CHAPITRE QUATRE
« L'attaque »
Elizabeth ne comprenait plus ce qui était en train de se passer.
Lorsqu'elle croisa le regard de celui qui pourtant venait de lui sauver la vie, et qu'elle reconnut instantanément de qui il s'agissait, elle ne se sentit absolument pas soulagée, bien au contraire. Toujours persuadée que c'était lui le responsable de l'attaque, elle se sentit encore plus terrifiée lorsqu'il lui adressa la parole. Sans réfléchir elle se jeta sur lui avec rage en tentant de l'assommer avec l'arme qu'elle avait récupérée, hurlant de rage et de terreur :
« Pourquoi avez-vous fait cela ! Pourquoi avez-vous attaqué la ville, pourquoi faites-vous tuer tous ces gens ! Tout ça pour une fichue carte ! Je vais vous la donner votre carte, mais je ne viendrai pas avec vous, jamais ! Sale pirate ! »
Elle criait en se débattant comme une tigresse enragée face à un Jack surpris qui essayait de la désarmer sans la blesser et sans se faire assommer, étonné par la force de la jeune femme qui sous l'effet de la peur et de la colère, aurait pu sans peine les blesser tous les deux. Il finit par jeter son arme à terre et l'attraper fermement par les poignets en l'entrainant tant bien que mal derrière un buisson afin d'échapper à la vue d'autres pirates qui attaquaient, alors qu'elle hurlait en se débattant. Il ne comprenait rien à ce qu'elle lui racontait et il finit par s'énerver à son tour :
« Ça suffit ! Arrêtez de faire ça, vous allez vous blesser ! Je ne sais pas ce qui vous passe par la tête, mais vous vous en prenez à la mauvaise personne milady… Si j'avais commandité cette attaque je ne serais pas en train de vous sauver la vie, alors fermez votre caquet, vous allez nous faire repérer ! »
Elizabeth cessa aussitôt de se débattre dans tous les sens et le fixa avec incompréhension de ses grands yeux noisette.
« Quoi ? »
Fut la seule chose qu'elle parvint à prononcer, n'y comprenant elle-même plus rien, et révoltée par sa façon de s'adresser à elle alors que Jack lui, essayait de surveiller les alentours pour trouver une meilleure cachette.
« Ces pirates ne sont pas les miens, milady ! Il se trouve que je passais par là lorsque l'attaque a eu lieu et que je vous ai vu en mauvaise posture, vous avez eu de la chance, vous seriez morte à l'heure qu'il est… »
Elizabeth se mordit la lèvre. Elle avait eu si peur qu'elle n'avait pas réfléchi à ça. Mais maintenant qu'elle commençait à réaliser, elle ne disait plus un mot. Cet étrange individu qu'elle avait menacé de dénoncer, et avec qui elle se disputait depuis trois jours, était en fait désormais son sauveur. Il était arrivé de nulle part et l'avait secouru, elle plutôt que tous les autres gens qui eux-mêmes étaient en train de se faire attaquer.
Elle finit par demander, alors que Jack et elle venaient de se réfugier dans un recoin de mur qui les dissimulait :
« Pourquoi m'avez-vous sauvée ? »
Jack agacé eut envie de répondre « Je me demande bien pourquoi… » Mais à la place il répondit avec son demi sourire le plus charmeur :
« Peut-être que j'aime bien sauver les demoiselles en détresse, généralement elles aiment bien ça aussi… »
Et Elizabeth se renfrogna.
« Vous n'allez pas recommencer à être aussi désagréable que sur les quais ! »
Jack fit semblant de ne pas prêter attention à ce qu'elle disait, et la questionna avec un regard vif :
« Vous avez parlé d'une carte… Comment savez-vous que ces pirates cherchent une carte ? Que savez-vous ? »
Elizabeth hésita un instant avant de lui répondre :
« Lorsque j'étais dans la maison de mon père le Gouverneur, les pirates qui essayaient de m'attaquer m'ont promis qu'ils ne me feraient rien si je leur donnais la carte que mon père et mon futur fiancé le Commodore Norrington avaient caché dans la maison… J'ai récupéré la carte et je me suis enfuie avec, pour marchander si jamais je me faisais attraper… »
Jack écoutait désormais avec la plus grande attention, bien qu'il restait devant Elizabeth en surveillant tout autour d'eux pour les protéger.
« Vous voulez dire que ces pirates savaient que la carte étaient cachée chez le Gouverneur… Montrez-moi cette carte… »
Elizabeth à contrecœur sortit la carte soigneusement dissimulée dans sa robe, et Jack réfléchit à toute vitesse. C'était à peine croyable, cette fille à laquelle il parlait depuis des jours était en possession de la carte qu'il cherchait désespérément depuis son arrivée en ville…
Il tenta d'assimiler les informations. Black avait dû vouloir vendre très cher la carte aux autorités, et ils avaient dû la lui confisquer pour l'analyser, pour connaître la véritable valeur de cette carte. Mais il avait dû savoir qu'elle avait atterrie chez le gouverneur, à moins que ce ne soit lui qui ait fait en sorte qu'elle ne soit cachée là, et c'était donc forcément lui qui avait dit aux autres pirates où était la carte… Jack ne connaissait pas encore toutes les pièces du puzzle mais il était désormais certain que Black était à l'origine de tout cela, et qu'il devait travailler pour plusieurs personnes à la fois…
Black était donc loin d'être un amateur, contrairement à ce que Jack avait cru au départ.
Mais cette fois-ci, Jack avait une énorme longueur d'avance. Enfin, la chance lui souriait : il avait retrouvé la carte en premier. Et en plus, par le plus grand des hasards.
« Cette carte m'appartenait au départ… Je suis en ville pour la retrouver et finalement, c'est vous qui me l'offrez sur un plateau… »
Elizabeth aussitôt reprit la carte à Jack :
« Il est hors de question que je vous la donne ! Elle est à mon père désormais, elle appartient aux autorités ! »
Jack s'énerva :
« Il y a quelques instants vous étiez prête à marchander cette carte contre votre liberté et soudainement vous voulez la rendre aux soldats ?
- Bien sûr, c'était pour sauver ma vie ! Je n'ai pas besoin de faire cela avec vous, puisque vous m'avez sauvé au lieu de m'attaquer…
- Préféreriez-vous que je vous menace milady ?
- Comment osez-vous ?!
- Alors donnez-moi cette carte, je vous aide à vous sortir de là et on est quittes !
- Misérable ! »
Leur dispute fut très brusquement interrompue lorsqu'un pirate, qu'ils n'avaient pas vu arriver en se querellant, bondit sur Jack pour le désarmer avec une rapidité foudroyante, faisant hurler de peur Elizabeth.
« Je vais te tuer sale chien de Sparrow ! »
Le pirate était enragé et lui et Jack avaient roulé au sol sous la violence du choc. Mais Jack n'avait aucune intention de se laisser tuer aussi facilement et se releva aussitôt en se précipitant pour récupérer son épée tombée au sol, sous les yeux effarés d'Elizabeth qui avait bien envie de laisser les deux adversaires se débrouiller tout seuls et profiter de la bagarre pour fuir vers le fort. Jack avait repris son épée et un duel sans pitié s'était engagé entre lui et l'autre pirate, il ne faisait nul doute que ce dernier connaissait Jack et lui en voulait mais Jack lui, ne se souvenait pas de cet individu…
« Qui es-tu ? Je me souviens pas de t'avoir offensé ou menacé… »
Mais l'homme ne répondit pas et maugréa des insultes en français, continuant le combat avec acharnement. Les deux épées s'entrechoquaient, parfois très près d'Elizabeth qui leur hurlait d'arrêter en tentant de fuir, mais il y avait tellement d'autres pirates partout que quelque chose lui disait de rester proche de Jack, dont elle ignorait d'ailleurs toujours le nom, et elle suivait des yeux le duel impitoyable qui se jouait devant elle. L'homme était grand et très fort, robuste et dépassait largement Jack en hauteur, mais Elizabeth fut surprise de voir l'agilité et la ruse de Jack dans ce duel. Elle avait pensé dès le départ que cet étrange individu ressemblait plus à un misérable séducteur qu'à autre chose, et elle ne l'aurait jamais imaginé capable de se battre avec une telle agilité, il se servait de sa démarche chancelante et particulière pour parer tous les coups et déstabilisait son adverse par maintes ruses peu loyales mais terriblement efficaces…. De longues secondes, elle resta immobile et accusa la surprise, puis elle se mordit la lèvre de colère car elle avait grandement sous estimé le pirate qui allait probablement bien se moquer d'elle désormais… Alors elle décida qu'il était tant de partir. Il y avait un léger moment d'accalmie, elle pouvait courir jusqu'au fort et sauver sa peau sans ne plus penser à rien… Profitant d'un moment où Jack lui tournait le dos, elle ramassa sur le sol son pistolet qu'il avait fait tomber lorsque lui et son adversaire avaient chuté violemment, puis se précipita vers la route déserte pour rejoindre rapidement le fort et laisser derrière elle tous ces pirates. Mais au bout de quelques mètres, elle se stoppa et en soupirant, jeta un regard derrière elle. L'adversaire de Jack avait été rejoint par un autre et ils avaient réussi à mettre Jack en mauvaise posture. Acculé contre le mur, il n'y avait guère d'issue pour lui et Elizabeth sentit que ce n'était pas juste de ne pas l'aider après ce qu'il avait fait pour elle. Elle savait qu'il était très probablement capable de s'en sortir tout seul malgré tout car il ne manquait pas de ressources, mais elle voulait tout de même y retourner, par principe et aussi, parce qu'après ça il ne pourrait plus se moquer d'elle et la traiter de demoiselle en détresse.
Elle venait d'assommer le premier pirate avec le pistolet, puis avait saisi l'épée de ce dernier et désormais, se battait aux côtés de Jack face au second attaquant. Du moins, elle faisait de son mieux, bien qu'elle ne sache nullement utiliser un tel objet hormis les quelques leçons que Will lui avait donné avec une épée en bois lorsqu'ils s'amusaient en étant enfants. Puis, réalisant que ce n'était pas forcément la meilleure arme pour elle pour l'instant, elle se saisit d'une planche qui gisait là, et alors que Jack croisait toujours le fer avec son adversaire, elle assomma vivement ce dernier avec la planche, avec une forte colère.
Jack releva le regard vers elle, et en la voyant aussi enragée, il sourit d'un air moqueur, mais son regard indiquait une certaine admiration.
« Quel caractère ! Je devrais plutôt vous appeler dangereuse demoiselle… Il faudra me faire penser à faire attention à mes arrières si je vous énerve… »
Elizabeth haussa les épaules avec dédain :
« Vous vouliez qu'on soit quittes, je pense que désormais nous le sommes ! »
Jack souriait toujours. Il ne comprenait pas très bien pourquoi cette jeune demoiselle était tout le temps en colère après lui, mais il hocha la tête en retour.
« Nous sommes quittes… Rejoignez le fort, votre père et votre fiancé, je vous couvre… »
Elizabeth s'adoucit un peu et lui fit un timide sourire, lui rendant son arme :
« Puis-je savoir au moins le nom de celui qui m'a sauvé la vie ? »
Le regard de Jack se fit intense :
« Jack… Capitaine Jack Sparrow » rectifia t'il aussitôt en ne comprenant pas pourquoi il s'était contenté de donner son prénom en premier lieu, ce qui était tout à fait ridicule.
Elizabeth sembla un peu incrédule, puis sourit en répondant :
« Merci, Capitaine Sparrow… »
Alors qu'elle s'éloignait, Jack lui demanda :
« Puis-je savoir comment se nomme la fille qui a terrassé mon adversaire avec une planche ? »
« C'est Miss Swann… »
répondit-elle avant de courir vers le fort.
Jack l'observa s'éloigner et comme il l'avait dit, resta sur place pour la couvrir en faisant diversion, le temps qu'il ne voit sa silhouette élégante arriver au fort, là où elle serait en sécurité.
« Elizabeth ! Par tous les saints, Elizabeth, tu es saine et sauve ! »
Le gouverneur serra sa fille dans ses bras, tremblant et blanc comme un linge tant il avait eu peur de ne jamais la voir arriver. Beaucoup n'avaient eu ni le temps ni la chance d'arriver au fort et avaient été tués bien avant.
Lorsque les soldats avaient vu la fille du Gouverneur arriver, ils avaient immédiatement averti et très vite, la petite famille s'était retrouvée dans une pièce à l'abri du fort. Estrella était déjà arrivée, ayant eu la chance de ne pas faire partie des victimes. A l'extérieur, les combats duraient toujours mais ici, ils étaient en sécurité.
La nuit fut un véritable désastre. La moitié de la ville avait été saccagée, des habitations, des commerces et des rues détruits et pillés, beaucoup d'habitants et soldats avaient été tués et il y avait beaucoup de blessés… Mais les pirates avaient fini par partir, laissant derrière eux beaucoup d'entre eux morts ou arrêtés…
Au petit matin, le Commodore rendit visite à la famille Swann, toujours réfugiée au fort. Lorsqu'il aperçut Elizabeth, vivante et en pleine forme, il sentit un tel soulagement qu'il ne put retenir un léger mouvement vers elle, la prenant très brièvement dans ses bras comme pour réaliser qu'elle était bien en vie.
Toute la nuit, il avait dirigé les opérations de combat contre les pirates, et désormais il venait enfin prendre des nouvelles de sa future fiancée. Bien qu'il tentait de ne rien montrer de son émotion, son cœur lui, battait à vive allure tant il avait eu en lui l'angoisse sourde de la perdre.
Elizabeth n'avait pas dormi de la nuit. Lorsque son père lui avait demandé comment elle était parvenue à s'en sortir saine et sauve, elle avait raconté sa fuite avec Estrella, puis qu'elle avait fui en se cachant des pirates et était arrivée péniblement jusqu'au fort. Elle n'avait parlé ni de la carte, qu'elle avait laissé tomber en partant et que Jack avait dû récupérer, ni de Jack, ni du fait qu'elle s'était battu. Elle avait l'impression qu'elle ne devait rien dire, garder tout cela secret, comme si c'était son aventure à elle, son secret à elle, et elle ne voulait pas le partager même avec son père. Ça n'aurait fait de toutes façons que l'affoler alors qu'au final, Elizabeth gardait de ces événements une sorte d'excitation et de liberté qu'elle n'aurait jamais osé avouer avoir ressenti.
Mais lorsqu'elle vit Norrington venir vers elle, et la prendre brièvement dans ses bras, elle fut partagée entre le soulagement de retrouver ses proches sains et sauf, la surprise assez agréable de le voir tomber un peu son habituel masque de rigidité, et en même temps, un certain sentiment de tristesse. L'aventure était terminée et désormais, il allait falloir réaliser toute l'horreur de l'attaque. Rentrer au domaine, voir le désastre dans les rues, retrouver la maison du gouverneur peut-être pillée ou ravagée, apprendre probablement de mauvaises nouvelles pour des gens qu'elle connaissait… Les prochains jours allaient être fort sombres, et lorsque tout irait mieux, James la demanderait en mariage. Elle sentait très nettement en lui la peur qu'il avait eu de la perdre et cela prouvait sans nul doute que ses sentiments étaient sincères envers elle. Certes, elle en était touchée et rassurée, mais la tristesse qu'elle ressentait ne s'éteignait toujours pas.
Mais le pire restait à venir. Le lieutenant Grooves arriva peu de temps après, interrompant une conversation entre le Gouverneur et le Commodore. Il fit un salut respectueux à Elizabeth, lui indiquant combien tout le monde était heureux de la savoir saine et sauve, puis il s'adressa solennellement aux deux hommes qu'il était venu trouver :
« Nous sommes parvenus à trouver le responsable de l'attaque et nous l'avons arrêté au petit matin, il avait visiblement été abandonné par ses hommes… Il s'agit du célèbre pirate Jack Sparrow… »
Norrington félicita grandement le lieutenant, puis ajouta :
« Sparrow… Le pirate le plus recherché de toutes les Caraïbes ! Quel idiot, croyait-il pouvoir attaquer Port-Royal sans se faire prendre… Il a désormais rendez-vous demain à l'aube avec la potence ! »
Elizabeth cru défaillir. Elle eut soudainement envie de leur crier de tout arrêter, que ce n'était pas lui le commanditaire de l'attaque et qu'il l'avait sauvé mais quelque chose l'en empêcha. Il était hors de question qu'elle raconte tout, elle ne voulait pas passer pour une folle. Elle ne voulait pas que son futur mari sache qu'elle partait tout les matins se promener seule sur les quais et avait parlé à un pirate, ni qu'elle avait combattu auprès de ce même pirate pendant l'attaque, ni qu'elle lui avait laissé finalement de plein gré la carte qu'il cherchait en faisant mine de la laisser tomber. Elle ne voulait pas qu'après cela, on ne lui enlève sa liberté, ni qu'on la considère comme une petite effrontée. Et au fond d'elle, elle sentait qu'il ne fallait pas qu'elle parle. Comme si tout ce qui s'était passé devait rester secret entre elle et Jack.
C'était idiot. Elle était sûre que c'était idiot, mais c'était plus fort qu'elle. Elle était incapable de parler.
Se sentant mal, elle entendit le lieutenant raconter que le pirate avait nié être celui qui avait lancé l'attaque, et expliqué qu'il avait juste récupéré la carte sur un pirate à terre en passant par là. Bien évidemment personne ne le croyait. Elizabeth réalisa que ça avait été une très mauvaise idée de laisser la carte au pirate, car cela faisait de lui le coupable idéal. En faisant cela elle avait tout bonnement signé son arrêt de mort. Mais comment le dire ? Comment pouvait-elle dire qu'elle avait donné cette carte à ce pirate ? Il s'agissait d'une grave faute, et à part d'accuser le pirate de la lui avoir volé et donc d'aggraver son cas, elle ne pouvait pas dire la vérité. Son père aurait été trop déçu. Même si Jack lui avait sauvé la vie, elle savait combien ici, les pirates étaient considérés comme des moins que rien et que dans tous les cas, la condamnation resterait identique.
Quelque chose la perturbait encore plus. Jack n'avait pas parlé d'elle. A aucun moment. Comme s'il avait compris qu'elle préférait que personne ne sache. Elizabeth se sentait complètement déstabilisée…
Ne supportant plus d'entendre les soldats se féliciter de cette arrestation, elle demanda à regagner le domaine.
En route, elle décida de s'arrêter afin de prendre des nouvelles de Will, qui avait combattu lui aussi, mais il allait bien. Il avait combattu jusqu'à être assommé et était resté ainsi jusqu'au petit matin où il avait repris ses esprits et il réparait désormais les dégâts causés à la forge. Il fut extrêmement soulagé de retrouver son amie saine et sauve, bien qu'elle ne puisse pas s'attarder.
Bientôt Elizabeth et Estrella avait regagné le domaine. Les pièces avaient été saccagées à la recherche de la carte, les réparations seraient longues mais fort heureusement, le bâtiment était toujours debout et des employés travaillaient d'arrache-pied, sur les ordres du Gouverneur, pour réparer en priorité la chambre d'Elizabeth, moins endommagée que les bureaux, afin au moins de lui permettre de regagner ses appartements rapidement. Des gardes avaient immédiatement été dépêchés afin d'assurer la sécurité du domaine.
La journée s'écoula fort rapidement pour Elizabeth. Après avoir dormi quelques heures tant bien que mal, et après avoir repris des forces lors d'un repas avec son père qui avait tenu à revenir la rassurer bien qu'il soit débordé de travail après ce drame, elle avait reçu quelques amies de la haute société venues demander des nouvelles d'elle et son père. Elle avait été quelque peu épargnée de la vision sinistre qui régnait en contrebas dans les rues, mais malgré tout la désolation était partout.
Pourtant, toute la journée, l'esprit d'Elizabeth était ailleurs. Elle s'attendait a ce qu'à un moment, on ne vienne la questionner sur Sparrow, mais ce moment ne vint jamais. Et l'exécution était prévue pour le lendemain matin…
Jack avait réussi à faire diversion et Elizabeth avait pu regagner sans dommage le fort. Au passage, il avait récupéré la carte qu'elle avait – peut-être volontairement – fait tomber, et il s'était contenté de se dissimuler jusqu'à la fin de l'attaque, avec l'idée de repartir au matin de cette ville. Désormais, il avait ce qu'il était venu chercher et plus rien ne le retenait ici. Il avait réussi à montrer à cette demoiselle des quais qu'il était capable de quelque chose, il avait lu une certaine admiration dans ses yeux et étrangement, malgré toute la colère qu'elle n'avait cessé d'abattre sur lui, ça lui avait fait du bien. Il s'était senti flatté de lire cette lueur d'admiration dans les yeux de la demoiselle, et il considérait avoir réussi ce qu'il avait cherché depuis leur rencontre sur les quais, bien qu'il lui restait une certaine déception que leurs échanges n'aient été que verbaux, il avait néanmoins adoré leurs échanges vifs durant ces trois jours. Cela l'avait beaucoup diverti, Jack aimait jouer, dans tous les domaines et il avait peu souvent l'occasion de se confronter à quelqu'un avec une telle vivacité d'esprit et doté d'un tel caractère…
Mais au matin, il n'avait pu quitter la ville. Des hordes de soldats s'étaient abattus sur lui, et il avait été immédiatement embarqué vers la prison. On lui avait dit qu'il était arrêté pour avoir dirigé l'attaque de la ville, pour avoir volé la carte et donc probablement saccagé la maison du Gouverneur. Il avait répondu que c'était faux et que ce n'était pas dans son genre d'ordonner de massacrer des innocents, qu'il ne savait même pas où était la maison du gouverneur, mais on lui avait simplement répondu qu'il serait conduit à la potence le lendemain matin.
Mais Jack n'avait pas parlé d'Elizabeth.
Il n'en avait pas parlé parce qu'il s'était senti trahi et que pour la première fois depuis longtemps il avait senti une douleur particulière à cette trahison. Il était persuadé que c'était Elizabeth qui l'avait dénoncé. Sinon comment les soldats auraient-ils pu savoir avant même de le fouiller, qu'il était en possession de la carte ?
C'était elle qui avait retourné sa veste et l'avait dénoncé. Comme elle le lui avait promis sur le quai, la veille au matin. Et même s'il lui avait sauvé la vie, elle ne l'avait jamais considéré comme autre chose qu'un misérable pirate.
Cette petite prétentieuse avait dû retourner bien confortablement dans les bras de ses chers amis nobles et dénoncer Jack qui ne lui servait plus à rien.
Jack se sentait intérieurement stupide. Il s'était tout seul condamné en allant parler à une jolie femme sur les quais… Il avait eu la galanterie de lui sauver la vie, il avait eu à cœur de prouver pour une fois qu'il pouvait être capable de quelque chose de bien… Et elle allait être sa condamnation à mort.
Jack était dans une colère noire intérieurement. Et en se retrouvant dans cette geôle, pourtant loin d'être la première de sa vie, il se sentit résigné. Il avait la nette impression que cette fois-ci, il n'y avait pas d'issue pour lui. Il avait commis bien des choses hors la loi dans sa vie, mais il allait mourir pour une chose qu'il n'avait pas faite… Les heures s'égrenaient lentement pour lui, et il maudissait cette fichue demoiselle.
Elizabeth n'arrivait pas à fermer l'œil. La nuit était arrivée et fatiguée, elle était partie se coucher, mais elle était incapable de dormir. Dans sa tête, tout se mélangeait, la fatigue et les retombées du choc et des émotions de la veille n'aidant en rien.
Jack. Ce pirate l'avait sauvé, mais il allait être tué à l'aube et elle était tenue d'y assister. Toute la ville serait présente, la nouvelle de son arrestation avait déjà fait le tour de la ville et tous les survivants allaient pouvoir assister à la pendaison de celui qui avait détruit la ville et tué tant de leurs proches.
Sauf que Jack était innocent. Il allait mourir pour rien, et elle allait le regarder sans rien faire, alors qu'elle n'était en vie que grâce à lui.
James. Elle devrait en parler à James. Lui supplier de laisser partir Jack. Mais elle devrait lui raconter pourquoi. Il ne la verrait plus comme avant, il la détesterait peut-être. Après tout elle avait donné une carte d'une valeur peut-être inestimable à un pirate hors la loi qui, quand bien même l'avait sauvé, restait le pirate le plus recherché des Caraïbes.
Elle pouvait néanmoins demander cette faveur de laisser jack tranquille, en guise de cadeau de mariage, mais James ne lui avait encore rien demandé. Un moment, Elizabeth se demanda si elle ne devrait pas parler elle-même du mariage à James, lui montrer qu'elle voulait l'épouser et lui demander en retour de laisser Jack partir.
Mais que dirait la population si leur Commodore acquittait un pirate aussi célèbre et alors que tout le monde était persuadé de sa culpabilité ? Il perdrait toute sa crédibilité…
Célèbre… Jack était célèbre. Désormais elle se souvenait où elle l'avait vu. Dès le départ elle avait eu l'impression de le connaître déjà, sans savoir où. Désormais, elle savait.
Il était représenté dans des livres sur les pirates. C'était même un pirate légendaire, à qui on attribuait maints exploits. Elizabeth avait souvent dévoré ces livres avec passion, depuis l'enfance elle s'était toujours passionnée pour les pirates.
Jack l'avait fasciné dans ces livres. Et désormais, il allait mourir sous ses yeux, insulté et haï par tous, alors que son dernier exploit resterait inconnu : il avait sauvé la fille d'un Gouverneur…
James. Comment pourrait-elle l'épouser après ça ? Il allait tuer un innocent… Même s'il l'ignorait… Même s'il avait su d'ailleurs, ça n'aurait rien changé. Mais pourquoi ne pouvait-il pas comprendre que les pirates ne sont pas forcément tous des personnes horribles, mais parfois juste des personnes libres…
Il allait tuer son sauveur. Et elle garderait ça toute sa vie au fond d'elle. Une colère sourde s'empara d'elle. Ils étaient si différents tous les deux, James n'avait jamais compris sa fascination pour les pirates… Elle n'avait jamais compris son idéologie selon laquelle tous les pirates quels qu'ils soient méritaient automatiquement la peine de mort.
Jack. Pourquoi cet imbécile ne parlait-il pas d'elle pour sauver sa peau ? Elle avait tout de suite vu qu'il était vraiment bizarre de toutes façons… Elle n'avait qu'à le laisser où il était… De plus, il ne l'avait sauvé que pour lui montrer qu'il était intéressant, et pour la séduire, parce que les demoiselles en détresse « aimaient bien être sauvées » . Mais Elizabeth n'était pas dupe et ne se laisserait jamais avoir par ce genre de manipulation.
James… Il allait la demander en mariage… Elle ne pourrait plus jamais être libre même en cachette. Elle ne voulait pas l'épouser. Quand elle l'avait revu sain et sauf cette nuit, elle avait été heureuse. Mais avait nettement ressentie que c'était par amitié… Et elle ne voulait pas faire semblant parce qu'elle en avait assez qu'on lui dise ce qu'elle avait à faire.
Jack… Elle aurait bien du mal à le voir mourir sans rien faire, elle se sentirait coupable toute sa vie de n'avoir rien dit et rien fait… Après tout pourquoi ne pas trouver un moyen de le tirer de là… Trouver le vrai responsable de l'attaque ? Et envoyer en prison le vrai coupable de cette horreur ? Non, impossible… Elle n'avait aucun moyen de le savoir, encore moins avant le lendemain matin… Il fallait autre chose…
Un moyen…
Elizabeth sentait son cerveau bouillonner depuis qu'elle s'était couchée. Mais d'un seul coup, elle se redressa sur son lit, en sueur.
Il y avait un moyen.
Fou. C'était complètement fou. Elizabeth était en train de perdre la raison. Mais il y avait un moyen…
