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Chapitre 13
.: Sweet Child o' Mine :.
La date fatidique était arrivée. Ce week-end, Mio n'avait pas eu le temps de broyer du noir, car les deux jours avaient été entièrement consacrés au déménagement, à ranger absolument tout, aider les déménageurs à charger les meubles dans le camion, briquer la maison du sol au plafond. Alors que son père descendait les cartons de l'étage, Mio les prenaient et les emportaient jusqu'au camion de location. Déjà que cette tâche n'était pas des plus attrayantes, la neige qui tombait à gros flocons et la fatigue habituelle de la jeune fille rendait tout plus exaspérant. Elle n'en voyait pas le bout, et avait hâte que tout ceci se termine.
Après avoir posé le premier carton à l'arrière du véhicule et fait demi-tour pour aller chercher la suite, Mio croisa Ryutaro qui sortait de la maison, les pattes chargées de trois cartons empilés.
– Euh... tu n'es pas obligé de..., commença t-elle un peu étonnée.
Mais le kistune la dépassa sans faire mine de l'écouter, et déposa son chargement à côté du reste. Puis il reparti refaire le plein de cartons. La jeune fille l'observa, et n'insista pas. Autant le laisser faire, puisqu'il semblait vouloir donner un coup de main... ou peut-être qu'il était simplement en train de l'imiter. Dans les deux cas, il était remarquablement efficace... bien que Mio s'en voulait un peu. Hors de question de considérer ce yokai comme le domestique de service !
– Mais... tu as déjà chargé tout ça ? fut surprit son père en descendant de l'étage.
Mio ne prit pas la peine de donner une explication, et resta simplement plantée au milieu de l'allée du jardin, contemplant le toit de l'habitation. Remarquant l'expression de mélancolie de l'adolescente, l'homme vint se tenir à côté d'elle, suivant son regard.
– C'est dur de quitter cette maison, s'attendrit-il en tapotant la tête de sa fille. C'est ta mère qui l'avait choisie.
– Pourquoi celle-là en particulier ? questionna t-elle avec curiosité.
– Je crois que la petite statue lui a beaucoup plu, répondit l'adulte en pointant le Shachihoko en pierre à côté du perron. Elle a dit que ça protégeait des mauvais esprits.
Il émit un soupir amusé après la dernière phrase, ne prenant clairement pas cela au sérieux. Tout le contraire de sa fille, qui se demandait bien à quoi sa mère faisait référence. Les Onryo ? Des yokai aux mauvaises intentions ? Donc ça signifiait que maintenant, elle ne serait plus en sécurité chez elle. Alors que que son père retournait s'occuper du camion, Mio vint s'accroupir en face de la statue de poisson. Elle retira la neige qui l'a recouvrait. Ce n'était pas un yokai, pas vrai ? Peut-être un genre d'objet porteur d'un sortilège ? Au moment où elle passa ses doigts sur les nageoires taillées pour les examiner, l'un des yeux du Shachihoko se tourna vers elle. Surprise, elle retira bien vite sa main. En définitive il y avait bien quelque chose dans cette statue !
– Oh ça alors Ritsu, ça fait un moment que je ne t'avais pas vue.
Mio se releva en entendant les paroles de son père à l'extérieur du jardin.
– Bonjour m'sieur Akiyama... vous déménagez ? répondit la voix familière de la batteuse.
– Oui, Mio ne te l'a pas dit ?
Sans réfléchir longtemps, la jeune yokai franchit les quelques mètres qui la séparait du portail en fer avec précipitation. Son amie était bel et bien là, sur le trottoir, les mains dans les poches de sa veste.
– Ritsu ! Tu es... de retour ! s'exclama t-elle dans un souffle.
Dès l'instant ou leurs yeux se rencontrèrent, un sourire mutuel se dessina sur leurs lèvres respectives. N'étant pas certaine des sentiments de son amie concernant sa nature, la bassiste se maîtrisa et évita de lui sauter au cou, quand bien même une vague d'émotions chaleureuses vint lui réchauffer la poitrine. Elle était si soulagée que Ritsu vienne la voir, si enjouée de retrouver enfin la personne qui lui avait terriblement manqué qu'elle aurait sauté de joie malgré son tempérament calme.
Ritsu, dont le moral avait été au ras du bitume tout le long de son trajet, vit toute sa perplexité fondre comme neige au soleil devant le sourire radieux illuminant les traits de l'autre jeune fille. Malgré tout ce qu'il s'était passé, malgré le fait qu'elle ne lui ai donné aucune nouvelle pendant plus de six jours, Mio ne manifestait aucune once de rancœur ou d'exaspération, au contraire, elle semblait sincèrement heureuse de la revoir. Les pupilles bleues grises que, dernièrement, la batteuse n'avait que trop souvent vu moroses ou abattues, brillaient à présent d'une joie authentique et non dissimulée. En plus du fort sentiment d'euphorie qui fit bondir son cœur, cela rappela à l'adolescente aux cheveux bruns à quel point elle aimait chaque attitude, chaque petite mimique de Mio, et en particulier chaque démonstration d'attachement à son égard. Elle se rappela ce qui lui avait expliqué son père concernant les obake maléfiques ces derniers jours... mais comment penser une seule seconde qu'un être affichant une telle expression à sa vue puisse lui vouloir du mal ? Et comment ne pas fondre devant un tel sourire ?
– Tu étais partie ? questionna Monsieur Akiyama en refermant les portes arrières du camion et faisant revenir Ritsu les pieds sur terre.
– Euh... oui, on est allés voir ma grand-mère à Osaka, annonça t-elle en se passant la main derrière la tête.
– Ah, je vois, ça me rassure. Comme tu ne venais plus, je pensais que vous étiez brouillées Mio et toi, continua t-il avant d'être interrompu par une sonnerie de téléphone.
Appel venant vraisemblablement des déménageurs qui devaient gérer les meubles.
– Oui... très bien, j'arrive, affirma t-il. Mio, je vais voir où il en sont avec les meubles avant qu'on amène les affaires, attends-moi ici.
Monsieur Akiyama raccrocha, et grimpa dans sa voiture garée devant le camion. Sa fille, contente d'avoir un moment en seule à seule avec Ritsu, mais malgré tout anxieuse maintenant que l'enjouement de la réunion retombait, fit quelques pas sur l'allée du jardin.
– Tu... tu veux entrer... ? proposa Mio pour se soustraire au climat glacial.
Ritsu hocha la tête et suivi son amie dans la maison. Qu'est-ce que ça faisait vide. Il ne restait quasiment plus rien. Seulement un buffet, les plans de travail de la cuisine et le frigo éteint. Plus aucune affaire nulle part, plus aucun appareil, et les murs étaient nus, sans décorations. Une odeur chimique de produit désinfectant flottait dans l'air, et il ne faisait pas très chaud à l'intérieur, le chauffage devait être coupé. Elle était venue un nombre incalculable de fois ici, même si elle n'y habitait pas, cette maison faisait indubitablement partie de son enfance, la voir ainsi vacante ne la laissait pas indifférente.
– J'ai complètement oublié de te prévenir pour le déménagement, je suis désolée..., s'excusa Mio. Mais on change seulement de logement, on ne va pas quitter la ville...
La batteuse fit plusieurs pas dans la pièce démeublée. Ça résonnait légèrement lorsqu'elle marchait. Elle s'arrêta à l'endroit où se trouvait avant la petite table basse du salon. Où elle avait révisé de nombreuses heures avec son amie, où elles avaient passé des soirées télévision, la fois ou elles avaient chahuté et renversé du sirop sur le canapé... les souvenirs remontaient, et c'était pénible. Être une fois de plus mise devant le fait accompli. Tout partait à vau l'eau dans sa vie, en ce moment... une époque était morte. Mais Ritsu relativisa bien vite. Ce devait être encore plus difficile pour Mio, et à côté de ce qu'elle avait récemment apprit, un déménagement n'était qu'une marche d'escalier à franchir à côté de la montagne de révélations à accepter.
Le silence de son amie était relativement pesant, et la bassiste ne savait comment commencer. Elle avait envie de lui poser une centaine de questions, de savoir ce qu'elle pensait, ce qu'il s'était passé.
– Alors tu es... partie à Osaka ? amorça Mio avec une pointe d'anxiété.
En dépit de l'absence de chaises, Ritsu n'avait pas l'intention de rester debout et alla simplement se poser par terre, le dos contre le mur, dans le salon vide.
– Ouais... désolée, mon père a prit mon portable. Il a dit qu'on avait besoin de repos et d'un retour aux sources, ou je ne sais quoi... enfin ça voulait surtout dire s'ennuyer dans une maison paumée en mangeant du riz et du tofu. Ma grand-mère ne cuisine quasiment que ça..., soupira t-elle.
Voyant que son amie n'osait pas s'approcher, la batteuse tapota la place libre à côté d'elle pour l'inciter à venir plus près. Après un instant d'hésitation, Mio y consenti et vint s'asseoir, les genoux repliés. C'était bien ce qu'elle avait supposé, la famille Tainaka avait prit un peu de vacances entre eux pour faire le point. N'arrivant pas à se départir de se nervosité, elle se décida à expliciter sa principale préoccupation et entrer dans le vif du sujet.
– Et... à propos de... du fait que je ne sois pas... humaine..., bredouilla t-elle la tête basse.
Cela faisait des jours qu'elle attendait d'avoir cette discussion. Bien sûr elle n'escomptait pas que tout redevienne comment avant, mais au moins savoir que son amie ne l'a rejetait pas serait suffisant. Mio ignorait ce que son père avait bien put lui raconter à son sujet, au sujet des yokai en général, mais espérait qu'il n'avait pas encore essayé de dissuader Ritsu de l'approcher. Cette dernière se tourna légèrement vers son interlocutrice, essayant de discerner ses pensées au fond de ses pupilles bleues grises, mais n'y vit que de l'appréhension et un certain malaise. Évidemment elle n'allait pas dire qu'elle se fichait que son amie soit un yokai ou non, pour elle ce n'était pas quelque chose à prendre à la légère et cela avait modifié sa façon de la percevoir, elle n'allait pas nier cette fatalité. Mais de l'autre... jamais elle ne pourrait abandonner Mio. Elle n'allait pas mettre des années de côté, même après avoir apprit la vérité, même après avoir apprit la nature pour le moins particulière de son amie d'enfance. Certes ces derniers temps, elle s'était sentie éloignée, mise à part, mais cela avait surtout pour effet de lui donner l'envie de retrouver la complicité qu'elles avaient.
– Pour moi tu es toujours Mio, décréta t-elle d'un ton assuré.
Cette simple phrase fit légèrement tressaillir la concernée. Alors est-ce que ça... signifiait que tout irait bien ? Que Ritsu l'acceptait comme elle était ? Mais il y avait sûrement autre chose à dire, elle ne pouvait pas tout résoudre juste avec ces quelques mots, quand bien même ils étaient rassurant.
– Ça ne te fais pas peur ? insista la bassiste.
Assise en tailleur, Ritsu tripotait nerveusement ses doigts, le regard perdu sur le sol, et souffla un long soupir.
– … Si. Ça me fait peur, parce que... plus rien ne sera pareil, maintenant. Et puis je ne peux pas les voir, alors c'est encore... un peu abstrait. Mon père m'a dit que, maintenant que j'ai accepté leur existence, ça a davantage de chances d'arriver. Je sais pas... si j'ai envie que ça arrive...
Bien qu'il s'agissait de son monde, qu'elle avait souvent désiré partager avec sa meilleure amie, Mio ne pouvait pas lui en vouloir. Ayant vécu depuis toujours avec les yokai, elle ne concevait que paniblement à quel point ce devait être effrayant d'être obligé de tout remettre en question... et surtout, de vivre en connaissant l'existence d'êtres invisibles tout autour de soi. Et puis... étant elle-même un yokai, l'adolescente aux cheveux noirs ne pouvait qu'imaginer comment un humain se retrouvant directement confronté à un esprit se sentirait. Terrifié, mal-à-l'aise, paniqué. Elle se rappelait clairement de ce que lui avait dit Monsieur Tainaka. Ce n'était pas une science exacte. Mais au fond, cela restait un petit soulagement de savoir que, si ça arrivait, Ritsu saurait le comprendre.
– Ritsu, je serais toujours là pour t'aider, qu'importe le moment, lui murmura t-elle.
Peut-être que l'expliciter ainsi allait clarifier la situation d'une manière ou d'une autre. La bassiste se doutait qu'après les derniers événements, il y avait besoin d'éclaircir ses intentions. Elle se tourna timidement pour fixer les yeux de son interlocutrice, qui releva la tête pour lui rendre son regard. Puis Ritsu laissa échapper un court souffle à la fois amusé et nerveux, en souriant et s'agitant sur place. Dire que c'était Mio qui devait la rassurer.
– Hé je suis venue pour te dire la même chose tu sais ! Je comptes pas t'abandonner, même si tu es un yokai maudit, annonça t-elle en donnant un léger coup de coude à son amie.
Si cette affirmation apaisa le cœur tourmenté de Mio, elle tiqua sur le « maudit », et serra ses genoux contre elle. Ritsu était au courant de cette... condition ? Évidemment... son père devait forcément lui en avoir touché quelques mots.
– Donc... ton père t'en a parlé ? De la... malédiction ?
– Oh que oui. Que tu es un obake enfermé sous forme humaine. C'est vrai que tu as... ?
Ritsu se passa une main sur la nuque.
– Ah, ça..., soupira Mio en rassemblant ses cheveux. Oui regarde, ça ressemble à une espèce de triskel celtique.
Elle écarta le col de sa veste pour laisser apparaître la marque noire. Bien qu'elle s'y attendait, Ritsu inspira de surprise devant cet étrange tatouage. D'accord elle ne pouvait voir les yokai, mais ça... c'était une conséquence concrète et parfaitement visible. Une forme de trois branches tournant vers la gauche, entourée de deux cercles au sein desquels pénétraient quatre traits noirs.
– Un quoi ? Moi je trouve ça plus proche d'un tomoe, avisa la batteuse.
Mio ne voyait pas trop de quoi elle parlait, mais... elle grava ce mot dans un coin de sa tête. La jeune fille relâcha ses cheveux, et appuya l'arrière de son crâne contre le mur. Elle était évidemment contente que Ritsu reste à ses côtés, de ne pas être toute seule et pouvoir compter sur un soutien, mais... elle ne pouvait pas ignorer ou minimiser ce qu'elle avait vécu, ce qu'il s'était... éveillé en elle.
– Ritsu... c'est... cette chose, je ne sais pas ce que c'est. Et il y a des... phénomènes qui se passent en moi, que je ne comprend pas... et je ne sais pas non plus comment ça va évoluer. Ça risque de... devenir dangereux. Je risque peut-être de devenir dangereuse.
Ritsu hocha la tête, mais au lieu de s'en tracasser, l'adolescente passa une main dans ses cheveux bruns, se rappelant le nombre de bosses que son amie lui avait offert.
– Encore plus dangereuse que maintenant, tu veux dire ? plaisanta la batteuse.
– Je suis sérieuse !
– Désolée, désolée ! J'ai compris, t'inquiète. Mon père m'a dit la même chose. Mais tu sais, j'ai pas mal cogité, ces derniers jours, et au final je suis contente de tout savoir. Alors maintenant n'imagine pas que je vais rester sur le banc de touche. En plus, apparemment je descends d'une famille d'exorciste ou je ne sais quoi, alors que je le veuille ou non, ça fera partie de ma vie.
Alors que Ritsu avait annoncé ça comme si ce n'était rien, Mio accordait grande importance à cette histoire d'exorciste. D'accord elle s'en était douté car ça n'avait été qu'implicite de la part de Monsieur Tainaka, mais l'entendre à voix haute... si la jeune yokai connaissait la façon de faire de ceux de son espèce concernant les lignées, pour cela, c'était autre chose. Elle n'avait aucune idée de ce que ça signifiait, concrètement, d'être l'enfant d'un exorciste.
La batteuse de son côté, malgré toutes les mise en gardes et le fait qu'elle était encore dans l'appréhension, n'avait pas l'intention d'être laissée de côté. Au contraire. C'était un étrange sentiment. Un mélange de peur, d'incompréhension, mais aussi d'excitation. Alors que les moments d'angoisse se faisaient plus rares, une curiosité envers ce nouveau monde se frayait peu à peu un chemin dans son esprit.
– Et dis, tu es quoi ? s'enquit t-elle en direction de son amie. Un kistune ? Un mujina ? Oh attends, un kameosa ?
– Est-ce que j'ai une tête de vieille jarre, sérieusement ? maugréa Mio ne croisant les bras. Je ne sais pas, Ritsu. Comme tu le sais déjà, je suis enchaînée sous forme physique. Je ne peux pas me transformer.
– Donc il suffit de trouver comment virer cette malédiction, et c'est réglé, non ?
Mio ne put empêcher un petit rire de franchir ses lèvres devant cette déclaration. Tout avait l'air tellement simple, dit comme ça ! Et c'était... réellement rafraîchissant, de pouvoir en parler ainsi, avec légèreté. Dire que Ritsu arrivait même à citer des espèces de yokai de manière aussi nonchalante.
– Quoi ? C'est si stupide que ça ? se vexa la batteuse.
L'adolescente aux cheveux noirs sourit devant l'air offusqué de son amie, et répondit d'un simple « non » de la tête. Elle était touchée par la volonté dont la jeune brune faisait preuve, comme si rien ne pouvait la démonter. Ritsu fit une fausse moue quelques secondes, juste pour la forme, puis lui rendit son sourire. Il n'y avait pas à tergiverser, qu'importe qu'elle soit un obake, Mio était tellement mignonne lorsqu'elle exprimait ce genre d'émotion. Ça lui avait manqué, de voir son amie rire de manière apaisée, et d'avoir une conversation désinvolte, bien que le sujet soit tout sauf ordinaire. Être témoin d'un sentiment de gaîté se dessiner sur les traits jusqu'ici tendus de la bassiste lui suffisait pour qu'un certain optimisme lui échauffe la poitrine.
Le vrombissement du moteur d'une voiture vint vibrer sur l'allée du jardin, suivit du couinement aiguë de vieux freins immobilisant le véhicule.
– Mio, tu es là ? Il faut y aller si on veut finir avant ce soir, s'écria Monsieur Akiyama depuis l'extérieur.
L'interpellé se leva paresseusement, et s'étira de tout son long, suivie par son amie, un peu déçue de devoir écourter ce moment et se rappelant la réalité de cette maison vide. Ritsu soupira en retournant vers la porte d'entrée. Malgré les quelques jours passés avec sa famille, l'angoisse n'en avait pas terminé et revenait par vagues, faisant de son esprit une proie facile pour les doutes et la peur. Néanmoins, elle était bien contente d'avoir pu dénouer la situation... et demain, il allait falloir retourner au lycée. Ça lui paraissait tellement... futile. Allait-elle vraiment pouvoir retourner à sa routine ? Rigoler et jouer avec ces amies comme avant, tout en connaissant l'existence de cet autre monde ? Cela allait peut-être demander encore un peu de temps.
Les deux jeunes filles sortirent de la maison. Dehors la neige n'avait pas diminué, et tombait à larges flocons, comme voulant recouvrir les traces à chaque passage.
– Oh, et au fait Mio..., se rappela la batteuse.
La jeune yokai s'arrêta la main sur la poignée de la portière, s'attendant à une question ou une remarque importante.
– Je pourrais emprunter tes cours ? Même en ayant manqué une semaine pour « raison familiale », je vais pas couper aux exams...
Ce fut avec l'un de ses légers sourires à fondre dont elle avait le secret que Mio accepta, non sans espérer que ses notes soient suffisantes pour comprendre les leçons, vu qu'elle n'était plus totalement attentive à la classe, ses cours se retrouvaient avec des trous ou des approximations. Mais rien que cette demande si innocente lui faisait très plaisir. Les adolescentes se saluèrent, et la bassiste prit place sur le siège passager de la voiture avec un long soupir.
Sur le trajet, elle dû assurer à son père que tout allait bien entre elle et Ritsu, ce qui... était la vérité, n'est-ce pas ? Après la visite de son amie, la jeune fille ressentait un agréable sentiment de réconfort. Bien sûr il restait encore énormément de zones d'ombres, mais en cet instant, Mio se laissait aller à penser que ça irait mieux, qu'elle pourrait... recevoir de l'aide. L'adolescente entrelaça ses doigts glacés sur ses jambes, souriant un peu bêtement. Fini d'avoir à inventer des histoires, chercher des excuses, ou plus généralement, mentir à sa meilleure amie. Elle était véritablement heureuse que le moment rude soit passé, ça n'avait pas été une mince affaire, mais à présent, elle en était là. Elle l'avait surmonté. Ritsu savait tout et l'avait accepté ! Ou du moins, semblait être en bonne voie, et Mio se sentait motivée pour l'accompagner et l'encourager sur cette voie. Un obake ami avec un exorciste. Ah, elle était certaine que ça n'allait pas plaire à certains. Qu'ils soient yokai ou humains. Grand bien leur fasse !
Arrivée au deuxième étage de l'immeuble, Mio poussa lentement la porte en bois laqué. C'était la première fois qu'elle le voyait, n'ayant pas eu l'envie ni le temps de le visiter avant. L'appartement en lui-même était en bon état, le sol en faux parquet, et les murs d'un blanc cassé tirant sur le satin. Il y avait deux chambres, une salle de bain, et une seule et unique pièce de vie qui faisait office de cuisine, de salon et de bureau. La porte d'entrée donnait directement sur cette pièce, ce qu'elle trouvait un peu déconcertant, ayant été habituée au seuil de la maison où retirer ses chaussures avant de rentrer dans l'habitation. Les meubles étaient déjà tous en place, il ne restait plus qu'à défaire les dizaines de cartons empilés ça et là. La jeune fille soupira longuement. A partir d'aujourd'hui, elle allait dormir et habiter dans cet appartement où elle se sentait pas du tout chez elle. Il allait bien falloir s'y accommoder. Et avec un autre yokai, puisque visiblement, Ryutaro avait décidé de venir avec eux, et s'était déjà assit dans un coin. Décidément, ce renard silencieux n'allait pas la lâcher. C'était pesant, mais elle en prenait la responsabilité. Si seulement elle pouvait juste le dévorer pour s'en débarrasser... elle chassa bien vite cette pensée intruse. Encore cette sale habitude de son instinct à raisonner avant elle.
Son téléphone portable sonna, et Mio sourit en voyant le sms de Ritsu lui demandant comment ça se passait et à quoi ressemblait l'appartement. Elle prit donc quelques photographies, et passa près d'une demi-heure sur le canapé à discuter et commenter les images par message interposé.
– Mio, tu veux bien défaire des cartons de ta chambre ? l'interpella son père occupé à ranger la cuisine.
L'adolescente se leva à contrecœur, épuisée après cette longue journée, songeant que ça pouvait tout de même attendre demain. Mais au lieu de se rendre à sa nouvelle chambre, elle s'arrêta devant une pile de cartons poussée contre un mur.
– Et tout ça, qu'est-ce que c'est ? demanda t-elle en se penchant.
– Les cartons du bureau..., soupira l'adulte. On va devoir s'en débarrasser, il n'y a pas assez de place pour les stocker.
Il devait y en avoir cinq ou six, marqués de « Dossiers », ou d'autres « À amener à la décharge ». Et elle était certaine que son père n'avait rien vérifié et avait simplement entassé tout ce qu'il avait trouvé la-dedans.
Mio s'assit sur le sol, et arracha le scotch brun du premier carton. Comme attendu, il était bourré de dossiers, de classeurs, de pochettes, de trieurs. Elle fit pareil avec trois autres, dont le contenu ne changeait pas. Maintenant, tout ceci était très encombrant... mais pour éviter de jeter quoi que ce soit d'involontaire, la jeune fille entreprit de sortir un à un tous les rangements, et par curiosité, en feuilleta la plupart. Il s'agissait de dossiers du travail de sa mère. Elle était employée au sein d'un grand groupe pharmaceutique. Mais rien à voir avec la médecine, ses activités se limitaient à la gestion de l'administration, une secrétaire parmi tant d'autres dans un immense bureau. Elle n'avait jamais essayé de gravir les échelons, ni de bosser d'arrache-pied pour obtenir une promotion. En réalité, ça avait été le contraire, sa mère faisait toujours le minimum. Et en parcourant les pages de notes et d'imprimés ennuyeux, l'adolescente comprenait pourquoi. Déjà que tout ceci ne semblerait pas bien engageant pour un humain, alors pour un yokai... c'était même déjà incroyable qu'elle ait réussi à en faire assez pour conserver son poste.
Un esprit coincé dans une existence humaine, obligé de faire ce genre de travail... en regardant tout ça, Mio ne pouvant s'empêcher d'y voir son futur. Le lycée était laborieux à suivre, à présent, alors que penser de la suite ? L'université ? Allait-elle également se retrouver perdue dans une entreprise, enchaînée derrière un bureau à faire un travail inintéressant ? Cette perspective était réellement... insipide. Terne. Comme la plupart des lycéens, la jeune fille se questionnait sur ce qu'elle voulait faire. Et n'avait pas de réponse claire. Mais ça... ce n'était pas dans ses envies pour l'avenir.
Mio continua à farfouiller dans les classeurs. Il y avait vraiment des tas de dossiers, c'était étrange que le groupe n'ait pas demandé à les récupérer. Peut-être avaient-ils... oublié ? Mais loin de regarder les feuilles couvertes de chiffres ou de textes, elle s'intéressa aux notes manuscrites de sa mère. Rien que voir son écriture la rendait à la fois nostalgique, triste et heureuse, un déroutant mélange de sentiments. Avoir des preuves de son existence était rassurant. Mio laissa échapper un petit rire en remarquant le système de classement très personnel de sa mère, sur le côté des plus gros classeurs. Il y avait des étiquettes marquées de « dossier compta super chiant avril 2004 » ou d'autres « rapports pour les cons du marketing octobre 2005 ». Au moins, plus de doutes sur ce que sa mère pensait de ça...
En continuant son exploration du carton, un cahier attira son attention. Contrairement aux autres dossiers et trieurs, tous bien conservés, celui là semblait vieux. Il y avait une fissure blanche près de la reliure, signe qu'il avait été ouvert de nombreuses fois, et un morceau de sa couverture grise était rafistolé d'un bout de scotch transparent. Il n'y avait rien d'écrit sur le devant ni l'arrière, mit à part le logo d'une marque de papeterie populaire. Mio l'ouvrit, et étrangement, il n'était pas remplis à la première page. Elle dû en tourner cinq ou six avant de tomber sur du texte. Elle reconnu immédiatement l'écriture cursive de sa mère, au stylo à encre. C'était complètement délavé, mais encore lisible.
2 mars 1989
C'est décidé, je vais perpétuer la lignée. Je ne peux pas avoir d'enfant avec un humain, il faut que je retrouve (lui) pour lui demander les détails sur la réincarnation.
Ce fut en lisant cette première ligne que la jeune fille réalisa ce qu'elle tenait entre les mains. Ça avait d'être... rien de moi que le journal intime de sa mère ! Ou plutôt, son cahier personnel ! Donc elle... elle avait bien noté quelque chose ! Pourquoi ne trouvait-elle ça que maintenant ? Pourtant, elle avait déjà cherché dans le bureau, et même osé fouiller la chambre de ses parents dans l'espoir de trouver quelque chose ressemblant à ça. Pourquoi était-il perdu au milieu de toute cette paperasse ? Pour que son père ne tombe pas dessus ? Sans doute contenait-il des informations... compromettantes. Soudainement enthousiaste et excitée, Mio feuilleta rapidement le reste des pages. Il y avait nombre de dates marquées. Les différents paragraphes étaient écrits avec des couleurs variées, bleus, noirs, parfois rouges, des crayons multiples, parfois raturés, signes que tout avait été noté au fil du temps. Certaines pages étaient écornées, d'autres un peu gondolées, avec quelques taches d'encre, de café ou d'eau.
Revenant au début, Mio relit la première phrase, perturbée. Comment ça, elle ne « pouvait pas avoir d'enfant avec un humain » ? Alors comme se faisait-il que Mio était là, elle ? Et qui était ce « lui » ? La jeune fille supposa qu'il devait s'agir d'un autre yokai, dont sa mère ne connaissait pas le nom. Ou qu'elle ne voulait pas l'écrire. L'adolescente continua la lecture sans attendre.
J'ai posé la question à (lui). Les yokai qui décident de se réincarner exécutent un rituel durant lequel ils se vident de leur énergie. Ils perdent leurs souvenirs et renaissent.
Pour les obake, il y a une manière en plus. Mais qui n'est jamais utilisée volontairement, car très douloureuse et possible uniquement sous forme physique, en utilisant le sang. Dans le cas ou un obake est gravement blessé en forme physique, il ne meurt pas mais peut décider de se réincarner. Sa volonté et le sang qui coule continuent la lignée. Et si l'obake y survit, cela engendre donc une descendance sans avoir à perdre tous les souvenirs. (lui) dit que c'est bien pour cela que ce n'est pas utilisé volontairement. Je ne comprend pas vraiment. Ce n'est pas très conventionnel, mais je n'ai pas le choix. Je dois réussir à y survivre.
Le problème étant que la réincarnation se fera au cours du rituel, donc il n'y aura pas de grossesse.
Il faut que je trouve un moyen pour que tout semble normal à Jin.
Mio relut plusieurs fois ce paragraphe. Alors elle était... vraiment « née » comme un yokai ? Engendrée à l'aide d'énergie spirituelle, comme tous ceux de son espèce ? D'accord sa mère lui avait dit que ça ne s'était pas passé « normalement », mais l'adolescente avait imaginé que... hé bien, son père était intervenu dans le processus. Sûrement pas un... espèce de rituel avec du sang ou elle ne savait quoi ! Sa mère parlait donc de cette « autre façon » des obake de continuer leur lignée ? Elle savait qu'un obake sous forme physique était sensible aux plaies, mais ne s'était pas véritablement demandé ce qu'il se passait en cas de blessure grave. Il ne mourrait pas, évidemment, et se réincarnait dans le sang, donc ? Mio avait toujours été très proche de sa mère, était-ce parce qu'elle était une partie d'elle ? De son énergie ? Après tout, dans les faits, elles étaient deux yokai de la même lignée... exactement comme le groupe de kitsune. La jeune fille se reprit et continua, pour savoir comment sa mère s'était débrouillée avec son père. L'entrée suivante était noté plus d'un an après.
18 novembre 1990
Jin m'a parlé d'un long voyage en Europe pour son travail. Son entreprise a un gros projet avec plusieurs de leurs partenaires occidentaux. C'est l'occasion parfaite !
J'ai dû faire beaucoup de recherches pour que tout se passe bien. Quand une femme humaine est enceinte, ça se voit aux environs du troisième ou quatrième mois. Jin part pour l'Europe pendant huit. Il faut que je gère bien pour qu'il ne soit pas là quand la grossesse est censée se voir.
27 avril 1991
Je n'aurais jamais pensé qu'il soit aussi enthousiaste ! Il a voulu annuler son voyage, mais je l'ai convaincu de ne pas le faire.
Je pense que je vais quitter mon travail. Ça sera beaucoup plus facile ainsi. J'en chercherais un autre après.
Décidément, sa mère avait fait de gros efforts pour que tout paraisse normal pour un humain. Mais dans ce cas... c'était horrible à penser, mais pourquoi sa mère était restée avec son père ? Peut-être était-elle juste... tombée amoureuse de lui. Les yokai ne s'intéressent pas aux affaires humaines, alors pourquoi ? Est-ce que les obake, qui ont une forme physique... est-ce que ça pouvait leur arriver de s'attacher à un humain pour autre chose que lui nuire ? Ou peut-être juste que, comme leur lignée était sous emprise humaine, ça arrivait.
Mio continua sans attendre en voyant que la date suivante était celle de sa naissance.
15 janvier 1992
Aujourd'hui est un bon jour. J'ai tout préparé, et j'ai attendu presque neuf mois. C'est le bon moment.
Dans la suite, le style changeait drastiquement. L'écriture soignée était beaucoup plus hasardeuse, les mots dérapaient, certaines lettres étaient mal formées. Elle avait manifestement eu toutes les peines du monde à écrire.
J'ai réussi... Je me suis vidée de mon sang, mais j'ai réussi... mais je ne pensais pas qu'il « naîtrait » sous forme yokai. Que vais-je faire ?
Je pense que je vais attendre. Dès qu'il est né, le sceau m'a fait affreusement souffrir. Ça doit essayer d'agir sur la suite de la lignée.
Il a ouvert les yeux tout à l'heure, et depuis, il essaye tout le temps de me mordre, mais il n'a pas encore de crocs, c'est tellement mignon ! Et ses minuscules cornes sont adorables !
En lisant ça, Mio se passa machinalement la main sur la tête. Des cornes ? Vraiment ? Elle regrettait qu'il n'y ait pas d'avantage de description. Donc elle était « née » sous forme yokai ? Peut-être n'était-ce pas impensable... qu'elle réussisse à y retourner ? Malgré la malédiction ?
La nuit a été épouvantable. Je ne pouvais plus bouger tellement j'avais mal. Et il a hurlé encore et encore. Il ressentait la même souffrance. Je ne sais pas qui nous a apposé ce sceau, mais si je l'avais devant moi, je le tuerais mille fois pour oser faire subir ça à notre lignée.
Évidemment, cela ne lui évoquait aucun souvenir, et heureusement, vu la douleur décrite. Ce que Mio retenu en revanche, ce fut que même sa mère n'avait aucun indice sur ce sceau.
La malédiction a réprimé son sang yokai, il est maintenant sous forme physique. D'ailleurs je devrais écrire « elle », car elle est comme moi ! Le sceau n'est pas encore apparu sur sa peau, je dois bien surveiller ça. Je pense que, comme j'ai survécu, la puissance spirituelle de notre lignée ne s'est pas entièrement transmise. Avec l'effet de la malédiction, cela lui permettra de vivre comme une humaine, comme moi au début. Jusqu'à ma disparition.
16 janvier 1992
Comme prévu, elle accepte la nourriture humaine. J'espère pouvoir lui épargner la faim le plus longtemps possible.
17 janvier 1992
Je ne comprend vraiment rien ! Pourquoi pleures t-elle tout le temps ? Est-ce qu'elle souffre ? Qu'est-ce que je fais de mal ? Jin rentre vite s'il-te-plaît !
Déjà que s'occuper d'un bébé n'était pas simple pour un humain, alors pour un yokai... l'adolescente imaginait aisément les problèmes que ça pouvait poser. Heureusement que son père avait été là.
18 janvier 1992
Jin l'a entendue babiller dans le téléphone, aujourd'hui. Normalement, il devait rester encore en Europe, mais il a dit qu'il allait rentrer maintenant ! Enfin !
Il m'a demandé comment je voulais l'appeler. C'est stupide de ma part, je n'y ait pas réfléchis. Je pense que je vais laisser Jin choisir, je suis certaine qu'il trouvera un beau nom humain.
Mio continua un peu la lecture. Dans les entrées suivantes, il n'y avait plus de mention des yokai, et aucune référence au mantra, mais simplement des passages de vie. Les doutes d'une jeune mère, la recherche d'un nouveau travail, les descriptions des activités de famille, l'achat de leur maison, et peu à peu, les dates s'élargissaient. Plusieurs mois passaient entre deux paragraphes.
La jeune fille tourna rapidement les feuilles, pour aller lire la dernière page annotée. C'était daté... d'un jour avant son décès.
15 août 2007
Je me sens moins fatiguée, aujourd'hui. Je pense avoir encore un peu de temps. Choses à noter avant de donner ce carnet à Mio :
Il y avait plusieurs traits horizontaux sur le côté de la page, comme si elle avait voulu écrire une liste mais qu'elle s'était arrêtée avant même d'avoir commencé. C'était à la fois un soulagement, de constater que sa mère avait au moins pensé à lui donner des informations, et à la fois un remords de voir qu'elle n'avait pas pu aller au bout.
– Mio ! Qu'est-ce que tu farfouilles la dedans ? Ces cartons sont à jeter, dépêche-toi de ranger et d'aller t'occuper de ceux de ta chambre.
L'interpellée sursauta lorsque la voix exaspérée de son père retenti derrière elle. Elle referma lentement le cahier, mais ne bougea pas d'un iota, restant assise par terre. Au final... Monsieur Tainaka avait eu raison. Un yokai ne peut pas faire d'enfant. Encore moins avec un humain. Un yokai est un être spirituel qui se réincarne. Qu'il soit un obake ou pas.
– Tu m'entends ? Ne me fais pas répéter, insista son père.
– Oui ça va, je ne suis pas sourde, répliqua t-elle en réponse.
– Sur un autre ton, je te prie !
Mio se retourna, levant la tête pour croiser l'air contrarié de l'adulte, chacun soutenant le regard de l'autre quelques secondes. Puis la jeune fille s'en détourna sans rien ajouter, obéissant, et commença à remettre mécaniquement les dossiers à leur place. Ils étaient tout deux vannés après cette journée donc inutile d'y ajouter une vaine dispute, songea t-elle. Alors que l'homme retourna s'occuper des affaires de la cuisine, elle l'observa, l'esprit troublé. Elle venait d'apprendre que son père... n'était pas son père. Pas biologique, en tout cas. Mais, même si elle n'avait aucun lien de sang avec cet homme, il restait... l'humain qui l'avait élevée, n'est-ce pas ?
Comme bien souvent en ce moment, ce fut les pensées chargées que Mio se glissa dans son lit. Le cahier entre ses mains, elle attendit que son père aille se coucher à son tour pour rallumer la lampe de chevet.
Mio passa la majorité de la nuit à lire le cahier. La plupart des textes ne lui évoquait rien car il s'agissait d'événements s'étant passé durant sa prime enfance, mais qu'importe, elle adorait suivre les pensées, les doutes, les histoires de la famille que sa mère couchait sur le papier. Elle voyait également l'évolution de son écriture, passant d'une belle calligraphie aux lettres attachées à l'encre, à une rédaction plus rapide au stylo à bille. Étrangement, sa mère ne faisait quasiment pas mention des yokai. Une fois, ce fut en décrivant sa peur face à un Onryo qui semblait particulièrement épouvantable. Une autre phrase fit sourire Mio. « L'une de ses amies a un père exorciste. Je me déteste de penser ça, mais j'espère que Mio ne restera pas amie avec elle. Ça risquerait de compliquer les choses. » Ah ? Hé bien, désolée maman ! Mais tu avais raison, ça a compliqué les choses.
Mais chose frustrante dans ce cahier, il ne commençait qu'en 1989. À cette époque sa mère était déjà adulte et mariée avec son père. Mio aurait vraiment aimé pouvoir lire des entrées encore plus anciennes, sur son adolescence par exemple, ou sur sa grand mère maternelle, qui était décédée bien avant la naissance de la jeune fille. Sa mère avait dû se débrouiller seule très tôt, et Mio aurait vraiment voulu savoir ce qu'il s'était passé pour elle, avait-elle subit les même changements ? Comment avait-elle géré la faim ? La douleur ? Le désintéressement ? À chaque fois que la malédiction était mentionnée, c'était pour dire que ses recherches n'avaient pas avancées. Néanmoins, un paragraphe retenu spécialement son attention. « Je ne pense pas que la réponse se trouve chez les humains. Je ne sais toujours pas pourquoi c'est là. Mais je vais trouver un moyen de briser ce sceau. La faim sera plus difficile à résister sans la menace de la douleur, mais je vais y arriver. »
Sa mère voulait... briser le sceau ? Avait-elle fait des actions dans ce sens ? La jeune fille se mit vite à feuilleter le cahier, lisant en diagonale pour essayer de trouver d'autres informations. Puis elle tomba sur un dessin à main levée de la marque noire, sur un tiers de page. Il y avait le mot « tomoe » noté à côté, ainsi qu'une longue liste de questions sur le reste. Questions que Mio s'était déjà posées. Pourquoi, qui, quand, comment... mais il n'y avait pas l'air d'avoir d'informations utiles. Au final, elle était contente d'avoir lu ce cahier, mais c'était un sentiment aigre-doux vu ce qu'elle avait apprit sur sa « naissance ». Quoi qu'il en soit, s'il y avait un quelconque moyen de briser la malédiction... à bien y réfléchir, Mio n'était pas certaine que ce soit une bonne idée, de retirer les chaînes qui empêchaient sa faim de prendre entièrement le contrôle.
[chapitre un peu « de transition » cette fois, et exceptionnellement long (d'habitude les chapitres font 8/9 pages, celui la en fait 12) déso s'il a été un peu lourd à lire
Merci d'avoir lu si vous avez tenu jusqu'à la fin]
