Chapitre 2
Le premier vendredi de septembre, Hermione est condamnée à rester tard au Ministère. Mais ce soir, c'est la réunion des anciens de Poudlard au Midnight Club et elle trépigne de pouvoir aller se changer les idées parmi des visages qu'elle ne voit que rarement. Et la règle au club est stricte : aucune remarque ou attitude impliquant de remuer les différends passés. Interdiction formelle lors de ces réunions de faire autre chose que s'amuser et se détendre. Et c'est justement ce dont Hermione a besoin maintenant.
Les dossiers interminables qu'on lui a ordonnés de finir avant le week-end lui ont lessivé le cerveau et plus l'heure tourne, plus elle désespère de pouvoir retrouver ses amis. Sa poche se met à vibrer et elle en sort son téléphone portable, rare objet moldu qui ne la quitte jamais.
« Oui, Harry ? fait-elle en le collant à son oreille.
– Où est-ce que tu es ? demande le brun. On avait dit qu'on allait au club ensemble.
– Je suis toujours au Ministère, soupire Hermione. Je n'ai pas fini mon travail.
– Quoi ? Tu n'es toujours pas rentrée ?
Hermione fait non de la tête, mais c'est un simple silence dans la communication téléphonique.
– Je vais venir te rejoindre, déclare Harry. Ron est déjà parti de toute façon et on sera en retard à deux. »
Et quelques minutes plus tard, le jeune homme entre dans le petit bureau de son amie. Il patiente, l'aide de temps à autre. Le temps passe et finalement, les deux sortent enfin de l'enceinte du Ministère. Quand ils passent la porte du Midnight Club, il fait nuit dehors. Stupéfaits, ils se figent dans l'entrée alors que leurs yeux se posent sur le grand salon aux lumières tamisées.
La musique fait vibrer leur épiderme, battant un rythme soutenu. Au centre de la pièce, une piste de danse est éclairée par mille couleurs sous lesquelles dansent des sorciers. Mais c'est comme ça à chaque fois qu'ils se réunissent dans cet endroit. Non, ce qui subjugue Harry et Hermione depuis qu'ils sont arrivés, c'est précisément qui est en train de danser. Parmi Padma et Parvati Patil, Ron Weasley, Lisa Turpin, Susan Bones et bien d'autres, se trouvent Drago Malefoy et une jeune femme dos au reste de la salle, tous deux lancés sans retenue sur le parquet.
« Qui est cette blondasse ? lâche Hermione.
– Certainement Pansy Parkinson, répond Harry.
– Que fait cette gourde ici ? grince la brune.
– Tu as vu comme elle se trémousse contre Malefoy, ajoute Harry tout aussi amer. »
Hermione répond par une grimace écœurée et se dirige vers le bar. Les deux sorciers s'en vont finalement avec leur commande vers une banquette où ils s'étalent avec réconfort. Sous les projecteurs aux couleurs éclectiques et électriques, Drago et Pansy dansent toujours au rythme de la musique. Hermione et Harry sont identiquement tournés vers eux, les yeux rivés sur leurs mouvements.
Hermione observe l'ancien Serpentard. Elle le trouve changé depuis la dernière fois qu'elle l'a vu à Poudlard. Elle a déjà eu cette impression lors de leur entrevue hors du commun au Ministère et de leur déjeuner. Elle se dit qu'il ressemble à un acteur dans un film d'auteur, perdu dans un univers contemplatif aux allures planantes. Ses cheveux presque blancs habituellement captent les teintes des ampoules clignotantes et changent de couleur en harmonie avec les battements des percussions. Ils volent contre son front et ses paupières closes en même temps qu'il secoue la tête d'un côté, de l'autre.
Harry fixe le même point que sa voisine, contemplant l'aisance avec laquelle Drago se meut. Il semble avoir toujours appartenu au dancefloor tant son corps s'imprègne de la cadence et balance avec légèreté. Le brun se dit qu'il ressemble à une statue grecque vivante dont le corps svelte et sculpté impressionne par son charisme. Ses bras, tantôt levés en l'air, tantôt agités devant lui, dessinent des volutes imaginaires dans le clair obscur de la piste de danse. Ses hanches, moulées dans un pantalon noir, remuent librement.
« Eh bien ! s'exclame Ron en accourant vers ses deux meilleurs amis qu'il extirpe avec une violence involontaire de leur contemplation langoureuse. J'ai bien cru que vous n'arriveriez jamais !
Il attrape un verre au comptoir et s'installe aussi sur la banquette.
– J'ai dû rester au Ministère, marmonne Hermione dont le regard peinait à aller autre part que sur Drago, comme s'il était aimanté à son image.
– Tu as vu Malefoy, hein, remarque Ron en se laissant glisser un peu plus sur le canapé. Je crois que si on s'était croisé ailleurs qu'ici, je lui aurais expliqué à quel point j'aimais le savoir sur un autre continent.
– Toutes ces années en Norvège semblent l'avoir changé, dit Harry entre deux gorgées de Whisky-Pur-Feu.
– Peut-être, admet Ron sans grande conviction. Mais il ressemble de plus en plus à son Mangemort de père.
– En moins laid, murmurent Harry et Hermione d'une même voix et d'un même regard vers ledit Malefoy. »
Ron ne relève pas la remarque qui lui semble sans importance, mais ses deux amis se fixent à présent. Puis Hermione adresse un petit sourire à Harry et un clin d'œil malicieux avant de se lever. La soirée bat son plein. Hermione s'est déplacée à une autre table où se trouvent Ginny et Luna Lovegood, et Harry se retrouve accoudé au bar à observer la salle.
Il repère d'autres anciens Serpentard parmi les têtes réunies et se fait la réflexion qu'il n'y en a jamais eu autant lors d'une réunion d'anciens élèves de Poudlard depuis qu'elles ont lieu. Instinctivement, il songe que la présence de Malefoy y est pour quelque chose. Il a passé trois ans loin de l'Angleterre et son retour attire l'attention autour de lui.
À ce stade des réflexions d'Harry, voilà justement Drago qui s'extirpe de la masse dansante pour venir chercher de quoi adoucir la sécheresse de sa gorge. À quelques mètres de lui, Harry le regarde du coin de l'œil. Drago est légèrement essoufflé quand il se penche vers le barman et commande avec un sourire en coin. Les deux jeunes hommes discutent distraitement pendant que le shaker s'agite énergiquement entre eux.
Harry connaît bien le barman, c'est Malone Connolly. Ancien batteur de l'équipe d'Irlande, il s'est finalement reconverti dans le monde de la nuit et travaille au Midnight Club depuis que les anciens élèves de Poudlard s'y réunissent.
Et c'est en prenant le temps de discuter avec Malone l'année précédente, en passant des heures accoudé à ce même bar, que Harry s'est rendu compte qu'il pouvait craquer pour autre chose que de belles formes féminines. Oui, Harry connaît bien Malone parce que c'est le premier homme pour qui il a ressenti des choses si fortes et le premier qui lui a dit qu'il n'y avait pas de mal à cela.
Un rire extirpe Harry de ses souvenirs et il tourne la tête vers les deux autres sorciers. Drago et Malone rient en se regardant malicieusement sous le regard ébahi du brun. Ce dernier sent sa mâchoire se décrocher quand il voit Drago se pencher au-dessus du bar et attraper Malone par la nuque. Il l'approche de lui et Harry se fige en attendant un baiser qui le stupéfait.
Mais Drago n'embrasse pas Malone, il se contente de poser son front contre le sien et de murmurer quelque chose qu'Harry n'entend pas. Ils rient encore. Puis le blond lui glisse un morceau de serviette en papier avec ce qui semble une adresse dessus. Il lui donne une tape franche sur l'épaule du barman et se recule.
« Oh, Potter ! s'exclame-t-il en se tournant vers lui. Tu veux mon portrait ?
Harry aligne difficilement une phrase dans sa tête avant d'ouvrir la bouche. Drago a les yeux troublés par l'alcool et les pommettes rosies par la fête. Comment est-ce possible de changer autant ? De passer de l'enfant pincé au jeune homme fêtard.
– Non, ça va, Malefoy.
Il lève les yeux intérieurement tant sa réponse semble stupide.
– Bon, dis-moi plutôt où tu as mis Granger, enchaîne Drago en s'approchant de lui. Il faut que je lui parle.
– Je crois qu'elle est par là-bas, fait Harry en indiquant le fond de la salle.
– Merci, Potter. »
Et Drago donne la même tape énergique contre l'épaule de Harry avec un petit sourire avant de s'éloigner. Harry atterrit péniblement de cette scène hors du commun, mais dans son esprit, ce sont les mêmes images qui tournent en boucle : Drago qui embrasse Malone, Malone qui disparaît, Drago qui l'embrasse, lui. Harry pose son verre sur le comptoir et sort dans la rue. L'air frais ne suffit pas à calmer le feu sur son visage et dans son corps.
Drago cligne plusieurs fois des yeux pour essayer de faire partir le voile flou qui les couvre. Il a peut-être un peu abusé des shooters en début de soirée. Au-delà de la piste de danse, il entrevoit d'autres tables et d'autres personnes. Il se fraie un chemin dans le club et trouve finalement la tête brune qu'il cherche. Au moment où il arrive, il voit Ginny se lever et quitter le club.
« Salut, Granger.
Hermione tourne les yeux vers lui. Elle le regarde pendant quelques instants, se demandant pourquoi il vient la voir.
– Malefoy, répond-elle en lui faisant signe qu'il pouvait s'asseoir à ses côtés.
– Qu'est-ce que tu bois ? demande le blond en avisant la couleur peu commune du liquide dans le verre de la jeune femme.
– Je ne sais pas vraiment, répond Hermione en pouffant légèrement. C'est une préparation de Malone, mais je peux seulement te dire que ça sent la noix de coco.
Drago rigole.
– C'est vrai qu'il est fort pour inventer de bons cocktails, mais qui sont dangereux.
Hermione pense qu'en effet, l'ancien Serpentard a atteint un taux d'alcoolémie trop élevé pour être pleinement lucide.
– Tu venais pour quelque chose de particulier ? demande la brune avec un regard suspicieux, se demandant toujours ce que le sorcier pouvait bien lui vouloir.
– Je voulais te remercier, répond Drago après un temps de silence comblé par la musique.
Il semble avoir récupéré un peu de clarté d'esprit et arbore un air bien plus sérieux.
– Je n'ai pas eu l'occasion de le faire plus tôt puisque tu m'as renvoyé le formulaire par hibou, mais merci d'avoir été si rapide et de ne pas en avoir parlé autour de toi.
Il ne lui dit pas qu'il a honte de devoir remplir des tonnes de documents depuis qu'il est de retour en Angleterre. Des documents rédigés par des gens qui ont fouiné dans les moindres recoins de son passé. Des documents qui l'anéantissent au rang de moins-que-rien ; qui le privent de tout et qui l'accablent et l'écrasent plus bas que terre.
– Je t'en prie, répond Hermione avec un signe de tête poli et un petit sourire. »
Elle ne lui dit pas qu'elle trouve cela abject que la société britannique l'enchaîne dans ses actes et l'empêche d'avancer. Que c'est elle qui, sans autorisation, a tamponné son formulaire stipulant qu'il n'est plus considéré comme potentiellement dangereux par le Département de la Justice magique parce que ses supérieurs faisaient la sourde oreille à chacune de ses sollicitations.
« Hé ! La Belette ! crie soudain Drago en entourant sa bouche de ses mains.
Il a replongé dans la brume festive et son regard est de nouveau rigoleur, pétillant.
– Je croyais que tu étais l'infatigable du dancefloor ! enchaîne avec la même voix forte le jeune Malefoy.
Ron, assis plus loin avec d'autres sorciers, lui adresse un coup d'œil provocateur. Implicitement, il relève le défi puisqu'il se lève d'un bon et rejoint en quelques enjambées cadencées la piste de danse bondée.
– Et toi, Granger ? Toujours aussi coincée qu'à Poudlard ? lance Drago en se levant.
– Plus que jamais, ironise Hermione en se mettant sur ses pieds à son tour. Le dernier qui danse a perdu ! »
Et tels deux enfants enivrés de jeunesse, ils s'élancent vers le centre de la salle, riant et étincelant. Parmi les déchaînés du parquet ciré, ils retrouvent Ron, Harry et tant d'autres qui transpirent de joie. « Can you dance like a hippogriff? Ma ma ma, ma ma ma, ma ma ma ». Ils chantent, hurlent les paroles à tue-tête. Ils se secouent sans gêne, sans jugement. Puis la musique s'adoucit, se calme brusquement. Les mains se cherchent et les yeux papillonnent.
Hermione se laisse emporter par les pas presque valsant de son meilleur ami avec un sourire doux sur les lèvres. Harry n'a pas besoin de réfléchir pour savoir que le meilleur des slows, c'est celui qu'il fait avec Hermione parce qu'elle est tout ce que les autres ne sont pas. Sœur et confidente, alliée et pilier. Ils tournent doucement presque sur place et laissent voguer leurs regards par-delà l'épaule qui les réchauffe. À quelques pas, Drago et Pansy tournent aussi. Sur le même rythme, les mêmes notes sensuelles.
Harry le voit passer puis disparaître, Hermione l'observe danser puis disparaître. Tourner et tourner. Le blond lève les yeux vers yeux. « Drink from my cauldron full of hot, strong love, It's all the magic you'll ever need! ». Une main au creux des reins et les regards qui s'accrochent. Et si le meilleur des slows était encore à venir ?
