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Chapitre 16
.: Out ta Get Me :.
La salle de club était très calme lorsque Mio y entra. Les autres étaient en train de traîner en salle de classe ou de finir les corvées, alors elle était partie devant afin de profiter de la quiétude de la pièce et espérer diminuer son mal de tête. Toutes les bonnes choses avaient une fin, même les vacances. Et en ce lundi de rentrée, les pensées de la jeune fille se tournaient déjà vers le week-end à venir. Les cours de la journée avait été longs, assommants, inintéressants comme à leur habitude, reprendre cette routine était véritablement difficile, c'était à se demander si elle allait arriver à terminer ses années de lycée.
Après s'être déchargée de son sac et son étui à guitare qui pesait de plus en plus lourd sur ses épaules, Mio s'assit sur le canapé bleu en soupirant. Mince, elle aurait dû allumer la lumière en rentrant, la pièce était un peu sombre, une lueur chaleureuse de l'ampoule aurait chassé cette ambiance grisâtre et froide. Mais n'ayant pas le courage de se relever pour franchir les trois mètres la séparant de l'interrupteur, l'adolescente estima qu'elle y voyait assez, et se baissa vers son instrument pour le sortir de l'étui. Elle le posa à plat sur ses genoux, caressant distraitement le bois laqué du bout des doigts. Sa basse, toujours bien entretenue, était l'une des rare possession matérielle ayant encore de l'intérêt à ses yeux. Remarquant que les cordes commençaient à se faire vieilles, Mio alla attraper sa pince au fond de l'étui, et entreprit de les découper consciencieusement.
Elle releva la tête lorsque la porte du club s'ouvrit d'un mouvement brusque, et Ritsu bondit dans la pièce avec un « yo ! » énergique. Puis en moins de deux, vint s'échouer sur le petit canapé bleu aux côté de son amie.
– Où sont les autres ? demanda Mio étonnée de la voir arriver seule.
La batteuse s'étira largement avec un long soupir, et répondit d'une voix complètement neutre.
– Hm ? Ah, c'est toi qui les as mangées, tu ne te souviens pas ?
Un clac résonna dans la pièce lorsque la dernière corde de la basse céda sous la pince. Mio se figea sur place. Quoi... ? Elle avait dû mal entendre. Ritsu avait vraiment dit ça ? Ce n'était pas... du coin de l'œil, elle vit son amie bouger pour changer de position. La jeune fille aux cheveux bruns se déplaça, et se rapprocha dangereusement près. Puis, elle présenta son poignet juste devant les lèvres de la jeune yokai.
– C'est ça que tu veux, non ? Allez, je sais que tu en as envie..., susurra t-elle au creux de l'oreille de Mio.
Cette dernière déglutit. Devant ses yeux, elle voyait clairement le dessous du poignet. Cette zone précise où les petites veines bleutées sont visibles. La peau était si fine à cet endroit, il suffirait d'y faire riper une griffe pour accéder à ce qu'elle convoitait, ce liquide qu'elle avait déjà goûté, si chaud, à la saveur incomparable, la seule et unique chose qui apaiserait sa faim lancinante. Ritsu se déplaça encore, grimpant sur les genoux de Mio, qui ouvrit légèrement la bouche, lorsque la main de son amie caressa sa joue, lui faisant lever le menton. Front contre front, l'autre adolescente l'a fixait en souriant d'un air insolent, ses yeux noisettes rencontrant les iris bleues-grises remplies d'avidité. Puisque Ritsu lui offrait... alors pourquoi ne pas en prendre ? La jeune yokai se détourna et enfoui son visage dans le cou, attiré par l'odeur et la chaleur, sentant son ventre brûler d'excitation et de satisfaction de savoir que ses pulsions allaient enfin être assouvies. Elle attrapa les épaules de son amie, et la salle de club laissa place à une immense falaise lorsqu'elle mordit dans la jugulaire sans défense. La chair molle cracha des gerbes rougeoyantes, le sang coulant sur sa langue qui se délectait de cette sensation. Un désir vorace incendiait ses entrailles, encore et encore, elle en voulait plus, la famine grandissante à mesure que ses crocs retrouvaient le plaisir inégalé de déchiqueter la pulpe sanguinolente, d'arracher les tendons, de briser les os, d'avaler tout ce qui passait à portée jusqu'à la satiété autant convoitée qu'inatteignable.
Mio respirait bruyamment, assise sur son lit. Le cœur battant et le dos baigné de sueur froide, elle jeta des regards paniqués tout autour d'elle, distinguant les habituels meubles et affaires de sa chambre malgré l'obscurité. Clignant plusieurs fois des paupières, l'adolescente inspira plusieurs fois, se répétant que ce n'était qu'un rêve. Ce n'était pas arrivé. Ça n'arrivera jamais, et Ritsu n'avait jamais dit ça. Encore l'un de ces cauchemars dérangeant... depuis la rencontre avec le kami, aucune de ses nuits n'avaient été épargnées, à chaque fois c'était la même chose, ce souvenir obsédant envahissait ses songes. Cette fois, néanmoins, cela avait été extrêmement éprouvant. Oh bon sang, elle ressentait encore l'excitante impulsion ayant embrasé ses entrailles, le plaisir de sentir la chair s'écraser entre ses mâchoires, mais... non, hors de question qu'elle pense à Ritsu de cette manière. C'était uniquement la faim qui avait provoqué une sorte de... misère, une sorte de fantasme pervers étrange. Mio soupira, et se passa une main sur la nuque. La marque l'a brûlait... dire que ça l'a rappelait à l'ordre pour un rêve... comme si elle pouvait contrôler les divagations de son inconscient perturbé !
Il faisait encore noir, dehors. Son réveil indiquait bientôt six heures trente du matin. Aujourd'hui, c'était la rentrée, et l'annonce des résultats des examens. Cette source de stress supplémentaire ne l'avait sans doute pas aidée à dormir correctement. Vu l'heure, inutile de se rendormir, alors elle retira la sonnerie. Et en se penchant pour accéder au bouton de l'appareil, elle se rendit rapidement compte que quelque chose clochait avec son corps.
Son esprit reprenant une accroche sur la réalité, la jeune fille remarqua enfin que les sensations inhabituelles persistaient. Étrangement, la douleur ne diminuait pas... au contraire, ça empirait. Il y avait en plus des gênes anormales qui l'incommodaient. Son dos était incroyablement tendu, crispé, et lorsqu'elle referma la bouche, un toucher différent l'a saisit. Ses dents n'étaient pas comme d'habitude.
Mio sauta immédiatement du lit, et franchit le couloir, se précipitant dans la salle de bain. Son cœur rata un battement lorsqu'elle croisa son reflet dans le miroir. Ses yeux bleus-gris étaient désormais fendus d'une pupille verticale, leur donnant un air particulièrement menaçant. Et en relevant ses lèvres pour découvrir ses dents, ce fut un rictus carnassier qui apparu. Des canines bien trop grandes ornaient désormais ses gencives. Non non, ça ne pouvait pas être possible ! D'où ça venait ? Paniquée, elle se passa de l'eau froide sur le visage, mais rien ne changea, elle était bel et bien dans la réalité.
Mais ce n'était pas le pire. La douleur et la gêne de son dos grandissant, Mio retira son haut de pyjama à la hâte, et se retourna pour l'examiner. Des plaques noires et dures suivaient la ligne de sa colonne vertébrale, de ses omoplates jusqu'à son bassin. N'en croyant pas ses yeux, la main tremblante, elle approcha prudemment ses doigts de son échine, touchant ces... morceaux. On aurait dit qu'on lui avait collé des plaques de métal sur la peau... mais non, cela sortait bel et bien de sa chair.
La jeune fille reprit sa position en face du lavabo. Qu'est-ce que c'était ? Pourquoi ça apparaissait d'un coup, comme ça ? À cause de ce rêve ? Réfléchissant à toute allure, la seule explication qu'elle trouva, fut qu'il s'agissait de sa forme yokai qui, excitée par ce cauchemar et tel un animal passant les pattes à travers les barreaux de sa cage, essayait de reprendre sa forme initiale. Et le sceau s'activait pour la réprimer, envoyant des vagues de douleur à travers le corps. Ça empirait de secondes en secondes, en plus de son dos tenaillé, ses bras commençaient à la brûler comme si le sang bouillait dans ses veines.
Agrippée aux bords du lavabo, Mio ferma les paupières, faisant de son mieux pour ignorer son corps souffrant, et raisonner méthodiquement. Tout irait bien si elle se concentrait, tous les obake pouvaient changer, elle n'était pas différente ! Il suffisait de le vouloir ! De vouloir retourner sous forme humaine, ça ne devait pas être compliqué ! Se transformer semblait si naturel pour les yokai métamorphes, alors il n'y avait pas de raison ! La jeune fille centra son esprit sur son apparence physique, imaginant les parties de son corps incriminées redevenir comme avant, inspirant et expirant profondément pour ralentir son cœur et diminuer l'affolement lui comprimant la poitrine. La sueur perlait sur son front, mais peu à peu, au fil des longues respirations et minutes, la douleur se retira lentement tel des braises s'éteignant.
Lorsqu'elle fut totalement éteinte, Mio osa releva la tête vers le miroir. Ses yeux arborait leur pupille ronde familière. C'était redevenu comme avant. Pareil pour ses dents et son dos. On aurait dit que rien n'était arrivé... si on exceptait le liquide noir suintant de la marque, dont les gouttes coulaient sur la peau entre ses omoplates. Mais mise à part ça... elle avait... réussi ! Un petit sentiment de victoire vint égayer cette matinée bien mal partie. Cette fois, sa volonté avait été plus forte que ses pulsions instinctives ! La crise était passée... douloureusement, mais passée.
Mio souffla plusieurs fois pour faire passer les restes de panique, puis se déshabilla complètement afin de prendre une douche chaude méritée. Malgré tout, un désagréable pressentiment demeurait, celui que le pire était encore à venir. Avec cet événement, il n'y avait aucune place aux doutes : le yokai qu'elle était tirait de plus en plus fort sur ses chaînes, le sceau peinait à le retenir... et son corps épuisé faisait office de champ de bataille.
Une fois son uniforme scolaire enfilé, la jeune fille se rendit au salon. La pièce était éclairée de l'unique ampoule au plafond, et la télévision au son discret diffusait les informations matinales. Son père était déjà levé et habillé, il prenait son petit-déjeuné devant la table basse, assit sur le canapé. Mio eut également la surprise de voir Soren et Ryutaro, côte à côte, les deux yokai étaient devant la fenêtre, occupés à surveiller l'extérieur sans bouger. Le kitsune allait beaucoup mieux depuis que Ritsu lui avait offert des umeboshi, ça avait dû être réellement troublant pour elle de devoir faire une offrande à un esprit lui étant invisible, mais la batteuse s'en était bien sorti. Et le renardeau avait immédiatement reprit du poil de la bête, c'était surprenant d'être témoin de l'effet d'un cadeau de la part d'un humain. Les yokai avaient l'air d'adorer ce genre de présent.
– Tu es déjà réveillée, Mio ? la salua son père.
La dénommée ignora ses deux colocataires yokai pour l'instant, et murmura des salutations endormies. Vu le regard qu'il lui jeta, elle devina qu'elle ne devait pas avoir une tête très énergique. Néanmoins, l'adolescente fut contente en constatant que son père ne buvait rien d'inapproprié pour l'heure.
– Je te trouve bien pâle... est-ce que tu te sens mal ? Tu as de la fièvre ? s'inquiéta l'adulte.
– Non, j'ai... fait un cauchemar, confia t-elle en s'asseyant à côté de lui.
– Oh... tu veux me raconter ?
Mio refusa d'un signe de tête. Non, elle ne raconterai pas ce rêve, jamais, à personne. Il fallait qu'il reste dans le fond de sa mémoire pour toujours ! Déjà qu'elle n'avait pas bien dormi, en plus de cela, la gestion de la crise de ce matin semblait lui avoir pompé ces maigres forces restantes. La jeune fille ramena ses jambes sur le canapé, et s'appuya en bâillant contre son père, tout ce qu'elle avait besoin en cet instant était un peu de réconfort. Ce dernier lui frictionna le dos d'un geste affectueux, et appuya sa paume sur le front de sa fille pour vérifier sa température.
– Hé, si tu as envie de rester ici aujourd'hui, je peux téléphoner au lycée, proposa t-il. On retardera juste ta rentrée d'un jour ou deux.
Second refus, et Mio songea qu'il fallait qu'elle ait un teint vraiment blafard pour que son père lui suggère ça. Les deux regardèrent la télévision en silence, sur l'écran un présentateur météo expliquait que la perturbation qui stagnait au-dessus de leur région risquait de rester encore une bonne semaine, et annonça une alerte au verglas. Même le journaliste avait l'air de trouver ce climat singulier. Une bonne vingtaine de minutes fila à toute vitesse, Mio se retrouva seule sur le canapé lorsque son père dû partir travailler. Dommage, elle aurait apprécié passer davantage de temps avec lui. Il lui laissa du thé chaud, du riz et de l'omelette, et lui répéta plusieurs fois de l'appeler si elle ne se sentait pas bien ou si elle voulait rentrer. Elle acquiesça, tout en sachant que retarder sa rentrée ne ferait que reporter le problème. La jeune fille doutait que son état s'améliore même en se reposant, vu les rêves envahissants qui l'assaillait dès qu'elle essayait de dormir un peu.
Laissée, seule, la jeune yokai s'allongea sur le canapé, les yeux fermés, écoutant la télévision diffuser une page de publicité en bruit de fond. Elle avait encore un peu de temps avant d'aller affronter le froid hivernal, et avait bien l'intention de rester au chaud jusqu'à la dernière seconde. L'esprit au calme et prenant un peu de recul, en repensant à son apparence devant le miroir, une certaine curiosité faisait son chemin... bien qu'elle se soit forcée à retourner sous forme physique, une partie d'elle avait l'espoir qu'un jour, elle aurait la possibilité de changer.
Ce petit repos ne dura malheureusement pas. Devinant une présence juste à côté d'elle, elle rouvrit les paupières, rencontrant le museau roux de Soren. Le nekomata était debout à côté du canapé et l'a fixait de ses pupilles vertes.
– Toi alors... depuis quand « faire profil bas » signifie « aller déranger un kami » ? grogna t-il.
Mio se redressa péniblement avec long, très long soupir. Il ne savait rien faire d'autre que râler, celui là ? Il ferait mieux de la féliciter pour sa maîtrise de la crise, au lieu de faire son numéro de chat de gouttière.
– Je sais que je suis du genre doué, mais là, c'était au-dessus de mes compétences..., poursuivit-il. Est-ce que t'as la moindre idée d'à quel point je me suis démené pour que ces imbéciles de kitsune gardent le silence ? Ça m'a prit un temps fou pour tous les retrouver ! Ils sont au moins quinze, dans cette foutue lignée...
L'esprit encore nébuleux, la jeune fille avait du mal à comprendre de quoi il parlait. Garde le silence ? Les kitsune ? Alors c'était ça, qu'il était parti faire ? Convaincre la bande de renard de se taire ? Mais à propos de quoi ? Avant qu'elle puisse lui poser la question, le chat se tourna vers la fenêtre, l'air soucieux.
– Les Raiju sont là, maintenant... marmonna t-il comme s'il s'excusait.
En entendant ce mot, Mio revit instinctivement le loup effrayant qu'elle avait rencontré. Nul besoin de réfléchir, ce souvenir s'imposa de lui-même. Le mauvais pressentiment s'accentua alors qu'elle se demandait pourquoi ils étaient venus, mais dans le fond... elle avait peur de connaître la réponse.
– Et pourquoi sont-ils là ?
– Pour toi. C'est toi qu'ils cherchent, trancha Soren. Les Raiju tuent Ne Hemo. Ce sont eux qui interviennent quand un yokai menace l'équilibre.
La confirmation de ce doute fut beaucoup plus angoissante qu'elle ne l'aurait prévu. Alors c'était bel et bien ça. Ces monstres étaient là pour elle. Pour la tuer. L'adolescente resta silencieuse, encaissant toutes les implication de la situation. Dehors, il y avait des loups géants, aux canines faites pour déchiqueter, qui l'a cherchait dans toute la ville dans l'unique but de la mettre à mort. Son cœur trouva l'énergie d'accélérer son rythme une fois de plus. Et elle... ne pouvait pas lutter contre ça ! Ces loups étaient énormes ! Ça n'était qu'une question de temps, tôt ou tard, Mio savait qu'elle allait finir par entrer dans une nouvelle période d'inanition, durant laquelle la faim deviendrait insupportable. Et si jamais l'un d'eux l'attrapait, c'était terminé. Sa poitrine se serra de terreur, et ses doigts tremblotant se lièrent entre eux. Qu'est-ce qu'il se passerait, dans ce cas là ? Allait-elle se changer en Onryo, comme tous les yokai tués par d'autres ? Et le pire étant que... il ne s'agissait pas de simples bêtes en chasse d'une proie. Il s'agissait d'esprits. Ils pouvaient traquer pendant des jours, des mois. Des années. Sans s'arrêter, jusqu'à atteindre leur objectif. Que faire ? Que faire ! Il devait bien y avoir un moyen de les faire partir ! Peut-être demander à un exorciste ? C'était bien leur travail, de faire fuir les yokai menaçants, non ? Mais impliquer un humain dans cette affaire lui paraissait... dangereux. Elle s'était mise toute seule dans cette situation, de surcroît ! Certes Soren avait fait de son mieux pour l'aider en empêchant les kitsune de les prévenir, mais elle avait réduit ses efforts à néant en allant questionner le kami. Pourquoi n'avait-elle pas écouté les conseils de sa mère ? Allez voir un kami revenait à brandir une pancarte « Je suis là, venez me chercher ». Ou alors, peut-être que partir de la ville suffirait ? Assez loin ? Non, ça ne résoudrait absolument rien, et elle ne pouvait pas tout quitter du jour au lendemain.
L'adolescente releva la tête vers Soren, le regard rempli de détresse. Le chat n'avait pas l'air de chercher une quelconque solution. Il s'assit devant la petite table, sa queue fourchue entourant ses pattes, manifestement intéressé par le repas tout préparé devant lui.
– Mais... qu'est-ce que je pourrais faire ? On ne pourrait pas... leur parler ? l'interrogea Mio sans grande conviction.
– Leur parler ? Pfff haha ! Oublie. Essaie plutôt de rester calme. Et de les éviter. Vu que le sceau te refrène, ils devraient avoir plus de mal à te repérer.
D'accord, le nekomata était clair la-dessus. Mais comment « rester calme » ? Est-ce qu'il se rendait compte de ce qu'il demandait ? Mio lui adressa un regard lourd de sens, mais le chat ne proposa aucune réponse. Ce dernier, sans s'arrêter de lorgner sur la table, bougea l'une de ses pattes, désignant la nourriture. D'un signe de tête, la jeune fille l'autorisa à se servir, de toute manière elle n'allait pas la manger. Avec une dextérité impressionnante, Soren attrapa la théière, et se versa une tasse de thé. Puis il commença à dévorer le riz et l'omelette, les baguettes entre ses coussinets, avec toute l'aisance d'un humain. Il avait beau être un chat un peu balourd, pour ce qui était des manières à table, il était irréprochable. Elle l'observa quelques instants, ne pouvant s'empêcher d'être rassurée par sa présence malgré tout. Le félin avait l'air de savoir ce qu'il faisait... soudainement, une révélation la frappa. Une minute, il avait essayé de l'aider, de la protéger, d'empêcher les kitsune d'aller prévenir les Raiju, donc... il devait savoir plus de chose qu'il voulait bien le montrer. Puisque que le chat était occupé à manger et semblait rester tranquille, l'adolescente se décida à tenter un autre interrogatoire, en choisissant ses mots pour ne pas le faire fuir ou l'agacer.
– Soren, toi, tu n'as pas eu peur lorsque je ne me suis pas présentée. Pourquoi ?
Le chat ne leva même pas le museau de son repas, et attendis de finir sa bouchée avant de parler.
– Hm ? Oh, mais j'étais déjà au courant, décréta t-il.
Mio resta interdite quelques secondes, se demandant si elle avait bien comprit. Il était déjà au courant ? De ce qu'elle était ? Depuis tout ce temps ? Depuis le moment de leur rencontre ! Elle ne put s'empêcher de se sentir offusquée devant une telle cachotterie.
– Quoi ? Alors... tu... mais... tu savais ce que j'étais ! Et tu ne m'a rien dit ! Tu m'as laissée-
– Hé ho, on se calme, gamine ! l'interrompit Soren en agitant l'une de ses pattes. Je dois rester prudent avant d'interagir avec la suite de ta lignée ! La dernière fois que j'ai essayé de tout t'expliquer d'un coup, t'as voulu m'arracher la tête ! J'ai failli finir en Onryo. La transition est un moment délicat, d'accord ? D'un côté, le sceau te réprime, et de l'autre, ta puissance spirituelle essaie de s'en libérer, bonjour l'instabilité. Mais j'avoue que... je n'aurais jamais pensé que tu irais voir un kami. Ta précédente incarnation ne t'as pas dit d'éviter ça ?
La jeune fille ne répondit pas à cette dernière question – elle n'appréciait que moyennement que sa mère soit désignée comme cela – et étant bien plus choquée des mots utilisés par Soren. Suite de la lignée ? La dernière fois ? Arracher la tête ? Évidemment, cet événement ne lui parlait pas, ce devait être les actions de l'un de ses ancêtres. Donc, il sous-entendait clairement qu'il l'a connaissait depuis... bien plus longtemps. Et qu'il l'avait aidé en sachant parfaitement ce qu'elle était. Le chat n'étant pas du genre à donner des informations sans qu'on les lui demande au préalable, Mio n'attendit pas pour poursuivre la conversation.
– Est-ce qu'il y a d'autres choses que tu ne me dis pas ? Depuis quand me connais-tu ? Pourquoi m'aides-tu ? Et pourquoi m'as-tu révélé ton mantra en toute connaissance de cause ?
Soren souffla du museau en levant les yeux au plafond, manifestement exaspéré par ce flot de questions.
– Depuis quand ? Aucune idée. Tu étais déjà Ne Hemo quand je t'ai rencontrée. Tu ne t'en souviens sûrement pas, mais tu m'as sauvé, quand j'étais chaton. Les autres membres de ma lignée m'ont rejeté car j'avais fait l'erreur de t'apprendre mon mantra. Mais tu ne les as pas laissés me tuer. Alors j'ai promis de t'aider jusqu'à ce que tu trouves le fin mot de l'histoire.
En entendant ce court récit, Mio jeta un œil vers Ryutaro, qui n'avait pas bougé de la fenêtre, surveillant toujours l'extérieur. Au final, il lui était donc arrivé la même chose qu'au renard. Si tous les yokai dont elle connaissait le mantra la collait comme ces deux-là, ça deviendrait rapidement invivable. Bien qu'elle ne voyait aucune raison au félin de mentir, elle lui adressa un regard dubitatif. Cela lui paraissait étrange que Soren soit uniquement animé d'une intention altruiste. Il dépensait tous ces efforts uniquement pour lui venir en aide, à cause de cette promesse ? Était-il possible que sous son caractère trempé, il l'apprécie, au fond ? Ou se considérait-il juste comme prisonnier de cet engagement ? Remarquant l'air incrédule de son interlocutrice, le nekomata se pencha légèrement vers elle, parlant d'un ton mystérieux, un sourire déformant ses babines félines.
– Et puis, je dois dire que ta lignée m'intrigue. Ne Hemo porteur d'une malédiction. Ironiquement, c'est encore plus effrayant pour nous. On ne repère pas ta véritable nature. Alors si on fait l'erreur de se présenter... hé bien, tu as tout pouvoir sur nous. Ça fait peur, hein ? Tu imagines un peu ? D'accord, il n'y a que les obake qui se présentent spontanément entre eux. Mais si tu demandes son mantra à n'importe quel yokai, il te le donnera sans méfiance.
Le chat se redressa, visiblement satisfait, et Mio croisa les bras. Il valait mieux ne pas chercher à bien comprendre les raisons d'un esprit. Par contre, ce que l'adolescente comprit parfaitement, ce fut toute la terreur que son existence pouvait faire naître chez ses semblables. Tout tournait autour du mantra, au final, mais ce n'était pas surprenant, puisqu'il s'agissait de l'unique chose ayant de l'importance pour un yokai vu le pouvoir que donnait la connaissance de ces paroles sacrées. Le fait qu'elle n'en avait plus, et qu'elle avait été élevée comme un humain, partageant donc leur vision du monde... et encore, Mio s'estimait être de nature calme et raisonnable. Qui sait les dégâts qu'elle pourrait causer si son caractère avait été différent, avec un tempérament impétueux ou désinvolte par exemple. Et personne n'aurait pu l'en empêcher... quoique. Elle était un yokai, donc toujours sensible à certaines manœuvres des humains, sa première expérience avec un talisman de papier lui avait prouvé. À moins qu'il y avait encore quelque chose lui échappant ?
– Mais... un exorciste peut toujours avoir du pouvoir sur moi, non ? questionna t-elle en direction du chat. Avec mon prénom ? La dernière fois, avec un Ofuda...
– Ah, parce que tu t'es laissée avoir par un misérable Ofuda ? Toi ? l'interrompit-il.
Soren souffla une nouvelle fois, levant les yeux au plafond, consterné comme s'il l'avait vue s'étonner de se brûler après avoir mit sa main dans le feu.
– J'y peux rien si tu pense que l'appellation que t'ont filé les humain est ton nom. Mais crois-moi, c'est tout aussi débile qu'un enfant qui m'appellerait « minou ». Souviens t'en. Un Ofuda peut te surprendre ou te déconcentrer sur le moment, mais son pouvoir est fondé sur de l'hypnose et de la suggestion. Je parie que l'exorciste t'as dis un truc du style « ne te débat pas et tout ira bien ». C'est sûr que c'est impressionnant la première fois, mais... c'est clairement pas ce qu'un exorciste a de plus violent, tu sais.
Mio écouta attentivement. En clair, cet Ofuda avait eu du pouvoir sur elle uniquement parce qu'elle était persuadée qu'il en aurait ? D'accord les kitsune avaient eu l'air surprit de la voir immobilisée et s'étaient demandés si elle faisait semblant, mais... alors cela signifiait qu'elle avait invoqué le mantra de Ryutaro... pour rien. Sur le moment, elle ne savait rien de tout ça ! Encore une fois, sa méconnaissance des règles l'a mettait dans l'embarras. Tout découvrir au compte-goutte ne lui faisait faire que des erreurs.
– Donc tu es en train de dire que j'aurais pu m'en sortir seule ? résuma Mio.
– Exactement. Faudrait que tu sois plus sûre de toi, sérieusement. Pour un grand dévoreur, tu es bien docile.
Sur ces mots, le félin se mit à bâiller largement, et le ventre rempli, s'affala sur le sol, laissant son interlocutrice se dépatouiller avec ses doutes et ses craintes. Mio se cala au fond des coussins du canapé, le dos appuyé contre le dossier. Il faudrait savoir, bon sang, d'un côté elle devait rester calme pour empêcher les Raiju de déceler son emplacement, et de l'autre, être « plus sûre d'elle ». En clair, elle devait parvenir à conserver un genre de point d'équilibre, songea t-elle. Facile à dire, vu le martyre que sa nature profonde lui faisait endurer. Par acquis de conscience, elle passa sa main sous la chemise de son uniforme pour venir palper la colonne vertébrale, ses doigts ne rencontrant que le toucher tiède de sa peau.
Sa montre tilta plusieurs fois d'affilé, lui rappelant que le temps se sauvait à toute allure et qu'il était l'heure de partir pour le lycée. Mio s'extirpa du canapé à contrecœur. Elle attrapa son sac, et sorti de l'appartement après avoir verrouillé, laissant les deux yokai à l'intérieur. L'angoisse lui comprimait la gorge alors que la jeune fille descendait les escaliers. De plus, si Soren n'allait sans doute pas la trahir en allant informer les Raiju de son identité, elle se méfiait de Ryutaro. Si les loups l'a tuait, alors les autres kitsune n'avaient plus aucune raison de le rejeter, puisque Ne Hemo serait mort, non ? Elle craignait que le renardeau n'aille la dénoncer... mais peut-être que le nekomata le surveillerait. Mince, elle aurait dû lui demander ça explicitement. Toutefois, l'espoir d'avoir gagné un peu de temps avant le prochain assaut impulsif lui permis de trouver la résolution d'entamer le trajet jusqu'au lycée. Il fallait qu'elle demande à Ritsu une entrevue avec son père, histoire de savoir ce qu'il connaissait des Raiju et, avec de la chance, obtenir le début d'une piste.
Quel temps moisi. La neige et le froid, ça n'était pas suffisant ? Il fallait qu'un orage se ramène, en plus ? Au moins, ce climat était à l'image de toute la morosité qu'inspirait ce jour de rentrée à Ritsu. Affalée sur son bureau, seule dans la salle de classe, la jeune fille contemplait le pauvre ciel noirâtre à travers les fenêtres. Elle était arrivée assez tôt, ayant mal dormi et n'étant pas arrivé à retrouver le sommeil après cinq heures du matin, dû à une migraine à couper au couteau. L'aspirine qu'elle avait prit ne diminuait qu'à peine la douleur lui vrillant le crâne. Elle n'avait même pas allumé l'ampoule de la salle de classe, la lumière trop vive lui faisant mal aux yeux, si bien que la pièce restait plongée dans une pénombre maussade. Bref, en résumé, Ritsu était d'une humeur massacrante et rien n'arrangeait ça.
Pour passer le temps, la jeune fille commença à regarder son téléphone portable... mais rien que la lueur de l'écran lui envoyait comme des flammes dans les yeux, alors elle fini par tapoter ses stylos sur la table en se remémorant les partitions de batterie des chansons trop souvent négligées. Les longues et silencieuses minutes finirent par passer, et quelques élèves commençaient à arriver et préparer la pièce, nettoyant le tableau, le sol et les bureaux.
Du groupe d'amies, ce fut Yui qui arriva la deuxième, posant son sac sur son bureau et alla saluer la batteuse.
– Oh la la, la tête d'enterrement... je sais que la rentrée c'est pas top, mais quand même, rigola t-elle.
– J'ai super mal dormi, c'est pour ça... et toi, t'es en avance, c'est ton tour de corvées ? bougonna Ritsu en réponse.
– Non, j'ai mis mon réveil une heure trop tôt..., avoua t-elle un sourire sur le visage.
Yui s'installa sur la chaise de devant, assise à l'envers pour faire face à son amie. Puis, elle fouilla dans son sac pour en sortir un sachet plastique plein de papiers.
– Au fait, j'ai fait développer les photos du nouvel an, regarde.
Ritsu se redressa, et attrapa le paquet de photographie. Elle les feuilleta une à une, contente de se replonger dans des bons souvenirs, afin de pallier à son irritation actuelle. Les quatre membre du club avait passé la soirée du nouvel an à explorer le festival traditionnel se tenant dans le parc non loin du temple. Et comme il s'agissait de Yui, elle avait mitraillé quasiment tout ce qui lui avait plu. Ça passait des images de stand de nourriture, de décorations, des jeux de tirs sur des cibles, un chien en laisse, de la foule, et éventuellement ses amies. Certaines photos étaient un peu mal cadrées, ou floues, mais dans l'ensemble, avec un peu de tri cela pourrait faire un chouette album, songea la jeune fille.
Elle s'arrêta sur plusieurs images qui montraient ses amies ou elle-même, faisant deux ou trois commentaires amusants. Puis, elle se stoppa plus longuement sur une photographie de Mio, le cliché prit à mi-distance. La bassiste était de trois quart, non loin d'un stand, éclairée par la lumière chaude et tamisée des lanternes de papier à côté. L'expression qu'elle arborait saisit Ritsu. La tête légèrement relevée, elle semblait observer quelque chose au-dessus, les yeux probablement perdus dans la contemplation d'un être invisible. Ses pupilles reflétaient la lueur des éclairages, renforçant l'intensité de son regard... serein et si vivant, mais également empreint d'une profonde mélancolie. Ce genre d'image, prise au naturel, était très rare. Mio n'appréciait guère être prise en photo, alors sur ces dernières, elle avait soit un sourire gêné, soit essayait de se sauver. Dommage qu'elle ai refusé de porter un yukata, ce jour là, ça aurait été encore plus magnifique.
Remarquant la longue observation de Ritsu, Yui se pencha sur l'image pour voir celle qui retenait autant l'attention.
– Ah, elle est sympa celle là, pas vrai ? J'ai réussi à capturer la seconde parfaite ! se vanta la jeune guitariste.
L'autre adolescente acquiesça en souriant. Rien que voir une si belle photo de Mio l'a faisait se sentir toute chose, la bassiste était déjà particulièrement séduisante à ses yeux, et cette image ne faisait que le confirmer. Cela faisait un petit bout de temps que Ritsu avait accepté avoir des sentiments pour son amie d'enfance. Depuis le début du printemps dernier, en réalité, cela avait été un processus long, rempli d'incertitudes et de questionnements, que ce soit sur l'amour en général ou sur la découverte de son attirance pour une autre fille. Mais maintenant, elle n'avait plus de doutes... en revanche, en parler à Mio, c'était une toute autre histoire. Elle n'avait fait qu'imaginer comment cela pourrait se passer si elle se déclarait, et comment son amie réagirait, car ce n'était jamais le bon moment pour s'aventurer sur ce terrain ci. Après tout... il y avait eu le décès de sa mère, et aujourd'hui, les affaires de yokai, alors la jeune brune n'avait pas trouvé l'opportunité d'aborder ce point. Si seulement Mio pouvait démontrer quelques indices qui l'aiderait... Oh bien sûr elle n'espérait pas que cette dernière le devine juste parce qu'elle lui avait offert un omamori sur l'amour... et la batteuse était déjà très heureuse rien qu'en restant à ses côtés en tant qu'amie, mais au fond, il y avait une certaine frustration, nourrie par l'ignorance des pensées de Mio sur le sujet. Ritsu lui avait déjà demandé – ou plutôt l'avait taquinée – concernant un éventuel petit-ami ou majoritairement le fait de tomber amoureuse. Et à chaque fois, la bassiste esquivait la conversation ou rougissait sans donner de réponse claire. Jusqu'ici, l'adolescente aux cheveux brun supposait qu'elle était timide à ce propos, mais à présent qu'elle connaissait sa nature... peut-être y avait-il quelque chose d'autre, en plus. Peut-être que Mio ne se voyait tout simplement pas dans genre de relation avec un humain.
– Tu peux garder la photo, si tu veux, lui offrit Yui après un silence.
– Euh, non ! C'est pas..., commença son amie stoppée dans ses réflexions.
Quoique, après tout, rien ne l'empêchait de vouloir conserver cette photo pour elle, il n'y avait rien de bizarre la-dedans, pas vrai ?
– En fait oui, je crois que je vais la garder, merci Yui !
La dénommée sourit innocemment comme elle savait si bien le faire. La découverte du reste des photographies se poursuivi, alors que la salle voyait de plus en plus d'élèves arriver. Tsumugi les rejoignit bientôt, la classe était quasiment au complet, et le bâtiment avait perdu son silence, laissant place aux bruits de fond matinal d'un lycée en pleine rentrée, la plupart des jeunes gens étant arrivés en avance. Mio, en revanche, débarqua à peine dix secondes avant la sonnerie, et eu à peine le temps de saluer ses amies que le professeur entra dans la classe en réclamant le silence. Tout comme ses camarades, la bassiste prit rapidement place sur son siège, ayant encore un peu de mal à réaliser qu'elle était bien de retour au lycée, et allait devoir subir les longues heures de cours...
– Bien, vous vous raconterez vos vacances plus tard, commença le professeur en déballant ses affaires. Nous allons reprendre le chapitre... et je ne veux pas de questions concernant les examens, les résultats seront affichés dans la journée à l'endroit habituel.
Quelques chuchotement montèrent de la classe, puis l'enseignant débuta l'appel. Et Mio se crispa lorsqu'il s'arrêta sur son nom, n'osant pas croiser son regard.
– Akiyama, tu viendra me voir en salle des professeurs à la fin de la journée, enjoint-il.
L'interpellée répondit d'un faible « oui monsieur », sachant déjà ce qui l'attendait. Elle appuya sa tête sur sa main, le coude posé sur la table, faisant de son mieux pour ignorer les discrets regards curieux des autres élèves. Après tous les efforts déployés à l'évitement des Raiju, à savoir une partie de cache-cache grandeur nature dans les rues de la ville, la jeune yokai avait juste envie de s'enrouler sous une couverture et hiberner jusqu'en été.
Bien que la journée fut aussi rasoir qu'elle l'avait pressenti, Mio était contente de retrouver ses amies, les conversations avec ces dernières l'aidant à détourner ses pensées de ses problèmes. Cela lui rappelait qu'il y avait un monde moins stressant et plus concret à côté du sien.
La jeune fille montait les escaliers pour rejoindre les autres au club, après s'être faite enguirlandée par le professeur pour ses résultats aux examens. Par chance, elle était bonne élève, donc ce n'était pas non plus catastrophique. Mais cela restait bien en-deçà de ses notes habituelles, et l'enseignant lui avait déclamé tout un speech sur le fait qu'il comprenait qu'avec le récent drame familial, elle avait été perturbée, mais qu'il ne fallait pas oublier que les résultats seraient marqués dans son dossier pour le reste de sa scolarité, et bla bla bla. Si Mio détestait prendre le décès de sa mère comme justification, elle n'avait rien dit et s'était contentée de hochements de tête en masquant son désintérêt et priant pour que le prof termine vite son monologue. À présent, il fallait juste espérer que son père oublie de lui demander ses dernières notes, et elle pouvait laisser de côté cette difficile période. En passant devant une fenêtre, l'adolescente s'arrêta un petit instant pour renouer correctement autour de son cou le ruban bleu de son uniforme, et observer l'extérieur. Il s'était mit à grêler, les petits blocs de glace martelant le toit et les vitres avec un bruit de fond constant, accompagné de quelques grondements orageux. Sérieusement, ce temps ne pouvait pas durer éternellement, ou les gens allaient se poser des questions, et c'était sans doute mauvais que le monde des hommes soit influencé à une si grande ampleur. Est-ce que tout redeviendrait normal si les Raiju s'en allaient ? Ou s'ils... concrétisaient leur objectif ? La jeune fille se sentait d'avantage en sécurité à l'intérieur d'un bâtiment, bien que... ce sentiment était absurde. Les yokai pouvaient traverser les murs, alors où qu'elle soit, un Raiju pouvait apparaître sans crier gare.
Continuant son chemin, Mio se stoppa une nouvelle fois, au deuxième étage, étonnée en voyant Yui et Tsumugi discuter assises sur les escaliers.
– Vous ne montez pas en salle de club ?
– Non, Ricchan a dit qu'il y avait une bestiole, annonça Yui d'un air amusée.
– Une b-bestiole ? répéta Mio qui voyait déjà une araignée ou un insecte dégoûtant.
– Oui, et que tu devais venir voir, rajouta la guitariste.
Alors là, elle pouvait se gratter. La bassiste sentait venir la farce de mauvais goût à des kilomètres. Qu'est-ce qui pouvait nécessiter d'empêcher ses deux amies d'entrer dans la salle ? Un rat ? Un scolopendre ? La voix de Ritsu, qui devait avoir entendu son amie, retentit soudainement depuis le haut des escaliers.
– Hé, Mio ! Amène-toi ! cria t-elle.
– Pas question ! refusa directement l'interpellée. Je suis certaine que c'est encore une blague douteuse.
– Mais non ! Allez, grouille !
Quelque chose dans la voix l'intrigua. Depuis le temps qu'elle l'a connaissait, Mio pouvait déceler les émotions rien qu'en entendant le ton que prenait son amie, et là, il y avait une intonation inusuelle, ce n'était pas celle d'une Ritsu s'apprêtant à plaisanter. Alors malgré la crainte de se retrouver nez-à-nez avec cette fameuse bestiole, Mio grimpa les escaliers, non sans songer qu'elle n'aurait aucun scrupule à organiser la rencontre de son poing et du crâne de la batteuse s'il s'agissait finalement d'un canular.
Arrivée sur le pallier, La jeune fille aux cheveux noirs n'eut pas le temps de commencer le début d'une phrase que son amie l'a saisit sur le bras, et avec une détermination surprenante, l'a tira dans la salle en ignorant les protestations. Puis, elle claqua la porte, et pointa son bras en direction de la table.
– Là ! s'exclama t-elle.
Au-dessus de la petite table du club de musique se trouvait un énorme serpent. Enroulé sur lui-même, ses anneaux sortaient du mur, et sa tête bougeait lentement à côté d'une chaise. Son corps était d'un bleu pâle taché de traînées blanchâtres, comme si ses écailles reflétaient un ciel nuageux. Et Mio fut bien soulagé en constatant que son amie ne parlait que d'un yokai... c'était toujours curieux à remarquer, d'ailleurs, qu'un serpent normal lui inspirait la pire des peur, alors qu'un esprit en forme de serpent, tout le contraire.
Après une seconde de silence, Mio eu une courte inspiration en réalisant enfin le point le plus important. Puis, elle se tourna vers l'autre adolescente, lui saisissant les mains d'un air ravi.
– Mais... Ritsu, tu le vois ! Tu nous vois, ça y est ! s'enthousiasma t-elle.
Le premier sentiment qui traversa la bassiste fut une joie sincère. C'était arrivé, du jour au lendemain comme l'avait supposé Monsieur Tainaka, désormais Ritsu pouvait les voir ! Ou peut-être était-ce la présence d'esprits puissants tels que les Raiju qui avait débloqué quelque chose ? Qu'importe, la jeune yokai ne pouvait s'empêcher de s'en réjouir, rien ne pouvait lui faire plus plaisir que de partager cet univers avec son amie d'enfance. Ritsu, de son côté, était manifestement bien moins enjouée... mais la réaction d'allégresse authentique de Mio l'a toucha.
– Oui oui, bon ça va ! rougit-elle en détourna légèrement les yeux. J'étais en train de m'occuper de mes affaires quand ce truc m'a sifflé dessus, j'ai frisé la crise cardiaque !
Un court rire franchit les lèvres de Mio. C'est vrai, elle ne devait pas oublier que les humains ne ressentait absolument aucune affection envers ses camarades yokai. Mais n'empêche... elle avait tant aspiré à faire découvrir ce monde caché à sa meilleure amie, de lui montrer qu'il n'était pas uniquement peuplé d'esprits malveillants, mais aussi de choses magnifiques. Le passage d'une baleine monstrueuse, les grandes parades d'été, les feux follets dansants, tous ces yokai aux formes incroyables... elle ne serait plus la seule à pouvoir admirer tout ça ! Après les quelques secondes d'entrain, son côté rationnel reprit le dessus, se préoccupant de tout ce que ça impliquait. Ritsu était à présent un humain capable de les voir. Autrement dit, une cible privilégiée pour les yokai maléfiques... mais hors de question que quoi que ce soit lui fasse du mal. Mio se promit que, malgré toute la sympathie qu'elle éprouvait envers les membres de son espèce, si l'un d'eux faisait mine de vouloir s'en prendre à Ritsu, alors elle serait impitoyable.
Cette dernière peinait encore à bien réaliser sa nouvelle situation... les paroles de son père tournaient dans sa tête. Dès qu'elle les verraient, alors elle serait une cible prioritaire pour les esprits malintentionnés. Bon, cela l'a réconfortait, que Mio soit là pour la soutenir, mais... à partir d'aujourd'hui, elle était obligée de vivre en voyant ce genre de bête quotidiennement. Bien qu'elle le masquait, une profonde peur lui étreignait le ventre.
– Bref, euh... maintenant, débarrasse-nous en, lança Ritsu après un silence.
Mio lui relâcha enfin les mains, secouant la tête d'un geste négatif.
– Je ne peux pas faire ça, enfin ! À la limite je peux lui demander s'il veut bien partir, mais... il a autant le droit que nous d'être là, tu sais.
Sur ces mots, la bassiste franchit sans hésitation la distance la séparant du yokai. D'ailleurs, heureusement qu'elle n'était tombé que sur ça, songea t-elle. Il y en avait tellement d'autres aux apparences effroyables. Sous le regard médusé de son amie, elle se mit à caresser le museau du serpent, un sourire aux lèvres. Ritsu, qui l'avait suivie, n'en croyait pas ses yeux. Mais... juste... comment pouvait-elle avoir peur des balanes, des araignées et du noir, et oser toucher cette chose ? Et encore pire, le reptile qui appréciait visiblement le contact, ouvrit en grand ses mâchoires dans une grimace souriante, découvrant deux immenses crochets blancs. L'adolescente aux cheveux brun bloqua une respiration, en voyant Mio si proche des crocs de cette bête monstrueuse... pourtant, cette dernière ne paraissait nullement dérangée.
– Et puis, c'est juste un petit uwabami, il n'y a pas de quoi avoir peur.
– « Petit » ? Tu appelles ça petit ? se consterna Ritsu.
– Oui, les uwabami adultes sont aussi gros que des trains, l'informa innocemment Mio.
Mais vu le regard que lui lança l'autre jeune fille, elle su qu'elle aurait mieux fait de se taire.
– D'accoooord... je pense que je vais vivre ici, à partir de maintenant, annonça Ritsu. Tu pourras m'apporter à manger ? Du pain aux yakisoba, de préférence...
– Ne dis pas n'importe quoi, je suis certaine que-
La jeune yokai s'interrompit lorsque la porte du club s'ouvrit, laissant apparaître Yui et Tsumugi dans l'entrebâillement.
– Héyoo... on peut entrer ? Ça y est ? questionna timidement Yui.
– Oui, tout va bien ! affirma Mio en se détournant du reptile.
– T'es sûre ? On dirait que Ricchan a vu un fantôme ! rigola son interlocutrice.
La batteuse se retint de lui dire que c'était effectivement le cas. Les quatre jeunes filles prirent leurs places à table, et Ritsu dû contempler Yui s'asseoir à quelques centimètre de la tête du serpent. Ce dernier lui siffla au visage, sa langue fourchue vibrante... oh bon sang, que cette situation était déplaisante. Elle venait de se rendre compte d'un aspect particulièrement exécrable de sa nouvelle condition. Être astreinte à observer les esprits nuire aux humains... sans pouvoir rien faire. L'adolescente repensa à ce qui était arrivé à sa mère. Allait-elle vraiment devoir détourner les yeux à chaque fois qu'elle serait témoin d'un acte de malveillance ? Allait-elle devoir s'empêcher d'intervenir en croisant un passant accompagné d'un esprit aux intentions nocives ? Impossible d'aborder un inconnu en lui soutenant qu'il était suivi par un mauvais esprit sans passer pour un désaxé. Alors que Tsumugi déballait des tasses de thé d'un air léger, Ritsu adressa un regard rempli de détresse à Mio, qui, ayant aisément deviné le désarroi de son amie, secoua la tête d'un air résigné. Alors il fallait l'ignorer... dire que la bassiste devait vivre avec ça depuis... toujours. Sans doute s'était-elle retrouvée dans cette situation un nombre incalculable de fois. Néanmoins... leur situation restait différente. Comme lorsqu'elle avait refusé de faire partir l'uwabami, la jeune fille eux cheveux bruns se doutait que Mio n'avait pas la volonté de s'opposer aux autres membres de son espèce, et qu'elle entretenait des rapports amicaux instinctifs envers eux. C'était comme ça, on ne pouvait pas y faire grand chose de toute manière. Ritsu en revanche... hé bien, son père était exorciste. Ce n'était clairement pas dans la tradition de sa famille, de laisser faire les yokai maléfiques.
L'après-midi se déroula sans nouvel incident. Bien que Ritsu ne pouvait s'empêcher de surveiller le serpent, ce qui lui valu plusieurs remarques et questions de la part de ses amies, vu son manque d'énergie et d'entrain aujourd'hui. La concernée ne trouva qu'à esquiver le sujet, c'était tellement stressant d'improviser des réponses crédibles de manière naturelle... et malheureusement, elle n'eut aucune aide de la part de Mio. Cette dernière étant habituellement posée – et surtout accoutumée à ce genre de circonstances – personne ne releva aucune différence, bien que son amie d'enfance remarqua son air préoccupé et les regards inquiets qu'elle jetait vers les fenêtres.
À la fin de la journée, la grêle s'était stoppée. Ritsu redoutait ce moment depuis la seconde où ses yeux avaient rencontré l'uwabami. Le retour à la maison, ou plutôt, traverser une ville grouillante de yokai à tous les coins de rue. Mio l'avait prévenu : il y en avait de partout. Bien sur il serait beaucoup plus sage d'appeler son père pour qu'il vienne la chercher et par la même occasion le mettre au courant, mais la batteuse prenait cette épreuve comme un défi. C'était un peu son baptême du feu ! Les deux jeunes filles étaient restées un peu plus longtemps que les autres membres du club, et se trouvaient devant le portail du lycée. Chacune d'elle attendant le top départ de l'autre. Mais personne ne parla... pour Mio, ça arrivait au pire moment. Gérer ça maintenant, avec la menace des Raiju qui plainait telle une épée de damoclès... impossible de se départir d'un horrible pressentiment. Mais il ne fallait pas être défaitiste, alors elle cassa le silence avec une tentative d'encouragement.
– Ne t'inquiète pas, tout se passera bien, déclara t-elle comme pour se convaincre elle-même.
Sauf que ton de sa voix n'était absolument pas en accord avec ses paroles. Encore moins son attitude. La bassiste avait le regard fuyant, examinait autour d'elle d'un air effrayé, comme s'attendant à tout moment à ce qu'un monstre lui saute dessus. Ce n'était guère rassurant... Ritsu se demandait ce qu'il pouvait la faire autant stresser. Après tout, les yokai n'étaient pas du genre agressifs ou belliqueux, même envers les humains, non ? Enfin, ils n'attaquaient pas ouvertement... mais l'angoisse palpable de son amie déteignait sur elle.
La batteuse prit une grande inspiration d'air glacial pour se recomposer, et marcha d'un pas décidé jusqu'au trottoir, prudemment suivie par son amie... allez, qu'ils viennent, elle se sentait prête ! Mais si elle s'attendait. Arrivé de nulle part, un loup monstrueux atterrit en plein sur la route. Qu'est-ce que c'était que cette chose ? C'était énorme ! Et sa tête, il avait des dents immenses, la gueule figée d'une moue à la fois souriante et malsaine. Des flash d'électricité parcourait son pelage grisâtre, et la jeune brune se figea lorsqu'il se tourna dans sa direction. Il huma l'air, ses yeux uniformément blancs scrutant les environs.
Ce qu'il fit ensuite fut encore plus inattendu. Le loup géant leva l'une de ses pattes avant devant ses mâchoires, et mordit férocement dedans. Du coin de l'œil, Ritsu perçu Mio reculer vivement et s'immobiliser, comme pétrifiée sur place, alors qu'un liquide ambre coulait de la plaie auto-infligée du yokai.
[merci d'avoir lu ! Désolé de l'attente, mais comme je l'ai noté au chapitre précédent, mon ordi m'a lâchée et j'ai pas réussi à récupérer le disque dur, du coup j'ai dû réécrire le chapitre depuis le début (rip)
Au prochain !]
