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Chapitre 19
.: Used To Love Her :.
Premier réflexe au réveil, Mio se redressa sur son futon, et se concentra pour être certaine d'être dans la réalité. À chaque fois, elle fixait ses mains en se demandant sérieusement si ce n'était pas un rêve. La jeune fille espérait qu'à force d'adopter une réaction machinale, cette même question surgirait de son inconscient si le rêve devenait trop envahissant. Retrouvant les impressions et sensations familière et bien physiques, l'adolescente se frotta les yeux en bâillant. Bien que la douleur de sa nuque était toujours au rendez-vous, cela faisait longtemps qu'elle n'avait pas aussi bien dormi, qu'elle n'avait plus eut cette sensation de repos. Il faisait chaud, dans la pièce, et une petite odeur d'encens floral flottait dans l'air. Mio se serait bien recouchée, mais malheureusement, son portable se mit à sonner. Il était huit heure moins le quart, la sonnerie de l'alarme lui rappelait que ce n'était pas jour de grasse matinée. Non sans soupirer, elle se tourna pour l'éteindre, remarquant l'absence de Ritsu. Son futon était vide, pourtant, c'était loin d'être son genre, de se lever aux aurores.
Après s'être débarbouillée à l'eau et habillée, elle se rendit au salon, vide aussi – si on excluait les occupants reptiliens sur l'arbuste. Aucune trace de la grand-mère, de Ritsu ou même de Ryutaro, et la seule lueur venait du vivarium. Il faisait encore sombre, le soleil n'était pas levé, et dehors, une brume matinale avalait la base des troncs d'arbres. En passant devant la fenêtre, Mio remarqua qu'un filet de lumière s'échappait de la porte de la grange, dessinant ses contours à travers la pénombre.
La jeune yokai frissonna d'avance à l'idée de sortir braver le froid glacial. À contre-cœur, elle enfila ses chaussures et sa veste, s'emmitouflant dedans... mais à peine sur le perron, l'air hivernal franchit les barrières de tissus comme si elles n'existaient pas. Mio pressa le pas jusqu'à la grange, et poussa les lourdes portes en bois.
Malheureusement, il ne faisait pas plus chaud à l'intérieur. Le sol était recouvert d'une couche de béton, sur lequel la poussière et de la sciure de bois témoignait du pauvre entretien de cet endroit. Dans ce qui devait être les box des animaux s'entassaient des placards et des armoires en bois massif, tous fermés. Aucun mur n'était dépourvu d'étagères, encombrées de ce qui semblait être des gros livres. Mais ils n'avaient aucune reliure, ils ressemblaient à des manuscrits, sans doute des recueils de notes ou d'instructions fait par des exorcistes pour d'autres, loin de toute publication par les voix officielles. Une pauvre ampoule pendant du plafond, éclairait avec peine le vaste bâtiment.
– Mio ! Par ici ! résonna la voix de Ritsu.
L'interpellée leva la tête, voyant son amie perchée en hauteur, visiblement sur l'ancien fenil. Il s'agissait d'un étage, sous la charpente, ou devait être stocké la paille, dont l'accès se faisait uniquement à l'aide de l'échelle d'acier posée contre. Mio s'avança, et grimpa prudemment, peu rassuré en entendant les grincements que poussait le bois, n'appréciant pas qu'un poids étranger l'afflige. Arrivée en haut, elle remarqua que l'espace était beaucoup plus étroit qu'elle l'avait imaginé, elle pouvait à peine se tenir debout, son crâne frôlant les poutres du toit.
Sur les planches de bois servant de sol, un large cercle était dessiné à la craie blanche, rempli d'arabesques et d'inscriptions. Des rameaux aux feuillages épais pendaient du plafond, dont l'humidité gouttait sur le plancher.
Ritsu et sa grand-mère étaient là, cette dernière assise sur une petite chaise pliante. Au fond s'entassait un bazar d'objets. Des bols, coupes, coffres, boîtes, mortiers, herbes séchés.
– Ah, tu es réveillée, parfait. On va pouvoir commencer, déclara la vieille exorciste.
Un frisson lui parcouru l'échine, autant dû au froid qu'à l'appréhension. En tant que yokai, se soumettre volontairement aux « soins » d'un exorciste lui tirait une assez forte répulsion. Remarquant l'hésitation compréhensible de son amie, Ritsu tapota le cercle de craie.
– Viens, assis-toi là. Tout se passera bien, assura t-elle en se posant non loin du centre.
– Est-ce que... tu restera... ? marmotta nerveusement Mio.
– Ouais bien sur, je vais nulle part, t'inquiète pas.
Après quelques secondes supplémentaire d'une réticence visible, Mio concéda enfin à s'asseoir volontairement au milieu du cercle. Le stress refusait de la quitter, elle avait l'impression d'attendre une opération chirurgicale... une étrange force invisible lui enserrait le ventre et les membres, mais impossible de savoir s'il s'agissait de l'angoisse ou de l'effet des inscriptions du cercle. Ritsu de son côté semblait occupée à relire une feuille de papier avec attention... et avait exactement le même regard qu'avant un examen, lorsqu'elle essayait d'apprendre à toute vitesse le cours négligé de révisions. Dans un silence pesant, la grand-mère se leva de sa petite chaise, et l'adolescente l'observa fouiller dans une malle en bois, manipulant des flacons aux contenu indiscernable et divers parchemins.
– Avez-vous trouvé... des informations sur ce sceau ? questionna Mio afin de combler le silence.
L'interrogée se redressa, et se déplaça lentement pour venir poser un mortier, ainsi que des flacons de verre sur le sol. Ces derniers contenaient vraisemblablement des pigments de couleurs, ou quelque chose s'en rapprochant. La jeune fille pensa que sa question était ignorée, mais la vieille exorciste s'approcha d'elle.
– Je peux dire une chose avec certitude : ce n'est pas un humain qui a façonné ça, affirma t-elle.
Elle lui présenta un dessin de la marque noire, fait à main levée sur une simple feuille blanche. Puis désigna les cercles de son doigt.
– Là, tu vois. C'est ce qu'on appelle un cercle d'astreinte. Il s'agit d'un sortilège permettant d'emprisonner un yokai, expliqua t-elle.
– Comme un Ofuda ?
– Non, non, c'est beaucoup plus puissant, il n'y a pas besoin de connaître le nom... et c'est un sortilège de haut niveau long et complexe. Les exorcistes le tracent au sol, et ça met plusieurs jours pour le compléter. Mais là...
La grand-mère soupira, l'air perplexe.
– Non seulement il a été appliqué directement sur ton corps, mais en plus, il y a deux cercles, imbriqués l'un dans l'autre, le tout scellé par un tomoe. C'est tout simplement impossible à faire pour un humain. Et ces quatre traits... je pense qu'ils représentent quatre entités. Les quatre entités t'ayant maudite.
Quatre entités, se répéta Mio. Il ne pouvaient donc s'agir que d'esprits, mais qui ? Quels yokai auraient prit la peine de forger une malédiction pareille ? De dépenser autant d'énergie ? Et... pourquoi ? Pourquoi ne pas l'avoir tout simplement laissée se faire tuer par les Raiju, au lieu de la condamner à une existence torturée ? Ça ne pouvait pas être pour la punir ou juste par sadisme, les yokai étaient loin de ce genre de sentiments. Malgré les questions soulevées, d'un côté Mio était soulagée que ce sceau n'ai rien à voir avec les exorcistes.
Un souffle de vent fit grincer la charpente de la grange, si mal isolée que la jeune fille ressenti l'air de l'extérieur faire frissonner ses bras. Mais ce tressaillement ne fut rien face à la vision de la seringue que la vieille femme extrait d'une boite en plastique.
– Pourrais-tu me donner un peu de ton sang ?
La questionnée ne put s'empêcher de grimacer. Au final, elle n'allait pas couper à la prise de sang. Assise en tailleur, Mio l'examina stériliser l'outil, et accepta non sans réserve de relever sa manche. Une fois le produit antiseptique appliqué, elle ferma les yeux en serrant les dents lorsque l'aiguille lui perça la peau.
Le liquide noir rempli rapidement la seringue, et la jeune yokai plia le coude en pressant le coton que lui passa Ritsu.
– Est-ce que ça t'aidera à la soigner ? s'enquit cette dernière.
– Oui, sûrement, répondit la grand-mère en examinant la seringue d'un air matois. Et puis... quelques millilitres de sang corrompu se revendent plusieurs milliers de yens, hé hé...
– Mamie ! protesta sa petite-fille.
– Je plaisante, je plaisante ! Je ne vendrais pas une chose aussi rare. Blague à part, Mio, tu dois être très prudente. Tu es un spécimen unique, alors il ne faut pas que ton existence s'ébruite. Bon, on va apaiser cette douleur.
Si Ritsu hocha la tête et semblait se préparer mentalement à la suite, la bassiste en revanche n'avait pas loupé l'information glissée par la grand-mère au cours de la discussion. Venait-elle de lâcher dans le plus grand des calme que, si elle n'était pas prudente, elle pourrait finir tel un rat de laboratoire pour un exorciste mal intentionné ? Ou encore, une banque de sang vivante bonne à fournir des ingrédients rares... ? D'accord, elle s'en était douté, qu'il devait bien exister une sorte de « marché parallèle » connu uniquement des exorcistes et jalousement gardés par eux, mais de là à risquer de se retrouver considérée comme une marchandise...
L'adulte fit ensuite tomber quelques gouttes du sang noir au fond d'un bol en bois, puis versa le reste dans un flacon.
– Bien. Je dois te prévenir : ils nous est impossible de soigner la brisure du sceau, car comme je te l'ai déjà dit, ce n'est pas une création humaine, expliqua t-elle.
– Qu'allez-vous faire, alors ? s'inquiéta Mio.
– Hmmm... Imagine qu'il s'agisse d'une blessure ouverte. Ce que nous allons faire, c'est arrêter le saignement. Mais la plaie sera toujours là, et si tu force dessus, ça recommencera à saigner. Tu comprends ?
Mio acquiesça d'un signe de tête. En clair... elle devait éviter de se transformer, même si ça lui était possible. Du moment que la douleur s'arrêtait... mais un mélange de soulagement et de déception lui prit le cœur. Si le souvenir de l'épouvantable torture que lui avait infligé le sceau lorsqu'elle avait reprit sa forme draconique restait vivace, elle se rappelait également de l'impression... juste avant. Quelques secondes avant. Ce sentiment de légèreté, une vraie libération, comme si elle venait de se libérer d'un carcan et qu'elle pouvait enfin étirer son corps, enfin se sentir complète, puissante, prête à affronter toutes les difficultés qu'on oserait lui imposer. Bien que jusqu'ici, Mio n'avait pas montré beaucoup de signes d'excitation quant à sa véritable forme, le fait d'être un dragon... lui plaisait. Elle avait juste envie de tester toutes les possibilités de sa forme esprit... passer entre les murs, voler, essayer de cracher du feu... tout ceci serait tellement exaltant à expérimenter. Si seulement ce besoin irrépressible de chasser et avaler tout ceux qu'elle voyait ne lui collait pas au ventre.
– Je te laisse continuer, Ritsu. Fais comme je t'ai expliqué et tout ira bien.
Sur ces mots, et sans au-revoir, la vieille femme descendit lentement l'échelle. Mio la regarda faire, soucieuse. Elle attendit quelques instants, mais n'entendit pas les portes de la grange s'ouvrir.
– Pourquoi pars t-elle ? chuchota l'adolescente en direction de son amie.
La batteuse, de son côté, prit une inspiration pour se donner du courage. S'étant réveillée en avance ce matin, sa grand-mère lui avait expliqué un grand nombre de choses concernant le rituel à faire, et Ritsu avait passé toute la discussion à se répéter et relire les instructions. Repérant le regard inquiet de son amie, et bien qu'elle-même peu sûre, la jeune brune fit néanmoins de son mieux pour se montrer assurée.
– T'inquiète, je gère ! Apparemment, c'est mieux si c'est moi qui le fait... et aussi parce que, euh... tu dois te déshabiller.
Mio se retourna vivement, lui offrant un superbe regard dubitatif.
– Relax, je te demande pas de te mettre à poil ! rigola Ritsu en agitant les mains. J'ai seulement besoin de ton dos.
Le problème n'était pas tant la pudeur que le froid ambiant, mais n'ayant pas vraiment le choix si elle voulait enfin commencer, Mio ouvrit la fermeture éclair de sa veste, et la retira. Suivie de son pull et son t-shirt, ne laissant que son sous-vêtement. L'air hivernal lui mordit la peau, mais elle fit avec. Du coin de l'œil, elle observa les mouvements de son amie. Cette dernière se déplaça, et d'un coup de craie, compléta l'une des inscriptions du cercle. À ce moment, une brusque sensation d'inconfort emprisonna les membres de la jeune yokai. Ses muscles se contractèrent, son cœur se mit à cogner, et elle essaya de se lever, mais ses jambes ne répondirent pas... c'était différent de l'Ofuda, ce n'était pas un carcan les enserrant, mais plutôt comme si toute leur énergie avait été aspirée. Un grondement involontaire fit vibrer sa gorge, frustrée et en colère de se retrouver une fois de plus contrainte par elle ne savait quel sortilège d'exorciste. La réaction était toujours viscérale, incontrôlable, sa nature s'opposait instinctivement à ces chaînes artificielles. Une odeur âcre d'encens envahit l'espace, lui prenant les voies respiratoires et irritant ses bronches. Et sans réfléchir, oubliant presque pourquoi elle était là, Mio ferma les yeux, tentant déjà de trouver un moyen de sortir d'ici.
Plusieurs minutes passèrent, durant lesquelles elle entendit Ritsu se déplacer, et manipuler des objets. Puis cette dernière vint s'asseoir juste derrière, et Mio senti le toucher tiède de sa main se poser contre son dos.
– Tout va bien, tout va bien... respire avec moi.
Malgré la voix chuchotante de son amie, la jeune yokai avait toutes les peines du monde à faire taire son instinct. L'adolescente aux cheveux bruns de son côté n'était pas moins nerveuse. Sa grand-mère l'avait prévenue. Absolument aucun esprit n'apprécie être acculé de la sorte par un humain. Pour ne rien arranger, elle avait l'impression qu'à chaque seconde, Mio allait se retourner et l'attaquer. C'était mauvais... Le sceau brisé restait actif continuellement, demeurant douloureux pour refréner son prisonnier, tandis que ce dernier luttait inconsciemment contre, en réponse à cette souffrance. Tel un animal mordant son tortionnaire pour qu'il arrête. En résumé, lui avait dit sa grand-mère, il s'agissait de calmer un dragon enragé. Donc la première directive était d'écarter tout sentiment d'angoisse... facile à dire. Tout ceci demeurait oppressant. Était-ce réellement une bonne idée de laisser une novice comme elle s'acquitter d'une tâche aussi importante ?
Ritsu inspira longuement, et détendit ses épaules. Mio était clairement en souffrance, ce n'était pas le moment de lambiner, il fallait agir. Alors elle écarta les longs cheveux noirs, afin de dégrafer le soutien-gorge et retirer les bretelles. Puis, après avoir plongé ses doigts dans un flacon d'encre bleue-nuit préparé, traça plusieurs inscriptions sur le dos de son amie. Si cette dernière n'avait pas réagit en sentant son sous-vêtement tomber, elle tressaillit lorsque l'encre coula sur sa peau.
– Hé, regarde moi une seconde, chuchota Ritsu.
Mio tourna légèrement la tête, la fixant d'un œil humide par dessus son épaule dénudée.
– Il faut que... tu lâche prise. Je vais pas te faire de mal, tu le sait, non ? Allez, respire avec moi.
L'adolescente aux cheveux noirs répondit d'un petit « oui » de la tête, et reprit sa position initiale, alors que Ritsu terminait l'exécution des signes, ayant recopié le dessin donné par sa grand-mère. Cela ressemblait à du sanskrit, mais elle n'en était pas certaine. La suite se révélait un peu délicate, alors la batteuse essaya simplement de continuer sans trop réfléchir. Elle libéra sa main entaillée du pansement, puis fit couler sur la plaie les gouttes de sang noir contenu dans le bol. Et pour terminer, appuya sa paume entre les omoplates. Tout était prêt, maintenant, il suffisait d'attendre que le reste face effet, en espérant que Mio réussisse à s'apaiser. Les yeux fermés, Ritsu respirait profondément, assez fort pour qu'elle puisse calquer sa respiration sur la sienne.
De son côté, si la jeune yokai n'avait pas vu les actions de son amie, ce qu'elle comprenait du rituel ne lui plaisait pas. L'odeur asphyxiante de l'encens était là pour brouiller ses sens, et le cercle servait à l'emprisonner afin qu'elle ne résiste pas. Mais malgré tout cela... le toucher chaleureux de la main pressé contre son dos lui semblait particulièrement... bienveillant. Se focalisant sur cette sensation, ses épaules se décontractèrent, et sa tête pencha légèrement en avant. Inspirant et expirant en même temps que Ritsu, Mio força également ses jambes à se détendre, à accepter les chaînes temporaires du cercle de craie. L'unique chose refusant encore de s'adoucir se trouvait au sein de sa poitrine, son cœur cognant rapidement.
Mais ces battements paraissaient différents, au lieu d'être douloureux, ils étaient animés d'une singulière passion. C'était la première fois que Mio le ressentait aussi clairement et de manière si vive... et pour cause, les tendres sentiments venant tout juste d'émerger en sa conscience se trouvaient amplifiés par d'autres, bien plus ancrés et accoutumés. Comme un feu brûlant depuis longtemps, qui attiserait des braises naissantes, et bien qu'étant un dragon, ce feu ne lui appartenait pas. Mais elle sentait qu'il n'attendait qu'une chose : lui être partagé. Elle le ressentait en son sein, car derrière les flammes se cachaient des cendres de frustration, des questions sans réponses, ainsi qu'une crainte qu'elle ne connaissait que trop : la crainte du rejet, la peur terrible de voir l'être aimé se détourner.
Cela lui prit plusieurs longues minutes, mais la jeune yokai finit par le réaliser. Il s'agissait des sentiments de Ritsu. C'était comme si le contact de sa main diffusait la chaleur rassurante d'un foyer de cheminée, comme s'il s'agissait d'une ouverture sur son cœur, on aurait dit que le rituel leur avait offert le don d'empathie pour un instant. Mais au lieu de se poser dix milles questions sur la véritable signification de ces émotions, Mio les acceptait, les laissant envahir son corps, la tranquilliser, tel une caresse adoucissant ses écailles et chassant la colère du dragon. Peu à peu, sous l'encens et la fatigue accumulée, le lâcher prise la fit somnoler, les muscles plus mous qu'après un séjour dans un sauna.
Ritsu retira doucement sa main en voyant Mio vaciller, visiblement aux limites du sommeil. La jeune fille se pencha pour attraper la couverture chauffante préparée à cet effet, et la posa sur les épaules de son amie. Avec des mouvements machinaux, comme un somnambule, cette dernière s'enroula à l'intérieur. Puis se coucha sur le sol, le corps recroquevillé. Le fait qu'elle se plonge ainsi dans le sommeil soulagea particulièrement Ritsu. Tout se passait comme prévu, et son endormissement marquait la fin du rituel... elle ne put s'empêcher de lâcher un très long soupir. Mon dieu, mon dieu... est-ce que... ça avait été... ? L'esprit embrumé, l'adolescente regarda ses mains tremblotantes. Elle n'en avait eu qu'un aperçu, mais... Mio ressentait-elle cette faim en continu... ? À peine le lien spirituel établi que l'envie impérieuse de dévorer l'intégralité d'un buffet à volonté l'avait assailli. Mais le pire avait été la certitude absolue que même un banquet de nourriture ne pourrait l'amener à satiété.
L'adolescente s'allongea un instant sur le bois froid, pour reprendre ses esprits. En se passant une main sur le visage, elle constata avec stupeur que des larmes avaient trempé ses joues. S'essuyant d'un revers de manche, Ritsu se tâta la gorge et le ventre, attendant que les sensations étrangères la quittent. Avoir été en contact avec la fureur d'un dragon et le trauma de Ne Hemo l'avait secouée, et complètement vidée. Son corps était plus épuisé qu'après un marathon, et sa tête dans le cirage.
– Ritsu, tu m'entends ? Est-ce que tout va bien ? l'interpella sa grand-mère depuis le rez-de-chaussée de la grange.
– O-oui, je... ça va..., articula t-elle en réponse.
Elle entendit le bois grincer lorsque l'adulte grimpa l'échelle d'acier. Sa grand-mère s'agenouilla avec lenteur à côté, pressant sa main sur le front fiévreux de sa petite-fille.
– Un exorciste doit souvent donner de sa personne... et ce genre de rituel épuise rapidement le mental. Dans tous les cas, tu l'as parfaitement exécuté, bravo ! la félicita t-elle.
Ritsu hocha la tête, souriante, une petite fierté sur les lèvres. Elle se redressa, s'asseyant, alors que sa grand-mère pliait une couverture, qu'elle passa sous la tête de Mio afin de lui tenir le cou droit et qu'elle n'ait pas mal en se réveillant. Puis elle alla prendre une boite blanche, et se rasseyant à côté de sa petit-fille, lui prit sa main blessée.
– Ton amie va dormir un moment. Les dragons ont beaucoup d'énergie, mais en contrepartie, la régénérer prend du temps, dit-elle en tapotant un coton d'antiseptique sur la plaie. Toi aussi, il faut bien te reposer, maintenant. Tu sera peut-être amenée à refaire ce rituel, donc souviens-toi d'une chose importante : ne néglige jamais le repos. Ou tu risques des conséquences... déplaisantes.
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Il faisait déjà noir lorsque Ritsu rouvrit les yeux. Allongée sur le canapé, la première chose qu'elle senti fut une étrange odeur humide et... salée ? La pénombre inondant le salon, elle attendit quelques secondes que ses yeux s'accommodent à l'obscurité, se disant qu'il faudrait réparer le robinet qui fuie. Ce floc-floc régulier risquait de lui taper sur le système... car il était tout proche. Juste à côté. À côté ? Depuis quand y avait-il un robinet, dans le salon ? Quelque chose clochait, et à peine cette réalisation lui réveilla l'esprit, qu'un souffle chaud s'écrasa sur elle, accompagné d'un bruit de gorge guttural.
Ritsu se redressa d'un coup sec. Pour tomber nez-à-museau avec la gueule grande ouverte d'un Raiju. Ses yeux blancs brillaient tel deux ampoules, et de son pelage électrifié ruisselait de l'eau, gouttant au sol. La jeune fille se pétrifia. Ce... ce n'était pas possible ! Comment était-il entré ? Il ne devrait pas...
– Ryujin est en éveil. Il appelle.
La voix éraillée résonna dans la pièce. Puis la bête de foudre s'avança, les crocs prêt à mordre. Par pur réflexe, Ritsu ferma les yeux, les respiration bloquée.
Mais rien ne vint, si ce n'est une sensation de chaleur au niveau de son avant-bras gauche. Après plusieurs secondes de silence, elle osa rouvrir les paupières... pour tomber sur la vision de ce même salon, mais éclairé par la lumière grisâtre d'un après-midi d'hiver. Légèrement sur les nerfs, la batteuse examina son environnement. Rien ne laissait penser qu'un Raiju venait de s'introduire ici, aucune flaque d'eau, et l'odeur salée avait disparu. Donc elle venait de rêver, tout simplement ? Ou d'avoir une hallucination ? Oui, ça ne pouvait être que ça...
Reprenant une accroche sur la réalité, Ritsu releva sa manche pour regarder la zébrure rougeâtre ornant sa peau. Elle passa ses doigts dessus, remarquant que cette zone était plus chaude que d'habitude. Mais cela disparu tout aussi rapidement que c'était arrivé. Donc au final, les Raiju l'avait bel et bien « marquée » afin de pouvoir la retrouver ? Si jusqu'ici, elle s'était dispensée de mentionner ce détail pour éviter de rajouter une couche à la situation déjà bien compliquée, l'adolescente songea qu'il valait sans doute en parler aux autres... peut-être.
D'ailleurs, détournant ses yeux de la zébrure, Ritsu reportant son attention aux voix qu'elle entendait depuis la cuisine. Une minute, comment s'était-elle retrouvé sur ce canapé, déjà ? Et quelle heure était-il ? Déboussolée, la jeune fille attrapa son portable afin de retrouver des repères temporels. Dimanche, bientôt seize heures de l'après-midi. Il lui fallut un peu de temps pour réaliser. Oh, c'est vrai, elle avait veillé tard en attendant que Mio reprenne conscience, et avait dû finir par s'endormir sur le canapé, mais... elle avait vraiment dormi aussi longtemps ? Ce rituel lui avait pompé beaucoup plus d'énergie que prévu. Les sensations physiques pleinement retrouvée, elle attrapa sa bouteille d'eau, et avala un médicament contre la douleur histoire de soulager l'entaille de sa main droite. Vivement que cette blessure cicatrise.
Sans attendre davantage, Ritsu bondit du canapé et se rendit à la cuisine. Sa grand-mère, Mio et le kitsune étaient tout trois assis à table. Leurs têtes se tournèrent d'un même mouvement lorsque la jeune brune débarqua. La pièce était bien éclairée, et une odeur de thé chaud flottait dans l'air.
– Le... est-ce que..., commença t-elle après un blanc.
La batteuse désigna sa nuque. Et le sourire qui se dessina sur les lèvres de son amie l'a rassura.
– Je vais bien, la douleur a disparu, confirma Mio. Je ne sais pas exactement ce que tu as fait, mais... merci.
Ritsu sourit d'un air à la fois heureux et gêné devant le remerciement. Pour être honnête, elle non plus, ne savait pas exactement ce qu'elle avait fait... son rôle s'était résumé à suivre les instructions. Mais qu'importe, Mio n'avait plus mal et c'était la seule chose qui comptait... certes elle avait encore le visage pâle, mais ne montrait plus aucun signe de douleur, et ses pupilles bleues grises ne reflétait plus de souffrance continuelle. L'esprit encore dans le flou après son réveil brusque, l'adolescente vint prendre place sur une chaise, et se servi dans le paquet de gâteau ouvert sur la table, ainsi qu'une tasse de thé.
La discussion en cours entre Mio et sa grand-mère reprit, cette dernière racontant l'un de ses voyages de jeunesse en Australie, un simple récit léger assez rafraîchissant. Ritsu en revanche ne l'écoutait pas, plutôt concentré à rassembler ses idées. Bien que profiter de ce moment calme était tentant, il valait mieux leur annoncer sa vision de la bête de foudre sans traîner, quand bien même ça tuerait l'ambiance.
– Au fait, j'ai... j'ai vu un Raiju..., balança Ritsu au milieu de la conversation.
Comme elle s'y attendait, le silence qui suivit fut pesant.
– Un Raiju... ici ? s'étonna sa grand-mère.
– Non, en... en rêve... il a dit que... un certain « Ryujin » était réveillé...
À l'instant ou ce nom fut prononcé, elle vit la peur déformer les traits de Mio, qui ramena ses bras contre elle.
– Le... le kami... ? bredouilla t-elle comme si elle parlait de la pire chose au monde.
Le fait qu'elle sache à quoi ce nom faisait référence surprit légèrement Ritsu. Même le kistune sembla perturbé, au vu de ses oreilles tournées vers l'arrière. Étant la seule dans l'ignorance, la batteuse interrogea la vieille exorciste du regard pour y remédier au plus vite.
– Ryujin est l'un des plus importants kami, il est le seigneur dragon des mers et océans, expliqua t-elle.
Avait-elle bien entendu ? Le seigneur dragon des océans, rien que ça ? Rien que la nouvelle de son éveil paraissait être une annonce notable, alors le fait qu'il « appelait » ne devait pas être anodin. Et une minute... si Mio était déjà au courant de son existence, pourquoi n'avait-elle pas eu l'idée d'aller le voir ? Pourtant, elle en avait déjà rencontré un, de kami... de plus il s'agissait de l'un des siens, il devait forcément pouvoir l'aider.
– Alors, il faut qu'on aille le voir ! déclara la batteuse.
– Pas question, trancha sa grand-mère d'une voix intransigeante.
– Mais-
– Non, Ritsu. C'est une très mauvaise idée. Les kami sont des êtres énigmatiques et puissants, on ne sait pas de quoi il sont capables. Et je vous interdis de descendre vers l'ouest. De plus... je vous rappelle que vous êtes censées prendre le train pour rentrer ce soir.
Rentrer à la maison... cette idée de l'emballait clairement pas. Mais vu le ton employé par l'adulte, Ritsu comprit rapidement qu'insister serait inutile, et elle connaissait ce côté de la famille, leur certaine opiniâtreté dont elle avait hérité. Elle regarda son amie, qui de son côté, avait gardé le silence, l'air lassé. Bon, puisque argumenter avec sa grand-mère était peine perdue, la batteuse se passerait de son autorisation... hors de question de manquer une occasion pareille ! De plus, l'ancienne avait, sûrement sans le vouloir, lâché une information qui n'était pas tombée dans l'oreille d'un sourd. « Descendre vers l'ouest » signifiait aller vers l'océan... donc logiquement, il suffirait de se rendre sur la côte. Et ce n'était pas bien loin. Elle garda donc ce sujet dans un coin de sa tête pour en discuter plus tard, seule à seule avec Mio.
Bien que la douleur soit enfin partie, la fatigue demeurait, et la jeune yokai passa le plus clair de l'après-midi à somnoler sur son futon comme pour essayer de rattraper ses trop nombreuses heures de sommeil perdues. Au final, même si le rituel avait été tout sauf agréable, du moins au début, elle ne regrettait absolument pas d'être venue jusqu'ici. Peut-être que le plus difficile était passé, maintenant ? D'accord, il restait toujours la sempiternelle famine l'accablant, mais... avec de la chance, elle arriverait à tempérer les crises de mieux en mieux avec le temps. Et à chaque fois qu'elle repensait au goût du sang humain, le souvenir de la blessure infligée à Ritsu s'imposait. Cette vision faisait renaître un sentiment de remords et de culpabilité, mais d'un côté, cela lui rappelait le monstre tapis en elle, et ne faisait que l'encourager à le maîtriser pour éviter à tout prix une seconde fois.
Et bien que la somnolence lui avait écrasé l'esprit durant le rituel, elle se souvenait distinctement des sentiments lui étant parvenu, ce désir angoissé de les partager, et même l'espoir de les voir réciproques. Plus elle y réfléchissait, moins elle ne trouvait d'autres mot pour les décrire que... amoureux. Est-ce que... c'était réel ? Est-ce que Ritsu ressentait véritablement ceci à son égard ? Ou Mio avait extrapolé ? Elle s'autorisa à imaginer un instant qu'ils étaient vrais. Rien qu'y penser en ce sens faisait naître... un bonheur et une excitation nouvelle.
Le calme de la pièce se brisa lorsque l'une des portes coulissantes glissa. Sans même ouvrir les yeux, Mio reconnu les pas de Ritsu entrant dans la pièce, et l'entendit s'asseoir sur sa couchette, à côté.
– Hé Mio, allons voir ce dragon, murmura t-elle.
Ah, la jeune yokai s'en était douté. Il fallait bien plus qu'une interdiction orale pour retenir son amie... mais autant dire que Mio avait déjà prit sa décision. Elle ne pouvait juste pas y aller ! Son self-contrôle avait été sur le fil du rasoir rien qu'en présence d'un kami mineur tel que celui des voyageurs, alors que penser de l'un des plus importants ? Jamais elle n'arriverait à se maîtriser si un esprit tel que le seigneur des océans en personne déployait son énergie. Et si l'adolescente avait réussi à tenir tête à un Raiju, combattre un autre dragon risquait de très mal se terminer, songeait-elle. De plus... manquer volontairement le train de retour n'allait apporter que des ennuis ! Après un soupir, Mio se redressa, s'asseyant sur son futon, fixant les yeux beaucoup trop enthousiastes de Ritsu... et se détourna bien vite, sentant ses joues rougir.
– Tu... tu as entendu ta grand-mère, on n'a pas le droit..., répondit-elle d'un ton mal assuré.
– L'océan n'est qu'à une cinquantaine de kilomètres ! Il y a juste à aller dans la baie d'Osaka, insista son amie.
Décidément, lorsque Ritsu avait une idée en tête... bien que l'obstination dont elle pouvait faire preuve était parfois agaçante, Mio n'avait jamais détesté ce côté de sa personnalité. De façon générale... la vivacité qu'elle mettait au service de ses convictions était contagieuse. Mais cette fois malheureusement, trop de choses contraires l'empêchait de la suivre sur ce terrain.
– Rien ne nous dit qu'il viendra... et... je ne prendrait pas ce risque, conclu la jeune fille.
Sur ces mots et pour clore cette discussion vaine, Mio se recoucha. De son côté, Ritsu croisa les bras. Tout le monde était contre elle, sur ce coup ! Mais intimement, elle était persuadée qu'il fallait répondre à cet appel. Peut-être qu'en plus du message, le Raiju lui avait transmit une sorte d'urgence inconsciente la poussant à vouloir absolument s'y rendre. En plus, si ce kami était puissant, que se passerait-il s'il s'énervait parce qu'on l'avait ignoré ? Bon, peut-être qu'un yokai se fichait de ce genre de truc... mais tout de même !
Quoi qu'il en soit, la batteuse laissa son amie continuer sa sieste, et alla prendre l'air histoire de réfléchir. Dehors, le givre occupait quasiment chaque parcelle, et le soleil commençait sa course descendante. Le train de retour était dans deux bonnes heures, cela lui laissait encore un peu de temps... Les mains dans les poches, soupirant des nuages de vapeur glacial, la jeune fille tournait en rond dans le jardin. Elle s'était déjà résignée à désobéir à sa grand-mère, mais que dire pour convaincre Mio ? D'une part, elle avait raison, rien n'assurait qu'il viendrait effectivement. Ritsu s'efforça d'imaginer le monde comme un yokai le verrait. Une perception différente du temps... au final, comment ce Ryujin saurait que des gens l'attendaient ? Ce n'est pas comme si on pouvait lui passer un coup de téléphone pour lui fixer un rendez-vous. C'était bien gentil d'exiger une rencontre... sans leur laisser aucun moyen de le contacter en retour.
– Hé, l'humain !
Ritsu sursauta en entendant une voix grave tout proche. Elle se retourna, tombant sur un gros chat roux, assit tranquillement sur le capot de la voiture. Voir un animal lui parler ne la surprenait même plus, maintenant.
– T'es qui, toi ? bougonna t-elle, agacée d'être interrompue en pleine réflexion.
– Un nekomata.
Cette fois, l'adolescente fit rapidement le lien avec Mio. Cette dernière lui avait déjà parlé d'un nekomata la suivant, et de toute manière, pour qu'un yokai lui adresse la parole, ça devait forcément avoir un rapport avec son amie. Enfin, la batteuse étant déjà légèrement sur les nerfs, la politesse ne fit pas partie de son vocabulaire.
– Tu ressembles plutôt à une boule de graisse, déclara t-elle.
– Non mais tu sais ce qu'elle te dit, la boule de graisse, humain ingrat ?! feula le chat en réponse. Témoigne moi du respect ou je te lance un sortilège !
Bizarrement, avoir agacé ce yokai la fit rire intérieurement... de même que voir un chat avec une expression aussi outrée.
– Essaye un peu, et je t'exorcise la tronche, répliqua t-elle d'un ton désinvolte.
Ritsu savait pertinemment que pour l'instant, ils étaient tout deux dans le domaine de sa grand-mère, et que le chat ne pourrait pas entrer dans la maison sans son aval. Rien que rester dans le jardin devait le mettre dans l'inconfort. Pourtant, le yokai roux ne se démonta pas, et enchaîna.
– Pfff ! J'ai pas peur de toi. Je sais que tu veux aller voir Ryujin... et je sais comment attirer son attention, annonça mystérieusement le nekomata.
Étonné qu'il en sache autant, Ritsu fronça les sourcils. Alors comme ça, il écoutait aux portes ? Néanmoins, il arrivait à point nommé... bien que son air sournois lui déplaisait, la jeune fille s'approcha du capot de la voiture, attendant la solution qu'il suggérait. Satisfait d'avoir piqué la curiosité de son interlocutrice, Soren leva une de ses pattes et l'agita, comme voulant l'inciter à se rapprocher pour lui chuchoter un secret.
– Donne-lui du foie de singe en offrande. Il adore ça, mais ces derniers temps, plus personne ne lui en offre... il t'aura à la bonne, c'est sûr ! Et si tu viens avec l'autre gamine, il se montrera, c'est certain.
Du foie de singe, se répéta Ritsu. Ou est-ce qu'elle allait bien pouvoir dégoter un truc pareil ? Évidemment, impossible de se rendre à l'épicerie du coin pour acheter ça... et elle était sûre que c'était quasiment illégal d'en posséder. Les singes, ce n'était pas des espèces protégées ? Ou quelque chose dans ce genre ? Donc ça signifiait faire du braconnage pour se procurer ça. Néanmoins... l'adolescente avait une petite idée. Elle n'était pas certaine, mais rien ne coûtait d'aller fouiner. Restait encore de convaincre Mio... ou alors, la mettre devant un choix au dernier moment.
– Est-ce que... ça nous permettra d'en savoir plus sur elle ? questionna t-elle en direction du chat.
– C'est sûr que oui ! affirma Soren d'un ton ravi. On appelle Ryujin le Seigneur des dragons, c'est pas pour des prunes ! Si l'un des siens est devenu Ne Hemo, il le saura.
Nul besoin d'en entendre plus, Ritsu mit sans attendre son idée à exécution. Bon, bien qu'elle ait la désagréable impression de s'être faite encouragée sur un chemin douteux par un nekomata tout aussi douteux, elle ne tergiversa pas plus longtemps. La jeune fille retourna dans la maison, juste à l'entrée, pour attraper un trousseau de clés. Elle alla ensuite ouvrir la porte de la grange. Dire que, lorsqu'elle était plus jeune, on lui interdisait d'entrer ici sous prétexte qu'il y avait des outils dangereux... la véritable raison était tout autre. La jeune fille vérifia que personne ne venait voir ce qu'elle trafiquait, et entra.
Des tas de placards occupaient l'espace des box, et à l'aide des clés, Ritsu ouvrit le premier... ainsi que les autres. Elle avait pu apercevoir leur contenu à sa dernière visite, et ça n'avait pas changé. Un vrai cabinet de curiosité. Des tas d'objets insolites s'entassaient. Coquillages en tout genre, animaux empaillés, morceaux de squelettes, carapaces de tortues, bout de métaux, coraux multicolores, insectes de toutes formes empalés sur des pointes, des tas et des tas de bocaux en verres. Ces derniers pouvaient aussi bien contenir des végétaux, des pigments, des substances indéterminables, des pierres, que des trucs organiques baignant dans du formol. Heureusement que les autorités ne voyaient pas ça... pressée par l'appréhension de se faire prendre à fouiller, Ritsu ne prit pas le temps d'observer le bazar, et examina les papiers collés sur chaque bocal et éprouvette.
Par chance, sa grand-mère était ordonnée et avait l'habitude d'étiqueter... en réalité, rien d'étonnant, lorsqu'on maniait ce genre d'ingrédient. Chair de grenouille séchée, gésier de héron déshydraté, cuir de bœuf, morceau d'intestin d'ours... mieux valait ne pas se demander comment sa grand-mère avait ramassé tout ça. L'adolescente ne put empêcher un sourire d'étirer ses lèvres lorsqu'elle tomba sur ce qu'elle cherchait. Un morceau d'organe brunâtre flottant dans un petit tube à essai, marqué d'une étiquette à l'écriture délavée. « Foie de mandrill ». Ça devrait faire l'affaire...
La jeune fille glissa le tube en plastique dans sa poche, et referma tous les placards bien vite. Aussi vite qu'elle effaça le sentiment de culpabilité de voler sa grand-mère... c'était pour la bonne cause. Une fois sorti de la grange, elle regagna le chaud de la maison.
– Ritsu !
L'interpellée se figea sur place en entendant l'adulte l'appeler.
– Commence à rassembler tes affaires, le bus pour la gare passe dans moins d'une heure.
[Merci d'avoir lu, au prochain!]
