CHAPITRE UN

Elle était sûre de l'avoir déjà vu quelque part. Pourtant, elle n'avait jamais fréquenté des individus de ce genre, à dire vrai, la seule personne qu'elle fréquentait en dehors des gens de la haute société de Port-Royal, c'était son ami Will Turner, un enfant qu'elle avait autrefois sauvé des eaux alors que le navire qui emmenait son père, James et elle-même à Port-Royal, avait croisé sur sa route un navire en feu et dont le petit Will était le seul survivant. Ils étaient devenus amis, ayant le même âge, le jeune homme était ensuite devenu forgeron mais malgré sa condition modeste il était toujours resté dans le cœur d'Elizabeth comme étant son meilleur ami, et bien que leur situation respective les ait un peu éloignés ils restaient toujours de forts bons amis.

Mais Will n'était pas un pirate, bien qu'elle ait retrouvé sur lui un médaillon à tête de mort qu'elle lui avait volé et qu'elle avait conservé, pensant ainsi dissimuler le fait qu'il était en réalité probablement fils de pirate, et lui évitant ainsi la potence. Mais Will avait un travail et était un homme du peuple tout à fait classique désormais, n'ayant aucun démêlé avec la justice et vivant une vie rangée et paisible, et il ne se comportait jamais comme un pirate.

Ce n'était pas le cas de l'homme qu'elle avait aperçu le matin-même sur les quais, pendant sa promenade matinale. Elle l'avait aperçu, alors qu'elle marchait dans un sens et lui dans l'autre, et lorsqu'il avait été vraiment assez proche d'elle pour lui murmurer :

« Comment se fait-il qu'une si blanche colombe se promène seule sur les quais ce matin ? Il ne me semble pas vous avoir déjà vu par ici… »

Alors elle avait relevé les yeux vers lui, et là elle l'avait vu. Un homme encore assez jeune, mais plus âgé qu'elle d'une bonne dizaine d'années, de taille moyenne, assez mince mais probablement musclé comme beaucoup de marins, les cheveux longs et noirs corbeau… Mais ce qui était le plus étrange était le style de l'homme en question. Il portait dans ses cheveux très longs des bijoux et autres breloques et l'ensemble était soutenu par un bandana rouge vif, sa barbe était taillée en deux petites tresses distinctes, son regard était ourlé d'une grande quantité de khôl noir et à sa ceinture, par-dessus sa chemise blanche largement ouverte sur une peau très bronzée et son pantalon de toile, étaient accrochés foulard, bijoux, breloques pèle-mêle avec son épée et son pistolet… Sa tenue était complétée par une longue veste noire qui flottait autour de lui lorsqu'il marchait et des bottes, mais le plus étrange était peut-être encore sa démarche, chancelante et chaloupée qui était presque féminine… Comme si cet étrange individu était à la fois très féminin et très masculin, et surtout il paraissait… fou. Fou ou terriblement prétentieux ou les deux, en tout cas ce fut l'impression qu'il avait donné à Elizabeth dans la seconde où elle avait levé son regard vers lui.

Elizabeth avait été extrêmement surprise par l'allure de cet inconnu qu'elle n'avait encore jamais croisé par ici, car il ne ressemblait à personne d'autre, nul ici n'avait un tel accoutrement et c'était très déroutant pour une femme comme elle, mais ce qui l'avait le plus marqué dans cette rencontre c'était la manière dont il l'avait abordée. Elizabeth avait ressenti une colère et une haine instantanée qui l'aurait poussé à le gifler si la bienséance ne l'avait pas retenue. Gifler un inconnu en pleine rue n'était pas vraiment envisageable pour une fille de gouverneur; et bien souvent Elizabeth devait tempérer son caractère de feu…

Mais elle avait ressenti une telle colère, être interpellée ainsi par un individu qui, déjà avait une allure sortie de nulle part, et qui était sans doute un pirate… Etre presque courtisée par un tel personnage en pleine rue, elle; la fille du gouverneur à qui tout le monde devait le respect et la politesse due à son rang… C'était tout bonnement un affront.

Il n'avait pourtant eu aucune violence envers elle ni ne l'avait insultée, mais Elizabeth avait ressenti une colère qui, à la fin de la journée ne s'était toujours pas dissipée. Elle se rendait bien compte que sa réaction était peut-être un peu excessive mais c'était plus fort qu'elle… Elle avait détesté cet homme sitôt qu'elle l'avait vu.

Une fois seule, elle réalisa à contre cœur que si elle était si en colère ce n'était peut-être pas tout à fait uniquement pour cette raison… La vérité, c'est qu'elle avait peur. Peur de ne JAMAIS pouvoir être libre comme ce genre de personne comme lui pouvait l'être… Elle avait peur aussi un jour d'être courtisée par un homme qui lui plairait vraiment et que ce jour-là ce serait peut-être trop tard car elle serait déjà engagée avec Norrington…

Elle s'était rendu compte que ce qu'elle voulait au fond, c'était de pouvoir encore choisir par elle-même, avoir encore l'occasion d'être vue et admirée par un homme qu'elle admirerait elle aussi… Elle avait besoin de temps, elle avait besoin de plaire encore et que quelqu'un lui plaise vraiment. Et cela, elle ne le ressentait pas pour James, elle avait beaucoup de respect et d'estime pour lui mais n'était pas amoureuse et tout ce qu'elle voulait, si seulement elle avait pu l'avoir… C'était du temps pour trouver celui qui ferait battre son cœur.

Elle n'avait ni le temps, ni la liberté pour ça et c'est toute cette colère enfouie qu'elle avait rejeté sur cet inconnu qui avait osé l'aborder.

Et ce n'était pas si grave après tout; car c'était un pirate… Un pirate qu'elle avait d'ailleurs déjà vu à quelque part sans savoir où.

Elle décida de ne plus y penser et fini par s'endormir. Et de toutes façons, elle épouserait James d'ici peu et se torturer l'esprit ne servirait à rien…

Elle l'avait insulté. Elle l'avait fusillé du regard. Elle avait même failli le gifler.

Et ça l'avait amusé… Bien sûr que ça l'avait amusé… Si on écartait le fait qu'il avait ressenti un léger pincement au cœur, l'espace de quelques secondes, sans trop savoir pourquoi…

Ça l'avait amusé. Après tout il ne faisait rien de répréhensible, il l'avait juste abordé. Elle était belle, élégante, sûre d'elle et elle avait en prime une répartie qu'il n'aurait jamais cru de la part d'une femme de la haute société ou de la noblesse… Certes elle lui avait répondu comme à un chien; mais elle lui avait répondu… ça lui plaisait peut-être encore plus que les femmes qui ne répondaient rien ou qui lui répondait poliment, et encore bien plus que celles qui s'intéressaient à lui… Cette fille avait du caractère et en même temps elle avait quelque chose de presque sombre dans le regard comme si la liberté l'appelait mais qu'elle n'y avait pas accès…

Alors, elle lui plaisait et puisqu'il était pour quelques jours à Port Royal, il aurait peut-être le temps de la recroiser, après tout…

« Jaaaaaack à quoi tu penses… Tu ne préférerais pas t'amuser encore un peu… »

Jack releva la tête vers la fille qui se trémoussait à côté de lui, et répondit par un sourire irrésistible.

« Je ne pense à rien d'assez intéressant pour refuser ta proposition trésor… »

Sur un clin d'œil, il termina sa chope de rhum, se leva de table et passa son bras autour de la taille de la femme pour l'emmener à l'étage, là où les patrons de la taverne louaient des chambres pour la nuit. Jack dormait ici le temps de son séjour à Port-Royal.

« Finalement le séjour s'annonce plus agréable que prévu… »

Le pirate se réveilla à l'aube, comme à son habitude, et la femme de la veille endormie à ses côtés. Jack sorti du lit avec précaution, et grimaça lorsqu'elle se réveilla et l'appela :

« Jaaaaack pourquoi tu restes pas

... tu reviens ce soir ? »

Jack soupira et fit un faux sourire :

« Désolé ma colombe j'ai beaucoup de travail… Des affaires importantes… »

La jeune femme se releva et fronça les sourcils.

« Alors ça fera trois shilling … »

Jack grimaça à nouveau en sortant à contrecœur l'argent de la poche de son manteau. Port-Royal était une ville hors de prix même pour prendre du bon temps…

Une fois parti de la taverne, jack retourna sur les quais. Il avait trouvé la veille des informations importantes sur l'espion qui lui avait volé la carte, et Jack était proche de retrouver sa trace. Il pensait pouvoir le trouver d'ici la fin de la journée, le forcer à lui dire où se trouvait la carte et le lendemain il pourrait élaborer le plan pour aller la voler. Puis il retournerait à son navire et rejoindrait enfin des terres plus accueillantes pour les pirates.

Elizabeth s'était réveillée un peu plus calme que la veille, mais dans une humeur maussade. Au matin, contrairement à la veille son père n'avait pas invité le Commodore pour parler des affaires en cours mais il lui avait annoncé que ce dernier était convié le soir même au dîner. Et encore une fois, Elizabeth devina parfaitement les intentions de son père. Il pensait que si le Commodore devait la demander en mariage il serait plus agréable pour elle de commencer d'abord par faire plus ample connaissance, car bien qu'ils se connaissaient depuis fort longtemps cela n'avait jamais été d'une manière plus intime, leurs conversations étaient surtout de convenance. James et le gouverneur était amis mais Elizabeth, elle, n'avait bien sûr pas la même relation avec James et ces visites, promenades et autres dîners qui s'enchaînaient ces jours-ci étaient tous dans le but de les rapprocher tout les deux.

Alors elle décida à nouveau de rejoindre les quais, afin de réfléchir. A ce rythme-là, la demande en mariage n'allait pas tarder et plus l'échéance approchait plus elle la redoutait. Et moins elle avait envie que ce moment n'arrive. En fait, elle aurait fait n'importe quoi pour retarder l'échéance, voire pour y échapper. Mais elle ne voyait aucun moyen pour réussir cela, car elle ne pouvait échapper à la vie qui lui était réservée. Et elle ne s'en plaignait pas car beaucoup avait bien moins de chance qu'elle et elle le savait parfaitement.

D'ailleurs elle n'aurait pas pu dire qu'elle était malheureuse. Elle aimait la demeure de son père, elle aimait Port-Royal et ses paysages, l'océan à portée de vue qu'elle voyait de la fenêtre de sa chambre. Elle aimait son entourage, son père protecteur, sa domestique Estrella qui était comme une mère pour elle, Will son ami d'enfance, et même James qui avait été très important pour sa famille depuis toujours. Mais elle réalisait que si elle était heureuse, cela risquait de devenir moins rose le jour où elle serait mariée. Elle irait habiter dans la demeure de Norrington, quitterait son père et Estrella bien qu'ils n'habiteraient pas loin, et ne pourrait plus non plus voir son ami Will en cachette comme elle aimait à le faire lorsqu'elle s'ennuyait. Elle avait bien conscience que l'univers d'une femme mariée était fort différent de celui d'une jeune femme non mariée, et elle se serait sentie prête pour ce changement si seulement… Si seulement elle avait aimé d'amour son futur époux, ou bien que ce soit un autre que celui qu'on lui avait finalement déjà choisi.

Alors, elle réfléchissait à son avenir, sans espoir de le changer mais en y pensant tout de même, lorsqu'elle repassa pile à l'endroit où la veille elle avait rencontré un étrange pirate. Qui revint dans sa mémoire, la sortant de ses pensées.

« Il n'est pas là aujourd'hui… Je vais pouvoir continuer ma promenade sans être importunée… »

Mais elle se trompait, car Jack avait décidé de repasser par là après avoir trouver les informations qu'il cherchait. Jack avait très envie de s'amuser encore un peu en provoquant la colère de la jolie inconnue, au risque de se prendre cette fois-ci une gifle déjà évitée de peu la veille.

Et contrairement à ce qu'elle avait espéré, le pirate vint à nouveau troubler sa promenade. A quelques dizaines de mètres de l'endroit où ils s'étaient croisés la veille, il apparut marchant vers elle, son sourire charmeur aux lèvres et avec toujours cette même démarche, cette même allure exaspérante pour la jeune femme. Elle se renfrogna aussitôt, fort énervée de voir qu'il était revenu ici , peut-être même exprès pour la recroiser, et que de nouveau il allait gâcher sa promenade. Comme si cette période de doute dans sa vie n'était pas déjà suffisamment pénible pour en plus être importunée par un pirate aux airs de fille qui ne ressemblait à rien. L'image que lui renvoyait le pirate était très mauvaise, bien qu'il n'avait pas fait grand-chose pour lui nuire elle le détestait autant que certaines personnes avec qui il avait eu des déboires.

Mais il avait l'habitude. Partout où il allait, il était moqué ou bien détesté parce qu'il était un pirate, et parce qu'il avait un comportement déroutant , il en avait l'habitude et ça lui était égal. Mais dans ce cas précis il se sentait vexé, et même un peu déstabilisé. Généralement les femmes le détestaient après avoir tout d'abord ressenti pour lui des choses bien différentes. Il avait l'habitude que toutes les femmes tombent à ses pieds, même celles dont il ne voulaient pas. Certes, ça ne durait jamais bien longtemps mais Jack avait beaucoup de succès auprès de la gente féminine , il savait parfaitement se servir de son charme, en user et en abuser et là, il ne comprenait pas pourquoi cette fille le détestait autant en ne faisant que le croiser. Au départ il avait cru que ce n'était qu'à cause du fait que lui soit un pirate et elle probablement une lady qui détestait ce genre de personne, sauf qu'il s'était rendu compte que si ça avait été le cas, elle aurait pris peur face à lui et aurait même peut-être alertée de sa présence les soldats. Mais il n'avait vu aucune trace de peur dans le regard de la jeune femme. Elle n'avait pas peur, loin de la même… Alors pourquoi lui répondait-elle ainsi ?

C'était aussi cette question qui avait poussé Jack à revenir sur les quais en espérant la croiser. Mais la même colère et la même haine l'accueillirent.

Avant même qu'il ait le temps de parler elle anticipa et le regarda d'un œil noir.

« Comment osez-vous ? Si vous êtes ici encore une fois pour venir me parler ce n'est pas la peine je ne vous répondrai pas ! Je n'ai pas de temps à perdre à parler avec un… individu comme vous ! »

Jack commença à froncer les sourcils avant de se reprendre d'un coup avec un sourire encore plus irrésistible que quelques secondes auparavant.

« C'est étrange milady … parce que c'est exactement ce que vous faites… De me parler… Je passais sur le quai et c'est vous qui venez me parler… pour me dire que vous ne voulez pas me parler ? »

Elizabeth le fixa avec un regard d'incompréhension avant de se décomposer. Elle s'était attendu à tout, sauf à cela. A vrai dire elle croyait que le pirate serait incapable de répondre intelligemment à son coup de colère, mais ce qu'il avait dit était à la fois tellement absurde et à la fois tellement vrai qu'elle venait de se prendre une claque pire que celle qu'elle avait envie de lui donner. Mais au sourire de triomphe du pirate elle se redressa et répondit d'une voix cinglante :

« En effet, alors veuillez m'excuser si je ne poursuis pas cette conversation mais plutôt ma route afin d'occuper mon temps de manière plus intelligente… »

Elle le dépassa en le bousculant presque tant elle partait précipitamment, alors que Jack souriait toujours. Il ne répondit rien et reprit son chemin, triomphant car il avait réussi à suffisamment attirer l'attention de la jeune femme pour provoquer sa colère mais également sa stupéfaction et il avait même réussi à la déstabiliser. Ce n'était pas vraiment dans le sens qu'il aurait pu espérer mais la belle était d'un caractère de feu et avait su rebondir et Jack aimait beaucoup ça…

« Une lady… Elle a plus de caractère que certaines pirates ! Ca m'amuse beaucoup… »

Jack était bien décidé à revenir avant de quitter l'île. Il avait bien compris que la jeune femme ne serait pas séduite par lui mais par contre, le jeu lui plaisait énormément et il aurait bien eu tort de se priver d'un tel divertissement dans une ville qui finalement l'ennuyait beaucoup…

Alors qu'Elizabeth était repartie plus furieuse que jamais vers le domaine Swan , deux hommes, un petit et assez rond , l'autre grand et très maigre avec un œil de bois, l'observaient de loin, un sourire bêta aux lèvres mais s'efforçant de se concentrer. Ils la virent entrer dans le domaine et se félicitèrent.

« Allons le dire au Capitaine Barbossa… La carte que ce vieux Sparrow cherche est chez le gouverneur… On a eu une chance terrible de tomber sur sa fille, elle nous a mené tout droit jusqu'à leur maison ! »

Les deux compères se serrèrent la main comme s'ils avaient réalisé l'exploit du siècle ( ce qui n'était pas le cas car en réalité il n'était pas extrêmement difficile de trouver où la famille Swan habitait ) , avant de courir vers leur navire…