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Chapitre 22
.: Breakdown :.
Si avant, se retrouver perdue au sein d'une nuit d'un noir d'encre l'aurait terrifiée, en cet instant observer le paysage nocturne et profiter de sa quiétude l'aidait à mettre en ordre ses pensées. Au-dessus de la ville, le ciel se teignait d'une lueur orangée pâle et malade, résultat de la pollution lumineuse des nombreux éclairages se reflétant sur les nuages. Couchée sur un large rocher surplombant une falaise montagneuse, Mio laissait le vent glacial essayer en vain de l'intimider, sifflant sinistrement à travers les feuillages et agitant sa crinière noire. Mais ni le bruissement de la forêt, ni les hululements des animaux n'arrivaient à obtenir son attention, et encore moins lui inspirer une quelconque peur. Que pouvait-il lui arriver, de toute manière ? Même le froid ne l'a dérangeait pas. Elle sentait clairement la basse température de l'air sur ses écailles, mais aucun phénomène physiologique désagréable ne venait l'incommoder. Pas de chair de poule, de grelottements, ni de dents qui claquent. L'hiver n'avait aucune emprise.
L'adolescente avait volé un moment, et s'était trouvé une falaise de montagne ou se poser, afin de contempler la ville de loin. L'infinité de petits points de lumière colorés offraient un magnifique spectacle. Impossible de dormir avec tout ce qu'elle avait en tête, tout ce qu'elle avait récemment appris. De plus, dès son retour, son père n'avait pas attendu d'être rentré pour l'accabler de questions et de reproches, rien que le trajet en voiture de la gare à l'appartement avait été difficile. Toute la discussion avait été difficile. Pouvait-on même appeler ça une discussion ? Tout ce qu'en avait retenu Mio, c'était une leçon de morale, des questions à la chaîne et pour finir, une punition. Mais tout ceci... ne lui importait plus. Elle se détestait de ressentir une telle nonchalance envers l'anxiété de l'humain l'a considérant comme sa fille.
Et encore plus en pensant à ce qu'elle projetait de faire. Car la jeune yokai prenait ceci comme un signe. Elle ne pouvait plus rester dans ce monde humain... et si une certaine théorie se révélait vraie, alors... la séparation ne serait peut-être pas si douloureuse. Pour les humains, en tout cas.
– Le Dragon Azur, hein... si je m'attendais...
La voix de Soren brisa le ronflement sans fin du vent contre les rochers. Mio souffla des naseaux. On ne pouvait plus vraiment la qualifier de « azur » vu la couleur actuelle de ses écailles. Peut-être que ce changement était dû à la destruction de son mantra. Et bien qu'il s'agissait de la première réapparition du nekomata depuis l'entrevue avec Ryujin, la jeune fille resta silencieuse. Elle se doutait déjà de ce qu'il voulait, à présent. Le chat se tenant debout à côté d'elle, Mio l'entendit émettre des grondements et trépigner sur place.
– Tu as l'air en colère, Soren, avisa t-elle sans détourner son regard du paysage nocturne.
– Nous le sommes tous ! feula t-il. Ce qu'on fait les exorcistes, c'est... ffssshhhh.
Quelques cris inhumains résonnèrent dans la nuit, montant de la ville. Mio l'avait directement remarqué, les yokai semblaient plus... actifs. D'habitude, la plupart des esprits se contentait d'errer lentement, de rester immobile ou, pour ceux étant malintentionné, nuire aux humains. Depuis la révélation de son identité, la jeune fille avait observé leur réaction. Comme une seule entité, ses comparses réagissait d'une unique manière, exprimant leur indignation. Et, si elle n'en avait pas été témoin, pas encore... Mio se doutait que ce ressentiment généralisé allait impacter les humains, et en particulier les exorcistes. Il fallait arrêter ça, mais... elle ne savait comment.
– Pourquoi tu t'es attachée à cet humain, en plus ? repris Soren. J'ai bien vu que tu l'aimes, mais tu dois laisser tomber.
Un peu surprise d'une telle remarque, Mio tourna le museau vers son interlocuteur. Les yeux verts du chat brillaient dans la nuit, réfléchissant les lueurs lointaines de la ville. Venait-il réellement de parler d'amour ? D'accord le nekomata possédait une compréhension assez poussé du monde humain, mais elle n'aurait pas deviné qu'il serait également alerte sur ce sujet là. De plus, même lui avait remarqué les sentiments qu'elle éprouvait pour Ritsu... alors il n'y avait aucun intérêt à les cacher. Bien sur, elle savait déjà que les relations entre yokai et humains ne se limitaient pas à nuire à l'autre, il n'y avait qu'à voir le bonheur d'un esprit recevant une offrande. La jeune fille se demandait si l'amour qu'elle ressentait venait de son éducation humaine, mais au final, ce genre de d'attachement ne semblait pas si anormal, vu le ton employé par Soren. Il ne semblait pas si étonné de voir un yokai s'enticher ainsi d'un humain.
– Donc c'est... c'est possible, n'est-ce pas ? voulu confirmer Mio.
Après un soupir agacé – manifestement parler de cela ne le mettait pas très à l'aise – le chat roux s'avança et s'assit au bord de la falaise.
– C'est pas commun, mais oui. Toutes sortes de sentiments sont possibles. Mais ceux que tu as ne finissent jamais bien, assura t-il d'un ton grave.
Mio se remit à contempler pensivement les étoiles artificielles de la ville. « Ne finissent jamais bien »... Elle pouvait le concevoir. Dans une vie, ou une société humaine, s'attacher émotionnellement était ordinaire, ça n'avait rien d'exceptionnel, il s'agissait d'un aspect faisant partie intégrante de l'existence, que ce soit sciemment recherché ou pas. En revanche, pour un yokai, pouvant vivre beaucoup plus longtemps, et surtout, n'ayant aucun intérêt dans la recherche de partenaire... le fait de se mettre à suivre un humain, sans mauvaises intentions, simplement pour être avec lui... ça n'avait absolument rien d'anodin. Cela impliquait des sentiments assez forts pour modifier profondément et durablement son comportement. C'était tout simplement... incompatible.
– Pourquoi ne la laisse-tu pas t'oublier ? continua Soren. Tu sais, les humains ont beaucoup de mal à se souvenir de nous, lorsque nous partons longtemps.
– L'oubli...
Elle y avait beaucoup réfléchi, et était effectivement venue à cette théorie. C'était ce qui arrivait à sa mère. Les humains l'oubliait. Qu'importe les traces physique qu'elle avait laissé, que ce soit des photographies, des documents, un nom dans un système informatique, les humains ne le remarquaient pas, ou finissaient par ranger machinalement les preuves de son existence, par les mettre hors de vue, dans un endroit ou ça ne dérangerait pas. C'était pour cela que personne à son travail n'avait bronché lorsqu'elle avait disparu. C'était pour cela que même son mari devait faire un gros effort pour se rappeler. Peu à peu, l'existence de sa mère s'effaçait des mémoires.
– Je crois que c'est un genre de mécanisme de défense de l'inconscient, expliqua le nekomata. Mais si tu veux pas que ça soit trop violent, tu peux faire comme cette histoire de grenouille.
Cette fois, sans avoir à poser la question, Mio devina immédiatement ce qu'il sous-entendait. Si on jette une grenouille dans une eau bouillante, elle va se débattre et sortir. Mais si on la plonge dans une eau tiède, agréable, et qu'on augmente tout doucement la température, alors... la grenouille fini bouillie sans même s'en rendre compte. Le changement était plus facile à accepter lorsqu'il se faisait progressivement. Donc en clair, au lieu de disparaître soudainement, Soren lui suggérait de laisser l'oubli s'installer de manière plus graduelle. Au début, passer seulement quelques heures loin. Puis allonger la durée peu à peu, très lentement, jusqu'à ne plus revenir. Mais combien de temps cela prendrait ? Est-ce que ça allait réellement fonctionner ? Même avec son entourage proche ? Ses amies, son père ? Même avec... Ritsu ? C'était particulièrement douloureux de l'imaginer... l'oublier ainsi. De plus, ça serait se condamner à observer l'être qu'elle aimait faire sa vie sans elle.
Le silence s'éternisa, au point que les nuages commençaient lentement à s'éclaircir. Le matin allait s'imposer, et bien qu'elle soit restée toute la nuit à tergiverser, Mio n'arrivait pas à prendre une décision et s'y tenir. À chaque fois qu'elle tentait de se persuader que l'oubli serait la meilleure solution, une petite voix s'y opposait, son cœur lui criait que non, qu'il ne voulait, pour rien au monde, abandonner toute attache.
Le nekomata non plus, n'avait pas bougé. Et devant bientôt repartir chez elle afin de rependre sa place dans son lit, avant que son père ne se réveille, Mio arqua le cou pour fixer son comparse.
– Que comptes-tu faire maintenant, Soren ?
– Ça... dépend de toi, hésita le chat en haussant les épaules.
C'était vrai... la jeune yokai se souvenait clairement de ses paroles. Il avait promis de l'aider jusqu'à la découverte de la vérité. Et il avait tenu parole. Si le chat souhaitait partir, elle ne pouvait pas le forcer à rester maintenant qu'il avait tenu sa promesse. Il l'avait aidée et accompagnée jusqu'à ce fameux « fin mot de l'histoire ». Mio ignorait depuis combien de temps, mais qu'importe, il méritait d'être libérer de ces chaînes.
– Je pense que tu en as assez fait. Tu as remboursé ta dette, affirma Mio en redressant son cou.
Soren hocha la tête, l'air satisfait.
– Alors, je vais me réincarner, annonça t-il.
Mio fut surprise de cette déclaration. Elle aurait pensé qu'il aimerait profiter de sa vie. Alors que, au contraire, le nekomata souhaitait la terminer.
– Mais... tu vas perdre tes souvenirs...
– Oui... enfin..., soupira t-il.
Devant le regard triste que ne put s'empêcher d'avoir le dragon, Soren se leva, et un rictus étrangement doux découvrit ses canines.
– Aucun être n'est fait pour vivre éternellement, petite. Les humains ont l'épuisement de leur corps, et nous avons la réincarnation. Il arrive un moment ou nous estimons avoir assez vécu.
Mio ne pouvait dire le contraire. Personne ne veut vivre pour toujours. L'esprit s'épuise... donc c'était la dernière fois qu'elle verrait le nekomata. Si Renaldo moon allait continuer son existence, la vie de Soren arrivait à son terme. Dans ce cas, pouvait-il dire que la vie d'un yokai se limitait à ses souvenirs ? Le nekomata serait toujours lui-même... mais en se construisant une autre personne. Tout ceci ferait un excellent sujet pour une dissertation de philosophie sur l'identité, songea t-elle.
Alors que le chat roux se détournait, Mio réalisa ce que ça impliquait pour elle, que ce yokai se réincarne. Les souvenirs des incarnations qu'il avait accompagné allaient se perdre.
– J'aimerais te poser une dernière question, le stoppa t-elle.
– … Je suis plus à ça près, marmonna Soren. Je t'écoute.
– Comment... comment étaient les vies de mes précédentes incarnations ?
Le nekomata soupira longuement, comme pour se donner un peu de temps de réflexion.
– Ah ça... on peut pas dire que c'était la joie. Certaines se réincarnaient dans le sang très jeunes, d'autres vivaient sans une solitude morbide. D'autres regardaient les humains qu'elles appelaient « famille » finir par sombrer lentement.
Mio baissa le museau. Bien sur, elle n'allait pas lui demander de tout lui décrire en détail... et cette réponse lui suffisait. Sa propre expérience et ce qu'elle avait apprit lui permettait d'imaginer aisément les tortures et les épreuves qu'avait subi ses ancêtres. Et ceci... la rassurait presque. Dans sa lignée... la souffrance était... affreusement normale.
– En tout cas, je suis bien content que t'ai enfin réussi ! s'enthousiasma soudainement Soren. Et je dis pas ça que pour moi, hein. J'avais bon espoir, avec toi. J'ai bien vu que tu t'en sortais mieux que la plupart.
Oui, et c'était sans doute pour cette raison qu'il s'était décidé à lui adresser la parole, songea Mio. Vu combien sa mère mettait un point d'honneur à éviter toute interaction avec les autres obake, elle devinait bien que le nekomata n'avait pas dû réussir à l'approcher... alors il avait tenté avec « la suite de la lignée », d'après ses propres mots.
– Sur ce... si tu n'as plus rien à me demander... je vais y aller, annonça le chat. Bon courage pour la suite... et avec ton humain.
– Au revoir, Soren. Merci pour tout ce que tu as fait... et ne t'inquiète pas, je ne ferais jamais appel à ton mantra. Alors.. sois libre.
– A plus... Mio.
Sur ces derniers mots, le chat se retourna, et d'un bond, il disparu entre les feuillages obscurs des arbres. Se retrouvant seul, le dragon se laissa basculer sur le côté, posant son cou contre le sol, la tête sur le bord de la falaise. Malgré tout, le départ de Soren l'a touchait, il avait été le premier à répondre à ses questions, il l'avait soigné de la blessure d'Onryo, lui avait fait découvrir l'Omagatoki. Et son départ ne lui faisait que confirmer les changements à venir. Rien ne pourrait revenir comme avant. Le statu quo était brisé... désormais, sa lignée vivrait différemment, et dire qu'elle était l'incarnation ayant tout chamboulé. L'adolescente avait comme l'impression d'écrire une page de l'Histoire du monde yokai. Le jour ou Seiryu, le shijin mutilé, avait arraché ses chaînes maudites et résisté à sa faim viscérale... pour un humain. Humain sur lequel le yokai laisserait le voile de l'oubli s'étendre.
Mio ferma les yeux, écoutant le grondement du ciel annonçant un orage proche. Envisageait-elle réellement de laisser tomber l'amour de sa vie, et le seul qu'elle aurait ? Du moment que Ritsu était heureuse, alors ça suffirait, non ? Mio essayait de s'en convaincre, mais... non. Non, ça ne lui suffirait pas. Elle voulait que Ritsu soit heureuse et avec elle. Était-ce si égoïste ?
Une lourde pluie verglacée se mit à marteler le sol avec un bruit assourdissant, ruisselant sur les rochers et inondant la terre. Mais cette douche froide lui était très agréable. De manière générale, être en contact avec de l'eau lui plaisait. Et à cet instant, la pluie était bienvenue, car grâce à elle, les larmes du dragon passaient inaperçues.
Faisant le pied de grue au portail du lycée, et guettant l'arrivée de son amie, Ritsu stressait sur place. Malgré l'amulette que lui avait donné son père ce matin, un yokai horrible n'avait cessé de la suivre tout le trajet de sa maison à l'école. En ce moment même, il était perché sur le muret d'enceinte, la fixant. On aurait dit une sorte de bovin, au corps blanc. Mais il avait trois yeux sur la tête, et trois autres sur chaque flancs, tous globuleux et noirs, qui clignaient avec des bruits humides assez dérangeants. Il possédait six cornes recourbées, et son large museau se déformait dans une grimace sinistre, découvrant ses gencives grises et baveuses. L'adolescente faisait de son mieux pour l'ignorer mais... avoir une bête aussi grosse qu'un bison pousser des râles étranglés à moins d'un mètre perturberait n'importe quel exorciste. Bien sur ce yokai ne s'en prenait pas à son intégrité physique, mais il n'arrêtait pas de lui tourner autour, d'essayer de la lécher ou de la faire sursauter en lui meuglant dessus.
Déjà que sa nuit avait été agitée... Ritsu avait été réveillée quasiment toutes les demi-heures par un esprit frappant sa fenêtre ou les murs de sa chambre... ou pire, un hurlement inhumain venant de l'extérieur. Et être sorti brusquement du sommeil par ce genre de bruit l'avait terrifiée à chaque fois, on aurait dit une scène de film d'horreur. Qui sait ce qui serait arrivé si sa maison n'était pas protégée des esprits malveillants. De manière générale, les yokai agissaient de manière complètement différente. Certains semblaient perdus, à tourner en rond, leurs traits trahissant leur peur, et d'autres grognaient ou hurlaient sur tous les humains qu'ils croisaient.
Toute cette ambiance était épuisante. La jeune fille soufflait et soupirait pour tenter de calmer ses nerfs, mais rien n'y faisait.
– Exorcisssste...
Ritsu senti un frisson glacé lui tirailler l'échine. Argh, pour ne rien arranger, cette horreur bovine se mettait à parler. L'esprit descendit du muret, et s'approcha tout près, au point que la jeune fille pouvait sentir le souffle chaud de ses naseaux s'écraser contre son épaule.
– Pourquoi ? Pourquoi ?
Cette chose commençait à lui donner la migraine, et s'il continuait, ça finirait mal. Ritsu se dépêcha de rentrer dans le bâtiment pour mettre de la distance entre ce yokai collant et elle... pour tomber sur Mio, en face des casiers, occupée à changer de chaussure tout comme les autres élèves encombrant le hall. D'accord, si elle avait su que son amie apparaîtrait de nulle part, elle se serait bien passé de l'attendre dans le froid devant le portail.
Quoi qu'il en soit, la batteuse sprinta jusqu'à l'intérieur, et se jeta littéralement sur son amie sans même un bonjour.
– Mio ! Enfin... euh, y'a... cette chose ! s'exclama t-elle en pointant le yokai et oubliant d'être discrète.
Plusieurs élèves tournèrent distraitement la tête vers l'entrée du hall, mais pour des yeux humains normaux, aucune « chose » ne se trouvait là. Mais ayant la capacité habituelle d'ignorer tout ce qui ne les concernait pas de près, tous retournèrent rapidement à leurs affaires ou leurs discussions en cours. Pour Mio en revanche, le yokai était bien réel et marchait dans la cour, s'avançant jusqu'à l'entrée, ses sabots fendus claquant sur le béton clairsemé de neige. Un Bai Zé... étrange, ce n'était pas le genre de ces yokai d'importuner les humains, en général, ils étaient plutôt paresseux et se contentaient de se coucher sur les toits et somnoler. Pourtant, celui là semblait particulièrement actif... et hostile. Mais malgré l'air rageur défigurant le museau de cet esprit, l'adolescente aux cheveux noirs ne ressenti aucune peur.
– Je m'en occupe, chuchota t-elle d'un ton assuré.
Mio franchit la distance la séparant de son comparse, et vint se planter devant lui. Ritsu quant à elle resta en arrière, observant son amie murmurer quelques mots au yokai bovin. Mots qu'elle n'entendit pas, mais cela eut de l'effet, car le monstre hocha la tête, puis fila en moins d'une seconde. À cet instant, la batteuse prit une inspiration, soupirant comme si on venait de lui retirer un poids de la poitrine. Pas seulement à cause de l'influence du yokai, mais son intuition lui disait que cette situation était anormale. Un esprit accroché à un humain s'arrange pour éviter le regard des exorcistes, mais là, au contraire, ce monstre exerçait sa malveillance directement sur elle, telle une provocation ouverte. Il devait vraiment lui en vouloir...
Toute la classe était déjà assise et prête lorsque la cloche du lycée sonna. Pour les deux adolescentes, la version « officielle » de leur absence était une journée de repos suite à un rhume. Ce qui était d'autant plus crédible que, visiblement, l'école subissait une épidémie. Rien que dans leur classe, trois élèves étaient absents, dont Yui.
Même pour Ritsu, apprendre les mathématiques lui semblait étrangement trivial. Ce retour à la routine avait un goût amer. Au lieu de regarder les graphiques dessinés au tableau, la batteuse contemplait Mio, assise devant elle, à sa diagonale. Elle l'observa un moment, remarquant qu'à présent, elle ne faisait même plus semblant d'écouter le cours, restant devant son cahier ouvert, faisant tourner le stylo entre ses doigts, sans rien noter. Oh Ritsu savait bien que son amie perdait de l'intérêt pour l'école en général, mais jusqu'ici, elle faisait tout de même le minimum histoire d'éviter les ennuis avec les enseignants. Mais là, rien. D'ailleurs, le professeur lui fit une remarque, ayant sans doute vu la page de cahier vide en passant dans les rangs. Mio se contenta de répondre un poli « oui monsieur », avant de se mettre à écrire pendant une demi-minute. Puis recommencer à glandouiller. Super, elle donnait vraiment l'impression de se ficher de ça, comme si elle savait que... ça ne lui servirait plus à rien dans un avenir proche.
Ce mardi fut en tout point identique aux autres, réglé comme du papier à musique et rythmé par les sonneries. L'heure d'aller en cours, de la pause, de manger, des clubs. Et Ritsu fut bien forcée de constater que l'indifférence de Mio ne se limitait plus qu'aux cours. Elle ne faisait plus l'effort de participer aux discussions, se contentant de suivre silencieusement. Mugi s'en étonna, mais Mio mit ça sur le compte de « la fatigue après la convalescence du rhume ». Ce genre d'excuse n'allait certainement pas marcher longtemps.
En sortant du dernier cours, les trois filles tombèrent sur Yui, les attendant tout sourire dans le couloir.
– Saaalut ! les interpella t-elle.
– Yui ? Tu n'étais pas malade ? s'étonna Mugi.
– Nooon, j'étais super fatiguée, du coup je suis allée dormir à l'infirmerie...
Le groupe se dirigea machinalement en direction des escaliers pour monter à la salle de club.
– T'as dormi toute la journée ? demanda Ritsu.
– J'étais vraiment fatiguée. Mais là, je me sens mieux !
Malgré tout, la batteuse trouva la guitariste encore pâle. Elle espérait juste ne pas réellement attraper un rhume en côtoyant sont amie, qui avait l'air un peu malade.
– J'imagine que ça n'a évidemment rien à voir avec l'heure du goûter, n'est-ce pas ? devina facilement Mugi.
Yui fit un grand sourire, et accéléra pour passer devant le groupe et commencer à grimper les marches. Ce fut à ce moment que Ritsu comprit : ça n'avait rien à voir avec une maladie normale... sur le dos de la jeune guitariste, une bestiole à fourrure verdâtre était accrochée. Cette chose ressemblait vaguement à un petit carcajou, mais avec une sorte de trompe, des yeux jaunes unis, et surtout, des griffes immenses plantées dans la veste d'uniforme. Le yokai tourna la tête, fixant Ritsu, et découvrit ses dents pointues avec un sourire malsain. D'accord, là, il s'agissait clairement d'une provocation. En montant les escaliers, l'adolescente aux cheveux bruns regarda Mio... qui avait l'air de se ficher royalement de la présence de cette bestiole.
Bon, Ritsu savait parfaitement que ce n'était absolument pas dans sa nature de s'opposer aux siens. Mais là, il s'agissait de leur amie, il lui suffisait de faire la même chose que ce matin, avec le Bai Zé. Mais miss dragon n'avait visiblement pas l'intention de se bouger.
Arrivé dans la salle de club, pendant que Mugi préparait un habituel thé, pour une fois Yui sorti sa guitare de son étui. Elle s'assit sur le canapé bleu, la portant en jouant une mélodie inédite.
– Tiens, je connais pas, c'est toi qui l'a inventé ? s'enquit Ritsu tout en essayant de faire des signes de tête à Mio vers la bestiole.
Sauf que cette dernière restait bêtement plantée debout derrière le canapé.
– Non, en fait, c'est Ui..., avoua Yui en souriant.
Cette dernière se mit ensuite à raconter sa soirée de la veille, comme quoi sa petit sœur avait « bossé la guitare à sa place car elle était malade », discussion alimentée par Mugi qui se demandait bien l'utilité de la chose. Ritsu se son côté pu observer, atterrée, la bestiole verdâtre grincer des dents, et se mettre à coller sa trompe sur le crâne de la guitariste comme pour lui aspirer la cervelle.
– Mais si, ça me sert que Ui joue de la guitare à ma place, ça m'aide car j'observe et-
– Hahaha oui ! Aider, c'est bien ça ! Surtout ses amies ! s'exclama Ritsu en passant son bras autour des épaules de la bassiste. Pas vrai... Mio ?
– Uhh... oui...
Devant le regard insistant de Ritsu, la jeune yokai roula des yeux. Alors que la conversation continuait entre Yui et Mugi, elle s'extrait de l'emprise de la batteuse. Et cette dernière fut soulagée en observant Mio se déplacer vers l'arrière du canapé bleu. Profitant d'un moment ou Mugi était occupée avec la théière, elle tendit rapidement le bras, et attrapa à pleine main la bestiole. La bassiste la souleva dans les airs, la tenant par la peau du cou tel un chaton... et eu un temps d'arrêt. Ce qui fit regretter son action à Ritsu, car... du point de vue de Mio, c'était comme saisir un casse-croûte. La batteuse la vit déglutir discrètement, mais heureusement, la situation resta sous contrôle. Le yokai à trompe ne sembla pas du tout apprécier, et se mit à faire grincer ses crocs, en croisant ses pattes tel un enfant boudeur.
Mais au final, au moment de passer à la pause thé, Mio trouva un excellent moyen de se faire pardonner : lui laisser dévorer l'entièreté de sa part de gâteau. Assise en face, Ritsu lui fit un petit signe de victoire, comme quoi se n'était pas si difficile. Geste que la bassiste ignora volontairement en sirotant sa tasse de thé.
Ritsu soupira. Forcer Mio ainsi ne lui plaisait pas non plus... dire que ce matin, elle avait géré le Bai Zé sans aucune hésitation... et la batteuse savait pourquoi, sa grand-mère lui ayant plus ou moins expliqué. Car Mio était son gardien. Il s'agissait du mot qu'utilisaient les exorcistes pour désigner un yokai attaché à un lieu ou un humain sans malveillance. Juste parce qu'il apprécie être avec lui. C'était rare, mais certains yokai y était plus susceptibles que d'autres. Les Shachihoko, par exemple, aiment s'attacher à des lieux, qu'ils protègent et chérissent. Et dans le cas de Mio, hé bien... il était indubitable qu'elle était dans ce cas là. Si ça pouvait se rapprocher d'une forme d'amour, Ritsu se demandait si cela pouvait également impliquer une... envie de « relation » ? Oh elle savait que « sortir ensemble » et avoir des contacts physiques, c'était un truc d'humain. Est-ce que ce truc de « gardien » pouvait se comprendre comme un genre de relation platonique ? Ou d'attachement spirituel très profond ? Quoi qu'il en soit, même sans réponse à ces questions... Ritsu se trouvait extrêmement heureuse que Mio ait développé un tel lien avec elle... et ce, même si sa yokai d'amie n'avait pas l'air d'éprouver d'envie particulière concernant une... relation physique. Quoique ? Il s'agissait de Mio, après tout, elle savait comment se maîtriser pour ne rien laisser transparaître. Néanmoins, savoir tout ceci ne changeait rien sa décision de garder ses sentiments pour elle.
– Hhhhh... je suis crevée...
Ritsu expira longuement en s'affalant sur le canapé de son salon, alors que Mio accrochait sa veste dans l'entrée. Cette journée lui semblait infini, la jeune fille aux cheveux brun sentait son énergie s'épuiser rapidement... sur le chemin du retour depuis le lycée, un autre yokai avait essayé de la suivre, une sorte de monstre crustacé avec un bec acéré. Heureusement, son amie l'avait raccompagnée pour éviter cela, justement, mais... ce n'était pas tant l'influence des esprits que l'ambiance générale de la ville. Lourde et toujours aussi bruyante, tellement les yokai s'agitaient de partout.
Une fois sa veste retirée, la bassiste vint s'asseoir par terre devant la table basse, se sentant coupable. Si elle avait su que révéler sa condition allait aussi mal tourner... oh, elle avait parfaitement deviné qu'aller voir Ryujin n'allait rien apporter de bon. Mais tout de même... déclencher une frénésie généralisée... ça ne lui serait jamais venu à l'idée.
– Je suis désolée... c'est ma faute. Les yokai sont en colère, et ça se répercute sur le monde humain..., s'excusa t-elle en baissant la tête. Je ne sais pas encore comment arrêter ça, mais je vais trouver.
Ritsu se laissa glisser du canapé pour s'asseoir sur le sol... néanmoins contente que Mio se réveille un peu... il devait s'agir de la plus longue phrase qu'elle ait prononcé aujourd'hui.
– Ça devrait pas t'être trop difficile, vu que t'es genre... l'un de leurs chefs, non ? T'as juste à leur ordonner de se calmer.
– Je ne crois pas que... ça soit aussi simple, marmonna son interlocutrice.
– Rien n'est jamais simple avec toi, hein ? taquina Ritsu avec un petit sourire.
Mio ne pu dire le contraire. Mais ce fait n'avait pas l'air de déranger son amie... sinon, cette dernière l'aurait laissée tomber depuis longtemps. Tout le long de la journée, la jeune yokai avait pensé et repensé à ses tergiversations nocturnes, broyant et triturant ses méninges et sentiments dans tous les sens pour trouver quoi faire et dire. En silence, Mio observa l'autre adolescente défaire et resserrer distraitement le bandage de sa main droite. Elles étaient seules dans la maison de Ritsu, au calme, alors... l'occasion était parfaite pour causer sentiments...
– Hum... au fait, il y a un sujet important... euh... qu'on doit aborder..., bredouilla la jeune yokai sans savoir comment continuer.
Même si à la fin, elle devait se laisser oublier... Mio voulait au moins profiter du délais pour être ensemble. Être plus proche, être au clair et pouvoir exprimer ce qu'elle ressentait réellement, ne serait-ce que pour quelques temps. Le temps de se construire des souvenirs heureux, qu'elle pourrait garder avec elle. Mais... parler à cœur ouvert se révélait bien plus compliqué que prévu, lorsque les yeux de la personne aimée se retrouvait braqués sur elle. La bassiste se répétait que, si ce qu'elle avait ressenti durant le ritual était bien réel, alors il y avait toutes les chances que Ritsu réponde favorablement... donc inutile d'être angoissée. Malgré cela, son cœur ne voulait rien entendre et continuait à tambouriner, et ses pensées refusaient de se mettre en ordre.
– Un... « sujet »... ? De quoi tu veux parler... ? s'enquit Ritsu alors que le silence s'éternisait.
Vu l'air concerné et anxieux qu'arborait Mio, et le fait qu'elle évite soigneusement son regard, la batteuse s'angoissa directement en imaginant un sujet grave. Est-ce que son amie avait prit une décision et voulait lui annoncer ? Est-ce qu'elle avait réellement décidé de ne plus vivre sous déguisement humain ?
Un crissement suraigu fendit le silence, obligeant les deux jeunes filles à se boucher les oreilles du plat de leurs mains. Ritsu grimaça et serra les dents. Ce cri était horrible, on aurait dit une craie géante qu'on appuierait de toute ses forces sur un tableau noir, afin d'y laisser une rayure indélébile. Elle eut à peine le temps de s'en remettre que Mio, de son côté, s'était déjà levée. Dehors, plusieurs bruits sourds retentirent, et un second hurlement, plus court mais tout aussi assourdissant, résonna une fois de plus.
Les deux adolescentes se figèrent dans le jardin, abasourdies en découvrant la sourcs de ces cris. Un... scolopendre. Tout simplement colossal, il encombrait l'entièreté de la rue, les voitures et passants le traversant comme si de rien n'était. Déjà que ces insectes étaient dégoûtants et effrayants rien qu'en mesurant vingt centimètres... Mais celui-là devait mesurer... Ritsu se trouvait bien incapable de le dire. Sa tête devait être aussi grosse que celle d'un avion, et possédait deux crochets noirs, surmontés de deux immenses antennes jaunâtres. Son corps était long, serpentin et couvert d'une carapace brune, et à chaque tronçon s'attachait des pattes crochues qui bougeaient dans tous les sens, tout aussi grouillantes qu'un mille-patte.
– C'est... c'est quoi cette horreur... ? balbutia la batteuse en reculant.
– Un Omukade..., souffla Mio. Mais... en pleine ville ?!
Le scolopendre monstrueux redressa la moitié de son corps, pointant la tête directement vers le ciel. Il dépassait de loin les toitures des maisons. Ritsu frissonna. C'était juste épouvantable. Un insecte n'avait pas le droit d'être aussi gros ! Sa carapace luisait, il laissait échappait des cris perçants, et ses antennes s'agitaient comme pour chercher quelque chose. Tout ceci lui inspirait une terreur viscérale, le même genre de peur horrifiée qu'en surprenant un insecte aux formes inquiétantes juste au-dessus de son lit. L'Omukade secouait ses anneaux, balançant sa tête de droite à gauche, puis il se laissa retomber vers le sol. Un choc lourd éclata lorsque ses pattes heurtèrent avec force le béton, mais sans y laisser de marque physique. Puis, dans un concert de claquements, il avança et se tourna, ses pattes remuant rapidement malgré leur taille. Le yokai insectoïde passa à travers une maison comme si elle n'existait pas, continuant à crier et se tortiller. Pas étonnant que les humains soit perturbés si des choses pareilles arrivaient ! On se serait cru dans un film d'action avec une ville attaquée par un kaiju.
– Q-qu'est-ce qu'il lui arrive ? s'affola Ritsu.
– Il... il pleure... quelqu'un lui a fait du mal...
Sur ces mots, Mio s'élança vers le trottoir... mais fut arrêtée net par son amie qui lui attrapa le poignet.
– A-attends !
La jeune yokai se retourna, rencontrant les yeux paniquée de Ritsu, et lui offrit un sourire rassurant.
– Tout ira bien, ne t'inquiète pas ! Je vais le calmer et le ramener dans la montagne, lui expliqua Mio.
La batteuse hocha faiblement la tête, et la relâcha, à contrecœur. Oui, s'il y avait bien une personne capable de gérer ça, c'était Mio. Sur le moment, le geste avait agit avant ses pensées, Ritsu ne voulant pas qu'elle aille confronter un monstre pareil. Ce fut un sentiment amer dans la poitrine qu'elle la regarda partir. Encore une fois, sa propre impuissance lui laissait un sale arrière-goût. De plus... voir le dragon noir s'éloigner ainsi, volant librement dans le ciel, lui confirma une chose. Mio ne voudrait sans doute plus rester enfermée dans un corps humain, avec une vie rempli de soucis et de responsabilités, tout en n'y accordant plus aucun intérêt. Voulait-elle... partir ? Si les rôles étaient inversés... Ritsu essaya de s'imaginer à la place de son amie. Ne pouvant plus trouver de réconfort ni de plaisir dans la vie humaine, n'y voyant que problème et difficultés. Être un esprit dont la nature lui imposait d'être libre. Malgré les liens qu'elle aurait tissé durant ses années en tant qu'humaine, elle envisagerait certainement de laisser cette existence derrière elle. Tout comme la jeune fille se sentait laissé en arrière.
Elle observa le grand reptile sombre disparaître derrière un bâtiment, et se senti d'un coup... si éloignée. Que faire, maintenant ? Rentrer sagement, vraiment ? Mais à peine y songeait-elle que les hurlements de l'insecte géant reprirent de plus belle, suivit d'un vagissement sourd, qui semblait faire vibrer l'entièreté de la carapace du yokai. En plus d'être en panique, on aurait dit que cet esprit venait de s'énerver profondément.
Mal-à-l'aise rien qu'à l'idée de rester les bras ballants – et se sentant clairement abandonnée – le sang de Ritsu ne fit qu'un tour. Elle s'empressa d'ouvrir le garage pour récupérer son vélo, rangé depuis le début de l'hiver, et l'enfourcha sans réfléchir. C'était stupide. Elle ne pourrait rien faire pour l'aider même si elle la suivait... Mais elle ne pouvait pas s'en empêcher. Rester planté là lui serait insupportable.
Bien qu'il était très facile de suivre le chemin d'un scolopendre géant, malheureusement Ritsu ne pouvant traverser les murs, dû faire plusieurs détours pour se rapprocher. Le yokai était parti vers l'est, et la jeune fille suivait ses cris tout en évitant piétons et voitures. Son vélo filait sans difficulté sur le béton, se faufilant dans les ruelles, lui permettant de couper à travers les pâtés de maison.
Mais malgré les raccourcis, elle termina sa course au bord de la rivière. S'arrêtant à côté du muret pour reprendre son souffle, l'adolescente observa la rive opposée. L'Omukade était plus loin qu'elle l'aurait pensé. Elle pouvait voir le bout de sa queue, orné de deux crochets à venin, ramper sur la route de l'autre côté, le reste du corps fondu dans les murs des bâtiments. Au moins, il avait arrêté de crier, et les bruits sourds de ses pattes s'éloignaient.
Ritsu se remit sur les pédales, et continua son chemin sur le bas-côté, jusqu'à arriver à la fin du muret. Après une légère descente, la rivière changeait d'ambiance. Au lieu d'un grand mur de pierre séparant l'eau de la route, il y avait une descente herbeuse, puis un chemin de terre longeant la rivière, parfait pour les promenades estivales au bord de l'eau. En ce moment, en revanche, avec le gel et la neige, les gens préféraient rester au chaud chez eux ou dans les commerces.
L'adolescente s'arrêta une seconde fois, ayant perdu de vue le scolopendre. Mio avait donc réellement réussi à le calmer ? Et était en train de le ramener dans la montagne, là ou semblait être sa place ? La batteuse, se retrouvant bêtement seule sur la berge, souffla un long nuage de vapeur. Super, elle venait de traverser une poignée de quartiers à vélo, et tout ça pour rien. La jeune fille avait au moins espéré s'assurer que son amie n'était pas attaquée par cet insecte, mais... Mio semblait avoir géré. Et même si ça avait mal tourné... Ritsu savait pertinemment qu'elle n'aurait rien pu faire. Au final... Mio n'avait pas besoin d'elle.
Malgré l'inutilité de son trajet jusqu'ici, l'adolescente resta un moment à observer le paysage de la périphérie urbaine. Ici, plus de grands immeubles, mais des berges couvertes d'herbes gelées, quelques arbres aux branches nues, ainsi que des bâtiments d'habitations. Plus loin, un pont enjambait la rivière, sur lequel passait occasionnellement une voiture. Dire qu'il y avait quelques minutes, un monstre affreux hurlait et s'agitait. Et comparé à ça, même le brouhaha de fond habituel de la ville lui paraissait d'un calme olympien.
Laissant ses yeux dériver le long du chemin terreux parsemé de neige, Ritsu remarqua la présence d'une personne au bord de l'eau. En y regardant mieux, il s'agissait d'un vieil homme, une barbe blanche, le crâne dégarni, et légèrement voûté. Le vieux se retourna dans sa direction, et à cet instant, l'adolescente le reconnu.
C'était lui ! Le vieil homme qu'elle avait vu à la gare ! Celui qui l'avait fixé depuis la table d'un snack. Combien y avait-il de chances que deux inconnus se retrouvent comme ça ? Ce vieux lui avait déjà faire une impression bizarre. Deux fois, c'était trop pour penser à une coïncidence. Ritsu sauta précipitamment de la selle, laissant son vélo sur le bas-côté, et commença à descendre la pente herbeuse vers la rivière.
– H-hé ! Vous là-bas ! l'interpella t-elle en agitant la main.
Une violente migraine lui trancha subitement la tête. Surprise par la douleur, Ritsu ferma les yeux, et tenta d'arrêter sa course. Mais elle glissa sur l'herbe gelée, et s'écroula sur le dos. La jeune fille se plaqua les mains sur le front, grimaça en gémissant. C'était horriblement lancinant, comme si un pieux s'enfonçait lentement entre ses deux yeux. Des insultes se répétèrent dans son cerveau, tel une formule magique pour essayer de diminuer la souffrance.
Heureusement, rien ne dura. Après de trop longues secondes, le mal finit par s'estomper lentement. Ayant bloqué sa respiration jusqu'ici, Ritsu prit une grande inspiration. Allongée sur le dos dans la descente, les genoux replié, elle demeura immobile, les mains sur le visage. Bon sang mais d'où est-ce que ça sortait ? Bien sur elle avait déjà eu mal à la tête, mais... jamais aussi soudainement ni aussi fort !
Après un dernier vertige, la jeune fille se redressa, s'asseyant. Elle cligna plusieurs fois des yeux, balayant la berge, désormais vide. Grommelant devant cette occasion ratée, Ritsu s'essuya le nez avec le dos de sa main, pensant que le froid le faisait couler. Mais ce fut une trace rouge qui macula sa peau. Ah... pour ne rien arranger, voilà qu'elle se mettait à saigner du nez.
– Aaah ! Non non non ! L'humain saigne ! Le Maître ne va pas être content !
La voix enfantine du kitsune à quatre queues la fit sursauter. L'adolescente de dépêcha de se pincer les narines tout en basculant la tête en arrière, afin d'éviter de tâcher son uniforme. Elle chercha un mouchoir dans sa poche de son autre main, observant le renard trépigner sur place en couinant.
– Ça va, c'est rien, articula t-elle. Dis moi plutôt, est-ce que t'as vu le vieux ?
– Qui ? Vieux ?
Ritsu toussa en sentant le sang couler jusque dans sa gorge, et remit la tête droite pour enfouir son nez dans le mouchoir en papier.
– Il était là il y a une seconde ! Fais un effort... ! insista t-elle.
Mais le kitsune se contenta d'attraper ses oreilles entre ses pattes, et secouer le museau d'un air paniqué.
– Terrible ! C'est terrible ! Le Maître m'a dit de répondre quand l'humain parlait mais je ne sais pas quoi répondre !
Bon, visiblement, ça ne mènerait à rien d'interroger ce renard. Lui aussi était stressé par toute cette situation, vu comment il glapissait en piétinant l'herbe. C'était assez bruyant et désagréable, mais Ritsu ne lui fit aucune remarque, préférant laisser ce yokai juvénile exprimer son anxiété. Et puis, en plus de la douleur subite et du saignement de nez, une sorte... d'accablement lui tombait sur les épaules.
Le sang s'étant enfin arrêté de couler, Ritsu froissa le mouchoir imbibé de rouge, et se leva prudemment. Elle marcha jusqu'au chemin terreux, au bord de l'eau, pour se nettoyer le nez et les doigts, espérant que Mio ne sentirait pas d'odeur de sang lorsqu'elle reviendrait. Pour en être sûre, elle roula le mouchoir dégoûtant en boule, et le jeta dans la rivière, s'excusant mentalement auprès de mère nature.
Puis, elle se rassit sur l'herbe givrée, ignorant le froid transperçant ses vêtements. Et attendit, jetant des coups d'œil vers le ciel nuageux qui s'assombrissait lentement. Mio ne revenait pas... encore. Elle l'avait attendu des heures, seule sur ce ponton, jusqu'à ce que les embruns glacials de la mer aient raison de sa volonté. En ce moment, Risu revivait la même situation... et la même peur s'empara d'elle. Mio ne l'abandonnerai jamais... n'est-ce pas ? Cette crainte se creusait un chemin en son sein. La peur de la voir s'éloigner d'elle. D'avoir cette conversation, d'entendre que « Ritsu, j'ai bien réfléchis et je ne peux plus vivre parmi les humains... ».
Elles avait toujours été ensemble. Depuis leur prime enfance, pas une semaine s'était passé sans qu'elles se voient ou se parlent. C'était elle qui l'avait encouragé à apprendre la batterie, l'avait aidé à porter ces lourds tambours, qui supportait son caractère, qui l'a rappelait à l'ordre, qui l'aidait et l'accompagnait dans chaque difficulté sans jamais rechigner et sans même qu'on lui demande. L'inverse était également vraie. Elle ne comptait plus le nombre de fois ou elle avait aidé Mio à surmonter ses peurs. Que ce soit parler en public ou rencontrer le kami.
Et... elle avait toujours pensé que ça en serait ainsi. Mais la leçon qu'elle tirait de tout cela, c'était que les choses n'étaient jamais acquises pour toujours. Et qu'on ne mesurait leur valeur qu'au moment de les perdre. Elle jouait toujours la fille au moral d'acier que rien de semblait attendre, mais l'accumulation des récents changements pesait lourdement sur son cœur.
Ritsu expira un souffle de vapeur en appuyant son front sur ses genoux repliés, masquant son visage. Si elle avait tenu un compteur des jours passé sans pleurer, aujourd'hui il aurait fallut le remettre à zéro.
Merci d'avoir lu ! On approche de la fin.
Au prochain
