que la température ne chute, puis vida son sac de cours. Mince, elle avait oublié de prendre la feuille sur laquelle Yui avait griffonné sa chanson, mais qu'à cela ne tienne, tout était encore frais dans la mémoire de la musicienne. Mio s'assit à son bureau et ouvrit l'ordinateur portable, un souffle de nostalgie envahissant sa poitrine alors qu'elle s'apprêtait à coucher les notes sur l'écran dans son logiciel habituel. Elle avait besoin de concentrer son esprit sur autre chose que tous les problèmes et les questions sans réponses qui ne servait à rien d'autre que générer du stress, en particulier sur son intention de se rendre au temple le lendemain pour savoir s'il y avait du nouveau. Rien que penser à cet endroit faisait naître un sentiment de crainte, exactement le même lorsqu'elle avait un oral, l'envie de partir en courant tout en sachant être obligé de s'y coller.


[merci à ceux qui prennent la peine de review

pour info sur les films d'animation auxquels les noms font référence : "Renaldo moon" est le vrai nom de Muta dans Le Royaume des chats, et "Ryutaro" est le nom du renard dans Pompoko]