Épilogue

.: November Rain :.


La pluie diluvienne martelait le toit de la voiture avec force, si bien qu'on ne s'entendrait plus parler. Ce qui n'était pas un problème pour Ritsu, qui n'avait pas décroché un mot depuis qu'elle était montée dans le véhicule. La camionnette l'avait prise en auto-stop à la sortie de la gare ferroviaire, et son conducteur, un homme plutôt jeune, ne semblait pas être du genre bavard. Assise sur la banquette, les écouteurs dans les oreilles, elle observait le paysage défiler. Ou plutôt, ce qu'elle arrivait à distinguer entre les gouttes d'eau et la vitre couverte de buée. Les vieux amortisseurs de la camionnette peinaient à supporter les caprices de la route cabossée, longeant la côte. Voilà plus d'une demi-heure que les derniers bâtiments de la ville avaient disparu, au profit d'un bord de mer sauvage bardé de rochers. Les écumes blanches de l'océan, agitées par le vent, venaient se briser violemment sur les récifs. À cause de ce temps orageux, on jurerait que la soirée venait de tomber, alors que l'après-midi démarrait à peine.

Remarquant une lumière plus loin sur la côte, Ritsu se redressa et essuya la buée à l'aide de sa manche. Un grand phare blanc et rouge se dressait au sommet d'un petit escarpement, projetant un long faisceau tournoyant. L'adolescente retira ses écouteurs, et s'adressa au chauffeur.

– Excusez-moi, pourriez-vous m'arrêter là ?

Le conducteur leva les yeux et jeta un œil surprit dans le rétroviseur pour regarder sa passagère.

– Ici ? Au milieu de nulle part ?

– Oui, oui. Je me débrouillerai, confirma l'adolescente.

L'homme hocha la tête, et stoppa son véhicule sur le bord de la route. La jeune fille descendit, frissonna lorsque la pluie l'agressa. Elle ouvrit son parapluie, le tenant fermement.

– Merci pour la course, dit-elle en refermant la portière.

La camionnette reparti, et Ritsu fit plusieurs pas sur la côte, s'approchant des rochers tout en restant à bonne distance des vagues furieuses. Elle se recroquevilla légèrement dans son manteau. Au bord de l'océan, la pluie lui semblait encore plus glaçante que d'habitude. Il n'y avait absolument personne sur cette côte, aucun humain, et aucun des yokai habituels aimant crapahuter sur les bords de mer. Tenant fermement son parapluie que le vent semblait déterminé à briser, la jeune fille fixant l'horizon. Des nuages d'un noir d'encre planaient de manière menaçante au dessus de l'eau, loin au large... ce devait être une sacré tempête la-bas. La lueur du phare tournait tranquillement, tranchant avec l'agressivité des bourrasques. Cette lumière régulière, restant debout malgré les violents embruns et l'orage grondant, avait quelque chose de rassurant.

Par curiosité, Ritsu décida de se rapprocher du phare, et emprunta le petit chemin de pavé qui y menait. Elle avait du mal à contenir son excitation. Cela faisait trois semaines qu'elle ne l'avait pas vu... depuis le début du mois de novembre. Depuis qu'elles étaient entrées à l'université, toutes les quatre vivaient en colocation et allaient en cours... sauf Mio. Cette dernière vivait avec elles, et continuait à jouer de la musique lorsqu'elle s'y mettaient, mais sans aller à l'université. Et Ritsu en était bien contente, plus à voir Mio souffrir enfermée dans des responsabilités humaines et des études qui ne l'intéressaient pas, comme ça avait été le cas dans ses années lycée.

La porte du phare était verrouillée, Ritsu fit donc le tour pour s'abriter sous le préau jouxtant le bâtiment. Elle s'y appuya contre, cet angle lui permettait d'être moins exposée au vent et d'échapper aux plus grosses gouttes de pluie. Ah, Mio devait adorer ce temps... elle allait arriver, c'était certain. L'adolescente ne saurait dire pourquoi ni comment, mais elle le savait. C'était rare, que la jeune fille voyage jusqu'au bord de l'océan pour venir la chercher, d'habitude, le dragon passait seulement quelques heures, parfois jours, au loin, et revenait de lui-même. Mais trois semaines... ça faisait long. Oh Ritsu n'était pas du tout inquiète, seulement... très impatiente de la revoir.

Le vent se stoppa soudainement, laissant aux gouttes tout le loisir de tomber tout droit depuis le ciel. Ritsu décolla son dos du phare, son regard examinant l'océan pour y déceler le moindre mouvement. Les vagues étaient moins violentes, on aurait presque dit que l'orage lui-même... s'apaisait.

Le dragon noir daigna enfin se montrer. Il émergea lentement de l'eau, son corps serpentin ondulant et s'élevant dans les airs. Et Ritsu fut très surprise de son aspect. À chacun de ses mouvements, les écailles noires reflétaient un éclat bleuté, comme si leur véritable couleur commençait doucement à revenir. Elle ne voyait pas souvent sa petite-amie sous sa forme originelle, c'était le cas de le dire ! Cette dernière mettait un point d'honneur à se mouvoir sous apparence physique lorsqu'elle vivait parmi les humains. En cet instant, la batteuse détailla avec admiration ce magnifique dragon, immobile au milieu de l'orage. Se dire qu'il l'avait choisi comme compagne pour le restant de sa vie, elle et personne d'autre, ça n'avait pas de prix. Ritsu ne détacha pas son regard, ne voulant perdre une seule seconde de ce moment et pouvoir graver cette vue et toutes les émotions qu'elle suscitait dans sa mémoire.

Le grand reptile plongea subitement vers la terre, sinuant rapidement vers elle. C'était bien le seul yokai qu'elle voyait se dépêcher !

– Ritsu... ! s'exclama la voix empressée de Mio.

La dénommée sourit en la voyant se poser sous le préau. Elle avait très envie de lui sauter dessus, mais choisi de la jouer cool.

– Alors, je t'ai manqué ? dit-elle avec un grand sourire.

Mio en revanche ne se gêna pas pour démontrer sa joie, et se dépêcha de venir chercher l'embrassade en cognant son museau contre la joue de sa petite-amie, comme le ferait un chat cherchant une caresse. Ritsu prit la tête reptilienne entre ses bras, et caressa les écailles douces autour des yeux. Des longs filets d'eau salée s'écoulaient de sa crinière noire, mais le corps du reptile était chaud, malgré l'océan glacial d'où il venait. Et Mio avait... vraiment grandi ! C'était bien plus flagrant que sous son apparence humaine, dont Ritsu avait l'habitude. Voir un dragon jeune adulte ainsi, alors qu'elle se souvenait de son apparence d'adolescent... c'était surprenant. Ses moustaches étaient plus longues, tout comme sa crinière, et de façon générale, son corps était plus grand et imposant. Sans parler de ses cornes... c'était le plus remarquable. Rien à voir avec les bois de jeune cerf en pleine croissance, maintenant le dragon arborait une majestueuse ramure. En l'observant, la batteuse remarqua que quelque chose y était accroché. Au début, elle pensa à un déchet flottant que le dragon aurait ramassé sans s'en rendre compte, mais en y regardant mieux, elle reconnu l'omamori qu'elle lui avait offert auparavant.

– Woah, t'as gardé cette babiole tout ce temps ? Elle tombe en morceaux..., lui fit remarquer Ritsu en touchant le porte-bonheur.

L'objet avait bien vécu, il avait perdu sa couleur rouge d'origine et une grand partie de son rembourrage. Mio se contenta d'étirer ses babines dans un sourire, plutôt concentrée sur le toucher des mains de Ritsu contre ses joues, étonnée de constater à quel point son contact lui manquait. D'habitude, elle faisait très attention à ne partir que quelques heures, ou jours. Mais cette fois, elle s'était un peu plus attardée au fond de l'océan, libre dans cette immensité aquatique... néanmoins, rien ne valait d'être auprès d'elle, le sentiment d'être acceptée malgré sa véritable forme. Même après autant de temps, voir que Ritsu n'était jamais dérangée par le contact d'une bête reptilienne lui faisait vraiment plaisir.

Entendant sa petite-amie grelotter en se serrant légèrement contre elle, Mio replia ses pattes pour se coucher à terre. Ayant parfaitement comprit ce simple mouvement, Ritsu relâcha la tête et vint machinalement se coller contre le poitrail du dragon. Elle savait que non seulement cet endroit était toujours chaud, mais qu'il diffusait sa chaleur rémanente tel un vrai radiateur. L'adolescente appuya sa joue glacée contre les écailles et ferma les yeux, appréciant tout le réconfort offert.

La chaleur disparue lorsque Mio reprit forme humaine, mais Ritsu la retrouva bien vite entre ses bras. Ces derniers la prirent par la taille, et en réponse, elle lui entoura le cou des siens. Aucun besoin de mot, corps contre corps, les deux jeunes filles s'embrassèrent longuement, partageant un baiser plus expérimenté et clairement moins chaste qu'au début de leur relation. Ritsu en savourait chaque seconde, déjà toute émoustillée par la langue passionnée de sa bien-aimée, au point qu'elle laissa glisser furtivement l'une de ses mains sur sa poitrine. Et se sentait tel l'humain le plus chanceux de la Terre. Qui d'autre pouvait se vanter de câliner un dragon ?

Le couple ne se sépara qu'à la fin de leurs souffles respectifs, et elles restèrent ensuite dans leur étreinte encore un moment, au milieu du chant régulier des vagues.

– Je suis désolée de ne pas être revenue plus tôt, s'excusa la jeune yokai en chuchotant. Ryujin est vraiment bavard quand il s'y met.

Ritsu sourit en se blottissant contre son épaule. Ce n'était pas la première fois qu'elle était séparée de Mio un moment, et ça ne serait sans doute pas la dernière. Mais elle l'avait accepté et pour elle, ça ne rendait leurs retrouvailles que plus intenses. Et puis, dans le fond, trois semaines, ce n'était pas si terrible.

– C'est rien, j'ai dit à Yui et Mugi que t'étais partie voir de la famille à l'autre bout du pays, annonça t-elle. Ce qui est preeeesque la vérité, pas vrai ?

Mio hocha la tête avec un petit rire. Effectivement on pouvait voir ça comme ça... si on considérait Ryujin et les autres dragons comme sa famille... et que le « pays » comprenait les territoires maritimes. L'adolescente aux cheveux bruns relâcha sa petite-amie, regardant la pluie se déverser tout aussi furieusement qu'à son arrivée.

– Je n'ai pas envie de rentrer tout de suite... on attend que la pluie s'arrête ? proposa t-elle.

Son interlocutrice accepta. Ritsu alla donc se poser par terre, sur le béton froid mais sec du préau, le dos contre le phare, se disant qu'ajouter un banc ici ne serait pas du luxe. Mio quant à elle vint s'asseoir entre ses jambes, laissant l'arrière de sa tête s'appuyer contre la poitrine de sa petite-amie. Cette dernière replia légèrement les genoux, et passa ses bras autour de ses hanches.

– Au fait, t'as reçu une proposition de la part d'une boîte de jeu vidéo, lui apprit t-elle. J'ai pas lu tout le mail, mais apparemment ils développent un jeu indépendant, et comme ils ont beaucoup aimé ta démo, ils aimeraient que tu leur fasse une bande originale.

– Vraiment ? Merci Ritsu, je regarderai ça en rentrant.

Ah, voilà qui lui donnerait du travail, se dit la jeune yokai. Elle aimait toujours autant composer de la musique, et en plus des quelques chansons pour le groupe, elle avait réalisé des travaux pour divers clients. Rien de très gros, mais ça lui allait parfaitement. Être compositrice en freelance était une vraie bonne idée. Cela lui permettait de faire un peu d'argent pour participer à la vie de la colocation – et accessoirement de rassurer son père sur le fait qu'elle ne faisait pas « rien de sa vie » – tout en évitant tous les inconvénients d'un travail. Pas d'horaires à respecter, pas de patron à qui rendre des comptes. Elle travaillait quand elle le voulait, comment elle le voulait.

– Et toi ? Est-ce que t'as enfin reçu une réponse de l'école de police ? questionna Mio en tourna légèrement la tête.

Ritsu resta silencieuse une poignée de secondes, juste pour le plaisir du suspens.

– Hé hé... oui, je suis acceptée pour l'année prochaine !

– C'est vrai ? Mais pourquoi tu me la pas dit plus tôt ? Félicitations ! la congratula t-elle.

La batteuse sourit, appuyant sa joue contre la tête de Mio avec un petit rire empli de fierté. Elle avait sa réponse depuis plusieurs jours, mais avait attendu de retrouver Mio avant de l'annoncer, elle voulait que ce soit elle la première à le savoir. Ritsu voyait déjà la réaction de Yui « faudra se tenir à carreaux avec un flic dans la coloc ! » ou quelque chose dans ce style. La batteuse avait préféré commencer l'université, histoire de prendre un peu de temps pour se préparer et être certaine que c'était ce qu'elle voulait faire. Elle avait toujours admiré sa mère, et suivre ses traces lui trottait dans la tête depuis un moment. Si Mio pouvait aider les yokai, alors elle de son côté voulait aider les humains.

– C'est grâce à mon porte-bonheur sur pattes, rigola t-elle en lui chatouillant les côtes.

– Pfffhaha ! Arrête Ritsu ! protesta Mio.

L'interpellée la fit se tortiller encore un peu en lui asticotant les flancs, mais s'arrêta en remarquant que le bruit de fond s'était tu. La pluie diluvienne n'était plus qu'un minuscule crachin, qui allait sans doute s'arrêter dans quelques minutes.

– Ça se calme on dirait, constata la jeune fille aux cheveux noirs.

– Nope, il pleut encore, inventa Ritsu qui n'avait absolument pas envie de partir maintenant.

Quand bien même il faisait un froid de canard et que l'air humide rendait la température encore moins supportable, elle voulait rester encore un peu, profiter de ce moment en tête à tête, garder sa petite-amie rien que pour elle. C'était souvent compliqué, en colocation, d'avoir un peu d'intimité avec sa copine. Bien sur, elle appréciait la compagnie de ses amies, et elle vivait ses meilleures années étudiantes avec elles. Mais elle ne pouvait s'empêcher de penser au moment ou Mio et elle pourraient se prendre un petit appartement rien que pour elles deux. Elle qui était plutôt dans l'instant, finalement, trouvait qu'avoir des projets à long terme était vraiment exaltant.

Le téléphone de Ritsu sonna dans sa poche, et la jeune fille l'attrapa pour lire le message.

– Haha... Yui a réussi son exposé. Tu sais quoi ? Je lui annonce la nouvelle pour l'école de police, et on passe acheter de quoi fêter ça comme il se doit ! s'exclama t-elle d'un ton enthousiasme.

Mio devina facilement ce que sous-entendait Ritsu en parlant de faire la fête avec leurs amies.

– Tu fera attention, l'averti t-elle. Je suppose que je n'ai pas besoin de te rappeler ce qu'il s'est passé la dernière fois que tu as trop bu...

La batteuse se passa une main sur la nuque, légèrement gênée. Pas moyen qu'elle oublie cette épouvantable gueule-de-bois... encore moins le moment où elle avait repeint le sol avec le contenu de son estomac. Il avait même fallu jeter le tapis, impossible à nettoyer. Sur le moment ça avait été horrible, mais maintenant, tout le monde en riait. Ça forgeait les souvenirs...

– Je ferais attention cette fois, promis ! Et si je vais trop loin, je t'autorise à m'attacher et m'enfermer dans le placard, proclama t-elle.

– J'en prends bonne note, sourit Mio.

Les deux adolescentes se levèrent, et quittèrent le phare, dont la lumière tournait inlassablement. Elles descendirent le petit escarpement, et commencèrent à marcher sur le bas-côté de la route. Ce n'était pas une voie très fréquentée, mais pas non plus abandonnée. Quelques véhicules passaient à l'occasion, il suffisait de faire un peu d'auto-stop, Ritsu était confiante. Pour leur tenir chaud, Mio forma un petit feu follet d'un bleu pur, ce qui surprit légèrement l'autre jeune fille, peu habituée à la voir manier son feu spectral sous forme humaine.

Ritsu demanda si elle ne préférait pas voler jusqu'à la maison, mais Mio secoua la tête, et lui attrapa le bras pour marcher à ses côtés. La maison... elle aimait l'idée d'être libre, de pouvoir voyager autant qu'elle le souhaitait, mais d'avoir toujours un endroit où retourner, de savoir que la personne qu'elle aimait serait là. La jeune yokai observa au loin, cette route s'étendant devant elles, disparaissant vers l'horizon, comme les invitant à l'explorer. Elles avancèrent côte à côte sans craintes, regardant dans la même direction, sous une légère bruine glaciale et suivies par le modeste feu follet, brûlant telle une flamme de bougie que même la pluie froide ne pourrait éteindre.

Le mot yokai est composé des kanji « attirant », « ensorcelant » ou « calamité », et des kanji « apparition », « mystère », ou « méfiant ». Yokai dérive du chinois : yaoguài, littéralement : « monstre bizarre », également appelé en coréen yogwi, et désigne un « être vivant, forme d'existence ou phénomène auxquels on peut appliquer les qualificatifs extraordinaire, mystérieux, bizarre, étrange et sinistre ».

Souvent considérés comme des esprits malveillants, certains apportent cependant la chance à ceux qui les rencontrent, et on leur prête généralement des pouvoirs spirituels et surnaturels

Fin


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Merci d'avoir suivi cette fanfic jusqu'ici. Elle a été plus longue que prévu et n'est évidemment pas épargnée d'imperfections mais j'en suis contente, dans l'ensemble. Elle est ce qu'elle était prévu d'être, à savoir l'histoire de Mio et Ritsu avec des yokai

Merci également pour vos commentaires ! savoir que quelques personnes s'intéressent à cette fic m'a donné la motiv de lui donner une fin (même après 4 ans lol). Pour tout dire j'avais arrêté d'écrire car c'était une période pas top de ma vie. mais qu'importe le temps que ça prend, je fais de mon mieux pour finir mes histoires, haha.

Bref, ça sera tout pour moi, à plus !