Pairing : Milo/Camus
Rating : M (présence de lime)
Résumé : L'absence et le sacrifice de Camus avaient entaché leurs espoirs. Aujourd'hui, les doutes de Milo menaçaient de les achever. Cette nuit, peut-être, saurait les ranimer.
Disclaimer : -Saint Seiya et ses personnages sont la propriété intellectuelle de Masami Kurumada et de Toei Animation.
-Un grand merci à Aelina pour ses conseils, sa relecture (surtout son interprétation :D ) et ses merveilleux talents d'artiste qui m'ont permis d'écrire la première partie de cette histoire. Tu as été formidable, ma belle !
-Cet OS partage quelques headcanons communs avec Saharu-chan, dont un principalement : un retour à la vie post-Hadès ne peut se faire sans difficulté de communication entre les Ors.
Sur ce, bonne lecture à toutes et à tous !
A l'aube
Something was bound to go right sometime today
All these broken pieces fit together to make a perfect picture of us
« Milo… »
Un murmure, presque un souffle, dans l'obscurité. Milo rouvrit brusquement les yeux, sa propre respiration haletante, cherchant le visage aimé à la lueur de la dernière bougie mourante.
L'image était toujours aussi saisissante. Et même après des années, Milo ne se lassait pas de la chevelure écarlate se répandant sur ses draps, encerclant en contraste ce visage d'opaline, aux traits aussi fins que tranchants. Alors même que ses yeux embrumés par le plaisir se plissaient, que ses lèvres se tordaient autour d'un gémissement qu'il n'aurait su contenir, la blancheur de sa peau restait frappante. Et aujourd'hui plus que jamais, source d'une indicible terreur pour son amant.
Un instant, l'esprit de Milo s'égara, se remémora son quinzième printemps, celui où pour la première fois Camus fut sien. Où la peau d'albâtre, fraiche, nue, se colla enfin à la sienne, lui procurant une ivresse qui ne l'avait dès lors jamais quitté. Des nuits entières, passées à baiser de ses lèvres cet incongru, irrésistible épiderme, suivant des yeux quelques perles de sueur, derniers vestiges de leurs découvertes adolescentes. Des caresses fugitives le long de la nuque blanche, quand ni le temps ni le devoir ne leur accordait le partage d'une nuit ou le réconfort d'une étreinte. L'appel de ce corps, la caresse de ces lèvres, sonnaient comme une promesse qui toujours l'avait sauvé de la détresse extrême de la solitude, dans laquelle ses pairs avaient plongé bien avant lui, et en trop grand nombre.
Mais cette nuit, ce fut avec effroi que ses yeux se posèrent sur le visage pâle à la bouche entrouverte, murmurant une nouvelle fois son nom. Presque honteux des pensées qui le submergeaient, Milo se redressa, haletant, sa peau s'arrachant contre sa volonté à celle de son amant. Un frisson les parcourut au même instant, et Milo ne put que se mordre les lèvres : Camus n'était pas dupe. Et à travers le voile du plaisir, le regard carmin incisif, magnifique, le transperça, révélant toutes les images qui empoisonnaient son esprit.
Le souvenir du marbre gelé. De l'immense corridor glacial, malgré la douceur du climat grecque. Du froid mordant son visage alors qu'une frêle silhouette immaculée avançait devant lui, berçant les alentours d'une chaleur et d'un amour que son cœur ne pouvait accepter. Du jeune corps inanimé vers lequel Elle se précipita… et de celui qu'Elle ne put relever.
A ses pieds, ce doux visage figé dans une terrible expression de quiétude, que la teinte la plus subtile de vie avait déserté. La chevelure devenue blanche se fondant dans sa peau, inerte. Et l'horreur de la réalité qui le frappait alors sans merci, après lui avoir arraché ce que son existence avait trouvé de plus beau.
Chaque nuit. Même après près de deux ans. Les images pernicieuses se frayaient un chemin jusqu'à son esprit, même au milieu de la plus brûlante des étreintes. Amenant avec elles la détresse, la colère et l'incompréhension. Le tirant hors de cette existence qu'ils avaient tous deux ardemment désiré, cette seconde vie dont ils auraient dû chérir jusqu'à la moindre seconde. Et pourtant…
« Milo. »
Le deuxième appel se fit plus ferme, et la fraicheur familière le saisit à nouveau, les doigts fins entourant son visage avec douceur. Cela acheva enfin de le rappeler à la réalité. Et de le faire réaliser, avec une honte immense, que son visage était baigné de larmes. Mais Camus ne prononça pas un mot de plus, essuyant chaque larme avec un soin immense et une patience qui le surprit. Comme si le Verseau s'y était attendu, et préparé. La preuve lui en fut d'ailleurs donnée par son regard, si ferme et pourtant si calme, qui lui confirma ce qu'il craignait :
Oui. Ils auraient cette conversation. Mais en aucun cas avant la fin de leur étreinte.
Les jambes blanches se refermèrent avec force autour de ses reins, leur arrachant à tous les deux un grondement. A nouveau, les mains froides s'accrochèrent à son cou, le rapprochant avec cette possessivité familière qui l'avait toujours rendu fou. Et le baiser qu'ils partagèrent, si loin de ceux qui autrefois taisaient leurs gémissements et dissimulaient leurs étreintes, marqua l'apogée de leur désir.
Mais ne parvint pas à taire leur douleur.
« Tu m'en veux encore. »
Ce n'était même plus une question. Milo, la respiration encore quelque peu saccadée, se tourna vers lui. Déjà, Camus se rhabillait rapidement, même pour un simple voyage de la salle de bain au lit. Une habitude rodée par les années, où chaque minute partagée se comptait.
Une habitude qu'ils n'étaient pas encore parvenus à perdre.
« Tu n'es pas juste avec moi.
-Mais je n'ai pas tort non plus.
-Ce n'est pas si simple…
-Ça pourrait l'être. Mais tu n'as jamais éprouvé le besoin de l'exprimer. »
Milo soupira, fouillant dans la poche de son jean abandonné pour en sortir un paquet de cigarettes. La moue réprobatrice de Camus ne se fit pas attendre. Il l'ignora.
« Je ne t'en veux pas. Tout ce qui t'a mené à cette décision, je le conçois et je le comprends. Et je sais aussi que tu avais fait ce choix depuis longtemps. Mais merde… tu m'as laissé dans l'ignorance.
-Ma décision, je l'ai prise en tant que maître et chevalier. Ton aval n'était pas recherché.
-Je ne t'aurais pas persuadé.
-Vraiment ?
-Quand bien même, aurais-tu porté le moindre crédit à mon opinion ? »
Il ne put dissimuler la pointe d'amertume dans ces paroles. Aussi choisit-il de ne pas regarder Camus, qui avait interrompu ses gestes et s'était rassis sur le lit, attendant la suite. Milo en conçut un certain agacement. Le Verseau ignorait ouvertement sa rancœur, pour ne voir ici que ce qu'il l'intéressait et ce qu'il recherchait : la conclusion de cette conversation, qu'ils avaient chacun esquivé par cent fois.
Mais qui cette nuit, était inévitable.
« Oui, j'aurais cherché à te dissuader. J'aurais proposé d'autres alternatives. J'en aurais même inventé pour que tu n'offres pas ta vie à l'ascension de ton disciple. C'est vrai. Mais on sait parfaitement tous les deux que la décision te serait revenue, en dépit de tout ce que j'aurais pu trouver. Tu as choisi de ne rien me dire. Tu as décidé de me garder à l'écart du choix le plus terrible de ton existence. Tu m'as privé du droit de te dire adieu, Camus. Et c'est la seule chose à laquelle je pouvais penser à chaque fois que je me rendais sur ta tombe. »
La gorge sèche, il recracha la fumée avec une légère toux, renouvellement le geste jusqu'à consommer de moitié sa cigarette, peinant à y trouver le réconfort et le calme habituel. Sous le regard perçant de Camus, c'était chose impossible. Il était trop tard pour faire marche arrière, désormais.
Sentant ses yeux le trahir à nouveau, il inspira une dernière fois. Et mit enfin en parole ses sombres pensées, un poing crispé autour du drap.
« Et ça a recommencé quand tu es revenu… pour à nouveau un choix atroce. Pour te voir tout abandonner, te parjurer, partir encore une fois- ne me regarde pas comme ça, putain. Je SAIS. Je sais que les raisons étaient bien là, qu'il n'y avait pas d'alternative… Mais tu veux vraiment savoir ? Tu veux que je te dise ce qui me maintient éveillé la nuit et m'empêche de savourer cette vie-là ?
-Milo-
-J'ai vu ton corps, Camus. J'ai vu ton cadavre à mes pieds. Et tu n'as aucune idée de ce que ça a détruit en moi. Je ne ne pensais plus qu'à ça. Et cette nuit-là, quand vous êtes revenus… Je savais, bien sûr je savais, mais je n'ai pu m'empêcher d'espérer que tu m'étais revenu d'une manière ou d'une autre. Mais j'ai dû t'abandonner, te voir disparaître encore, et de la pire des façons. Alors aujourd'hui, je n'arrive pas à me rassurer, je n'arrive pas à me dire que l'on vit cette existence dont nous avions rêvé. La seule chose à laquelle je pense, c'est à toi. Toi qui quitterais cette vie encore une fois, sans que je puisse jamais t'en empêcher, parce que je n'ai jamais su te retenir… et je n'ai jamais suffi à te convaincre de rester en vie. »
Le reste de cendre tomba sur le drap, sans que Milo n'esquisse un geste : le pauvre rectangle de tissu en avait vu d'autres. Et le silence glacial qui accueilli son aveu l'inquiéta bien plus que le niveau d'hygiène de ses appartements. Anxieux, les yeux bleus se rouvrirent pour chercher le regard carmin, alors dissimulé sous une frange épaisse.
Faire baisser la tête à Camus du Verseau, c'était une forme d'exploit en soi. Milo n'en tira néanmoins aucune satisfaction, osant à peine approcher une main vers le visage de son amant et sa peau
Froide.
Suspendant son geste, Milo referma le poing et le reposa sur le lit, serrant les lèvres. Se maudissant d'être désormais incapable d'un geste si simple sans que la part la plus sombre de son esprit ne vienne le tourmenter. Se maudissant d'autant plus de sa surprise de voir le corps de Camus s'animer. Un souffle gonfler sa poitrine. De la lumière dans ses yeux, alors qu'à son tour, il levait une main
Inerte
vers son visage, peinant à masquer l'amertume laissée par les mots de son compagnon.
« …Tu n'aurais pas pu me sauver de la mort.
-Je n'avais pas spécialement besoin que tu le confirmes.
-Mais tu m'as protégé de l'oubli. Toi, et personne d'autre. »
Milo ne parvint pas à masquer sa surprise. Son incompréhension encore moins, alors qu'avec une détresse inédite, les doigts blancs se crispèrent douloureusement autour de son visage. Comme si Camus s'assurait, à son tour, de cette réalité.
« Je ne peux pas comparer mon… passage dans l'autre monde au tien. Tu n'as pas eu à passer par le tribunal infernal. Je n'oserai pas prétendre que c'était une bonne chose pour toi, mais on t'a au moins épargné un choix illusoire.
-...Tu ne m'as jamais parlé de ton jugement.
-Parce qu'il n'a jamais eu lieu. »
Lentement, ses doigts adoucirent leur prise sur sa peau, jusqu'à se muer en une imperceptible caresse, un tracé d'une absolue finesse sur les contours de son visage. Par instinct, Milo ferma brusquement les yeux : hors de question que Camus y essuie de nouvelles larmes.
Avec une douceur qu'il espérait égale, il apposa sa main sur celle de son amant, s'assurant de ses mouvements, s'apaisant sous son contact, qu'il savait essentiels pour se préparer à ce qu'il pourrait entendre.
« J'ignore s'il s'agissait là d'un traitement réservé aux serviteurs d'autres divinités, mais c'est dans les Limbes que je suis... que nous sommes restés, j'imagine. Mais même entouré constamment par des millions d'âmes, je ne distinguais aucun visage. Je ne pouvais pas leur parler, ni agir sur elles. Dans une foule à perte de vue, on reste seul pour l'éternité. »
Un instant, leurs regards se croisèrent. Suffisamment longtemps pour qu'un rictus sans joie échappe au Verseau, qui reprit :
« Oh, non, rassure toi, je n'ai pas souffert. Mais le temps s'écoule différemment. Ou notre perception en devient brouillée. J'ai cru rester, comme... figé. Prisonnier éternellement d'un instant de vide et d'isolement. L'ennui, d'abord, puis la solitude. Et la perte de repères, d'idiomes... on finit dépossédés de notre nature même, jusqu'à ce que seuls les regrets de l'existence terrestre ne subsistent. Mais on ne souffre pas.
-Mais je ne comprends pas... les rites, nous les avions- »
Milo se mordit aussitôt la langue pour s'interrompre et au regard qu'il reçut en retour, il sut que c'était là un acte prudent. Se remémorer la cérémonie funéraire qui avait suivi la bataille du Sanctuaire était encore une autre épreuve.
Il avait renvoyé sans sommation les servantes, avait lui-même lavé et parfumé le corps raide qui se teintait déjà, glissé d'une main tremblante une obole entre les lèvres gonflées, déposé le linceul tissé d'or et de perles sur un visage qu'il craignait de ne bientôt plus reconnaître. Et qu'il peinait encore à reconnaître aujourd'hui.
« Je ne doute pas que vous... ayez procédé traditionnellement. Plus j'y réfléchis aujourd'hui, plus j'envisage une attente délibérée de la part des Enfers. Quand j'en suis venu à envisager mon jugement comme une échappatoire, j'imagine qu'il s'agissait d'une forme de victoire pour le royaume sous-terrain. Je me maudissais de mon soulagement en traversant le Styx, je me suis haï de craindre que ma sentence renverrait peut-être directement aux Limbes. On en vient presque à désirer un des cercles infernaux, à se dire que la douleur vaut mieux que le vide, tout en se méprisant de raisonner ainsi... Mais on ne m'a rien proposé de tout cela.
-Ils ne t'emmenaient pas au tribunal ?
-Non. Des spectres m'ont demandé de les suivre. Je me rappelle avoir pensé qu'ils estimaient un chevalier d'Athéna indigne de rencontrer un juge. Mais ils venaient sous ordre d'Hadès, et je les ai suivis... et après un temps que je serai incapable d'estimer, je me suis retrouvé seul. Avec un fleuve à mes pieds.
-...Attends, je ne comprends pas. Tu es retourné au Styx ?
-Non, Milo. Pas ce fleuve-là. »
L'espace d'un instant, Milo ne comprit pas. Ou peut-être, refusa de comprendre. Mais la détresse de son regard suffit à le trahir et à confirmer auprès de Camus qu'il savait pertinemment où il voulait en venir. Et le Verseau ne put s'empêcher de se mordre la lèvre à cette vision.
« Tu pouvais... Tu aurais pu -
-Non. Les Champs Elysées me seraient restés inaccessibles, je ne méritais pas une telle grâce. Mais les Eaux du Léthé m'étaient offertes, par Hadès lui-même. »
La main de Milo fermement posée sur la sienne l'empêcha de rompre le contact. Il se refusa à s'en libérer en sentant le souffle chaud sur son poignet, se refusant de fermer les yeux à son tour, étudiant le beau visage de Milo se tordant autour d'émotions qu'il ne lui avait jamais connues, alors que sa voix devenait murmure :
« Tu aurais pu te libérer...? »
Camus ne put contenir son soupir.
« Vois-y ce que tu veux. Une simple précaution à notre égard, nous autres chevaliers. Une vengeance personnelle auprès d'Athéna, peut-être, pour tester la fidélité de ses soldats face à un oubli salvateur. Les juges en auraient été ravis. Toutes ces idées, je les avais quand je me suis penché à la surface... et il n'y avait rien. »
Son regard se voila à mesure que le souvenir trouble de l'autre monde lui revenait, alors même qu'il peinait à trouver les mots pour décrire ce qui n'aurait dû n'être rien de plus qu'un concept.
« Rien... pas un reflet, ni une ondulation. L'obscurité et le silence. Personne pour influencer ma décision, que je pouvais effacer de mon esprit avec tout le reste... et la promesse d'abandonner mes souvenirs, mon identité, jusqu'à mes sensations. La promesse de n'être plus rien. Et je voulais m'y jeter, Milo.
- ...
- Le néant me semblait la seule issue possible. Je me rappelle avoir vu défiler des souvenirs par centaines. D'abord mon maître, le sanctuaire, puis Isaak et Hyoga, l'Isba... et soudain, tout est devenu plus sombre. Je me suis rappelé de mes affrontements remportés de justesse, de la douleur. De la morsure du froid et des mois entiers passés seuls en Sibérie. De cette guerre dont je n'avais jamais voulu... jusqu'à ce qu'il ne me reste que l'amertume, et la certitude d'avoir donné à ma vie pour des chimères. Que ce choix qu'on me laissait était la plus charitable des offres. C'est sans doute exactement ce qu'Hadès souhaitait. »
Sous leurs jambes, les draps semblèrent redevenir glacés. Milo put constater au moins que certaines habitudes demeuraient intactes : maintenir sa température corporelle au-dessus de vingt degrés demandait toujours autant d'énergie et de concentration à Camus. Concentration qu'il perdait peu à peu, sous le poids de ses souvenirs et d'une culpabilité qui n'avait cessé de l'oppresser depuis leur retour à la vie.
Et dont Milo prenait aujourd'hui conscience, avec horreur et résignation.
« Pourtant, tu as refusé... Tu as forcément refusé, ou tout ceci serait impossible.
-Je voulais refuser. Pour Athéna et mes serments auprès d'elle. Mais tous mes souvenirs, toutes mes pensées envers Elle se retrouvaient teintés de colère. D'injustice. Même en luttant de tout mon être, je lui reprochais son absence, lui en voulais d'avoir laissé sombrer Son Sanctuaire et de ne pas avoir guidé nos combats. Et alors même que je restais conscient de l'irrationalité de mon jugement, je ne pouvais m'en défaire.
A présent, il lui suffisait de fermer les yeux pour que ces pensées impies reviennent le hanter. Tout dans ce lieu avait aiguisé son rejet du monde terrestre, avait joué avec son esprit jusqu'à le pousser à rompre tous ses serments. A rejeter celle à laquelle il avait donné sa vie. A devenir le symbole d'une chevalerie prête à renier sa foi contre la douceur de l'oubli.
Et malgré tout… Milo avait raison. Alors même qu'Hadès était parvenu à ébranler sa foi, alors qu'il ne se doutait pas un instant que ce choix serait déterminant dans la prochaine guerre à venir, il avait refusé. Et ce, il le savait, pour une seule et unique raison qu'il lui fallait admettre aujourd'hui.
-Et puis… je me suis souvenu de ton visage.
Le souffle tiède contre sa main cessa. Un instant, l'horreur et la tristesse semblèrent s'évanouir des yeux de Milo, laissant place à une lueur que Camus avait tant espérée revoir un jour. Celle-là même qui illuminait son regard à chacune de leurs retrouvailles, mais qui cette nuit se dissipa en une poignée de secondes, consumée à nouveau par le doute et la résignation.
« Camus, tu n'as pas à faire ça.
-Je ne te mens pas. Je voulais que seule ma foi dicte ma décision mais elle m'avait déjà déserté. Et alors que je m'apprêtais à accepter, je me suis souvenu de toi. Des nuits. Du chemin sous les glycines où l'on ne pouvait nous voir. De tes venues à l'Isba et de tes pas dans la neige. J'allais sombrer dans les eaux noires, Milo, quand je me suis souvenu.
-Arrête.
-Je n'ai pas refusé pour Athéna, Milo. Je l'ai fait pour toi. »
Camus serra les dents. Il savait que cette discussion ne pouvait que le mener à cet aveu, et il pensait s'y être pleinement préparé. Cela ne lui rendit pas moins douloureuse la sensation des larmes coulant à nouveau le long de ses doigts, Milo l'empêchant de les effacer et secouant la tête pour s'extirper d'une vérité qu'il avait renoncé à entendre un jour.
« Tu n'as pas le droit ! Tu ne peux pas me demander de te croire ! Pas après… tout ce que tu as fait.
-Je te le demande.
-Je… Je ne peux pas, Camus.
-Ma seule dignité de Chevalier, je l'ai retrouvée grâce à toi. Tu m'as sauvé d'un choix que je n'aurais même pas été capable de regretter, car rien n'aurait subsisté de moi.
-Quand bien même…, commença-t-il en peinant à trouver ses mots. Quand bien même j'aurais influencé cette décision… Ca ne t'a pas empêché de devenir un spectre. De te sacrifier une fois encore !
-Je ne pouvais pas tourner le dos à Athéna, après avoir presque renoncé à mes vœux. C'eût été une nouvelle trahison, peu importe ce que j'y risquais.
-Alors comment veux-tu que je- ?
-Et Athéna se battait pour préserver un monde dans lequel tu vivais… un monde dans lequel il m'était accordé de revenir, même un instant. Et jamais je n'en aurais espéré autant.
Et aussi soudainement les mots moururent. Camus ne put qu'espérer que ce ne serait pas là un nouvel élément dont il pourrait lui tenir rigueur : il avait le sentiment de s'être davantage dévoilé en ces quelques minutes qu'en plusieurs vies humaines… L'exercice était épuisant, le résultat atrocement incertain, les conséquences potentiellement terribles.
…Mais peut-être pour la première fois de sa vie, il se sentait en paix avec une part de lui-même. Celle-là même qui avait su lui montrer, à travers les ténèbres, le seul et unique être qui importait.
Au prix d'un terrible effort, ses doigts quittèrent la joue de Milo pour se poser fébrilement derrière sa nuque, et les yeux rouges tentèrent de raccrocher ceux du Scorpion, en vain. Milo semblait désormais perdu dans une profonde réflexion, à laquelle Camus n'avait pas le droit de l'extirper.
Défilèrent alors dans son esprit des images qu'il avait vainement tenté d'occulter, car pour lui, tout était différent : aucune illusion de choix, aucun espoir d'échappatoire lorsqu'il laissait les souvenirs des Enfers ressurgir. Lui ne se rappelait que du froid. Son corps prisonnier d'une immobilité glaciale, son esprit sombrant dans l'amertume de la défaite et le désespoir d'avoir, à nouveau, tout perdu. Une immensité blanche pour ses yeux meurtris, seul élément qu'il avait ironiquement mieux accueillie : au plus profond du royaume sous-terrain, dans une éternité de glace, il avait cru se rapprocher au plus de ce que Camus avait pu ressentir jusqu'à maintenant… et peut-être s'était-il, égoïstement, attendu à ce que la même éternité l'attende désormais.
Il reprit alors conscience de la présence de l'éphèbe aux cheveux carmins, qui continuait de chercher son regard, sans s'impatienter ni renoncer. Qui lui donnait le temps d'accepter et d'avancer, si jamais il s'en sentait enfin capable… Car l'évidence s'imposait, toutes les indications lui hurlant au visage que jamais le Destin n'avait été si clément envers lui : l'effondrement du Mur des Lamentations aurait dû marquer l'ultime acte de son existence, en lui accordant la douceur de disparaitre avec ses frères d'armes, de se fondre dans la lumière après avoir contemplé le visage de Camus une dernière fois… mais le néant n'était jamais venu. Les Enfers ne s'étaient pas refermés sur lui une seconde fois. Au lieu de ça, une nouvelle lumière, aveuglante et oubliée, l'avait sorti des profondeurs souterraines… le ramenant à la Grèce, au soleil et à sa Déesse. Au milieu de ceux qu'il avait cru voir mourir avec lui, quelques secondes auparavant.
Les clameurs avaient ponctué leur retour. Les larmes de joie avaient coulé de tous côtés, accompagnant les embrassades trop longtemps attendues. Il avait vu les Gémeaux ébahis tomber dans les bras l'un de l'autre comme par réflexe, le visage baigné de larmes d'Aiolia lorsqu'il sentit le cœur de son frère battre sous ses doigts, le sourire incrédule des jeunes Chevaliers de Bronze alors qu'ils les relevaient un à un, vers un chemin qu'ils connaissaient chacun par cœur et que pourtant aucun ne semblait reconnaître. Et Milo avait vu devant lui, sa main blanche incertaine dans celle du jeune Cygne, Camus marcher à nouveau à la surface, libéré de toute armure infernale, ses yeux ayant retrouvé l'éclat qu'il leur connaissait. Des yeux qui ne tardèrent pas à le trouver alors qu'un faible sourire éclairait enfin son visage retrouvé. Et Milo, qui n'avait alors songé qu'à refermer éternellement ses bras autour de lui, s'en était trouvé incapable. Là où tous semblaient avoir accepté ce retour inespéré, Milo n'était parvenu à s'en satisfaire, ni à y croire. Et chaque jour passant, le doute se faisait plus insistant, plus ancré… lui susurrant que tout ceci n'était peut-être qu'une forme de torture divine élaborée où tout lui serait arraché s'il en venait à s'y attacher. Que peut-être, chaque nuit où il s'endormait aux côtés de l'être tant chéri et attendu, un lit vide et une éternité de silence l'attendraient au réveil.
Tout était réel. Une part de lui avait fini par s'en rendre compte, et l'accepter. Mais la peur et ses questionnements ne manquaient jamais de le rattraper dans ses rares moments de quiétude, alors qu'ils vivaient enfin ce dont ils avaient rêvé depuis qu'ils s'étaient trouvés l'un et l'autre. Et pourtant… L'absence et le sacrifice de Camus avaient entaché leurs espoirs. Aujourd'hui, les doutes et la rancœur de Milo menaçaient de les achever.
Les regards, enfin, se croisèrent. Dans la semi-pénombre, les deux hommes s'étudièrent, cherchant à se reconnaître. A trouver, enfouie quelque part au cœur de la douleur et du ressentiment, la clé qu'il leur manquait pour, enfin, partager un premier pas dans ce futur si clairement offert. …Si bien qu'ils ne purent retenir leur surprise quand elle s'imposa à eux, avec une simplicité évidente.
La chaleur, aussi subtile qu'inattendue, leur revint alors, la lumière reprenant ses droits dans l'étroite chambre : par la fenêtre laissée ouverte, les premiers rayons de l'aube s'étaient frayé leur chemin jusqu'au lit défait et aux deux corps qui enfin se détournèrent l'un de l'autre, dépassés par un spectacle auquel ils avaient pourtant tant de fois assisté ensemble. Et les souvenirs revinrent, avec tant de force et de clarté qu'ils retinrent tous deux leur souffle.
Les boucles courtes de Milo, teintées de lumière orange, alors qu'il montrait l'horizon matinal à un jeune Camus qui pour la première fois voyait la mer.
Les nuages roses reflétés dans les yeux carmin, à leur premier réveil commun dans le temple du scorpion, dans la gêne et la complicité.
Le ciel rouge se fondant sur les mèches gorgées de sang, et le regard fou et douloureux du Scorpion après sa première mission, Camus essuyant de ses propres mains son visage baigné d'écarlate.
La banquise s'embrassant des plus chaudes couleurs sous leurs pieds, alors qu'ils échangeaient un dernier baiser avant le départ de Milo.
Le soleil grec et les souvenirs qu'il invoquait les aveuglèrent, balayant éphémèrement la guerre et les Dieux, les blessures et l'horreur… Jusqu'au retour d'une idée, rien de plus qu'une pensée naïve et jamais énoncée de leur enfance, transmise par leur cosmos immature lors de leur première aurore partagée, des doigts bronzés aux ongles noircis serrant désespérément une main froide et rêche. L'idée qu'un jour viendrait pour eux, alors même qu'ils étaient encore incapables de saisir toute l'implication d'un tel vœu.
Aujourd'hui, ce souhait tant raillé ne leur semblait peut-être plus si naïf…
« Tu y as repensé aussi ?
-Il n'aurait pu en être autrement.
-Non… non, en effet, concéda Milo.
-Combien de temps avons-nous essayé de nous y accrocher ?
-Je ne sais plus... Je m'étais surtout convaincu que c'était trop tard. Ou qu'on avait été trop jeunes et stupides de seulement espérer.
-Et maintenant… ? »
Maintenant ?, songea Milo. Seize ans plus tard. Encore plus perdus qu'ils ne l'étaient enfants, face à une réalité bien trop douce pour qu'ils l'appréhendent sans méfiance.
Mais la lumière demeurait. Les rayons du soleil sur sa peau lui semblaient enfin réels. Dans cette main enfin retrouvée, il sentait le sang pulser, la chaleur se répandre. Il y sentait la vie. Et lorsqu'il parvint à se convaincre de fermer les paupières, l'image de Camus qui s'imposa fut celle de l'homme au visage gorgé de reflets d'aurore, assis à ses côtés, dans un monde qui leur donnait le droit d'exister.
A cet instant, leurs mains liées sur ce lit qui était désormais le leur, face à ce spectacle pourtant déjà observé mille fois, l'évidence s'imposa enfin à eux. Car pour la première fois, dans cette vie comme dans celle qui l'avait précédée, ils regardaient chacun le jour se lever, sans craindre qu'il ne s'agisse du dernier pour eux.
Un nouveau jour, pour marquer le début d'une nouvelle vie… Milo lui-même était prêt à admettre la naïveté d'une telle association, tout comme il savait parfaitement que jamais cela ne suffirait à reconstruire ce que tant d'années avaient brisé. Mais peut-être que le simple fait de l'envisager à présent achevait de lui prouver qu'il n'avait pas renoncé à tout espoir. Et quand il vint coller son front à celui de Camus, ses yeux plongeant dans les siens sans plus de résistance, il sut que les mêmes pensées traversaient librement son esprit.
Lentement, sa bouche retrouva le chemin si souvent tracé par le passé, de l'épaule blanche jusqu'à la nuque offerte, tiède et frémissante. Jusqu'à ce que leurs lèvres ne se rencontrent pour un baiser d'une rare légèreté, comme s'ils craignaient de rompre ce qui venait tout juste de renaître. Pourtant, les corps se rencontrèrent et s'épousèrent à nouveau, dans un halo de lumière éblouissant. Plus vivants que jamais, ils s'abreuvèrent de la chaleur offerte pour apaiser toutes les autres angoisses encore tues, mais qui trouveraient un jour leurs réponses. Dans un baiser qui se prolongea et les embrasa, ils comprirent que le temps ne leur manquerait pas. Ils sauraient se le donner, pour reprendre ensemble chaque pas perdu sur le chemin duquel ils avaient dû se détourner.
Jusqu'à la certitude d'atteindre, ensemble, la prochaine aube.
And in the middle of the flood I felt my worth
When you held onto me like I was your own life raft
Please know that you were mine as well.
Snow Patrol, Daybreak (A Hundred Million Suns, 2008)
