Chapitre 25

.: If the World :.


Après une courte hésitation, Mio fini enfin par ouvrir la porte. Une femme aux cheveux roux attachés en queue de cheval, se tenait sur le palier, tout sourire. Bien qu'il s'agissait de la première fois qu'elle l'a voyait, Mio l'a reconnue immédiatement. Elle était accompagné de Ryutaro, qui lui aussi, arborait un air heureux.

– Salut Seiryu ! s'exclama je jeune femme rousse.

– Qui est-ce ? questionna son père depuis la cuisine.

Heureusement, vu l'angle de la porte, il était impossible que son père voit qui se trouvait sur le palier, Mio se dépêcha donc d'inventer un mensonge, le premier lui passant par la tête.

– Euh ! Une... une camarade de classe... je... je vais faire un tour dehors ! s'exclama l'adolescente en attrapant sa veste.

– Encore ? D'accord, mais tu es rentrée pour dîner, l'enjoint t-il.

Mio acquiesça. Contrairement à Ritsu, elle n'avait pas été punie, son père ayant soit oublié, soit n'ayant pas jugé utile de la priver de quoi que ce soit. La jeune fille sorti de l'appartement, claqua la porte, surprise de voir l'un de ses collègue venir en personne... ou plutôt, physiquement, la voir. Elle marcha quelques mètres dans le couloir, vérifiant que personne ne se trouvait dans la cage d'escalier, histoire qu'aucun humain n'entende des conversations bizarres. Le kitsune et la jeune femme rousse la suivit, visiblement très satisfaite de se trouver là. Cette dernière était légèrement plus grande, sous son apparence humaine, on lui donnerait la vingtaine... et ses yeux avaient un iris d'un beau rouge clair. Mio lui aurait bien fait la remarque que ce n'était pas une couleur très indiquée quand on voulait se faire passer pour un humain, mais dans l'immédiat, d'autres questions plus importantes lui traversaient l'esprit.

– Tu... tu es Suzaku. Le Phénix vermillon du Sud..., commença t-elle. Comment m'as-tu trouvée ?

C'était bien la première fois qu'elle voyait un autre shijin lui parler ainsi, sous forme physique. Oh elle s'était bien attendu à les revoir, mais de là à ce que l'un d'eux vienne lui rendre visite ainsi, en prenant la peine de frapper chez elle...

– Ton suivant m'a indiqué, lui répondit Suzaku d'un ton enjoué. Il est adorable ! Mais il est encore si petit... Il serait mieux avec sa lignée.

La jeune femme mignota le renard, lui caressant et massant la tête et les oreilles entre ses mains. Geste que Ryutaro apprécia manifestement, vu le sourire qui se formait sur ses babines. Mio en revanche se senti un peu gênée devant la mention de la lignée du petit kitsune.

– C'est que... c'est compliqué..., soupira t-elle en fixant le sol.

Elle repensait à ce qu'il s'était passé, ce qui avait conduit Ryutaro à la suivre comme son ombre. Le fait qu'elle ait invoqué son mantra pour le soumettre... et maintenant qu'elle avait compris toute l'importance de ces mots sacrés, son acte et son ignorance passée ne lui inspirait que du dégoût d'elle même. Mais alors que ses souvenirs s'imposaient dans son esprit, une étrange impression lui heurta la poitrine... comme si on avait soudainement établi un contact avec elle. Cela lui faisait penser à l'appel de Ritsu... mais non, dans ce cas là, c'était différent, et en même temps, très familier. Un peu désorientée, elle releva les yeux vers Suzaku, qui haussa les épaules.

– Oh, c'est pour ça ? Ça devrait plus poser problème maintenant, affirma la jeune femme sans plus d'explications.

Ah, d'accord... il devait exister une sorte de lien entre les shijin, pensa Mio. Pas quelque chose d'aussi concret qu'un truc télépathique, mais... un genre de compréhension mutuelle sans avoir besoin de mots. À peine venait-elle de supposer cela qu'elle en eu la confirmation. Suzaku se mit à sautiller sur place en balançant ses bras, et l'adolescente put éprouver tout le bonheur que la revoir lui inspirait.

– En tout cas je suis content de pouvoir te parler ! C'est vraiment vrai... t'arrive à t'empêcher de dévorer tout ce que tu vois, même sans la malédiction, c'est fou..., continua le phénix sous forme humaine avant d'attraper l'une des mèche de cheveux de son interlocutrice. Le noir te vas plutôt bien, finalement.

Mio l'observa tripoter ses cheveux, nullement dérangée. Comme toujours, les contact entre yokai ne lui inspirait aucune méfiance. En réalité... revoir Suzaku lui donnait l'impression de retrouver un vieil ami. Il y avait cette étrange nostalgie heureuse qui lui envahissait le cœur, et cette envie de parler, de se raconter toutes les années loupées. Cependant, cela ne l'empêchait pas d'être assez étonnée de la façon si... humaine qu'avait le phénix de s'adresser à elle. Au final, les shijin n'étaient pas qu'à l'écoute, ils savaient également s'exprimer de manière très claire... bon, Mio songea que ça ne devrait pas la surprendre autant, après tout, comme elle l'avait fait remarquer à Ritsu, ils étaient aussi des obake, avec une apparence humaine, donc utiliser leur langage aussi naturellement n'avait rien de complètement anormal.

– Dis, j'espère que tu pourra être mon parent de nouveau, continua Suzaku le regard brillant.

– Ton... « parent » ? répéta Mio.

La jeune femme rousse fit plusieurs « oui » de la tête, avec des mouvements insistants... on aurait dit qu'elle essayait d'imiter un oiseau. Quand bien même il s'exprimait bien, il restait un yokai sous forme humaine, et sans doute un peu moins habitué à se mouvoir sous cette apparence. Le phénix sourit, et l'incita à la suivre dans les escaliers, descendant les étages.

– Quand l'un de nous se réincarne, un autre prend la nouvelle incarnation sous son aile pour lui expliquer et l'aider à grandir. C'est toujours la même paire... Genbu est celui qui t'élève, ton parent, et toi, tu es le mien ! Enfin, tu l'étais... j'étais super triste sans toi. Ne le dit pas aux autres, mais... je suis content que t'ai brisé ce fichu sceau... et je suis aussi content de pas avoir à le refaire. C'est ultra fatiguant.

Mio la suivi, elle-même talonnée par Ryutaro, jusqu'à sortir de l'immeuble. Un « parent »... le phénix avait probablement choisi le mot humain se rapprochant le plus du concept qu'il voulait expliquer. Dire qu'avec son interaction d'hier, en repensant à la brume, aux voix lourdes et autoritaires, la jeune yokai avait pensé que les shijin étaient comme... des esprits inaccessibles, même entre eux. Des forces immuables, obscures, qui maintenaient l'équilibre sans faire de sentiments. Et qu'elle, dans tout ça, était une anomalie s'étant adapté au monde humain. Mais finalement, en voyant Suzaku l'a traiter comme son égale, et exprimer autant de joie... tous ses préjugés sur ses « collègues » se révélaient faux. Ces quatre là... ça avait dû être également très difficile pour eux de maudire l'un des leurs.

Enfin... le tigre avait quand même essayé de la « tuer »... en marchant dans la rue, le froid réveilla la douleur de ses plaies, et Mio soupira un geignement discret en se frottant les côtes. Geste qui n'échappa nullement à son accompagnatrice.

– Désolé pour ça..., s'excusa Suzaku. C'était Byakko et Qilin qui voulait forcer la réincarnation... tu sais comment ils sont super stricts. Mais cet humain les a fait changer d'avis. Tu as toujours apprécié les humains, ça ne me surprend pas que tu sois de nouveau le gardien de l'un d'eux.

De nouveau ? Évidemment, Mio n'en n'avait absolument aucun souvenir... de plus, la façon dont Suzaku en parlait... n'était pas méprisante, ni colérique. Simplement normale.

– Est-ce que... c'est déjà arrivé à un autre ? l'interrogea la jeune fille.

– Oui ! Pas à moi, mais tu leur demandera. Ils adorent raconter leurs histoires.

Cette réponse fit naître un sentiment de soulagement. Elle ne se sentait plus seule. C'était déjà arrivé à un autre shijin, d'être le gardien d'un humain ? Donc ça n'avait rien de tabou ! Au final, elle s'était imaginé beaucoup de choses pour rien... et angoissée pour rien. Et ça devait être pour éviter ce genre de détresse que cette histoire de « parent » existait. Peut-être que sa mère avait reproduit ce schéma, mais avec sa propre incarnation... et c'était grâce à cela que, malgré sa nature de yokai, elle avait réussi à élever un « enfant »... à la différence qu'elle l'avait aidé à s'adapter à sa nouvelle condition du mieux qu'elle avait pu. Enfin... sûr que maintenant, Mio aurait préféré que sa mère lui parle de tout ça avant, mais... rester dans l'ignorance lui avait permis de grandir sans soucis, d'avoir une enfance joyeuse dans le monde humain. Et d'un côté, elle en était reconnaissante. Sa mère avait fait ce choix, et Mio le comprenait.

Genbu, son « parent »... ça n'avait rien de surprenant. Dans le cycle d'engendrement qu'avait mentionné la grand-mère de Ritsu, le bois a besoin de l'eau pour grandir. Et le feu a besoin du bois... en réfléchissant à tout cela, Mio se rendit compte que les shijin n'étaient pas que cinq yokai puissants et anciens. Ils formaient une sorte de tout, et l'absence de l'un affectait profondément les autres. Alors, en réalité, ça devait grandement les arranger qu'elle puisse se maîtriser.

Plongée dans ses pensées, Mio marchait sur le trottoir aux côtés de Suzaku... qui attirait parfois quelque regards curieux. Il fallait dire qu'au japon, une chevelure aussi rousse ne passait pas inaperçue. Ou alors, les passants se demandaient comment une jeune femme pouvait se balader en plein hiver vêtue d'un débardeur en guise de haut.

– Au fait, où allons nous ? lui demanda Mio après avoir réalisé qu'elle suivait instinctivement le phénix.

– Nous sommes tous réveillés en même temps, et ça, ça fait un bail que c'est plus arrivé, lui apprit la jeune femme. Genbu veut qu'on en profite pour se réunir... et par la même occasion, réordonner le bazar que t'as mit. Ryujin est vraiment furieux tu sais, on dirait qu'il veux noyer tous les exorcistes du monde.

Ah oui, il restait ce problème... mais elle n'avait entendu aucun cri de yokai en colère. La ville semblait être redevenue comme avant. Sans doute que la présence des cinq shijin au même endroit avait, d'une façon ou d'une autre, calmé les yokai. Néanmoins, Mio devina que ça ne suffisait pas. Il fallait faire une action au niveau mondial... il fallait « réordonner ». Elle ne savait pas ce que ça signifiait, concrètement, mais ça ne l'inquiétait pas. Elle n'était pas seule. Alors... Suzaku était venue la chercher pour qu'elle participe à cette réunion... la jeune fille se senti toute excitée, pressée de rencontrer les autres. Alors ils l'acceptait ! Bien qu'elle porte un trauma inguérissable, qu'elle ait... dévoré d'autres yokai...

Non. Ce n'était pas elle qui les avait mangé. C'était l'un de ses ancêtre qui n'avait pas réussi à résister la faim. Elle, c'était différent. Ritsu l'avait défendue, avait mit en lumière ses efforts. Elle lui avait offert cette chance, et Mio ne comptait pas la gâcher. Elle allait prouver aux autres shijin qu'elle surmontait Ne Hemo, qu'elle n'avait pas besoin de malédiction, qu'elle méritait de reprendre sa place à leurs côtés.

– Dis, Suzaku... raconte moi... comment ça m'est arrivé, demanda Mio en attrapant le poignet du phénix. La destruction de mon mantra...

– Ah, ça... t'en fait pas, Genbu te le rappellera. C'est lui le doyen, en ce moment.

Suzaku lui sourit d'un air encourageant. Les deux shijin, suivit du kitsune qui n'avait pas lâché son Maître ni osé décrocher un mot depuis l'appartement, continuèrent leur chemin en silence. Et après un bon quart d'heure de marche, Mio se demanda pourquoi... ils marchaient, justement. Elle pouvait s'envoler quand bon lui semblait. Et Suzaku était littéralement un oiseau. Mais la réponse lui vint toute seule, lorsque l'adolescente observa son accompagnatrice. La jeune femme rousse examinait son environnement avec la curiosité et l'émerveillement d'un enfant découvrant un parc d'attraction.

– Les humains changent si vite, commenta le phénix.

Ce n'était pas uniquement pour se rendre à un point donné, que ce dernier était venu la chercher, mais également pour se promener avec elle dans une ville humaine, qu'il n'avait sans doute plus visité depuis un bon moment, vu comment il regardait les voitures et les bâtiments. Mio ne se plaignit pas et se contenta de suivre... tout en regardant souvent l'heure, histoire de ne pas se perdre une fois de plus dans le temps qui passe. Avancer ainsi la fatiguait, et se mouvoir n'était pas agréable à cause de ses plaies. Surtout que la marche dura plus d'une heure... sérieusement, ils auraient pu y aller en volant, ça aurait été tellement plus rapide.

Le but de ce voyage fut un parc en périphérie de la ville. Mio n'y était jamais venue, mais en lisant son nom, elle le reconnu, car il s'agissait du plus grand de la ville. Il y avait même une forêt ou vivait des animaux sauvages, car il était assez proche de la campagne environnante. Ce qui le rendait un peu dangereux, d'ailleurs, car aucune indication ne prévenait les promeneurs, et s'ils allaient trop loin, ils se retrouvaient au milieu d'une forêt sauvage sans sentier.

Après quelques minutes supplémentaires de marche dans un petit centimètre de neige, ils arrivèrent à une aire de pique-nique. Il y avait plusieurs tables en bois, rondes, et sur l'une d'elle, un groupe de personne les attendait. Mio reconnu la forme humaine de Genbu, le vieil homme à la barbe blanche, assis les mains sur une canne. La Tortue noire, et régisseur du Nord. Il y avait deux autres individus avec lui.

Bien qu'elle soit légèrement intimidée, la jeune yokai ne ralenti pas, et vint s'asseoir à la table, à la droite de Suzaku. À la gauche de ce dernier se trouvait une autre femme, aux cheveux longs et blonds. Quelques légers rides lui creusait le visage, et des cernes lui entouraient les yeux. Mio lui aurait donné la quarantaine bien tassée. Qilin, la Licorne dorée, régisseur du point cardinal central. À ses côtés, un homme aux cheveux blancs courts... et des traces de brûlure sur le visage. Ses sourcils et sa barbe mal rasée étaient tout aussi blancs, comme s'il était albinos. Byakko, le Tigre blanc de l'Ouest. Ses bras croisés sur la table étaient particulièrement musclés, et... Mio remarqua rapidement la blessure qui l'affligeait. Il ne portait qu'un t-shirt, laissant apparaître la chair à vif, près de l'épaule, à l'endroit que les crocs du dragon avaient mutilé.

Mio dégluti, et détourna le regard. Elle savait que les autres shijin attendaient sa réaction, pour savoir si l'odeur du sang allait la faire flancher. Mais la jeune fille se força à rester parfaitement calme.

– P-pardon pour... euh..., commença à s'excuser Mio en direction du tigre.

– Hmpf. Ne prend pas la confiance, tu restes encore aussi chétif qu'un lézard, grommela l'homme en réponse.

Ce qui fit beaucoup rire Suzaku, qui tapota le dos de l'adolescente avec légèreté.

– Fais pas attention, Seiryu. Il est tout vexé parce que tu l'as pas loupé, hahaha ! gloussa sans retenue le phénix.

– Ouais, ce lézard chétif t'a bouffé la patte, alors met la en veilleuse, chaton..., nargua Qilin en bâillant. Et commence pas à montrer les crocs, qu'on en finisse vite, je veux retourner dormir.

– Je t'ai rien demandé, le poney ! grogna Byakko.

– Tu veux te battre ? Faudra pas couiner quand mon sabot t'écrasera le museau ! menaça la femme aux cheveux blonds en agitant le poing sous le nez de son interlocuteur.

Le phénix continua de rigoler... mais Genbu se racla la gorge pour demander le silence. Qui revint dans la seconde. Malgré les interjections, Mio n'avait décelé aucune animosité dans l'air. En fait, c'était plutôt... comme des vannes que s'enverraient une bande d'amis. Ou une fratrie qui se chamailleraient. Elle avait du mal à voir le lien entre les voix terrifiantes qui lui avait parlé dans la brume, et cette bande de yokai qui se raillaient comme un groupe de vieux potes. Byakko émit un ricanement, découvrant des canines un peu trop longues, manifestement content de se houspiller avec ses camarades.

Il étendit ses bras sur la table, s'affalant de tout son long avec un profond soupir, visiblement affligé par ses plaies. En voyant cela, Mio senti ses propres blessures la lanciner. Elle avait rassuré Ritsu, mais ça n'en restait pas moins difficile. Encore des jours à attendre, le temps que tout ça guérisse, à faire semblant que tout allait bien. Et il allait falloir trouver une excuse pour échapper au cours de sport...

– Tu t'y met, Genbu ? Faut pas laisser le petit avoir mal, s'enquit Suzaku en direction du vieil homme.

Mio se tourna vers l'ancien, qui hocha très lentement la tête. C'était le seul qu'elle n'avait pas entendu parler, et en réalité, ça n'avait rien de surprenant, rien que former des phrases semblait trop fatiguant pour lui. Il était assit dos à la table, et comme la jeune fille se trouvait juste à côté de lui, elle pu l'observer. Il avait l'air encore plus vieux de près. Ses mains, jointes sur sa canne, tremblaient légèrement. Des tâches de vieillesse parsemaient son crâne chauve, et les rides prononcées de son visage l'empêchait d'ouvrir entièrement les yeux.

– Je m'en charge, annonça Qilin en se levant.

Le shijin quitta sa forme humaine, et s'approcha de Mio. L'adolescente l'examina, pouvant voir pour la première fois la licorne nous sa véritable apparence. Un monstre équin, au pelage doré et a la crinière flamboyante. Ses sabots fendus marchaient sur la neige sans y laisser de traces, mais le plus étrange restait sa corne au milieu du front. Au lieu d'être torsadée, elle était fine et aiguisée, telle une lame d'épée. Son corps, assez élancé et agile, semblait taillé pour la vitesse. Mio se tourna, ses jambes à l'extérieur du banc, alors que l'impressionnant équidé lui appuya son museau sur le front. Comme par automatisme, elle ferma les yeux. Des fourmillements désagréables lui parcoururent la peau au niveau de ses blessures, mais la douleur diminua soudainement.

– C'est moins parfait que si c'était ton parent, mais... ça devrait t'aider, annonça la licorne en se reculant.

Mio se tâta le ventre à travers ses vêtements. Ça ne faisait quasiment plus mal... les blessures devaient avoir cicatrisé à la vitesse de l'éclair. Il restait uniquement un léger inconfort.

– Ça ira très bien ! Merci Qilin.

La licorne secoua la tête et ses yeux entièrement jaunes se fermèrent, l'air de dire que c'était normal. Voilà un soucis de moins... mais en regardant l'homme aux cheveux blancs rester affalé sur la table, Mio se demanda bien pourquoi il n'avait pas eu droit à la même aide.

– Oh, il va se débrouiller seul, affirma Suzaku. Ça lui apprendra à être aussi prompt à attaquer !

– T'en fait pas pour moi, gamin, assura Byakko avec un signe de la victoire. Joli crache-flamme, au passage. Je pensais pas que tu t'en souviendrais aussi bien.

La jeune fille sourit, un peu étonné de se sentir autant flattée du compliment sur son feu spectral. Genbu commença à se lever, et par réflexe, Mio se leva également pour l'assister, l'aidant à s'extraire du banc comme elle ferait pour son grand-père. Une fois debout, il lui passa une main devant le visage, balayant le vide. Entourée des énergies rassurantes de ses comparses, l'adolescente ferma les yeux, remarquant l'absence des bruits de fond urbain. Elle senti le vieil homme lui prendre les mains, les siennes étaient rêches, tremblotantes, ses doigts calleux serraient ceux de la plus jeune. Mio devina qu'il essayait de lui transmettre quelque chose, qu'il lui demandait de lui ouvrir son esprit pour lui montrer quelque chose. Une chose qu'il attendait depuis longtemps de lui faire parvenir, pas seulement à elle, mais également aux autres. Sans crainte, confiante dans les puissances empli de bonté l'entourant, Mio accepta. Son cœur s'affola un court instant lorsque son esprit bascula vers l'arrière, mais elle se laissa guider dans les méandres de leurs mémoires, désireuse de savoir ce qu'il lui était arrivé.

Elle retrouva la falaise. Mais cette fois, elle l'a vit d'en bas. Elle était dans l'eau... et venait d'émerger. Pourquoi s'était-elle réveillée, déjà ? Pourquoi avait-elle décidé de remonter à la surface ? Le vent salé sifflait à travers les roches. Ses écailles d'un bleu azur brillaient et reflétaient le soleil. Et des pensées... ses propres pensées l'envahirent. La première fois qu'elle ait rencontré un humain... un enfant.

J'entends des cris. Qu'est-ce que c'est ? Un humain ? Il est dans l'eau... mais il crie. Il a l'air de souffrir. Oh, il peut me voir. Est-ce mon aide qu'il demande ? Je vais le sortir de là.

Que dit-il ? Quel étrange langage.

Ah, je comprends, il m'a dit son nom. Je devrais lui dire le mien.

J'ai essayé de faire confiance aux humains. Et ils m'ont trahi. Nous avons apprit ce qu'ils pouvaient nous faire. Alors nous avons ordonné le secret de nos mantra.

Mais pour moi, il était trop tard.

C'était... de sa faute. Alors c'est à cause, ou grâce à elle, qu'aucun yokai ne peut se résoudre à parler de son mantra avec un humain. C'était ainsi qu'un esprit était fait, car les shijin, les cinq piliers, en avait décidé ainsi, pour les protéger, tous. Les deux mondes se côtoient et communiquent, mais... ils ne rentrent jamais en collision. Ou du moins, il ne le doivent pas. Le fait que des exorcistes aient osé mutilé un shijin... était pire qu'une insulte au monde yokai en lui-même, c'était honnir les fondements même de l'équilibre. Pas étonnant qu'ils aient tous ressenti une telle colère.

Dans sa vision, le ciel s'assombrit. Elle revit ses mains tâchées de liquide rouge et chaud, la lame déchirant sa poitrine et transperçant directement son cœur, sa bouche s'engorger de sang, qui devint noir. Et la faim... le suite devint de plus en plus flou et indistincte. Des flashs se succédaient sans cohérence. Elle s'entendait hurler, rugir, provoquer. Elle se voyait mordre, déchirer, dévorer. Mais par dessus tout, elle sentait le terrible désarroi et la peine de ses comparses, qui ne savaient que faire alors qu'un membre de leur famille plongeait dans la folie, les attaquaient sans relâche dans un but purement meurtrier.

« Je t'en prie Seiryu ! Arrête ! »

« Il ne peut s'arrêter ! Ils ont détruit son cœur ! »

« Que faire ? »

Le souvenir de leurs voies résonnèrent dans son esprit. Elle comprenait maintenant... elle avait été le premier Ne Hemo. Elle avait révélé son véritablement nom à un humain, sans savoir ce que ça impliquait, loin d'imaginer qu'un être serait assez cruel pour le détruire. Après ça, le secret des mantras fut ordonné. Les Raiju furent désignés pour mettre fin aux souffrances des yokai dont le nom avait été découvert et détruit.

Mio rouvrit les yeux. La neige fraîche sous son museau était apaisante, son corps serpentin affalé de tout son long sur le sol. Elle ne se rappelait pas s'être transformée, mais en cet instant, être libérée de son carcan physique habituel lui faisait grand bien... les souvenirs se mélangeaient, les émotions s'enchaînaient dans un flou total. En se remettant sur ses quatre pattes, le dragon se rendit compte que tous les autres shijin avaient également changé. Suzaku ressemblait à une immense grue, les pattes fines et le bec légèrement recourbé en pointe acérée. Ses plumes brillaient d'un rouge orangé éclatant, et sa queue était telle la longue traîne d'un paon. Genbu était le plus imposant, en grande partie dû à sa carapace d'un verdâtre sombre. La vieille tortue respirait difficilement, ses pattes avant jointes soutenaient sa tête, les orbites creusées entièrement noires. Comparée à un humain, le dragon était de bonne taille. Mais au milieu de ces versions adultes des shijin, elle se sentait comme une enfant.

Leurs mantras... ça y est, elle se rappelait. Elle se souvenait des noms des quatre autres shijin, de leurs cœurs respectifs, qu'elle connaissait si bien. Des mots rassurants. Dès l'instant ou son esprit les prononça, elle réalisa toute la portée de son statut. Finalement, le terme de « régisseur » n'était pas qu'un mot choisi au hasard par les exorcistes. Les cinq maintenaient l'équilibre, et en définissaient... les règles ? Non, ce n'était pas quelque chose de comparable à une règle. Car une règle pouvait être transgressée... alors que les décisions des shijin... c'était plus comme s'ils modelaient le monde yokai à leur volonté. S'ils décidaient que les yokai ne devaient pas s'en prendre physiquement à un humain, alors aucun yokai ne s'en prendrait volontairement à un humain. S'ils décidaient qu'un yokai ne devait pas mentionner son mantra à un humain, alors il en était ainsi. Du point de vue humain, un tel pouvoir semblerait effrayant... mais contrairement à eux, les yokai n'avaient aucun désir particulier de conquête, de puissance, ou de violence. Ce pouvoir était manié par des esprits bienveillants.

– Bon retour, Seiryu, l'accueilli le phénix rouge.

Le lien qu'elle avait ressenti plus tôt avec Suzaku s'était étendu à tous les autres, comme si leurs esprits étaient un vaste réseau de communication. Elle eut un aperçu de leur perception du monde, des flux spirituels infinis les entourant... et remarqua qu'eux aussi, étaient curieux de connaître la vision d'un yokai ayant vécu si longtemps auprès des humains. Ils essayaient de comprendre comment Seiryu avait réussi à surmonter la destruction de son mantra, à résister à la faim, à s'empêcher de sombrer dans la folie qui l'animait autrefois. Mio ne put s'empêcher de se sentir toute gênée lorsqu'ils s'intéressèrent au profond amour qu'elle éprouvait pour un humain en particulier... mais il n'y avait rien d'inopportun ou d'invasif dans leur démarche. Ils étaient tous simplement heureux. D'ailleurs, tout comme lui avait apprit Suzaku, d'autres shijin s'étaient attaché à des humains par le passé. C'était déjà arrivé.

À force, la présence des cinq yokai primordiaux attirait la foule. Des dizaines et des dizaines d'esprits de toutes sortes les avaient rejoints, tout autour de l'aire de pique-nique. Certains marchaient en silence, d'autres communiquaient ou jouaient entre eux, comme ce que Mio avait pu observer lors de l'Omagatoki.

Un concert de jappements canins se détacha de la foule. Le dragon se tourna, remarquant tout un groupe de kitsune sautant sur place en agitant les bras. Ryutaro était parmi eux, et tous sautillait autour de lui avec tout l'enthousiasme de retrouvailles. Le renard à quatre queues se tourna vers son Maître, qui ayant déjà comprit, fit un « oui » de la tête. Tout heureux, Ryutaro lui fit des grands signe de la patte pour lui dire au-revoir. Mio fut bien contente de voir le petit renard retrouver sa famille, c'était sa place, et elle n'aurait plus à s'inquiéter de savoir s'il allait bien.

Impossible pour elle de dire combien de temps le partage dura. Mais lorsque tous se séparèrent, Mio regarda sa montre avec soulagement en constatant que l'après-midi n'était pas terminée. Elle ne se sentait pas triste de quitter les autres shijin. Elle savait qu'elle les reverraient, à un moment ou un autre... bien qu'ils lui manquaient déjà un peu. Elle avait reprit sa place ! La jeune yokai avait l'impression que l'univers avait décidé de lui offrir une journée d'euphorie complète. Ses efforts avaient payés.

Des passants et des voitures faisaient leur vie dans le rue. Mio commença à retourner chez elle, et regarda tout autour. Changer au milieu de tout ces témoins... ça ne devrait avoir absolument aucune conséquence. Chaque obake avait son petit rituel pour se transformer. Certains se métamorphosaient en un battement de cils, d'autres s'amusaient à faire des pirouettes. La jeune fille n'y avait jamais véritablement réfléchi, elle changeait comme elle l'avait toujours fait, et tout ce qu'elle voyait de sa propre transformation, c'était son corps se plonger au fond d'une ombre noire, et sentait son poids physique disparaître.

Personne ne remarqua rien. Une jeune fille se métamorphosait en dragon en pleine rue, à la vue de tous, mais aucun humain ne réagi. Ils ne remarquaient rien. C'était tellement... ridiculement facile.

Mio prit de l'altitude, dépassant les immeubles, se laissant glisser sur le vent froid. Ses blessures guéries, elle laissa exploser sa joie d'un rugissement guttural. À présent qu'elle avait goûté à cette liberté, impossible de s'en passer. Ondulant avec enthousiasme, le dragon examina les nuages couvrant le ciel. Ça faisait tellement longtemps que le soleil n'avait plus réapparu... vivement la fin de l'hiver, elle devrait encore attendre avant de sentir les rayons réchauffer ses écailles. Quoique... non, il suffisait d'aller le chercher. Jusqu'à quelle hauteur pouvait-elle aller ? Le grand reptile noir grimpa à la verticale, encore et encore, toujours plus haut, ne jetant des regards vers la ville que pour la voir s'éloigner, pour voir les gens devenir des points, et les immeubles un damier uniforme et désordonné.

Le yokai fut ébloui en retrouvant le bleu éclatant du ciel. Une mer de nuage sans fin s'étendait de toutes parts, et les rayons du soleil léchaient les formes cotonneuse de ce voile blanchâtre. Aucune montagne ne dépassait. La chaleur de l'astre du jour vint caresser sa peau reptilienne, et ce malgré l'air glacial qui régnait à cette altitude. Admirer un tel paysage, sans contrainte aucune, profiter d'un tel silence et d'une telle sérénité, loin des bruits et de la vie assourdissante des humains, elle aurait tant voulu partager cela avec la personne qui comptait le plus. À défaut, le dragon décida d'offrir ne serait-ce que quelques heures de soleil à la ville. Chaque shijin était lié à une saison ou une inter-saison, leur donnant une certaine influence sur le climat. Mio inspira longuement, soufflant des naseaux. Puis, elle décrivit de larges cercles juste au-dessus de la couverture vaporeuse. Les nuages suivirent la volonté du shijin du printemps, s'écartant très lentement, pour laisser passer la lumière. Le ciel reprendrait bien assez vite son aspect maussade. Une fois ceci fait, Mio plongea, retournant vers la terre à la vitesse d'un corps en chute libre, le vent fouettant son corps lui faisant oublier les responsabilités de son existence humaine pendant un instant. Elle n'avait plus mal, elle pouvait changer quand elle le désirait, avait retrouvé l'unité et sa place, la personne qu'elle aimait lui rendait ses sentiments... peu importe le nombre de douleurs et de difficultés qu'elle avait traversés, Mio ne regrettait rien et les retraverseraient sans hésitations pour cette journée de liberté et de bonheur, et par-dessus tout, pour la certitude d'un lendemain encore meilleur.


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Pour une personne normale, seuls les bruits des gouttes d'eau s'écrasant contre le sol briseraient le silence. Ce qui rendrait déjà l'ambiance du cimetière assez sinistre. Pour Ritsu, les gémissements et les pleurs des esprits lugubres qui déambulaient maladroitement dans les allées donnaient à cet endroit des allures de film d'épouvante. Oh elle s'était douté qu'un cimetière attirerait ce genre de yokai, mais lorsque Mio lui avait demandé de l'accompagner sur la tombe de sa mère, l'adolescente n'avait pas pu refuser.

À part elle, aucun humain n'avait eu le courage de sortir en cette soirée. Bien que la fin de l'hiver approchait, le climat ne s'était pas arrangé, toujours cet habituel ciel gris surplombant la ville et ses environs. Au moins, la température commençait à augmenter, ayant fait fondre toute la neige. Les branches nues et humides laissaient glisser l'eau glaciale le long de leurs écorces, gouttant sur les pavés glissants.

Akiyama Haruna
1968 – 2007
Mère et épouse aimante

La jeune fille avait beau relire le simple épitaphe, se souvenir de cette personne lui demandait énormément d'effort, comme si elle essayait d'ouvrir de force une porte souhaitant à tout prix rester fermée. Seulement de rares images et quelques impressions arrivaient à passer dans l'entrebâillement. Mais elle savait pertinemment que ses difficultés n'étaient dû qu'à l'oubli, et que pour Mio, le souvenir restait très vif.

Cette dernière s'était accroupie en face de la tombe après y avoir déposé quelques fleurs. Qu'importe ce qu'elle avait apprit, qu'il s'agissait de sa précédente incarnation, elle restait sa mère. La jeune yokai ignorait ce que sa mère savait exactement à propos de sa lignée, si elle connaissait leur nature de shijin ou si elle les pensait simple dragon... ni même les circonstances étranges de sa mort. Mio se demandait si cette perte d'énergie était liée à la réincarnation dans le sang. La jeune fille serra ses bras contre elle. Qu'importe tout cela, ce qu'elle souhaitait garder, c'était les souvenirs de son enfance. Aujourd'hui cela faisait six mois depuis la disparition de sa mère.

– Ça va aller ? lui demanda Ritsu en s'accroupissant à ses côtés.

Mio s'appuya légèrement contre sa petite-amie, une vague de chagrin coincée dans sa gorge.

– C'est la première fois... que je viens la voir, depuis..., bredouilla t-elle.

Elle soupira. Ne sachant que dire pour la consoler, la batteuse lui passa son bras autour des épaules pour lui caresser le dos.

– Je suis sûre qu'elle serait très fière de toi.

Les deux jeunes filles restèrent encore un petit moment. Mio se passa machinalement la main sur la nuque. Cette chose noire lui marquant la peau n'avait plus fait des siennes, malgré ses transformations ou l'utilisation de ses crachats de flammes. Néanmoins, ce sceau restait là, brisé et inutile. La jeune fille se doutait que les autres shijin lui avait laissé comme une sorte de plan de secours si quelque chose tournait mal... à elle de faire en sorte qu'ils n'aient jamais à le réparer. Au final, avoir des problèmes à penser, que ce soit le lycée, ou se forcer à avaler de la nourriture humaine, permettait de lui occuper l'esprit, sans laisser la profonde famine l'envahir.

Mio fut sorti de sa contemplation par la main de Ritsu se glissant dans la sienne. Les deux adolescente se levèrent en même temps, et la bassiste fit un dernier au-revoir à sa mère, avant de suivre Ritsu le long des allées du cimetière. Main dans la main, Mio caressa du pouce la légère irrégularité sur la peau de sa petite-amie. De la blessure qu'elle lui avait infligé, il ne restait qu'une discrète cicatrice, droite et fine.

Le cimetière étant en périphérie de la ville, les deux jeunes filles allèrent donc prendre le bus pour rentrer chez elles. Par chance, elles n'eurent qu'une minute à attendre avant le prochain passage.

Le long véhicule était presque vide, une fois assise Mio laissa sa tête s'appuyer contre l'épaule de Ritsu, bercée par le vrombissement du moteur. Cette dernière entrelaça ses doigts entre ceux de sa petite-amie, en observant le temps grisâtre. Elle avait l'impression que cela faisait des années qu'elle n'avait plus vu un rayon de soleil.

– Hé Mio, tu voudrais pas aller nous invoquer un peu de beau temps ? demanda t-elle sans quitter l'extérieur du regard.

– Mmh, je sais pas... je préfère la pluie, répondit la jeune yokai d'un ton espiègle.

– Aw, allez, c'est bientôt le printemps, on mérite du soleil.

Mio y concéda en hochant la tête, souriant. Dire que tout s'était enchaîné si vite, en quelques mois. Elle se rendait compte que ces petits mois, au fond, ce n'était pas grand chose, le climat n'avait même pas eu le temps de changer pour le mieux ! Autant dire qu'elle attendait le printemps, le renouveau après la période hivernale, avec impatience. Elle n'oublierait jamais à quel point elle avait souffert, aussi bien physiquement que mentalement, et que ça n'était pas terminé, qu'elle devrait se battre contre la faim toute sa vie. Et elle ne voulait pas oublier ces moments difficiles, tout comme les moments heureux, les deux faisaient partie d'elle. Mais elle ne regrettait rien. Avoir apprit sa véritable identité, avoir reprit sa place au sein des shijin, et par-dessus tout, avoir des sentiment réciproques. La jeune fille serra à son tour ses doigts entrelacés entre ceux de Ritsu, pour la première fois depuis longtemps, l'horizon lui semblait véritablement accueillant.