La franchise et l'univers de Fire Emblem ne m'appartiennent pas. Ils ont été créés par Shouzou Kaga, et développés par Intelligent Systems.

Il s'agit ici d'une Fanfiction.

Zakuro Ruby Kagame
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Un Opéra de Plumes et de Flammes

Cela fait plus d'une heure que mon bras droit et moi étudions diverses stratégies en manipulant les petites figurines de plomb représentant les différentes armées et acteurs de la guerre. Sur la carte dépliée sur la table devant nous, mes yeux se sont figés sur le monastère de Garreg Mach qui a finit par être abandonné et qui, un peu moins d'un an après le premier assaut des soldats impériaux, est occupé par des bandits. Le monastère est encore aujourd'hui un atout qu'il me semble nécessaire de récupérer. Ce bastion possède des murs qu'il est bien difficile de franchir, et se trouve au cœur de Fódlan, quoi de mieux pour positionner la plus puissante partie de mes troupes.

—Si nous reprenons Garreg-Mach, il sera alors possible de contrôler le Grand Pont de Myrddin nous assurant un accès facilité sur le territoire de l'Alliance, ainsi que la Voie Magred sur celui du Royaume.

J'écoute avec beaucoup d'attention le plus grand des stratèges que je connaisse. Nos idées se rejoignent et je ne nourris aucun doute quant au fait que les siennes sont toutes mûrement réfléchies.

—Cependant, votre Altesse, et si je puis me permettre, récupérer le monastère ne sera pas chose aisée, car si sa position au cœur des montagnes d'Oghma fait de ce bastion un endroit stratégique il n'en sera qu'aussi difficile d'y envoyer une partie de votre armée.

Hubert a raison et je ne sais si je peux me permettre de déplacer les troupes avançant sur le territoire de l'empire alors que nous gagnons du terrain jour après jour. Il serait bête de perdre des hommes dans des combats contre des bandits pour... Cet endroit qui me tient étrangement à cœur, je dois bien l'avouer.

—Depuis la disparition de Rhea, continue l'homme au regard étrécit qui sait parfaitement qu'elle est détenue au palais à Enbarr, les troupes ennemies démoralisées ne cessent de s'affaiblir et les forces de l'Eglise sont au plus bas. Seule, l'armée du Royaume n'a aucune chance contre l'armée impériale et nous devrions maintenir nos positions plutôt que diviser nos troupes.

Il s'arrête un moment et ses prunelles chartreuses s'égarent sur l'est du continent dessiné sur la carte. Un sourire étire ses lèvres et je sais que ses pensées vont à son plus grand rival, stratégiquement parlant.

—Nous ne pouvons pas non plus ignorer le fait que Claude, à la tête de l'Alliance, pourrait décider de soutenir le Royaume bien qu'il continue de prétendre rester neutre dans ce conflit.

Et je sais que cet homme est aussi fourbe qu'intelligent, je ne dois certainement pas le sous-estimer. Nos anciens camarades chez les Cerfs d'Or possèdent pour certains de puissantes reliques, et ils ne se laisseront pas docilement faire si nous tentons de prendre ou seulement de passer sur leurs terres. L'accès au Royaume par les territoires de l'Alliance faciliterait pourtant grandement notre avancée et nous donnerait l'avantage, d'autant plus que le moral des alliés de Dimitri n'a fait que décroître depuis que le Professeur a disparu mystérieusement.

Hubert et moi restons plusieurs minutes très silencieux pendant que nous réfléchissons, jusqu'à ce que l'agitation à l'extérieur de ma tente n'attire notre attention. Je me lève presque précipitamment pour aller voir de quoi il est question et soulève le drap qui obstrue l'entrée de mes quartiers, si je puis dire, quand mon fidèle vassal me suit. J'entends très rapidement de par les voix qui s'élèvent qu'une partie des troupes qui était positionnées entre les territoires de Gaspard et de Rowe est revenue et que, bien qu'on ne déplore aucune perte, des blessés sont présents. Pendant une minute, j'entends mon cœur accélérer dans ma poitrine car plusieurs de mes anciens camarades étaient parmi eux et j'imagine déjà le pire, même si, je dois rapidement en faire abstraction. Aucune pensée personnelle ne doit influencer mes choix et mon jugement.

Je circule d'un pas rapide le long du chemin principal entre les pavillons de tissus disposés perpendiculairement les uns aux autres autour du mien et ne manque pas les regards pressants qui se posent les uns après les autres sur moi. Beaucoup de mes soldats ne voient que rarement ne serait-ce que la couleur vermeille de ma cape qui se soulève sur mon passage. Lorsque j'arrive devant la tente qui nous sert à la fois d'officine et d'infirmerie militaire, je soulève la toile d'un geste vif avant d'entrer sans demande une quelconque autorisation. Mon regard plisse dans l'obscurité apaisante de ce lieu de repos et c'est instinctivement que je m'avance dans cet espace d'une profondeur surprenante, scrutant les lits les uns derrières les autres. Je ne connais pas la plupart des visage de tous ces gens, malades et blessés et je ne peux même pas leur offrir un bref sourire que mes pas me guident instinctivement tout au fond de cette infirmerie.

Le temps d'une seconde, mon cœur manque un battement, et je sens mon souffle se bloquer dans ma poitrine lorsqu'entre les quelques boucles boisées, je discerne les prunelles malachites qui se posent sur moi lorsque mes talons frappent le sol.

—Edie ! Oh, Hubie, vous êtes également ici !

Le ton joyeux de sa voix me rassure quelque peu, ainsi que ses lèvres étirées et ce, malgré les blessures dont elle semble affublée. Son bras gauche est en partie bandé et elle tapote un chiffon recouvert de ce que j'imagine être de l'alcool sur une blessure qui fort heureusement, ne me parait pas trop profonde. Bien que je n'ai aucune compétence quelconque en médecine et en magie blanche, je peux sans l'ombre d'un doute affirmer que sa vie n'est pas en danger.

—Vous pouvez nous laisser, Hubert, je libère mon homme. Demain matin nous réunirons les généraux impériaux pour leur faire part de nos prochaines manœuvres.

Lorsque le sombre garçon nous quitte, ainsi que la tente militaire je présume, je m'assieds sans mot dire aux côtés de Dorothea avant de saisir sa main pour l'écarter de la plaie qui saigne encore. Mes yeux plissent sur la couleur écarlate qui s'échappe avant que je ne saisisse à mon tour un morceau de tissu pour comprimer les chaires.

—Eh bien, Edie, j'ignorais que tu possédais également des talents d'infirmière !

Elle me sourit mais je me sens nerveuse et impatiente et j'essaie d'ignorer son ton asticotant pour en revenir à des choses plus sérieuses que mes compétences ou non à médiciner.

—Que s'est-il passé, Dorothea ? je demande en levant enfin les yeux.

Elle soupire, car bien qu'habituée à mon caractère, mon manque de réaction est loin de l'amuser. Mais je suppose que cela est normal, puisque, ça ne m'amuse vraiment pas. Et loin de moi l'envie de cacher l'agacement que je ressens de voir Dorothea rire ainsi alors qu'elle est blessée.

—Rien qui ne sorte de l'ordinaire dans un contexte de guerre, elle sourit de nouveau. Nous avons été attaqués alors que l'on avançait sur le territoire du Royaume, et mes sortilèges ont épuisés ma magie plus rapidement que je ne l'avais prévu.

J'écoute ses dires avec attention, mon regard s'égarant régulièrement de sa peau contuse au vert de ses grands yeux, l'extrémité de mes doigts semblant brûler de seulement l'effleurer. J'ai l'impression que mes émotions sont quelque peu exacerbées en sa présence et j'ignore pourquoi, mais je me sens réellement tendue devant son excès d'insouciance.

—Si Caspar n'avait pas été là...

Mes doigts se referment autour de son avant-bras et mon cœur semble cesser de battre pendant plusieurs secondes que je peine à compter. Mes épaules viennent de s'alourdir un peu plus et, je devrais me réjouir de pouvoir ne serait-ce qu'encore me tenir debout car, si elle venait à mourir... Je n'ose même pas y penser tant cette pensée est bien trop difficile à supporter, d'autant plus que je suis avant tout l'impératrice d'Adrestia, la dirigeante de cette armée, et que je n'ai fais qu'ô combien répéter que j'étais prête à tous les sacrifices pour arriver à mes fins, et pourtant... Je me fais violence et inspire profondément, je dois me reprendre avant que mes émotions ne prennent le pas sur ma raison et la brise. Il n'y a que comme ça que je sais pouvoir aller au bout des choses.

Malgré le masque d'indifférence que je revête et tente de garder intact, je sais mon regard bien plus profond que la seule surface que je désire montrer, tout comme les émotions qui s'y trouvent, car, je peux presque me noyer dans son reflet que je distingue dans l'éclat du sien. Les traits qui m'assombrissent sont bien ceux de la culpabilité.

—Allons, ne me regarde pas comme ça, Edie, je suis un soldat.

Je me demande comment elle fait pour toujours être ainsi de bonne humeur, bien que je sache également qu'elle fait parfois semblant, car je n'arrive pas à penser à autre chose qu'à ses blessures qui auraient pu être bien plus graves. Qu'avais-je imaginé, après tout ? Nous sommes en guerre, et les pertes sont le quotidien des armées.

C'est étrange, car mes pensées elles-mêmes se livrent bataille comme le font l'Empire et le Royaume en Fódlan. Mon cœur bat bien plus rapidement qu'il ne le devrait et je crois même que mes joues se réchauffent, et pourtant, le poids de mes responsabilités m'écrase. J'évite de relever la tête afin de ne pas croiser les prunelles malachites qui, étrangement, me déstabilisent un peu. J'ignore pourquoi elles luisent ainsi sur moi alors que je suis certainement... coupable. De fait, je redouble de concentration lorsque j'enroule la bande de tissu propre autour du bras de ma camarade qui se laisse faire sans mot dire. Ce n'est pas la première fois que Dorothea et moi-même partageons une telle proximité, bien qu'il n'y ait rien d'étrange à cela puisque nous veillons tous les uns sur les autres, mais je ne peux m'empêcher de me sentir... embarrassée. Il n'y a aucune place pour ce genre d'émotions dans le rôle que je dois jouer cependant et je chasse immédiatement ces pensées de la scène, d'autant plus que la culpabilité y occupe déjà toute la place contre mon gré.

—Tâche de ne pas laisser ces blessures s'infecter, Dorothea, la guerre ne se soucie pas de ce genre de détails.

Ma voix se fait si dure que cela m'étonne moi-même, comme si les mots sortaient de mes lèvres à peine sont-ils pensés. Je sais que je peux paraitre froide, détachée, et parfois tout aussi indifférente. Certains de mes soldats me craignent quand d'autres m'admirent, mais le visage que je dois afficher est celui de la puissance que représente mon armée. Dans la plus violente des tempêtes, l'aigle impérial ne cesse jamais de voler sur l'étendard vermeil.

—Quel dommage, moi qui me réjouissais d'imaginer que tu puisses de nouveau jouer le rôle de mon infirmière.

Ah, Dorothea recommence et la douceur de sa voix arrive presque à m'atteindre. Je dis presque car mon cœur se recouvre au même moment d'une épaisse couche de glace dans le but de ne jamais fondre devant elle.

—Qui sait, je pourrais même écrire un opéra à ce sujet ! elle s'enjoue déjà.

—Avant toute chose, essaie au moins de te reposer, je soupire presque découragée. Et je te prierai de te retenir de chanter lorsque les soldats impériaux se reposent, nous avons une guerre à remporter.

—Oh, Edie, cesse de froncer ainsi les sourcils, elle me réprimande soudain. Et je tiens à te signaler que ma voix est bien plus agréable à entendre que le vacarmes de tes soldats lorsque ces rustres gobelottent jusqu'à ne plus retrouver le chemin de leurs lits.

Elle exagère, mais je n'ai pas le courage de la contredire et me lève pour la laisser somme toute se reposer, du moins je l'espère. A l'extérieur de la tente, l'air semble s'être rafraîchi et la nuit ne va d'ailleurs pas tarder à tomber sur Fódlan. Je regagne rapidement mes quartiers et somme le garde à quelques mètres de là de ne laisser entrer personne, je ne veux être dérangée sous aucun prétexte après cette journée aussi difficile qu'elle fut longue. Hubert à exigé qu'un de mes hommes soit présent en toute circonstance afin de veiller à ma sécurité et bien que je trouve exagérée toute cette attention que me porte le manipulateur de magie cabalistique, je vais ce soir en profiter.

J'ai du mal à réfléchir et j'ignore pourquoi, même si j'ai conscience que l'état dans lequel je viens de voir Dorothea me laisse un peu désorientée. Bien sûr elle n'a rien de très grave, bien au contraire, seulement quelques éraflures quand on repense aux dégâts laissés par la guerre mais... Je ne cesse de m'inquiéter pour elle. Cela ne devrait cependant pas être la préoccupation de l'impératrice, mais je reste son amie même si, j'ai parfois peur d'avoir tendance à l'oublier moi-même. Mon statut exige de me montrer inébranlable.

Une heure vient de s'écouler, je crois, et le soleil s'est endormi au moment où la lune est apparue dans le ciel. Il n'y a plus que la lueur des quelques torches et bougies disposées dans ce camps de l'armée ainsi que dans les tentes pour nous éclairer. Cette pénombre est cependant appréciable et elle me rappelle que je peux enfin retirer la cape qui recouvre mes épaules et ôter les cornes ornant mes cheveux neigeux parfaitement attachés. C'est amusant, car dans le reflet du miroir face à moi, j'ai conscience moi-même ne pas avoir la même prestance sans elles, ou du moins, mes traits semblent plus adoucis.

—Je t'avais pourtant prévenu que cela finirait par te laisser une marque.

Je me retourne brusquement sur cette voix qui m'est très familière et écarquilles les yeux sous la surprise de trouver la cantatrice ici, comme si de rien était, pénétrant dans mes quartiers.

—Dorothea ? Je m'étonne. Comment es-tu entrée ? J'avais pourtant demandée à ne pas être dérangée.

—Oh, tu sais, aucun homme se saurait résister à mes charmes alors...

—N'en dis pas plus, s'il te plait.

Mes doigts trouvent instinctivement le chemin de mes tempes que je frotte nerveusement, ou agacée, même peut être les deux à la fois. Que vais-je bien pouvoir faire d'elle ?

La femme s'approche comme si elle se trouvait chez elle sans aucune once d'embarra ou de gêne, sourire aux lèvres comme d'habitude, n'ayant visiblement que faire des exigences et désirs de sa souveraine. J'ai peine à le dire mais... parfois elle me désespère. Et puis... tandis que je l'observe scruter le moindre recoin de mon palais, je ne peux empêcher mes yeux de se poser sur les bandages qui recouvre son bras et desquels ils n'arrivent plus à se détacher.

La sensation qui se diffuse de ma poitrine traverse mon corps tout entier, étouffe ma gorge, malmène jusqu'à mon estomac qui se noue. Je n'ai rien avalé depuis ce matin et je crains que cela n'arrange pas ma situation. Dans l'intimité des flammes des bougies, j'ai encore plus de mal à garder mon masque d'impératrice sur mon visage, d'autant plus que Dorothea ne m'a jamais regardée ainsi, si je puis dire. Ce n'est certainement pas par manque de respect mais elle est d'un naturel si enjoué et elle et moi sommes amies alors...

—Quelque chose ne va pas, Edie ?

Mon silence n'est visiblement pas assez éloquent puisqu'au lieu de me laisser seule elle s'approche davantage. J'en viens à me demander comment elle et moi nous sommes rapprochées, nous sommes si... différentes, aux opposés même. Elle est si expressive quand je me montre si détachée, elle est coquette non pas que je sois négligée mais comme elle me l'a déjà fais remarquer mes cheveux sont bien la seule chose à laquelle j'attache une certaine importance. Toujours joyeuse, elle sait s'entendre avec n'importe qui quand certains osent à peine me regarder. Elle resplendit de lumière quand seules les ténèbres m'entourent mais pourtant, je sais que nous sommes parfois toutes les deux terrifiées. Nous partageons également certains idéaux, car Dorothea souhaite au moins autant que moi voir la noblesse cessé d'être, même si ce qui est à moi ambition n'est pour elle qu'une forme d'aversion. Quoiqu'il en soit, tout semble en permanence nous séparer, et pourtant... je ne la vois qu'un peu plus s'approcher.

—Que fais-tu, Dorothea ?

Elle se penche en avant comme pour mieux m'observer, à moins d'un mètre de moi et je n'arrive décemment plus à bouger. J'ignore à quoi s'amuse la chanteuse mais je doute pouvoir supporter cet excès de légèreté davantage. Pour être tout à fait honnête, ce que je ne supporte pas est bien la sensation qui bouscule mes pensées et ce sentiment d'être ainsi désorientée. Je n'ai aucun mal à comprendre à quoi elle faisait allusion lorsqu'elle parlait de ses charmes car sa présence non plus ne me laisse pas aussi... indifférente qu'il le faudrait.

—Tu ne devrais pas être ici, je lui répète.

Elle ne semble toujours pas comprendre que je lui somme de partir, ou bien elle s'en amuse et le fait exprès. Même si la chanteuse est d'humeur à m'asticoter ce soir, je ne suis pas dans celle de le supporter car je redoute de voir ma nervosité prendre le pas sur mon sang-froid. Car déjà, j'ai l'impression que mon sang est en ébullition quand son regard perce un peu plus le mien de ce si bel éclat.

—Dans tes quartiers ? elle me demande. Ou bien...

Elle ne termine pas sa phrase quand je m'écarte d'elle pour de nouveau respirer. Ma phrase ne contenait aucun sens caché mais l'écho de ses paroles résonne en une très douloureuse vérité. De nouveau, mes yeux observent sa silhouette, remontent sur ses collants sombres puis sur la teinte amarante de sa robe qui attire particulièrement mon attention. Je me demande parfois comment elle fait pour supporter pareille tenue qui n'a selon moi aucun côté pratique si ce n'est à la rigueur de faire perdre la tête à nos ennemis. Et puis, de nouveau, je vois les bandes qui recouvrent le haut de son bras, et tout recommence.

Le sentiment de culpabilité qui m'envahit est cette fois bien plus insupportable, telle une condamnation. Celle de devoir supporter d'un jour voir s'écraser chacun de mes Aigles de Jais. La guerre n'épargne personne et il faudrait un miracle pour que chacun d'entre nous survive à ces horribles combats. Je ferai tout pour les garder en vie cependant, et nous mener à la victoire, car mes anciens camarades ne sont pas seulement des soldats, mais aussi des amis... J'ose espérer que nous voleront tous ensembles lorsque Fódlan, unifié sous les couleurs de l'empire, regagnera la paix. Mais, je ne cesse tout de même de me demander si j'ai encore le droit d'ainsi rêver, car après tout, les horreurs passées et celles à venir sont de mon fait. Ah... je n'ai jamais sentie mes émotions ainsi me bouleverser, pas même lorsque sous les traits de l'Empereur des Flammes je me révélai.

—Tu n'aurais jamais du me suivre, Dorothea.

Insensible. C'est le mot qui à l'instant pourrait parfaitement décrire l'expression de mon visage alors que mes paroles sont aussi dures que l'est l'acier d'une hache. Et pourtant, c'est aussi le mot qui entre le plus en contradiction avec... ce que je ressens simplement. De la colère, de la tristesse, et encore cette culpabilité qui me ronge les entrailles. Je devrais pourtant me montrer si forte... alors, pourquoi ? Pourquoi tremblé-je ainsi ?

—Pourquoi ? j'entends souffler. Parce que je risque ma vie ?

C'est précisément pour cela, mais surtout parce que je ne suis pas prête à la voir mourir et son existence... s'évaporer comme le fait ma raison quand je vois son regard devant moi ainsi briller. Nul doute qu'elle arrive à percer bien malgré moi chacune de mes pensées.

—Dans ce cas, aucun de tes soldats n'aurait du te rejoindre.

Mes jambes s'agitent toute seule et je commence à faire les cents pas devant ma camarade. Je suis loin d'être naïve et j'ai conscience que le nombre de morts que la guerre laissera derrière elle sera aussi effroyable que terrible. Peut-être est-ce égoïste, et peut-être suis-je aussi hypocrite mais... bien que ses opéras soient toujours très gênants à entendre, je ne veux pas risquer sa voix se taire... Mais, il est trop tard maintenant, n'est-ce pas ?

—Ta place n'est pas sur le front ! je hurle presque. Tu es peut-être une mage très puissante et tout aussi intelligente mais tes talents seraient bien plus profitables à Enbarr qu'ici. Il y a tant à faire à la capitale et...

—Personne ne m'a obligée à être ici, Edie, elle me coupe. Tu as beau être la plus importante des nobles, même toi ne saurait me donner des ordres.

Elle sourit, et je m'énerve un peu plus silencieusement. Pourquoi faut-il toujours qu'elle prenne tout à la légère ? Il ne s'agit pas là de noblesse, mais de la guerre et de tous les sacrifices que je sais devoir faire. Et... je prononce ces mots, ceux là même qui me flagellent déjà, ceux qui font honte à mes dessins et à mon rôle, ceux qui révèlent que derrière la souveraine, je suis toujours humaine.

—Je refuse de te voir mourir pour l'empire, Dorothea !

—Pas pour l'empire, elle me reprend. Pour toi.

Mon cœur manque un battement avant de se taire et l'écho de ses paroles résonne dans le silence de mes quartiers tout comme dans tout mon être.

—Ne dis pas ça, Dorothea...

Ma voix la supplie mais quand je sens ses doigts déjà sur ma joue s'égarer je sais qu'elle ne s'en souciera pas. Pourquoi ? A pareil moment... pourquoi mes jambes tremblent-elles et ma raison se fait-elle si silencieuse ?

—Comment pourrais-je écrire et jouer un opéra à ton nom si je ne demeure pas à tes côtés à chacun de tes exploits ?

—Dorothea... je murmure. Comment pourrais-tu écrire et jouer un opéra à mon nom si tu n'es plus là pour le faire ? Aucune histoire à mon sujet ne serait complète sans ton personnage...

Je sens que ma détermination fond au fur et à mesure que la chaleur que ses doigts déchargent se diffuse sur ma peau jusqu'à venir enlacer presque douloureusement mon cœur. C'est étrange, comme cela est à la fois réconfortant mais tout autant source de maux...

Ses lèvres rosées s'entrouvrent légèrement et je suis prête à accueillir ses paroles mais en lieu et place de mots, ne sens que la présence de son souffle chaud. Sa douce et délicate odeur boisée se fait bien plus intense au moment où ses lèvres déposent sur les miennes mon tout premier baiser avant de s'éloigner. Elles se parent d'un sourire, j'ai envie de pleurer, mais je demeure silencieuse et la laisse de nouveau approcher. Sa bouche se presse à la mienne une seconde fois, une autre encore et je cesse bientôt de compter. La pointe de sa langue s'égare sur ma lèvre inférieur et instinctivement, mécaniquement, j'entrouvre les miennes. Mon corps entier s'embrase sur des sensations que je ne pensais pas ressentir pendant la guerre, dont je ne soupçonnais pas l'existence d'ailleurs même si cela peut paraitre naïf.

—Do- Dorothea... j'essaie d'articuler entre deux soupirs qui s'échappent.

Elle cesse enfin de m'embrasser et je place le plat de mes mains sur sa poitrine pour mettre une distance raisonnable entre elle et moi. Mais... le contact de mes doigts, bien que recouverts de gants, sur sa peau nue, me fait lentement frémir. Je pourrais jurer mes joues aussi rouges que l'est la teinte de ma tenue de guerre, et bien évidemment, la chanteuse s'en amuse.

—Tu es si adorable, Edie !

Ah, elle s'enjoue de nouveau et j'aimerais la reprendre pour cette moquerie, j'en suis pourtant bien incapable. Mes pensées sont sans dessus-dessous quand la seule chose qui m'obsède est la sensation de sa langue dans ma bouche et de ses lèvres sur les miennes. Et son corps, ses charmes, devant moi qui m'appellent.

Je fais un pas en arrière, gênée et silencieuse, silencieusement gênée. Mes doigts trouvent le chemin de ma bouche sur laquelle ils viennent se placer et mon index redessine sans même que je ne le remarque la présence évanouie de ma camarade. Je n'arrive décemment plus à la regarder dans les yeux, redécouvrant ainsi la couleur sombre de mes bottes. Et en parlant de bottes, les siennes s'avancent d'un pas.

Elle ne dit point mot lorsque son souffle caresse mon oreille quand elle écarte les mèches céruse qui les recouvre. Les baiser qu'elle dépose un à un jusqu'à finir par longer ma mâchoire sont si doux et pourtant... la sensation qui me traverse est intense. Que la Déesse soit louée pour une fois, le garde a pour ordre de ne laisser entrer personne et fort heureusement pour moi Dorothea est bien la seule ici qui oserait jouer de ses charmes pour ainsi venir me contrarier.

Je n'ai cesse de me demander pourquoi ai-je ainsi tenu à garder mon dos nu et une telle ouverture sur ma robe maintenant que les doigts de la chanteuse enflamment ma peau. J'aimerais rester de marbre et ne pas réagir, et si mes pensées tentent désespérément de me sommer de la repousser, c'est bien tout mon corps qui l'accueille lorsque mes bras se resserrent sur sa taille. Je ne réponds plus de rien tant je me consume et que les battements de mon cœur ainsi déstabilisé ont déjà mis l'impératrice à terre, bien que, ma fierté demeure cependant. Ma main remonte sur la robe de velours pour se perdre entre les boucles boisés, puis mes doigts se ferment sur la nuque de Dorothea lorsque ses lèvres se scellent langoureusement aux miennes. Je ne sais ce qui me traverse mais mon corps se colle au sien, je fais un pas de plus en avant et... nous tombons toutes les deux sur mes draps, mes avant-bras maintenant de part et d'autre de sa tête, mon souffle court, et nos joues... faites de feu.

—Tu faisais preuve de plus de douceur tout à l'heure, Edie.

Par tous les Saints, comment peut-elle faire preuve d'autant d'assurance quand moi suis prise de cet immense embarra ? Et ce n'est pas peu dire car en moins de temps qu'il n'en faut pour le réaliser, ses bras passent sur ma taille et elle me fait basculer sur le côté. La chanteuse se retrouve désormais fièrement perchée, au dessus de sa souveraine ou du moins, de ce qu'il reste d'elle car j'ai presque moi-même du mal à me rappeler que je suis toujours l'impératrice de l'empire lorsque la profondeur de ses yeux ainsi m'entrave.

—Je crois que tu vas devoir supporter m'entendre chanter encore longtemps, Edie, je l'entends me souffler. Je crains néanmoins devoir te donner raison pour tout à l'heure et... elle murmure ensuite. Je te conseille de tâcher de rester silencieuse...

Je n'ai le temps de réagir que c'est tout mon corps qui réagit et se soulève pour aller à la rencontre du sien lorsqu'elle remonte son genoux entre mes jambes. Je suis totalement prise au dépourvu et bien que les flammes qui me consument ne cessent de croître et de se faire plus intenses, je ne pensais pas que cela finirait ainsi. Ou plutôt, commencerait. Mais, il me faut être honnête, j'en ai terriblement envie et les seules pensées qui m'effleurent me font dangereusement trembler.

Dorothea étouffe ma voix qui tente de s'échapper de ses lèvres et sa langue réclame aussitôt une danse de la mienne. Je lui accorde et ouvre la bouche bien que j'imagine aisément qu'elle n'aurait pas attendu ma permission pour ainsi prendre le dessus sur moi. Quelle bassesse... de me sentir ainsi soumise alors que je suis l'impératrice de l'empire, je n'ose penser à ce qu'il reste de ma dignité. Mais l'heure n'est pas aux questionnements puisque la chanteuse s'atèle, apparemment, à faire tomber mes plumes. Les siennes d'ailleurs glissent très facilement pour rejoindre le sol lorsque je tire sur le lacet qui dans son dos les retenaient, et que je découvre pour la toute première fois la poitrine de Dorothea. Nous sommes amies, mais nous n'avions jamais été si intimes...

Dans son regard malachite, je vois encore cet excès d'assurance, presque de l'arrogance, tandis que ses lèvres s'étirent malicieusement. Ah, je sens ses doigts s'égarer sur le nu de ma peau et je devine qu'elle vient de réussir l'exploit d'ôter cette robe tout aussi compliquée à mettre qu'à retirer. Je suppose que l'attente, loin d'être interminable et difficile sous son agilité, en valait la peine au vu de son regard brillant d'un éclat très satisfait.

Je laisse échapper son prénom lorsque ses lèvres trouvent le chemin de mes épaules avant de redescendre dans le creux de mon cou et très bientôt sur ma poitrine. Elle me couvre de baiser, sa bouche devenue braises, je peine à ne serait-ce que garder les yeux ouverts. Lorsqu'elle s'attarde sur les parties plus rosées et vraisemblablement sensibles, ma main vient presque mécaniquement couvrir mes soupirs un peu trop lourds. Loin de moi l'envie que toute mon armée soit au courant de ce qui se passe dans mon lit, dans l'intimité à la tombée de la nuit.

J'ai du mal à réaliser que se sont bien ses lèvres qui parcourent ma peau, et que se sont bien ses yeux que je contemple et dans lesquels dansent la lueur des flammes des bougies. Son souffle me chatouille lorsqu'elle remonte pour qu'à nouveau nos langues se retrouvent et... je la laisse découvrir mon corps sous tous les aspects lorsque ses doigts descendent pour bientôt s'égarer. La sensation, dans un premier temps particulière mais pas désagréable, devient très rapidement divine lorsqu'elle précise ses caresses. J'ai honte de me l'avouer mais voila bien des gestes qui mettraient n'importe quel roi ou empereur à ses pieds.

Mes mains se perdent dans les cheveux boisés bien qu'il me tarde de lui retourner cette... faveur, je n'ai pour le moment aucune idée de comment procéder, alors j'apprends en la laissant elle-même faire. Mais pour être vraiment honnête, je me consume tant que j'ai du mal à ne serait-ce qu'aligner quelques pensées. Je me demande quel est ce pouvoir que Dorothea semble détenir sur moi et qui... me fait tout oublier. Mes peurs, mes doutes... même la culpabilité. Mais, se réveiller demain semble parfois si incertain, et c'est bien pour cette raison que cette nuit, j'accepte de céder.

Ma respiration commence à se faire bien difficile et j'ai l'impression d'être prise de court et mise à nu lorsque ses gestes accélèrent et se font plus intenses. Si avant une bataille j'ai l'habitude d'étudier précisément chacun de mes plans, il existe visiblement des situations où il n'est en rien possible d'anticiper et... je crois que je m'égare car Dorothea vient me chercher du regard. Elle semble amusée à ainsi me voir me tordre sous ses doigts et... je les sens soudain glisser plus bas pour pénétrer en moi. Cette fois, la sensation n'est pas aussi agréable que ses caresses et la légère douleur qui je ressens crispe les muscles de mon visage. Elle ralentit, semble s'inquiéter et ses lèvres déposent sur les miennes un délicat baiser qui vient aussitôt m'apaiser. Ses mouvements s'arrêtent quelques secondes tandis que son regard m'interroge, et je sens de nouveau ses doigts remuer lentement en moi lorsque je hoche à peine la tête. La douleur finit par s'estomper pour laisser place au plaisir après quelques minutes, qui, à moi semblent durer des heures... Ou peut-être est-ce le cas car je perd toute notion du temps dans ses bras.

Ce qui est certain est que lorsque j'ouvre de nouveau les yeux, son corps contre le mien, le matin demeure encore très loin car je devine que la lune est toujours haut perchée au vu de cette obscurité dans laquelle les petites flammes continuent de danser. D'une certaine façon, cela me permet d'encore en profiter car hélas je sais qu'au lever du soleil je devrai remettre ce masque de souveraine. Et... je sais désormais pouvoir de nouveau m'en soulager, car que je le veuille ou non, Dorothea chantera pour moi.

Du lever du soleil jusqu'à la nuit tombée.