Chapitre 3
Le nez plongé dans le bois sombre de son bureau, Harry est enfermé dans son esprit encombré. Il a ses cours étalés devant lui, mais il n'arrive pas à se concentrer. La dernière année de formation pour devenir Auror est censée être la plus dure, mais ce n'est pas son plus gros problème sur l'instant. Son problème a un menton pointu, une voix traînante et des mèches de cheveux fins, presque blancs, rabattues en arrière.
Plusieurs semaines se sont écoulées depuis la réunion des anciens élèves au Midnigth Club et Harry n'a pas revu Drago. Et depuis près d'une heure maintenant, il est plongé dans ses souvenirs. Bien sûr, il se souvient de tout. La première rencontre à quelques minutes d'entrer dans la Grande Salle de Poudlard, chaque sifflement arrogant et méprisant, chaque insulte. Tout ce qui faisait monter une haine profonde pour ce fils pourri gâté. Quand il y repense, Harry se demande s'il n'a jamais détesté quelqu'un autant que Drago Malefoy. Et pourtant.
Il se souvient aussi, comme si c'était hier, de la fin de la guerre et du procès des Malefoy. De l'abrutissement médiatique et de l'humiliation publique de ces traîtres, ces criminels. Et puis plus rien.
Comme beaucoup, car l'héritier Malefoy avait bien fait les choses, Harry avait presque oublié son existence. Pendant trois ans, Drago n'était plus que silence. Comment, pendant ce temps loin de Londres, est-il devenu si différent ? Où est passé le garçon narquois et mesquin, ce vil serpent qui ne manquait pas une occasion de rabaisser quiconque sur son passage ? Que s'est-il passé dans la vie de cet adolescent aux robes luxueuses pour qu'il devienne cet homme élancé et élégant au regard électrisant ?
Harry l'ignore et c'est ce qui occupe son cerveau depuis de si longues minutes. Il a appris par des ouï-dires au sein de sa formation que Drago occupe maintenant une place au sein d'une entreprise de la capitale. Il se demande ce qu'il fait de ses journées, de ses soirées. Il se demande si Malone en sait davantage sur sa vie ; s'il en fait partie. Tout simplement si Drago est comme lui et a donné son adresse au barman la dernière fois pour qu'il le retrouve chez lui. Incapable de se concentrer davantage, Harry laisse son bureau en plan et attrape un manteau avant de sortir dans la rue.
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Drago se débarrasse de sa robe de travail et passe une main dans ses cheveux pour les ramener en arrière. Le soleil d'automne tombe rapidement avec la fin d'après-midi. Il affectionne particulièrement le soir, quand la lumière baisse, se tamise et finit par être engloutie par l'obscurité. Et il affectionne davantage le vendredi soir. Drago descend l'escalier en trottinant ; s'il n'avait pas été éduqué avec autant de rigidité, il aurait presque eu envie de siffler. Il attrape son manteau et salue la secrétaire d'un geste poli de la main. Elle lui renvoie un regard noir, comme d'habitude. Il s'en moque, comme d'habitude.
Une fois sur le trottoir, le sorcier regarde autour de lui, puis il lève les yeux. Le ciel est sombre, de nuit et d'orage. Les nuages sont tombés sur Londres au moment où Drago a éteint la lumière de son laboratoire. Mais ça lui est égal. Il a passé une bonne journée et n'a pas envie de s'apitoyer sur la météo typiquement londonienne. Le jeune homme s'élance dans la rue en ajustant son manteau sur son dos avec un roulement d'épaule et arbore un petit sourire en coin alors qu'il traverse le quartier industriel sorcier.
Le chemin est long jusqu'à son appartement, mais Drago foule le pavé d'un pas léger. Il rentre à pied, c'est rare, et il apprécie cela. Guettant les nuages du coin de l'œil, il n'a pas non plus grande envie de se faire tremper et accélère imperceptiblement le pas. Sur le Chemin de Traverse qu'il atteint après un gros quart d'heure, il observe les passants qui se pressent et son regard s'attarde à la terrasse presque vide d'un café. Il reconnaît les visages de Théodore Nott et Malone Connolly et se laisse aller à la satisfaction.
Il ne se considérait pas proche de Théo à Poudlard. C'était un garçon renfermé, froid et avec une confiance en lui mise à rude épreuve par la fermeté de son père. Les agissements de la famille Nott n'étaient pas passés inaperçus pendant la terreur de Voldemort et Théo avait échappé, comme Drago lui-même, à la prison grâce à son jeune âge. Il avait été jugé avec pitié, car le nouveau Ministère en avait à revendre et il s'était exilé volontairement hors du pays pour se faire oublier.
Et comme Drago, pour une raison qu'il ignorait, il avait mis son avenir entre les mains des pays nordiques. Les deux anciens Serpentard s'étaient retrouvés sur les mêmes bancs, dans les mêmes parcs, puis finalement sur le même canapé du même appartement. Étroitement liés par un destin sombre aspirant à la lumière de la rédemption, ils avaient appris à vivre ensemble, coude à coude face à l'adversité. Ils s'étaient confiés leurs plus terribles secrets, les plus honteux aussi. Et s'étaient retrouvés plus semblables qu'ils ne l'auraient jamais imaginé.
Depuis le coin de rue où il s'est arrêté, Drago songe que Théo a rarement souri autant que ce soir-là. Son amour pour les hommes n'avait eu que des larmes pour conséquences pendant de nombreuses années. Maintenant, il est heureux et Drago n'y est pas étranger. Malone est quelqu'un de bien. Il a de l'esprit, de l'humour et assez d'assurance pour deux. Théo le mérite grandement et c'est lui qui en a le plus besoin des deux. Alors Drago ne réfléchit même pas à ce qu'il aurait pu vouloir pour lui-même, il se félicite d'avoir guidé Malone au palier de Théo.
Un grondement déchire le ciel et le blond lève les yeux vers l'orage qui menace maintenant d'éclater à tout moment. Sur la terrasse, les deux amants ne semblent même pas s'en rendre compte. Un sourire en coin sur les lèvres, Drago s'engage dans l'allée et à peine a-t-il repris sa marche que la pluie s'abat sur le monde fourmillant. En quelques secondes, l'eau s'écoule le long de ses cheveux et de son visage et ruisselle contre son manteau. Il accélère le pas en baissant la tête en direction de ses chaussures. Il ne reste que quelques minutes avant qu'il n'arrive chez lui.
Alors que l'orage tonne de plus en plus fort et que les éclairs fendent le ciel sombre, la pluie, de plus en plus forte, devient presque assourdissante. Elle bat le pavé avec une force inouïe et recouvre déjà la route d'un flot discontinu. Drago s'éboue alors que l'eau s'infiltre dans sa chemise. Il accélère davantage, court presque, les yeux rivés sur le trottoir pour éviter les larges flaques qui se forment. Il est presque arrivé. Et au même moment qu'un grondement sinistre fait vibrer l'air, Drago percute de plein fouet un obstacle qui débouche presque à la même vitesse que lui d'une rue perpendiculaire.
Aussi surpris que désorienté, Harry se sent basculer en arrière après le choc et grimace en sentant la dureté du sol sous ses fesses. Il plisse étroitement les yeux en serrant les dents pour contrer la douleur et finit par relever la tête. Drago se tient, muet, sous la pluie drue, tout aussi surpris que lui. Il le regarde avec un air un peu ahuri, fronçant les sourcils par moment. Drago hésite un instant entre râler et s'excuser. Mais la situation le laisse perplexe, autant que ce qu'elle suscite dans son esprit.
Harry n'a pas bougé du sol inondé, ses lunettes sont de travers et ses mèches brunes dégoulinantes collent à son front. On ne voit plus sa cicatrice, pense Drago. Et ça lui donne un air différent.
« Désolé, Potter, finit par dire Drago en faisant un pas pour se rapprocher de lui.
Il lui tend une main que Harry attrape après une seconde d'hésitation. D'une traction commune, le brun est de nouveau sur ses pieds, trempé.
– Merci, Malefoy, fait Harry en avisant ses vêtements gorgés d'eau.
– Ce n'est pas de ma faute si tu ne fais pas attention, reproche Drago de mauvaise foi.
– Tu te fiches de moi, Malefoy ? s'exclama Harry en arrangeant ses lunettes sur son nez. Tu aurais au moins pu regarder devant toi.
Les deux hommes se toisent les sourcils froncés. Il y a plus d'électricité entre eux qu'au sein des nuages et la pluie ne semble plus les perturber. Puis Harry frissonne et c'est comme si tout le poids dans l'air s'était évaporé.
– Un thé ? propose Drago en indiquant une porte à une dizaine de mètres d'eux.
– Un thé. »
Ils parcourent la distance en silence et une fois à l'intérieur, soupirent imperceptiblement de se trouver à l'abri. L'appartement de Drago est au premier étage et Harry profite de la montée des marches pour lancer un sortilège à ses vêtements pour les faire sécher. La douce chaleur du salon chauffé est accueillie avec soulagement et combat parfaitement cette pluie d'Automne. Il y a encore quelques cartons contre un mur, aucune décoration.
« Tu as aménagé il y a longtemps ? demande Harry.
– Il n'y a pas tout à fait un mois, répond Drago depuis la cuisine.
Harry hoche la tête, mais l'autre ne peut pas le voir.
– Et toi ?
Drago revient dans le salon avec une théière bouillante diffusant de douces senteurs de bergamote.
– On a pris une collocation avec Ron quand on a commencé la formation pour être Auror, ça fait trois ans.
– Auror, hein ? Saint Potter, notre sauveur bien-aimé, lâche narquoisement Drago en remplissant les deux tasses.
– Et toi, Malefoy ? rétorque l'interpellé. Quel travail ta personne méprisante a-t-elle trouvé d'assez noble pour occuper ses journées ? Ou es-tu trop bien pour travailler et tu vis déjà de tes rentes ?
Drago éclate d'un rire dissonant.
– C'est ça, les rentes, marmonne-t-il avec sarcasme en visualisant parfaitement les comptes presque vides à Gringotts. Eh bien figure-toi que je travaille en effet, Potter, au laboratoire de potion qui fournit Sainte-Mangouste. Comme quoi, on peut être un Malefoy et faire sa part pour aider les autres.
Harry ne trouve rien à répondre. Il est surpris d'apprendre ça. Il aurait imaginé que Drago était dans la finance, dans le commerce ou n'importe quoi promettant un large flux d'argent entre ses mains. Presque honteux de ses préjugés, le brun préfère ne rien rajouter et se replonge dans ses réflexions de l'après-midi. Le visage de Malone et toutes les questions qui planent autour apparaissent.
– J'ai vécu pendant trois ans dans un pays où personne ne me regardait à travers un filtre noirci par la haine, reprend soudain Drago, le regard plongé dans une brume lointaine. Cette célébrité morbide est un carcan ici. Un Malefoy est une ordure par définition en Grande-Bretagne. Et je ne resterai pas longtemps si les préjugés persistent autant alors que le nouveau Ministère se veut réformateur et pacifiste. Ce n'est pas parce qu'on a été du mauvais côté qu'on n'en a pas bavé.
Il a dit ça d'une traite, comme on se délesterait d'un poids dans un lac, et fixe le lait qui tourbillonne dans son thé. Harry le regarde un moment, réalisant pleinement à quel point le Drago Malefoy qu'il connaissait avant la guerre n'était plus qu'un mauvais souvenir. Comme tous ceux de son âge, il voit à côté de lui un homme brisé et couvert de cicatrices. Quelqu'un qui se confie et qui admet ses torts. Sans savoir pourquoi, Harry se sent soudain submergé par l'émotion. Il a le cœur qui bat fort dans sa poitrine et les yeux qui brillent.
– C'est pour ça qu'on a organisé les réunions au Midnight Club et qu'on a imposé cette règle, réussit finalement à dire Harry après avoir pris plusieurs respirations. Parce que tout le monde a le droit d'aller de l'avant.
Sa remarque semble sortir Drago de ses pensées et il tourne son visage maintenant amusé vers Harry.
– C'est vrai que c'est une bonne idée ces soirées, on s'amuse bien.
Cette fois, Harry se lance. Il veut savoir.
– J'ai vu que tu avais rencontré Malone, le barman, lâche-t-il comme une perche qu'il espère voir être saisie.
– Ah oui ! s'exclame Drago. Quel homme ! Je l'avais vu jouer quand il faisait encore partie de l'équipe d'Irlande et je dois dire qu'il semble mieux manier le shaker que la batte, rit-il.
Harry l'accompagne timidement et se laisse un peu aller à la détente.
– Et toi, tu le connais depuis quand ? demande Drago.
– Depuis le début des réunions, répond Harry. Mais je suis plus proche de lui depuis l'année dernière. Enfin. Proche, je veux dire… Comme ça quoi…, se met-il soudain à bafouiller.
Un petit sourire en coin apparaît sur les lèvres de Drago. Son voisin n'a pas besoin d'en dire plus, il a compris. Tout, dans le rose qui pointe sur ses joues, dans son regard fuyant et dans sa voix mal assurée trahissent le fond de ses pensées. Ils se sont rapprochés et Drago voit très bien de quoi Harry parle.
– C'est un mec bien, ce Malone, ajoute-t-il. Je l'ai présenté à mon ami, Théo et je pense bien que c'est une affaire qui roule.
Il se lève en quête de biscuits et disparaît dans la cuisine.
– Théo comme Théodore Nott ? interroge Harry, surpris.
– Eh oui ! déclare Drago. Encore un que les filles n'auront pas.
Harry l'entend rire.
– On les leur prendra tous, complète Drago bien plus doucement et Harry se fige sur son canapé en se demandant s'il a bien entendu.
C'est le branle-bas de combat dans sa tête qui est sur le point de se mettre à fumer. Poussé pas une impulsion incongrue, il se lève d'un bond.
– Qu'est-ce que tu fais debout ? demande Drago en revenant dans le salon.
Il a un cookie coincé entre les lèvres et quelques miettes lui tombent sur la chemise. Harry est désemparé. Il a envie de manger un cookie et précisément celui qui se trouve dans la bouche de Drago. Très certain de rougir violemment en pensant à cela, il détourne le regard alors que Drago est toujours dans l'expectative d'une réponse.
– Je… vais y aller, balbutie Harry en attrapant son manteau. Merci pour le thé. »
Le visage de Drago se peint d'une moue qui fait craquer encore davantage le brun contraint de se précipiter par la porte. La pluie est fine maintenant et Harry court presque jusque chez lui. Une fois dans l'appartement, se laisse tomber sur son fauteuil en expulsant tout l'air qu'il retient depuis qu'il a quitté le salon de l'ancien Serpentard.
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