Voici pour vous l'autre côté du miroir ! Je pense qu'avec ce chapitre, les plus rusés d'entre vous auront déjà compris certaines choses… Je me sentais coupable de ne pas débuter cette histoire avec les deux points de vue dès le départ. Prochain chapitre Dimanche !


- Maman… On ne va pas en rediscuter, ça ne fera que remuer le couteau dans la plaie. Et puis c'est trop tard, j'ai déjà signé le contrat, je ne peux plus me rétracter !

- Il n'est jamais trop tard ma chérie… Ils ne peuvent tout de même pas te forcer à entrer dans cette fichue fusée…

- Non, ils ne peuvent pas. Mais ils n'en auront pas besoin. Je compte bien y entrer moi-même.

Madame Granger baissa la tête et s'affaissa un peu plus dans sa méridienne. Ces deux derniers mois avaient creusé des rides sur son visage comme l'aurait fait une décennie entière. Ses yeux ne laissaient aucun doute sur la peine qu'elle éprouvait. Une sorte de désespoir sec, du genre de ceux qui prenait d'assaut les âmes fragiles, après les avoir faites beaucoup pleurer. Elle posa son magazine qu'elle ne lisait de toute façon pas et fixa ses yeux dans ceux de sa fille. Elle espérait qu'elle y verrait son chagrin et qu'elle abandonnerait ainsi sa folle entreprise.

Mais au fond d'elle, Madame Granger savait c'était en vain. Hermione Granger n'était pas du genre à laisser ses émotions vaincre sa détermination, encore moins celles des autres. Madame Granger se consola en réalisant que sa fille était toute aussi triste qu'elle.

- Maman…

La sexagénaire aurait voulu succomber à son envie de faire une scène, mais s'en dissuada. Elle se souvint des mots que sa propre mère lui avait tenu, il y a bien longtemps. « Une mère ne réussit jamais vraiment l'éducation de son enfant que le jour où elle échoue à le dissuader de prendre son envol », lui avait-elle dit, le jour où elle avait quitté le foyer familial pour trouver un travail aux Etats-Unis. Au fond, elle s'en rendait compte, il n'y avait pas grand-chose de différent entre elle et sa fille. Enfin, si on oubliait les millions de kilomètres qui allaient bientôt les séparer.

- Tu sais, ce n'est pas comme si on n'allait plus se voir ou plus se parler. Il n'y a que vingt minutes de délai de communication entre Mars et la Terre !

Madame Granger fit tomber ses lunettes sur sa poitrine, seulement retenues par un cordon autour de son cou.

- Je sais, ma chérie. Tu m'as déjà expliquée. Mais tout de même… Ce ne sera plus… toi. La véritable toi.

Hermione, malgré la fermeté qu'elle essayait d'imposer à ses traits, tressaillit. Quelle fille serait capable d'encaisser la détresse de sa mère sans ciller ? Les deux femmes se regardèrent un instant en silence. Elles se dirent beaucoup de chose sans se parler. Toutes deux avaient les yeux brillants, émues par tout ce qu'elles n'arrivaient pas à s'avouer mais qu'elles comprenaient. Finalement, Madame Granger se leva et parcourut les quelques pas qui la séparaient de son enfant. Elle la prit dans ses bras et la serra très fort. Les deux femmes versèrent quelques larmes sans un bruit. Puis, au bout de quelques minutes de cette étreinte silencieuse, elle prit sa fille par les épaules et la regarda droit dans les yeux.

- Je suis si fière de toi, ma fille.

C'en fut assez pour briser la carapace d'Hermione. Elle fondit en larmes et se jeta à nouveau dans les bras de sa mère, les mains remontées sur ses clavicules. La vieille dame lui caressa le dos avec tendresse.

- Je suis désolée, Maman…

Hermione. Promets-moi que tu feras attention à toi. Que tu nous enverras des nouvelles aussi souvent que tu le pourras, à moi et à ton père, et que tu nous raconteras toutes ces choses merveilleuses que tu accompliras là-bas.

- C'est… C'est promis, répondit-elle entre deux sanglots.

Malgré la tristesse et les larmes, Hermione se sentit libérée d'un poids. Pleurer lui fit du bien. Elle ne voulait pas l'admettre, mais si sa mère ne lui avait pas donné sa bénédiction, elle s'en serait voulu toute sa vie. Au fond d'elle-même, elle savait que c'était un peu sa faute. Elle aurait pu la prévenir bien plus tôt. Préparer le terrain. L'amener progressivement à comprendre les raisons de sa décision.

Le choix d'Hermione de partir sur Mars ne datait pas de la veille. Dès le début de ces études à l'Université de Floride, elle avait gardé un œil sur l'évolution de la conquête spatiale. Quand Elan Mosk avait fait son discours exposant sa vision pour la colonisation de Mars, elle avait compris que ce serait le projet de sa vie. Depuis toute petite, Hermione avait toujours tout fait pour être la meilleure. Elle avait toujours rêvé d'épouser une cause plus grande qu'elle. De faire partie de ceux qui écrivaient l'Histoire, plutôt que de ceux qui se contentaient de la vivre.

Alors, quand pour la féliciter de la qualité de ses recherches et de ses excellentes notes, le département de recherches botaniques de l'Université de Floride recommanda son profil pour intégrer le programme DAEAM (Développement Agricole et Arboricole Martien), elle n'avait pas hésité une seule seconde. Elle aurait pu commencer à en parler à ses parents à ce moment-là, mais la quantité de travail que requérait la complétion de son doctorat et la préparation supplémentaire nécessaire à sa mission lui firent repousser l'échéance.

Son père avait vite compris qu'il n'aurait servi à rien d'essayer de l'en dissuader. Pour sa mère, ce fut plus compliqué, mais heureusement, elle semblait enfin comprendre. Pour ce qui était de ses amis, ils étaient tous dans la même Université qu'elle, donc ils étaient tous au courant de ses ambitions depuis des années. Elle ne doutait pas du fait qu'ils étaient tous ravis pour elle. Elle était triste à l'idée de les quitter, mais elle se consolait en se disant qu'elle continuerait de travailler en étroite collaboration avec eux depuis Mars.

Hermione n'avait conservé aucun contact avec ses connaissances de l'époque du collège et du lycée qu'elle avait fréquenté à Londres. À vrai dire, elle en gardait même un très mauvais souvenir. C'était d'ailleurs en partie pour échapper aux idiots qui la brutalisaient et se moquaient d'elle en permanence qu'elle avait décider de rejoindre sa mère aux Etats-Unis plutôt que de rester en Angleterre où toutes les meilleures universités n'attendaient qu'elle. Rien que d'y repenser, elle en avait des frissons. Pour son plus grand soulagement, cette triste époque était derrière elle. Là où elle allait, elle était sûre de ne plus rencontrer d'imbéciles de l'espèce de ceux qui lui avaient pourri sa jeunesse.

- Tu verras Maman, ce sur quoi je vais travailler pourrait bien changer le destin de l'humanité.

Madame Granger regarda une dernière fois sa fille et finit par lui sourire.

- Depuis que tu as l'âge d'ouvrir un livre, j'ai toujours su que tu participerais à changer le monde, ma chérie.

Hermione lui rendit son sourire et se défit de son étreinte.

- Tu diras à Papa que je l'aime ?

- Ce sera fait.

- Bien, je m'en vais alors.

- Va, ma fille.

Hermione resserra la bretelle de son sac à dos et traversa le salon jusqu'à la porte d'entrée. Elle resta un moment dans l'entrebâillement. Elle jeta un dernier regard à sa mère, les yeux encore rouges.

- Et Maman, souviens-toi, ce n'est pas un adieu. Je t'appellerais dès qu'on sera en orbite. Je t'enverrai des messages-vidéo tous les jours pendant les six mois que durera le voyage. J'aurais beaucoup de travail une fois sur Mars, mais je continuerais à vous en envoyer. C'est d'accord ?

- Evidemment, ma chérie. On les attendra avec impatience et on y répondra aussi souvent que possible.

Elle prit appui sur le dossier du canapé et fit un geste de la main pour lui faire signe de s'en aller.

- Ne sois pas en retard, on ne quitte pas la planète sur laquelle on est né tous les jours !

Hermione sourit et obéit. Quand elle ferma la porte, elle resta un instant immobile sur le palier. Le sourire de sa mère lui avait mis du baume au cœur et lui avait donné une motivation supplémentaire de tout donner pour l'accomplissement de sa mission.

Mais Hermione n'était pas idiote. Quand elle se décida enfin à quitter la maison de ses parents, elle savait qu'à l'intérieur, sa mère s'était remise à pleurer le départ de sa fille.


Petite Review ?

Agiade