Chapitre 21

.: Reckless Life :.


L'océan la cernait de tous les côtés. Glissant sans résistance sur ses écailles, n'opposant qu'une légère pression contre la bête serpentine ondulant parmi ses flots. Fendant l'eau profonde et sombre, sans voir quoi que ce soit d'autre que les ténèbres de l'abysse, Mio plongeait de plus en plus profondément, attirée par l'odeur du kami tel une phalène devant une lumière, sans difficulté aucune, pas même un étouffement. Elle n'arrivait pas à identifier si c'était parce qu'elle respirait sous l'eau, ou qu'elle n'avait pas besoin de respirer... ou encore si cet l'océan demeurait celui du monde humain. Car elle ne s'était jamais senti autant à sa place qu'en ce moment, nullement effrayée par l'immensité insondable s'étendant à perte de vue, ressentant l'eau baigner l'entièreté de son corps, flottant dans sa longue crinière. Dans un autre contexte, peut-être qu'elle aurait profité de ces sensations, à la fois nouvelles et familières, mais la faim tiraillant son estomac lui interdisait toute sérénité.

L'énergie du seigneur dragon demeurait proche. Mio voulu l'appeler, mais tout ce qui sorti de sa gorge fut un grondement résonnant, avalé par les flots. Cependant, ce simple bruit bestial informait de son attente sans avoir besoin d'articuler des mots. Quelques secondes après, elle senti le kami se rapprocher... il lui avait obéi ? Impossible de le voir, mais sa présence était indéniable. C'était le moment de lui demander des explications ! Mais s'il était comme les autres yokai, à savoir peu habitué à communiquer oralement à la manière humaine, elle devait choisir une question simple. Ainsi, le dragon noir fit une première tentative.

– Ryujin, pourquoi es-tu autant en colère ? interrogea t-elle.

Soit sa condition d'esprit avait modifié son rapport à l'eau, soit cet océan n'était plus celui du monde humain. Car sa voix fut claire et nette. Ou peut-être ne parlait-elle pas avec sa gorge, mais directement d'esprit à esprit. Après plusieurs secondes de silence, la voix lourde de l'autre dragon fit vibrer les particules d'eau.

– Je n'ai pas oublié ce que tu as ordonné, Seiryu. Mais les exorcistes ont osé. Arracher le cœur d'un shijin.

Évidemment, impossible pour Mio de savoir à quoi il faisait référence en parlant d'ordre. Encore moins ce qu'était que ce mot, « shijin ». Mais avant qu'elle ne demande, le kami reprit, d'un ton soudainement menaçant.

– Cela... ne sera pas sans conséquence.

Sur ce, Mio le senti s'éloigner, une fois de plus. Elle voulu continuer à le suivre, mais... quelque chose l'en empêcha. L'impression qu'on venait de l'appeler, pourtant, aucune voix ne lui était parvenu. Seule son attention venait d'être détournée... oui, il ne fallait pas rester plus longtemps ici ! Qui sait combien de temps passerait si jamais elle se mettait à poursuivre indéfiniment le kami ? Bien sur laisser une proie lui échapper fit naître un fort sentiment de colère. Mais Mio se contenta de gronder en serrant les crocs, et se détourna pour nager dans la direction opposée. L'image de Ritsu s'imposa dans son esprit. Il fallait la rejoindre ! La jeune fille venait de se rendre compte qu'elle l'avait laissé seule, en pleine nuit, sur ce ponton... quelle imbécile, pourquoi n'avait-elle pas réfléchit avant de plonger ?

Le dragon noir ne tergiversa pas longtemps pour savoir vers où se diriger dans l'immensité océanique. Mio suivait simplement son instinct, gardant ses pensées tournées vers son amie et rien d'autre, filant à travers les flots pour aller la retrouver.


Il faisait grand jour lorsque Mio atteignit finalement la surface. Étonnée et angoissée, elle émergea entièrement de l'eau, flottant comme en apesanteur au-dessus des vagues d'un bleu éclatant. Le corps serpentin enroulé en colimaçon, l'eau salée ruisselant le long des écailles et de sa crinière, elle observa de tous les côtés pour se repérer, mais... il n'y avait que l'océan à perte de vue. Le soleil brillait de tous ses rayons, cerné d'un ciel sans nuages, et pas une seule trace de présence humaine à l'horizon. Pas une côte de terre, pas un bateau, ni un seul avion. Seul le son du vent iodé soufflant sans obstacle parvenait à ses oreilles. La nuit s'était déjà écoulée ? Mais ça ne faisait que quelques minutes ! Et où était la ville ? Où était-elle ? Bon sang, ça voulait dire que Ritsu était... restée seule toue la nuit ? À moins... que plusieurs jours soient passé ? Ou plus... ? Non, le temps ne s'était tout de même pas distordu à ce point... paniquée, Mio prit de l'altitude pour essayer de mieux voir. Mais rien. Seulement cet océan sans fin.

N'importe quel humain serait paniqué en se retrouvant perdu au milieu de nulle part, sans ressources ni rien à quoi se raccrocher... et si ce fut la première pensée lui traversant l'esprit, les sensations que la jeune yokai ressentaient étaient toutes autres. Elle prit quelques minutes pour les faire siennes, se rappelant de cette impression de sécurité et de familiarité... comme si elle venait de rentrer chez elle, dans le confort de sa maison, après un long moment difficile. Si seulement Ritsu était là... il fallait la retrouver, tout de suite, maintenant. Ce fut avec cette unique idée en tête que le dragon se dirigea instinctivement vers son amie. Nul besoin de se poser des questions, son intuition la guidait, sa hâte de retrouver un être aimé l'orientait. Mio ondulait au-dessus de l'océan, volant sans effort, sans même se demander comment elle faisait ça. C'était tout simplement inné, aussi facile que bouger. Le vent sifflant, glissant sur ses écailles et agitant sa crinière de jais, toutes ces sensations perdues lui revenaient sans les chercher, ayant toujours été là.

Un morceau de terre se découpa bientôt sur l'horizon. Une falaise rocheuse, une forêt... à mesure qu'elle avançait, le temps se dégradait, les nuages couvrant le ciel, si bien que le dragon dû descendre pour ne pas se faire avaler par la brume envahissant son chemin. Jamais elle n'aurait cru pouvoir profiter d'une telle vision un jour ! Voir la cime des arbres, les champs d'en haut... observer les voitures roulant à toute vitesse sur les autoroutes, suivre le vol paresseux d'un groupe d'oiseaux, franchir les montagnes et les hauteurs avec une facilité déconcertante... et elle pouvait aller... juste n'importe où ! Sans aucun soucis ! Rien à prévoir, pas de billet à acheter, pas de valise à transporter... rien. Seulement le désir de voyager et explorer sans contraintes. Alors c'était ça, d'être un yokai... être libre. C'était exaltant... et pourtant. Peu de yokai devaient être conscient d'avoir une telle chance. La jeune fille pouvait comparer avec son existence humaine, et par conséquent, en profiter pleinement.

Mio s'arrêta au-dessus d'une ville, appréciant la vue nouvelle des toits et des parcs d'en haut, tâchés de neige clairsemée. Ça sentait... tellement bon. Une telle concentration de proies, un tel terrain de chasse, offert sur un plateau à un dragon affamé. Que ce soit humain ou yokai, l'idée de leur sang sucré coulant sur sa langue l'a faisait saliver. Elle s'imagina rugir, prévenant que Ne Hemo se trouvait là, qu'un grand dévoreur allait apporter la terreur... et réfuta rapidement ces idées. Glisser sur cette pente n'allait que détruire tous les efforts qu'elle avait fourni jusqu'à maintenant... il fallait revenir sur son objectif premier !

Le dragon plongea vers le sol, bifurquant vers la périphérie de la ville, s'éloignant du centre. Après avoir suivi une route forestière, la maison de la grand-mère de Ritsu émergea, facilement reconnaissable.

Mio s'en rapprocha, et en bas, vit son amie, assise dans le jardin sur l'herbe gelée, appuyée contre le tronc d'un arbre. Elle semblait concentrée sur quelque chose, le nez dans son écharpe et les mains dans ses poches. Sans attendre, le dragon descendit et se posa. À l'instant ou leurs yeux se rencontrèrent, la batteuse se leva d'un mouvement.

– Mio... ? Ça... ça a marché ! s'exclama t-elle avec un grand sourire.

Mio ne comprit pas dans l'immédiat ce qui avait « marché », mais fit le lien avec l'appel qu'elle avait ressenti. L'anxiété se raviva à l'idée que son amie l'avait attendu sur ce ponton, et faute de la voir revenir, avait dû se résoudre à appeler sa grand-mère...

Ritsu de son côté ne savait pas trop quoi faire. Elle aurait bien voulu sauter sur la bassiste et la prendre dans ses bras, mais avec un dragon, l'entreprise se révélait compliquée... quand bien même, elle se sentait tellement soulagée. Elle avait presque cru que Mio ne reviendrait pas... mais elle était enfin là. En face... et son esprit rationnel avait encore du mal à faire le lien entre l'amie d'enfance timide et discrète qu'elle connaissait, et l'inquiétante créature reptilienne se présentant devant elle.

– Ritsu... quand est-on ? questionna subitement le dragon d'une voix étrangement désincarnée.

La dénommé resta dans un silence atterré, autant à cause du ton fantomatique que de l'étrange tournure de phrase. Ouh la la, si même Mio se mettait à parler comme les autres yokai, avec leurs questions sans aucun sens...

– Euh, c'est... c'est bientôt midi, si c'est ta question..., bredouilla t-elle en se grattant l'arrière du crâne.

Midi ? En entendant cela, Mio s'énerva. Toute la nuit et toute la matinée... plus d'une dizaine d'heures s'étaient écoulées, alors que pour elle, ça n'avait été que quelques minutes ! Comment était-ce simplement possible ? Et dire que sans cet appel, elle serait encore sous l'eau, à poursuivre le kami, qui sait à quel point le temps aurait filé... et pourtant, elle s'était répété encore et encore de faire attention, qu'elle était parfaitement consciente de ce « problème ». Et voilà qu'elle subissait un échec, une fois de plus ! Profondément irritée contre elle-même, et si d'habitude elle restait réservée quant à l'expression de ses émotions, les retenues de son éducation humaine n'avaient plus cours. Les yokai n'étaient pas compliqués, lorsqu'ils ressentaient quelque chose, ils le manifestaient, et en cet instant, Mio extériorisa sa colère de façon beaucoup plus virulente qu'elle l'aurait voulu. Découvrant ses crocs, le dragon laissa échapper un lourd grondement menaçant, secouant la tête et frappant rageusement le sol de sa queue.

Surprise d'un tel comportement, Ritsu recula subitement, se tassant contre l'écorce glacée du tronc d'arbre. Qu'avait-elle dit de mal ? Pourquoi Mio lui grognait dessus ? D'accord, la jeune fille avait bien remarqué que, en tant qu'humaine, ses interactions avec les yokai menaient rarement à une compréhension mutuelle. Mais que son amie d'enfance réagisse ainsi, sans raison ni explication, c'était... encore plus perturbant. Ce fut à ce moment que la jeune fille prit conscience de la précarité de sa situation... elle ne pouvait pas simplement considérer que c'était simplement Mio à l'intérieur d'un corps de dragon. Il s'agissait là d'une facette de son amie lui était complètement inconnue, de la nature yokai qui lui avait été caché toute ses années.

En réalité, il s'agissait de sa forme « normale ». L'apparence humaine n'était qu'un emprunt. Et le pire, ce fut lorsque Ritsu se remémora l'horrible famine l'ayant entièrement envahit au cours du rituel, cette épouvantable sensation de faiblesse et de manque... ainsi que le regard affamé de Mio, juste avant sa confrontation avec les Raiju. Machinalement, la batteuse serra ses bras contre elle, frottant le dos de sa main bandée. Si un « accident » pareil se reproduisait alors que son amie était armée d'une gueule bardée de crocs, elle ne donna pas cher de sa peau. Un frisson glacé lui parcouru le dos en réalisant que, du point de vue du dragon, elle avait le statut de proie, de nourriture.

Pourtant, le yokai en face d'elle se contentait de râler en trépignant sur place... puis s'immobilisa, la fixant de sa hauteur. Impossible de voir ses expressions, sur ce museau reptilien.

– C'est... c'est toujours moi, Ritsu..., murmura soudainement Mio d'un ton presque suppliant.

La dénommée expira un souffle de vapeur froide. Pendant un instant, elle avait cru se faire réellement attaquer. Mais il ne fallait pas penser ainsi ! L'adolescente aux cheveux bruns était certaine que le dragon sentait sa peur. Comme tout les prédateurs reniflait l'effroi chez leur proie, et cela marquait le début de la chasse. De plus, Mio semblait s'agacer, sans doute en pleine frustration, s'obligeant à retenir ses instincts. Ritsu avait déjà vu le dragon, mais... c'était la première fois que l'attention de ce dernier était braquée sur elle. La situation se trouvait déjà sur le fil du rasoir, ça ne devait surtout pas dégénérer. Il fallait l'apaiser.

– Est-ce que... tu as mal ? s'enquit Ritsu pour briser le silence inconfortable.

Mio répondit d'un « non » de la tête. Alors plus rien ne l'empêchait de satisfaire son appétit... si ce n'était sa maîtrise d'elle-même...

Le dragon noir ouvrit légèrement la gueule, voulant dire quelque chose, mais se ravisa. Former des mots et des phrases se révélait plus compliqué que prévu, alors qu'elle devait déjà calmer ses nerfs, et se concentrer à empêcher son esprit de penser au sang humain et son envie impérieuse de chasser et dévorer. Les effets du rituel s'estompaient-ils ? Déjà au-dessus de la ville l'envie de tout dévorer avant envahi jusqu'à la plus petite parcelle de son corps.

Du coin de l'œil, elle vit Ritsu lui faire un geste du bras pour lui demander d'approcher. Malgré sa réticence à diminuer la distance de sécurité, Mio y concéda et baissa la tête. Après tout, peut-être qu'elle avait une idée, et voulait lui en faire part.

Mais sans crier gare, son amie lui prit le museau entre ses mains. Le dragon senti son cœur bondir tellement fort qu'un peu plus et ses écailles auraient sauté avec... est-ce que Ritsu se rendait compte qu'elle venait de poser ses mains sur ses joues ? Ou en tout cas, c'était tout comme... D'accord pour elle ça devait être totalement différent, un peu comme caresser un animal. Pour Mio en revanche, la sensation était la même. Mais elle ne bougea pas, et se laissa faire, car en vérité... le toucher doux et chaud de ses paumes était loin d'être désagréable.

L'adolescente aux cheveux bruns de son côté ne se gêna pas pour examiner tactilement le dragon. Elle pouvait enfin l'observer de près, et clairement. Au moment de la première transformation, elle ne s'était pas vraiment concentrée sur les détails, et la nuit dernière non plus à cause de l'obscurité ambiante. Mais maintenant, elle avait tout loisir de passer en revue la forme draconique de son amie, principalement par pure curiosité... ce n'était pas tous les jours qu'elle avait l'occasion de toucher un vrai dragon ! Ritsu passa donc ses doigts sur les écailles. Elles étaient tièdes, et d'un noir aussi profond qu'éclatant, s'organisant tel une peau de reptile, lisses et rangées. En se déplaçant sur l'un des côté pour poursuivre son exploration vers l'arrière de la tête, esquivant les longues moustaches de dragon asiatique flottantes, Ritsu remarqua avec amusement les oreilles. Ressemblant vaguement à celle d'un lapin, perdues dans le commencement de la crinière de jais, et plaquées en-dessous des cornes. Ces dernières, d'ailleurs, ressemblaient plutôt à des bois, mais couvert d'un fin duvet tout doux. Manifestement n'ayant pas terminé leur croissance.

– C'est bon ? Tu as fini de me tripoter ? râla Mio d'une voix faussement impatiente.

Son amie se contenta de sourire et s'attarda encore un peu, devinant qu'au fond, le contact ne dérangeait pas plus que ça le yokai... finalement peut-être que le rituel avait, en quelque sorte, associé la présence de Ritsu à des sensations plus fortes que l'envie de manger.

La jeune fille fixa l'iris reptilien en face d'elle. Les yeux avaient conservé leur couleur bleue-grise, comme si l'azur demeurait présent malgré l'ombre essayant de l'envahir. Elle toucha les fines écailles en dessous de l'œil, se perdant dans le regard perçant de la pupille fendue. Bien sur apprivoiser la véritable forme de Mio n'allait pas se faire en un jour, mais en cet instant, la proximité était... réellement réconfortante. Gardant tout de même une légère prudence, Ritsu se rapprocha, venant enfouir ses jours froides dans la fourrure chaleureuse du dragon, en-dessous des cornes, la ou la crinière commençait. Elle ignorait le pourquoi de cette action, et l'avait juste faite par besoin d'apaisement... et aussi parce que les touffes de poils noirs semblaient particulièrement confortables.

Mio n'avait pas osé s'écarter... et heureusement qu'elle était sous forme dragon, sinon, tout son visage aurait tourné au rouge pivoine. C'était si rare de voir Ritsu démontrer autant de... tendresse. Quoique... de moins en moins, en ces derniers temps. La batteuse s'était montré si attentionnée, si dévouée envers elle, que la jeune yokai se demandait toujours si un jour, elle pourrait le le lui rendre, ou même lui faire comprendre toute l'immense reconnaissance qu'elle éprouvait. Et même davantage que de la reconnaissance. La sensation de son amie tout contre elle lui rappelait le rituel, Mio avait bien l'impression que ça avait été beaucoup plus. Qu'elles avaient partagé beaucoup plus... ça n'était pas que de l'amitié, n'est-ce pas ? Oui, il y avait autre chose. Rien que d'y penser la rendait toute chose, faisait fondre son cœur de dragon tel neige au soleil. Elle avait envie de lui en parler, de lui demandait si... elle l'aimait. Oh bon sang, le penser aussi clairement... c'était à la fois exaltant et stressant. Ritsu amoureuse, vraiment ? Pourquoi ne pas lui poser la question directement ? Non, ça serait trop... direct ! Et puis... une autre question lui taraudait l'esprit. Que répondrait-elle si son amie... l'interrogeait sur le même sujet ? Mio ne serait que dire. Ressentait-elle de l'amour ? Était-ce possible, en tant que yokai ? Elle n'avait jamais été amoureuse, mais... le cœur qui s'emballe, l'envie d'être plus proche, d'être à ses côtés, de la soutenir, de la protéger envers et contre tout. Ça ne pouvait être que ça... et qu'importe leurs natures respectives. Deux êtres partageant de profonds sentiments envers l'autre. C'était sa vision des choses.

Alors que Mio cherchait activement une manière d'aborder ce genre de sujet, Ritsu s'écarta et émit un petit rire, faisant mine d'observer la lisière de la forêt.

– Haha, désolé, ça caille et j'ai essayé de t'appeler pendant une heure..., annonça t-elle d'un ton se voulant nonchalant.

Mio redressa la tête, étant certaine que si son amie se détournait, c'était pour lui cacher la rougeur de ses joues. Il y avait des signes qui ne trompaient pas...

– Je... je suis désolée d'être partie comme ça..., s'excusa t-elle.

– C'est rien ! Au moins, t'as échappé à l'engueulade ! Et puis, l'important c'est que tu sois revenue.

Ah, c'est vrai... la jeune yokai ne préférait pas imaginer les remontrances que Ritsu devait avoir subit pour avoir filé comme ça. Et d'ailleurs...

– T'inquiète pas pour les parents, au fait, on n'a géré la chose, lui assura la batteuse avant même qu'elle ne pose la question.

– Comment ça ? Et pour mon père ?

– En fait, il sait qu'on n'est parties sans autorisation à Osaka, mais... pour lui, t'es restée tout le temps avec moi, expliqua t-elle en haussant les épaules. Disons que... ma grand-mère à plus ou moins convaincu mes parents de lui faire croire ça...

Mio hocha le museau. Évidemment ça ne lui plaisait que moyennement, que tout le monde ait menti à son père, mais au moins, il n'avait pas alerté les services de police pour disparition. Dans les faits, la vieille exorciste avait sans doute supposé qu'il ne pourrait pas arriver grand chose de fâcheux à un yokai. C'était tout de même légèrement vexant. Et ça ne lui épargnerait sûrement pas le savon en rentrant, ni la punition, pour avoir prit la poudre d'escampette au lieu de rentrer sagement.

La porte d'entrée de la maison s'ouvrit soudainement, coupant les deux adolescentes et laissant apparaître la grand-mère sur le seuil.

– Ah, ton gardien est revenu, c'est bien..., s'adressa t-elle à Ritsu avant de lever la tête vers le dragon. Donc c'est vrai. Tu es un shijin... si j'avais su qu'un jour, j'en verrais un...

Mio tiqua. Ryujin également avait employé ce mot. Il était enfin temps d'apprendre ce que cela signifiait, et par conséquent, la vérité sur sa nature.

– Venez, rentrez au chaud, le repas est bientôt prêt.


La soupe miso et le riz mijotaient dans les casseroles, alors que les deux jeunes filles prirent place dans la cuisine. Ce fut à contrecœur que Mio dû reprendre forme humaine. Maintenant qu'elle avait goûté à la liberté et la légèreté offerte par sa condition de yokai, s'enfermer dans un corps physique était particulièrement incommodant. Sa carcasse d'os et de chair lui semblait lourde, malhabile, pataude. Ses jambes pesaient chacune une tonne, et la fatigue habituelle de ses muscles dû a la famine n'arrangeait rien. Même assise sur l'une des chaises de la cuisine, les mains posées sur la table et tenant une tasse de thé chaud, elle avait l'impression de faire des efforts. Inspirer l'air était pénible. Se tenir droite était pénible. Inutile de se demander pourquoi les obake préféraient largement se mouvoir en forme esprit. Non seulement tout était plus facile, mais en plus, les sensations de froid ou de chaud n'étaient plus à subir.

– Alors ? Tu peux nous expliquer, maintenant que Mio est de retour ? questionna Ritsu sans attendre.

L'adulte émit un « mh-mh » pensif, tout en remuant sa casserole de riz. Elle semblait cherchait par où commencer, et Mio décida de l'aider en l'interrogeant sur le sujet principal, profitant de la chance d'avoir une exorciste expérimentée.

– Parlez moi des shijin, s'il-vous-plaît.

La grand-mère se retourna, s'appuyant contre le plan de travail, faisant face à la table de la cuisine, les bras croisés.

– Vous vous rappelez des cinq instances, que j'ai déjà mentionné ? Les shijin, qu'on appelle aussi animaux totems, ou les cinq piliers, régissent ces instances.

Devant l'incompréhension manifeste que témoignaient les regards des deux jeunes filles, l'adulte se passa une main sur le visage, l'air grave. Mio ne savait pas exactement comment interpréter cette attitude, mais si elle devait une supposition... elle dirait que la vieille exorciste faisait de son mieux pour rassembler des explications claires tout en contenant un grand nombre d'émotions. Comme pour se donner une contenance, elle entreprit de s'occuper du repas, éteignant les feux et posant les casseroles sur la table.

– Voyez-vous, le monde des yokai en lui-même n'est en rien similaire au notre, continua t-elle après un court silence. Si l'on veut résumer grossièrement, il s'agit principalement de forces psychiques et de flux d'énergies spirituelles libres... mais ce n'est pas un chaos pour autant. Les cinq shijin, de par leur existence, maintiennent ces forces en équilibre, pour permettre aux yokai de vivre, grandir, se réincarner. Chaque yokai a une affinité avec l'une des instances, ou l'un des cinq éléments – eau, feu, terre, métal, bois – et dépend des cinq piliers.

Bien qu'elle essayait de tout suivre, Ritsu avait du mal à concevoir tous ces concepts. Bon sang que ce bazar lui semblait compliqué... et beaucoup trop abstrait. Comment se représenter des choses immatérielles et vagues avec ce genre d'explication ?

– Est-ce que les shijin sont des obake ? demanda t-elle pour tenter de faire le lien avec une notion qu'elle connaissait.

– Oui, mais pas seulement..., répondit sa grand-mère. Ce sont des métamorphes, c'est certain. Pour faire court, dites vous que si le monde yokai était un corps, les shijin en seraient les organes vitaux.

La batteuse s'appuya contre le dossier de sa chaise, jetant un œil vers son amie et essayant de déceler ses pensées. Cette dernière gardait son air réservé habituel, mais ses yeux trahissaient de l'angoisse, sûrement en plein doutes et incrédulité... peut-être ayant du mal à intégrer toutes ces informations. Après quelques secondes d'un silence, la grand-mère prit place à table, se penchant vers l'adolescente aux cheveux noirs.

– Mio... ou devrais-je dire, Seiryu. Tu es la descendante de l'une des plus ancienne lignée : le Dragon d'Azur. Régisseur du point cardinal de l'Est, de l'élément bois, l'un des cinq piliers du monde spirituel... l'un des cinq yokai primordial.

Impossible de savoir comment réagir face à une telle révélation. Elle n'en revenait pas. Jamais elle n'aurait pensé être aussi... importante. Mais d'un côté... n'importe quel autre yokai sans mantra se serait fait tué par les Raiju. Pour avoir été maudite et contrainte à vivre avec une telle souffrance, il fallait que la raison soit... terriblement vitale. Alors c'était donc ça... dans son esprit, les liens se tissèrent. Les quatre entités ayant façonné cette malédiction... ce devait être les quatre autres shijin. Ne pouvant supprimer purement et simplement l'un des leurs sous peine de briser irrémédiablement l'équilibre du monde spirituel, mais devant absolument contenir la folie sauvage inhérente à la condition de Ne Hemo, ils s'étaient résolu à l'enfermer sous égide humaine.

Alors elle, Mio Akiyama, jeune lycéenne parmi d'autres, était en réalité l'un des yokai les plus importants et puissant... et son existence seule suffisait à « maintenir l'équilibre » ? Qu'est-ce que ça signifiait, de toute manière ? « L'équilibre »... le kami des voyageur l'avait mentionné, aussi. Ce devait être le fondement même de l'univers des esprits. Pourtant, elle n'avait pas l'impression de faire quelque chose dans le genre... ou alors, ça ne lui demandait juste absolument aucun effort. Qu'est-ce que ça voulait dire ? Que sans l'un des cinq piliers, le monde yokai s'effondre ? C'était... vraiment difficile à concevoir. Ayant été élevée tel un humain, Mio avait une vision différente de ses congénères, et saisir l'influence ou le pouvoir d'un shijin était compliqué. En soi, puisque le monde yokai ne se raccrochait à rien de « physique » contrairement à celui des hommes, il fallait bien quelque chose pour y mettre de l'ordre, pour établir des règles, même minimes... le mot « régisseur » n'était pas non plus tombé dans l'oreille d'un sourd. N'était-ce là qu'un mot d'exorciste ? Ou devait-elle réellement « régir » quelque chose ? Avait-elle des responsabilités ? La jeune fille s'était enfermée dans un silence sinistre, mais la tempête chamboulait son crâne.

– Mais... que je sois devenu Ne Hemo... ? finit-elle par murmurer.

– Mmh... Dans les faits, ça n'a pas altéré ton existence, présuma la grand-mère. Donc... tu es en vie. Blessée et maudite, mais en vie.

Ce fut en l'entendant prononcé à voix haute que Mio comprit pourquoi Ryujin s'était mit autant en colère. Détruire son mantra... c'était effectivement la pire chose à faire à un yokai. Et de surcroît, elle... ne pouvait même pas s'accorder la délivrance de la mort. Ceux qui avait osé s'en prendre à un shijin l'avait irrémédiablement condamné à une existence éternelle de douleur sans espoir de repos. L'adolescente ravala péniblement un sanglot. Qui avait bien pu avoir une cruauté pareille ? Ces exorcistes qu'elle avait aperçu dans ses souvenirs... avaient-ils été conscient de la gravité de leurs actions ?

Ritsu se son côté avait également du mal à en revenir. Elle avait déjà du mal à bien enregistrer que son amie d'enfance était un dragon... alors savoir qu'elle était pas n'importe lequel ! Un genre de... chef ? Dirigeant ? Ça tranchait complètement avec son caractère.

– Bon d'accord..., consenti la batteuse d'une voix impatiente. Pourtant les Raiju n'ont pas hésité à l'attaquer ! Et puis, comment ça se fait qu'aucun yokai n'ai remarqué quoi que ce soit ?

Questions pertinentes que Mio remerciait mentalement son amie d'avoir posé. En cet instant, son cerveau était trop saturé pour réfléchir correctement. La vieille femme n'eut pas l'air d'être surprise de ces interrogations, et se mit à remplir une assiette de nourriture en parlant d'une voix posée, comme si elle énoncer une évidence.

– Pour les Raiju, c'est simple : ils sont aveugles. Ils ont senti Ne Hemo, ils ont attaqué. Et je pense qu'il est normal que les autre yokai n'aient rien remarqué. D'après ce que j'ai lu... les shijin ne se montrent jamais et passent le plus clair de leur temps endormi. Ils ne se réveillent qu'occasionnellement, quand leur saison arrive, et même lorsqu'ils sont en éveil... ils n'interviennent nulle part. Ce sont juste... des forces tranquilles et invisibles... du moins, c'est ce qu'on suppose.

Si Mio fut étonnée d'apprendre la cécité des Raiju – malgré leurs yeux blancs ils n'avaient pas eu l'air d'avoir ce genre de difficulté pour se déplacer ou attaquer – elle fut moins saisie en entendant l'attitude des autres shijin. Intimement, et aussi par déduction devant sa propre situation, elle s'était douté que les autres n'étaient pas du genre à chercher une quelconque forme d'interaction. Non seulement ça, mais il fallait également dire que les quatre autres, en la soumettant à une existence humaine, avait tout fait pour cacher sa véritable identité aux yeux des autres yokai... tout comme l'avait fait sa mère. Tous ses efforts pour rester discrète... éviter le contact avec les obake, ne rien dire concernant la nature de leur lignée... était-elle au courant ? Ou pensai-elle simplement se préserver des Raiju ? Perturbée, Mio appuya sa tête contre sa main, le coude posé sur la table. Tout ceci commençait à lui donner la migraine... elle en avait véritablement assez de devoir s'épuiser l'esprit avec toujours plus de charge mentale. Si seulement elle pouvait n'avoir que des petits soucis d'humain à penser... mais espérer retourner à ce genre de vie insouciante était définitivement terminé. Il fallait assumer.

Le repas de midi se poursuivi en silence. Personne n'avait rien d'autre à ajouter et chacun digérait le tas d'informations comme il le pouvait. Ritsu chipotait dans son assiette, ne sachant que penser de tout cela. Au moins, elles avaient apprit la vérité, n'est-ce pas ? Les seules choses l'inquiétant présentement étant l'état émotionnelle de Mio, et les implications de sa nature de shijin. Mais elle s'efforçait de rester optimiste. Le plus difficile était passé, non ?

La quiétude lourde de la pièce fut brisée lorsque le téléphone sonna. La grand-mère se leva pour aller décrocher, et les premières secondes de la conversation indiquèrent qu'il s'agissait des parents de Ritsu. Écoutant la discussion téléphonique, cette dernière comprit aisément que la petite escapade était terminée. Les adultes se mirent d'accord sur un horaire de train, et la grand-mère leur assura plusieurs fois qu'elle vérifierait bien que les adolescentes rentrent comme prévu, cette fois ci. Ces dernières échangèrent un regards à la fois inquiet et résigné, pensant toutes les deux au savon qui les attendaient au retour. Et si Mio s'angoissait déjà rien qu'à l'idée de faire face à son père, de son côté Ritsu haussa les épaules en s'appuyant contre le dossier de sa chaise. Bon, ça allait être un mauvais moment à passer, mais... elle ne regrettait pas d'avoir fait ce « petit détour » vers Osaka. Manquer une journée d'école, ce n'était pas grand chose comparé à ce qu'elles avaient apprit en allant voir Ryujin.


Une fois le repas terminé, et alors que l'après-midi commençait tout juste, en guise de sanction pour avoir désobéi et inquiété tout le monde, et n'étant clairement pas en position de protester, les deux adolescentes se retrouvèrent à faire l'entièreté de la vaisselle du week-end. Frottant rapidement les assiettes sous l'eau tiède pour terminer le plus tôt possible cette corvée, tout en devant faire attention à ne pas trop mouiller son pansement, Ritsu profita d'être seule avec Mio pour lui demander son ressenti. Cette dernière n'ayant pas daigné décrocher un mot depuis la discussion. Vu qu'elle essuyait les couverts à côté de l'évier, la batteuse lui envoya un léger coup de coude pour la faire sortir de sa torpeur silencieuse.

– Alors, qu'est-ce que tu penses de tout ça ? engagea t-elle d'une voix encourageante.

Excellente question, l'interrogée ne savait qu'en dire. Qu'elle n'en pensait pas grand chose ? Ou au contraire, que la découverte de son identité lui inspirait tellement de réflexions qu'il serait impossible de les résumer. Dans les faits, qu'elle soit un shijin, ça ne modifiait en rien sa situation immédiate... elle avait toujours aussi faim.

– Je ne sais pas, c'est... ça... ça ne change rien..., finit-elle par soupirer.

– « Change rien » ? s'étonna son interlocutrice. Attends, cet été ta seule préoccupation c'était de nous faire bosser nos chansons, et maintenant, mad'moiselle est un dragon VIP, crache du feu, peut voler quand bon lui semble, fait la parlotte aux kami...

D'accord, dit comme ça, Mio ne pouvait que confirmer. C'était vrai que... bon sang, ça ne faisait que quelques mois. Pourtant, elle avait l'impression d'avoir prit des années sur le dos vu les nombreux bouleversements s'étant succédé et l'épuisement routinier que lui imposait sa condition. Le but de ce voyage n'avait été qu'informatif... savoir qui elle était. À quoi s'attendait-elle ? Une solution miracle ? Peut-être qu'au fond, oui. Et c'était pour cela qu'elle se sentait étrangement déçue.

– Je crois que tout va un peu trop vite..., conclu Mio d'un ton las.

Assez peu satisfaite de cette réponse, Ritsu posa les assiettes désormais propres dans l'égouttoir. Non seulement Mio ne semblait pas vouloir parler plus en profondeur de ses sentiments sur l'affaire, alors qu'elle venait enfin de découvrir son identité, mais en plus, vu la tête d'enterrement qu'elle tirait... on aurait dit qu'elle ne réalisait pas. Ça ne lui faisait vraiment rien d'être un yokai unique ? Bon ça ne résolvait pas son problème, mais... ce n'était pas en restant aussi apathique que ça allait l'aider. Sans crier gare, la jeune fille aux cheveux bruns appuya son pouce sur l'embout du robinet, bloquant une partie du jet d'eau pour arroser son amie. Cela fonctionna encore mieux que prévu, puisque Mio se prit l'eau en plein visage.

– Pfft ! Arrête Ritsu ! râla t-elle en se reculant.

– Quoi, t'aimes plus l'eau maintenant ? ricana la dénommée avec un grand sourire.

La jeune yokai s'essuyant à l'aide de sa manche, ne pouvant s'empêcher un petit rire.

– Fais attention, je te rappelle que je peux te griller les fesses quand je veux... ajouta Mio d'une voix faussement menaçante.

– Ha ha... T'oserais pas...

Ritsu regarda son amie, qui croisa les bras avec un petit sourire de défi. Impossible de savoir si elle plaisantait ou pas... déjà qu'elle ne lésinait pas sur la force de ses coups de poings. Bien sur elle se doutait que Mio n'allait pas réellement la carboniser sur place. Enfin, pas intentionnellement. La batteuse se serait bien rassurée en pensant que son amie n'était pas du genre à cramer les gens sous le coup de la colère, mais... elle ne pouvait ignorer la sauvagerie dont elle avait été le témoin et la victime. Au final, cette petite boutade lui avait surtout rappelé la réalité des faits et qu'à présent... elle ne pourrait peut-être plus se comporter de manière trop irresponsable envers Mio.

– Hé, je... je plaisante, hein ! se senti obligé de préciser cette dernière en remarquant le regard dubitatif presque anxieux.

La jeune yokai l'avait remarqué, plus tôt, lorsque son amie avait eu peur d'elle, dans le jardin. Elles pouvaient bien faire comme si tout allait bien, il n'empêchait que leur relations et interactions... ne seraient plus jamais comme avant. Ritsu hocha la tête avec un sourire l'air de dire « t'inquiète pas ». La pause dans la corvée fut malheureusement stoppée lorsque la grand-mère entra dans la pièce, soufflant du nez en constatant que la vaisselle n'avançait pas bien vite.

– Dépêchez vous de terminer, on part dans moins d'une heure, leur annonça t-elle. Et Ritsu, avant, va te doucher.

– Quoi, encore ? Mais... !

– Je te l'ai déjà dit. Tu as été au contact direct d'un kami, donc il faut te purifier. Va te laver. Intégralement.

Après avoir grommelé un tas de mots incompréhensibles, l'adolescente consenti à obéir et sorti de la cuisine. Sans bien comprendre en quoi une simple douche allait purifier quoi que ce soit, mais au point ou elle en était, elle ne se posait pas trop de questions.

Son amie partie, Mio continua seule la vaisselle pour prendre de l'avance, attrapant les derniers verres à frotter... et se crispa imperceptiblement lorsque l'adulte s'approcha pour venir fouiller dans les placards du buffet. Mio ne pouvait s'empêcher de garder un œil sur les déplacement de l'exorciste, et en vint à penser à ses deux camarades, Soren et Ryutaro, ne s'étant plus montré. Mais elle ne s'inquiétait pas pour ces deux-là... quelque chose lui disait qu'ils n'étaient pas loin, et qu'ils attendaient simplement qu'elle s'éloignent des exorcistes pour la rejoindre. Visiblement, apprendre que l'un de leur shijin avait été blessé avait provoqué encore plus de méfiance chez les yokai en général. Voire... davantage que de la méfiance.

Alors que Mio tergiversait en s'attaquant au récurage d'une poêle, une odeur forte vint la gêner. La grand-mère avait sorti une autre casserole, et était en train de faire bouillir elle ne savait quoi. Ça ne devait pas être de la nourriture, vu les bocaux d'herbes diverses disposés sur le plan de travail. Qu'est-ce qu'elle pouvait bien être en train de concocter, encore... quoi que ce soit, ça sentait mauvais. Comme de l'herbe pourrie, ou du compost.

– Ritsu m'a raconté pour le décès de ta mère. Je suppose que, compte tenu de l'effet du sceau, il s'agit de ta précédente incarnation, et qu'elle t'a engendré dans le sang. Est-ce correct ?

Ne s'attendant absolument pas à une question aussi intime et crue, Mio se stoppa net dans ses mouvements, et resta sans voix. Juste... comment avait-elle fait pour deviner ça ? Par déduction ? Et pourquoi lui balancer ça comme ça, sans introduction ? De la part d'une quasi-inconnue – même si elle était de la famille de Ritsu – et d'une exorciste par dessus le marché, c'était très dérangeant. Désarçonnée, la jeune fille tourna la tête, fixant la vieille femme, qui, imperturbable, remuait sa mixture d'une cuillère en bois.

– Pardonne-moi d'être aussi directe, mais je dois être claire, continua la vieille femme d'un ton sérieux. Donc cela fait... environ cinq mois que tu as retrouvé ta pleine puissance spirituelle.

Une nouvelle affirmation correcte. Mio se contenta d'acquiescer d'un « mh-mh », sans comprendre le tenant de cette conversation, ce qui la mettait assez mal-à-l'aise. Comme un mouvement réflexe de défense, elle se recroquevilla légèrement sur elle-même, fermant ses épaules.

– Où voulez-vous en venir ? s'enquit-elle en retournant à sa poêle.

La grand-mère soupira, et après un instant de silence, couvrit sa casserole avec un couvercle, d'un mouvement brusque, faisant résonner un clang dans la cuisine.

– … Comptes-tu continuer ta vie en tant qu'humaine ?

La question fut toute aussi inattendue que cette conversation. L'adolescente resta silencieuse, troublée et ne sachant que dire... et sentant clairement une certaine hostilité dans le ton. Pourquoi demander ça ? Est-ce qu'il y avait une autre alternative ? Elle n'allait pas tout plaquer du jour au lendemain... après plusieurs secondes de blancs, et comprenant qu'elle n'obtiendrait aucune réponse sans davantage d'explications, la vieille femme s'appuya contre le buffet, à moins d'un mètre de son interlocutrice, les yeux plissés derrière ses lunettes.

– Écoute, bien que tu sois accrochée à Ritsu... vu ton tempérament raisonnable et le fait que tu n'aie aucune mauvaise intention, je n'y aurait vu aucun problème... si tu étais un obake classique. Mais à la lumière de ta véritable nature, je pense que tu devrais sérieusement envisager de mettre fin à ton existence humaine.

N'appréciant pas la proximité physique, la jeune yokai alla tout de suite ranger la poêle dans le placard pour s'éloigner, au lieu de la laisser s'égoutter à côté de l'évier. « Mettre fin à son existence humaine », se répéta t-elle. Qu'est-ce que ça signifiait ? Embrasser complètement sa nature de yokai et vivre d'errance et d'insouciance, comme tous les autres ? Ou aller s'endormir pour un temps indéterminé? En quoi serait-ce envisageable ? L'exorciste devait avoir une bonne raison de dire cela.

– … Pourquoi ? Qu'est-ce que... vous voulez dire ? questionna Mio d'une voix presque murmurante.

– Il y a des forces avec lesquels les humains ne doivent pas être en contact, lui annonça l'adulte de but-en-blanc. Encore moins aussi longtemps. Ça ne fait « que » cinq mois, donc il n'y a aucune conséquence pour l'instant... du moins je l'espère. Mais dans plusieurs années, si un shijin persiste à côtoyer des humains d'aussi près...

Un moment de silence, alors que Mio attendait la suite avec inquiétude.

– Qu'est-ce qu'il risque de se passer ? insista cette dernière.

– Ça, je ne peux que le supposer... car, comme tu peux t'en douter, il n'y a aucune étude à ce sujet. Mais je peux t'affirmer qu'une relation prolongée avec un yokai tel que toi... ça ne sera pas sain pour un esprit humain.

Mio encaissa cette déclaration avec un énervement difficilement contenu. Pas sain ? Comment ça ? C'était n'importe quoi ! Il... il n'y avait qu'à voir son père. Il avait vécu des années en compagnie d'un yokai, et il n'avait pas de problèmes particuliers... n'est-ce pas ? D'accord il avait un penchant pour la boisson, mais... il n'était pas devenu fou pour autant, ni dépressif... quoique... ? Mais ça n'avait rien à avoir avec la nature yokai de sa femme... non ? Mais en y réfléchissant, la situation était différente. Non seulement le sceau était brisé, mais sa mère avant engendré la suite de la lignée, en quelque sorte séparé sa puissance spirituelle. Déjà que vivre avec des humains ne finissaient que par des problèmes, si en plus de cela, sa simple présence se révélait néfaste pour eux... d'accord elle savait déjà que l'accroche d'un esprit malveillant avait des conséquences, mais...

Une minute. Depuis quand était-elle considérée comme « accrochée » à Ritsu ? Ah... c'était vrai. Elle n'avait jamais vu cela ainsi, mais... elles étaient effectivement tout le temps ensemble. Et pour un yokai, suivre un humain n'était pas anodin et impliquait un autre type de relation.

– Réfléchis à ça. Et sache que si tu persistes, tu ne m'aura pas comme alliée, ajouta la vieille exorciste à voix basse.

Cela ressemblait presque... à une menace. Ou du moins, un avertissement inamical. L'adolescente ravala un grommellement agacé, mais ne put s'empêcher un regard mauvais envers cette humaine. Bien sur elle ne pouvait la blâmer, après tout elle pensait avait tout à la santé et la sécurité de sa petite-fille.

– Je... je comprends, ne trouva qu'à marmonner Mio pour clore l'entrevue.

Bien qu'en réalité, elle ne comprenait pas. Ne voulait pas comprendre. Pourquoi ne pouvait-elle simplement pas continuer à vivre parmi les humains ? Pourquoi elle ? Ses précédents incarnations n'avaient pas eu ce problème ! Mais... elles n'avaient pas non plus réussi à se transformer. À briser le sceau. D'ailleurs... qu'est-ce qui lui faisait affirmer que ses ancêtres maudits avaient eu des vies paisibles parmi les humains ? Elle n'avait absolument aucune information à ce sujet... retournant par réflexe devant l'évier de vaisselle, ou l'attendait sagement la dernière casserole sale, la jeune yokai fixa l'eau savonneuse stagnant dans le fond. Un soupir frustré franchi ses lèvres alors qu'elle continuait la corvée.

– Hé bien, dans tous les cas... on ne peut nier ton impressionnant self-contrôle, complimenta la grand-mère.

Mio ne répondit pas, et se contenta d'en terminer enfin cette fichue vaisselle. Elle observa la vieille remplir une gourde avec la mixture verdâtre qu'elle avait fait chauffer, puis glisser le récipient dans le sac à dos de Ritsu, laissé au pied d'une chaise. Et si l'adolescente aux cheveux noirs se demandait bien ce que cette chose pouvait être, elle n'osait poser la question. Peut-être un genre de potion de purification, ou quelque chose s'y rapprochant ? Si, pour un humain, avoir été en contact une seule fois avec un kami impliquait ce genre de précaution après coup, alors dans une relation à long terme avec un shijin...


Le bruit régulier des rails avait toujours un étrange effet rassurant quelque soit la situation. L'après-midi se poursuivait alors que le train ramenaient les deux adolescentes vers leur ville, ayant cette fois été accompagnées jusqu'au quai pour éviter une autre fugue. Le wagon était quasiment vide, il n'y avait qu'un homme âgé occupé à lire un journal, et un garçon jouant sur une console portable, écouteurs sur les oreilles. Calée au fond du fauteuil au tissu bleu ciel, Mio observait le paysage hivernal défiler.

En face d'elle, Ritsu s'était endormie, avachie contre la fenêtre avec son manteau plié en guise de coussin. C'était compréhensible, après tout elle n'avait pas dû beaucoup dormir cette nuit. Du repos, même une heure ou deux, lui ferait du bien, son amie n'avait donc pas osé la déranger. De toute manière, elle avait besoin d'un peu de temps avec ses pensées pour faire le point. Les remontrances de son père, l'école à rattraper, les excuses à donner... bien que tout ça lui pesait, elle faisait de son mieux pour se concentrer en premier lieu sur ces histoires de yokai. Être l'un des piliers du monde spirituel... d'accord, elle avait plus ou moins la définition « officielle » de la part des exorcistes. Mais ce que ça impliquait envers les autres yokai, par contre... Mio avait la désagréable impression de devoir savoir quelque chose, mais impossible de se rappeler quoi. Un trauma inguérissable, une malédiction, et comme si cela ne suffisait pas, voilà qu'elle se retrouvait avec cette charge supplémentaire.

Ce qui l'inquiétait le plus en revanche, ce n'était pas sa propre condition, mais les dernières paroles de Ryujin. De quelles conséquences voulait-il parler ? Un shijin a eu son mantra détruit. D'après ses paroles, ceux qui allaient en subir les retombées seraient... les exorcistes. Tout ceci ne lui inspirait qu'un très mauvais pressentiment. De plus, cette fois... l'erreur commise ne concernait plus qu'elle seule.

Alors qu'elle observait pensivement le visage endormi de Ritsu, la tête de cette dernière commença à glisser du coussin improvisé, comme si elle piquait du nez. Mais l'adolescente aux cheveux brun se rattrapa, se redressant en entrouvrant les paupières et se frottant les yeux. Puis, elle se recala contre la fenêtre... et se rendormi dans la seconde. Ce petit manège tira un grand sourire à Mio, trouvant tout ceci particulièrement adorable.

Comment... pouvait-elle seulement l'envisager de l'abandonner ? Malgré ce que lui avait affirmé la vieille exorciste, la jeune yokai n'arrivait pas à s'y résoudre. Mettre fin à son existence humaine ? Disparaître ? Son père ne comprendrait jamais, et... elle n'avait pas envie de quitter Ritsu ! Elle voulait rester avec elle ! Était-ce vraiment impossible ? C'était la seule chose qu'elle demandait... Est-ce que sa seule présence sur le long terme finirait par endommager un esprit humain ? Sans même avoir de mauvaise intention, sans être malveillant ? Pourtant, elle avait tellement envie de dire à son amie... que les sentiments que cette dernière pensaient à sens unique... ne l'étaient pas. Mais quand on s'avouait mutuellement, l'étape d'après était de sortir ensemble, non ? Être un... un couple. Rien qu'y penser aussi clairement l'embarrassait. Et malgré toute l'effervescence cognant dans son cœur, l'idée d'être une nuisance envers Ritsu la terrifiait... de même que la décision qu'elle avait désormais à prendre. Rester vivre sous ce déguisement humain, près de ces derniers et des êtres qui comptaient, tout en sachant pertinemment leur être nuisible... ou endosser pleinement sa nature de yokai, sortir de leurs vies définitivement et endurer toute la douleur que cela engendrerai.


Merci d'avoir lu, désolé de l'attente !

Et merci pour les coms, c'est cool car ça m'aide à préciser/expliciter des trucs qui sont clairs dans ma cervelle mais pas forcément dans le texte haha

Pour la petite anecdote, j'ai pas choisi le foie de singe au hasard. Dans la mythologie japonaise, Ryujin est un dragon dieu des mers, ayant pour serviteurs divers animaux marins. Une légende raconte qu'un jour, il voulait du foie de singe (la raison diffère selon les versions : pour le manger, pour se guérir d'une maladie, ou pour l'offrir à sa fille...). Il envoie donc une méduse en chercher. La méduse va voir le singe, et lui explique la raison de sa venue. Le singe vit le danger et lui fit croire que son foie était si lourd qu'il le cachait sous un arbre pour se déplacer. Ils allèrent donc en forêt, mais ne trouvèrent évidemment pas l'organe. Le singe prétendit alors qu'on lui avait volé. Et lorsque la méduse retourna auprès de Ryujin pour lui raconter, le dragon fut si en colère contre la méduse pour s'être laissé prendre à un mensonge aussi ridicule, qu'il l'écrasa. Il l'écrasa si fort que la méduse devint l'animal flasque qu'on connaît. (voilà je voulais juste partager cette histoire que je trouve complètement éclatée mdr)

Au prochain !