Chapitre 23

.: Street of Dreams :.


Elle s'en était doutée... Ritsu n'était pas du genre à se tourner les pouces bien sagement. Revenue devant la maison après avoir guidée le scolopendre géant hors de la ville, Mio passa la tête à travers les murs, mais ne trouva que des pièces vides. Ou était-elle passée ? Le dragon noir devina que son amie avait dû essayer de la suivre pour vérifier que tout se passait bien... par pure supposition, le grand yokai se dirigea donc vers l'est, dans la direction prise par l'Omukade plus tôt. Comme à son habitude, Mio ne se posa pas trop de questions et laissa son instinct la guider, glissant avec légèreté dans le ciel urbain tout en faisant de son mieux pour examiner les alentours.

Plusieurs glapissements sonores retentirent non loin, et la jeune yokai reconnu sans difficulté les cris de Ryutaro. Ce dernier était perché sur un balcon, accroché sur la rambarde, et lui fit des signes en la voyant passer.

– Maître ! Vers la rivière ! lui indiqua t-il en pointant la direction de sa patte.

– Merci Ryutaro. Maintenant, retourne à l'appart-... au refuge.

Le renard fit un « oui » de la tête, et bondit du balcon jusqu'au sol. Le dragon continua son chemin, survolant les toits, jusqu'à suivre le courant de la rivière. Et la vit enfin... prostrée au bord des berges. Pourquoi diable était-elle venue jusqu'ici ? Et pourquoi... restait-elle ainsi ? Recroquevillée sur elle-même ? Inquiète, Mio se dépêcha de descendre vers son amie.

– Ritsu ! Qu'est-ce que tu fais là ? Tu vas geler ! s'enquit Mio en se posant à ses côtés.

La dénommée releva la tête, s'essuyant le nez sur le bandage de sa main droite.

– Non, je... je n'ai pas si froid que ça..., marmonna t-elle sans oser lever les yeux vers le dragon.

– Menteuse, tu trembles comme une feuille...

Mio ouvrit la gueule, et crachat une petite gerbe de flammes bleues, enflammant le sol en arc de cercle non loin de son amie pour lui offrir un minimum de chaleur. Cette dernière observa le feu se mettre à crépiter, brûlant sans combustible exactement comme la flamme qu'avait crée le kami. Elle n'allait pas le nier, ce chauffage improvisé était le bienvenu. De son côté, Mio reprit apparence humaine et, devinant que quelque chose clochait, vint s'asseoir aux côtés de Ritsu.

– Pourquoi restes-tu ici ? Ça ne va pas ? questionna la jeune yokai.

– C'est rien... Je voulais juste être sûre que... rien de mal ne t'arrivait..., murmura son interlocutrice d'un ton hésitant.

Ritsu souffla dans ses mains et les frotta entre elles pour les réchauffer. Elle n'avait effectivement pas d'autre explications. Croisant le regard anxieux et dans l'attente de son amie, la batteuse se passa nerveusement une paume sur la nuque, cherchant que dire. Mio attendait visiblement qu'elle lui exprime ce qu'il n'allait pas. De façon général, Ritsu ne se trouvait pas spécialement douée avec les mots, et encore moins lorsqu'il s'agissait de dépeindre ses émotions et inquiétudes. Alors, les yeux plongés dans les flammes bleutées dansant à un mètre d'elle, l'adolescente se replongea dans un souvenir d'enfance l'ayant marqué et qui, de fait, l'aiderait à extérioriser son ressenti sans devoir l'expliquer directement.

– Mio, est-ce que tu te souviens du conte qu'on nous avait fait lire en primaire, celui du garçon et de la colombe blanche ?

Après plusieurs secondes de blancs, durant lesquels la jeune fille aux cheveux noirs essaya vainement de se rappeler, elle finit par secouer la tête d'un mouvement négatif. Les souvenirs de son enfance se faisaient de plus en plus rare.

– Ça raconte l'histoire d'un petit garçon qui avait une colombe blanche, narra Ritsu. Il l'adorait, et s'en occupait tous les jours sans faute, s'assurant qu'elle ne manquait de rien. Il jouait avec elle, lui tenait compagnie à chaque fois qu'il le pouvait. Mais un jour, il a vu que la colombe était de plus en plus triste, car elle était en cage. Alors, même s'il l'aimait plus que tout, il l'a libérée. Car son bonheur était plus important pour lui que la garder à ses côtés.

Mio laissa s'écouler un court silence, avant de se rendre compte que son amie avait terminé son récit... et ne comprenait pas vraiment où elle voulait en venir.

– C'est une belle histoire, mais pourquoi tu me la raconte ?

– Mio, si tu... si tu veux vivre en tant que yokai... libre, continua Ritsu en faisant de son mieux pour retenir les sanglots dans sa voix. Je ne veux pas que tu restes à mes côtés si... si ça signifie... que tu t'enfermes dans une existence humaine.

La bassiste fut à la fois très surprise et extrêmement touchée de cette confidence, et ne pouvant supporter de voir Ritsu aussi mal, s'empressa de se rapprocher d'elle pour tenter de la consoler.

– Je... non... Pourquoi... pourquoi penses-tu une chose pareille ? demanda t-elle en se penchant pour vers elle.

– Ce n'est pas... ce que tu voulais me dire ? Que tu devais partir ?

Ritsu tourna la tête dans la direction opposée, évitant le regard de son amie, sans doute dans le but de cacher ses yeux humides même si le ton de sa faible voix trahissait les émotions traversant sa poitrine. Son cœur cognait de stress, essayant de se convaincre que, si Mio finissait par partir, elle pourrait le supporter, mais... dans l'immédiat, ce n'était pas le cas. Cette dernière en revanche eut un moment de silence, le temps de rassembler ses pensées. Dire que son amie s'était persuadée qu'elle l'abandonnerait, et pourtant, mettait son bonheur personnel au second plan... Entendre cela de la bouche d'une Ritsu manifestement au bord des larmes, mesurer une fois de plus à quel point son amie lui était attaché... tout cela la bouleversait.

Mio sentait son cœur battre la chamade, à la fois peinée de voir Ritsu dans cet état, mais également heureuse. Car c'était terminé de toujours remettre au lendemain. La situation s'y prêtait... personne ne viendrait les déranger. Mio inspira lentement, et vint doucement passer son bras autour des épaules de l'autre adolescente. Tant pis pour l'embarras et ses joues tournant au rouge, lui ouvrir son cœur était la moindre des choses, et au fond, ses sentiments également n'attendaient qu'une chose, être partagés.

– Ce dont je voulais parler c'est... de nos sentiments respectifs. Depuis un moment... depuis le rituel en fait, j'ai pris conscience que... hm, j'ai probablement davantage que de l'amitié pour toi. Et... merci d'être restée à mes côtés. Surtout après... ce que je t'ai fait... même après avoir tout découvert. Tu es la seule personne à qui je... peux me confier, et tu sais... si j'avais l'air ailleurs aujourd'hui, c'est parce que j'essayais de trouver comment de te dire que... que...

Mio cherchait ses mots, les exprimaient sans savoir ce qu'il viendrait après, essayant tant bien que mal de lui transmettre ce qu'elle ressentait. Une boule d'anxiété vint lui bloquer la gorge, et alors que Ritsu la fixait d'un air interloqué et attendant la suite, la jeune yokai lui prit la main entre les siennes. Elle était certaine que son visage venait de tourner au pivoine.

La batteuse de son côté n'avait pas perdu une miette de ce discours décousu. Oh bon sang, est-ce que... est-ce que c'était ? Ritsu n'en avait jamais eu, jamais personne ne lui avait déclaré sa flamme, alors...

– Uuuuuhhhn... Attends. Ça va être super embarrassant si je comprend de travers, alors faut que je demande... est-ce que, tu es... en train... de me faire une déclaration... ? Genre... d-d-d-d'amour... ? balbutia t-elle.

Cette réaction fit sourire Mio, qui ne put s'empêcher un petit rire, autant à cause de la situation que pour détendre ses épaules.

– O-oui, et... Je sais que c'est la même chose pour toi, Ritsu. Je l'ai ressenti pendant le rituel, annonça t-elle.

La dénommée resta un instant interdite. Évidemment, elle aurait dû se douter que le partage d'émotion ne serait pas à sens unique, mais... ça ?

– Quoi... tu... mais... Attends, tu le savais... ?

La jeune yokai répondit d'un timide « oui » de la tête. Ritsu laissa tomber son front contre ses genoux dans un mouvement mélodramatique pour témoigner de tout son embarras. Si elle s'en était douté !

– Tu... n'avais pas l'intention de m'en parler ? insista Mio.

– Non... Je... je m'étais dit que... enfin, comme tu n'aimes pas quand je pose des questions sur ce sujet... je pensais que ça ne t'intéressait pas du tout. Tu sais, vu que tu es... enfin...

La jeune fille aux cheveux noirs ne pouvait blâmer son amie pour ça. C'était totalement légitime, après tout, c'était loin d'être dans les intérêts des yokai.

– Ce n'est pas que ça ne m'intéresse pas..., avoua t-elle discrètement. C'est que... c'est... super embarrassant... !

Ritsu releva la tête, fixant le visage à la fois tout gêné et adorable de son amie, et essaya de retrouver la tête froide malgré la tempête d'émotion tournant sous son crâne. Donc, ce qu'il venait de se passer... Mio venait littéralement de lui retourner ses sentiments sans même qu'elle les lui déclare ? Ça voulait dire que... même en temps que yokai et que jeune fille, non seulement ça ne la dérangeait pas que son amie d'enfance ait des sentiment amoureux à son égard, mais en plus, ils étaient réciproques. L'adolescente prit un peu de temps à réaliser, c'était comme si toutes les barrières, que son esprit s'était lui-même imposé, venaient de sauter. Elle avait tant imaginé pouvoir être plus proche de Mio, imaginé comme cela se passerait d'être dans une relation avec elle... et voilà que maintenant, ça arrivait. Dans la vie réelle. Elle arrivait à peine à y croire, et ne trouvait pas de mot pour décrire les pulsations d'euphorie qui coulaient actuellement dans ses veines. Tout le reste avait disparu, elle ne faisait qu'apprécier l'immense chance de voir un espoir jusqu'ici enfoui se concrétiser.

– Donc, euh...concrètement... ? finit-elle par demander après un silence.

Mio lui adressa un regard interrogateur.

– Je sais pas, est-ce qu'on... sort ensemble... ? précisa Ritsu.

La jeune yokai se leva, époussetant sa jupe d'uniforme pour en retirer les grains de poussière. Pour elle, c'était effectivement l'étape d'après lorsqu'on se confessait mutuellement, et... absolument rien ne l'empêchait. Si toutes deux le souhaitaient...

– Oui... si... si tu es d'accord, moi ça-

– Bien sur que je suis d'accord, miss reptile ! s'exclama Ritsu en se levant à son tour.

Si jusqu'ici cette dernière était restée mesurée dans ces actions, de retour sur ses deux jambes, elle n'attendit pas plus longtemps pour sauter au cou de son amie.

– Utilise ce surnom une fois de plus et tu peux oublier tout ce que j'ai dit, la menaça faussement Mio d'un ton agacé.

– Désolé, désolé ! gloussa la batteuse.

Mio entoura la taille de l'autre adolescente de ses bras, souriant en la serrant contre elle, se plongeant dans l'étreinte chaleureuse. Ritsu appuya sa tête contre l'épaule de son amie, elle avait encore un peu mal au crâne... peut-être était-ce à cause de la chaleur envahissante des flammes. Quoi qu'il en soit, elle se sentait particulièrement bien, perdue dans le câlin, le corps pressé contre celui de l'être qu'elle aimait. Dire qu'elle s'était convaincu toute seule que Mio ne lui retournerait jamais ses sentiments... jamais elle n'avait été aussi heureuse de se tromper sur toute la ligne. Néanmoins, dans sa joie, la petite migraine lui rappela ce qu'elle avait vécu en arrivant à la rivière, et décida qu'il valait mieux la mettre au courant.

– Au fait... le vieux que j'ai vu à la gare... il était là, marmonna t-elle contre l'épaule de Mio.

– Le « vieux »... ? … Oh.

Ritsu redressa la tête, s'écartant légèrement.

– « Oh » ? C'est tout ce que ça t'inspire ? s'étonna t-elle d'une si pauvre réaction.

– Que veux-tu que je te dise ? Je ne peux pas deviner qui c'est...

À peine Mio avait-elle fini sa phrase que son expression changea du tout au tout, ses yeux s'écarquillant, et elle prit une courte inspiration, venant de réaliser quelque chose. S'il s'agissait bel et bien d'un yokai, les seuls métamorphes qui possédait une forme humaine assez convaincante...

– Je... me demande si...

– Un autre shijin ? supposa Ritsu.

La bassiste hocha lentement la tête, une expression sérieuse peinte sur le visage. Si cette information semblait l'avoir inquiétée, Ritsu de son côté se sentait trop fatiguée pour réfléchir trop activement. Après un long soupir, elle laissa de nouveau sa tête se reposer contre son amie.

– Donc, Mio, tu... tu ne comptes pas partir, pas vrai ? voulu t-elle s'assurer.

Une vague de culpabilité noya subitement la concernée en entendant cette question. Cela lui rappelait toute cette histoire d'oubli... elle avait effectivement l'idée, à long terme, de partir. Comment pouvait-elle soutenir un dessein pareil ? Et si jamais, pour une raison ou une autre, Ritsu s'en rendait compte ? Si elle n'oubliait pas ? Cela lui briserait le cœur... et Mio se damnerait mille fois sans hésitation pour éviter de lui faire subir ça. Sentant son amie s'appuyer davantage contre elle comme si elle s'endormait, la jeune yokai serra ses bras pour la retenir.

– Tu es sûre que tu vas bien... ? s'enquit t-elle.

– Je suis fatiguée..., bredouilla Ritsu en enfouissant son visage dans la veste d'uniforme de son amie. Il s'est passé un truc bizarre quand j'ai vu ce vieux, j'ai eu super mal à la tête, et j'ai saigné du nez. Ce vieux est pas normal... tu feras gaffe si jamais tu le vois, d'ac ?

En entendant cela, Mio acquiesça d'un signe de tête, et se blottie un peu plus contre Ritsu dans un mouvement protecteur. Ce « vieux »... devait forcément être un esprit assez puissant pour provoquer ce genre de violente réaction chez un humain s'approchant de lui... et la bassiste n'avait jamais ressenti un tel dilemme. Partir, se laisser oublier et prendre le risque d'une séparation terriblement douloureuse, ou rester, alors que sa seule présence serait nocive. Néanmoins... un cœur brisé pouvait se réparer avec le temps, contrairement à une santé lentement détériorée par l'influence d'un shijin. L'adolescente repensa aux paroles de son amie, plus tôt, concernant cette histoire de colombe. Elle serait prête à la laisser sortir de sa vie, malgré toute la peine que cela lui infligeait. Mio ne savait que faire.

Toutes ses réflexions furent stoppées lorsqu'elle l'entendit renifler contre son épaule.

– Ritsu..., chuchota t-elle en lui caressant amoureusement le dos.

– Pardon... j'ai... j'ai eu peur que tu m'abandonne..., bafouilla la dénommée. Et tu sais, tout ce qu'il s'est passé...

– Ça fait beaucoup à digérer en un seul coup.

La batteuse émit un « mmh » vaguement affirmatif. Après un autre moment de silence durant lequel les deux jeunes filles se rassurèrent mutuellement dans un câlin doux, le téléphone portable de Ritsu sonna, les faisant sortir de leur petite bulle. Monsieur Tainaka, qui devait être rentré, avait envoyé un message à sa fille lui rappelant qu'elle était actuellement privé de sortie et qu'elle ferait mieux de rentrer immédiatement si elle ne voulait pas aggraver son cas.

Les adolescentes rentèrent à vélo, et ce fut Mio qui insista pour prendre le guidon, laissant Ritsu sur le porte-bagage. Juste avant de partir, la jeune yokai jeta un dernier coup d'œil vers la berge. Ses flammes bleues avaient fini par s'évanouir, et elle examina les environs, afin d'être certaine de ne rien louper.

Il était indubitable que, tôt ou tard, elle se retrouverait face à l'un des shijin. Ou aux quatre autres en même temps. Elle était même certaine que ça n'allait pas tarder, qu'avec tout le bazar ambiant, ils allaient intervenir... et ne savait absolument pas à quoi s'attendre de leur part. Mais Mio se préparait déjà mentalement à la venue de ses... « collègues ». La grand-mère de Ritsu leur avait expliqué qu'ils étaient endormi la grande majorité du temps, alors... faire en sorte que tous se réveillent et s'activent au même moment ne devait pas être facile. Elle ignorait combien te temps ça allait prendre. La seule chose dont elle était certaine, c'était qu'ils allaient probablement arriver du jour au lendemain... ce n'était certainement pas le genre des yokai d'envoyer un prévis de passage.

Alors qu'elle stoppait le vélo à un feu rouge, Mio sentit Ritsu passer ses bras autour de sa taille, ignorant totalement les éventuels regards outrés devant ce geste d'affection en public. La bassiste, embarrassée, la laissa pourtant faire. Si l'idée de rencontrer les autres shijin l'angoissait grandement, et que pour ne rien arranger, son dessein d'oubli lui pesait, pour l'instant, elle profitait pleinement de cette petite promenade en couple. En couple... elle sourit bêtement en y pensant, sans empêcher son esprit d'imaginer toutes les portes qui s'ouvraient maintenant que leurs sentiments étaient clairs.


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Impossible de dormir. À trois heures du matin, Ritsu se retournait dans son lit. Pourtant, ce n'était pas la fatigue qui manquait, mais elle avait beau attendre les yeux fermés, elle se sentait toujours inconfortable, le sommeil refusait de venir. Et plus le temps passait, plus elle s'agaçait. On était samedi, alors elle aurait pu profiter d'une belle nuit de repos sans réveil, mais rien à faire.

Peut-être était-ce dû à son esprit chargé. Elle repensait à la semaine écoulée depuis la déclaration mutuelle. Au final, dans sa relation avec Mio, rien n'avait beaucoup changé. Cette dernière ne manifestait pas d'envie particulière de rapprochement physique et continuait à agir comme elle l'avait toujours fait, au grand dam de la batteuse qui se demandait comment faire avancer les choses sans paraître trop brusque... et sans mettre Mio dans le mal. Ritsu gardait toujours à l'esprit la faim dévorante que cette dernière ressentait, le fait qu'elle l'ait attaquée et goûté son sang. La jeune fille leva sa main blessée devant sa figure, passant ses doigts sur la plaie sans bandage. C'était en bonne voie de cicatrisation, et ça ne faisait presque plus mal. D'accord, visiblement Mio pouvait lui offrir un câlin sans conséquences fâcheuses, mais... qu'en est-il des contacts plus... intimes ? Ritsu ne pouvait s'empêcher d'y penser. Enfin, sans doute devait-elle éviter de presser les choses, il s'agissait, pour toutes deux, de leur première relation, quand bien même elles se connaissaient depuis longtemps.

De plus, ce n'était peut-être pas le bon moment pour ce genre de soucis. Mio avait d'autres problèmes. Elle avait semblé sur les nerfs tout le long de la semaine, non seulement à cause des yokai énervés, et sans doute à cause de cette histoire de shijin. Elle regardait souvent autour d'elle, lorsqu'elle marchait dans la rue, l'attention portée sur son environnement comme si elle essayait de repérer quelqu'un ou qu'elle s'assurait de ne pas être suivie.

Par dépit, l'adolescente finit par s'asseoir au bord de son lit, s'étirant les bras et les jambes. Rester à broyer ses pensées sous la couette ne l'aidait en rien, alors peut-être que marcher un peu finirait par la faire tomber de sommeil. Ritsu enfila des chaussettes et un sweat, et alla descendre prudemment les escaliers dans le noir, jusqu'à son salon. Elle alluma l'une des petites lampes à pieds à côté du canapé histoire d'avoir un minimum de luminosité. Après plusieurs seconde à se demander que faire, la jeune fille se dirigea vers le frigo pour en vérifier le contenu, et chercher quelque chose de facile et sucré à grignoter. Mais à peine son regard fut posé sur les divers aliments qu'un haut-le-cœur lui prit la poitrine.

Ritsu referma le frigo et alla s'asseoir sur le canapé, se sentant patraque. Ne sachant que faire, elle se mit à pianoter distraitement sur son téléphone portable, cherchant quelques petits jeux à faire pour passer le temps. Alors qu'elle pilotait quelques pixels en forme de serpent, une forme claire bougea à l'extérieur, attirant son attention. La jeune fille se leva pour observer à travers la fenêtre, mais rien...

Un museau canin apparu soudainement à quelques centimètre de la vitre. Son cœur rata un battement, et Ritsu retint un cri de surprise en reculant. Des yeux blancs, des crocs sans babines... un Raiju. La bête disparu aussi vite qu'elle était arrivée.

Loin de laisser passer ça sans rien dire, la jeune fille se dépêcha d'enfiler des chaussures et un manteau par-dessus son pyjama, et sortit sur le palier.

Il faisait encore nuit, et une brume inquiétante glissait au ras du trottoir, reflétant les rayons de la pleine lune, plongeant la rue dans une ambiance lugubre. Pas une voiture ne passait. Toutes les lumières des immeubles étaient éteintes. Un silence pesant envahissait l'air, sans un souffle de vent... seule sa respiration vaporeuse provoquait du mouvement. La ville paraissait complètement morte. Ritsu se tapota les joue pour vérifier d'être bel et bien réveillée. Le froid hivernal transperçait ses vêtements, mais... elle n'eut pas l'idée de rentrer.

Le cliquetis des griffes sur le béton résonna. Un Raiju émergea de la brume. Son pelage grisâtre se confondait dans le brouillard, il marchait la tête basse et les mâchoires grandes ouvertes. Ritsu demeura complètement immobile, les muscles tendus, son cœur battant d'angoisse. Elle observa le loup géant la dépasser. Puis, il s'arrêta une vingtaine de mètre plus loin, dans la rue, et se retourna.

Est-ce qu'il... l'attendait ? Est-ce qu'il voulait qu'elle le suive ? L'adolescente patienta plusieurs secondes, regardant la bête renifler dans sa direction, et faire des mouvements de tête comme pour lui dire de se dépêcher.

Suivre un loup monstrueux, seule, en pleine nuit, et par un brouillard pareil ? Qu'est-ce qu'il pouvait mal se passer ? Si son côté rationnel lui hurlait de rentrer immédiatement et de retourner dormir, tout le reste de son corps était attiré par ce yokai. Si un Raiju prenait la peine de venir la chercher, ce devait être important... non ? Et ça devait avoir un rapport avec Mio. Réaliser cela acheva sa rationalité, et Ritsu franchit le jardin, marchant dans la direction du loup.

Ce dernier reprit également sa marche, avançant lentement, en plein milieu de la route. Ritsu frissonna, la chair de poule attaquant ses bras, autant par le froid que cette étrange... ambiance. Il n'y avait absolument personne... bien sur, à trois heures du matin, les rues seraient normalement vides. Mais là, il y avait en plus cette impression... anormale. Quelque chose ne tournait pas rond. La ville entière semblait complètement abandonnée. Les éclairages publiques ne fonctionnaient plus. Seule la forte lumière opaline de la lune éclairait les bâtiments aux fenêtres noires.

Le loup s'arrêta subitement en plein milieu d'un carrefour. Ritsu reconnaissait cet endroit, il s'agissait d'un croisement souvent embouteillé, car quatre grandes avenues s'y rencontraient. Mais là, rien. Pas une seule voiture, pas un seul piéton... et pas un seul autre yokai. Uniquement une brume rampante.

D'autres cliquetis retentirent, à chaque coin de rue. Ritsu regarda tout autour d'elle. Les bêtes canines apparurent, en cercle, la fixant de leurs yeux blancs. Cernée de toute part, la jeune fille s'efforça de rester calme... en apparence. Ces esprits ne pouvaient s'en prendre à elle... physiquement. De plus, malgré leurs expression figées dans un éternel rictus, ils n'avaient pas l'air agressifs.

– Q-qu'est-ce que vous voulez, Raiju ? interrogea l'adolescente d'une voix mal assurée.

Appelle ton gardien, humain.

Bien que la voix grondante du loup ne tolérerait pas un refus, Ritsu resta silencieuse. Donc ils voulaient Mio, hein ? Ils ne devaient pas pouvoir la repérer. La batteuse se frotta le bras gauche, repensant à cette zébrure rougeâtre. Est-ce que ces bêtes l'avait « marquée » pour ça ?

– … Pourquoi ? Qu'est-ce que vous lui voulez ?

Appelle ton gardien.

La meute répéta cet ordre plusieurs fois d'affilé. Ritsu analysa sa situation. Leur obéir ? À vrai dire, cela lui semblait être la bonne chose à faire. Bien qu'ils n'allaient pas l'empêcher physiquement de rentrer à la maison si elle le voulait, ils n'allaient sans doute pas la lâcher. Et puis... Mio n'avait rien à craindre des Raiju. Elle pouvait leur botter les fesses sans transpirer.

Un appel... la jeune fille repensait au temps que ça lui avait prit pour appeler le dragon, et soupira. Avant de se souvenir d'un moyen beaucoup plus pratique : le téléphone. Heureusement qu'elle avait gardé son portable... elle appela donc Mio, prête à s'excuser de la réveiller à une heure pareille.

Mais à sa grande surprise, la bassiste décrocha dès la première sonnerie.

– Ritsu ! Ou es-tu ?

La voix de Mio semblait bien réveillée... et anxieuse.

– Euh... au croisement des quatre avenues, il y-

Même pas le temps de terminer sa phrase que l'autre adolescente raccrocha, laissant Ritsu avec le tut-tut de l'appareil et sa consternation. Bon sang mais qu'est-ce qu'il se passait, encore ? Une ville silencieuse et inerte, Mio en pleine panique, ça ressemblait à la venue d'un kami... ou... peut-être pire.

L'adolescente aux cheveux bruns se tint immobile au milieu du carrefour, observant les bêtes. Les Raiju ne bougeaient pas, grondant par intermittence. La brume s'était écartée, laissant les coins des bâtiments visibles. En revanche, elle stagnait dans les avenues, comme pour boucher chaque chemin disponible, rendant la situation encore plus oppressante qu'elle ne l'était déjà. Bien que ses muscles contractés grelottaient de froid, Ritsu n'osait faire un pas.

Un lourd rugissement fendit le silence. Et elle le reconnu. Se retournant, elle vit le dragon noir plonger vers le sol, la gueule ouverte, exposant le fond sa gorge embrasée. Un immense crachat de flammes azur frappa le béton, engloutissant la zone que le dragon survolait.

Le feu spectral !

Fuyez !

Bien que Mio avait visé les loups, Ritsu se cacha la figure avec ses bras pour se protéger de la chaleur. Elle les entendit couiner et se carapater en moins de quelques secondes, et ferma les yeux, jusqu'à ne plus entendre le feu crépiter. Contrairement à la dernière fois, les flammes ne restèrent pas, et s'évanouirent rapidement.

La batteuse chercha le dragon du regard. Ce dernier vint se poser à côté d'elle... mais ne lui laissa pas le temps d'ouvrir la bouche.

– Il faut que tu partes ! s'exclama Mio d'un ton pressant. Byakko est-

Un mugissement ressemblant à celui d'un grand félin la coupa. Émergeant de la brume, un tigre blanc immense bondit dans leur direction. Ses yeux étaient d'un jaune luisant, et certaines extrémités de son corps telles que les oreilles, l'arrière des pattes et la queue, se terminaient dans un fumerolle d'un blanc pur. Le dragon n'eut pas le temps d'esquiver que le yokai tigré lui fonça dessus, le percutant de tout son poids. Les deux adversaires roulèrent sur plusieurs mètres sous les yeux horrifiés de Ritsu ne pouvant qu'assister à un combat de titans se déroulant en face d'elle. Qu'est-ce qu'il se passait, bon sang ? Pourquoi ce tigre attaquait ? Le félin ferra Mio en plongeant ses griffes redoutables dans son corps, et referma ses mâchoires sur la nuque du dragon, l'empêchant de tourner la tête.

Dans l'impossibilité de se défendre à l'aide de son crachat de feu, la jeune yokai s'agita de toutes ses forces sous le poids du tigre, hurlant alors que les griffes et les crocs traversaient ses écailles pour atteindre sa chair. Du sang noir gicla sur le sol. Sous la douleur, Mio s'immobilisa, effrayée à l'idée que se débattre allait aggraver les plaies.

– Tu es encore trop jeune pour me résister, Seiryu. Abandonne.

La voix désincarnée du tigre fut si forte qu'un écho retenti dans les rues alentours. Mais cet ordre eut l'exact effet contraire. L'instinct de prédateur du dragon le prit comme un défi, et la rage bouillonnante de Ne Hemo remonta de ses entrailles, refusant catégoriquement d'être mit à mal par une potentielle proie. Ce n'était pas cette petite douleur qui allait l'arrêter ! S'il voulait se battre, alors il allait être servi, qu'importe qu'il s'agissait d'un autre shijin !

Ignorant totalement les griffes déchirant sa chair, Mio força brutalement pour se libérer. Tordant son corps serpentin, elle attaqua à l'aide de ses pattes arrières, plongeant ses griffes dans le ventre du tigre pour le repousser. Ce dernier rugit et lâcha prise... et immédiatement excitée par l'odeur du sang ambre s'échappant de la plaie, Mio mordit à pleine dent dans l'épaule de son adversaire, lui arrachant un morceau entier chair ferme.

Le tigre poussa épouvantable hurlement, et envoya un violent coup de tête contre le dragon pour le déséquilibrer et pouvoir s'échapper. Le félin bondit hors d'atteinte, à côté de la façade d'un bâtiment faisant le coin de l'avenue.

C'était loin... très loin d'être la première fois qu'elle se retrouvait avec de la chair de yokai dans la gueule. Mio le sentait clairement, retrouvant la délicieuse sensation sucrée et chaude sur sa langue, se rappelant des souvenirs d'avant sa naissance. L'ambre mielleuse remplissait ses babines, la viande spongieuse s'écrasait sans effort, coulant le long de sa gorge alors qu'elle mâchait avec des bruits humides. Encore... il lui en fallait encore plus. Elle avait besoin de dévorer l'entièreté de ce yokai. Son estomac vide lui ordonnait.

Le dragon glissa lentement son corps meurtri contre le béton glacial, rampant la tête prêt du sol tel un serpent s'apprêtant à attaquer, les crocs dégoulinants et la gorge grondante. Les deux adversaires s'examinèrent une seconde, et malgré sa profonde plaie, le tigre contracta ses pattes, et sortis ses griffes encore tâchées de sang noir, visiblement loin de s'avouer vaincu.

Alors qu'il s'avançait rapidement vers le dragon, ce fut Ritsu qui s'interposa entre les deux monstres.

– Stop ! Arrête ! cria t-elle en direction du félin.

À sa grande surprise, tigre monstrueux se stoppa net dans son élan. Pour elle, tout s'était passé si vite, et si elle ne comprenait pas le pourquoi du comment, elle savait une chose : cet affrontement devait cesser. Et pas uniquement car Mio saignait.

Malheureusement, cette dernière, au lieu de se stopper, profita de ce moment pour prendre une immense inspiration. Le dragon avança sa tête jusqu'aux côté de Ritsu, qui eut juste le temps de s'écarter pour éviter la chaleur dangereuse des violentes flammes. Malgré la distance, le puissant feu azur n'en fut nullement diminué et vint frapper de plein fouet le grand félin blanc. Ce dernier rugit et se cabra, reculant sur ses antérieurs tout en secouant la tête. Puis il ne demanda pas son reste, et disparu dans la brume.

Profitant que la tête du reptile noir se trouvait près du sol, Ritsu attrapa l'une de ses cornes, et tira de toutes son poids dessus, espérant l'empêcher de poursuivre le tigre.

– Ça suffit ! Tu vas aggraver tes bless-

Mio secoua vivement la tête pour la faire lâcher, et comme pour exprimer tout sa frustration, referma ses mâchoires sur le frêle corps humain osant s'opposer à sa volonté. Ritsu bloqua une respiration. Ce n'était pas assez fort pour que ce geste la blesse, mais la pression était douloureuse. Les crocs pointus appuyaient contre son épaules et ses côtes. Son cœur s'affola, elle avait de hurler, de se débattre, de s'extraire au plus vite de cette horrible emprise... il suffirait au reptile de serrer ses mâchoire pour la briser en deux aussi facilement qu'un biscuit sec.

Mais Ritsu n'en fit rien. S'agiter n'allait qu'attiser l'instinct carnassier du prédateur. Alors elle se contenta de s'immobiliser, et inspira profondément.

– Mio, lâche-moi tout de suite, ordonna t-elle.

L'ordre, prononcé d'un voix claire et ferme, heurta le dragon. Mio obéit, elle écarta et retira sa gueule lentement. Elle cligna plusieurs fois des yeux, se concentrant pour ravaler sa colère, se frustrant. Ses griffes se contractèrent, rayant le béton. Elle n'arrivait pas à croire qu'elle avait recommencé. Est-ce que tout ses efforts ne servaient à rien ? Peu importe ce qu'elle faisait ou se répétait, la faim restait toujours aussi puissante, capable de brouiller son jugement, de prendre le contrôle de ses actions. Elle avait mal de partout, à chaque mouvement elle sentait ses plaies suinter de liquide chaud, qui gouttait sur la route. Mais la seule santé qui lui importait à cet instant était celle de Ritsu. Cette dernière se frottait le ventre, à l'endroit ou les crocs avaient pressé.

Mio n'osa même pas s'excuser. Elle resta là, le corps allongé à terre, acceptant son propre échec, les yeux fermés et la tête basse. Malgré le goût rémanent du sang ambré, le dragon s'efforça de faire taire sa furieuse envie de poursuivre sa proie. La honte et la culpabilité l'empêchait de bouger.

– Tu saignes ! Il faut... il faut faire quelque chose..., avisa Ritsu en posant une de ses mains sur le museau reptilien.

La dénommée n'en croyait pas ses oreilles. Comment pouvait-elle s'inquiéter de ça alors qu'elle venait de... manquer de se faire grièvement blessée ? Voire pire ? La batteuse de son côté ne savait que faire, concrètement. Mettant les explications sur la situation pour plus tard, elle cherchait activement la meilleure solution, dans l'immédiat. Qui appeler pour obtenir de l'aide ? Ses parents, vraiment ? Il fallait bien quelqu'un... ! Mio ne devait pas rester comme ça ! Perdue, la jeune fille regarda autour d'elle. Le carrefour était toujours aussi... vide. Aussi silencieux et brumeux.

Mio releva subitement le museau, quittant le toucher rassurant de la paume.

– N-n'approche pas, Genbu ! gronda t-elle. Je refuse d'accepter votre décision ! Si vous voulez que je me réincarne, alors vous devrez me forcer !

Ritsu se retourna, tombant sur la vision du vieil homme. Elle le reconnu. Lui, celui de la gare, et de la rivière. Alors il était réellement un shijin. Il avançait lentement, sortant de la brume, le dos voûté.

Un sentiment de peur frappa violemment l'adolescente aux cheveux bruns, qui se recula et manqua de trébucher sur l'une des pattes du dragon noir, couché à terre. Par réflexe, elle vint se coller contre son poitrail écailleux, détournant les yeux du vieil homme. Intimement, elle était persuadée que c'était de sa faute. Qu'il venait de volontairement provoquer cette réaction de terreur, dans le but de la voir s'enfuir. Raté, ce fut auprès de Mio qu'elle alla instinctivement chercher la sécurité.

La jeune yokai baissa le cou, faisant comme barrière, et incitant Ritsu a rester tout près.

– Ritsu... ne les regarde pas...ne leur parle pas, lui chuchota Mio.

La concernée obéit, et se laissa tomber à terre, s'asseyant sur le béton froid, serrée entre les pattes du grand reptile. Ses jambes ne la portaient plus. Sa grand-mère avait raison. Être en contact avec ce genre de force l'épuisait.

Le silence retomba. Blottie contre le poitrail, Ritsu attendait, fixant les écailles noires. Elles étaient toutes chaudes à cet endroit, sans doute à cause des crachats de flammes. C'était agréable. L'adolescente les observait bouger lentement, au rythme de la respiration profonde. L'air devint lourd, difficile à inspirer, et la brume s'épaissit, noyant l'entièreté du carrefour. La température se réchauffa, au point qu'une goutte de sueur glissa le long de son cou... et ses yeux se fermèrent, l'esprit flottant.

– Tu as goûté au sang.

Une voix lourde fit sursauter le dragon et l'humaine au même moment.

– Et brisé le sceau.

– C'est problématique.

Les voix s'enchaînèrent rapidement, créant des écho résonnant à travers les rues. Ritsu n'essaya pas de voir de qui elles provenaient. De toute façon, avec ce brouillard, elle n'aurait pas pu voir deux mètres devant elle. Mais elle comprenait la situation. Les quatre autres shijin avaient fini par venir s'occuper du cas de Mio en personne... et visiblement, il l'avait jugée et condamnée.

La jeune yokai demeurait immobile, mais elle rageait intérieurement. Comment pouvaient-ils vouloir la mettre à mort ainsi ? Elle savait parfaitement ce qu'ils comptaient faire. La forcer à se réincarner, l'ayant jugée trop incontrôlable, afin de pouvoir réparer entièrement le sceau. Et pour se faire, il leur fallait l'égorger, ou la blesser assez profondément pour que le sang qui coule engendre la suite de la lignée... telle une réincarnation dans le sang. Et dans ce cas... elle, Mio Akiyama, mourrait pour donner naissance à une autre incarnation de Seiryu.

Le grondement sourd et menaçant d'un félin se fit entendre. Un tremblement d'effroi parcouru l'échine du dragon. Mio savait pertinemment qu'elle ne pourrait se défendre s'ils décidaient de l'attaquer tous en même temps. Être à la merci de ces êtres la terrorisait en même temps de l'énerver profondément. Hors de question qu'elle... disparaisse ainsi, purement et simplement ! Si Ne Hemo souhaitait se débattre jusqu'à la fin avec la furie d'un monstre acculé, malgré son corps fourbu et douloureux, Mio désespérait devant cette fatalité... la force morale nécessaire pour s'opposer à la volonté des autres yokai lui faisait défaut. Si elle partait... tout le monde allait finir par l'oublier. Elle ignorait s'il s'agissait de l'adrénaline du combat ou la douleur, mais mise devant ce sort, si proche, elle se rendit compte que... non, elle ne voulait pas ça.

– Je ne veux pas oublier...et... je ne veux pas l'être ! supplia t-elle en baissant la tête.

Les yeux fermés, elle senti des bras chaleureux entourer son museau. Ritsu s'était levée, et loin de rester sans rien faire et la regarder sans défense, la batteuse ignora les instructions de Mio et s'adressa directement aux yokai. Debout au milieu de ce carrefour brumeux, elle prit une grande inspiration et parla fort.

– Attendez ! Ce n'est pas juste ! C'est la faute du tigre ! S'il n'avait pas attaqué, Mio... Seiryu ne l'aurait pas blessé ! C'est lui qui l'a provoqué ! s'exclama t-elle.

Aucune réponse, mais les grognements du félin s'étaient arrêtés. L'adolescente serra ses bras autour de la tête du dragon, sentant son esprit papillonner comme avant un vertige... ce n'était pas le moment, elle venait d'obtenir leur attention ! Mais des points noirs dansaient dans sa vision, et la migraine recommençait... elle avait l'étrange impression d'être comme... ivre. Ses jambes tremblotaient et elle avait du mal à respirer correctement, devant fournir plus d'effort que d'habitude pour remplir ses poumons. Malgré tout, Ritsu s'accrocha à sa conscience, il fallait qu'elle exprime ce qu'elle avait sur le cœur, maintenant.

Shijin, vous... avez bien vu que qu'elle est capable de se maîtriser, avec ou sans la brisure du sceau, continua t-elle. Vous savez qu'elle aurait pu poursuivre le tigre jusqu'à le dévorer entièrement, mais elle ne l'a pas fait. Elle aurait put tuer le kami Ryujin, aussi. Mais elle ne l'a pas fait.

Ritsu ignorait totalement si cela allait changer quelque chose à leur décision. Mais elle ne faisait qu'énoncer des faits ! Pas question de passer les efforts qu'avait entreprit Mio sous silence ! Ces esprits arrivaient du jour au lendemain, et s'arrogeait le droit sur sa vie, comme ça ? Sans rien connaître ? Qu'ils aillent se faire voir ! Si elle ne se sentait pas aussi faible, Ritsu leur aurait expliqué sa façon de penser. Mais... leurs présences, tous combinées, lui pesaient sur le corps et l'esprit.

Le silence se poursuivit. Mio n'avait su que dire pour empêcher l'autre jeune fille de parler aux shijin. D'un côté, elle ne pouvait s'empêcher d'être heureuse et soulagée d'être défendue ainsi, mais de de l'autre... elle ressentait le poids de Ritsu s'appuyant contre elle. La présence d'autant de force spirituelle au même endroit... c'était mauvais. Le dragon baissa la tête jusqu'au sol, l'accompagnant pour qu'elle s'asseye doucement.

– Cet humain...

– C'est celui que les Raiju ont marqué.

Mio ne comprit pas tout de suite de quoi les voix parlaient. Les Raiju ? Si c'était vrai, ça expliquait pourquoi Ritsu en avait vu un en rêve. Est-ce qu'elle était au courant de cette histoire de marque ?

– Être gardien est ce qui a causé sa perte.

– Pourquoi le défends-tu, humain ?

Assise par terre, contre la tête du dragon noir, la batteuse ferma les yeux, l'esprit toujours autant embrumé. La réponse à cette dernière question lui paru si évidente qu'elle n'eut aucunement besoin d'y réfléchir à deux fois, et parla sans retenue.

– Parce que je l'aime et je ne veux pas que... vous lui fassiez du mal... Je sais que vous pensez que c'est trop dangereux, mais... j'ai déjà réussi à la calmer. Je peux recommencer. À... chaque crise si... besoin...

Bon sang, pourquoi simplement parler lui demander autant d'énergie ? La jeune fille se trouvait tellement essoufflée que la fin de la phrase fut presque chuchotée. Des murmures montèrent de la brume, beaucoup trop diffus pour être intelligibles, mais les autres yokai semblait délibérer entre eux, durant ce qui lui paraissait être de trop longues minutes... elle voulait absolument rester éveillée pour connaître la suite des événements, pour écouter leur décision, savoir si ses paroles n'avait ne serait ce que servi à quelque chose, mais son malaise n'était que grandissant. Ritsu grimaça, se laissant reposer contre le front du dragon après une profonde expiration. Sa tête recommençait à lui faire mal, et un étrange son suraigu lui vrillait les tympans, si bien qu'elle ne comprit pas ce que disaient les voix résonnantes... ces voix. À chaque mots, elles lui transperçaient le crâne, forant à l'intérieur et lui brouillait l'esprit. Elle aurait voulu se boucher les oreilles, mais... impossible de bouger. Ses bras, ses jambes, tout son corps pesait si lourd qu'elle avait l'impression de s'enfoncer dans le béton. Elle entendit son prénom, prononcée par la voix familière et si rassurante de Mio, mais ne put y répondre, la seule chose qu'elle ressentait clairement étant l'air glacial attaquant sa peau, ainsi que ses propres battements de cœur, et la dernière pensées qui traversa l'esprit fut que ces pulsations n'avaient plus un rythme normal. Elles étaient dangereusement lentes.


déso j'ai toujours énormément de mal à écrire des dialogues amoureux (ou ce genre de situation en général)

Au prochain