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Chapitre 18
.: Don't Cry :.
Venir au temple était loin d'être l'idée la plus brillante qu'elle ait eu. Évidemment qu'il y avait des yokai de partout, ici. En entrant, elle avait même vu les lions de pierre bouger sur leurs socles respectifs... et avait compris la réticence de Mio à venir traîner dans ce coin. C'était la fin de l'après-midi, et ses parents ne l'avait pas laissée aller au lycée, aujourd'hui, préférant qu'elle se repose... mais de son côté, Ritsu avait refusé de rester s'ennuyer à la maison, et avait donc accompagné son père au travail. Par message de ses amies, elle avait apprit que Mio n'était pas non plus venue à l'école.
Affalée de manière inconventionnelle sur l'un des fauteuils de la bibliothèque du temple, les jambes sur l'accoudoir, elle comptait les imperfections du vieux plafond. Au milieu de l'odeur des vieux livres, des chuchotements et des bruissements de pages, la jeune fille faisait tranquillement le point sur les événements d'hier, réfléchissant en silence. Cette affaire était bien plus sérieuse qu'elle l'avait imaginé, et comme elle s'en était douté, Mio était loin de lui avoir tout dit. Ritsu se souvenait clairement qu'elle ne pouvait plus manger de nourriture humaine, mais... de là à imaginer son amie en proie à une telle faim ! Au point d'en perdre la raison. Est-ce que ça signifiait que Mio devait manger... des humains et des yokai ? Mais qu'elle s'en empêchait pour des raisons compréhensibles ? Pourquoi lui avait-elle caché un truc aussi grave ? Elle ne lui faisait pas confiance ? Non, l'a connaissant, elle en avait honte et voulait absolument éviter de déranger qui que ce soit avec ses problèmes. Ritsu avait d'ailleurs l'intime conviction que son amie était en train de baliser, de s'angoisser toute seule en se persuadant d'être le pire monstre existant sur cette planète, voire pire, se figurer que sa meilleure amie ne voudrait plus jamais lui parler ou la voir. La batteuse avait bien essayé de la rassurer par message, mais aucune réponse. Pareil pour les coups de téléphones. D'accord, elle ne niait pas avoir été totalement terrifiée quand Mio l'avait plaquée au sol et lorsque qu'elle avait fracassé le Raiju par terre avec la rage d'un esprit possédé. Mais de son point de vue, il s'agissait d'actes... désespérés. La jeune brune était parfaitement consciente que son amie n'était pas au mieux de sa forme depuis le jour où elle s'était effondrée dans la réserve. Ritsu n'en mesurait la portée que maintenant.
Son dos commençant à tirer au vu de sa position, l'adolescente de redressa légèrement, grimaçant lorsqu'elle s'appuya sans y penser sur sa main droite. Elle avait un magnifique bandage tout autour, et ne pouvait qu'à peine bouger son pouce, sans doute devrait-elle patienter avant de pouvoir écrire ou jouer de la batterie. Pour tromper l'ennui, la jeune fille se leva, histoire de faire circuler le sang et ne pas se retrouver les jambes complètement engourdies. Déambulant entre les étagères, Ritsu chercha son père, et le trouva bien vite, occupé à inventorier une pile de livre derrière l'un des comptoirs. Elle s'appuya dessus, ignorant l'oni cornu assit à quelques mètres.
– Tu n'as rien trouvé, papa ? lui demanda t-elle à voix basse.
L'adulte se retourna, et secoua la tête.
– Je suis désolé, mais j'ai déjà fait des recherches, je ne pense pas que l'on trouve quoi que ce soit... Ici, nous avons principalement des ouvrages sur le shintoïsme, ainsi que les contes et légendes, tu sais.
Ritsu soupira. Elle lui avait demandé s'il savait quoi que ce soit de plus à propos de la malédiction que portait Mio, mais il s'avérait que même la collection du temple n'était d'aucune aide. Ce genre de sujet ne devait sûrement pas être accessible au grand public...
– Sinon, comment est-ce que tu te sens ? N'hésite pas à venir m'en parler si ça ne va pas avec... ça, dit-il en désignant l'oni d'un mouvement de tête.
– Mh mh. T'inquiète, je gère. Je vais rentrer, à toute à l'heure, décida t-elle.
– Tu veux que je te raccompagne ?
L'adolescente déclina la proposition. Dès qu'il avait apprit la nouvelle condition de sa fille, il lui avait fait tout un tas de recommandations, en particulier concernant les Onryo. Et bien que son père aurait souhaité qu'elle s'en tienne à l'espace protégé de leur maison aujourd'hui, ce n'était pas le genre de Ritsu, de se cacher... bien qu'elle comprenait que son père soit stressé. Après tout, elle venait de se faire attaquer par un yokai malveillant... ! Enfin, selon la version qu'elle avait raconté. Étant certaine que l'adulte allait définitivement lui interdire de fréquenter Mio si elle lui révélait le véritable déroulé des événements, la batteuse avait brodé pour faire porter le chapeau aux Raiju. Par chance, son père n'avait jamais été en relation avec ces loups géants, et savait que bien des mystères demeuraient dans le monde yokai en particulier pour les humains. Donc, d'une manière ou d'une autre, la pilule était passée...
À l'extérieur, quelques visiteurs se baladaient dans la cour du temple, la plupart allant prier ou voir la boutique de souvenirs et d'amulettes. Depuis le départ des Raiju, le ciel avait totalement changé, il faisait bien meilleur... autant que pouvait l'être un climat d'hiver. Les nuages grisâtre, l'air glacial, et humide, la neige encombrant le sol. Quoi qu'il en soit, c'était toujours mieux que l'orage de grêle. L'adolescente avança sans se presser, observant les alentours. L'un des lions de pierre était descendu de son socle, et marchait lourdement sur les pavés, accompagné de plusieurs lanternes flottantes qui poussaient des rires criards. Dire que personne ne remarquait un tel boucan. Ignorant également l'otoroshi poilu couché sur le torii rouge, la jeune fille descendit les marches de l'entrée, légèrement anxieuse. Elle allait avoir besoin d'un peu de temps pour s'habituer à ce bazar... de plus, une intuition lui disait que ce n'était pas terminé. Relevant la manche de sa veste, Ritsu regarda la zébrure rougeâtre de son avant-bras gauche. Cela s'était atténué depuis hier, mais toujours visible. Pourquoi ce loup l'avait-elle marquée ainsi ?
Au loin, sur le trottoir, un mouvement rapide attira son attention, la coupant dans ses réflexions. Un kitsune trottinait dans sa direction. Ça alors... c'était la première fois qu'elle en voyait un ! Il était comme dans les représentations... et presque mignon, en fait, ce renard bipède. On aurait dit qu'il l'a regardait, mais... elle devait se tromper. Quoique... ? En proie aux doutes, Ritsu s'arrêta, attendant.
Arrivé à son niveau, le kitsune l'interpella.
– Humain ! Tu dois venir, le Maître est mal ! s'exclama t-il.
Ritsu resta interdite quelques secondes, réalisant qu'un yokai venait directement lui parler. D'accord, cela n'était pas trop perturbant, vu la dose de blabla offerte hier par la meute de loups géant... mais n'était-ce pas anormal, qu'un esprit vienne converser avec un humain ? De quoi est-ce que ce renard parlait, en plus ? Le Maître ? Pourquoi est-ce qu'ils lui balançaient tous des phrases sans aucun sens ? Et parmi la foule d'humains présents, pourquoi était-ce vers elle qu'il venait ?
Oh, mais... la connexion entre ses neurones se fit lorsqu'elle remarqua les quatre queues du kitsune. Un manteau blancs avec de grands manches, et des motifs de flammes noires... il s'agissait... il s'agissait tout bonnement du yokai ayant reçu son offrande ! Mio lui avait décrit, et maintenant, elle pouvait le voir. Ritsu ne voyait que cette explication. Donc il parlait de Mio, n'est-ce pas ? Évidemment, cette dernière était son seul lien avec les yokai. Se trouvant particulièrement longue à la détente sur ce coup là, la batteuse compensa en marchant rapidement, suivant le kitsune. Elle qui cherchait une occasion d'aller parler à Mio, voilà qu'on lui en servait une sur un plateau.
L'eau était froide. Pas parce qu'elle avait encore eu une longue absence, mais car la jeune yokai prenait volontairement une douche glacée. Assise sur le sol en céramique blanche, recroquevillée et somnolente, Mio laissait l'eau couler depuis un bon moment, impossible de dire combien de temps, mais c'était assez pour que le bout de ses doigts soit fripé par l'humidité. Il s'agissait de l'unique moyen qu'elle ait trouvé pour diminuer la douleur. Étrangement, sentir les gouttes fraîches ruisseler lui rappelait une quiétude familière, et le froid soulageait légèrement les tiraillements de sa nuque, dont le sceau éraflé suintait de sang noir. Cela le rendait d'autant plus difficile à cacher, la seule chose que la jeune fille avait trouvé à faire, ce fut d'y mettre un pansement, mais ce n'était que provisoire. Au moins, vu qu'elle était encore plus pâle qu'hier et semblait fiévreuse, son père avait directement accepté sa demande d'éviter le lycée aujourd'hui. La seule chose délicate fut de le convaincre qu'il ne s'agissait que d'une grippe ou un coup de froid passager, afin d'échapper à une visite médicale. Pour l'instant.
Laissée dans sa solitude, Mio n'avait trouvé qu'à occuper sa journée à essayer de dormir et relire le carnet de sa mère. Pas pour y déceler d'autres informations, elle l'avait déjà lu en long et en large, mais pour se replonger dans des souvenirs agréables, le sourire de sa mère, ses bras sécurisants, ses conseils et paroles rassurantes. L'adolescente avait également relu le passage concernant la réincarnation dans le sang, se demandant pourquoi sa mère avait gardé le secret concernant leur véritable forme. Vu qu'elle était « née » sous forme esprit, pourquoi ne lui avait-elle rien dit ? Pas même à Soren ? Cela conjugué à ses mises en garde envers les kami... sa mère avait tout fait pour maintenir le plus de discrétion possible. Mais rien n'expliquait la raison de ce choix dans le carnet. Qu'est-ce qu'il lui était passé par la tête ? Ne rien dire à sa propre fille en sachant ce qui allait arriver ?
Un toc-toc retenti dans l'appartement, lui tirant un sursaut. Mio redressa la tête, et attendit plusieurs secondes. Qu'importe qui c'était, elle se décida à l'ignorer... du moins, jusqu'à entendre la porte s'ouvrir.
– Y'a quelqu'un ? Mio t'es là ? résonna la voix de Ritsu depuis le salon.
L'interpellée fut à la fois soulagée que ce ne soit pas un inconnu s'étant introduit chez elle, et stressée à l'idée de faire face à son amie après les événements d'hier. Vu que cette dernière devait entendre l'eau couler depuis le salon, Mio se leva non sans peine, il serait inutile de faire comme si elle n'était pas là, et puis... au fond, elle avait souhaité plus que tout une visite de son amie.
– Je suis là. Donne moi une minute, j'arrive, répondit-elle.
Elle coupa l'eau, et attrapa une serviette pour se sécher, cherchant déjà tout ce qu'elle pourrait dire à Ritsu en guise d'explication, appréhendant la conversation qui se profilait. Depuis le salon, elle entendait la voix de Ryutaro, en train de discuter, mais ne discernait pas ce qu'il lui racontait. Après quelques minutes et avoir passé des vêtements simples mais un minimum décent pour recevoir quelqu'un, la jeune fille se rendit au salon.
Son amie et le renards étaient tout deux assit par terre, sur les coussins devant la petite table basse... ils tournèrent la tête vers elle lorsqu'elle apparu, et Mio n'osa croiser leur regard, préférant fixer le sol.
– Désolée de m'être invitée comme ça... Tu as toujours mal ? s'enquit Ritsu.
Par réflexe, la jeune yokai se passa la main sur la nuque, avec un court soupir consterné. Cette gestuelle suffisait amplement comme réponse pour la batteuse, qui, un sourire encourageant aux lèvres, se pencha pour tapoter la place libre à côté d'elle, l'invitant à s'approcher. Sans paroles superflues, Mio y concéda après un moment d'hésitation. Elle s'assit le dos contre le canapé, le corps replié sur lui-même comme si elle voulait prendre le moins d'espace possible. À la fois sincèrement heureuse que Ritsu soit venue la voir aussi vite, et affreusement stressée et coupable en voyant l'épais pansement recouvrant la main droite de la seule humaine de la pièce. Mio ne savait par ou commencer. Elle voulait lui déclamer toutes les excuses du monde, lui expliquer ce qu'il s'était passé, lui demander ce qu'elle avait dit aux Raiju pour qu'ils s'en aillent, mais rien ne sortait de sa gorge nouée. Pourtant, l'adolescente essaya, prenant une courte inspiration... sans qu'aucun mot ne réussisse à passer.
Mais ayant remarqué le coup d'œil vers sa blessure, et ayant deviné que son amie risquait de se confondre en excuses, Ritsu brisa la silence.
– Tu sais, c'est pas si grave, en fait, assura t-elle en haussant les épaules. Ça a pas mal saigné ouais, mais au final... c'est juste une coupure. Et puis, je préférerais des explications aux excuses, si possible. Le renard, là, m'a raconté des trucs à propos d'un trauma qui t'oblige a vouloir manger tout ce que tu vois... c'est vrai... ?
Mio leva les yeux vers Ryutaro, qui fit plusieurs « oui » de la tête. Il avait donc... plus ou moins récapitulé sa condition de manière compréhensible pour un humain, et tant mieux, éviter de mentionner le mantra l'arrangeait, ce serait trop compliqué à expliquer vu qu'il n'y avait aucun équivalent à cette chose dans le monde des hommes, si ce n'est le concept de « cœur », et encore.
– En... en résumé, oui..., confirma t-elle à faible voix.
– Quoi, et tu ne peux rien y faire ? Tu as faim tout le temps, sans pouvoir y remédier ?
La jeune yokai l'affirma d'un hochement de tête, l'air résignée, ayant déjà accepté cette fatalité. Ritsu en revanche réalisait avec peine toutes les implications d'une telle condition. Elle avait déjà eu faim bien évidemment, mais avait la chance de n'avoir jamais connu la véritable famine, et ne pouvait que tenter l'imaginer. Mais le pire étant que... Mio devait non seulement vivre avec un appétit viscéral l'affligeant, mais également avec ce penchant pour la prédation et le sang. Si elle ressentait véritablement ça, pas étonnant qu'elle finisse par craquer... et qu'elle arbore un air aussi abattu. Oh Ritsu se doutait de ce qu'elle pensait... sans doute s'était-elle persuadée d'être une sorte de monstre ne méritant pas de vivre, ou une bêtise dans ce genre. Loin de se morfondre, après l'apitoiement, ce fut la compassion et le désir de soutenir son amie dans cette épreuve qui primèrent. La voir aussi prostrée lui était insupportable.
La jeune brune se pencha vers Mio, attrapant des yeux les iris bleues-grises laissant transparaître aussi bien l'épuisement que la détresse les éprouvant. Sur le chemin, Ritsu avait eu le temps de penser à ce qu'elle allait dire, alors elle pu choisir ses mots au lieu de parler sous l'impulsivité.
– Mio, je sais que t'es du genre angoissée de la vie, mais faut que t'arrête de croire que je vais t'abandonner du jour au lendemain. Ça fait quoi, au moins dix ans qu'on est amies ? Ou plus ? Je vais pas effacer ça parce que t'es un dragon affamé ou je ne sais quoi. Je te l'ai déjà dit, non ? Pour moi, tu es Mio avant tout, et en plus... j'ai bien vu que la première à souffrir dans cette histoire, c'était toi. Qu'importe ce qu'il se passe, t'es ma meilleure amie, j'ai confiance en toi et je veux que tu saches que tu pourras toujours compter sur moi. Ça y est ? C'est rentré ? Ou je dois m'embarrasser encore plus ?
La batteuse sourit, légèrement gênée de dire tout ça à haute voix, mais si cela pouvait aider son amie de l'entendre de manière claire et nette, alors elle le répéterait autant de fois que nécessaire. Et ce discours eut l'effet escompté. Mio hocha faiblement la tête, émue au point que ses lèvres tremblaient. Impossible de trouver les mots pour exprimer toute la gratitude qu'elle éprouvait. Son cœur battait fort, envoyant des pulsations jusque dans sa gorge. Ses tempes et son front lui faisait mal tellement le chagrin l'étreignait, et elle ne put retenir les larmes de couler. La bassiste se frotta les yeux en reniflant, mais cette fois, le sanglot n'était pas dû au désespoir mais à une joie débordante.
– Noon, pleures pas, ou je vais finir par pleurer aussi..., rigola doucement Ritsu. Allez, viens par ici.
Cette dernière se décala avec des gestes lents. Mio aurait voulu reculer, craignant que la proximité physique ne titille ses mauvais instincts, mais... le besoin de réconfort surpassait cet appréhension. Elle se tassa contre le canapé, laissant son amie se rapprocher, et se pelotonna tout contre elle, acceptant le câlin. Les bras rassurant qui l'entourèrent lui firent retrouver les sensations familières si apaisantes, et naître le confort protecteur que son cœur demandait. Elle blottit sa tête sur l'épaule offerte, se réfugiant contre la chaleur du cou, et... au sein de cette odeur délicieusement attirante. Mais malgré tout l'attrait que lui inspirait cette jugulaire gorgée de sang, le toucher de l'épais pansement entourant la main de son amie d'enfance lui servait de rappel.
Ritsu lui frottait affectueusement le dos, remarquant les muscles crispés de la jeune fille qu'elle étreignait. Si sa poitrine tambourinait devant le contact chaleureux de l'être occupant son cœur, elle gardait son sang-froid, réfléchissant à une quelconque solution. L'idée était de trouver un moyen de « soigner » ce sceau éraflé, non ? Mais comment faire si même son exorciste de père n'avait rien trouvé à ce propos ? À moins que... une idée lui heurta l'esprit. Aller demander à quelqu'un de plus... expérimenté.
– Allons voir ma grand-mère, déclara sans prévenir Ritsu après un silence.
Mio renifla et s'essuya une énième fois les yeux.
– Ta grand-mère ? répéta t-elle.
– Oui, celle qui vit à Osaka, je t'en avais parlé ! Et on est allé chez elle ensemble, une fois, il y a longtemps... tu t'en souviens ? La maison avec la terrasse en bois, et les arbustes à l'intérieur...
La jeune yokai cligna plusieurs fois des paupières pour en chasser les dernières larmes, se calmant peu à peu et mobilisant ses pensées afin de se replonger dans ses souvenirs. Il fallait qu'elle fasse beaucoup d'efforts de mémoire à chaque fois qu'elle souhaitait retrouver des moments de son enfance, des moments de son existence sous joug humain. Un été... il y avait plusieurs années, durant lequel elle avait passé quelques jours chez la grand-mère de Ritsu... ah. Si elle se rappelait correctement, la chose l'ayant le plus marquée n'était pas la maison...
– Attends... ce n'est pas elle qui avait un iguane de compagnie ?
– Si ! confirma directement Ritsu. D'ailleurs, elle en a trois, maintenant. Et quatre gecko. Et un serpent.
La batteuse pu observer le visage de Mio se décomposer à chaque mention d'un animal.
– Rôh ça va, tu devrais bien t'entendre avec eux, c'est des reptiles, vous êtes un peu de la même famille, non ?
– Mais... absolument pas ! Ne m'associe pas avec ces trucs rampants ! râla Mio.
Ritsu ne put s'empêcher de rire devant le ton indigné de son amie... et sauta sur l'occasion de plaisanter pour détendre l'atmosphère lourde de la pièce.
– Ooooh d'accord ! Veuillez excuser mon impertinence, ô grand maître dragon ! s'exclama t-elle tout sourire.
Elle tapota le haut du crâne de son amie, puis frotta ses cheveux noirs pour les ébouriffer légèrement. Et si d'habitude elle détestait ça, pour cette fois Mio se laissa faire, son amie avait le chic pour dédramatiser une situation. Le chagrin apaisé et les émotions calmées, la bassiste sourit à son tour et se redressa, quittant l'épaule pour s'appuyer contre le canapé. Elle observa l'air encourageant et enjoué que lui offrait les iris noisettes de l'autre adolescente, se laissant volontiers contaminer par cette expression rayonnante qui lui assurait que, malgré sa nuque lancinante, tout irait bien.
– Pourquoi ta grand-mère, au fait ? questionna la jeune yokai. En quoi ça sera différent ? Ton père n'as rien trouvé, non ?
– C'est pas pareil, répondit Ritsu en secouant la tête. Mon père, il est bibliothécaire avant tout. Il soigne les yokai qui viennent se réfugier au temple, d'accord, mais ma grand-mère... ben, elle est exorciste, euh, « à plein temps », tu vois. Je vais l'appeler pour savoir si on peut venir ce soir.
Comment ça, « ce soir » ? Ritsu n'envisageait tout de même pas de partir là, maintenant ? Sans rien prévoir ? En plus, Osaka n'était pas la porte à côté, il y avait facilement deux heures de train... plus le bus pour aller jusqu'à la ville de Katano ou vivait sa grand-mère. Sans compter qu'elles étaient en pleine semaine de cours...
– Attends... et l'école ? la stoppa Mio.
La jeune brune lui adressa un air complice. Ah, la bassiste connaissait par cœur ce regard plein de malice. La technique préféré de Ritsu pour éviter un refus était de ne pas en parler... pour elle, il valait mieux demander pardon que permission. Ça ne posait peut-être pas de problème à cette dernière de prendre la poudre d'escampette sans se soucier de l'opinion de ses parents, mais pour Mio, c'était une toute autre histoire. Il s'agissait... d'une fugue, non ? Ou pas loin, même si elle se rendait chez une connaissance. D'un côté, faire taire la douleur que lui infligeait le sceau abîmé au plus tôt n'était pas pour lui déplaire, mais... se tirer en mettant son père devant le fait accompli... non. Elle avait peur qu'il... qu'il ne le supporte pas. Qu'il ne supporte pas que sa fille parte en escapade à l'autre bout du pays, en le laissant se faire un sang d'encre. Jamais elle ne pourrait lui infliger une chose pareille, pas après toutes les inquiétudes dont elle était déjà la source. Même si... ça signifiait de souffrir trois jours entiers. Jusqu'à vendredi.
– Je... préférerais attendre ce week-end..., déclara t-elle à contre cœur.
Ritsu ne répondit qu'un « ok... » presque déçue de manquer l'occasion d'échapper à la surveillance de ses parents, mais surtout désolée que son amie choisisse d'attendre encore. Mais elle était certaine que sa grand-mère pourrait l'aider, d'après ce qu'elle avait vu et apprit durant son séjour à Osaka. « L'exorcisme », ou quelque soit le nom donné à cette « discipline » était bien plus étendu qu'elle l'aurait imaginé, et effrayant de constater que certaines forces demeuraient invisibles à la grande majorité.
Malgré le délais qu'elle s'imposait, Mio serra imperceptiblement les poings, s'enhardissant mentalement. La tension redescendue, elle pouvait se tourner vers l'avenir sans n'y voir que du noir. Soren avait bien précisé que c'était la première fois qu'elle changeait – si on excluait le jour de sa « naissance ». Comme il l'avait souligné, c'était une grande avancée, alors ça suffisait, de pleurer tout le temps, se promit-elle. Les dragons étaient censés êtres des créatures fortes et sages, non ? Intimement, l'adolescente pressentait qu'elle touchait bientôt au fin mot de l'histoire.
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Assise sur le banc glacé de l'arrêt de bus, les genoux repliés vers elle pour conserver le peu de chaleur de son corps, Mio somnolait malgré le froid ambiant transperçant ses vêtements. Ses trois derniers jours avaient été les plus longs de sa vie, mais elle y était arrivé... elle les avaient traversés, et maintenant, voyait enfin une lumière au bout du tunnel. Redressant un peu sa tête, qui commençait à tomber en avant à cause de la fatigue, la jeune fille cligna plusieurs fois des yeux, observant passivement la lisière de la forêt de l'autre côté de la route. Les sapins étaient si nombreux qu'on ne voyait pas plus loin que la deuxième rangée de troncs. Il n'y avait pas de neige, mais le givre recouvrait chaque parcelle de végétation et faisait scintiller le béton sous la lueur du soleil descendant. La soirée n'était qu'à peine entamée, mais malgré tout, les couleurs sombres d'un crépuscule d'hiver avalaient lentement l'espace. Le nez dans son écharpe et les mains dans les poches de son épaisse veste, Mio souffla un nuage de vapeur, la chair de poule contractant ses muscles. En ce vendredi soir, elle se sentait légèrement mieux, sans doute l'espoir que la douleur ne serait bientôt qu'un souvenir, ou peut-être était-ce grâce à la petite sieste que le vrombissement berçant du train lui avait accordé, plus tôt. Faire semblait d'aller bien alors que les conséquences des insomnies et des cauchemars cernaient ses yeux avait été une épreuve de plus, tout cela pour éviter une visite médicale et convaincre son père d'accepter de la laisser partir en week-end. Heureusement – ou pas, selon le point de vue – l'adolescente s'était forgé quelques savoirs-faire dans l'art de masquer une souffrance. Ou du moins, c'était assez pour que son père accepte cette virée à la campagne... il fallait néanmoins remercier les parents de Ritsu, ayant assuré que tout se passerait bien.
Plus de trois heures de voyage, en tout, pour atterrir ici, au bord de cette route paumée dans la campagne de Katano, une ville modeste de la préfecture d'Osaka. Entre le bruissement du vent et le ronflement lointain d'un véhicule, l'ambiance était ponctuée des courtes vibrations du téléphone de Ritsu, que cette dernière, assise aux côtés de son amie, pianotait depuis plusieurs minutes. Mio lui jetait parfois quelques regards, espérant que sa grand-mère arrive vite histoire de les soustraire à cette soirée hivernale.
Pour passer le temps, la jeune yokai examinait son comparse, Ryutaro, s'étant posé à terre devant un magazine qu'il avait dégoté elle ne savait où. Mais loin de le lire, le renard rajoutait une moustache à tous les visages en photographie, à l'aide d'un feutre coincé entre ses coussinets. Plusieurs questions vinrent combler l'esprit vide de Mio, se demandant combien de temps mettait un kitsune pour grandir et obtenir ses neufs queues caractéristiques. La même interrogation à propos d'elle-même, jusqu'ici elle avait grandi à la même vitesse d'un humain, mais que penser de l'avenir, maintenant que son côté yokai était pleinement éveillé ? Ça devrait se passer comme pour sa mère, non ? Elle aurait bien posé directement la question à Soren, mais ce dernier s'était volatilisé en disant qu'il allait « rester dans les parages ». Aller rencontrer un exorciste confirmé ne l'avait sûrement pas emballé.
Un bourdonnement hachuré retentit, manifestement le bruit d'un moteur ayant bien vécu. Une vieille voiture rouge se stoppa en face de l'arrêt de bus, avec un crissement de frein suraigu, et Ritsu se leva. Enfin ! Attendre dans le froid était véritablement l'une des pire chose.
– Salut mamie ! s'exclama la jeune fille lorsque la portière s'ouvrit.
Une vieille femme, des lunettes et des cheveux blancs coiffés en chignon, bref tout ce qu'on pouvait imaginer en pensant à une grand-mère, descendit et fit le tour du capot pour venir la saluer.
– Bonjour ma p'tite ! Alors, je vois que les yokai te font autant de misères qu'à ton père quand il avait ton âge..., soupira t-elle en saisissant la main pansée de sa petite-fille. Et là, c'est le petit dragon dont tu m'as parlé ?
– Bonjour... madame..., murmura le « petit dragon » légèrement sur la défensive.
Mio s'était levée peu après son amie. Même en sachant que cette dernière avait raconté tout ce qu'elle savait au téléphone avant de partir, être qualifiée ainsi par une quasi inconnue restait déroutant.
– Oh, appelle moi grand-mère ! dit-elle avant de s'approcher. Mmh... fascinant...
La vieille femme l'examina de haut en bas, penchant la tête à plusieurs reprises comme si elle essayait de déceler une erreur dans l'apparence humaine. Puis, elle saisit l'un des poignets de l'adolescente, tâtant la paume à travers le gant. La jeune fille se laissa faire, non sans ressentir une certaine gêne, remarquant les mains très abîmées de l'ancienne, leur peau rêche parsemée de tâches de vieillesse, de cicatrices... et qu'il lui manquait même un morceau d'index. Bien qu'elle l'ai déjà rencontré il y avait quelques années, Mio ne se rappelait de rien.
– Mamie, on peut y aller ? s'impatienta Ritsu.
La dénommée sourit et relâcha Mio, puis désigna Ryutaro d'un signe de tête.
– On n'y va, on n'y va. Et le renardeau, là ? Est-il avec vous ?
– Oui, c'est... un ami... ça ne vous dérange pas si-
– Non, non. Les jeunes kitsune sont plutôt de bonne compagnie, en général.
Après avoir chargé leurs sacs respectifs dans le coffre, la voiture démarra, les deux adolescentes sur la banquette arrière alors que Ryutaro s'amusait à « surfer » sur le toit. Le voyage fut rapide, seulement quelques minutes avant que le véhicule ne s'engage sur un chemin de terre, s'enfonçant parmi les conifères.
Après un panneau interdisant d'entrée et indiquant qu'il s'agissait d'une propriété privée, le passage déboucha sur un vaste jardin. Seuls les quelques mètres autour du perron de la maison étaient entretenus, le reste était en friche, les herbes gelées avaient formés des touffes de végétation à l'orée de la forêt. Il y avait également divers outils de jardin entassés contre les murs du logement, ainsi qu'un impressionnant tas de bûches.
La maison était atypique. Il s'agissait d'une base de maison japonaise comme on pouvait en trouver loin des immeubles bétonnés des grandes villes, mais ayant été visiblement rénovée, et certaines parties modifiées pour la faire ressembler à une habitation plus moderne. Les murs étaient épais, il semblait qu'on avait recouvert le béton avec une couche de bois pour conserver tout de même un aspect traditionnel. Si la charpente se présentait différemment de l'habitude, sans portes coulissantes, la forme du toit particulière ne laissait pas de doute sur le type d'architecture. Des fines particules de givre parsemaient les tuiles brunes, et des branches de lierre mortes avalaient les petites colonnes soutenant l'avancée couvrant la terrasse.
Il y avait deux bâtiment, la maison en elle-même, et ce qui ressemblait à une grange la jouxtant. C'était véritablement étrange de trouver une habitation ici, au milieu d'une forêt, loin de tout hameau. Et c'était probablement chose voulue par la propriétaire des lieux.
Ayant sauté de la voiture à peine de moteur éteint, Ritsu se dépêcha d'aller tirer la lourde porte d'entrée pour se réfugier au sein de la chaleur du foyer.
Mio de son côté, ouvrit la portière, mais moins pressée d'entrer, se planta sur la terrasse, observant l'intérieur de la maison. Un frisson désagréable lui parcouru le dos, mais nullement dû au froid. Seulement un mauvais et puissant ressentiment à l'idée d'entrer dans cette demeure, tellement prenant que ses jambes refusaient d'avancer. Confuse, elle jeta des coups d'œil tout autour d'elle, essayant de trouver d'où venait ce désagréable sentiment d'être scrutée par une menace invisible. Ses yeux se posèrent sur Ryutaro, immobile, dans le jardin. Il avait le museau tourné vers le ciel.
– Il faut attendre l'autorisation, déclara t-il sans quitter sa contemplation.
L'adolescente marcha jusqu'à lui, et suivit son regard, remarquant un Shachihoko de pierre ornant le bord du toit. Il était bien différent de celui gardant son ancienne maison. Ce poisson avait un air agressif, ses yeux exorbités renforçaient l'expression de colère formée par sa gueule grande ouverte et ses nageoires déployées.
Sans aucune remarque, la grand-mère dépassa les deux yokai. Une fois arrivée devant la porte, elle leur fit un signe de la main.
– Vous pouvez entrer, vous deux.
Le kitsune accepta sans se poser de question, trottinant vers la maison. Sa camarade fit de même, mais juste avant, observa rapidement le Shachihoko une nouvelle fois. La statue avait changé d'expression, et arborait désormais un air neutre, acceptant la présence d'esprits étrangers dans son domaine. Mio passa devant la vieille femme, leurs yeux se croisèrent durant une courte seconde. Ce petit rituel d'entrée n'était pas là par hasard, et la jeune yokai l'avait parfaitement compris : elle entrait dans la maison d'un exorciste et devait se tenir à carreau. Mesurer ses gestes, montrer patte blanche. Qu'importe s'il s'agissait de la grand-mère de sa meilleure amie, il existait toujours une petite méfiance entre un yokai et un exorciste, un réflexe inconscient, comme la peur des serpents est inscrite dans la génétique des humains. De surcroît, si la vieille femme savait qu'elle accueillait Ne Hemo chez elle... alors elle avait toutes les raisons d'être prudente, songea Mio. Mais qu'importe tout cela, si cette femme était capable de faire taire la douleur, alors la jeune fille était prête à supporter cette antipathie instinctive.
Une fois leurs chaussures et vestes retirées, les deux adolescentes se retrouvèrent au salon. La pièce était grande, le sol couvert de tatamis beiges confortable, et étonnamment bien chauffé. Tout autour se trouvaient divers armoires et rangements, ainsi qu'un grand vivarium, tout éclairé. Et oh misère... un gros serpent brun l'occupait, enroulé autour d'une épaisse branche. Mais ce n'était pas le pire, car ce reptile ci était enfermé dans la cage de verre, contrairement aux geckos tachetés et aux trois iguanes, libres de leurs mouvements et accrochés à un large arbuste d'intérieur. D'ailleurs, Ritsu s'amusait déjà à en tripoter un, caressant sa peau verdâtre.
– Hé Mio, viens dire bonjour à Rokushou ! lui proposa t-elle tout sourire.
– Pas question que je m'approche de... ça ! refusa son amie en s'asseyant devant la table basse.
La batteuse émit un petit rire, ayant anticipé cette réponse, mais ne s'avoua pas vaincue. Pendant plusieurs minutes, elle l'incita à venir caresser les iguanes, mais tout ce qu'elle réussi à faire, ce fut de la faire observer le serpent dans le vivarium. De loin. Le fait que Mio caresse un yokai serpent mais refuse catégoriquement d'en toucher un vrai l'a dépassait, ne voyant pas vraiment la différence. Dans des circonstances normales, Ritsu aurait volontiers attrapé l'un des reptiles entre ses mains et poursuivi son amie avec, mais... Mio était loin d'avoir la forme et lui faire dépenser de l'énergie inutilement n'allait certainement pas l'aider.
Les deux jeunes filles discutèrent un moment dans le salon, sous les lumières tamisées, des odeurs de nourriture s'échappant de la cuisine. La soirée était bien entamée lorsque la grand-mère revint avec des bols de riz et du poisson fumé, et tout le monde se rassembla autour de la table basse. Mio se tint droite, assise sur ses genoux, luttant contre son envie de s'allonger, la nuque tiraillée. Jusqu'ici, elle n'avait rien demandé, mais était pressée de savoir si l'ancienne avait réellement un moyen de soigner le sceau. Cette dernière se posa à côté de la table non sans les difficultés visibles d'une vieille personne, et commença à servir le repas. Heureusement, le sujet fut abordé sans que l'adolescente ait besoin de l'amener, la grand-mère ayant sans doute été mise au courant de la situation par Ritsu.
– Alors, pour commencer, Mio. Il faudrait que je sache deux ou trois choses..., commença t-elle en remplissant un bol de riz.
– Avant que vous ne posiez la question, je ne sais pas combien je possède de griffes, anticipa la concernée.
La vieille exorciste émit un « mmh » pensif, et après avoir servi sa petite-fille, prit le temps d'offrir également un morceau de poisson fumé à Ryutaro qui l'accepta avec une joie non dissimulée. Mio retint un soupir. Être la seule à ne rien manger faisait naître une légère frustration.
– Dans ce cas... la couleur de ton feu spectral devrait nous donner une piste. Allez, vas-y, poursuivit l'ancienne en faisant un mouvement de main.
Toutes les têtes de tournèrent vers la jeune yokai, qui s'immobilisa. Quoi, du feu spectral... ? Qu'est-ce que c'était que cette invention, encore ? Elle ne voulait tout de même pas qu'elle se mette à faire apparaître du feu, comme ça ? À partir de rien ?
– Je suis désolée, mais... je ne peux pas cracher de feu..., avoua t-elle en baissant la tête.
– Balivernes, tous les dragon le peuvent. As-tu déjà essayé, au moins ?
Un nouveau silence. D'accord, Mio n'avait jamais essayé... car elle ignorait totalement être capable de ça ! Un peu perdue, elle croisa les regards de Ritsu et de Ryutaro, tout deux la fixant avec l'air d'attendre quelque chose. Donc il fallait vraiment qu'elle s'y mette ? Ayant absolument aucune idée de comment faire, Mio se mit en tailleur, s'agitant sur le coussin de sol. Peut-être suffisait-il de le vouloir ? Mais faire cet effort maintenant... néanmoins, remplie de bonne volonté, elle ferma les yeux quelques secondes et se concentra. Son esprit réunit l'aspect, les mouvements et la chaleur d'une flamme, l'imaginant apparaître et consumer l'air.
Mais rien ne vint. Elle ne senti aucune différence, seulement le vide. Mio rouvrit les yeux, croisant tour à tour ceux des occupants du salon l'observant.
– Mmh... tu es peut-être encore un peu jeune pour ça..., marmonna la grand-mère. Bon, on va au moins déterminer à quelle instance tu es liée. Ça ne prendra qu'une minute.
– « Instance » ? Qu'est-ce que ch'est ? demanda Ritsu sans prendre la peine d'avaler sa bouchée de poisson avant de parler.
La vieille exorciste se leva lentement, s'appuyant sur ses genoux, et alla s'accroupir devant l'un des nombreux placard au ras-du-sol, fouillant à l'intérieur en parlant.
– Tous les esprits sont liés à un élément et appartiennent à l'une des cinq grandes instances astrologiques : les quatre points cardinaux et le centre. C'est comme ceci que s'organise leur monde spirituel. Ça leur permet de savoir à qui ils doivent leur équilibre. Enfin, concrètement... voyez ça comme un groupe sanguin. Ça n'a aucune incidence directe sur leur vie, mais c'est bien de le connaître.
N'ayant rien pigé de ces soi-disant explications, Ritsu tourna la tête vers Mio, l'air déconcertée, cherchant des éclaircissements. Mais cette dernière haussa les épaules, ce concept étant également une nouveauté pour elle. De son point de vue, cela ressemblait surtout à des termes inventés par les exorcistes pour classer les yokai, ou pour désigner les forces spirituelles abstraites régissant le monde des esprits. Les humains adoraient structurer et ranger, coller des étiquettes sur l'entièreté de leur univers. Ou plutôt, ils en avaient besoin pour savoir comment se comporter, quoi faire, ou généralement mettre du sens dans leur existence. Qu'importe, si ça lui permettait de la soigner, alors pourquoi pas... mais vu que la vieille femme avait parlé de groupe sanguin, Mio appréhendait une prise de sang.
Mais la grand-mère se rassit à table en posant divers objets en face de la jeune yokai, cinq en tout, qu'elle étala après avoir écarté les casseroles. Un verre d'eau, un morceau de branche d'arbre, un coupe-papier un métal, une bougie allumée, et un petit pot rempli de terre.
– Allez, prend ce que tu veux, et repousse ce que tu ne veux pas. Ne réfléchit pas, fais-le.
Mio ne voyait pas à quoi ce bazar allait servir, mais obéit. Sans tergiverser, les gestes placides, elle attrapa le verre d'eau, et éloigna le coupe-papier.
– Le Maître est lié au bois ! Comme moi ! s'enthousiasma soudainement Ryutaro, brisant le calme de la pièce.
– Hm... le bois..., reprit la grand-mère. C'est peu commun, d'habitude les dragons, c'est plutôt l'eau ou le feu.
Mio regarda le verre d'eau qu'elle venait d'attraper. Impossible de dire pourquoi cet objet spécifiquement... ce n'était pas comme si elle avait soif. D'ailleurs, elle ne se rappelait pas la dernière fois qu'elle ait ressenti de la soif. Plus depuis un moment, en tout cas.
– C'est pas logique, elle aurait dû prendre le morceau de branche, alors, non ? rognonna Ritsu vexée de ne pas comprendre.
– Elle a prit ce dont son élément avait besoin pour grandir, à savoir, l'eau, précisa l'exorciste. Et repoussé ce qui pouvait le détruire, le métal, selon les cycles d'engendrement et de destruction des cinq instances.
La batteuse souffla d'exaspération. Chaque commentaire était plus obscur que le précédent, elle pressentait que poser davantage de questions n'allait que l'embourber dans des notions d'exorcistes nébuleuses. Et autant dire qu'elle avait déjà assez d'équations et de connaissances à engranger avec le lycée sans se rajouter les élucubrations de ce monde là. Peut-être plus tard, quand elle serait adulte et qu'elle n'aurait plus de devoir maison à faire. De toute manière, sa grand-mère ne semblait pas disposée à fournir des clarification supplémentaires à une novice, le regard sombre et l'air plongé dans ses propres réflexions.
– Bien. Ritsu, je te laisse préparer la chambre. On commencera demain, à 8 heures, donc ne veillez pas trop tard, enjoint-elle à l'improviste.
– …Demain ? Mais... pourquoi ? s'inquiéta Mio.
– Je dois me préparer. Il y a des forces avec lesquelles il ne faut pas faire n'importe quoi. À ce propos, puis-je jeter un œil au sceau ?
La jeune fille acquiesça, et laissa la vieille femme examiner la marque noire. Elle n'eut doit à aucun commentaire, seulement un « mh-mh » pensif. Puis, l'exorciste se releva, et quitta la pièce sans même un au-revoir. Laissant Mio perplexe. Quoi, c'était tout ? Rien d'autre, vraiment ? Accusant la certitude de devoir attendre un jour de plus, et la maîtresse des lieux partie, la jeune yokai croisa les bras sur la table basse en soupirant longuement.
Comme par automatisme, Ritsu entreprit de débarrasser la table, empilant les casseroles et les assiettes.
– T'inquiète, elle est parfois un peu bizarre mais elle sait ce qu'elle fait ! la rassura t-elle.
Il était encore tôt pour aller dormir, alors après le repas, les deux adolescentes prirent une douche mérité, et se reposèrent dans la chambre, une simple pièce éclairée d'une unique ampoule. La grand-mère ne s'était plus montrée de la soirée, et comme il n'y avait pas d'internet et que la télévision refusait de s'allumer pour une raison inconnue, Ritsu avait dégoté un plateau de jeu de go et entamé une partie contre Ryutaro.
Mio étala son futon sur les tatamis, et s'allongea sans attendre sur la couverture moelleuse. Dommage qu'elle n'ait pas pensé à emmener un livre, ou tout bêtement un crayon et son papier à partition. Écrire quelques mélodies l'aurait bien aidé à reposer son esprit. À défaut, la jeune fille aux cheveux noirs s'intéressa à la partie en cours, et il n'avait pas besoin d'examiner le plateau longtemps pour se rendre compte que son amie était en train de perdre contre le renard. La grande majorité des yokai n'interagissaient pas volontairement avec les humains, mais en observant ce kitsune jouer au go, Mio songea que ce n'était pas aussi simple. Ryutaro était un renardeau, et de son point de vue, Ritsu était l'humaine lui ayant fait un offrande. De simple prunes salées, mais une offrande quand même. En recevoir une sans être un kami devait signifier beaucoup... tiens, d'où venait ce petit sentiment de jalousie ? Voilà bien une réaction étrange... et stupide. Mio se retourna sur son futon, tendant le bras pour attraper son sac d'affaire. Elle fouilla dans la poche de sa veste pour en retirer l'omamori, qu'elle gardait tout le temps avec elle depuis son entrevue avec le kami des voyageurs, pressant le tissu rouge entre ses doigts.
– C'est perdu, c'est perdu ! rigola Ryutaro.
Ritsu poussa un râlement agacé, et s'affala sur le sol. Dire qu'elle venait de se faire battre à plat de couture par un renard... après un long soupir, la batteuse se redressa, et fouilla dans son sac pour en retirer une boite en plastique rempli de matériel de soin. Sa mère lui avait expliqué longuement comment refaire le pansement, rien de bien compliqué, juste barbant. Mio de son côté, s'assit sur sa couchette, gardant ses commentaires pour elle. Avoir été terrifiée à l'idée de perdre Ritsu lui avait fait prendre conscience d'à quel point elle tenait à elle, à quel point sa présence et son soutient lui était indispensable. Rougissant en repensant au bien-être qu'elle avait ressenti lors de son embrassade quelques jours plus tôt, Mio restait néanmoins prudente, ne sachant pas si son désir de rapprochement était dû à des sentiments plus profonds que prévu, ou son... besoin malsain de dévorer quelqu'un. D'ailleurs, elle remarqua que Ritsu s'était mise dos à elle pour changer son bandage, sans doute pour éviter de lui exposer sa chair ouverte sous les yeux.
– Raah c'est la galère ce truc... je reviens, marmonna Ritsu en se levant et se dirigeant vers la salle de bain.
Mio lui aurait bien proposé son aide, mais... hors de question de prendre ce risque, rien que le souvenir de l'odeur de sang grattait déjà son penchant carnassier. Dire qu'elle ne pouvait même pas lui filer un coup de main pour ça, malgré tout ce que son amie avait déjà fait pour elle. Attristée, la jeune yokai se rallongea sur le futon, se perdant dans la contemplation des poutres en bois traversant le plafond. Elle ne s'était jamais sérieusement posé de question concernant l'amour, mais après tout le dévouement et la confiance démontrés, la tendresse des pensées que lui intimait Ritsu n'en était que plus manifeste.
Après un instant, et avant que la batteuse ne revienne, Mio s'adressa au kitsune, occupé à remettre un par un les pions noirs et blancs sur le plateau de go.
– Dis, Ryutaro... est-ce que les yokai peuvent être amoureux ? chuchota t-elle distraitement.
Le renard pencha légèrement la tête, et rien qu'avec cette attitude, Mio su qu'il ne comprenait pas.
– C'est quoi amoureux ?
Bingo. Peut-être connaissait-il le mot, mais le concept devait le dépasser, et c'était compréhensible. L'adolescente lui fit un signe de la main pour lui indiquer de laisser tomber. Mais l'amour n'était pas qu'un truc d'humain, non ? Sinon pourquoi sa mère aurait partagé sa vie avec un humain ? Ça ne pouvait pas être uniquement à cause de raisons purement pratiques. N'arrivant pas à mettre ses impressions au clair, Mio les chassa dans un coin de sa tête, derrière les problèmes plus urgents. Pour l'instant il valait mieux se concentrer sur le lendemain, gérer une seule préoccupation à la fois, elle aurait tout le temps d'y réfléchir après que le sceau soit guérit... si cela était possible... elle n'avait aucune certitude concernant les actions que prévoyait la vieille exorciste sur cette malédiction, mais était au moins sûre d'une chose, que ça n'allait pas être agréable, comme lorsqu'un médecin est obligé de triturer une plaie pour la soigner.
[Merci d'avoir lu ! Et merci à ceux qui laisse des coms ça me fait toujours plaisir (et ça motive de voir que des personnes lisent encore des fanfic k-on 10 ans après sa sortie haha)
j'ai la trame de l'histoire en tête donc je suppose que cette fic fera 20-25 chapitres... peut-être un peu plus, car j'ai des plusieurs idées que j'aimerai mettre, mais seulement si j'arrive à les exploiter de manière intéressante.
au prochain !]
