Chapitre 15

.: Perfect Crime :.


Ritsu tapotait nerveusement le clavier de son téléphone portable. Qu'est-ce qu'elle fabriquait ? Quand allait-elle arriver ? Son dernier message lui demandait si elle pouvait venir dormir, ce que la batteuse avait tout de suite accepté. Même s'il était trois heures du matin. L'adolescente patientait allongée sur le canapé en pyjama, luttant contre le sommeil, la lumière allumée, dans sa maison silencieuse. Ses parents dormaient à l'étage, elle ne leur avait rien dit concernant cette affaire, mais tant pis, elle verrait ça plus tard ce matin en les mettant devant le fait accompli. Pour l'instant, elle espérait juste que Mio aille bien. Ritsu regrettait de ne pas lui avoir demander à l'accompagner. Sur le moment, elle n'avait pas osé se mettre dans les histoires de yokai, se disant que son amie lui demanderait de l'aide si elle en avait besoin. Mais en y réfléchissant, la bassiste était plutôt du genre à vouloir gérer ses problèmes seule pour éviter de déranger. Ritsu avait la mauvaise impression de l'avoir laissée tombée pour cette nuit, la soutenir par message interposé n'était clairement pas suffisant pour elle. Alors elle prit la décision que, la prochaine fois, qu'importe l'heure ou la distance, elle ne laisserait pas Mio partir en solitaire comme ça.

La jeune fille se redressa en entendant la poignée de la porte d'entrée s'ouvrir doucement. Elle avait précisé à son amie de rentrer directement sans frapper, et bondit du canapé pour aller l'accueillir, à la fois soulagée de l'entendre entrer et inquiète de la voir si exténuée.

– Enfin ! Entre vite, mais chut, mes parents dorment, murmura Ritsu. Qu'est-ce qu'il t'es arrivé ? Tu n'as rien ?

Mio secoua la tête. Elle se sentait un peu coupable de débarquer comme ça en pleine nuit. Bien que ça aurait pu être pire, si personne ne s'était arrêtée. La vieille femme qui l'avait récupérée lui avait posé des tas de questions sur le pourquoi du comment une jeune fille se retrouvait seule en pleine nuit au bord d'une route. Et Mio avait dû argumenter pour la persuader qu'elle n'avait pas été enlevée ou qu'elle n'avait pas fugué, et ça n'avait pas été une partie de plaisir.

– Non, ça va... est-ce que mon père a appelé ? s'enquit-elle.

– T'inquiète, tout roule.

Il n'avait réellement pas vérifié ses dires ? La bassiste trouvait cela un peu étrange… cela la dépitait un peu. Il n'avait vraiment pas prit la peine de s'assurer que sa propre fille était bien là ou elle avait dit qu'elle serait ? Bon, c'était toujours un problème de moins. La jeune yokai commença à retirer ses vêtements chauds et son sac avec un peu de difficulté. Ses doigts étaient engourdis et lui faisaient mal. Ritsu dû le remarquer, car au moment ou elle retira ses gants, elle lui attrapa le poignet pour les examiner. Mio frémit devant le toucher chaud de la main qui tenait la sienne.

– T'as des engelures..., constata la batteuse. Viens, je sais ce qu'il faut faire pour ça.

Après avoir éteint l'ampoule du salon, la jeune fille aux cheveux bruns conduisit son amie à l'étage, marchant à pas de loup jusqu'à la salle de bain en s'éclairant de la lumière de son téléphone. Une fois dans la pièce, elle la fit asseoir sur l'un des petits tabouret en plastique blanc le temps de fouiller dans l'armoire à pharmacie. Mio grimaça en voyant l'état de ses doigts, pas étonnant que ce soit si dur de les bouger. Ils étaient rouges et couvert de petites crevasses, le froid ne les avaient pas épargnés. En plus de cela, la transpiration lui collait à la peau, et l'épuisement à l'esprit, ses paupières pesaient chacune une tonne et se refermaient toutes seules dès que la jeune fille ne bataillait plus contre la somnolence.

Ritsu prit place en face d'elle, et entreprit de frictionner délicatement ses doigts à l'aide d'un coton imbibée d'eau tiède et de désinfectant. Mio l'observa, et serra les dents devant la douleur, mais... le simple fait que son amie prenait soin d'elle surpassait de loin cet inconfort. Le même sentiment apaisant qu'elle avait ressenti en regardant l'omamori l'envahit.

– Alors, où est-ce que t'es allée ? se réitéra Ritsu en chuchotant.

Mio n'était que trop heureuse de pouvoir enfin partager ses expériences et ses doutes avec une personne de confiance. En attendant que ses doigts se réchauffent, elle raconta donc son escapade. La rencontre avec les kamaitachi, le voyage jusqu'au petit sanctuaire, l'illusion du train, la voix du kami.

Ritsu resta silencieuse durant la narration, bien que c'était la tempête sous son crâne. Mio n'avait pas l'air de se rendre compte que la batteuse avait bien du mal à suivre et comprendre son récit. Oh bon sang, les kami existaient... pour de vrai ? Et son amie avait directement parlé à l'un d'eux ? C'était complètement abracadabrant, et pourtant, elle lui confiait toute son aventure avec un sérieux appliqué sans failles.

– Il t'a aidé à te souvenir ? reprit la batteuse. Te souvenir de quoi ?

– Je... je ne suis pas sûre..., murmura t-elle.

En réalité, elle s'en doutait. La sensation de son corps brisé, de cette lame tranchante, de ses voix humaines étranges. Ce n'était pas n'importe quel souvenir. Le kami avait bel et bien fait remonter un moment clé. La destruction de son mantra. Elle ne comprenait pas comment ni pourquoi, mais des exorcistes avaient réussi à l'acculer et lui arracher l'âme. D'un côté, elle était presque soulagée de ne pas se rappeler de tous les détails... rien que les flashs démontraient d'une affreuse torture. Et elle avait tout le mal du monde à en parler à voix haute. Quelque chose la bloquait, elle n'arrivait pas à se résoudre à mentionner ce qui était arrivé à son mantra devant qui que ce soit, c'était comme... beaucoup trop intime. Le moment où elle était devenu Ne Hemo. La première fois qu'elle eu ressenti la faim. En revanche, impossible de savoir à quand cela remontait, aucune indication visuelle ne l'avait aidée. Une falaise au bord de l'océan, c'était tout. À quelle point sa lignée était-elle ancienne ?

– Pardon Ritsu, je... te raconte tout ça sans rien expliquer..., reconnu Mio ayant remarqué le regard inquiet que lui lançait son amie.

– Hein ? Oh non t'inquiète pas, c'est vrai que je pige pas tout, mais tu peux me parler autant que tu veux, tu sais ! sourit t-elle d'une voix encourageante.

Il était vrai que tout cela était encore assez obscur pour Ritsu, mais elle demeurait néanmoins contente de ne plus être laissé pour compte. Ce qu'elle avait bien comprit, en revanche, c'était que Mio était épuisée et qu'une bonne nuit de sommeil lui ferait le plus grand bien. Une fois les mains réchauffées, elle ouvrit plusieurs pansements blancs, et avec application, les colla sur les petites écorchures. Ah, ça la ramenait dans le passé, vu le nombre de fois où Mio c'était éraflé les doigts sur les cordes de sa basse, au début. C'était toute une histoire à chaque fois ! D'ailleurs, l'adolescente aux cheveux bruns s'attarda un peu, passant ses propres doigts sur les petits zones caleuses au bout des phalanges de son amie. Puis elle se rendit vite compte que ça allait finir par faire naître un petit malaise... mais Mio ne sembla pas s'en formaliser, plutôt occupée à bâiller et piquer du nez. Ritsu soupira d'un air amusé, et se leva.

– Je te prête un pyjama. Fais comme chez toi, je t'attends dans ma chambre.

La batteuse lui déposa quelques habits, et la laissa seule dans la salle de bain. Mio se déshabilla, soulagée de retirer enfin ses vêtements, mais songea que prendre une douche ferait trop de bruit. Elle se permit donc d'utiliser un simple gant de toilette et l'évier pour se laver et se débarrasser des restes de sueurs froide. Puis elle enfila le pyjama, il était à sa taille, c'était toujours celui là que lui passait son amie en cas de besoin. La jeune fille prit soin d'éteindre la lumière en appuyant en douceur sur l'interrupteur, c'était impressionnant comment, en plein nuit, même le plus petit clic semblait pouvoir s'entendre à l'autre bout de la maison.

Elle se rendit à la chambre de Ritsu sur la pointe des pieds. La pièce était uniquement éclairée par l'ampoule orangée de la lampe de chevet, et comme d'habitude, loin d'être bien rangée, des affaires traînaient un peu partout. Son amie était déjà assise sur le lit, et tapota l'espace du matelas à côté d'elle.

– Tu viens ? l'incita Ritsu.

Mio se planta juste à côté, fixant la place d'un œil confus, et sentit immédiatement ses joues rougir en réalisant.

– Q-quoi ? Dans... ton lit ? bredouilla t-elle.

– Ben oui, les futons sont dans la chambre de mes parents. Et je vais pas te faire dormir sur le tapis ! Y'a assez de place pour deux, si on se serre un peu...

L'adolescente aux cheveux noirs se mit à tripoter les pansements de ses doigts d'un geste nerveux. Évidemment, en débarquant comme ça à une heure pareille, son amie n'avait rien pu prévoir. Mais... quand même ! Bien qu'elle avait déjà dormi un nombre incalculable de fois dans la même pièce que Ritsu, dans le même lit, c'était une première. C'était embarrassant, et pourtant, à cette idée, la jeune yokai ressentait une certaine... attirance devant cette invitation.

– Me dis pas que tu préfère le tapis, quand même ? demanda Ritsu devant le silence de son interlocutrice.

– C'est gênant ! lâcha Mio.

– Mais non ! Allez dépêche, j'ai sommeil.

Sur ces mots, Ritsu bâilla et s'affala sur l'un des coussins, les yeux fermés. Et faute d'une autre solution, après une dernière hésitation, Mio se glissa enfin à ses côtés. Elle éteignit la lampe de chevet, et s'allongea sous la couette. Même si son amie avait collé son dos contre le mur, le manque de place faisait qu'il était difficile de ne pas se toucher. Néanmoins, bien que toute troublée, la bassiste ne trouvait pas ça désagréable.

De plus, l'esprit au calme, elle pouvait enfin prendre du recul sur ce qui lui était arrivé, et se repassait sa rencontre avec le kami. Pouvaient-ils tous créer des illusions aussi réelles ? C'était un peu effrayant, mais d'un autre côté, des gares et des trains, Mio en avait vu des tas, ce ne devait pas être compliqué pour son cerveau de récréer une hallucination à partir des images de sa mémoire. D'ailleurs, elle repensa aux humains qu'elle avait perçu au cours du souvenir ravivé par le kami. Comment des exorcistes avaient-ils réussit à connaître son mantra ? Jamais un yokai ne révélerait une information pareille à un humain. Elle se souvenait de leur voix, qui récitaient comme des... chants. Des formules. Des psaumes. Qu'importe. Si un humain connaissait son mantra, alors il avait pu... l'obliger à faire tout ce qu'il voulait. Était-ce la cause de cette rage qu'elle avait ressentie ? Ou autre chose ? Sans doute le fait d'avoir été... abandonnée. Elle se rappelait clairement avoir espéré de l'aide. Mais de l'aide de la part de qui ? Encore une zone d'ombre en plus. Quand elle faisait un pas en avant, elle avait l'impression d'en faire trois autres en arrière.

Un haut-le-cœur remonta dans sa gorge lorsqu'elle les dernières secondes du souvenir s'imposèrent. Ce qu'il s'était passé après la destruction de son mantra. Elle s'était immédiatement vengée. En dévorant. Ces exorcistes avaient été ses premières victimes. Pourquoi avaient-ils fait une chose pareille ? Ignoraient-il ce qu'il allait se passer, en détruisant l'âme d'un yokai ? Un humain ne peut pas tuer un yokai, pensaient-ils se débarrasser d'elle en lui infligeant ça ? Les os craquant à chaque fois qu'elle refermait la mâchoire, la chair molle et filandreuse... et simultanément, cette saveur sucrée délicieuse qui lui restait en bouche. Et le dégoût de savoir qu'elle avait mangé des humains. Ça lui donnait la nausée. L'idée d'avoir goûté à de la chair humaine la rendait malade. Et pourtant... si elle pouvait recommencer...

Non, jamais ! Émotionnellement, elle ne pourrait jamais supporter ça. Mio chassa rapidement cette idée. La faim qu'elle ressentait n'était pas là pour être assouvie. Il s'agissait... d'une blessure. D'un trauma. Ça ne servirait à rien de manger qui que ce soit, même si c'était affreusement tentant. Et ça... ça voulait dire qu'il n'y avait aucun moyen de s'y soustraire. Aucun moyen de la rassasier. Elle allait devoir subir ce supplice toute sa vie. En réalisant cela, une vague d'abattement lui prit la poitrine. Devoir combattre un instinct destructeur pour toujours, qu'importe le nombre de ses réincarnations. Sa lignée était brisée. Les humains l'avait condamnée.

Reniflant silencieusement, Mio quitta sa contemplation du plafond sombre pour jeter un œil discret vers Ritsu. Sa frange libre retombait sur son nez. C'était la première fois qu'elle était aussi proche, son visage semblait si serein, et sa respiration si tranquille. La jeune yokai s'allongea sur le flanc, se tournant vers son amie, même si ça serait très embarrassant si elle ouvrait les yeux. Elle avait besoin de sa présence, et tout un tas de drôles d'impressions qui ballottait son cœur, gênée d'être là, et en même temps, l'envie de se rapprocher. De se blottir contre elle, de se laisser envelopper au sein de la chaleur rassurante de son amie d'enfance. De savoir que quelqu'un était là pour la protéger, pour lui faire oublier sa peine, oublier ce qu'on lui avait fait endurer.

– Ritsu... ? l'appela Mio en chuchotant.

Pas de réponse. S'était-elle déjà endormie ? Ou Mio avait-elle encore eu une longue absence, perdue dans ses pensées ? Quoi qu'il en soit, au lieu de la réveiller pour quémander un câlin, l'adolescente se tassa un peu plus sur elle-même, baissant la tête et se rapprochant. Juste un peu plus. Puis elle ferma les yeux, cédant enfin à l'épuisement qu'elle combattait jusqu'ici.


La première chose que rencontrèrent les yeux de Ritsu fut le mur. Elle était si proche que son nez le touchait presque. L'adolescente referma bien vite les paupières, elle venait de se réveiller au beau milieu d'un rêve étrange, les images se dissipaient mais l'impression d'être maintenue par quelque chose restait. Elle attendit plusieurs poignées de secondes, le temps que les sensations disparaissent, mais... cette impression ne partait pas. Et son cœur rata un battement lorsqu'elle réalisa la situation dans laquelle elle était. Mio s'était blottie tout contre son dos, les bras entourant sa taille. Ritsu sentait la chaleur de son amie pressée contre la sienne, percevait sa poitrine se soulever doucement au rythme d'une respiration ensommeillée, son souffle chatouillant sa nuque. Dire que son amie avait été toute embarrassée, et maintenant, elle l'a prenait pour son ours en peluche !

Ritsu enfoui son visage dans l'oreiller, espérant masquer son trouble. Elle avait le sentiment d'être une gamine ne sachant pas comment se comporter à côté de la personne aimée. La jeune fille soupira silencieusement, se disant qu'elle n'arriverait jamais à se rendormir en restant dans cet état... mais en avait-elle seulement l'envie ? Bien qu'elle se sentait encore somnolente, l'adolescente garda les yeux entrouvert, pour rester éveillée et profiter de cette embrassade inespérée. C'était si rare qu'elle initie ce genre de contact ! Toutefois, Ritsu se sentait un peu coupable de profiter de la situation alors que Mio l'avait manifestement enlacée dans son sommeil.

Depuis le temps qu'elle ressentait ce genre de sentiments, elle n'avait jamais trouvé le courage ni l'occasion de lui en parler. Et puis, beaucoup de choses s'étaient passées en si peu de temps, ces histoires de yokai avaient mit un sacré bazar dans sa vie. De plus, la batteuse ne souhaitait pas rajouter davantage de sentiments à gérer sur le cœur de son amie. Pouvoir rester à ses côtés était déjà suffisant, non ? Et de toute manière, est-ce qu'un yokai pouvait ressentir de l'amour envers un humain ?

Ritsu se raidit imperceptiblement lorsqu'elle entendît son amie soupirer longuement. Et comme si elle craignait que sa prisonnière essaye de s'échapper, Mio resserra son étreinte. Elle avait enfoui son visage au creux du cou, et posé l'un de ses genou sur les cuisses de son amie. Oh bon sang, si la bassiste se réveillait maintenant et se rendait compte de sa position... Ritsu voyait déjà sa moue adorablement confuse. Et surtout, si ça continuait longtemps, elle sentait que ses joues allaient finir par prendre feu, malgré ce matin d'hiver, elle avait vraiment chaud. À peine quelques secondes plus tard, un nouveau soupir, mais cette fois, il se termina par un... grondement ? Suivit de plusieurs respirations laborieuses. La batteuse perçu les bras et les mains de Mio se crisper. Quelque chose n'allait pas, était-elle en train de cauchemarder ?

L'adolescente emprisonnée dans les bras d'un yokai se décida enfin à bouger, pour savoir ce qu'il se passait. Elle s'écarta très légèrement – difficile de faire mieux à cause du mur – et se retourna sur elle-même pour tenter de faire face à sa geôlière.

– Hé, Mio, t'es réveillée ? chuchota t-elle.

Contre toute attente, l'interpellée bougea à son tour, retirant ses bras et se redressant sur ses coudes. Ses paupières s'entrouvrirent, rencontrant les iris noisettes qui la fixait. Ritsu bloqua une respiration devant la situation dans laquelle elles se trouvaient. Si proches que leurs souffles respectifs s'entremêlaient. Plusieurs secondes passèrent dans l'immobilité la plus totale, jusqu'à ce que le regard ensommeillé de Mio se transforme subitement en une expression paniquée.

– Aah ! D-désolée... ! balbutia t-elle en se relevant d'un geste brusque.

Si brusquement qu'elle en oublia le bord du lit, et tomba à la renverse. Par réflexe, l'adolescente tenta de se rattraper à la table de chevet, mais ne réussi qu'à bousculer la lampe, avant de se retrouver le dos contre le tapis.

– Ça va ? s'enquit Ritsu en s'asseyant.

La bassiste se redressa en hochant la tête. La chute ne lui avait pas fait mal, mais elle était très embarrassée à l'idée de... en réalité elle ne savait pas vraiment ce qu'il venait de se passer, simplement qu'elle s'était réveillée collée à son amie. Est-ce que Ritsu était consciente depuis longtemps ?

– T'es sûre ? On aurait dit que tu faisais un cauchemar, insista la batteuse.

– Non, je... peut-être, je ne sais plus...

Incertaine, Mio se redressa. Un cauchemar ? Elle se rappelait effectivement avoir rêvé, mais pas de quoi. Les images s'étaient estompées, ne laissant que des sensations floues. Ça n'avait pas été un rêve agréable, mais elle ne se souvenait de rien. La jeune fille aux cheveux noirs se releva, et s'assit sur le bord du lit, observant Ritsu. Cette dernière n'avait nullement l'air perturbée par ce petit incident, et était plutôt occupée à bâiller en se frottant les yeux. Mio ne savait qu'en penser, pourquoi son corps avait soudainement décidé de s'accrocher comme ça ? Elle suivit son amie des yeux lorsqu'elle se leva pour aller ouvrir ses volets, laissant la lumière grisâtre du ciel nuageux inonder la pièce. Peut-être que... ça avait été imprudent de s'endormir... auprès d'un humain.

Ses réflexion furent interrompues lorsque plusieurs coups frappèrent à la porte de la chambre, et la voix de la mère de Ritsu s'éleva.

– Vous êtes réveillées, les filles ?

– Oui, m'man ! répondit l'adolescente comme par réflexe.

La bassiste avait à peine remarqué que Madame Tainaka avait prononcé « les filles », que l'adulte ouvrit la porte, déjà tout habillée.

– Ah, Mio... ton père m'a envoyé un message, ce matin, pour savoir si tu étais bien chez nous, déclara t-elle son téléphone portable à la main.

Aïe. Le retour à la réalité. Bon au moins, son père avait vérifié, mais... la jeune fille fixa l'inspecteur, les yeux remplis de désarroi, un coup de chaleur désagréable l'envahi en imaginant la discussion qui allait suivre.

– Je ne sais pas à quoi tu joue, mais j'apprécierais que tu évites ce genre d'ânerie, continua Madame Tainaka. J'ai vu tes affaires dans l'entrée tout à l'heure, donc je suppose que tu es arrivée cette nuit. Je t'ai couverte pour cette fois. Mais uniquement cette fois. C'est compris ?

Mio ne pu retenir un sourire en entendant cela. Elle l'avait couverte. Madame Tainaka l'avait aidée, ou plutôt, carrément sauvée, une fois de plus ! Malgré les remontrances, un soupir de soulagement franchit ses lèvres.

– Oui ! Merci Madame Tainaka ! s'exclama t-elle.

– Quant à toi Ritsu... on en reparlera. Bon, habillez vous, maintenant, on va commencer le petit déjeuné.

L'adulte referma la porte. Et la bassiste ne pouvait que continuer à la remercier cent fois, elle savait pertinemment que la mère de Ritsu détestait les mensonges, et pourtant, elle avait menti à son père pour la protéger, lui évitant ainsi une autre dispute. Oh bon sang, ces ascenseurs émotionnels dès le matin...

– Est-ce que tu te rends compte à quel point ta mère est géniale ? déclara t-elle.

– Ouaip ! Elle l'est ! confirma son interlocutrice.

Cette dernière alla ouvrir en grand son armoire, et se pencha à l'intérieur pour fouiller dans ses piles d'affaires. Mio la suivit, et n'ayant que moyennement l'envie de remettre ses vêtements de la veille, s'apprêtait à lui demander une fois de plus de lui prêter des fringues, non sans une pointe de timidité.

– Alors, euh... si je me souviens bien... tiens, ce pantalon te vas. Ça aussi... ça aussi je crois...

Mio n'eut pas le temps d'ouvrir la bouche que son amie lui tendit plusieurs habits. Elle lui passa un pantalon beige, un simple t-shirt, et un sweat noir.

– Désolée de devoir encore t'emprunter des vêtements..., s'excusa t-elle.

Ritsu haussa les épaules, peu dérangée. C'était loin d'être la première fois et ce n'était sûrement pas la dernière. Sans gêne, elle retira son haut de pyjama et commença à s'habiller, alors que la bassiste se retourna rapidement... sérieusement, elle ne pouvait pas être un peu plus pudique ? D'accord elles s'étaient déjà baignées ensemble, mais tout de même... la jeune yokai suivit néanmoins le mouvement. Par contre pour les sous-vêtement, elle n'avait pas le choix de remettre les siens, mais tant pis, elle était contente de ne pas être obligé de remettre le reste. Elle se tourna donc pour se rhabiller, vérifier du coin de l'œil que son amie ne regardait pas. Ou pas de manière trop flagrante, même si c'était Ritsu, se changer n'était pas quelque chose qu'elle faisait devant d'autres personnes. Alors qu'elle s'apprêtait à enfiler le t-shirt, son amie se rapprocha soudainement d'elle.

– Mio ! Tu es... blessée ? s'exclama la batteuse.

– Quoi ? … Euh, non...

Mio lui adressa un regard interrogatif, surprise par cette question. Elle l'aurait senti, si elle avait été blessée d'une façon ou d'une autre, non ? Elle baissa la tête pour chercher ce qui avait provoqué cette réaction de la part de Ritsu, mais ne vit rien d'inhabituel. Cette dernière tendit la main pour désigner une endroit sur le ventre de la bassiste, à côté du nombril.

– Ici..., marmonna t-elle d'un ton hésitant.

– Tu vois quelque chose ? s'inquiéta Mio.

– Non... j'ai eu... je ne sais pas. Un sentiment bizarre. J'ai cru que quelque chose te faisais mal.

Un peu honteuse de s'être alarmée pour rien, Ritsu retourna bien vite s'habiller. Effectivement, il n'y avait aucune trace de blessure. Elle avait juste eu une étrange vague de panique venue de nulle part, c'était déroutant. Mio de son côté enfila son t-shirt, perplexe. Son amie avait désigné l'endroit précis où l'Onryo l'avait entaillée. Mais la plaie était complètement guérie, il n'en restait pas une cicatrice. Malgré ça, la batteuse avait tout de même repéré quelque chose, peut-être restait-il un genre de stigmate spirituel ? Quoi qu'il en soit, même si Ritsu ne pouvait pas encore voir les yokai, elle avait manifestement une certaine sensibilité envers leur monde.

– En réalité, tu as raison, j'ai été attaquée par un Onryo... mais c'est soigné depuis longtemps, expliqua la bassiste.

– Un Onryo..., soupira Ritsu.

Son père lui avait parlé de ces choses. Des yokai tués par d'autres. Ils se transforment en sorte de fantôme tourmenté qui s'en prennent tout ceux qui les voient, c'était pour cette raison qu'il fallait à tout prix les ignorer... et aussi qu'elle n'était pas pressée de les voir. Quoi qu'il en soit, Mio avait été blessée par ce genre de monstre ? Quand ? L'adolescente était à la fois impressionnée et consternée que son amie ait réussi à cacher un événement pareil.

Ritsu avait terminé en premier, et alla descendre les escaliers. Elle s'était habillé en quatrième vitesse. Sans doute l'entraînement dû aux nombreux matin où elle s'était levée en retard pour le lycée, songea Mio. Puis une soudaine réalisation frappa l'esprit de cette dernière. La famille était en bas, dans la cuisine. Donc Monsieur Tainaka aussi. Oh non... la jeune yokai enfila lentement le sweat noir, un peu anxieuse. La situation allait être particulièrement gênante. Elle n'était pas du genre rancunière, mais... elle n'allait pas non plus envoyer tout ce qu'il lui avait fait sous le tapis comme si de rien n'était ! Certainement pas. Une fois prête, elle prit une longue inspiration, et tourna la poignée de la porte. De toute façon, il allait bien falloir qu'elle descende à un moment ou un autre... et elle s'était bien douté qu'elle allait recroiser le père de Ritsu, donc autant en finir dès la première occasion. Allez, elle avait dû échapper à des Onryo, devait vivre avec un trauma inguérissable, et avait réussi à parler avec un kami. Alors une entrevue avec cet exorciste, ce n'était rien à côté, elle pouvait le faire. Mio se répétait cela en descendant mollement les escaliers. Et en plus... ce n'était pas elle qui avait le plus de choses à se reprocher.

Dans la cuisine, Ritsu et sa mère étaient déjà assise à table. Mais Monsieur Tainaka, lui, était debout, occupé à verser du café dans une tasse. Mio entra dans la pièce, et se stoppa presque immédiatement lorsque ses yeux rencontrèrent ceux de l'adulte. Il n'avait pas l'air surprit, seulement... circonspect. On aurait dit que, malgré tout, il n'était pas ravi d'avoir un yokai sous son toit. Ils se dévisagèrent mutuellement plusieurs secondes, dans un silence inconfortable, le reste de la famille n'osant décrocher un mot. La jeune fille ne savait que faire... trouver ce qu'elle ferait une fois devant lui, trouver quoi lui dire, elle evait toujours remit ça au lendemain. Et maintenant que le moment était arrivé... des émotions imprévues affluaient. Elle était terriblement en colère. Un courroux qui venait de plus profondément, de plus loin. C'était à cause des exorcistes qu'elle en était arrivé là. C'était eux qui avaient détruit son mantra.

Monsieur Tainaka fit un pas en avant, comme s'il voulait dire quelque chose. La réaction de Mio fut instantanée, elle recula subitement, et son dos cogna contre le mur de la cuisine. D'une main, elle empoigna le sweat au niveau de son cœur, les dents serrées. Le souvenir de cette lame de métal était encore affreusement vif, un mélange de terreur et de rage contractait son corps.

– Alors vous deux... vous allez vous asseoir et vous expliquer calmement. D'accord ? enjoint Madame Tainaka d'une voix intransigeante.

Son mari soupira, et hocha la tête. Puis il tira l'une des chaises.

– Oui, tu as raison... Ne t'inquiète pas, Mio, je ne compte pas te faire du mal.

Elle lui aurait bien rétorqué qu'il avait aussi dit ça la fois où il l'avait immobilisée avec l'Ofuda, mais la jeune fille ravala cette remarque, et s'assit à côté de Ritsu, en face de l'adulte. Elle inspira profondément pour tenter de faire passer son mal-être. Il ne fallait pas penser au passé ! Il fallait garder pieds sur la situation présente. Monsieur Tainaka n'avait rien à voir avec... ceux qui lui ont fait ça. Faire taire sa nature n'était jamais agréable, mais Mio commençait à en avoir l'habitude, de refouler ses instincts et maîtriser ses émotions, bien qu'elles étaient toujours là. Rampantes, se terrant dans un coin, comme attendant que la frustration soit trop profonde pour être supportée, guettant le petit trop qui déclencherait une nouvelle crise.

La jeune fille joignit ses mains sur ses cuisses, jetant un œil vers Ritsu. Cette dernière lui offrit un sourire un signe de tête encourageant.

– Je suis sincèrement désolé pour tout ce que j'ai fait, annonça Monsieur Tainaka. D'avoir essayé de t'éloigner de Ritsu. Nous avons tenté de la garder loin de ce monde le plus longtemps possible, je conçois que cette décision peut paraître déraisonnée... mais après que...

Il tourna légèrement la tête vers sa femme, qui lui rendit son regard. Mio ignorait à quoi ils pensaient, ce qu'il s'était passé, et estima qu'elle n'avait pas besoin de savoir les détails. Il semblait s'agir d'une affaire sensible dans la famille, alors elle n'allait pas les obliger à déterrer des mauvaises expériences. Au final... elle voulait juste des excuses.

– É-écoutez, je... je sais que vous avez eu peur. Je me doute que des yokai vous on fait du mal d'une manière ou d'une autre, et ça me suffit pour... pour comprendre, affirma t-elle.

Les deux parents semblèrent soulagés. Bien qu'étant des adultes, ils restaient des êtres humains ayant leurs faiblesses et leur réserves.

– Merci, Mio... c'est vrai, j'avais peur. Et c'est toujours le cas, ajouta Monsieur Tainaka.

Il la fixa d'un air grave, comme attendant qu'elle lui confirme qu'elle avait aucune mauvaise intention, ni aucun plan caché et malsain sur le feu. Mio se redressa sur sa chaise, sachant que sa prochaine allocution allait beaucoup compter, alors elle parla clairement, de la voix la plus assurée qu'elle avait en réserve, en détachant les mots.

– Je vous promet que jamais je ne ferais de mal à Ritsu, ni à vous. Je ne sais pas ce que vaux la parole d'un obake pour vous... mais vous avez la mienne.

L'homme hocha plusieurs fois la tête pour indiquer qu'il acceptait cette promesse. Personne n'ayant rien de plus à ajouter, un silence passa. Ce fut la jeune batteuse qui le brisa en premier.

– Bon, maintenant que c'est réglé, on mange ?

Mio appuya son dos contre le dossier, cette simple phrase la délivrait d'un poids. Oui, c'était terminé, à présent, au final, ça n'avait pas été compliqué. Elle ignorait si le père de Ritsu projetait de se mêler de leur relation, mais la jeune fille préféra considérer cette affaire close. Monsieur Tainaka sourit, et se leva de table pour aller chercher de quoi déjeuner. Depuis la cuisine, il questionna Mio sur ce qu'elle voulait.

– Oh, euh... ne prenez pas la peine de préparer quoi que ce soit pour moi, je... ne peux plus manger de nourriture humaine.

– Quoi ? Plus du tout ? Vraiment ? s'étonna Ristu.

Mio confirma d'un signe de tête... et fut rassurée de l'absence de questions sur ce qu'elle devait manger désormais. La réponse aurait probablement jeté un froid. L'adulte revint rapidement, les mains chargées de denrées. La bassiste avait souvent prit le petit déjeuné avec la famille de Ritsu, et constata que leurs habitudes n'avaient pas changées, à savoir, on étalait tout sur la table, et chacun se servait à sa guise. Histoire de ne pas se sentir seule, la jeune yokai prit tout de même un tasse de café chaud. Normalement, elle n'aimait pas ça. Mais là, ça n'avait plus de goût.

– Alors, peut-on savoir pourquoi tu es arrivée en pleine nuit, Mio ? questionna Monsieur Tainaka.

L'interpellée acquiesça. Ils avaient effectivement le droit de savoir... et c'était reparti pour un second récit. Mais la jeune fille ne raconta que le voyage avec les kamaitachi et le fait qu'elle avait parlé à un kami, et « oublia » la partie dans le train et le flash-back. Elle ignorait tout des connaissances de Monsieur Tainaka à propos de Ne Hemo, et préférait éviter de lui révéler que sa fille avait un grand dévoreur comme amie d'enfance, encore moins maintenant qu'elle avait réussi à se faire accepter – ou plutôt, ne pas avoir été réprouvée. Déjà qu'il restait malgré tout méfiant envers elle, apprendre qu'un obake maudit ayant dévoré des humains dans le passé était à sa table n'allait certainement pas arranger les choses. Heureusement, il ne posa pas de questions délicates et ne lui demanda pas de quoi ils avaient parlé. En réalité... il semblait particulièrement fasciné par le kami en lui-même. Il la questionna sur son apparence, et Mio lui décrivit ce qu'elle en avait vu... ou ce qu'elle en avait perçu. Impossible d'être certain que l'ombre-cyclope sous laquelle il lui était apparu était sa véritable forme. La discussion continua encore plusieurs minutes, et Ritsu n'hésita pas à y prendre part.

Et pendant que son père lui expliquait que les kami étaient des esprits mystérieux et qu'on ne pouvait pas vérifier la véracité de toutes les légendes leur étant attachées, Mio se tourna vers Madame Tainaka, qui était restée silencieuse. Un inspecteur de police, un yokai, ainsi qu'un exorciste et sa fille étaient assit à la même table, cela ressemblait au début d'une blague. Mais imperturbable, elle buvait son café en lisant le journal, absolument pas dérangée par les conversations hors du commun se déroulant sous son toit. L'adolescente en revanche, était curieuse de savoir ce qu'elle en pensait.

– Dites, Madame Tainaka... Vous n'avez pas peur des yokai ? Ni de moi ? questionna Mio de but-en-blanc.

L'adulte releva les yeux de sa lecture, et eut un léger soupir.

– Disons qu'habituellement, je n'apprécie pas les menaces que je ne peux pas mettre derrière les barreaux. Mais il y a une chose que je sais, c'est que quand un criminel est démasqué, il essaye de s'enfuir ou d'échapper à la sentence. Alors... je sais que c'est stupide d'appliquer des réactions humaines aux yokai, mais j'ai pensé que si tu étais un obake malveillant qui venait d'être découvert par un exorciste, tu aurais pris la fuite... hors, au contraire, toi, non seulement tu es restée, mais tu as fais de ton mieux pour essayer d'arranger les choses.

Pour terminer son discours, l'adulte haussa les épaules, puis elle se replongea sans attendre dans le journal. Certaines personnes n'aiment pas beaucoup parler dès le matin, alors Mio n'insista pas. Et puis, l'explication qu'elle avait obtenue lui paraissait... plausible. D'un côté elle avait raison. Jamais un yokai ne dépenserait autant d'énergie à rester sous forme humaine volontairement par un plan jeté à l'eau par un exorciste.


Mio passa l'intégralité de la matinée chez la famille Tainaka. Les discussions allèrent de bon train, les parents de Ritsu lui demandèrent des nouvelles de son père, qu'ils n'avaient pas revu depuis le décès de sa mère. La jeune fille ne su même pas quoi répondre à la question de savoir s'il allait bien, et esquiva cette conversation du mieux qu'elle pu. D'une certaine manière, elle éprouvait comme... de la pitié pour cet homme ayant eu la malchance de croiser la route d'une lignée de yokai maudits. Ça aurait été tellement plus facile pour lui s'il n'avait jamais rencontré sa mère, songeait l'adolescente.

Assise par terre devant la petite table de sa chambre, Ritsu soupirait devant son cahier de cours ouvert devant elle. Ses parents lui avait « fortement conseillé » d'éviter d'attendre le dernier moment pour faire ses devoirs de vacances. Heureusement, Mio lui avait proposé de les commencer ensemble. Dehors, une grosse averse avait éclaté, et l'orage grondait, chose inhabituelle en cette saison. La pluie glaciale chassait la neige et martelait les tuiles de la maison, offrant un bruit de fond que l'adolescente aux cheveux bruns trouvait assez agréable, cela lui rappelait la chance d'avoir un toit au-dessus de sa tête.

Mio tourna les pages du manuel de mathématiques, et inspira posément pour se mettre en condition. Allez, c'était le bon moment pour se replonger dans les devoirs du lycée. Ça serait peut-être plus facile de travailler à deux, et d'un certain côté, cela la rassurait. Au moins, elle allait pouvoir faire les devoirs à rendre pour la rentrée, ça lui aurait encore apporté des problèmes si elle avait oublié.

Étrangement, lorsque ses yeux se posèrent sur les équations, sur les x et les y ainsi que leurs problèmes de dénominateur commun, une partie de sa mémoire se réactiva. Même si tout cela était d'un intérêt proche du néant pour elle, les réflexes qu'elle avait acquis lors de ses longues heures de révisions répondaient toujours présents. Mais cette fois, ce n'était pas la bassiste qui avait du mal à se concentrer. En effet, son amie était agitée, elle tapotait le stylo sur son cahier, n'arrêtait pas de changer de position, et ne prenait même pas la peine d'acquiescer aux explications que daignait lui donner l'autre adolescente.

– Ritsu, tu écoutes ? Je veux bien t'aider, mais je ne vais pas tout faire à ta place, maugréa Mio après un silence consterné.

La concernée, anxieuse devant le sujet qu'elle comptait aborder, soupira plusieurs fois de suite. Loin de vouloir consacrer ce moment à l'étude, elle tournait et retournait ses contrariétés, ayant attendu d'être seule avec Mio pour revenir sur ce terrain. Ses parents n'avaient pas voulu révéler la vraie raison les ayant poussé à tenir leur fille éloignée du monde yokai si longtemps, et cela l'a tracassait. Ritsu savait que ses parents n'allaient absolument pas approuver le fait qu'elle veuille en parler à quelqu'un d'extérieur à la famille s'ils l'apprenaient. En fait, elle était plutôt convaincue qu'ils se mettraient en colère. Mais... Mio n'était pas n'importe qui ! Ce sujet la concernait, d'un certain côté... et l'adolescente avait à cœur de justifier les actions de son père. D'accord il n'avait pas été très réglo, et il avait peut-être fait des erreurs dans sa façon de gérer cette affaire. Et la jeune fille ne voulait pas que son amie pense qu'il avait fait cela par méchanceté.

– C'est que..., à propos de mon père... tu sais, la raison pour laquelle il a fait ça... y'a un truc que je t'ai jamais dit..., commença t-elle.

Mio se redressa, quittant des yeux les équations du manuel, un peu surprise que Ritsu remette ça sur le tapis.

– Euh attends, ne te sens pas obligée de tout me raconter..., l'interrompit-elle.

– Non, non ! J'ai envie que tu comprennes pourquoi mon père a agit comme il l'a fait. Il avait pas juste peur, il était... vraiment terrifié pour moi...

Mio n'osa pas insister. Elle commençait à être stressée devant ce que son amie compter lui avouer, et puisque ses parents avait préféré garder le silence, elle n'était pas certaine que ce soit une bonne idée d'être au courant. Mais l'autre adolescente croisa ses bras sur la table, continuant à parler doucement, sa faible voix se faisant presque avalée par le son de la pluie tambourinant le toit.

– Ça s'est passé il y a un paquet d'années. En fait, j'aurais dû avoir un petit frère. Environ un an et demi après ma naissance. Mais... un obake malfaisant s'est accroché à ma mère, et elle a perdu l'enfant. Mon père ne l'a débusqué que trop tard.

Ritsu ne s'était pas épanchée dans les détails, et Mio reste interdite en écoutant cette confidence. Elle savait pertinemment que les yokai pouvaient se montrer maléfiques et cruels. Le savoir était une chose. Le vivre en était une autre. Elle n'avait été témoin que d'actions spontanées sans répercussion grave, telles que des vols d'objets ou de nourriture, ou des esprits faisant peur à des bambins. Et mise devant une conséquence horriblement concrète de la mauvaise influence d'un esprit malintentionné, le malaise n'était que grandissant, c'était comme si on lui mettait ses propres erreurs inavouables devant les yeux. Elle avait très souvent vu des esprits accompagnant des humains, étant accroché à leur têtes ou leurs épaules. Sous le joug d'un yokai mauvais, pendant des jours, des mois ou même des années... qui sait ce qu'il pouvait arriver.

Elle se doutait que Ritsu ne disait pas cela pour l'accuser, mais Mio se sentait doublement coupable, de faire partie de ces êtres qui tourmentaient les humains, mais aussi de les côtoyer sans aucun remords. Elle n'avait que volontairement ignoré les aspects les plus sombres de son monde, ou détourné les yeux lorsqu'elle voyait un yokai harponner un humain. Pourtant, elle savait. Des yokai qui pesaient sur un humain, pouvant attirer malchance, maladie, dépression, ou encore encourager les pires vices. N'importe qui lui poserait la question : comment pouvait-elle avoir des relations amicales avec ces monstres ?

Monsieur Tainaka avait-il imaginé qu'un obake avait prit forme humaine et ourdit un plan de plusieurs années dans le but de le faire souffrir, lui et sa famille ? C'était très facile pour un obake de passer inaperçu même devant un exorciste, rien ne distinguerait un chien normal d'un inugami sous forme physique. Et une dizaine d'années, ce n'était rien, pour un yokai. Vu sous cette perspective, les actions du père de Ritsu prenaient un autre sens.

Un long silence s'était imposé dans la pièce. Et durant ce dernier, Ritsu avait pu voir le visage de Mio pâlir et se décomposer lentement.

– Je suis pas en train de dire que ce genre de chose est dû à chaque fois à des yokai, hein ! précisa la batteuse. Ni que tous les yokai sont malfaisants, mais... mon père m'a dit qu'ils n'appréciaient pas les humains qui peuvent les voir. Donc eux et leur entourage, c'est un peu... leurs cibles prioritaires.

L'adolescente aux cheveux noirs hocha faiblement la tête. Au final, Madame Tainaka avait eu raison de comparer les yokai à des criminels qu'elle ne pouvait pas mettre derrière les barreaux. Et les exorcistes n'étaient que la réponse à ces menaces. Évidemment, comme elle faisait partie des leurs, les yokai ne s'en prenait pas à elle – disons, pas ceux ignorant ce qu'elle était – mais ça aurait été totalement différent si elle avait été humaine. Comment aurait été sa vie, dans ce cas ? Aurait-elle détesté les esprits ?

– Je... suis désolée de ce qui est arrivé, Ritsu..., murmura Mio faute de savoir quoi dire d'autre.

– T'inquiète pas, va, la rassura son amie. Je sais parfaitement que t'y es pour rien et que tu n'es pas de ces yokai malveillants.

La jeune fille aux cheveux noirs resta silencieuse. Est-ce que Ritsu lui dirait cela si... elle savait ? Si elle savait ce que son amie d'enfance avait fait à des humains. Mio tentait de se déculpabiliser en considérant que ce n'était pas vraiment elle, mais l'une de ses précédents incarnations, l'un de ses ancêtres qui avait commit ces horreurs. L'adolescente fit nerveusement tourner son stylo entre ses doigts pansés. Tout cela, c'était du passé, s'imposa t-elle, et... ça n'arriverait plus, n'est-ce pas ? De plus, il n'était pas question qu'un yokai malintentionné s'en prenne à Ritsu. Elle serait là pour l'empêcher.


Son père lui ayant demandé par message de rentrer, Mio avait attendu la fin de l'averse pour partir de chez les Tainaka, non sans les avoir chaleureusement remerciés pour leur accueil et s'être une fois de plus platement excusée d'avoir débarqué en pleine nuit. Dehors, l'odeur du béton mouillé emplissait l'air, et vu le froid ambiant, l'eau allait sans doute geler cette nuit et transformer le trottoir et la route et en patinoire. Il n'y avait plus une goutte de pluie, et pourtant, quelques flash lumineux craquaient, suivit par le grondement reconnaissable du tonnerre. Un orage en cette saison, c'était singulier. Encore une conséquence du réchauffement climatique ? Les nuages sombres étaient bas, ils avalaient le haut des gratte-ciels, comme pesant sur la ville tel un couvercle menaçant. Marchant du plus vite qu'elle le pouvait, Mio se pressait pour rentrer, légèrement préoccupée par ce climat. La plupart des passants se dépêchaient eux aussi, espérant rejoindre leur destination avant la prochaine averse.

Alors qu'elle tournait dans une rue, Mio se sentit soudainement comme... oppressée. L'air était étouffant, par ici, elle avait du mal à inspirer. Sa poitrine était écrasée par un poids invisible. Cherchant du regard la raison de ce pressentiment, elle leva les yeux. À plusieurs mètres, sur le toit d'une échoppe de nouilles qui faisait le coin de la rue suivante, se trouvait un... yokai qu'elle n'avait encore jamais vu. Oh elle ne se prétendait pas être une experte, mais depuis toutes ces années, elle en avait vu passer, des esprits aux formes différentes, et maintenant, elle pouvait quasiment nommer toutes les espèces auxquelles un tel ou un tel appartenait. Celui là en revanche, c'était une nouveauté.

Il ressemblait à un loup. Mais il était aussi gros qu'une camionnette, et ses pattes se terminaient par deux énormes griffes. Son pelage était d'un bleu ciel tirant sur le grisâtre, mais le plus remarquable était sa tête. Ses yeux étaient entièrement blancs, et... il n'avait pas de babines. Sa gueule était figée en un rictus dérangeant, les commissures s'étiraient largement vers ses oreilles, on aurait dit que ses mâchoires étaient démesurées. On voyait toute ses dents, qui étaient gigantesques. On aurait dit de longs ongles aiguisés émergeant de ses gencives, ils avaient l'air de pouvoir déchiqueter le métal aussi facilement qu'une feuille de papier.

Mio l'observa, tout en ralentissant volontairement l'allure de la marche. Des éclairs bleus parcouraient son dos par intermittence, tel de l'électricité statique. Du haut de son perchoir, il regardait vers le bas, sa truffe humant l'air ambiant. Rares étaient les fois ou les yokai lui inspirait de l'aversion, et celui là, qu'importe ce qu'il était, elle ne voulait pas passer devant.

Soudainement, le loup géant sauta à terre. Par pur réflexe, Mio se stoppa, et bifurqua rapidement dans une ruelle adjacente, collant son dos contre le mur du bâtiment. La tête tournée vers la rue, elle observait... et se figea sur place lorsque que le yokai apparu dans son champ de vision. Il marchait lentement en plein milieu de la route, les voitures lui passant à travers. Elle le vit s'arrêter, et reculer pour inhaler. Mais au lieu d'un hurlement de loup ou d'un rugissement, ce fut un coup de tonnerre qui détonna, et Mio se plaqua les mains sur les oreilles. Est-ce que c'était lui, qui attirait l'orage ainsi ? Non, ça devait être l'inverse, il était là parce qu'il y avait ce mauvais temps. Quoi qu'il en soit, elle ne demanda pas son reste, et fit un détour pour l'éviter. Il y avait définitivement quelque chose d'anormal. Elle ne s'était jamais véritablement demandé comment fonctionnaient les échelles de puissance parmi les esprits, et s'il y avait un genre de hiérarchie, mais elle était certaine d'une chose. Ce loup géant... il ne jouait pas dans la même cour que tout ceux qu'elle avait bien pu rencontrer.


[j'ai eu du mal à écrire ce chapitre je le trouve pas ouf, mais il est nécessaire pour clore une partie de l'histoire avant de rentrer dans les « choses sérieuses » haha, par contre j'étais contente d'écrire du mitsu ça me manquait depuis le chap 3 ou 4 (nope j'ai pas oublié le tag romance de cette fic mdr)

merci d'avoir lu et à ceux qui laissent des coms, c'est cool

UPDATE : alors je vous passe les détails mais mon ordi est mort du jour au lendemain, du coup j'ai perdu tout mon avancement sur les prochains chapitres (bon c'est moins grave que ça en à l'air car toute l'histoire est dans ma tête) mais faut que je récrive tout, ça va prendre un peu de temps, merci de votre compréhension]