Chapitre 10

.: Bad Obsession :.


C'était impossible. Juste impossible. Ça devenait de plus en plus insupportable. Quand il y avait cours au lycée, quand elle avait des devoirs à faire, ou n'importe quoi pour s'occuper l'esprit, elle arrivait à y faire face. Mais là, c'était trop dur. Elle n'avait pas juste faim, en cette fin après-midi tout son corps criait famine. Ça n'avait rien à avoir avec un creux, ou une petite fringale, non seulement son estomac était désespéramment vide, mais le moindre de ses muscles refusait de fournir même le plus petit effort. Ce samedi, Mio se s'était pas levée avant le début de l'après-midi, elle n'avait absolument pas dormi jusqu'à cette heure, mais était simplement restée roulée sous sa couverture, attendant que le temps passe et essayant de trouver le courage de sortir. Rien que s'asseoir sur le lit. Rien que s'habiller et descendre les escaliers. Tous ces gestes, d'habitude si faciles qu'elle les faisaient sans y penser, étaient devenus une torture. Elle ressentait tout l'épuisement de son corps dans le moindre mouvement, se lever ou marcher lui donnait des vertiges, son cerveau était complètement éteint et sur pilote automatique.

Pourtant, elle était là, dehors. Dans le froid. Elle était sortie si tard que le soleil commençait déjà à décliner. Mio était assise sur un banc, dans un grand parc à quelques rues du temple. Le bois humide sur lequel elle se trouvait lui mouillait le jean, et son sweat mauve ne la protégeait pas de l'air glacial, les seuls vêtements chauds qu'elle avait prit étant des gants et une écharpe noire. Autour, quelques enfants jouaient dans la neige sous la surveillance de leurs parents pressés de rentrer au chaud, des passants promenaient leurs chiens, un employé de la ville ramassait des détritus au sol à l'aide d'une pince. Tout respirait la fin d'une après-midi d'hiver.

Mio regardait les takoyaki qu'elle avait, par dépit, acheté plus tôt. Il n'y avait vraiment aucun moyen que cette nourriture l'aide à se sentir mieux ? Quand bien même elle n'avait aucune envie de la manger, la jeune fille se força à en mâcher un. C'était horrible. Ça n'avait aucun goût, c'était pâteux et gluant à la fois. Elle avait envie de tout recracher, mais se força à garder les lèvres fermés. Puis à avaler. Quand bien même elle tenta de garder un air neutre, son dégoût devait se lire sur son visage. Mais il le fallait ! Elle avait bien survécu jusqu'ici en se nourrissant de ce que produisait les humains !

– Hé, hé, je peux en avoir ?

Une voix enfantine s'adressa à elle. Mais en relevant la tête, Mio ne vit qu'un petit chien brun agitant la queue. Ah. Un inugami. Il avait l'air très intéressé par les takoyaki tièdes qui restant dans la barquette en carton.

– … d'accord, tiens..., marmonna t-elle.

L'adolescente se pencha pour donner le rester à l'autre yokai, ce qui, visiblement, le réjouit, vu comment il agitait la queue.

– Moi aussi j'aimerais pouvoir me déguiser en humain aussi bien ! J'irais acheter ça tous les jours si je pouvais.

La jeune fille l'observa engloutir le reste des boulettes de pieuvre comme s'il était affamé. Ce n'était pas la première fois qu'elle voyait un yokai avaler de la nourriture tout en ayant l'air d'aimer, alors pourquoi pour elle, c'était impossible ?

– Pourquoi tous les jours ? Tu n'as pas besoin de ça, si ? questionna t-elle.

– Ben non. Mais c'est tellement bon, répondit-il en se léchant les babines.

– De toute façon, tu peux juste en prendre quand tu veux, non ? Les humains ne le remarqueraient pas.

– Ah non, si commence à voler, après je risque de ne plus pouvoir m'arrêter et de devenir mauvais. Et je ne veux pas faire de mal aux humains qui inventent de si bonnes choses.

Heureusement qu'il y avait de bons obake. Dommage que seuls les yokai maléfiques soient dépeint dans les livres, songea Mio. Elle se pencha pour caresser doucement la tête du petit chien, entre ses oreilles tombantes.

Mais au moment du contact, elle s'arrêta de respirer. Quelque chose venait de hurler en elle. Le cri silencieux d'un affamé devant une assiette de nourriture. Cet inugami. Il devait être comme le kitsune. Il devait être... savoureux. Le souvenir du yokai blessé emplit chaque fibre de son être, la plus infime partie de son esprit ne pensait qu'à cette odeur si appétissante, qu'à la certitude que cette chair sucrée allait diminuer sa faim. Ce chien était si petit. C'était un chiot. Il serait tellement facile de l'attraper, et de... d'y planter mes crocs.

Mio retira doucement sa main. La salive commençait déjà à baigner sa langue en prévision du repas. Non, non, non ! Hors de question de manger qui que soit ! Et sa marque commençait déjà à lui brûler la nuque. Il fallait faire taire ces pensées.

– Ah ! Je suis désolé, j'ai oublié ! s'exclama le chiot. Mais ne t'inquiète pas, je m'appelle Roveran dom, dis Sadaharu.

– Je suis... Mio..., articula t-elle péniblement.

Quelques secondes de silence.

– C'est tout ? ajouta l'inugami

Il lui adressa un regard étrange. Et devant le silence de son interlocutrice, il détala aussi sec. Mio se leva d'un coup du banc, et fit plusieurs pas rapides comme si elle voulait le poursuivre. Mais s'arrêta bien vite.

Stop. Qu'est-ce qu'elle faisait, encore ? On aurait dit un prédateur venant de voir filer sa proie. Inutile. En pleine forme, elle ne pourra pas rattraper un chien fuyant. Alors encore moins dans on état actuel. Mais ce n'était rien ! Elle pourrait toujours... demander à un autre yokai s'il pouvait... lui donner un peu de sang, par exemple ? Juste un peu ? Ce n'était pas grand chose...

Non, à quoi pensait-elle encore. Ça n'allait pas. Ça n'allait clairement pas, et l'adolescente souffla un nuage de vapeur glaciale en serrant ses bras tremblotant contre elle. Il valait mieux rentrer. Rentrer et retourner ce coucher. Elle n'arrivait plus à aligner deux pensées logiques à la suite. Pourquoi est-ce qu'elle était sortie, déjà ? Ah oui. Le temple. Elle voulait aller voir si il y avait du nouveau. Mais ça pouvait attendre, non ? La jeune yokai ne se sentait pas de discuter avec qui que ce soit. Oui. Il valait mieux rentrer.


L'arrêt de bus. Marchant sur le trottoir, la tête basse et les mains dans les poches de son sweat, Mio avançait machinalement, sans rien penser, sans aucune question, seul le souvenir de l'odeur sucrée en tête. Impossible de ne pas y penser, son esprit restait totalement obsédé par ça.

Malheureusement, le souvenir fut coupé par une véritable odeur qui emplissait la rue. La jeune fille plissa le nez. Bon sang mais qu'est-ce qui pouvait sentir aussi mauvais ? Quelqu'un avait laissé pourrir quelque chose dans un coin ? Ou un camion-poubelle avait renversé son chargement ? Un gargouillement étrange se fit entendre alors qu'elle n'était qu'à quelques mètres de l'arrêt de bus. Mio leva la tête, et s'immobilisa sur place.

Elle faisait face à la pire apparition qu'elle n'ait jamais vue. Un monstre. Un Onryo sorti de nulle part. Mais il était immense. Si Mio avait su qu'elle allait tomber sur ça, elle se serait barricadée chez elle. La chose aux formes grotesques était affalée sur l'arrêt de bus, englobant les barres de métal et les vitres sous une masse de chair blanche, flasque, informe. Son ventre bourrelé semblait sur le point d'éclater, il se soulevait lentement à chaque fois que le fantôme râlait. Des gargouillement humides sortaient de sa gorge gonflée, et des trous expectoraient un liquide noirâtre. Ses bras squelettiques pendaient misérablement de chaque côté, terminés par des moignons dégoulinant d'une lymphe nauséabonde.

Et sa tête. Mio se tétanisa, toutes les cellules de son corps hurlèrent à la fois. De son crâne chauve, la mâchoire démise saillait dans un angle impossible, ouverte, ses dents ressemblaient à des crocs barbelés plantés dans une gencive de laquelle bavait un filet de fluide noir et gluant. Sa tête était mollement aplatie contre le toit de l'abri, ses trait faciaux collés dans la crevasse d'un crâne clairement écrasé.

Il tuent ceux qui les voient.

Ignore-le.

La terreur s'empara de tout son être, son cœur s'affola en prévision de la fuite. Mais elle ne bougea pas d'un muscle. Jamais elle n'avait vu un monstre pareil. Les yokai étaient bizarres, étranges, parfois effrayants, mais celui-ci, cet Onryo était... épouvantable et répugnant. Il semblait souffrir. Elle se détourna rapidement de l'horrible déformation de la tête, regardant les humains sous l'abri. Leurs yeux neutres fixant le vide devant eux, ou penchés sur leur téléphone, ignorant tout de la manifestation qui suintait au-dessus d'eux. L'Onryo glissa sa tête en direction vers la jeune fille, pliant un cou visiblement cassé. Ses yeux n'étaient que des orbites noires et pâteuses.

Ignore-le.

Est-ce que si elle faisait volt-face maintenant, il comprendrait qu'elle pouvait le voir ? Mio déglutit et ne releva pas les yeux. Une goutte de sueur glissa lentement le long de sa tempe. Marchant de manière robotique, retenant sa respiration pour ne pas s'étouffer avec l'odeur de viande avariée qui remplissait l'espace, elle prit place sous l'arrêt de bus.

Un craquement humide et mou retentit au-dessus. Elle frissonna, chacune des fibres de son corps priait pour que le monstre n'ait pas remarqué son affolement. L'odeur se fit encore plus infecte. L'Onryo étira un cou démesuré, et vint mettre sa tête juste à côté de celle de Mio. Il s'était rapproché, suintant des morceaux d'organes et des liquides que personne n'est censé voir, des débris d'os et de matière grise ruisselaient de noir dans les trous au centre de son visage, le nez, la bouche, les yeux, ce n'était plus qu'un désordre horrible. Juste à côté de l'oreille de la jeune fille, il articula des accords vocaux gargouillant.

Tu peux me voir ?

IGNORE-LE.

La jeune yokai garda les yeux rivés sur l'autre côté de la route, sur la devanture d'une librairie. Elle lisait et relisait les inscriptions marquées sur la vitrine, faisant absolument tout pour détourner son attention de la chose. L'haleine chaude et malodorante s'écrasait contre sa joue. Tous les tendons de son corps étaient sous pression, l'adrénaline affluait en masse dans ses muscles, prêts à sprinter le plus loin possible de la menace. Mais Mio gardait les pieds cloués au sol. Si elle croisait son regard, si elle montrait un signe de peur ou de malaise, ce serait la confirmation pour l'Onryo. Et son flanc se souvenait de sa dernière rencontre.

Jamais, jamais elle ne fut aussi soulagée de voir un bus arriver. Le véhicule s'arrêta à coté du trottoir avec une lenteur affligeante. Les passagers descendirent avec une lenteur affligeante. La jeune fille se fit violence pour ne pas sauter à l'intérieur, canalisant l'énergie de ses jambes pour attendre que les premiers voyageurs passent les portes. Mais alors qu'elle s'apprêtait à avancer pour se sortir de cette situation, le monstre déploya encore son cou déjà trop grand dans un concert de craquements osseux, venant tenir sa tête juste en face de Mio. Son visage répugnant et désossé à quelques centimètres du sien. L'Onryo ouvrit un trou béant, une gueule dégoulinante de fluides saturés de crocs effilés plantés dans des plis des chairs désordonnés, bavant une huile noirâtre et vomissant une odeur chaude de cadavre en décomposition pestilentielle.

S'en était trop pour la jeune fille, qui devant cette vision d'horreur, recula en étouffant un cri. L'infecte apparition étira les commissures de ce qu'il restait de sa bouche dans un sourire sinistre.

Perdu.

Un vagissement tonitruant résonna. Pour l'adolescente, tout disparu en un seul instant lorsque la panique l'envahie, plus de passants, rien qu'elle et cette horrible chose. L'Onryo s'extrait de l'abri bus en s'aidant de ses moignons avec une vitesse non naturelle et des bruits flasques. Mio entendit sa mâchoire claquer juste à côté d'elle alors qu'elle bondissait sur le trottoir. Elle ne pouvait pas faire face à ce monstre ! N'ayant aucun moyen de défense, la jeune yokai se mit à courir sur le trottoir, le froid brûlait ses poumons à chaque inspiration, son cœur battait contre ses tempes alors que les rugissements du monstre et le choc de son corps mous contre le sol résonnait juste derrière elle.

Le temple ! Il fallait arriver au temple au plus vite ! Les komainu y étaient ! Ils allaient forcément protéger le temple contre ce monstre ! Heureusement qu'il était tout proche, l'adrénaline força ses muscles à puiser dans les maigres réserves pour obéir à l'instinct de survie, et Mio se précipita sur les escaliers de pierre.

À quelques mètres du haut, la neige glissante lui fit rater une marche, et la jeune fille eut le réflexe de se retenir avec ses bras pour éviter de se prendre la pierre en pleine figure. Derrière, l'Onryo avait gravit les escaliers avec facilité malgré son corps boursouflé, et leva l'un de ses moignons, maintenant orné d'une longue et unique griffe à la façon d'une mante religieuse.

Un grognement éraillé éclata. Mio se traîna sur le dos, contre la marche, face au monstre qui l'a surplombait. Elle reconnaissait ce rugissement si particulier ! L'un des lions de pierre apparu en un éclair, se jetant de tout son poids sur le corps flasque de l'Onryo. Les deux adversaire roulèrent jusqu'en bas des marches avec un boucan tel que la jeune yokai se demandait véritablement comme c'était possible de ne pas les entendre. Mais dans la rue, les gens continuaient leur vie.

Ne voulant pas attendre l'issue du combat, la jeune fille se releva difficilement, et gravit les dernières marche avant le torii rouge. Pour se retrouver nez à museau avec le second komainu, qui ne semblait pas content de la voir.

C'était une blague. Cette journée était une blague. Mio ne jurait jamais. Mais là, alors qu'elle faisait volt-face, une insulte qui écorcherait les oreilles trouva son chemin entre ses lèvres. Dévalant les escaliers aussi vite qu'elle put sans glisser sur la neige, la jeune fille couru par réflexe vers le petit chemin dérobé habituel. Par chance, le lion de pierre ne semblait pas vouloir la poursuivre, donc elle stoppa sa course rapidement.

Marchant maladroitement, la jeune yokai s'affala sur le petit banc de l'autel, ignorant la neige qui le recouvrait. S'il ça n'avait été qu'une simple course, une seule petite minute lui aurait suffit pour reprendre son souffle, mais à cause de la panique et de l'état d'épuisement général de son corps, Mio resta un long moment, la tête entre les mains, se remettant lentement de cette horrible expérience.


Bien que le soleil avait disparu derrière l'horizon, le ciel était encore clair. Cependant, la jeune fille savait qu'il ne fallait pas longtemps pour que tout s'assombrisse rapidement. Mio attendit plusieurs minutes après la fin des bruits de combats, afin d'être certaine que l'Onryo avait été tué ou avait prit la fuite assez loin. On était samedi, Monsieur Tainaka n'allait pas rester aussi tard au temple... alors il vaudrait mieux rentrer, tant pis si cette journée n'avait pas été très productive.

Mio se leva lorsque des bruits de pas s'approchèrent. Elle se doutait de qui ça pouvait bien être, car peu de personnes viendrait se promener par ici par cette heure en plein hiver. Effectivement, ce fut le père de Ritsu qui apparu, habillé chaudement d'un long manteau gris.

– Ah. je me doutais que tu serais là, salua t-il.

Peut-être avait-il été alerté par les bruits de l'Onryo, songea Mio. Finalement, il travaillait bien tard, surtout pour un week-end. Voilà qui changeait ses plans. Peut-être allait-elle avoir quelques réponses aujourd'hui, finalement.

– B-bonsoir Monsieur Tainaka..., hésita la jeune fille.

L'adulte avait un air neutre. Pourtant, Mio se sentait mal-à-l'aise, un mauvais pressentiment s'était installé à l'instant ou l'homme était apparu. Peut-être était-ce dû à l'ambiance lugubre de cet autel en général. Il s'approcha prêt d'elle, fouillant dans une des poches intérieure de son manteau. Pour briser le silence inquiétant qui planait, Mio tenta de lui demander s'il avait du nouveau.

– Est-ce que... à propos..., commença t-elle.

– Avant tout, j'aimerais que tu regardes ceci, la coupa t-il.

L'adulte sorti un morceau de papier blanc qu'il déplia, et mit juste sous le nez de la jeune fille. Il y avait des kanjis noirs et rouges encrés. À la seconde ou les yeux de Mio se posèrent dessus, son cœur fit un bond impressionnant dans sa poitrine comme si elle venait d'être agressée par le monstre hurlant d'un film d'horreur. L'adolescente poussa une exclamation de surprise, et recula tellement vite qu'elle se cogna le dos contre le rebord de l'autel. Immédiatement, l'homme croisa les bras, parlant d'un ton méfiant.

– Alors c'est vrai, tu es un obake... tu es un obake ! Bon sang, j'ai du mal à le croire... C'est véritablement la première fois que j'en vois un avec une forme humaine aussi... convaincante. J'avais eu un doute lorsque tu as prononcé le nom du nekomata, et en voyant cette marque, mais... c'est incroyable...

Légèrement sonnée, Mio se frotta les yeux en clignant plusieurs fois des paupières. Elle avait l'impression de s'être prit un flash d'appareil photo à deux centimètres du visage. Et en plus de cela, elle sentait ses jambes comme prises dans un carcan, figées sur place.

– C'est un Ofuda pour immobiliser un yokai, expliqua Monsieur Tainaka en abaissant le papier. N'essaye pas d'y résister et tout se passera bien.

Une fois l'étourdissement passé, la jeune fille essaya par réflexe de bouger, mais ses jambes refusaient de répondre au moindre ordre. Ce n'était pas douloureux, mais la sensation était particulièrement désagréable. Au moins, elle venait de comprendre pourquoi les yokai n'appréciaient guère les exorcistes. Ce dernier lui faisait face, l'air de mauvaise humeur, et Mio tenta rapidement de s'excuser.

– Attendez ! Je suis désolée de vous l'avoir caché, je... je ne savais pas comment vous le dire, et... s'il-vous-plaît ne me faites pas de mal, bafouilla t-elle.

– Je ne vais pas te faire de mal, pour l'instant. J'ai simplement besoin que tu répondes à quelques questions...

Les deux interlocuteurs se fixèrent en silence, alors que l'adulte semblait être en train de réfléchir. Mio ne savait pas exactement ce qu'il attendait d'elle, et de toute façon, elle ne pouvait pas faire grand chose à part attendre. Elle ne voulait pas en vouloir à Monsieur Tainaka de réagir ainsi, après avoir apprit que l'amie d'enfance de sa propre fille était une telle créature. Elle était parfaitement au courant de la mauvaise réputation des obake, surtout que l'homme paraissait perturbé par le fait d'avoir un yokai avec une apparence entièrement humaine devant lui. Il restait cloîtré dans un silence, et Mio se dit qu'il valait mieux tenter de s'expliquer avant qu'il ne se décide à l'exorciser ou quoi que ce soit dans ce genre.

– Monsieur Tainaka, je n'ai aucune mauvaise intention...

Mais il fit un geste de la main pour la faire taire. L'homme n'avait absolument pas l'air de plaisanter, ce qui était perturbant, d'être soudainement traitée comme un ennemi par un adulte qu'elle connaissait depuis longtemps et à qui elle faisait confiance. Il s'exprima alors avec un ton que Mio lui avait rarement entendu.

– Silence, yokai. Je sais parfaitement que tes semblables adorent élaborer des plans tordus pour nuire aux humains. Qu'est-ce que tu cherches à faire ?

– Je ne cherche rien ! Ce n'est pas ça ! paniqua la jeune fille.

Elle avait l'impression d'être en plein interrogatoire, et n'avait aucune idée des pouvoirs que maîtrisait un exorciste ni le genre d'ensorcellement qu'il pouvait infliger à un esprit. Son cœur s'était affolé, elle l'entendait battre sur ses tempes, une bouffée de chaleur angoissante contrastant avec la température ambiante remontant le long de son cou... mais ce n'était pas que de l'anxiété. Mio le ressentait clairement, au fond d'elle-même, la colère grandissante face à cet état de vulnérabilité imposé par un humain, la rage d'être à sa merci, et surtout, une effrayante volonté de vengeance. Loin dans son esprit, l'image de griffes noires déchiquetant les vêtements et la chair de l'homme se fit un chemin entre ses pensées. Il suffirait... de se libérer de l'emprise, d'ouvrir grand une gueule remplie de crocs acérés, et aucun humain ni yokai ne pourrait espérer survivre.

La tête baissée, Mio inspira longuement l'air glacial. Elle déglutit. Sa salive avait un goût de sang. Non ! Si elle montrait le moindre signe d'un tel état émotionnel, si elle relevait les yeux et que ces derniers étaient saturés d'un désir de revanche, s'ils laissaient transparaître ne serait-ce qu'une infime partie de la haine lui traversant le corps, alors l'exorciste en déduirait qu'il avait un véritable yokai maléfique devant lui. Et c'était faux ! Ça ne pouvait qu'être faux... à quoi est-ce qu'elle pensait ? Avait-elle réellement imaginé dévorer le père de son amie d'enfance juste parce qu'il l'avait immobilisé ? Elle n'était pas comme ça ! Quand bien même, en tant que yokai, elle serait attirée par la malveillance, hors de question que cela dicte ses actions. Un frisson lui remonta le long de l'échine, et se transforma en picotements douloureux sur sa nuque. Il fallait absolument se calmer, maintenant. Ou la marque allait la rappeler à l'ordre.

Mio releva prudemment les yeux vers l'adulte, qui n'avait pas bougé d'un pouce, lui faisant toujours face les bras croisés. Si pour elle le temps s'était comme passé au ralenti, pour lui cela ne devait faire que quelques secondes. La jeune fille, ravalant son instinct, fit de son mieux pour faire comprendre à Monsieur Tainaka qu'elle n'avait élaboré aucun plan, qu'elle avait juste besoin d'aide.

– Je ne suis pas un yokai dangereux ! Je n'ai pas pris forme humaine délibérément ! Je suis née comme ça... ça a toujours été comme ça. Ma... mère était comme moi. Elle aussi avait cette marque sur la peau, et même si nous étions des yokai, vous vivions comme des humains, mais je vous jure qu'on ne faisait rien de mal ! Mais depuis qu'elle est... décédée, la marque s'est transmis, et... il y a plein de choses que je comprend pas... je suis désolée... mais je n'ai jamais rien fait à un humain, vous devez me croire ! S'il-vous-plaît...

Mio repris sa respiration, venant de tout articuler en deux souffles d'un ton beaucoup plus larmoyant qu'elle l'aurait voulu. Bien que son instinct lui imposait de se défendre contre l'exorciste agresseur, elle avait à cœur de lui démontrer qu'elle n'était pas ces yokai nocifs. Aussi bien par réelle considération que par volonté de survie. Il l'avait déjà immobilisé, il pouvait peut-être décider de l'enfermer, ou lui interdire de s'approcher de sa famille. Après un instant de silence durant lequel il remonta ses lunettes sur son nez, Monsieur Tainaka lui jeta un regard à la fois circonspect et soucieux.

– Haruna, un obake ? Ça me paraît peu plausible qu'un yokai en engendre un autre avec un humain ! Les obake sous leur forme physique sont des animaux ou des objets, et non seulement c'est extrêmement rare qu'ils arrivent à se transformer en humain, mais ils ne peuvent le faire que peu de temps... et surtout, même sous forme physique, un yokai n'accorde absolument aucun intérêt à... à tout ce qui est humain ! Manger, travailler, se marier, faire des enfants... ça leur ait complètement étranger...

L'adulte se mit à penser tout haut en faisant les cents pas dans la neige, tout ceci avait l'air de grandement le perturber. Mais malheureusement, Mio n'avait aucune réponse à lui donner.

– Je... je ne sais pas quoi vous dire..., marmonna la jeune fille.

Il mit sa main sur la bouche en se grattant la joue. Elle l'observa réfléchir, faisant de son mieux pour se calmer. Si seulement il pouvait lever l'immobilisation, elle était certaine que ça aiderait le yokai qu'elle était à se détendre, mais n'osait pas le demander. Si l'homme pensait qu'elle était un esprit nuisible, il n'allait sans doute pas la laisser partir facilement. Mio serra les dents, sa faim ne semblait que plus dévorante de minutes en minutes. Sa nuque continuait à la brûler, par réflexe elle grimaça en se passant la main sur le cou.

– Cette marque te fait mal ? questionna t-il.

La jeune fille acquiesça d'un signe de tête, et l'adulte continua.

– À propos de ça... j'aurais bien une théorie. D'après ce que j'ai pu en voir, ce serait le résultat de plusieurs sortilèges imbriqués qui, non seulement t'enchaînent sous forme physique, mais qui en plus, te soumettent à une existence humaine. C'est pour cela que tu arrives aussi bien à t'intégrer et que les humains ne t'oublient pas. C'est bien la première fois que je vois une chose pareille.

Une théorie ? Alors même lui n'avait pas trouvé d'informations sur ce qu'était exactement cette marque ? Ni d'où ça venait ? Et s'il s'agissait de plusieurs sortilèges, alors qui avait bien pu les façonner ? Donc c'était à cause de ça que, contrairement aux yokai qui ne mangeaient que pour voler la nourriture ou pour le plaisir, elle avait besoin de se sustenter, de boire, de dormir. Et qu'elle pouvait interagir avec les humains avec plus de facilité que n'importe quel esprit qui ne partagerait aucun de leurs problèmes ni même leur rythme temporel. Enfin, elle espérait que ce soit la bonne explication. Et qu'est-ce qu'il voulait dire avec cette histoire d'oubli ? De plus ça n'expliquait toujours pas pourquoi sa mère s'était mise à vivre avec un humain. L'exorciste lui-même ne semblait pas savoir quoi penser de tout cela.

Mais dans l'immédiat, l'esprit de Mio était surtout occupé à contenir tout l'énervement que lui inspirait l'immobilisation.

– Monsieur Tainaka, pouvez-vous retirer l'Ofuda, s'il-vous-plaît ? Je sais que la plupart d'entre nous passent leur temps à préjudicier les humains, mais ce n'est pas le cas de tous, vous devez le savoir, c'est pour ça que vous avez aidé Ryutaro.

Son ton était beaucoup plus hostile qu'elle l'aurait voulu. L'homme lui lança un regard confus.

– Le kitsune de l'autre fois..., précisa t-elle.

– Ah, oui. Je te l'accorde. Mais, hm... tu ne devrais pas prononcer les surnoms – et encore moins les véritablement noms – des yokai aussi nonchalamment. Puisque tu fais partie des leurs, ceux que tu rencontres doivent se présenter, mais avec les humains, c'est autre chose. Pouvoir nommer un obake donne un certain pouvoir sur lui. C'est grâce à ton prénom que j'ai pu t'immobiliser aussi facilement.

La jeune fille se moquait bien de ces explications, elle se doutait que les noms étaient importants pour les obake vu l'emphase qu'ils semblaient mettre dessus, mais en ce moment une seule chose l'importait.

– Donc pour l'immobilisation, est-ce que vous voulez bien... ? insista t-elle.

– Désolée, Mio... si tu es accablée d'une malédiction aussi puissante, il doit forcément y avoir une raison. Tu n'as peut-être pas personnellement de mauvaises intentions, et même si tu fais visiblement de gros efforts pour maîtriser tes instincts... je préfère ne pas prendre de risque.

Il ne préférait pas prendre de risques ? Qu'est-ce ça voulait dire ? Il n'allait tout de même pas... L'adolescente ne pouvait qu'attendre. Il ne pouvait pas se débarrasser d'elle, la tuer ou l'exorciser aussi facilement. Elle avait une vie et des proches, qu'est-ce qui se passerait si elle disparaissait du jour au lendemain ? Ça n'allait pas se passer comme ça. Qu'il essaye ! Ce n'était pas dans les habitudes de Mio de vouloir lutter ou se battre, c'était certain. Si ceci lui serait arrivé avant, la jeune fille se serait recroquevillée dans un coin. Mais là, une colère infernale lui rongeait les entrailles, alimentée par la famine qui l'oppressait.

Sans rien ajouter, l'adulte fronça les sourcils, inquiété par le ressentiment qu'il discernait au fond des yeux du yokai en face de lui. Il se détourna soudainement, et commença à repartir sur le chemin.

– Attendez ! Vous n'allez pas me laisser comme ça ! l'interpella Mio

– Je vais revenir dès que j'aurais... trouvé quoi faire.

La jeune fille n'y croyait pas. Il allait véritablement partir et la laisser prisonnière ainsi ?

– Non attendez ! Monsieur Tainaka... il fait vraiment froid ! Laissez-moi rentrer chez moi !

Qu'est-ce qu'il imaginait ? Qu'elle n'était pas sensible au froid ? Qu'il avait le droit de la séquestrer comme ça parce qu'elle était un yokai et lui un exorciste ? C'était... de la torture pure et simple ! L'adolescente essaya une nouvelle fois de l'appeler, mais il avait déjà disparu. Sérieusement ? Comment pouvait-il lui faire une chose pareille ? Comment pouvait-il changer d'attitude à ce point ? Alors c'était comme cela que les exorcistes considéraient les yokai ? Comme des choses sans émotions ni sensations ? Mio rageait intérieurement.

La nuit commençait à tomber. Il faisait sombre, les arbres aux branches nues avaient une présence menaçante. Un souffle de vent frigorifiant vint agiter les cheveux noirs de la jeune fille, qui se tassa sur elle-même en sentant le froid s'infiltrer sous ses vêtements, ses doigts engourdis tremblotaient malgré les gants. Dans combien de temps Monsieur Tainaka allait revenir ? Quelques minutes ? Des heures ? Ou allait-il juste rentrer chez lui tranquillement ? Qu'importe, hors de question de rester sagement ici, il fallait absolument trouver un moyen. Passé l'énervement et la panique, Mio souffla pour se maîtriser. Peut-être appeler un autre yokai à l'aide ?

– Soren ! Soren si tu es dans le coin ce serait le bon moment pour réapparaître ! s'exclama t-elle dans le vide.

Aucune réponse. Cette journée était la pire qu'elle n'ait jamais vécu. Et elle ne voulait pas se terminer. La jeune yokai ferma les yeux, évitant de penser trop intensément à l'atmosphère sinistre de cet autel, et se concentra sur ses jambes. Bouger un muscle, rien qu'un petit peu... mais elle avait beau essayer rien ne voulait lui obéir, ses pieds étaient soudés au sol, c'était réellement frustrant comme sensation. Si seulement elle pouvait avancer, juste un peu ! L'exorciste avait laissé l'Ofuda ici, à quelques mètres. Le papier flottait dans les airs, tout droit, immuable malgré le vent. Dire qu'une simple feuille griffonnée l'a rendait autant vulnérable.

Un petit bruissement attira soudainement l'attention de Mio. Entre deux troncs, dans l'obscurité grandissante, deux petits yeux luisants la fixaient, surmontés de grandes oreilles rousses.

Un renard.