Chapitre 14

.: Nightrain :.


Tout annonçait une belle soirée d'hiver. Le ciel était dégagé, et sans la pollution lumineuse caractéristique des grandes villes, on verrait sans doute les étoiles. Seul le croissant de lune blanchâtre émettait assez de clarté pour vaincre les centaines d'illuminations grouillant dans les rues et sur les bâtiments. Maintenant que les vacances de noël étaient entamées, Mio pouvait enfin souffler. Plus besoin de se lever tôt pour aller au lycée, au revoir le nettoyage de classe, bon vent les heures d'étude. Les examens avaient été la dernière épreuve. Elle se doutait que ça n'allait pas être fameux, mais elle préférait penser qu'elle avait fait de son mieux compte tenu de sa situation.

Et puis, en cet instant, ses pensées étaient tournées vers la soirée à venir. Elle et Ritsu avaient enfin brisé le froid et étaient parties pour profiter pleinement des magasins, juste elles deux. L'adolescente était toute excitée, attendant son amie avec impatience. Sortir regarder les boutiques lui manquait, flâner en ville avec Ritsu lui manquait. L'ambiance festive de la ville se ressentait tout autant dans les décorations, les promeneurs, les commerces, ce brouhaha persistant.

Le dos appuyé contre un lampadaire, pour patienter, elle examinait l'omamori qu'elle lui avait offert. Si jusqu'ici il était resté accroché à sa lampe de chevet, pendant le déménagement, Mio avait préféré le garder dans sa poche plutôt que le fourrer au fond d'un carton. Elle le faisait distraitement tourner entre ses doigts gantés. Il était en tissu rouge, avec des arabesques noires et blanches brodées dessus. Bizarrement, elle avait l'impression que ce petit objet allait lui porter chance, et songea à le garder sur elle plutôt que le laisser prendre la poussière sur son bureau.

– Miooo !

L'interpellée releva la tête, voyant son amie arriver en courant jusqu'à elle.

– Fidèle à toi même, en retard, la taquina t-elle.

– T'exagères ! J'ai... sprinté pour... arriver pile à l'heure, protesta t-elle en haletant. C'est toi qui est en avance...

La bassiste se décolla du lampadaire, et plissa le nez lorsqu'une odeur âcre vint l'assaillir. Une odeur de... brûlé ? Ou d'encens ? Quoi qu'il en soit, c'était incroyablement fort et désagréable. L'adolescente aux cheveux noirs eu un mouvement de recul, et se plaqua la main devant la bouche, se pinçant le nez entre le pouce et l'index.

– C'est quoi cette odeur... ? Ça... pique les yeux...

Ses yeux commençaient à s'humidifier pour contrer l'agression, comme si elle venait d'éplucher un oignon. Ritsu fit une moue interrogative, humant l'air, mais ne sentit rien d'inhabituel. Et puis, ses traits s'illuminèrent, et la jeune fille se mit à tapoter ses poches, cherchant quelque chose.

– Ah ! Excuse ! s'exclama t-elle.

La batteuse extrait un morceau de bois taillé de sa veste, couvert de signes gravés et entouré d'une corde blanche.

– J'avais oublié. C'est un truc que mon père m'a donné, il a dit que ça pouvait aider à éloigner temporairement les yokai.

– Hé bien, tu pourras lui dire que ça fonctionne, grommela Mio derrière sa paume.

Elle n'avait plus eu de contact avec Monsieur Tainaka depuis ce fameux coup de téléphone dans la remise. Ça par contre, ça ne lui manquait pas, c'était certain. Ritsu ne put s'empêcher un petit rire, et jeta l'objet dans une poubelle proche. C'était... amusant de constater l'effet concret de ce morceau de bois consacré par un exorciste ayant de l'expérience.

– Alors, par quoi on commence ? Je suggère le centre commercial ! déclara t-elle en frappant dans ses mains.

Le petit incident vite oublié, les deux jeunes filles commencèrent leur soirée. Bien que cette dernière était placée sous le signe du lèche-vitrine, Mio souhaitait également trouver un yokai qui veuille bien réponde à ses questions. À force d'insister, elle finirait bien par avoir un coup de chance et dégoter une information utile, envisageait-elle. Ça ne l'empêchait pas de profiter des magasins, tout en adressant la parole à un esprit quand elle en avait l'occasion.

Du côté de Ritsu, en observant son amie parler dans le vide – ou faisant semblant de lui parler pour éviter que les gens alentours se posent des questions – beaucoup de choses s'expliquaient. Pourquoi Mio avait si souvent l'air dans la lune. Pourquoi elle était partie vagabonder à côté de la rivière en séchant le cours de sport. Et tout ces dessins bizarres qu'elle faisait étant petite. La voir s'adresser aussi naturellement à des êtres invisibles avaient encore quelque chose de très déroutant. Elle posait parfois des questions étranges, et d'autres fois, demandait de l'aide pour rétablir quelqu'un.

Mais ces courts interludes n'entachaient nullement leur sortie, les deux jeunes filles se promenèrent côte à côte en explorant les magasins des allées marchandes dans une totale détente. Mio n'avait même pas besoin de rester vigilante pour éviter que le monde yokai accapare toute son attention, car c'était Ristu qui l'avait. Tout semblait aller mieux lorsqu'elle était dans les parages, lorsque son énergie communicative était proche d'elle. Si on lui avait dit avant les vacances qu'elle pourrait de nouveau rire et continuer à flâner avec elle comme si de rien n'était, elle ne l'aurait pas cru. Elle ne pouvait qu'admirer et remercier la force de caractère de son amie.

Après deux bonnes heures de vadrouille en ville, la bassiste finit par soupirer longuement en revenant vers Ritsu, après avoir vainement essayé de questionner un énième yokai.

– J'ai l'impression que c'est pas très concluant..., devina t-elle.

La mine découragée de Mio fut une réponse manifeste.

– Viens, faisons une pause. J'ai bien envie d'un chocolat chaud, proposa Ritsu en lui tapotant le dos.

Elles entrèrent dans un café à la lumière tamisée, et réussirent à se trouver une place sur une banquette, en face à face. Fatiguée et dépitée, Mio resta silencieuse et n'essaya pas de commencer une conversation, plongée dans ses pensées. Pourquoi était-ce si difficile ? Trouver des yokai qui non seulement veuillent bien l'écouter, comprendre, et qui sachent s'exprimer de manière compréhensible, relevait du tour de force ou de l'énorme coup de chance. Généralement, c'était les obake qui parlaient d'une manière proche de celle des humains. Avec des phrases construites ne nécessitant pas de décodage. Quoique, plus précisément, c'était même plutôt les obake ayant des formes physiques associées aux animaux de compagnie, tel les nekomata ou les inugami, peut-être avaient-ils d'avantage l'habitude d'être approchés par les humains. Mais elle préférait éviter de répandre d'avantage de peur autour d'elle. Si seulement elle arrivait à trouver un yokai assez sage et ancien... en réalité, elle avait bien une idée. Un type d'esprit bien particulier qui était susceptible de l'aider. Ou de la tuer.

Alors que Ritsu se commandait, comme elle l'avait annoncé, un chocolat chaud, Mio prit un simple thé. Puis se mit à observer longuement un burabura, à savoir un esprit lanterne, qui pendait du plafond quelques tables plus loin. Elle le fixait intensément, comme un affamé fixe un plat chaud avant de se jeter dessus. Quand une main passa devant sa vision.

– Hé, la terre appelle Mio, héla la batteuse.

– Ah, excuse-moi... tu m'as parlé ? se réveilla la dénommée.

– Oui, je te demandais si essayait de soigner un yokai ?

Ritsu était également restée dans le silence un petit moment, du moins jusqu'à ce qu'elle remarque l'expression de la bassiste, on aurait dit qu'elle était particulièrement intéressée par quelque chose, mais lorsque la jeune fille aux cheveux bruns avaient suivit la direction du regard, elle n'avait rien vu. C'était frustrant. Enfin, pas qu'elle souhaitait pouvoir les voir tout de suite, non plus...

Devant la question, Mio reposa son dos contre le dossier de la banquette en hochant la tête. Aucun esprit n'avait compris le sens de sa question quand elle avait demandé comment rétablir un obake après avoir invoqué de force son mantra. Elle seulement récolté des sons ou des mots incompréhensibles, souvent prononcés dans une langue différente. Ou simplement heurtée au silence.

– Oui, je... lui ai fait du mal et j'aimerais réparer ça, précisa la jeune fille.

Les boissons arrivèrent rapidement. Mio entoura sa tasse de thé de ses mains. Qu'importe le sucre qu'elle rajoutait, le liquide n'avait aucun goût. Mais c'était moins désagréable à avaler que de la nourriture, c'était comme de l'eau chaude, et ça avait au moins le mérite de réchauffer. Ritsu de son côté, ne comptait pas en rester là, et leva les yeux, réfléchissant en touillant son chocolat. Une pensée lui traversa l'esprit. Elle était relativement « nouvelle » dans ce monde là, et n'appréhendait sûrement pas l'entièreté de la situation, alors peut-être allait-elle dire une bêtise, mais elle tenta tout de même.

– T'as essayé de lui faire une offrande ? proposa t-elle.

– Une... offrande ? répéta Mio.

– Ben oui, vous autres les esprits, vous aimez bien ce genre de truc, non ?

Vu le ton évident employé par son amie, Mio se mit à l'envisager sérieusement. Cette idée ne lui était même pas venue en tête une seule seconde, mais maintenant qu'elle était exprimée...

– C'est... étrangement pertinent, murmura-elle.

Mais lorsqu'elle s'imaginait offrir un objet ou de la nourriture au renard, quelque chose ne lui semblait pas naturel. Se faire des offrandes entre yokai... intimement, elle était persuadée que ça ne collait pas. Et de l'autre côté, son éducation lui dictait que ce n'était pas non plus correcte de demander à quelqu'un d'autre de s'excuser à sa place. Mais Mio suivit l'instinct de sa nature.

– Est-ce que... tu pourrais le faire ? Je pense que ça aura plus de valeur si ça vient d'un humain.

Surprise, Ritsu lui offrit un regard circonspect. Pourquoi elle ? Ça aura plus de valeur si ça vient d'un humain ? Étrange raison. Mais puisque Mio lui demandait... elle pouvait bien faire ça. De plus, ayant vécu en côtoyant les prêtres du temple, elle connaissait déjà certains gestes et objets qu'on offrait généralement. Alors... pourquoi pas, ça ne devrait pas être trop difficile. Elle ne pouvait simplement pas dire non lorsque son amie espérait son aide, même si ça concernait des yokai. Et puis, puisque de toute façon elle allait devoir vivre avec, en tant que fille d'un exorciste, autant « s'entraîner » au cas où. Alors elle sourit et hocha la tête.

– Compte sur moi ! Je m'en occupe, je vais lui faire une offrande digne d'un kami, annonça Ritsu avant de continuer à déguster son chocolat chaud.

Mio la remercia, et appuya sa tête contre sa main, le coude sur la table, amusée que son amie mentionne ça comme si de rien n'était. Les kami. C'était eux, les esprits anciens auxquels elle avait déjà pensé. De ce qu'elle avait apprit, ils étaient des les divinités honorées dans la religion shintoïste. C'était à eux qu'était dédiés les temples, les prières et les offrandes... Mio savait que les légendes et les contes les mettaient souvent en scène, qu'il y avait toute une mythologie à leur sujet, mais n'avait aucune idée de la véracité de ces histoires. Les humains étaient très imaginatifs et inventaient toujours des tas d'aventures toutes plus bariolées les unes que les autres. En tout cas, tout comme la particularité des obake était la transformation, les kami avaient sûrement... aussi des particularités. La jeune fille ne savait pas ce qu'ils étaient capable de faire, mais rien que le fait d'être vénérés par les humains à travers les décennies devait faire d'eux des esprits spéciaux. Tout ce que lui avait raconté sa mère à leur propos, c'était qu'il s'agissait d'esprits qu'il ne fallait pas déranger, sous aucun prétexte. Elle avait toujours beaucoup insisté la-dessus. C'était pour cette raison qu'elle n'avait encore jamais essayé d'un rencontrer un.

Après avoir passé un long moment à discuter dans la chaleur du café, la soirée était bien entamée. Les activités nocturnes n'allaient pas tarder à commencer, et les deux adolescentes jugèrent d'un commun accord qu'il serait préférable de rentrer avant que leurs parents respectifs ne commencent à se mêler de leur sortie.

Elles se séparèrent à un arrêt de bus, que Ritsu prit pour rentrer chez elle. Mio suivit le long véhicule du regard, jusqu'à ce qu'il tourne dans une rue, légèrement déçue. Elle n'aurait pas dit non à l'idée de rester encore aux côtés de son amie. Et également contrariée de n'avoir toujours rien. Que faire ? Rentrer tout de suite, bredouille ? Où... tenter sa chance avec un kami ? Jusqu'ici, elle s'évertuait à brasser de l'air. Mais l'idée d'aller dans le temple pour y rencontrer ce genre d'esprit... non, peut-être y avait-il un autre moyen d'en trouver un.

Un souffle de vent traversa la rue, et Mio plongea le nez sous son écharpe en sentant le froid attaquer ses joues. Des rires inhumains éclatèrent non loin. On aurait dit des cris de hyènes, mais la jeune fille ne fut nullement effrayée, elle savait déjà de qui il s'agissait, des kamaitachi. Des yokai aimant particulièrement se déplacer dans le vent. Ils ressemblaient à des belettes, et il y en avait tout un groupe, accroché à un lampadaire. Ils portaient des petites lanternes et des sortes de couteaux à la lame recourbée.

– Hé ! Par ici ! les appela Mio.

L'un des kamaitachi tourna vivement la tête vers elle.

Venez voir ! L'obake est déguisé en humain ! s'exclama t-il.

Il est révéré ! renchérit un autre.

Les belettes sautèrent au sol, et trottinèrent vers elle d'un pas enthousiaste. Mio avait déjà vécu ça lors de l'Omagatoki, et savait exactement ce qui allait se passer. Les yokai se rassemblèrent autour d'elle, ils étaient six, de tailles diverses. Le plus grand lui arrivait en-dessous de l'épaule, tandis que le plus petit ne dépassait pas son genou. Ils commencèrent à l'examiner, en parlant et prononçant des exclamations joyeuses, grimpant sur ses épaules et tripotant ses vêtements et ses cheveux. Bien que la jeune fille se retrouvait avec quatre belettes accrochées à elle, ce n'était bien dérangeant car ils ne pesaient quasiment rien.

– Dites, savez-vous où pourrais-je rencontrer un kami ? demanda t-elle en espérant être assez claire.

Les kamaitachi se mirent à faire des mouvements de la tête comme s'ils approuvaient. On aurait dit qu'ils avaient bien comprit la question.

J'ai une idée ! Le kami des voyageurs !

Oh oui ! Allons-y !

Les deux plus grandes belettes, restées au sol, partirent sans attendre, marchant et sautillant sur le béton en agitant frénétiquement leurs lames. L'adolescente les suivit de manière hésitante, toujours assaillie par le doute. Aller questionner un kami comme s'il s'agissait de l'office du tourisme locale l'a mettait dans un certain inconfort... déjà qu'elle se trouvait mal-à-l'aise dans les temples en général, en rencontrer l'un des tutélaire ne lui inspirait qu'un mauvais pressentiment. Sa mère l'avait pourtant bien mis en garde. Ne pas aller voir un kami. Certes, malgré l'avertissement, devant l'impasse elle l'avait déjà envisagé, mais... vraiment en dernier de chez dernier recours. Dans quoi allait-elle encore s'embarquer ? Si interroger les yokai ne donnait rien, autant changer de stratégie et tenter d'explorer toutes les pistes. L'adolescente emboîta donc le pas aux belettes, non sans une certaine anxiété.

Une seconde, stop stop. Elle ne pouvait pas juste partir comme ça, si elle ne rentrait pas de la nuit... elle voyait déjà l'interrogatoire de son père. Il fallait qu'au minimum, elle essaye d'assurer ses arrières. Alors sans y réfléchir à deux fois, la jeune fille ouvrit son téléphone et composa le numéro de Ritsu.

– Alors, je te manque déjà ? minauda la batteuse en décrochant.

– Ritsu, est-ce que tu pourrais me rendre un service ? J'ai un truc à faire, je vais dire à mon père que je dors chez toi ce soir, tu peux me couvrir s'il appelle ?

– Euh... oui, d'accord, en espérant que mes parents ne décrochent pas..., accepta t-elle après un instant d'hésitation. Des... affaires de yokai ?

Mio pouvait sentir toute l'inquiétude de son amie à travers le ton de sa voix.

– On peut dire ça. Mais ne t'inquiète pas, tout va bien, affirma la bassiste de la manière la plus convaincante possible.

Un moment de silence. Elle entendit son interlocutrice soupirer dans le combiné. La jeune fille aux cheveux noirs envisagea de lui proposer de l'accompagner, mais hésita en songeant que ses parents n'allait pas apprécier que leur fille sorte la nuit. Et avant qu'elle puisse se décider, Ritsu reprit la parole.

– Tu m'envoie un sms toutes les vingt minutes au minimum, pigé ? imposa t-elle.

– D'accord, d'accord ! accepta Mio.

Après avoir rassuré sont amie sur le fait qu'elle n'était pas avec des yokai dangereux, Mio raccrocha, un sourire satisfait sur les lèvres. Elle pouvait enfin compter sur quelqu'un d'autre qu'elle même, et c'était sincèrement réconfortant. Bon, ça allait mal se passer si jamais son père décidait d'aller vérifier que sa fille se trouvait bien chez son amie. Mais c'était loin d'être la première fois que la jeune yokai le prévenait par message qu'elle restait chez Ritsu, donc elle espérait que son père ait encore assez confiance en elle.


Le voyage était long, très long. Il se comptait en heures. Mio suivit les kamaitachi au bord de la route, quittant le centre ville, puis peu à peu la périphérie. Elle marchait vite, regardant droit devant elle, terrifiée à l'idée de se faire aborder par des humains dans un endroit isolé. Les bâtiments de stockage d'une zone industrielle laissèrent place à un paysage hivernal, des champs blancs délimités par des vieilles barrières et des morceaux de forêt. Les branches des conifères pliaient sous le poids de la neige, fusionnant avec la poudreuse recouvrant la terre. La blancheur immaculée reflétait la faible lumière du ciel nocturne, contrastant avec les silhouettes sombres et sans reliefs des arbres. Dans le lointain, on pouvait voir les scintillements jaunâtres de quelques maisons, et des petits faisceaux de phare de véhicules distants filer rapidement. Le vent fredonnait, et occasionnellement, on distinguait le vrombissement caractéristique d'une voie de chemin de fer.

Mio marchait sur l'asphalte, et honnêtement, si les grandes divinités acceptait d'écouter un modeste obake tourmenté, elle les remercierait mille fois d'avoir mit ces kamaitachi sur sa route. Leur présence était tellement rassurante, ils trimbalaient leurs petites lanternes accrochés à des cordes en fil rouge entourant leur corps, empêchant les ténèbres ambiantes d'avaler les dernières forces de la bassiste. De plus, les belettes s'étaient mises à faire naître des souffles de vents chaleureux pour s'y laisser porter sur une dizaine de mètres, virevoltant dans tous les sens jusqu'à s'écraser sur le béton. N'importe qui serait affreusement blessé en heurtant et roulant ainsi sur le sol, mais les yokai s'esclaffaient, chassant le silence de leurs rires effrénés. Puis ils revenaient en galopant, remontaient sur les épaules de Mio, et recommençaient.

Le téléphone de cette dernière émit une courte sonnerie. Malgré les deux heures du matin bien tassées, Ritsu continuait à lui parler par messages. Cela l'aidait grandement à garder une prise sur la réalité et le temps qui passait, bien qu'elle avait plus en plus de mal à y répondre tellement ses doigts engourdi par le froid refusaient de fournir les efforts nécessaires pour pianoter sur les touches de l'appareil.

Par ici, par ici ! l'interpella la plus grande belette.

Sur le côté de la route, un chemin s'enfonçait dans un bosquet à la mine sinistre. Oh misère que cela lui rappelait des mauvais souvenirs. On aurait dit l'épreuve de courage d'un camp d'été... la peur au ventre, Mio s'engouffra sous les arbres nus, les yokai toujours accrochés à elle. La neige crissait sous ses pas, se tassant sans résistance. Après plusieurs pas mal assurés, elle perçu la forme d'un hokora se dessiner sur le côté du chemin, faiblement éclairé par la lune. Ils s'agissait de tout petits sanctuaires dédiés aux kami de la route, censé protéger les voyageurs ou marquer les frontières des villages. Il y avait une stèle en pierre grise ornée de kanji gravés difficilement lisibles, à côté d'une statue de paille entourant un tronc d'arbre. De nombreuses cordes épaisses serraient la paille, et certaines étaient disposées en cercle sur la botte pour former des yeux. Le tout couvert d'un toit en bois sculpté, solidement soudé sur des piliers en pierre.

Heureusement qu'il ne s'agissait pas d'un grand temple... peut-être que les kami mineurs étaient plus... accessibles ? Malgré tout, le même malaise lui serra le ventre. Le toit ayant préservé une petite zone de la neige, Mio s'approcha prudemment, et s'agenouilla sur le pavé glacial, en face de la stèle. Les kamaitachi se tassèrent tous derrière elle, agrippant ses vêtements de leurs minuscules griffes, visiblement intimidés par la grande botte de paille. Jusqu'ici énergiques et bruyants, en cet instant, ils s'étaient tus.

Mio resta immobile, laissant le froid faire grelotter ses mains. Un frémissement désagréable lui parcouru l'échine. Les épaisses cordes avaient changé de place, les « yeux » de la statue fixaient maintenant dans sa direction. Quelque chose l'examinait. L'entité étalait son emprise, s'imposant dans le moindre recoin de son domaine. La jeune fille retenu sa respiration, une forte répulsion lui comprima la poitrine, elle savait qu'elle ne devrait pas être là.

Une odeur chaude et sucrée s'écrasa sur elle, et tel le fumet d'une brioche gonflant au sein du four, un arôme doucereux vint provoquer l'appétit continuel de la jeune yokai. Elle ouvrit légèrement la bouche, comme pour en aspirer la moindre miette, luttant contre la famine qui l'affligeait. Ce kami sentait abominablement bon, et Mio était déjà en train d'imaginer le déchiqueter et l'avaler. Qu'importe la forme qu'il avait, toute cette énergie qu'elle sentait se déployer autour d'elle était enivrante, tout son corps la réclamait, tout son être savait que c'était ce qu'il lui fallait. Les muscles de ses jambes se contractèrent, anticipant le bond du prédateur sur sa proie.

– Pourquoi es-tu venu, obake ?

La voix qui résonna était grave, sévère, chaque syllabe se terminait dans un court écho. Elle semblait venir de toutes les directions.

Une vague de douleur lui perça soudainement la nuque, et elle ravala un gémissement, s'étant attendu à ce rappel à l'ordre. L'adolescente bougea lentement ses bras, les pressant contre elle. Le parfum du kami déchaînait des pulsions avides, l'énergie qui emplissait l'hokora crispait ses membres et réveillait la crise de famine... il fallait tenir ! Se raccrocher à n'importe quoi d'autre pour éviter d'attaquer. Mais plus elle résistait, plus son instinct lui hurlait de céder, plus la douleur lui déchirait les vertèbres. Un râle de souffrance franchit ses lèvres, et Mio s'attrapa le cou d'une main, plaquant l'autre sur le sol, penchée en avant.

– Oserais-tu espérer me dévorer ? continua la voix.

Un filet de salive quitta les lèvres de la jeune yokai, s'écrasant sur le pavé. Sa mère avait raison, jamais elle n'aurait dû venir ici ! Il fallait quitter cet endroit ! D'un saut, Mio bondit hors du sanctuaire. S'éloigner le plus possible, partir loin de cet endroit, se soustraire à ce besoin déchirant. La jeune yokai couru dans la neige pour rejoindre la route, son cœur refusait de se calmer. Il battait la chamade, envoyant des vagues d'énergie dans tout le corps, et comme pour y répondre, Mio continua à cavaler, le souffle court. Encore et encore, l'air brûlant ses poumons, ses pas frénétiques cognant contre le béton.

Elle poursuivit sa course infernale jusqu'à que son souffle n'en puisse plus, jusqu'à ce qu'un léger vertige l'oblige à ralentir, puis s'arrêter. Elle n'aurait jamais dû essayer d'aller parler à un kami. C'était encore pire qu'avec les autres yokai. Les mains sur les genoux, Mio haletait rapidement, des souffles de vapeurs se dispersant dans l'air. Pourtant, elle avait beau respirer, son cœur continuait à tambouriner.

En relevant la tête, elle remarqua avec stupeur qu'il y avait de la lumière sur le côté de la route. À une centaine de mètres, on voyait clairement une rangée de lampadaires éclairant un parking. Ah, elle connaissait ce genre de petites gare ferroviaires. Généralement, il s'agissait de point de rassemblement pour les bus qui desservaient les villages un peu éloignés, et le train qui y passait faisait la liaison entre les différentes gares avant d'atteindre la grande ville. Qu'elle heure était-il, de toute manière ? Ne serait-il pas plus sage d'en rester là pour cette nuit ? Elle avait envie de rentrer...

Mio avança et franchit le parking vide. Il n'y avait qu'un seul bâtiment, baigné de la vive lumière des néons. À travers les grandes baies vitrées, on voyait les distributeurs de billets, des guichets vides, une petite supérette, un employé en bleu de travail occupé à vider les poubelles. La gare en elle-même semblait ouverte... et effectivement, lorsque la jeune fille s'approcha, les portes automatiques s'écartèrent.

Elle traversa le bâtiment pour accéder à l'unique quai. Il y avait peu de chance de tomber sur un contrôleur à cette heure ci, et il ne devait y avoir qu'un ou deux arrêts avant la ville, alors... elle décida d'oublier le ticket. L'esprit embrouillé, Mio s'assit sur l'un des bancs en plastique. Il n'y avait absolument personne d'autre sur ce quai. Un néon mal entretenu clignotait. Un distributeur automatique fredonnait un murmure mécanique. De l'autre côté des rails, l'obscurité de la forêt contrastait avec la blancheur nacrée de la neige réfléchissant les rayons lunaires. Une minute, est-ce qu'il y avait des trains, à cette heure ? L'adolescente, leva la tête, cherchant le panneau d'affichage numérique qui annonçait les arrivées prochaines. Il était éteint.

Un vrombissement saccadé résonna sur le quai, et Mio vit avec surprise un train entrer dans la gare, ses puissants phares l'éblouissant un court instant. Il s'avança en ralentissant peu à peu, jusqu'à s'immobiliser avec un grincement aigu. Il s'agissait d'un tramway argenté et bleu, tout ce qu'il y avait de plus ordinaire, comme elle en avait tant vu. La jeune fille se leva, et chercha du regard une quelconque indication sur sa destination, mais ne trouva aucune information. Sans qu'elle ait besoin de presser le bouton, les portes s'ouvrirent avec un ding sonore, comme l'invitant à monter.

Mio entra avec prudence. Il n'y avait pas âme qui vive dans le wagon. Elle prit place sur l'une des banquettes grises, tournée vers l'intérieur du tramway, les genoux serrés et l'esprit flottant. Les portes se refermèrent avec le même tintement. Un grincement typique de la machinerie de l'engin frémit, et le train démarra avec une douce secousse. La jeune yokai soupira, espérant que le bercement des rails apaisera sont cœur, toujours écrasé d'angoisse comme s'il avait conscience d'un danger invisible proche.

Mais quelque chose ne semblait pas naturel.
Le silence était tombé. Le véritable silence. Irréel, envahissant. Jamais elle n'aurait cru que ce serait aussi menaçant. Qu'importe l'endroit ou elle s'était trouvée, il y avait toujours des sons, que ce soit le ronronnement constant des appareils de la maison, ou le bourdonnement lointain des villes. Pas en ce moment. Le paysage nocturne défilait derrière les fenêtres. Mais il n'y avait plus un bruit. Pas une seule saccade des rails. Pas un seul claquement mécanique des wagons. Pas un seul frottement de l'air contre le toit.

Une silhouette d'un noir d'encre occupait le siège en face d'elle. D'une forme vaguement humanoïde, l'ombre se tenait accroupie, tel un enfant voulant imiter la position d'une grenouille. Mais ses jambes et ses bras se terminaient tous d'une longue et unique griffe recourbée. Sa tête n'était qu'une tâche sans relief, d'une noirceur profonde, comme refusant que toute lumière ne l'approche. Mio attrapa l'accoudoir d'une main. Le serrant si fort que ses jointures blanchirent. Intimement, elle était persuadée que peu importe ce qu'il se passait, elle ne devait pas lâcher. Ne pas se lever.

Une fente horizontale se dessina sur le crâne d'ébène de l'apparition. Un ovale blanc s'ouvrit, immense et globuleux, dont la pupille était tout aussi noire que le corps.

– Parle.

La voix était identique à plus tôt. Lourde, sonore, s'écrasant avec force sur les murs du wagon. Les muscles tétanisés, et les yeux rivés sur l'œil démesuré de l'être, l'adolescente se concentrait sur son accroche à l'accoudoir comme une prise sur sa propre conscience. Son cœur pulsait si fort qu'il cognait jusque dans ses tempes, une goutte de sueur trouva son chemin le long de son cou. L'adolescente ne bougea pas, frustrant volontairement son propre instinct. Il était là. Elle prit une courte inspiration, avalant sa salive pour soulager la sécheresse de sa gorge.

– Je vous prie de me pardonner, kami, chuchota t-elle. Je suis perdue et j'ai besoin de votre savoir, s'il-vous-plaît. Dites-moi ce qu'est Ne Hemo.

Le train avançait continuellement, les arbres sombres derrière les vitres semblaient ne pas avoir de fin. Mio avait le désagréable sentiment que l'autre passager la sondait, que cet œil captait chaque minuscule mouvement de son corps, chaque pulsation de son cœur, chaque respiration.

– Alors écoute et apprends, obake perdu.

La voix du kami vibrait dans les tympans de la jeune fille. Il détachait chaque mot, parlant lentement d'un ton fantomatique. Mio se raccrocha à ses paroles, les répétant dans sa tête pour se détourner de ses penchants carnassiers.

– Ils sont les yokai dont les mantras ont été détruits. Ils ont sombré dans les ténèbres. La perte de leur cœur les ont rendu fous. Ils chassent et dévorent tout ce qu'il croisent. Yokai et humains. Ils menacent l'équilibre. Plus ils dévorent, plus ils sont affamés. Condamnés à une existence tourmentée. Subir la faim sans jamais pouvoir l'assouvir.

Une pièce du puzzle concéda enfin à s'imbriquer dans l'esprit de la jeune fille. Rien n'est plus important pour un yokai que son « cœur ». Son âme. Le mantra est bien plus que des mots, elle l'avait comprit. Sa destruction entraîne un extrême état de manque, qui se traduit par une faim déchaînée. Le traumatisme devait être si grand, la blessure si profonde, impossible à soigner, qu'ils perdaient la raison, qu'ils cherchaient à combler ce vide en tentant de rassasier une famine insatiable.

Ne Hemo est vite tué. Abréger leurs souffrances. Terminer leurs lignées. Protéger les autres.

Oui, il était inconcevable de laisser un monstre pareil semer la terreur. Alors... pourquoi était-elle toujours là ? Pourquoi avoir laissé un yokai aussi dangereux en vie ? Pourquoi... l'avoir maudite... ? Et qui... ? Mio ne pouvait détacher ses yeux de l'esprit, cherchant les réponses à travers son unique œil. Elle retint une respiration lorsque la forme noire désincarnée déplia ses membres, et descendit du siège. Comme pour répondre aux interrogations silencieuses de son interlocutrice, le kami s'approcha d'elle, se déplaçant à quatre pattes en s'appuyant sur les extrémités de ses longues griffes.

– Qui a arraché ton cœur, jeune obake ? Es-tu venu pour essayer de te souvenir ? Je vais t'y aider...

Le kami lui grimpa dessus, les pointes de ses pattes s'enfoncèrent sur ses cuisses. Puis il se glissa sur le dossier, entourant les épaules de l'adolescente de son corps, son œil globuleux était si proche que Mio pouvait voir son propre reflet dans la pupille noire. Une chair si... alléchante. Juste là. Les lèvres de la jeune yokai se retroussèrent telles des babines découvrant les crocs d'un carnivore s'apprêtant à attaquer. Sa main serrait toujours l'accoudoir, tellement fort que le sang avait déserté les capillaires de ses doigts. Mio ferma les yeux lorsqu'une longue griffe se faufila sous son menton, et pressait contre sa gorge. Elle sursauta au contact brûlant de la serre, et le kami resserra son emprise, la ferrant contre le dossier. Alors qu'elle luttait pour conserver ses respirations, un voile noir s'affaissa sur ses paupières, effaçant toute la clarté des éclairages du train. Un grognement sourd s'échappa d'entre ses lèvres, et le vertige fit basculer son esprit vers l'arrière.

– Oui... laisse la mémoire de ta lignée revenir...

La voix de l'esprit s'amenuisa, pour laisser place à un sifflement venteux. Sa vision était floue, confuse, mais les sensations si réelles. Le souvenir prit possession de sa conscience, la faisant ployer avec force, et comme dans un rêve, les images se succédaient de manière hachée. Elle senti un air salé et humide caresser sa peau. L'océan d'un bleu scintillant s'étalait à perte de vue, surplombé d'un ciel aux nuages clairsemés qui s'y reflétait. En bas de la falaise couverte d'une végétation verdoyante, les vagues se brisaient sur les rochers dans une pluie d'embruns blanchâtre. Cet endroit... elle le connaissait. Il lui inspirait un sentiment de familiarité. Elle venait souvent ici, elle appréciait l'odeur et la mélodie de cette immense étendue d'eau indomptée, et l'herbe épaisse couverte de rosée qui lui offrait un coussin rafraîchissant. Mais pas cette fois. Cette fois, tout n'était que douleur et déchirement. Son corps brisé et mutilé la lancinait de toute part.
Si... seule. Si épuisée. Si... coupable.

Ils m'ont abandonnée. Ils ne viendront pas m'aider. C'est de ma faute.

Fixant le ciel, elle leva ses mains devant ses yeux. Le sang rouge et visqueux qui les maculaient goutta sur ses joues. Elle percevait des humains, autour d'elle. Des exorcistes. Une rage sourde bouillait au sein de ses entrailles, une colère infernale embrasait l'entièreté de son être. L'envie sourde de les déchiqueter, de leur faire payer pour ce qu'ils l'ont obligée à faire, pour toute la souffrance et la terreur qu'ils lui ont ordonné de répandre, l'indignation d'en être réduit à un état si vulnérable. Et pourtant, elle ne pouvait se mouvoir.

Ils psalmodiaient. Leurs voix lui vrillait l'esprit. L'éclat d'une lame refléta les rayons du soleil. Le métal s'enfonça lentement dans sa poitrine, le tranchant froid perçant et lacérant sa chair. Un liquide brûlant l'inonda. Elle sentait sa gorge vibrer au rythme des rugissements horribles qui emplissaient l'espace. Elle se souvenait de cette abominable sensation. On arrachait, on déchiquettait. Elle avait souffert, hurlé longtemps, suppliant les autres de venir l'aider, mais personne n'était venu.

Maintenant vous ne pourrez plus m'asservir.

Toute sa fureur explosa, réclamant vengeance. Un liquide délicieusement chaud et fruité coula sur sa langue. Une matière flasque lui encombrait la bouche, émettant des bruits mous et humides lorsqu'elle mâchait. Des morceaux durs craquaient sous ses crocs. Ce jour là, la pluie fut vermeille.

J'en veux encore. Il m'en faut plus !

– Arrêtez... arrêtez ça...


Mio prit une immense inspiration, hoquetant un instant en sentant l'air glacial envahir ses poumons. Le froid la mordit soudainement de toute part. Tout ses membres tremblaient, et surtout, elle baignait de sueur. Ses vêtements lui collaient à la peau, son écharpe était toute humide, ses mains et son dos étaient horriblement moites. Sa transpiration verglacée lui donnait la chair de poule et obligeait ses muscles à se contracter.

Une odeur fraîche et boisée lui parvint. Allongée sur le dos, les genoux repliés, elle se frotta les paupières et entrouvrit les yeux, rencontrant le toit du petit hokora. Elle y était revenu ? Ou plutôt... elle ne l'avait jamais quitté. Immédiatement, elle tâta son sternum, y cherchant une trace de plaie. Mais il n'y avait rien, hormis le douloureux souvenir du métal la traversant.

– Maintenant, pars. La malédiction que tu portes souille mon sanctuaire.

La voix s'évanouit, et la présence disparu, se retirant lentement, ne laissant que le frémissement de la forêt. Mio se redressa péniblement, une main sur le front. Elle s'essuya les joues de sa paume gantée. Des larmes chaudes avaient coulées.

Le kami est venu !

Les kamaitachi, tout excités, se rassemblèrent tout autour d'elle. La jeune yokai souffla, laissant son esprit reprendre conscience, se rassurer en revenant à la réalité, et retrouver prise sur ses sensations. Elle avait le sentiment de se réveiller d'un long, très long cauchemar. Est-ce que... le train n'avait été... qu'une hallucination... ? Tout était vague. Seules les impressions et les paroles de l'esprit restaient imprimées.

Parce que l'obake a été révéré récemment !

– « Révéré » ? répéta machinalement Mio.

Oui ! Un humain a fait une offrande ! Peut-on la voir ?

Confuse, mais comme un réflexe, la jeune fille sorti l'omamori. Les belettes se penchèrent dessus avec des yeux brillants.

Quelle chance !

Décidément, même lorsqu'elle n'était pas là, Ritsu lui filait un coup de main. Est-ce que le kami l'aurait ignorée si elle n'avait pas eu ce cadeau sur elle ? C'était ce que les kamaitachi avaient l'air de dire. Son offrande. L'adolescente serra doucement le tissu rouge contre sa paume, pensant à son amie en se répétant ses deux mots, et cela fit naître un sentiment réconfortant. Le genre d'émotion chaleureuse que son cœur blessé avait besoin, comme s'il savait qu'une personne l'aimait et veillait sur elle. Elle n'était pas seule. Elle n'était pas... abandonnée. Plus maintenant.

Le vent se lève ! Allons-y !

Les belettes se précipitèrent sur le chemin, marchant sur la neige sans y laisser de trace. Il ne fallut qu'un souffle de vent pour les balayer, et la bande de yokai s'envola par-dessus la cime des arbres en poussant des rires éclatants.

Mio se traîna hors du sanctuaire, et dû se concentrer sur ses jambes pour vaincre leur engourdissement et tenir debout dans avoir le vertige. Elle retourna vers la route, traçant son chemin dans la neige en chancelant. Une fois émergée des arbres, elle s'accroupit, tâtant le béton afin de s'assurer d'être bel et bien de retour dans la réalité. Elle était bien là. Recroquevillée sur le bord d'une route, entre les forêts et les champs, loin de la ville, perdue en pleine nuit hivernale, complètement épuisée. Marcher jusqu'à chez elle était exclu, jamais ses jambes ne réussiraient à la porter aussi longtemps. Elle se sentait frigorifiée, et ses doigts lui faisaient mal. Que faire ? Appeler quelqu'un pour venir ? Son père ? Non. Ritsu... ? Ce n'était absolument pas correct de lui demander de réveiller ses parents pour passer la récupérer, encore moins à une heure pareille, mais... avait-elle le choix ? Mio attrapa son portable. Le dernier message datait de dix minutes. Si peu de temps avait passé, finalement, lorsqu'elle était plongée dans l'illusion du kami. La jeune fille se retourna brièvement vers le chemin. Le kami des voyageurs...

Une voiture passa sur la route. Ses phares illuminèrent le béton lorsqu'elle dépassa l'adolescente... puis freina plusieurs mètres plus loin. Le véhicule entama alors une marche arrière pour revenir à son niveau.

– Jeune fille ! l'interpella une voix âgée.

Mio se releva avec peine. Derrière le volant, une vieille femme la fixait à travers sa vitre ouverte.

– Es-tu perdue ? Il ne faut pas rester toute seule à cette heure ! Dehors, dans le froid qui plus est !

Quelqu'un s'était arrêté. La jeune yokai examina l'automobile d'un coup d'œil. Elle savait pertinemment qu'il ne fallait pas monter en voiture avec des inconnus. Mais cela tombait à point nommé, et... même s'il ne valait pas juger sur l'apparence, il s'agissait d'une grand-mère. Mio était spontanément moins méfiante que si un homme s'était arrêté.

– Vous... vous allez en ville ? demanda t-elle.

– Oui, je peux te déposer, si tu veux, proposa la dame âgée. Allons, grimpe, tu as l'air d'être gelée de la tête aux pieds.

Après une petite hésitation, Mio accepta. Le véhicule était un ancien modèle, et les portes arrières se verrouillait uniquement avec le loquet à côté de la vitre. Il ne devait pas y avoir de fermeture automatique, donc... elle ouvrit la portière et prit place sur la banquette arrière.

– Merci... madame...

– Aucun soucis ! s'exclama la grand-mère en redémarrant. Je n'allais pas laisser une jeune fille de l'âge de mes petits-enfants sur le bord de la route.

Il faisait déjà un peu plus chaud, dans la voiture. Ça sentait l'essence et cette odeur indéfinissable de vieille chose, et le moteur faisait pas mal de bruit. Et c'était rassurant. Devant, sur le dossier du siège passager, un petit tsuchigumo était accroché. Les six pattes du yokai araignée étaient fermement agrippées autour de l'appui tête, et il la dévisageait de ses quatre yeux, d'un air curieux. Mio se cala dans le siège, aucunement dérangée par cette présence, et laissa échapper un court soupir de soulagement.

Dehors, un grondement lointain résonna. En jetant un œil par la fenêtre, la jeune fille remarqua de lourds nuages masquant les étoiles à l'horizon.

– On dirait qu'un orage se prépare, commenta la conductrice.

Le tsuchigumo tourna la tête, observant le ciel à travers le par-brise. Ses mandibules dentelées s'écartèrent alors qu'il chuchota quelques mots d'une voix enrouée.

La foudre arrive.


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