Chapitre 17

.: Scraped :.


Le dos collé contre le mur de l'enceinte du lycée, Mio se boucha le nez en se plaquant la main sur la bouche, qui commençait déjà à méchamment saliver. Elle n'avait pas envisagé une seconde que ces Raiju iraient jusqu'à se blesser volontairement dans l'unique but de la piéger ! L'odeur alléchante emplissait l'air, la jeune yokai n'osait qu'à peine respirer. Le loup gris s'était avancé, boitant jusqu'à l'entrée du bâtiment, dépassant les deux jeunes filles. Son sang couleur miel tâchait la neige, ses oreilles pointues se tournaient dans toutes les directions, et sa truffe humait l'air ambiant. Il semblait... perplexe. Il hésitait. En le remarquant, malgré la brûlure usuelle de na nuque, une pensée surprenante traversa l'esprit de la jeune fille : heureusement que la malédiction la réprimait... dire que sa condition était désespérée au point de penser ça... qu'importe, cela perturbait manifestement le loup géant. Elle savait pertinemment que son obsession pour le sang yokai devenait ingérable, mais rien à faire, c'était une réaction incontrôlable, complètement automatique.

Dans la cour du lycée, les autres élèves marchaient et discutaient, ignorants tout de ce qu'il se passait, ignorant tout de la bête monstrueuse occupant l'espace. Ritsu aurait sans doute observé longtemps ses camarades d'école passer à travers le yokai si elle ne s'évertuait pas déjà à faire sortir Mio de son état de choc, cette dernière s'étant tétanisée sur place dès l'apparition du loup. Puisque l'appeler ne fonctionnait pas, la batteuse l'attrapa par les épaules et la secoua doucement.

– Hé, Mio ! Tu m'entends ? murmura t-elle.

La jeune yokai releva les yeux, croisant le visage inquiet de son amie. Peu importe ce qui allait se passer, il ne fallait pas qu'elle voit ça.

– Ritsu, vas t'en..., enjoint t-elle à faible voix.

– Quoi ? Tu plaisantes j'esp... hé !

Mio se décolla soudainement du mur, repoussant les bras de ses épaules, et se précipita vers le portail. La batteuse ne réfléchit pas longtemps, et ignora sa demande, la talonnant. Elle méconnaissait les tenants et aboutissants de la situation, mais elle saisissait aisément une chose : ce loup n'avait pas de bonnes intentions. Et l'attitude de son amie ne faisait que le confirmer. Une seule chose à faire, s'éloigner sans traîner. Elle avait déjà laissée la bassiste partir en solitaire une fois, pas question de recommencer ! Si Mio imaginait qu'elle allait se barrer maintenant, elle pouvait oublier, songea Ritsu, forçant l'allure pour suivre son amie. Cette dernière marchait aussi vite que ses jambes le lui permettait sans glisser sur le béton parsemé de neige tassée.

La bête de foudre baissa le museau, reniflant le sol dans leur direction, et fit un bond impressionnant, pour atterrir sur le mur de l'enceinte du lycée, grognant dans la direction des jeunes filles marchant sur le trottoir. Ritsu tourna brièvement la tête pour lui jeter un coup d'œil. Qu'est-ce qu'il leur voulait, à la fin ? Il devait forcément être... spécial. Donc ça arrivait même à Mio d'avoir peur d'un autre membre de son espèce ? Ou y avait-il autre chose ? Un sentiment de frustration lui fit froncer les sourcils, observant les longs cheveux noirs de la bassiste devant onduler au rythme de ses pas rapides. Que lui cachait-elle encore ?

Des femmes habillées en kimono blancs errant sur le trottoir, des animaux aux formes et couleurs improbables, des oni cornu suivant des passants, des lanternes cyclopes flottants dans les airs, chaque être et mouvement inhabituel attirait l'œil de Ritsu. Mais malgré le stress et les nombreux esprits peuplant les environs, impensable de se laisser distraire. Elle suivait l'allure de Mio, se demandant où cette dernière compter aller. La réponse vint bientôt, lorsque la bassiste bifurqua soudainement pour entrer dans le parc jouxtant le lycée. À cette heure et par ce temps, il était complètement vide de monde, et... c'était peut-être cela que recherchait son amie. Cette impression se confirma, car au lieu de s'arrêter au milieu, cette dernière dépassa la fontaine pour se rendre vers le fond du parc, un endroit reculé avec une petite forêt. Ici la neige était immaculée, signe que personne n'était venu piétiner dans le coin, et les arbres aux branches nues ouvraient sur le ciel gris sombre, au sein duquel détonnait parfois un grondement lointain.

Mio s'appuya contre un tronc d'arbre humide, reprenant sa respiration, essoufflé après cette course. Ce n'était pas la peine de fuir ainsi, elle le savait parfaitement, mais que faire d'autre ? Bien que cela lui permettait de gagner un peu de temps, ça ne faisait que repousser l'inévitable. Le froid brûlait ses poumons et son agitation refusait de redescendre. Elle se sentait fiévreuse, une boule de chaleur lui prenait la gorge, et en même temps, des frissons glacés faisaient tressaillir son dos.

– Hé ! Tu vas m'expliquer ce qu'il t'arrive, à la fin ?

Mio sursauta lorsque la voix de son amie la questionna. Elle l'avait suivie ? Mais... elle n'avait absolument rien remarqué ! Concentrée sur la gestion de sa faim et de la douleur lui lancinant la nuque, la bassiste avait uniquement pensé que l'autre jeune fille l'avait écouté et était partie... il ne fallait pas qu'elle reste là ! Les événements n'allaient pas bien tourner, et... pour Mio, il était juste inconcevable que Ritsu soit témoin d'une crise. Se tassant contre l'écorce de l'arbre, les dents serrées, la jeune yokai déglutit péniblement, se forçant à articuler quelques mots.

– C'est... dangereux de...

Elle aurait voulu lui dire de la laisser seule, mais le reste de sa phrase se coinça dans sa gorge. Ça recommençait, exactement comme ce matin ! Tout son dos se crispa, la brûlure se propageant le long de sa colonne vertébrale et jusqu'à ses bras. Les larmes lui montant aux yeux, Mio baissa la tête en plaçant une main sur son visage pour masquer une grimace de souffrance.

– Waah ! Ta main ! Qu'est-ce qu'elle a ? s'exclama subitement Ritsu.

Pas ça... pas ça ! Pourquoi aussi tôt ? Normalement, elle avait un peu de temps après la fin d'une crise de famine ! Les mêmes plaques noires qu'elle avait vu sur son dos ce matin recouvraient désormais une partie de son poignet... et ses doigts... les ongles se terminaient en pointes acérées. La pression lui comprimait le ventre, son cœur battait à tout rompre, elle transpirait, mais... elle avait déjà réussi à maîtriser ça ! Comme l'autre fois, il fallait se forcer à garder apparence humaine !

– Mio ! Dis-moi ce qu'il se passe ! Je sais pas quoi faire pour t'aider ! la supplia l'autre adolescente.

Aucune réponse. Ritsu se trouvait complètement désemparée, impuissante face au mal affligeant son amie. Est-ce que c'était dû au loup ? Ou une maladie ? Ou sa forme yokai essayant de résister à la malédiction ? Mio semblait lutter, peut-être fallait-il l'aider à se calmer ? En désespoir de cause, agissant sous l'urgence, la batteuse se rapprocha, venant tirer sur la manche de la bassiste sans vraiment savoir que lui dire, mais... sa réaction fut imprévisible. Un grognement éclata, et d'un coup aussi vif que l'attaque d'un serpent, la jeune yokai la repoussa violemment. Ritsu n'eut pas le temps de réagir qu'une douleur fulgurante lui fendit la main droite.

En entendant le cri de souffrance, la jeune fille aux cheveux noirs releva la tête. Son amie avait reculé, et serrait son bras contre elle en gémissant, le dos de sa main orné d'une profonde griffure.

Du sang humain.

À l'instant où son regard tomba sur le filet rouge s'échappant de la plaie, Mio su qu'elle avait perdu.

La pulsion qui remonta fut si rapide et si intense que son cerveau fut saturé d'adrénaline, la chaleur envahit jusqu'au plus petit capillaire de son corps, et le yokai affamé quitta le tronc d'arbre pour venir agripper abruptement le poignet de l'humaine en face d'elle.

– Aïe, lâche-moi, tu me fais mal ! se plaignit Ritsu en tirant sur son bras.

Mais son amie l'a maintenait si fort que ses ongles s'enfonçaient dans sa chair. L'odeur était exactement comme dans son souvenir. C'en était trop... juste trop ! Pourquoi devait-elle subir ça ? Pourquoi ne pouvait-elle pas être une élève normale, vivre normalement, inconsciente de ce monde, comme tous ses camarades profitant de leur après-midi au chaud sans se soucier d'autre chose que leur personne ?

– Arrêtez-ça ! J'en ai assez ! gronda Mio.

Elle poussa Ritsu si violemment que la jeune brune perdit l'équilibre et bascula en arrière. Bien que la neige épaisse amorti sa chute, sa respiration fut coupée lorsque son dos heurta le sol. Mio l'avait plaquée à terre, et appuyait de tout son poids sur ses épaules pour la maintenir immobile. Aujourd'hui plus que jamais, elle était épuisée. Épuisée de s'assujettir à ce fichu sceau l'a faisant souffrir à son bon vouloir, excédée d'être l'esclave d'une malédiction, d'être constamment affamée. Ça suffisait ! Aujourd'hui, elle mangeait ! Et en plus, comment savoir si tout ceci n'était pas un énième cauchemar ? Qu'elle allait se réveiller en sueur au fond de son lit, comme à chaque fois ? Ça ne pouvait être que ça, jamais elle ne se permettrait d'aller si loin autrement ! Alors, s'il n'y avait aucune conséquence...

– J'ai faim... si faim... donne m'en Ritsu, je n'en peu plus... c'est trop dur..., souffla t-elle.

La dénommée, étendue au sol et coincée sous son amie à califourchon sur elle, fut surprise de la force que Mio mettait pour la retenir... et de ses yeux à la pupille fendue. La batteuse n'eut pas le temps de réagir que Mio appuya sur la plaie pour en faire sortir le sang, tirant un cri de douleur de la part de sa victime. Malgré la résistance que Ritsu mettait dans son bras pour tenter de libérer sa main de l'emprise, et la manche de l'uniforme s'imbibant de rouge, le yokai à la forme humaine altérée ne résista pas à son appétit vorace. Mio lécha le liquide, suçant son palais pour en retirer le goût, la saveur était encore plus délectable que son parfum. Identique à son souvenir. Mais le plus agréable fut lorsqu'elle avala la salive chargée de cette liqueur moelleuse et chaleureuse, la sentant glisser le long de sa gorge. L'immense satisfaction d'enfin recevoir quelque chose qui apaiserait sa faim, qui remplirai son estomac désespérément vide, qui la sortirai de son état de faiblesse maladive continuel... ça n'avait rien de comparable. Il lui en fallait davantage. Encore et encore, car juste après, la famine n'en réclamait que plus, qu'importe le sceau lui déchirant le dos.

Fixant la chair entaillée, Mio ouvrit légèrement la bouche, imaginant déjà ses dents plonger à l'intérieur... mais une seconde main vint boucher sa contemplation morbide.

– Mio ! Arrête, je t'en supplie ! Lâche-moi !

Ritsu serra sa plaie à l'aide de sa paume gauche, en appelant le prénom de son amie, essayant de lui faire retrouver la raison. Tout c'était passé si vite, que ce soit la panique en voyant son propre sang affluer, ou l'horreur de découvrir le penchant sanguinaire du yokai au-dessus d'elle. C'était tout simplement effroyable, il y en avait juste trop, c'était la première fois qu'elle était blessée ainsi ! Ça n'avait rien à voir avec une petite écorchure ou coupure, l'entaille saignait abondamment et la douleur était d'un autre niveau. Son corps tremblait fortement, que ce soit à cause de la neige glaciale trempant ses vêtements ou l'état de choc. Ça ne pouvait pas être Mio ! Elle connaissait son amie d'enfance sur le bout des doigts, et jamais elle ne pourrait faire une chose pareille ! Boire du sang... Bien qu'ignorant ce qu'il se passait, Ritsu continuait à l'interpeller, se forçant à haleter pour garder conscience malgré le vertige, l'implorant et laissant des larmes chaudes glisser sur ses joues.

Le cœur de Mio se fendit lorsque, détournée de l'entaille suintante, ses yeux se posèrent sur le visage sanglotant en-dessous. Elle relâcha immédiatement la main blessée qu'elle maintenait. Qu'avait-elle fait ? Pourquoi... ne se réveillait-elle pas ? La douleur de sa nuque était pourtant suffisante pour empêcher ce cauchemar de se poursuivre. Non, ce n'était pas possible qu'elle ait perdu le contrôle à ce point ! Qu'elle ait délibérément blessé Ritsu ! Elle avait promis ! Promis de ne pas lui faire de mal... alors... c'était tout simplement impensable d'en être arrivé à une telle extrémité.

Un coup de tonnerre détona, tout proche. L'un des Raiju apparu de nulle part, marchant dans la neige, la fixait. Leurs yeux se croisèrent. Mio su immédiatement qu'il avait comprit. Il bondit vers elle, galopant la gueule grande ouverte, et un torrent d'émotions l'a submergea. De l'indignation, en voyant ce yokai oser l'attaquer, oser croire qu'il pourrait lui faire quoi que ce soit. Un désir fou de lui montrer à quel point il avait tord de la menacer ainsi. Il voulait s'en prendre à un grand dévoreur ? Alors il allait être servi !

Mio relâcha Ritsu et se leva d'un coup sec, fonçant vers son adversaire avec toute la rage d'un prédateur provoqué en duel. Elle ferma les yeux, se cognant de toute ses forces contre le Raiju. Le choc fut si violent que, en rouvrant les paupières une seconde après, elle vit le loup valser dans les airs et s'écraser une dizaine de mètres plus loin, éclaboussant les troncs d'arbre de gerbes de neige. Que venait-elle de faire ?

Elle avait bel et bien ressenti toute la dureté de la collision au niveau de sa tête, mais aucune douleur. Elle haletait bruyamment, sa respiration n'était plus que des râles gutturaux. Tout c'était passé si vite... Remarquant que ses mains n'étaient pas dans leur position normale, étant à quatre pattes, elle voulu se remettre debout. Mais... plus rien ne réagissait comme avant. Après plusieurs secondes de vide, elle remarqua enfin toutes les nouvelles et étranges sensations, ou plutôt, leur absence. Ses mains étaient... par terre, non ? Alors pourquoi voyait-elle de si haut ? Pourquoi ne sentait-elle pas le froid de la neige ? Et elle se distinguait plus les frottements de ses vêtements, ni le poids de son propre corps contre le sol. Au contraire, un sentiment de légèreté l'envahissait, comme en apesanteur. Mais en même temps, son ossature semblait... différente. Ça ne bougeait pas comme d'habitude. En pleine confusion, Mio se retourna vers son amie... et fut surprise de la voir aussi... basse. Ritsu était assise, serrant sa main entaillée contre son ventre. Pourquoi devait-elle lever autant la tête pour la regarder ? Pourquoi la fixait-elle d'un air autant... à la fois horrifié et abasourdie ?

– Mio... tu es... tu es...

Un dragon noir. Devant la batteuse se dressait un grand dragon aux écailles d'ébènes, typiquement asiatique, le corps serpentin parcouru d'une crinière de jais, se terminant en un plumeau au bout de la queue. Son museau reptilien était orné de deux longues moustaches à côté de chaque narine, et sa tête surmontée de cornes partant vers l'arrière et possédant plusieurs andouillers. Cela ressemblait aux bois d'un jeune cerf. Bien campés sur ses quatre pattes griffues, le reptile retroussa ses babines, laissant apparaître une terrifiante rangée de crocs d'ivoire, comme s'il voulait dire quelque chose.

Ritsu n'en croyait pas ses yeux, ne pouvant les détacher de la contemplation du yokai la surplombant. Mio avait... changé ? Mais... était-ce... toujours elle ? Ce qui l'avait remplacée était... une bête. Et quelle bête ! Était-ce sa véritable forme ? Elle n'aurait pas cru que son amie toujours si froussarde soit en réalité une telle créature. Le dragon et l'humaine se dévisagèrent, en silence, aucun ne sachant que faire, Ritsu était trop bouleversée pour tenter quoi que ce soit et le yokai demeurait complètement perdu, ne réalisant pas ce qu'il lui arrivait.

Mais cette tranquillité ne dura pas. Un rugissement perçant déchira l'espace, et Ritsu se recroquevilla, grimaçant devant l'agression de ses tympans, un frisson de terreur lui hérissant le dos. Elle vit tout le corps du dragon se tordre de douleur, parcouru de violents spasmes, sa gueule hurlant à s'en briser les cordes vocales. Mio n'avait pas assez de souffle pour exprimer toute la souffrance que la malédiction lui infligeait. Un sifflement atroce et strident lui forait la tête. Chaque fibre de son corps était comme en fusion, la douleur lui déchirait les articulations, son sang bouillait à en faire éclater chacune de ses veines, et le dragon ne pouvait que rugir, courbant l'échine et se tortillant sous le mal qui le transperçait. Il se contorsionnait dans la neige, s'agitant dans tous les sens, frappant les branchages des arbres, leur neige allant rejoindre celle du sol.

Ritsu senti son cœur battre violemment, palpitant contre ses côtes, une bouffée de chaleur affolante l'assaillant, épouvantée devant le supplice que subissait son amie. Malgré la douleur de sa blessure, elle se remit debout, titubant quelques instants avant de retrouver l'équilibre.

– Mio ! Il faut que tu-

– Fais que ça s'arrête, Ritsu ! Fais que ça s'arrête ! supplia la voix meurtrie du yokai en réponse.

Le dragon frappa lourdement son crâne contre le sol, le corps distordu tel un vers empalé sur un hameçon. De l'autre côté, le Raiju qu'elle avait repoussé se remit sur ses pattes, et tel une machine programmée à attaquer, recommença l'assaut. Il sauta vers son adversaire, et le saisit à la gorge.

Mais... le dragon n'eut pas l'air d'en avoir grand chose à faire. Les canines du loup furent stoppées net par les écailles noires. Le Raiju avait beau forcer sur ses mâchoires, il n'arrivait même pas à érafler le corps du reptile qu'il tentait vainement de ferrer. Il resta immobile quelques secondes, puis la riposte ne se fit pas attendre. Mio redressa brutalement son cou pour le faire lâcher, et mordit sans ménagement la nuque de son adversaire, et, elle, n'eut absolument aucun mal à plonger ses crocs dans la fourrure bleue grise.

Le même goût mielleux vint remplir ses babines. Comment était-elle supposée résister à ses pulsions alors que les tentations étaient si nombreuses et si intenses ? Malgré la douleur meurtrissant son corps, une violente vague de colère explosa en son sein. Et sous le regard horrifié de Ritsu, le dragon leva le loup dans les airs, et l'abattit sauvagement contre le sol. Puis recommença, encore et encore, fracassant le Raiju contre la terre avec des mouvements remplis de rage. Un liquide ambre giclait à chaque choc, un hurlement strident éclatait de la gorge du yokai impuissant à chaque fois que le monstre noir l'écrasait.

– Mio ! Arrête ! cria Ritsu d'une voix brisée.

Le dragon noir fini par prendre de l'élan et envoyer sa victime valser dans les airs, une seconde fois. Le Raiju roula dans la neige avant de s'immobiliser plus loin. Et ne se releva pas.

– S'il-te-plaît ! Retourne sous forme humaine... ! l'a somma désespérément la batteuse.

Mio se retourna vers son amie, les babines retroussées et les crocs dégoulinants, encaissant le regard empreint de terreur posé sur elle. Lorsqu'elle la vit, debout pressant le dos de sa main sur son uniforme, et le sang rouge tâchant sa chemise blanche, derrière la famine et la colère un fort sentiment d'affolement surgit. La frayeur profonde de voir un être aimé en danger, blessé, et le besoin de lui venir en aide au plus vite. Ritsu de son côté, en distinguant l'air menaçant du dragon, pensa qu'elle allait l'attaquer à son tour, mais... le yokai s'effondra, le corps parcouru de soubresauts. Le jeune dragon se recroquevilla. Il fallait... que ça s'arrête. Ça faisait si mal... ce n'était en rien comparable à ce qu'elle avait vécu jusqu'ici. Le sceau déployait toute sa puissance pour l'obliger à se retransformer, et... il fallait l'accepter. Forme humaine, forme humaine... ayant écouté l'ordre de son amie, la jeune yokai se répéta ces quelques mots, se sachant capable de changer. Arrêter de lutter contre et obéir, revenir comme avant pour que Ritsu puisse aller se soigner. Ça ne servait à rien de manger ! Elle le savait pertinemment ! Cette faim était impossible à satisfaire, accepter l'affreuse frustration. Le dragon s'enroula sur lui-même, l'entièreté de son corps avalé par une ombre noire. Sa forme devint floue, telle une silhouette en pleine nuit, et laissa place à l'apparence humaine de la jeune fille, debout et droite comme un piquet... mais n'y resta pas longtemps.

Ritsu se précipita vers elle, l'a voyant basculer vers l'arrière. Elle rattrapa maladroitement son amie, retenant un gémissement devant la douleur de sa main blessée, et l'allongea sur le sol. À genoux dans la neige, l'adolescente brune maintenait le corps à demi-conscient contre elle, sa tête contre l'épaule. Son visage était d'une pâleur morbide, ses yeux fermés, et sa respiration à peine discernable.

– … Mio... ? Réveille-toi, allez ! Ne me fais pas ça...

Le dos de sa main droite pressé contre son uniforme pour en retenir le saignement, elle tenta de la secouer légèrement, mais ne perçu aucune réaction.

Un court grognement lui fit relever la tête... pour tomber sur le museau effroyable d'un loup géant. Comme si tout cela ne suffisait pas, comme si les événements refusaient de la laisser respirer, à moins d'un mètre d'elle, un Raiju l'a fixait de ses globes oculaires blancs, les mâchoires grandes ouvertes. Ce n'était pas celui ayant attaqué Mio, et d'ailleurs... il n'était pas seul. Examinant tout autour d'elle, Ritsu remarqua qu'elles étaient cernées, une bonne dizaines de yokai canins étaient présents. Ils se ressemblaient tous.

L'atmosphère se fit plus lourde et humide, comme avant un orage, au point que l'adolescente avait de plus en plus de mal à respirer. Il y avait une oppressante sensation que l'oxygène s'était raréfié dans ses poumons et dans l'air ambiant.

Écarte toi, humain.

Ritsu sursauta lorsque la voix caverneuse du Raiju en face d'elle vibra dans l'air. Il formait ses mots sans avoir besoin de bouger les mâchoires, le son sortant de sa gorge tel un haut-parleur. Ces choses pouvaient communiquer oralement ? La jeune fille regarda Mio... alors c'était bien elle en particulier qu'ils voulaient ! Elle la serra davantage, se ramassant sur elle-même pour la protéger, quand bien même la terreur lui comprimait la poitrine et les tremblement agitaient ses mains.

– Pas question ! Je ne bougerais pas ! Barrez-vous ! cria t-elle du meilleur souffle qu'elle pu sortir.

Cette réponse ne sembla absolument pas lui plaire. Les loups commencèrent un concert de grondements menaçants tout en frappant le sol de leurs griffes, visiblement contrariés de ce refus. Ritsu ignorait si ces yokai oseraient aller jusqu'à blesser ou tuer ouvertement un humain, mais il était tout simplement hors de question de les laisser faire du mal à Mio. Néanmoins, intimidée et terrifiée, la batteuse priait pour que quelqu'un arrive à les faire fuir, ou qu'ils partent le plus tôt possible. C'était la première fois qu'elle se retrouvait dans une situation aussi dangereuse, elle avait l'impression d'être une petite proie à la merci d'une armée de crocs sanguinaires.

Sans lui laisser le temps de trouver une solution pour s'en sortir, le Raiju en face s'avança d'un pas, ouvrant grand la gueule, découvrant l'intégralité de ses redoutables dents, on aurait dit qu'il prévoyait de la gober toute entière. Pétrifiée tel un lapin se retrouvant dans la lumière cru des phares d'une voiture, Ritsu ferma les yeux en détournant la tête. Que quelqu'un fasse quelque chose, n'importe qui ! Normalement c'était toujours au dernier moment qu'un sauveur intervenait ! Et là, c'était le dernier moment... !

Mais rien ne vint. Aucun sauveur miraculeux. Ni rien. Aucune mâchoire ne se referma sur elle. Le Raiju s'était stoppé seul. Il recula sa tête d'un coup sec, d'un mouvement surprit.

Pourquoi l'humain refuse t-il de s'écarter ?! s'énerva t-il d'une voix lourde.

Les loups géants grognèrent en même temps, trépignant sur place et hésitant à agir. Manifestement, ils ne savaient pas comment répondre à cette situation.

Ne Hemo a été révéré ! renchérit l'une des autres bêtes de foudre.

Que cela signifie t-il ?

Malgré le vacarme d'aboiement et de bruits de gorges agressif de la bande de Raiju, Ritsu pu détendre légèrement ses épaules. S'ils l'avaient voulu, ils aurait parfaitement pu lui faire subir le même sort que celui qu'ils projetaient pour Mio. Mais son refus de s'écarter avait l'air de les perturber au plus au point. Sans doute ne pouvaient-ils pas s'en prendre à un humain ? Que ça leur était interdit ?

Silence ! invectiva l'un des esprits pour couvrir les bruits.

La clameur eu un effet immédiat, les loups se turent tous en même temps. La jeune fille tourna la tête dans la direction de la voix, son regard tombant sur le Raiju que Mio avait blessé. Il se releva avec difficulté après l'ordre qu'il venait de hurler, se remettant lentement sur ses quatre pattes.

Mes crocs ont failli. Laissez l'humain s'expliquer !

Sa fourrure tâché de sang d'ambre, il boita dans la direction des deux adolescentes, et s'arrêta aux côtés de son camarade canin.

Parle. Qui ? tonna t-il sans la moindre intention de se montrer moins virulent que ses confrères.

Ritsu ne comprit pas ce qu'il lui demandait. Manifestement, ce Raiju supposait que sa question d'un seul mot était d'une clarté suffisante, car il n'expliqua rien du tout. Espérait-il que l'humaine qu'elle était lise dans ses pensées ou devine sans aucun indice ? De toute manière, la seule chose que souhaitait la jeune fille dans l'immédiat, c'était que ces monstres se tirent vite fait et qu'elle puisse appeler de l'aide. Sa main lui faisait affreusement mal, le sang commençait à peine à coaguler. L'entaille n'était clairement pas superficielle. Mais les loups ne bougeaient pas d'un poil, attendant sa réponse, et sans doute qu'ils attendraient le temps qu'il faudra. Alors il fallait réagir, dire quelque chose, n'importe quoi, pour faire avancer cette situation. Quitte à les envoyer promener.

– Je ne vous laisserait pas lui faire du mal ! envoya t-elle en soutenant le regard du Raiju. Vous arrivez, comme ça, et vous pensez pouvoir réclamer sa vie sans rien connaître ? Je me fiche de ce que vous êtes, je ne bougerais pas de là ! Alors vous pouvez-

La batteuse ne termina pas sa phrase que Mio se redressa sans prévenir. Assise contre son amie, les mains sur le visage, se cachant les yeux, elle tremblait et émit un grognement sourd... ce qui eu pour unique effet de faire sortir les Raiju de leur silence.

Suffit ! Terminons maintenant !

L'humain est ignorant !

– Les seuls ignorants, ici, c'est vous ! rétorqua Ritsu.

Les loups paraissaient tous au bord de la crise de nerfs, leurs rugissements ressemblaient à des coups de tonnerre, ils piaffaient sur place comme des chiens sauvages mit en laisse, les éclairs de leur pelages crépitant dans les airs. La bête de foudre blessée se tourna alors, reculant en rugissant vers ses comparses afin de les rappeler à l'ordre.

Puis, étrangement, ils commencèrent à se calmer. Ils tournèrent leurs têtes plusieurs fois, se regardant mutuellement. On aurait dit qu'ils se parlaient, mais aucune paroles n'était audible. Ce manège durant une petite minute, puis les loups hochèrent plusieurs fois le museau, répétant des « oui » à chaque mouvement. Ce n'était pas difficile pour Ritsu de deviner qu'ils venaient probablement de se mettre d'accord sur quelque chose.

Tends ton bras, humain, ordonna le loup blessé en revenant vers elle.

Il s'avança un peu plus. S'agissait-il d'un piège ? Ritsu entoura le corps de Mio de ses deux bras, et patienta plusieurs longues secondes, la truffe de la bête de foudre à quelques centimètres de son visage. Il respirait fort, son haleine chaude s'écrasant contre les joues de la jeune fille, qui restait totalement immobile, les muscles contractés. Il ne partirait pas avant qu'elle obéisse, c'est ça ? Alors elle tendit prudemment le bras gauche en l'air... et le Raiju referma ses mâchoires dessus. Un violent soubresaut de peur l'a secoua en voyant une partie de son corps happée par ce monstre, mais... elle ne senti aucune douleur supplémentaire. Si ce n'est de légers picotements au niveau de son poignet, et la chair de poule hérisser sa peau.

Le loup l'a relâcha rapidement. Puis, en moins de quelques secondes, ils disparurent. Tous. Les yokai s'en allèrent, ne laissant que le bruissement des feuillages et le brouhaha ambiant de la ville. La lourdeur de l'air fut balayé par un souffle de vent glacial. Ritsu prit une profonde inspiration, clignant plusieurs fois des yeux comme revenant dans le monde des hommes après cette altercation entre yokai. Ils s'étaient carapatés si vite qu'elle dû prendre un peu de temps pour réaliser. En examinant son bras gauche, jeune brune eu la surprise de découvrir une zébrure rougeâtre en-dessous de son avant-bras. Ce n'était pas douloureux, mais assez visible.

Mio soupira longuement, la vapeur de ses souffles se dispersant dans l'air. Elle se passa une main sur la nuque, ayant toujours la sensation de brûlure, et ses doigts rencontrèrent un liquide qu'elle s'empressa de regarder. Il était noir. Au final... cette chose était bel et bien son propre sang. Pas étonnant que Ryutaro l'ait désigné de « corrompu ». L'esprit encore dans le brouillard, elle se tourna vers son amie, qui appuyait sur l'entaille en grimaçant... et Mio prit enfin conscience de leur condition immédiate. Seules, les vêtements glacés et trempés, et cette plaie... il fallait de l'aide ! La première personne qui traversa ses pensées fut la mère de Ritsu. Par réflexe, la bassiste plongea ses doigts dans la poche de l'uniforme de la batteuse pour prendre son portable. Elle chercha la numéro à la hâte, et démarra l'appel sans même savoir quoi dire.

L'adulte décrocha dès la première sonnerie.

– Ritsu, où es-tu ? lança l'inspecteur clairement inquiète.

– M-Madame Tainaka..., bredouilla l'adolescente ne sachant par où commencer.

Quelques secondes de blanc.

– … Mio ? Qu'est-ce qu'il se passe ?


C'était véritablement arrivé. Assise sur l'un des sièges en plastique occupant le couloir de l'hôpital, Mio peinait à bien le réaliser, un côté de son esprit priant encore pour se réveiller d'un mauvais rêve. Mais ici, au milieu du passage des médecins en blouse blanche et des odeurs d'antiseptique, l'évidence s'imposait. Penchée en avant, les coudes appuyés sur ces genoux et les mains jointes, elle revoyait encore sa griffe appuyer sur la chair de Ritsu, se revoyait lécher le sang à même la peau. Toute les excuses du monde ne pouvaient exprimer le degré de culpabilité et de remord lui écrasant la poitrine. Le pire étant que... elle l'avait pressenti, qu'à un moment, les barrières mentales se briseraient sous l'intensité de ses pulsions, qu'à force de cauchemarder et demeurer dans cet état de famine aliénant, ses perceptions finiraient par être altérées, et que quelque chose d'horrible arriverait. Et pourtant, elle avait continué comme si de rien n'était ! Était-elle en train de perdre la raison ?

Mio se cacha le visage de ses mains, essuyant ses yeux humides d'un revers de manche. En ce moment, elle se détestait. Si elle pouvait disparaître à l'instant, effacer cette journée entière, elle ne réfléchirait pas longtemps. Impossible de retenir son chagrin, sa tête et sa nuque lui faisaient mal, la jeune fille reniflait discrètement, la gorge prise. Dès qu'elle fermait les paupières, le souvenir du regard que lui avait jeté Ritsu persistait. Alors que la jeune yokai l'a maintenait à terre, ses iris noisettes empreintes d'une peur viscérale, d'incompréhension et de douleur reflétaient toute l'atrocité de ses actions et l'a mettait devant sa propre inhumanité. L'adolescente n'osait pas imaginer comment devait se sentir son amie. Elle venait à peine de voir les yokai qu'elle était déjà mise devant la sauvagerie que lui cachait Mio, devant ce côté qu'elle aurait voulu garder enfoui profondément, devant son instinct le plus inavouable, que personne ne devrait voir. Elle avait été très heureuse lorsque Ritsu l'avait accepté malgré sa nature, mais... que penser de maintenant... ?

La jeune fille se redressa lentement, se frottant une nouvelle fois les yeux. Le chagrin l'empêchait de respirer correctement, alors elle dû inspirer plusieurs fois pour éviter de fondre en sanglots. En voyant les gens passer et repasser dans le couloir aux murs blancs, elle eu la confirmation que n'était pas terminé. Le sang humain n'avait fait qu'étendre sa faim. Pour elle, il n'y avait plus yokai et humains. Il n'y avait que des proies.

Entendant la voix de Madame Tainaka l'interpeller, Mio se leva précipitamment, voyant l'adulte émerger de la salle de soin.

– Alors ? Est-ce qu'elle va s'en sortir ? s'alarma t-elle.

L'inspecteur lui offrit un sourire rassurant et un fit un geste de la main pour lui demander de se calmer.

– Bien sur que oui. Elle va avoir droit à quelques points de suture et du repos, mais tout ira bien.

L'adolescente se laissa retomber sur le siège aussi sec, avec un long soupir. Oui, concrètement... il ne s'agissait que d'une entaille sur le dos de la main. Ça aurait pu être tellement pire. Il n'y avait rien de très grave... physiquement, en tout cas. Madame Tainaka s'assit à côté d'elle, et lui posa une main sur l'épaule, se penchant légèrement.

– Mio, raconte-moi ce qui est arrivé, j'aimerais avoir ta version, demanda t-elle d'un ton sérieux.

La dénommée croisa le regard concerné de l'adulte, et se détourna bien vite. Par ou commencer ? Que dire ? Que tout était de sa faute ? Que le monstre affamé qu'elle était avait sciemment blessé sa fille ? Tirant nerveusement sur ses manches, ses mains tremblotantes, elle n'arrivait pas à aligner deux pensées cohérentes. Si des centaines d'explications lui traversèrent l'esprit, tout se perdit lorsqu'il fallut le dire à voix haute, trop d'émotions lui prenaient le cœur, et Mio ne pu articuler qu'un ramassis de mots incohérents.

– Je ne voulais pas... c'était à cause... les Raiju ! Je suis... je suis désolée..., bredouilla t-elle.

Elle baissa la tête et renifla, les larmes humidifiant toujours ses yeux. Ayant aisément deviné qu'elle n'obtiendrait rien de l'adolescente dans cet état, l'inspecteur n'insista pas et lui laissa un peu de temps pour se reprendre. Ce que Mio s'efforçait d'essayer, mais rien à faire, la situation était trop pénible à endurer... non seulement le poids de ses erreurs l'écrasait, mais la douleur de sa nuque ne diminuait pas, quand bien même le sceau n'avait aucune raison immédiate de s'activer. Mais elle, impossible de se faire soigner. Supporter cette souffrance en silence, seule, comme à chaque fois...

– Mio ! résonna la voix de son père dans le couloir.

L'interpellée se leva une nouvelle fois en le voyant arriver, l'air confus et paniqué.

– Papa..., larmoya t-elle.

L'adolescente alla se blottir contre lui, cherchant le contact sécurisant, rassurée lorsqu'il l'a prit dans ses bras. Même s'il n'était au courant de rien et qu'il allait falloir inventer une explication, Mio se senti mieux maintenant que son père était là. La seule famille qui lui restait. Et pourtant... un frisson déplaisant lui rappela que, du point de vue du yokai, elle étreignait une proie potentielle.

– Qu'est-ce qu'il s'est passé ? Tu vas bien ? Quelqu'un t'a fait du mal ? s'enquit l'adulte en lui caressant affectueusement la tête.

– Non, c'était... c'était un accident..., répondit-elle sans réfléchir.

Dire qu'elle ne lui apportait que des soucis... elle se sentait toujours coupable de lui faire subir autant d'inquiétudes, mais se serra d'avantage contre lui en pleurnichant. Encore trop chamboulée pour avoir le courage de chercher une justification, Mio se contenta de se laisser consoler, sans s'évertuer à expliquer quoi que ce soit. Heureusement, Madame Tainaka s'était levée peu de temps après elle, et vint saluer son père.

– Natsume, qu'est-il arrivé ? redemanda ce dernier.

– Tout va bien, Jin. Les filles sont allées chahuter dans le parc à côté du lycée, et Ritsu s'est blessée. Il n'y a rien de très grave, mais elle a beaucoup saigné, ça les a pas mal secouées.

Mio écouta du mieux qu'elle pu, et cette explication lui paraissait... relativement crédible, si on ne demandait pas trop les détails. Et s'approchait de la vérité, si on retirait le côté « yokai » des événements, et puis... elle avait été prononcée avec un sérieux et une assurance sans faille par un inspecteur de police et amie de son père.

– Oh, d'accord... est-ce que ça ira pour elle ?

Madame Tainaka le confirma une fois de plus d'un signe de tête. Se calmant légèrement, Mio relâcha son père, et leva le visage vers lui. Il lui offrit un sourire doux et paternel, avant de remercier plusieurs fois l'inspecteur. L'adolescente ne lui lâcha pas le bras, n'écoutant qu'à peine la discussion des deux adultes, plutôt occupée à reprendre une respiration normale. Finalement... peut-être était-ce mieux que son père ne soit pas au courant, songea t-elle d'une pensée égoïste, car elle pouvait au moins compter sur lui pour la réconforter sans craindre un jugement sur sa nature.


Le retour fut silencieux. Dans la voiture, Mio ne décrocha pas un mot, faisant de son mieux pour garder des mouvements normaux et éviter de grimacer de douleur. Une fois rentrée à l'appartement, elle déclina le repas et alla directement dans la salle de bain, voulant vérifier au plus vite pourquoi le sceau faisait continuellement mal ainsi, craignant que quelque chose ait changé.

Elle écarta ses longs cheveux afin de découvrir sa nuque, et effectivement, la marque était différente de la dernière fois, le cercle extérieur avait comme... une éraflure. Comme s'il était rayé. Et de la peau griffée s'écoulait un sang sombre, qu'elle s'empressa d'éponger à l'aide d'un gant de toilette. Il n'y avait pas trente-six explications, elle avait réussi à briser un morceau de ses chaînes, à force de tirer dessus aussi souvent, une partie du sceau avait cédé. Voilà pourquoi elle s'était transformée... alors est-ce que cela signifiait-il qu'à présent, elle avait la possibilité de changer à volonté ? Même si c'était le cas... pas question d'essayer à nouveau. Sous sa forme esprit, jamais elle n'avait ressenti une telle douleur, et surtout, dans la moindre parcelle de son corps. Elle avait cru mourir...

Faute de solution pour soigner la marque, Mio avala une aspirine et prit une douche rapide, en profitant pour s'examiner histoire de vérifier que tout était en ordre. Rien d'anormal pour un humain, pour l'instant, aucune plaque noire... ou plutôt, aucune écaille, devrait-elle dire. La jeune fille resta sous la douche un moment, appuyée contre le mur carrelé, laissait l'eau chaude ruisseler le long de sa peau et de ses cheveux lâchés. Un dragon... Ritsu lui avait brièvement décrit ce qu'elle avait vu avant d'aller à l'hôpital, et l'adolescente n'était qu'en mesure de s'imaginer ainsi. Savoir enfin ce qu'elle était... énormément de questions lui traversèrent l'esprit, mais l'épuisement physique et moral ne lui permis pas des les concrétiser en mots.

Des coups toquèrent à la porte de la salle de bain, la sortant de sa contemplation du sol de la douche.

– Mio ? Tout vas bien ? l'appela son père.

Zut, elle avait sans doute fait couler l'eau plus de temps qu'elle l'aurait voulu. Elle ferma le robinet, et répondit d'un « oui » peu énergique.

– Je suis là, si tu veux parler, hésita t-il après un silence.

– Merci papa, mais ne t'inquiète pas, je t'assure que ça va mieux maintenant, assura sa fille de son meilleur ton convaincant.

L'adulte marmotta un « ah... très bien » à peine audible, avant de repartir vers le salon. L'adolescente s'excusa mille fois auprès de lui dans sa tête, se refusant toujours à l'impliquer dans les affaires de yokai... même si, malheureusement, cela signifiait lui cacher toute ce qu'elle devait endurer. Mio devinait aisément que son père se doutait que quelque chose n'allait pas, mais qu'il ne savait que faire à ce propos, et à chaque fois, sa fille remettait ce problème à un autre jour, ayant constamment un autre soucis plus urgent à gérer. Et cela ne faisait que lui rajouter de la culpabilité sur le cœur.

Bien qu'il n'était qu'à peine le début de soirée, Mio enfila un pyjama et se réfugia bien vite dans la quiétude de sa chambre. Une fois au calme, elle s'assit à terre, le dos appuyé contre le sommier du lit. Malgré le chauffage de la pièce, elle avait la chair de poule, alors se tourna pour attraper et retirer la couverture, s'emmitouflant dedans. Les jambes serrés contre sa poitrine, l'adolescente laissa s'appuyer son front sur ses genoux avec l'impression que sa tête pesait une tonne... se résignant à l'idée que la douleur de sa nuque n'allait pas diminuer. Pour l'instant, c'était moins insupportable que lorsque que le sceau l'a réprimait. Au lieu de la brûler, cela ressemblait plutôt à une courbature, ou un torticolis. Qu'importe, en réalité, c'était contraignant.

Peut-être que ces deux colocataires auraient une idée sur comment réparer un sceau ? Ne les ayant pas encore vu, Mio tenta simplement d'appeler les deux yokai.

– Soren, Ryutaro, pouvez-vous venir, s'il-vous-plaît ? chuchota t-elle dans le vide de sa chambre.

Le chat et le renard obéirent immédiatement, et sortirent des murs comme s'ils avaient toujours été là.

– Alors ? Sacré journée, non ? commença Soren. J'ai l'impression que les Raiju sont partis, alors que t'es toujours là... qu'as-tu fait ? Me dis pas que tu les as tous mangés ?

Le nekomata roux émit un court rire éraillé après sa dernière phrase, ne croyant manifestement pas à cette possibilité. Mio fit un « non » de la tête, et rassembla tant bien que mal ses idées alors que les deux esprits s'assirent en tailleur en face d'elle, leurs oreilles à l'affût, attendant ce qu'elle comptait leur dire. Après une inspiration, la jeune fille entama le récit à voix basse, estimant qu'il fallait les mettre au courant. Le Raiju s'étant mordu la patte, la course jusqu'au parc, la blessure qu'elle avait infligé à Ritsu, le sang rouge, le combat, le moment où elle s'était changé en...

– En dragon ?! s'écrièrent-ils simultanément.

Il se regardèrent mutuellement. Le renard ouvrit légèrement les mâchoires, les yeux écarquillés, il avait tout l'air d'un enfant impressionné devant sa star préférée. Le chat, ayant rapidement retrouvé son sérieux, poursuivit la conversation sans lui laisser le temps de respirer, avec une question pour le moins inattendue.

– Combien as-tu de griffes ?

– ... Quoi ?

– Les griffes ! Combien ? répéta pressement Soren.

Par réflexe, Mio jeta un œil vers ses mains. Elle n'avait évidemment pas fait attention à ce détail durant sa transformation, donc n'en n'avait aucune idée. Et aucune envie de faire cet effort de mémoire.

– Je ne sais pas... pourquoi ? C'est important ? marmonna t-elle d'un ton apathique.

– Oui, ça l'est ! affirma t-il. Ça nous aurait permis d'en savoir plus sur toi... les dragons obake, ça ne court pas le ciel.

Bien qu'elle ne vit pas le rapport entre son identité et son nombre de griffes, Mio ne demanda aucune précision. Il y avait déjà beaucoup trop à digérer avec les événements d'aujourd'hui pour se rajouter des informations supplémentaires. Ryutaro de son côté, agita ses quatre queues et hocha plusieurs fois le museau comme pour approuver quelque chose.

– Moi je m'en doutais ! Il fallait que le Maître soit au moins ça pour avoir le talent nécessaire à changer en apparence humaine ! annonça t-il fièrement.

Mio passa sur ce surnom singulier – elle avait déjà remarqué que ces deux-là ne l'appelait jamais par son prénom humain – et se redressa légèrement, sa curiosité piquée par cette remarque.

– Est-ce que tous les dragons obake sont comme moi ? questionna t-elle.

– Bien sur que non, n'écoute-pas ce marmot, répondit Soren en secouant la tête. Sous forme physique, ce sont des tritons ou des salamandres. Même chez eux, rare ont une forme humaine.

Dans un autre contexte, connaître toute ses informations l'aurait rendu optimiste, lui aurait donné l'impression de progresser dans sa recherche de réponses. Mais présentement... impossible de d'éprouver autre chose que du chagrin, de la culpabilité et du remord. La tristesse fonctionnait par vagues, et en repensant à ce qu'elle avait fait, Mio senti les larmes lui monter aux yeux une fois de plus. Elle renifla faiblement, se tenant la nuque d'une main en masquant son visage contre ses genoux.

– Je suis désolé que t'aies à subir tout ça..., se hasarda le nekomata en lui tapotant la tête de ses coussinets. Mais vois le bon côté. J'ai aidé plusieurs de tes incarnations passées, et c'est la première fois que t'arrive à changer ! Maintenant, on sait ce que t'es, c'est une grande avancée ! Et puis, que t'aies pu tenir tête à un Raiju en combat, c'est aussi une info à ne pas négliger.

– Oui, oui ! Une grande avancée, renchérit le kitsune d'un ton encourageant.

Que Soren soit compréhensif, elle pouvait le concevoir, mais pour Ryutaro, c'était étrange, il n'avait aucune raison particulière de se montrer sympathique tout en sachant ce qu'elle était. Bien que la jeune yokai fut touchée par la tentative de réconfort de ses camarades, elle doutait qu'ils saisissent toute l'horreur que ça représentait pour elle, d'avoir goûté au sang humain. Pire, pas n'importe lequel, d'avoir goûté au sang de sa meilleur amie. La contradiction entre son dégoût d'elle-même et son penchant obsessionnel pour la prédation n'en était que plus clivant. Elle avait déjà craint un rejet de la part de Ritsu, et ce sentiment ne revenait que plus fort. À sa place, Mio ignorait totalement ce qu'elle ferait, après avoir découvert l'effroyable face cachée de la personne qu'elle croyait connaître, après être témoin du répugnant appétit de son amie d'enfance pour la chair, de la sauvagerie qu'elle dissimulait derrière ses airs sérieux et craintifs.

Imaginer ce que Ritsu pouvait penser d'elle lui faisait trop mal au cœur. L'adolescente se leva et se recroquevilla sur le matelas, coupant court à toute esquisse de discussion de la part des deux autres yokai. Dire que même dormir ne lui assurait pas la tranquillité, appréhendant les éventuels cauchemars qui l'assaillirait.

– L'un des dragons a eu son mantra détruit... comment ça a pu arriver... ? se demanda pensivement Ryutaro.

– Comment veux-tu que je le sache ? grommela le nekomata en réponse. Rend toi utile plutôt, va surveiller.

– J'irais surveiller si le Maître me dit de surveiller, d'abord ! rétorqua le renard d'un ton enfantin.

Si Mio supposait qu'il parlait de surveiller l'appartement – pour quelle raison, ça par contre, elle n'avait aucune idée – elle n'y prêta pas d'attention, souhaitant simplement ruminer en paix.

– S'il-vous-plaît, j'aimerais me reposer..., leur fit savoir la jeune fille depuis le dessous de la couverture.

Plus aucune parole ne fut prononcée ensuite. Elle entendit simplement l'un des deux yokai bâiller, puis quelques mouvements. Puis, la seule chose empêchant le silence de s'installer complètement fut le son étouffé de la télévision du salon, ainsi que les bruits de son père rangeant la cuisine. Mais ce n'était pas dérangeant, au contraire. Après quelques minutes, Mio se releva légèrement, vérifiant ce que faisait ces comparses. Soren était parti, mais le kitsune en revanche, s'était confortablement couché sur le haut de l'armoire, recroquevillé, ses queues lui servant de coussin. Du moment qu'il ne l'a dérangeait pas, l'adolescente accepta qu'il pique un somme dans sa chambre. C'était assez rare de voir un yokai dormir pour de vrai, d'habitude, pour se reposer, ils restaient simplement immobile, mais conscients. Après un soupir, elle reprit sa position sous la couverture, l'aspirine qu'elle avait prit n'avait eu absolument aucun effet, signe que cette douleur n'était pas uniquement physique. Si seulement elle pouvait juste s'envoler loin, ou mieux, retourner dans le temps pour tout recommencer... et comme souvent, elle se mit à inventer toutes sortes de scénario, ce qu'elle aurait dû faire ou dire pour éviter que cela ne tourne aussi mal. Ces fantasmes étaient vains, et bien qu'ils diminuaient provisoirement son mal-être, cela ne l'aidait pas à conserver un minimum de santé mentale, son esprit broyant de sombres pensées, encore et encore, jusqu'à errer dans une sinistre dépression. Elle entendit son portable vibrer sur la table de chevet, signe qu'il venait de recevoir un message, mais... Mio ne bougea pas, souhaitant qu'on l'oublie, qu'on la laisse disparaître. Le mieux, pour tout le monde, cela aurait été simplement... qu'elle parte. Qu'elle aille quelque part, loin de la vie citadine voire de toute civilisation humaine, trouver un coin sauvage encore intouché, un morceau de campagne perdue, et y rester. Y rester et y attendre que le temps passe, sans avoir personne à blesser. Nul besoin de faire des provisions, ni de prendre quoi que ce soit, elle pourrait parfaitement s'asseoir dans une grange abandonnée, puis laisser son esprit vagabonder, se plonger dans une contemplation passive, une absence infinie, tel l'être spirituel qu'elle était. Comment pouvait-elle espérer vivre tout en portant un monstre pareil en elle, un monstre qu'elle gardait en cage, faute de pouvoir le contrôler ?


[merci d'avoir lu, au prochain!]