CHAPITRE TROIS

« Épouvantables soirées »

La soirée avait été épouvantable.

Elle s'était sentie plus mal à l'aise que jamais.

Le dîner avait commencé avec une heure de retard. Le Commodore, attendu pour dix-neuf heures, avait été retenu au fort en raison de la tempête qui arrivait. Il avait dû superviser les opérations pour mettre en sécurité les navires de la flotte royale, car il ne faisait aucun doute que la tempête serait assez forte, au vu du vent qui faisait déjà violement claquer les drapeaux du fort, et des hautes vagues qui s'écrasaient contre les rochers.

Pendant ce temps, le gouverneur avait profité de l'occasion pour avoir avec sa fille une discussion qu'elle avait longtemps redoutée.

Il lui avait expliqué qu'il était très fier d'elle, qu'elle était désormais une très belle jeune femme intelligente et en âge de devenir une épouse qui ferait le bonheur de son mari. Puis, il lui avait fait l'éloge de James Norrington, un homme qui n'avait jamais trahi son amitié, ni les lois, ni les règles… Il lui avait expliqué qu'il aimerait qu'elle réfléchisse à son avenir, au fait de devenir une épouse et de penser à regarder d'un œil plus attentif le Commodore qui ferait probablement un très bon époux pour elle…

Elizabeth savait combien son père l'aimait, qu'il ne voulait que son bonheur et que dans le monde de la noblesse, cela se passait ainsi. Il n'avait pas l'intention de lui empêcher de choisir son mari, d'ailleurs il lui avait promis de respecter son choix si jamais plusieurs hommes respectables la demandaient en mariage, elle pourrait accepter celle qui lui convenait le mieux. Mais il pensait clairement que le meilleur choix était James et il lui avait expliqué cela.

Elizabeth avait fait bonne figure, peinant à ne pas expliquer à son père qu'en réalité elle n'était absolument pas prête à se marier avec le Commodore. Elle savait que cela n'aurait fait qu'empirer la situation, son père aurait peut-être accepté de lui faire rencontrer les autres prétendants qu'elle connaissait déjà tous, et cela n'aurait servi à rien car elle savait qu'aucun d'entre eux ne lui déclenchait le moindre sentiment et qu'au final, elle reviendrait vers le Commodore qui était bien plus intéressant, charmant et sincère que d'autres, bien qu'elle ne l'aimait pas davantage…

Elle s'était donc résigné à ne pas expliquer ses ressentis à son père, et avait acquiescé avec un sourire crispé, promettant qu'elle allait tenter de mieux connaître James Norrington pour réfléchir à une éventuelle décision si un jour il lui demandait sa main.

Mais intérieurement, elle avait ressenti une grande colère, une irrépressible envie de rébellion, une envie de crier haut et fort que non, elle ne serait pas l'épouse ni de James, ni d'aucun de ses prétendants prétentieux qui ne voyaient d'elle que son statut et, accessoirement, sa beauté. Elle se sentait intérieurement bouillir face à ce que la coutume et l'étiquette lui imposait. Elle ne comprenait pas pourquoi elle ne pouvait pas attendre un peu, rencontrer d'autres personnes, et ensuite choisir librement. Elle évoluait de toute façon dans un monde de nobles et autres personnes riches et influentes, donc quel que soit son choix, il ne portait pas préjudice à son statut, à sa richesse, à sa famille. Ce n'était pas comme si elle demandait à choisir un pirate, bien que parfois dans ses rêves les plus fous, elle aurait bien voulu partir à l'aventure avec un homme aussi libre qu'elle rêvait de l'être elle-même… Avec qui elle pourrait voyager, et avoir droit à prendre des décisions par elle-même… Tout ce qu'elle n'avait pas dans sa vie actuelle.

Alors qu'Elizabeth retenait tant bien que mal sa colère et sa tristesse de se sentir prisonnière d'un destin tout tracé par l'étiquette, James était finalement arrivé.

Au début elle avait espéré découvrir finalement un peu plus son futur fiancé au cours de ce repas, et peut-être apprendre de lui des choses qui pourraient faire naître en elle un quelconque intérêt plus intime.

Mais elle avait été très déçue.

Le dîner avait été d'une morosité absolue. Très vite, et après quelques discussions de convenance avec elle, James et le gouverneur s'était mis à parler ensemble au sujet de la tempête, puis d'une carte mystérieuse qu'ils devaient analyser le soir-même. Ils étaient tellement concentrés dans leur discussion qu'Elizabeth s'était sentie complètement mise à l'écart, oubliée pendant la majeure partie du dîner.

Pour ne rien arranger, la tempête était arrivée et bien qu'elle n'ait pas été aussi violente qu'elle aurait pu l'être, elle avait néanmoins brisé une des fenêtres à l'étage, dans une des chambres, et fait quelques dégâts en ville, créant un fracas épouvantable alors que le dessert commençait. Il avait fallu suspendre le dîner, elle s'était retrouvée dans le salon toute seule pendant une heure tandis que son père et James constataient et faisaient réparer en urgence les dégâts tant bien que mal afin que la pluie ne rentre pas dans la pièce.

Puis le dessert avait été rapidement expédié après leur retour, et ils s'étaient ensuite tout deux enfermés dans le bureau du gouverneur afin d'étudier la fameuse carte dont ils avaient parlé tout le long du repas.

La soirée s'était terminée ainsi. Rarement une soirée lui avait paru aussi longue et aussi ennuyeuse, et en s'endormant, elle n'avait pu s'empêcher de presque espérer que le lendemain, l'étrange pirate qui l'accostait depuis la veille soit encore sur les quais, pour au moins qu'il se passe quelque chose. Leur confrontation était presque divertissante face à la monotonie de ces derniers jours au domaine.

La tempête avait cessé. A l'aube, il n'y en avait déjà plus aucun signe exceptés les quelques dégâts matériels à déplorer, des objets cassés jonchant le sol des rues mais rapidement nettoyés par les habitants. Jack savait que là où il était, son Pearl ne risquait rien.

Il avait passé la nuit à la taverne comme la veille, ayant été contraint de cesser de chercher Black le temps que la tempête ne passe. Il n'aimait pas perdre du temps pour ce genre de choses, car moins il restait longtemps en ville et plus il avait de chance de réussir sans être découvert. Alors il avait réfléchi durant la nuit, puis comme il s'ennuyait il avait fini par redescendre en bas à la taverne pour boire du rhum et demander la compagnie de la fille de la veille, puisqu'il n'avait que ça à faire de toute façon.

Malgré tout, il avait trouvé le temps long. Rien ne fonctionnait comme il le voulait : il avait perdu la carte, était contraint de séjourner à Port-Royal, ça lui coûtait une fortune, il ne retrouvait pas Black malgré ses efforts, la tempête l'avait ralenti et en plus, la seule fille qui l'intéressait vraiment dans cette ville le haïssait sans raison.

Jack était bien décidé à ce que la journée qui commençait soit meilleure. Déjà, il irait sur les quais et pendant qu'il continuerait ses recherches sur Black, il surveillerait la « fille du quai » et retenterait sa chance. Il ne savait pas pourquoi, mais il pressentait que la journée allait être spéciale…

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Hector Barbossa, lui, avait passé une bien meilleure soirée. Il était allé retrouver lui-même Black et avait pu avoir une discussion fort intéressante avec lui. L'espion lui avait confirmé que la carte se trouvait chez le gouverneur, et que le stratagème avait fonctionné. Norrington avait désormais des doutes sur ses propres hommes, depuis que Black lui avait dit que selon ses sources, des soldats auraient été soudoyés par Sparrow et chercheraient à voler la carte. C'est d'ailleurs grâce à cette ruse que le Commodore avait décidé de ne pas conserver la carte au fort, où il aurait été beaucoup plus difficile de la voler pour Barbossa et sa bande, mais de la déposer secrètement chez le gouverneur le temps d'enquêter. Bien sûr, l'enquête ne donnerait rien mais ça laissait le temps de voler la carte et de repartir avec. Et lorsque ce serait fait, il serait facile de faire croire que l'attaque venait de Sparrow lui-même, puisqu'il était en ville et cherchait lui aussi à la récupérer.

Barbossa et Black s'étaient donc mis d'accord sur les détails, et pour faciliter l'attaque prévue le soir-même, Black avait pour mission de retarder les soldats avec une diversion qui laisserait à l'équipage de Barbossa le temps d'envahir discrètement la ville avant de lancer une attaque de grande ampleur.

Il ne restait plus qu'à retenir le gouverneur et le Commodore au fort jusque tard, afin que la maison du gouverneur soit vide ou presque, puisqu'il ne resterait alors que sa fille, ses domestiques et un garde, qui serait bien incapables de se défendre face à une horde de pirates…

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Loin de s'attendre à un tel événement, le Commodore avait repris son travail tôt le matin, non sans repenser à la soirée de la veille. Une soirée désastreuse. Il s'était rendu compte, lorsque lui et le gouverneur avaient terminé leur travail sur la carte, qu'Elizabeth, lassée de les attendre au salon, était partie rejoindre ses appartements, sans même leur dire au revoir. James avait ressenti qu'il avait probablement été trop froid avec elle, trop distant. C'était idiot, car il comptait lui faire sa demande en mariage dans les jours qui suivaient.

Il soupira en s'asseyant à son bureau, alors que personne ne le voyait. Il aimait Elizabeth. Il était sincèrement fou amoureux d'elle, de sa beauté, de son intelligence vive et mature, de sa répartie, de son élégance. De la femme qu'elle était devenue. Il n'imaginait pas épouser une autre qu'elle, elle faisait battre son cœur à chaque fois qu'il la voyait. Dans ses rêves les plus secrets, il s'imaginait mille et une fois la demander en mariage, et même, leur vie à deux, il imaginait leur possible mariage et leur nuit de noces. Oh combien il aimerait la prendre dans ses bras et la faire devenir Mme Norrington avec tout le respect et l'amour qu'il lui portait.

C'était à tout cela qu'il songeait ce matin-là.

Alors pourquoi avoir été si froid ? James n'avait pas pour habitude de dévoiler ses sentiments, mais cette fois-ci il s'était senti encore plus nerveux que d'ordinaire face à elle, et afin de ne pas le lui montrer, il s'était montré encore plus distant, plus froid en apparence… Alors qu'en réalité, il brûlait pour elle.

Il espérait que cela n'aie pas de conséquences et que bientôt, ils seraient fiancés.

Se replongeant dans son travail, il décida d'aller lui-même surveiller d'un peu plus près ses soldats, afin de s'assurer que tout était normal et que Black avait fait fausse route, tout comme pour la carte sur laquelle ils n'avaient toujours rien trouvé de si précieux.

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Elizabeth était partie plus tôt que d'habitude sur les quais, elle avait grand besoin de respirer l'air de l'océan et de se détendre un peu. Elle se sentait toujours fort déçue et même fort énervée par la soirée de la veille, et elle espérait croiser le pirate excentrique afin de pouvoir abattre sa colère sur quelqu'un.

Et comme elle l'avait prévu, il était là. Il l'attendait, même. Avec son petit sourire en coin et son regard indéchiffrable.

« Milady… Vous me cherchiez, il me semble… »

Elizabeth lui adressa un sourire sournois.

« Quelle incroyable déduction pour un pirate… Je vous cherchais, en effet… Pour vous dire que si vous ne partez pas aujourd'hui de cette ville, alors je vous dénoncerai… »

Jack sembla réfléchir un instant et répondit d'un air moqueur.

« Nous savons tous les deux que c'est faux, milady… Sinon vous m'auriez dénoncé sans m'avertir. Si vous m'avertissez, c'est parce qu'au fond vous ne tenez pas à me dénoncer… Dites-moi… Est-ce que votre père ou bien… Votre fiancé… Savent que vous venez seule sur les quais tous les matins ? Et que vous parlez à un pirate… »

Elizabeth se sentir rougir car effectivement, même si elle avait voulu dénoncer Jack, il aurait fallu qu'elle explique ce qu'elle faisait seule sur les quais tous les matins. Elle devait normalement toujours être accompagnée de gardes lorsqu'elle partait en ville, ou bien partir en voiture ce qui était bien plus sûr. Heureusement, elle connaissait bien les domestiques chez son père et ils fermaient parfois les yeux sur les excentricités de la jeune femme. Elle baissa les yeux brièvement en réalisant qu'elle ne pourrait plus faire cela lorsqu'elle serait mariée au Commodore.

« Je ne vous demande pas pourquoi vous êtes ici, bien que je me doute qu'il s'agisse de raisons assez peu conventionnelles. Vous êtes assez mal placé pour me faire la morale, Monsieur le Pirate. Vous chercher du divertissement en venant parler à une noble se promenant seule sur les quais, car ce n'est pas habituel… Peut-être que je m'amuse aussi à jouer avec un pirate aux airs de filles se promenant sur les quais, ce n'est pas très habituel non plus… »

Jack fit une étrange grimace à ses dernières paroles, outré.

« Aux airs de fille ? Comment pouvez-vous dire ça ! … À moins que vous ne disiez ça parce que vous aimeriez vous en convaincre ? »

Rajouta-t-il d'un air joueur, s'attirant d'un coup les foudres d'Elizabeth qui n'attendait qu'un mot de sa part pour faire exploser sa rage.

« Vous n'êtes qu'un pitoyable pirate prétentieux qui croit pouvoir séduire n'importe qui de n'importe quelle manière ! Je ne vous ai pas encore dénoncé, malgré que ce ne soit pas l'envie qui m'en manque ! Mais je ne l'ai pas encore fait…. Et vous savez pourquoi ? Parce que j'ai pitié de votre allure pitoyable, de votre comportement pitoyable, parce que vous n'êtes rien et que vous tentez de vous faire croire que vous êtes important en abordant des femmes comme moi ! Votre vie est misérable ! Et je ne profiterai pas de mon rang et de mon statut bien plus honorable pour vous dénoncer, j'ai un peu plus d'éducation et de principes que les pirates… »

Jack resta immobile et muet tandis qu'elle déballait sur lui une rage qu'il n'était pas sûr de mériter. Il restait imperturbable, mais lorsqu'elle tourna brusquement les talons et repartit sans lui laisser le temps de répondre, il ferma les yeux une seconde pour oublier le pincement au cœur qu'il avait ressenti devant tant de haine…. Et de vérité. Il avait toujours pensé ça de lui, qu'il n'était qu'un misérable pirate sans âme et sans cœur, et les paroles d'Elizabeth lui faisait remonter des souvenirs pénibles mais soigneusement enfouis. S'il était ce qu'il était, c'est parce qu'on lui avait refusé d'être autre chose. Il finit par hausser les épaules en grimaçant, sans savoir s'il était déçu de ne pas avoir eu plus de temps pour la séduire ou s'il était en colère par orgueil. Décidemment, ce n'était pas sa période de chance…

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Elizabeth était retournée au domaine, satisfaite. Ça faisait longtemps qu'elle avait besoin d'évacuer sa colère et ce pirate était tombé à pic. Elle ne savait pas trop si ce qu'elle lui avait dit était tout à fait vrai ni même si c'était vraiment mérité, mais elle avait besoin de cela. Elle savait qu'elle avait été très dure, mais elle préféra écouter son orgueil et se dire que finalement c'était bien cherché, plutôt que d'écouter la petite partie d'elle-même qui se disait que ce pirate n'avait rien fait pour mériter ça et surtout, que c'était elle qui était allée de son plein gré sur les quais en sachant très bien qu'il y serait. Et qu'elle l'avait même souhaité, car il la sortait de son fade quotidien.

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La journée s'était déroulée sans autre heurt. Elizabeth était restée au domaine, et avait tenté d'oublier les incidents de la matinée et de la veille, espérant que le pirate était parti, quand bien même leurs rencontres intempestives avaient donné un peu de piquant à ces journées difficiles. Mais Jack avait raison sur un point, il ne lui serait jamais venu réellement à l'idée de le dénoncer. Au fond d'elle, elle avait de l'admiration pour les personnes libres comme le vent, pour les pirates… C'était plus fort qu'elle. Depuis toujours.

La nuit était tombée, et un domestique avait été envoyé par son père pour lui indiquer de ne pas l'attendre pour dîner ce soir. En effet, un vol avait été signalé dans l'enceinte même du fort, Norrington et le Gouverneur étaient donc restés sur place et ce dernier rentrerait fort tard. Un vol à l'intérieur du fort était toujours un événement sensible pour la hiérarchie, car cela impliquait forcément des soldats ou des personnes ayant libre accès à la forteresse, et en trouver le ou les coupables était une priorité absolue.

Elizabeth était donc partie dans ses appartements, avec un bon livre et installée dans le lit d'abord soigneusement réchauffé par les bons soins d'Estrella.

Ce fut tout à coup un bruit inhabituel qui la sortit de sa lecture. Comme un cri, un cri aigu, qui venait de la ville. Puis, un autre, et un autre. Et tout à coup, un fracas épouvantable, tel un coup de canon. Alertée, elle sauta de son lit en lâchant son livre, se précipita pour ouvrir les volets de sa chambre et réprima elle-même un cri. Partout dans la ville en contrebas, des cris, de la fumée, du feu, des coups de canon provenant d'un navire non loin de là.

Une attaque. C'était une attaque de pirates, telles qu'elles étaient décrites dans les livres. Elizabeth n'en avait jamais vu en vrai, et avait occulté dans ses rêveries cette partie sombre de la piraterie.

Et tout à coup, un visage lui revint en mémoire. Le pirate des quais. Et si c'était lui qui avait ordonné cette attaque ? Elle ne l'avait pas dénoncé… Et quelques heures plus tard, il y avait une attaque.

Elle sentit son cœur accélérer. Elle était peut-être responsable d'une catastrophe, à cause de sa rébellion, à cause de son jeu idiot avec un pirate. Terrifiée, elle se précipita jusqu'à la modeste chambre d'Estrella, déjà levée elle aussi et tout aussi terrifiée.

« Mademoiselle ! C'est terrible, les soldats sont tous retenus au fort à cause du vol qu'il y a eu, les pirates vont avoir le temps de progresser dans la ville ! Il faut vous cacher ! »

Elizabeth saisit le bras de sa fidèle servante et descendit en trombe les escaliers.

« Garde ! Aidez-nous à aller jusqu'au fort, il n'y a que là-bas que nous serons en sécurité ! Vite ! »

Mais elle réalisa tout à coup avec effroi que le garde n'était plus là, et que la porte du domaine était ouverte. Dans le fracas venant de toute la ville, elles n'avaient pas entendu que leur propre demeure avait déjà été attaquée. Estrella poussa un cri alors que trois pirates surgissaient, alertés par les cris des jeunes femmes, et prêts à les tuer sans autre forme de procès.

Elizabeth, prise par une adrénaline qui la poussait à courir plus vite qu'elle ne l'avait jamais fait, poussa Estrella à sa suite dans une autre pièce, fermant la lourde porte derrière elles, refermant les serrures, avant de se précipiter vers les fenêtres.

« Estrella, vite ! Il faut escalader le balcon et sauter dans le jardin, passer par derrière et courir jusqu'au fort ! »

Tandis qu'elle tentait d'aider sa domestique effrayée, elle entendit les pirates de l'autre côté de la porte, qui tentaient à grands coups de la faire céder, tout en criant en même temps :

« Ouvre la porte poupée ! On ne te fera aucun mal si tu nous dis où est la carte qu'on cherche ! La carte que ton père a ramenée du fort. »

Elizabeth s'arrêta net alors qu'Estrella déjà tentait péniblement d'escalader le balcon.

La carte… Elle se souvenait de cette carte. C'était celle dont avaient parlé James et son père durant toute la soirée de la veille. C'était pour cette fichue carte qu'ils l'avaient délaissée des heures durant… Et elle était là. Dans le bureau de son père, précisément dans la pièce où elle se trouvait. Elle scruta tout autour d'elle dans la demi-pénombre de la pièce juste éclairée par la lune, et elle la vit. Si elle fuyait avec cette carte, c'était son assurance vie. Elle avait un moyen de marchander, un moyen de pourparlers si jamais elle était arrêtée avant d'être arrivée au fort. Elle connaissait les règlements des pirates, pour les avoir lu de nombreuses fois dans les livres retraçant leurs aventures.

La porte commençait à céder. Elizabeth se saisit de la carte, puis tenta de pousser une chaise contre la porte afin de ralentir les pirates. Malgré toute la peur qu'elle ressentait, elle n'était pas prête à céder. Elle s'en sortirait, et elle réparerait son erreur en dénonçant ce maudit pirate. Prenant tout son courage, elle escalada et sauta dans le jardin, courant aussitôt vers le fort. Il était loin, la ville n'était que flammes, cris, fracas des sabres, bruits des chevaux au galop portant les soldats qui enfin étaient arrivés pour défendre la ville. Il y avait des pirates partout, des gens qui fuyaient de tous côtés, blessés ou non, des grenades explosaient dans les rues. Elizabeth réprima un cri d'horreur, et s'élança. Passer par les rues les plus désertes. Courir, atteindre le fort. Et ne pas être vue. C'était le seul moyen de survivre. Estrella avait disparu, probablement déjà en train de courir elle-même se mettre à l'abri. Elizabeth espérait de toutes ses forces que ce soit le cas, mais elle ne pouvait rien pour elle. Au milieu de la bataille, c'était chacun pour soi.

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Jack avait été alerté par le fracas épouvantable alors qu'il était dans une petite rue de la ville, cherchant dans un nouveau quartier la trace de Black. Comprenant aussitôt qu'il s'agissait d'une attaque de pirates, il avait tenté de fuir en profitant de la débandade pour se dissimuler comme il savait si bien le faire. Il comptait aller vers les hauteurs de la ville, se réfugier dans un secteur inhabité où les pirates n'avaient aucune raison d'aller. Alors qu'il courrait vers un abri en profitant d'un très court moment de répit dans la rue, il entendit une voix qu'il reconnut aussitôt. Un « Lâchez-moi ! » suivi d'un hurlement de terreur.

Il leva les yeux vers le bruit et vit Elizabeth, dont il ne savait pas encore le nom mais qu'il aurait reconnu entre mille. La jeune femme était encerclée par trois pirates qui la maintenaient fermement, comme décidés à s'amuser un peu avant de la tuer. Elle hurla aux pourparlers, disant quelques mots à propos d'une carte, mots que Jack ne comprit pas. Il s'apprêtait à fuir de son côté lorsque de nouveau il entendit hurler. Les pirates avaient l'air de se disputer pour savoir s'ils devaient tuer la fille ou non, et dans la confusion, celle-ci parvint tout à coup à voler sur l'un d'eux une épée qu'elle brandit aussitôt pour se protéger…

Jack fut interloqué. Décidemment, cette fille avait un tempérament déconcertant. Malheureusement pour elle, elle n'avait aucune chance de vaincre trois pirates, il le savait très bien.

Une idée saugrenue lui traversa alors l'esprit. Et si c'était ça, le moyen de montrer à cette milady au fichu caractère, qu'il était lui aussi un homme avec des principes et un vrai pirate gentleman, mieux qu'un misérable pirate aux airs de fille, comme elle le lui avait balancé en pleine figure ? Et si c'était ça, sa chance… C'était une pensée brève et stupide il en était certain aussitôt après y avoir pensé, mais lorsqu'il vit tout à coup la jeune femme tomber à terre, poussée violement par un pirate qui venait de la désarmer en un clin d'œil, il ne réfléchit plus. Il n'en avait plus le temps : ils allaient la tuer.

Jack s'élança et arma son pistolet. Sous les yeux médusés d'Elizabeth toujours à terre, les trois pirates tombèrent au sol à leur tour, pas morts mais temporairement hors d'état de nuire. Tremblante et effrayée, elle se redressa précipitamment, cherchant dans un élan de survie et sans réfléchir, à ramasser une de leurs armes afin de se défendre contre d'autres assaillants…

Mais lorsqu'elle releva la tête en pointant le pistolet qu'elle avait ramassé devant elle, elle croisa son regard. Ce regard sombre et indéchiffrable, reconnaissable entre mille. Celui du pirate à qui elle parlait depuis trois jours.

« On ne devrait pas traîner ici, milady… »