Chapitre 24

.: This I Love :.


Samedi matin. Le meilleur jour de la semaine, car il s'agissait du début du week-end, pas comme le dimanche, sur lequel l'ombre du lundi venait planer. Au chaud sous sa couverture, Ritsu se retourna pour changer de position, venant tout juste de se réveiller. Vu son niveau de fatigue, il devait être six ou sept heures du matin... donc elle avait encore plusieurs heures de repos devant elle... et la jeune fille espérait se rendormir vite histoire de faire passer le malaise qui lui prenait le ventre et la gorge.

Malheureusement, plusieurs toc-toc résonnant dans sa chambre l'empêchèrent de retourner directement au sommeil.

– Ritsu ! Tu es réveillée ? l'interpella sa mère à travers la porte.

– Mmhoui..., marmonna l'adolescente d'une voix agacée.

– Lève-toi, il est pas loin de midi, tu ne comptes pas rester au lit toute la journée ?

Sur ce, sa mère s'éloigna dans la couloir. Midi ? N'en croyant pas ses oreilles, la jeune fille se redressa et regarda l'heure sur son réveil. Effectivement... il était midi. Alors pourquoi se sentait-elle autant épuisée ? Elle devait couver quelque chose... à moins que...

Chassant la somnolence en se frottant les yeux, Ritsu s'assit sur son lit, examinant sa chambre... une minute. Elle se rappelait être sortie, cette nuit... oui, elle se revoyait enfiler ses chaussures, attraper sa veste, et marcher dans le brouillard. Comment était-elle revenue dans sa chambre ? À moins que ça ne soit qu'un rêve ? Elle avait cette impression flottante, l'esprit un peu désorientée, juste ce petit moment de confusion lorsque le cerveau doit chasser les images inventées par le subconscient et reprendre ses marques dans la réalité. Après un long soupir pour se calmer, Ritsu se passa une main sur la poitrine... ses poumons étaient douloureux. Comme si elle avait fait un footing dehors et que l'air glacial lui avait brûlé les bronches et la trachée.

Elle toussa par réflexe, et ce mouvement réveilla une douleur au niveau de ses côtes. Relevant méditativement son haut de pyjama, elle constata de magnifiques bleus sur ses flancs... à l'endroit ou... les crocs du dragon l'avait attrapé.

En réalisant cela, l'adolescente prit une inspiration. Les shijin ! Elle leur avait parlé ! Et Mio... ou était-elle ? Que s'était-il passé, cette nuit ? Son portable n'était pas sur sa table de chevet, Ritsu se leva précipitamment, titubant vers la porte en essayant d'ignorer le vertige. Il fallait qu'elle la contacte pour savoir si tout allait bien.

Elle descendit l'escalier, mais à peine arrivée dans la cuisine que sa mère s'approcha précipitamment d'elle.

– Mon dieu ! Est-ce que tu te sens bien ? Tu es malade ? s'inquiéta t-elle en se baissant vers sa fille.

L'adulte lui appuya sa paume sur le front pour vérifier sa température.

– Tu es brûlante... retourne te reposer. Je t'apporterais à manger et-

– N-non, faut que j'aille..., bafouilla la jeune fille en se tournant vers la porte d'entrée de la maison.

Mais elle ne fit pas un pas que son père s'interposa entre elle et la sortie.

– Doucement Ritsu. Non seulement tu es punie, mais malade, donc... écoute ta mère, dit-il d'un ton ferme.

L'adolescente compris rapidement que ce n'était pas la peine d'insister. Il valait mieux abandonner l'idée de sortir pour l'instant... surtout que ses parents avaient raison. Elle était bien malade... bien que cette « maladie » n'avait rien à voir avec un virus ou un bactérie. Son corps lui faisait comprendre à sa manière que ça suffisait, qu'il lui fallait de repos.

Néanmoins, Ritsu prit soin de récupérer son téléphone portable, l'attendant dans la poche de sa veste, avant de remonter les escaliers. Elle essaya bien d'appeler Mio, mais ne reçu aucune réponse. Avoir été en contact direct avec autant de puissants yokai à la fois... il lui faudrait sans doute un peu de temps pour s'en remettre. Et une bonne douche... elle était encore dans le pyjama d'hier, dans lequel elle avait transpiré et s'était traînée sur le béton. De plus, après sa rencontre avec le kami, sa grand-mère avait bien insisté sur le fait de se laver. Ritsu ne comprenait pas bien en quoi cette action l'aiderait, mais... il valait mieux ne pas trop y réfléchir.

L'adolescente prit donc le temps d'un lavage intégral, que ce soit corps, cheveux, dents et oreilles. Et rien qu'avec ça, elle se sentait comme libérée d'un poids. À moins qu'il s'agisse d'un effet placebo. Une fois changée et de retour au lit, elle essaya une nouvelle fois d'appeler Mio, mais toujours aucune réponse, le téléphone sonnait dans le vide...

Ritsu s'étira en baillant sur le matelas, se disait qu'elle réessayerait dans quelques minutes, juste le temps de fermer les yeux un petit moment. Mais à peine sa tête posée sur le coussin terriblement confortable, que le sommeil la rattrapa sans qu'elle s'en rende compte.


Ce fut seulement plusieurs heures plus tard que Ritsu reprit conscience. Impossible pour elle de dire exactement quand, mais lorsqu'elle ouvrit les yeux et qu'elle rencontra le mur de sa chambre, elle remarqua rapidement que la luminosité avait décliné. Soit l'après-midi se terminait, soit le temps grisâtre s'était encore détérioré et la lourde couche de nuages empêchait la grande majorité des rayons du soleil de réchauffer la terre. Encore fatiguée même après cette longue sieste, la jeune fille s'efforça néanmoins de rester consciente, et ne pas céder à l'envie de se replonger dans le sommeil tout de suite. Émergeant lentement comme si son esprit essayait de s'extirper des sables mouvants de l'inconscience, cela lui prit un petit moment pour se rendre compte d'un poids autre que le sien sur son matelas, et de sa couverture tirée dans une direction au niveau de ses jambes.

Un léger bruit de page se fit entendre, et Ritsu se tourna. Mio était là, assise au bord de son lit, feuilletant l'un de ses mangas qui traînaient avant sur le tapis.

– Mio ! Tu vas bien ! cria la batteuse en se redressant d'un coup sec.

La dénommée sursauta au point d'en lâcher le livre, et ne put faire un mouvement que sa petite-amie l'avait déjà attrapée dans ses bras.

– Aïe aïe ! Ritsu ! Ne me serre pas comme ça..., se plaignit-elle en se tortillant.

L'autre adolescente l'a relâcha rapidement en s'excusant. Et après un court blanc d'incompréhension, elle se rappela enfin. Les griffes du tigre traversant les écailles, le sang noir coulant sur sol...

– Tes blessures... ! s'exclama t-elle.

– Ça ira, ce n'est pas très profond..., la rassura rapidement Mio. Juste... évite de me sauter dessus.

Ritsu hocha la tête, et resta silencieuse quelques secondes, ayant encore du mal à réaliser que ces souvenirs s'étaient bel et bien passé... pour une étrange raison, son cerveau persistait à s'en rappeler comme d'un ancien cauchemar qu'il voulait absolument oublier.

– Donc cette nuit... ça s'est vraiment passé, hein ? Je n'ai pas rêvé ? voulu confirmer la batteuse.

Mio se contenta d'un simple « oui ». Bien qu'elle aurait voulu lui demander de quoi elle se souvenait, vu que Ritsu avait l'air un peu confuse... la jeune yokai estima qu'il valait mieux éviter d'attiser ce genre de souvenir. Vu la pâleur de Ritsu, elle préférait ne pas s'épancher.

L'adolescente aux cheveux bruns en revanche se sentait bien embêtée. Elle ramena ses jambes pour s'asseoir en tailleur, fouillant dans sa cervelle pour l'obliger à se raviver. Si certains détails lui échappaient, tel que ses propres paroles envers les shijin, elle n'avait pas omit les enjeux de cette rencontre.

– Mais... Et les autres ? Ils ont décidé quoi ? questionna t-elle.

Bien que si Mio se trouvait là, c'était qu'ils l'avaient évidemment laissée partir, mais Ritsu espérait obtenir un peu plus de détails.

– Ils acceptent de me donner un sursis, annonça simplement la bassiste. Tu leur a fait une sacrée impression.

– Vraiment ? Moi qui pensais que c'était... genre, des êtres transcendantaux qui se ficheraient d'un petit humain comme moi, sourit Ritsu sans masquer sa satisfaction.

– N'exagère pas. Nous sommes aussi des obake, et ce n'est pas pour rien qu'on possède une forme physique humaine.

La batteuse ne comprit pas exactement ce qu'elle voulais dire par là, mais... honnêtement, elle s'en fichait un peu. Elle laissa échapper un long soupir soulagé. Tout c'était bien terminé et c'était tout ce qu'elle voulait savoir. Mio restait avec elle, et c'était tout ce dont elle avait besoin. Elle resta un moment silencieuse, profitant enfin d'un moment de calme et de la présence de Mio à ses côtés.

Cette dernière lui souriait d'un air radieux, et ses yeux exprimait une profonde tendresse, comme si elle fixait la chose la plus précieuse au monde. Ritsu n'avait jamais été regardée ainsi, et cette expression rempli de compréhension, d'amour et de bienveillance qu'arborait l'être qu'elle chérissait envers elle la faisait fondre. Mio avait surtout été inquiète au cours des derniers jours, l'esprit visiblement chargée par ses soucis. Mais en cet instant, toute son attention était portée sur elle et personne d'autre, et l'adolescente aux cheveux bruns s'était rarement senti aussi spéciale aux yeux de quelqu'un. Et le fait que ce quelqu'un soit la personne à laquelle elle était prête à se dévouer corps et âme, le fait d'être témoin aussi direct que l'amour qu'elle portait lui était réciproque... impossible d'exprimer les intenses émotions que cela brassait en elle, alors Ritsu resta là, comme frappée par la foudre, perdue dans ces magnifiques iris bleues-grises. Bien sur, elle avait toujours trouvé Mio séduisante, et l'idée que cette jeune fille était sa petite-amie à elle, qu'elle avait reçu ce privilège... elle ne put retenir une immense fierté. Oui, elle était fière ! Elle avait envie de le crier sur tous les toits, de jeter son bonheur à la face du monde. Dire que, quand elle voyait les personnage des films ou des fictions devenir comme ivre de joie en compagnie de leur bien-aimée, elle trouvait cela horriblement guimauve... peut-être un peu moins, maintenant.

Alors que Ritsu était en train de se noyer dans ses propres sentiments, elle vit Mio changer de position, ramenant ses jambes sur le lit pour se rapprocher d'elle. Son regard avait changé, il était fuyant et tout gêné, et elle s'était mise à tripoter nerveusement ses doigts.

– Et... je voulais te dire que... je t'aime aussi, Ritsu, chuchota t-elle.

Mio de son côté n'avait absolument pas oublié ce qu'avait dit sa petite-amie avant de presque s'évanouir, la nuit dernière. Elle avait pratiquement avoué son amour devant les autres shijin. Bien qu'elle se trouvait toute embarrassée, elle osa relever les yeux, remarquant l'air hébété de Ritsu. Après un léger rire, la jeune yokai passa ses doigts entre les cheveux bruns, les écartant légèrement pour libérer les yeux noisettes encombrés par les mèches libres de la frange sans serre-tête. La batteuse était certaine que ses joues allaient prendre feu, lorsque ce geste affectueux fit surgir l'envie de l'embrasser, là, tout de suite. Elle avait été déçue de ne pas en avoir eu le courage, près de la rivière, mais maintenant... l'ambiance lui paraissait juste parfaite, comme si tout l'univers lui criait dessus.

Évitant de tergiverser trop longtemps, Ritsu se déplaça à son tour, jusqu'à s'asseoir à moitié sur les genoux de la bassiste, se pencha légèrement vers elle, au point que leurs souffles chauds s'écrasaient l'un contre l'autre. Mio n'esquissa aucun mouvement de recul, ni de surprise. Au contraire, Ritsu l'a vit fermer les yeux. C'était... vraiment le moment... ! Malgré son cœur prêt à exploser, la jeune fille mesura ses gestes, et sans se précipiter ni la faire attendre, elle vint poser ses lèvres contre celles lui étant offertes. Elle ferma les yeux à son tour, pour mieux se perdre dans cette sensation nouvelle. C'était si doux... et à la fois si stimulant. Une chaleur dansait dans son ventre, l'envahissant jusqu'au bout des doigts, et pourtant, ce n'était pas assez. Ses lèvres entremêlées entre celles de sa bien-aimée, elle senti les mains de cette dernière entourer sa taille pour la maintenir proche. Ritsu avait déjà tenté d'imaginer ce que ça ferait, de partager son premier baiser avec Mio, mais le fantasme n'avait rien de comparable au sentiment réel d'être acceptée et désirée ainsi.

Les deux adolescentes se séparèrent doucement, rompant le chaste baiser. Le cœur battant, Mio vit sa petite-amie baisser la tête, les joues rouges et le sourire à la fois gêné et enjoué. Si elle se sentait toute chose après ce moment intime, la jeune yokai ne put empêcher la culpabilité de s'imposer dans sa poitrine. Et elle avait assez, de se sentir stressée ainsi, elle devait crever cet abcès une bonne fois pour toute. Elle ne voulait pas être oubliée, mais... elle savait également qu'elle ne pourrait pas rester autant de temps qu'elle le voulait aux côtés de Ritsu.

Cette dernière se frotta les yeux, manifestement toujours épuisée, et se laissa allonger sur le dos lorsque Mio lui appuya sur l'épaule.

– Dis, est-ce que tu as déjà entendu parler de... l'oubli ? questionna sans prévenir la jeune yokai en reprenant sa position au bord du lit.

L'interrogée se redressa un peu, appuyant son dos contre le coussin, pour parler à son interlocutrice sans être totalement allongée. Elle ignorait pourquoi Mio lançait ce sujet maintenant, mais y répondu sans discuter.

– Mouais, il paraît que les humains ont vachement de mal à se souvenir des yokai quand il sont absent longtemps. C'est pour ça que j'ai si peu de souvenir de ta mère, d'ailleurs..., soupira t-elle en croisa ses bras derrière sa nuque.

Mio, qui s'était déjà préparée à devoir expliquer, fut très étonnée que Ritsu soit aussi alerte sur ce sujet.

– Tu... tu es au courant ?!

– Ma grand-mère m'a mise en garde contre ça, expliqua la jeune fille aux cheveux bruns. Ça peut poser des problèmes quand on est exorciste... je comprends pas trop en quoi, mais bon...

À peine fini sa phrase que Ritsu vit Mio détourner la tête, fixant un point invisible en face d'elle. Et voilà qu'elle reprenait son regard sérieux, les sourcils légèrement froncé et les yeux immobile, plongé dans des pensées obscures. La batteuse de redressa, décollant son dos du coussin, faisant rapidement le lien. Est-ce que Mio voulait compter sur l'oubli pour partir définitivement ?

– Hé, t'as pas intérêt à me laisser t'oublier, tu m'entends ? maugréa t-elle en lui envoyant un léger coup de poing dans l'épaule.

Mio hocha la tête. De toute manière, elle n'était pas arrivée à s'y résoudre, et encore moins à se sentir confortable avec cette idée. Pendant un moment, elle avait cru qu'il s'agissait là de l'unique solution. Mais maintenant, hors de question de s'enfuir dans ce dénouement... mais il n'était pas non plus question de passer son influence néfaste sous silence. Même si Ritsu l'avait peut-être déjà deviné, la bassiste préférait en être certaine.

– Je ne peux pas non plus... rester avec toi. Ma présence est nocive... et ça risque de finir mal, chuchota tristement Mio.

Mais Ritsu se contenta de sourire. D'accord, depuis sa rencontre avec le kami, elle s'était douté qu'elle subirait le même genre de chose en côtoyant un shijin. Mais loin de s'en soucier pour l'instant, elle laissait son côté optimiste prendre le dessus... car elle savait que Mio avait bien besoin de quelqu'un pour vaincre son propre pessimisme. Alors la batteuse s'avança et vint prendre le visage de sa petite-amie entre ses mains, comme pour être certaine que cette dernière allait l'écouter et enregistrer.

– Je suis sûre qu'on trouvera un compromis. Tout ira bien, t'inquiète ! Et arrête de faire cette tête là. Je sors avec un yokai dragon, alors je me doute que ça va pas être une relation banale ! Tout ce que je demande c'est... que tu arrêtes de faire des trucs dans mon dos. Et de décider pour nous deux. Je veux que tu m'en parles.

Mio fixa les yeux noisettes légèrement cernés, touchée de cette déclaration. Entendre qu'elle était bien consciente du caractère peu commun de leur relation, et qu'elle la prenait au sérieux et avec maturité, ça la tranquillisait pour la suite. Et du même coup, l'adolescente aux cheveux noirs mesurait la chance qu'elle avait d'être amoureuse d'un humain aussi compréhensif et dévoué. Peu seraient enclin à accepter les concessions à faire, à comprendre et prendre réellement en compte sa nature de yokai. Et par conséquent, ne pas l'obliger à se conformer aux attentes d'une relation ordinaire. Mais après tout, songea Mio, c'était les bases pour une relation saine. Si toutes les deux y mettaient du leur et faisant de leur mieux, alors il n'y avait aucune raison de s'inquiéter.

– C'est promis, assura fermement la bassiste.

Rassurée, Ritsu la relâcha, et s'affala de nouveau sur son coussin avec un grand sourire. Mio attrapa les bords de la couverture, et la remonta sur elle. Ça la peinait de la voir si pâle et fiévreuse, mais tout ce qu'elle pouvait faire, c'était attendre. Dire qu'elle avait été au beau milieu d'une rencontre entre les cinq shijin... et les Raiju. D'ailleurs, en pensant à cela... Mio préférerait éviter d'autres questions concernant cette nuit, mais elle devait savoir.

– Ritsu, les Raiju... est-ce qu'il t'ont fait quelque chose ? Une marque, ou...

La dénommée fit un « oui » de la tête, et releva sa manche. Elle ne pouvait pas faire un discours sur la communication dans un couple et garder ça secret... même ça n'allait sûrement pas plaire à sa petite-amie qu'elle ait zappé ce détail.

– Tu parles de ça ? soupira t-elle nonchalamment en découvrant la zébrure rougeâtre de son bras gauche.

Mio lui attrapa immédiatement le bras, et examina la trace comme un médecin observerait une blessure.

– C'est rien ! Ça ne fait même pas mal..., tenta de la rassurer Ritsu.

– Peu importe, tu demandera à ta grand-mère s'il y a un moyen d'enlever ça, la somma Mio sans détourner son regard de la marque.

Qu'est-ce que c'était que ça, encore... ces stupides loups allaient l'entendre, c'était certain, songea la jeune yokai. Elle leur ferait retirer ça dans les plus brefs délais s'ils ne voulaient pas avoir à faire au feu spectral une nouvelle fois. Ce n'était peut-être qu'une espèce de marqueur pour la retrouver parmi tous les humains, mais qu'importe, c'était hors de question que Ritsu se balade plus longtemps avec la marque spirituelle d'une meute de Raiju sur le corps.

– T'es en colère ? s'enquit la batteuse en minaudant.

La jeune fille aux cheveux noirs lui relâcha le bras, et secoua la tête d'un mouvement négatif.

– Non... mais tu vas me promettre de bien te reposer, compris ? ajouta Mio en se penchant vers elle.

– Seulement si tu restes jusqu'à ce que je m'endorme !

La jeune yokai accepta avec un sourire, et passa sa main dans celle de sa petite-amie. Elle n'avait pas envie de l'épuiser davantage en lui poser trois mille questions sur cette marque, et se contenta d'observer l'expression tranquille Ritsu cédant au sommeil. Elle s'endormit en quelques minutes, et si ça ne tenait qu'à elle, Mio serait resté à ses côtés encore un moment. Mais pour qu'elle se remette vite, alors le shijin devait lui laisser un peu de temps seule. Mio se leva du lit, et l'embrassa sur le front avant de partir, l'esprit encore sur un nuage d'avoir partagé son premier baiser avec Ritsu.

En descendant les escaliers, Mio retomba sur les deux parents. Monsieur Tainaka regardait la télévision sur le canapé, et sa femme pianotait sur un ordinateur portable à la table de la cuisine.

– Elle s'est rendormie ? demanda Madame Tainaka en relevant le nez de son écran.

La jeune fille lui répondit que oui. Puis, ne voulant s'imposer plus longtemps, leur souhaita une bonne journée avant de se diriger vers la porte.

– Un instant Mio..., la stoppa le père de Ritsu en se levant du canapé. Aie-je raison de supposer que tu n'es pas étrangère à son état ?

Impossible de répondre simplement à cette question. Mio ignorait ce qu'il savait d'elle, si la grand-mère l'avait prévenu que sa fille côtoyait un shijin. Ou s'il sous-entendait simplement qu'elle l'avait encore blessée d'une manière ou d'une autre... Si Ritsu eut inventé un mensonge lorsqu'elle fut blessée à la main, Mio se doutait que l'homme ne l'avait pas cru et soupçonnait l'amie yokai de sa fille d'y être pour quelque chose. Mais dans tout les cas, elle préféra esquiver la question.

– Monsieur Tainaka, j'ai promis que je ne ferais pas de mal à Ritsu, et c'est toujours d'actualité...

Sa voix fut moins assurée qu'elle l'aurait espérée. Quand bien même elle était l'un des cinq yokai primordiaux, parler avec un adulte exorciste l'a mettait mal-à-l'aise. L'homme lui adressa un regard circonspect. Visiblement il n'appréciait toujours pas qu'un obake tourne autour de sa famille ainsi, quand bien même elle s'était déjà expliquée et justifiée... cela agaça Mio, qui n'en montra rien.

– De plus, je suppose que vous êtes familier avec le concept de gardien... ? ajouta t-elle sans vraiment savoir si ça allait le rassurer une bonne fois pour toute ou pas.

Monsieur Tainaka acquiesça. Mais savoir cela ne semblait pas arranger ses inquiétudes. Mais après un signe de tête de sa femme et quelques secondes de silence, il soupira en se grattant l'arrière de la tête.

– Bon, très bien, conclu t-il.

Mio ne comprit pas ce que ça signifiait, mais cela terminait cette courte conversation, alors ça lui allait. Elle prit donc congé, et sorti de la maison.

Par réflexe, elle regarda autour d'elle pour vérifier qu'elle n'était pas suivie. Cette nuit, les shijin lui avait simplement dit qu'il lui accordait un sursis, et ils étaient parti aussi sec. Mio avait dû raccompagner une Ritsu à moitié dans les vapes jusqu'à sa chambre, et n'avait plus eu de nouvelle d'eux depuis. Pourtant, elle se doutaient qu'ils n'allaient pas terminer cette histoire ainsi. Cette impression lui collait à l'esprit, comme s'il elle attendait quelque chose, mais sans savoir exactement quoi... elle ressentait encore leurs présences rémanentes dans les environs, parfois clairement, parfois ce n'était qu'un flou lointain. Quoi qu'il en soit, du moment qu'ils ne l'attaquaient pas comme hier, ça lui allait.

Marchant sous la neige tombante en flocons légers, Mio souffla une longue respiration de vapeur blanchâtre. L'ambiance de la ville semblait moins lourde, les esprits s'étaient calmés. Plus de hurlements aléatoires résonnant à travers les rues, plus des grognements dans les ruelles. Elle avait hésité à rendre visite à Ritsu, pensant la laisser dormir, mais au final, elle ne regrettait rien... elle avait enfin réussi à l'embrasser...! Enfin, c'était Ritsu qui avait eu l'initiative. Mio laissa son cœur bondir en repensant à cette fabuleuse sensation. Malgré le ciel maussade, elle aurait bien voulu aller voler au-dessus des immeubles, jouer dans le ciel pour exprimer sa joie, traverser la couverture nuageuse pour retrouver le soleil, rugir de bonheur pour faire savoir aux autres yokai qu'un dragon heureux se trouvait là. Mais faire des cabrioles avec des plaies ouvertes n'étant pas très indiqué, l'adolescente se contenta donc de sourire discrètement en rentrant chez elle.


Arrivée devant la porte de l'appartement, Mio défit sa veste et souleva son haut pour vérifier ses blessures aux flancs avant de rentrer. Le sang noir avait légèrement imbibé les compresses, mais ça n'avait pas dépassé sur sa peau ou ses vêtements. Elle décida donc de les garder... car mine de rien, faire des pansements seule n'avait rien de facile. Et en plus, à force d'utiliser des bandages, son père risquait de se poser des questions si la pharmacie se vidait trop vite.

L'adolescente poussa la porte de l'appartement non sans un visible soulagement. Maintenant qu'elle avait goûté à la légèreté et la liberté que pouvait lui offrir sa véritable forme, se déplacer avec un corps de chair et d'os lui donnait l'impression de tirer un sac de pierre à chaque mouvement.

Vu que la pièce principale de l'appartement faisait autant office de salon, d'entrée et de cuisine, en entrant elle remarqua que son père était manifestement occupé à pâtisser, au vu de ses mains couvertes de farine et des divers ustensiles et ingrédients éparpillés sur le plan de travail et la table. La télévision diffusait un film à suspens en fond. Mio chercha Ryutaro du regard, mais le renard n'était pas là, ce qui était inhabituel. D'habitude, quand il ne la suivait pas comme son ombre, il se promenait ou dormait dans l'appartement.

– Tu cuisines ? demanda la jeune fille en retirant sa veste.

– Oui, lundi, on fête le départ à la retraite du doyen de notre service, lui expliqua son père d'un air heureux. Mais ne t'inquiète pas, je t'en laisserait quelques uns !

Elle ne se rappelait plus la dernière fois qu'elle ait vu son père cuisiner ainsi. Encore moins des muffins. Mio songea qu'elle apporterait ceux qui resteront au club, histoire qu'ils soient mangés par des gens pouvant les apprécier.

Machinalement, la jeune yokai s'accroupit en face du four pour observer la cuisson de la première fournée. Si elle sentait la chaleur rémanente de l'appareil sur ses joues, impossible de détecter la moindre odeur de pâtisserie. Que ce soit le goût ou l'odorat, tout ce qui se rapportait à de la nourriture humaine avait disparu de ses sens. Même le souvenir des différentes saveurs s'estompait. La seule chose qui qui lui venait en tête lorsqu'elle pensait à manger, c'était le sang et la chair des proies qui l'entouraient au quotidien.

Mais en cet instant, Mio avait autre chose à l'esprit. Bien qu'elle avait énormément de mal à s'intéresser aux études, elle se doutait que son père l'obligerait à aller à l'école, la jeune fille s'était donc déjà préparée à terminer au moins le lycée. Après, par contre, elle serait beaucoup plus libre... et pas question de s'enfermer dans une université ou quoi que ce soit dans ce genre.

– Dis, papa..., commença t-elle en se redressant. Si après le lycée, je ne voulais pas aller à l'université... est-ce que ça te dérangerais... ?

L'homme se tourna vers sa fille, un sourire curieux aux lèvres.

– Ah ? Est-ce que tu as un autre projet en tête ?

Mio se doutait que son père n'allait pas la contraindre à poursuivre des études si elle ne le voulait pas, mais le fait qu'il accueille cette nouvelle avec bienveillance la rassurait.

– Ça... ça se pourrait, mais... je ne suis pas encore sûre..., répondit-elle évasivement.

Évidemment, elle ne pouvait pas lui dire qu'elle comptait voler et voyager à travers les océans tel le dragon yokai qu'elle était.

– Tu as le temps d'y réfléchir, conclu t-il. En tout cas, tu n'as pas à t'inquiéter, quoi que tu veuilles faire, si c'est quelque chose qui te plaît, alors... je te soutiendrais.

– Merci, papa.

Mio s'assit à la table de la cuisine en dissimulant les tiraillements de ses plaies. Pour une fois, elle n'était pas inquiète de l'avenir. Une fois le lycée passé, beaucoup de problèmes humains disparaîtraient. En tant que yokai, elle n'avait pas besoin de grand chose pour vivre. Tout ce qui lui importait, c'était de rester avec Ritsu peu importe ou elle irait. Elle se surprit à sourire bêtement en repensant à sa visite chez sa petite-amie plus tôt.

– Je suis content, tu as l'air d'aller bien mieux, remarqua tout haut son père. Est-ce que quelque chose a changé ?

Un peu surprise de cette question, Mio appuya ses coudes sur la table. Oui, il y avait un gros changement dans sa relation avec Ritsu, mais... la jeune fille ne se sentait pas de lui annoncer tout de suite. C'était encore très récent, et surtout, l'avouer à son père, ça signifiait faire un coming-out, non ? Elle ne le réalisait que maintenant... de son point de vue de yokai, Ritsu était avant tout l'être qui occupait son cœur, loin des considérations de genre et les problèmes pouvant y être lié dans les sociétés humaines.

– En fait, oui... mais je te le dirait bientôt, lui confia Mio d'un air léger. Pas tout de suite...

– Que de mystères, s'amusa son père.

Contente qu'il ne pose pas plus de questions et lui fasse confiance, Mio se détendit et s'appuya sur le dossier de sa chaise. L'ambiance était agréable. Son père cuisinant tranquillement, seuls les personnages du film d'action de la télévision s'agitaient. Un samedi après-midi calme... ou presque. Il allait falloir se mettre aux devoirs... bon, si sa mère avait réussi à s'en sortir, alors aucune raison qu'elle n'y arrive pas. Ça allait seulement lui demander des efforts d'attention supplémentaire, mais elle comptait sur les connaissances déjà acquises.

Plusieurs coups retentirent contre la porte d'entrée. Son père étant occupé et les mains dans sa cuisine, Mio se leva pour aller ouvrir, se demandant bien qui pourrait venir les déranger en plein week-end, elle n'attendait personne... en tout cas, personne d'humain. Un étrange pressentiment l'envahit, et Mio s'arrêta net, la main sur la poignée. Ce n'était pas quelque chose de mauvais, juste... comme un frisson lui réclamant de l'attention.


[merci d'avoir lu, les deux derniers chapitres sont en réalité un seul que j'ai séparé en 2 pour qu'il soit moins indigeste (pour ça que celui-ci est plus court que les autres). La suite arrive donc sous peu. Cette fic fera donc 25 chapitres + épilogue]