Bien le bonsoir... ou plutôt la bonne nuit, vu qu'il est... plus de minuit à l'heure où j'écris cette introduction !

Je me permets de vous avertir : cet OS risque d'être... particulier. Puisque je vais y parler de grammaire. Mais bon, hein, je suis un peu une spécialiste ès sujets chiants dans les fanfics. Et j'adore la grammaire française. Vraiment beaucoup. Comme on aime un chien moche, mais alors vraiment moche, et du genre à foncer dans une vitre. Le truc, c'est qu'il a beau ressembler à une serpillière fusionnée avec une saucisse à pattounettes qui court partout, il est vraiment adorable, ce corniaud, alors... On l'aime fort. Ben moi, la grammaire, c'est mon chien moche. Que j'aime d'amour quand même.

Et du coup là je me suis fait bien plaisir, j'ai parlé... de l'accord du participe passé, mwahahaha (moi je trouve ça passionnant) ! (Et le pire, c'est que je peux vous garantir l'exactitude des informations fournies dans cet OS - pour autant que ma garantie ait une quelconque valeur...)

Bref, bonne lecture !

OoOoOoOoO

Amours, délices et orgues

Pour Cat, qui m'a fourni le sujet de cet OS.

Visiblement perplexe, Milo fixait le cours étalé devant lui. L'accord du participe passé en français. Son petit Cocyte personnel pour la soirée. Vicieux, en plus : d'abord, tout semblait simple et clair. La descente commençait avec l'accord avec avoir... et en arrivant aux verbes pronominaux Milo avait eu le besoin de retourner jeter un œil au tout début du cours, qu'il n'était plus si certain d'avoir bien compris. Le Scorpion soupira, se redressa, s'étira. Il regarda rapidement par-dessus son épaule avec un air de chien battu, mais Camus était irrémédiablement plongé dans une haletante partie de Candy Crush.

Il devait se rendre à l'évidence : il était seul face aux affres de la langue française. Nouveau soupir. Au moins, il n'y avait pas de déclinaisons à apprendre en plus. Reprenons calmement. Avec être, on accorde toujours avec le sujet. Simple, basique. Enfin, sauf avec les verbes pronominaux, les verbes avec un "se" devant quand ils sont à l'infinitif. Ceux-là, il y a être, mais on n'accorde pas toujours avec le sujet. Et est-ce que le sujet doit être avant le verbe pour qu'il y ait accord ? Non, ça c'est avec avoir. Enfin, dans la pratique le sujet est généralement avant le verbe, bien sûr, mais on s'en fout de la place du sujet car avec être, on accorde toujours quoi qu'il arrive.

Sauf quand c'est un verbe pronominal.

Bordel.

Prenons une pause. Il se leva et partit à grands pas vers la cuisine, titillé par un agaçant sentiment de déjà-vu. Il faut dire que ce n'était pas la première fois que la grammaire française se montrait... récalcitrante, pour rester poli et euphémique. Il se souvenait encore de la soirée où il avait eu la bêtise de vouloir se plonger dans l'accord des adjectifs. Sur le papier, ça avait l'air de ressembler au grec en plus, les déclinaisons en moins : on accorde en genre et en nombre avec le nom que l'adjectif qualifie. Super, une petite leçon, avec un principe simple, et la plus grosse difficulté serait de retenir comment faire passer les adjectifs masculins au féminin. Vraiment, un sujet parfait après une longue journée. Ou pas.

"Malgré des années de teinture violette, tu restes toujours aussi blond", avait ricané DeathMask lorsqu'il lui avait raconté sa mésaventure. "C'est du français, mon petit arachnide ! Si tu as un principe, dis-toi tout de suite qu'il règle probablement autant de cas que les exceptions !"

Difficile de savoir d'où l'Italien tenait ses rudiments de français - la passion d'Aphrodite pour la Ville lumière devait y être pour quelque chose - , mais force était de constater qu'il avait raison. La grammaire française était un enfer d'exceptions, avec quelques principes qu'il fallait tout de même connaître. Et pour le participe passé, c'était encore pire puisqu'il n'y avait en soi pas d'exception, mais plutôt quatre ou cinq principes relativement identiques et pourtant irrémédiablement séparés par d'infimes différences, qui se battaient en duel pour savoir lequel d'entre eux s'appliquerait.

Milo étouffa un baillement. C'était bien joli, d'apprendre la langue de Molière pour pouvoir susurrer des mots doux en VF à son chéri, mais là, tout de suite, il avait juste envie de prendre un bon petit polar en grec et de se blottir dans le canapé tout contre son Camus, en se laissant bercer par la petite musique aigrelette de Candy Crush. Tout en réchauffant un reste de café, il récupéra une tablette de chocolat dans le placard. Il sentait qu'il aurait besoin de beaucoup de motivation pour continuer à bosser ce soir.

Car évidemment, il était totalement hors de question de se relâcher. Si ce soir il se permettait de laisser tomber, il se connaissait, demain il recommencerait et il lui faudrait trois mois pour bien maîtriser ce foutu accord du participe passé. Ou plus exactement, "ces foutus accords" du participe passé. Vu la complexité du truc, le pluriel était de mise.

- Tout va bien, mon chéri ?

Camus se tenait sur le seuil de la cuisine, appuyé nonchalamment contre le chambranle de la porte.

- Toi, t'es venu honteusement me piquer mon café !
- Oh, mais je ne suis absolument pas honteux, répliqua le Verseau en allant prendre une tasse supplémentaire dans le placard.
- Heureusement que j'avais anticipé ton odorat...

Son amant sourit et s'installa à table, à côté de lui. Il se coupa un carré de chocolat avec une mine appréciatrice :

- Chocolat blanc à la noix de coco, mon préféré !
- Eh, c'est la dernière tablette, vas-y doucement !
- Arrête de râler, répliqua gentiment Camus en lui tapotant l'épaule. Et dis-moi plutôt ce qui se passe... Le café réchauffé après vingt-deux heures trente, ça ne te ressemble pas.
- Hmmph.

Milo se releva pour retirer le café du feu. Il éteignit le gaz puis leur servit deux tasses pleines.

- Merci. Bon, tu me racontes ou on boit d'abord ?

Pour toute réponse, le Scorpion plongea dans son café. Camus attendit. Il ne servait à rien de brusquer son compagnon. La journée avait été mouvementée, entre Shion qui s'était mis en tête de les exploiter pour remettre enfin de l'ordre dans la chaotique paperasserie des treize dernières années - d'autant plus chaotique depuis qu'une des explosions de la Guerre Sainte avait, comment dire... atomisé une partie des archives récentes. Un vrai bordel. Et puis ensuite, Kanon avait ramené son nouveau mec. Rhadamanthe. Oui, la Wyvern. DeathMask avait retenu Shura de justesse, le premier réflexe du Capricorne étant de sauter à la gorge du "fils de pute" qui avait osé trucider son petit lionceau. Et si Milo lui-même s'était contenu, Camus avait sans mal perçu sa tension intérieure.

- C'est à cause de Rhadamanthe ? marmonna-t-il, presque involontairement.
- ... Non.

Milo reposa sa tasse vide, se tourna vers lui. Il lui caressa les cheveux avec douceur, trouvant un certain réconfort dans ce geste. Le Verseau avait des cheveux raides et souples, bleus comme les flots marins, si agréables au toucher.

- Je ne vais pas dire que je m'en fiche, mais, comment dire... Ce ne sont pas mes affaires. Kanon peut bien faire ce qu'il veut. Et Rhadamanthe... je n'ai pas eu l'impression qu'il avait envie de s'installer ici.
- Tu penses qu'il est juste venu dire bonjour ?
- Quelque chose comme ça. Mais je te dis, je ne me fais pas vraiment de souci pour ça. Même si ça a plombé ma journée, c'est clair !
- Alors quoi ?

Le Scorpion cassa une raie de chocolat et croqua dedans. Il avala, sourit avec satisfaction, et répondit :

- Tu vas te moquer.
- Jamais ! répondit Camus d'un air dramatique, la main sur le cœur. Ce n'est pas mon genre !

Milo haussa un sourcil ironique puis soudain, redevint sérieux :

- C'est mon cours de français. Je bloque. Comme avec l'accord des adjectifs.
- C'est quoi, cette fois ?
- L'accord du participe passé.

Silence. Un petit "Oh !" sortit finalement de la bouche du Verseau.

- C'est un peu la bête noire pour qui apprend le français, sourit enfin Camus. Les gosses galèrent, les adultes ne le maîtrisent pas et le pire, c'est qu'au fond tout le monde s'en fout, puisque ça ne gène pas la compréhension de la langue.
- Oui, certes, mais bon, j'aimerais bien l'apprendre, moi, cet accord.
- Tu veux de l'aide ?

Brusquement enthousiaste, Milo sauta sur ses pieds :

- Merci, mon cœur ! On s'y remet ?
- T'es motivé, d'un coup, rit Camus.
- Maintenant que je ne suis plus tout seul... grimaça le Scorpion. Je ne suis pas fait pour les trucs en solo, je préfère le travail d'équipe !
- Je vois ça.

Le Verseau termina rapidement sa tasse de café et suivit son compagnon dans leur salon. Milo se réinstalla dans son siège de bureau pendant que Camus allait chercher une chaise dans un coin de la pièce.

- Bon. Dis-moi ce qui ne va pas.

Le Scorpion soupira :

- Tout. Je comprends rien. Et plus j'en apprends, plus je suis perdu.
- Ah. Tu veux qu'on reprenne du début ?
- ... Ouais, mais inutile de reprendre ce cours, lâcha Milo en écartant les feuilles. Explique-moi plutôt.
- T'es sûr ?
- Oui, t'expliques bien.

Camus le fixa quelques secondes, dubitatif.

- Je te jure, insista Milo. Et puis, si c'est toi qui expliques, je serais plus motivé pour comprendre.
- Bon, d'accord. Mais, juste, si je ne suis pas clair et que tu comprends encore moins, je me dégage de toute responsabilité, d'accord ?
- D'accord.

OoOoOoOoO

- Alors...

Le Verseau soupira, s'efforçant de rassembler ses vagues souvenirs. Il était né en France, certes, et avait dès le plus jeune âge tenu à maîtriser cette langue mais... après des années au Sanctuaire et dans ses succursales à travers le monde, où l'on parlait surtout grec et anglais, il devait admettre qu'il connaissait mieux ces deux langues que sa "langue maternelle". L'échec d'une vie, se disait-il certains soirs, lorsqu'il était un peu gris et avant que Milo ne fasse un jeu de mot stupide. Mais trève de distractions. Il lui fallait maintenant penser accord du participe passé.

- Avec être, on accorde avec le sujet.
- Toujours ?
- Toujours.
- Mais, et les verbes pronominaux ?

Camus cligna des yeux. Ah oui, les verbes pronominaux. Ces sales petites merdes.

- Mettons-les de côté, trancha-t-il fermement. On les verra après, d'accord ?
- Oui. Donc avec être, sauf les verbes pronominaux, on accorde avec le sujet.
- Exact, parce que le participe passé, en quelque sorte, il qualifie le sujet.

Le Scorpion sourit :

- Jusque là, ça va. Jusque là, ça allait, tout à l'heure. C'est après que j'ai un peu... perdu pied.
- Oui, c'est après que ça se corse. Avec avoir.
- Et les verbes pronominaux.

Le Verseau hocha sombrement la tête. Ces petits bouts d'immondices.

- En vrai, reprit-il en souriant, c'est relativement logique.
- Relativement ? Tu m'inquiètes, là...
- Quel optimisme ! Tu vas voir, c'est pas si terrible en plus !
- Honnêtement ? Je préférerais me retaper un 1v3 contre Rhadamanthe. Au moins, y avait aucune confusion, on était absolument certains d'être en train de se faire poutrer la gueule en beauté.

Camus éclata de rire et lui fit un câlin spontané, presque instinctif :

- Je t'aime, toi. Mais arrête de raconter n'importe quoi, continua-t-il en serrant son amant fort contre lui. L'accord du participe passé ne peut pas te tuer, lui.

Le Scorpion referma ses bras autour du corps du Verseau et l'embrassa dans le cou.

- T'inquiète, fit-il d'une voix un peu rauque. On reprend ?
- Oui...

Ils se séparèrent. Camus tripota machinalement une mèche de ses cheveux, le temps de rassembler ses idées.

- L'accord avec avoir... Bon, la première chose à savoir, c'est qu'on n'accorde pas avec le sujet, jamais, vraiment jamais.
- Même avec les verbes pronominaux ?
- Les verbes pronominaux vont toujours avec être, donc la question ne se pose pas, répondit le Verseau. Pour revenir à avoir, c'est normal de pas accorder avec le sujet, puisque le participe passé ne concerne pas le sujet. Quand je dis que j'ai mangé une pomme, ce n'est pas moi qui suis mangé, donc ça n'a pas de sens d'accorder. Et "ne pas accorder", en français, c'est mettre au masculin singulier pour tout le monde.
- Logique, ironisa Milo.
- Masculino-centré, rétorqua Camus en souriant. Mais bon, la critique du français académique, on la fera plus tard.
- Quand j'aurais compris dans quels cas on accorde avoir.

Le Verseau rit :

- Tu vas voir, c'est pas si compliqué. En fait, avec avoir, on accorde le participe passé avec le nom qu'il qualifie, le nom auquel il se rapporte, c'est-à-dire... avec le complément d'objet direct, qui répond à la question "quoi". La seule difficulté, c'est que cet accord on ne le fait que lorsque le COD est placé avant le verbe.
- ... Pourquoi ?

Silence.

- Aucune idée, lâcha Camus en haussant les épaules. Probablement parce que faire simple, c'était pas assez drôle.
- Donc on va écrire "j'ai mangé une pomme" avec juste un é, et...
- "La pomme que j'ai mangée" avec ée.
- Ok, je crois que j'ai compris. Et pour les verbes pronominaux ?

Ah. Le visage du Verseau s'assombrit comme un ciel sans nuage avant un orage brutal. Ces viles choses visqueuses.

- Pour les verbes pronominaux, le principe est toujours le même : on va accorder avec le nom que le participe passé qualifie.
- Oh, ça a l'air simple alors !
- Non.
- Non ?

Camus secoua la tête avec une expression tragique :

- Non.
- Bon, c'est quoi le piège ?
- Le piège, c'est que selon le contexte de la phrase, le nom auquel se rapporte le participe passé peut être le sujet... ou le COD.
- Ah.
- Oui. Par exemple, dans "elle s'est lavée", lavée se rapporte bien au sujet, car le sujet fait l'action sur lui-même. Mais dans "elle s'est lavé les mains", lavé concerne les mains, pas elle.
- Donc on va accorder lavé avec les mains et écrire... lavés, és ?
- Heu, ce serait ées, vu que c'est une main...
- Ah mince.
- Mais de toute façon là on n'accorderait pas, "elle s'est lavé les mains", c'est lavé avec juste é.

Milo cligna des yeux :

- Sérieux ?

Camus grimaça :

- Désolé. C'est là qu'est le deuxième piège. Avec les verbes pronominaux, soit on accorde avec le sujet, quand le sujet fait l'action sur lui-même, et dans ce cas on accorde tout le temps... soit le sujet ne fait pas l'action sur lui-même mais sur un COD, auquel cas on va accorder avec ce COD uniquement quand il est placé avant le verbe.
- Comme avec avoir ?
- Oui.

Milo ricana :

- Ce qui est épatant, c'est qu'il y a globalement deux façons d'accorder le participe passé, mais qu'il me semble impossible d'expliquer ce... truc simplement. Donc si j'ai bien compris : "elle s'est lavée" avec ée, "elle s'est lavé les mains" avec é, et...

Il chercha ses mots.

- ... "les mains qu'elle s'est lavées", lui souffla Camus.
- Désolé mais ça sonne moche.
- Je suis d'accord.
- Bref. "Les mains qu'elle s'est lavées" avec ées ?
- Oui.

Le Scorpion soupira. Les choses lui semblaient plus claires maintenant. Il sourit :

- Merci de m'avoir aidé, mon amour.

Camus bailla :

- C'est rien... On va se coucher ? Il est tard.
- Tu peux y aller, j'aimerais quand même faire un exercice avant.
- Je reste alors, je pourrais t'aider au cas où.
- Et me corriger en cas d'erreur ?
- Tentante proposition, mon chéri.

Milo piqua un fard :

- Je n'y avais pas pensé comme ça ! Mais, euh... peut-être pas ce soir hein, mais...

Le reste se perdit dans un bafouillage fatigué et vaguement embarrassé. Camus pouffa de rire.

- Bon, heu, je vais faire mon exercice, hein...

Une vingtaine de minutes s'écoulèrent calmement, le Verseau reprenant son téléphone pour poursuivre sa conquête des niveaux de Candy Crush. Finalement, le Scorpion laissa échapper une exclamation de satisfaction et referma définitivement le dictionnaire dont il s'était servi pour vérifier le genre grammatical de certains mots :

- Fini ! Viens voir !
- Hmmmph...

Camus laissa de nouveau échapper un baillement et attrapa la feuille. Milo avait soigneusement complété les terminaisons des participes passés, d'une écriture soigneuse et appliquée, beaucoup plus lisible que la sienne, de vraies pattes de mouche. Tout semblait parfait, sauf... Le Verseau ne put s'empêcher de ricaner.

- Quoi, j'ai fait une erreur ?
- Oui, cette citation de Rimbaud, "que d'amours splendides j'ai rêvées", très beau poème au passage.

Milo fronça les sourcils :

- Ben oui, "que d'amours splendides j'ai rêvés". Amour, c'est masculin en français, et c'est le COD, placé avant le verbe, donc on accorde, ici au pluriel : és.

Camus secoua la tête, visiblement très amusé :

- Alors oui, "amour" est masculin, mais pas "amours", avec un s. Pas "amours" au pluriel.
- ... Par-don ?

Le Verseau pouffa :

- Amour, délice et orgue, dit-il simplement.
- Mon chéri, je crois que tu as bu.
- Non, non...

Camus secoua la tête.

- Non... Amour, délice et orgue sont les trois seuls mots de la langue française à être masculins au singulier mais féminins au pluriel.
- Tu te fiches de moi ?
- Absolument pas ! Je te jure... Du coup c'est "que d'amours splendides j'ai rêvées", au pluriel donc au féminin, avec comme terminaison ées.

Milo le regarda longtemps, l'œil un peu vide.

- ... Mon amour, je crois que je vais m'en tenir au grec. Le français, c'est du grand n'importe quoi.