CHAPITRE SIX

« L'engrenage se met en place »

Will Turner se réveilla au milieu de la rue, sans trop comprendre ce qu'il faisait là. Puis, les souvenirs de la veille lui revinrent en mémoire.

Il faisait nuit et la ville s'était endormie lorsque tout à coup, il avait entendu des gens crier. Il avait de suite cessé son travail, qu'il avait l'habitude de continuer jusque tard, et comme la veille, s'était précipité au dehors avec une de ses épées qu'il forgeait lui-même.

Will avait combattu pendant l'attaque des pirates. Aussi, en voyant de nouveau les gens courir en tous sens et des feux allumés un peu partout, au départ, il pensa comme à peu près tout le monde ici, qu'une nouvelle fois les pirates attaquaient, ou bien que de nouveaux hors la loi, sachant la ville affaiblie de la première attaque, en profitaient pour venir à leur tour piller ce qu'il restait.

Mais cette fois, les choses étaient différentes. Will avait beau courir de partout, regarder tout autour, scruter les alentours, il voyait bien que quelque chose clochait. Il y avait certes partout des gens qui s'enfuyaient, qui criaient, il y avait le bruit très inhabituel de ferraille et d'explosion caractéristiques d'une attaque de pirates mais… Il n'y avait aucun attaquant. Les soldats eux-mêmes, pris de cours par cette attaque fantôme et encore sous le coup de la colère d'avoir été si lourdement pris pour cible la veille, déambulaient dans les rues en rangs serrés pour ceux qui étaient à pied, au galop pour ceux qui étaient à cheval, mais sans pour autant devoir se battre avec quiconque, à part pour tenter de calmer la confusion qui régnait.

Quelque chose clochait. Et ce n'était pas la première fois.

Will avait bien sûr appris, comme tout le monde ici en ville, l'arrestation la veille du pirate qu'Elizabeth avait refusé de dénoncer quelques jours auparavant. Il l'avait appris peu de temps après qu'elle soit passée le voir brièvement pour prendre de ses nouvelles, alors il n'avait pas pu en parler avec elle. Mais il était fort en colère. Il aimait beaucoup Elizabeth, mais il ne comprenait pas sa fascination pour les pirates. Et aujourd'hui, c'était bien pire encore. A cause de cela, elle n'avait pas dénoncé un homme qui en avait profité pour attaquer la ville et faire tuer des dizaines de gens. Il s'en voulait surtout à lui-même de ne pas avoir su convaincre Elizabeth que ce Jack Sparrow était dangereux, ou de ne pas avoir eu le courage de le dénoncer lui-même, et tout cela pour ne pas faire de peine à Elizabeth.

Mais aujourd'hui il se sentait terriblement coupable. Parce que la veille, alors qu'il cherchait partout où pouvaient bien être les mystérieux attaquants qui causaient tant de panique en ville, il avait tout à coup vu Elizabeth. Avec Jack Sparrow. Puis il s'était écroulé au sol, alors qu'un ivrogne venait de l'assommer avec une bouteille, pensant avoir trouvé là un pirate – Will était l'un des rares en ville en dehors des soldats à avoir une épée et à s'en servir aussi bien , et comme bien sûr il n'avait pas la tenue militaire, il pouvait faire penser à un pirate - .

Une rage indescriptible s'empara de lui en se souvenant de tout cela. Il était certain que les hommes de Sparrow avaient kidnappé Elizabeth et libéré leur chef.

Il se précipita vers le commodore, le Gouverneur, le lieutenant Gilette et un autre homme qui étaient en grande discussion debout autour d'une table improvisée à l'extérieur.

« Il a enlevé Elizabeth ! Sparrow a enlevé Elizabeth ! »

Le Gouverneur lui adressa un regard désespéré. Norrington, lui, ne daigna pas même le regarder. Son visage était grave, son air complètement décomposé qu'il tentait de cacher sous son masque de gravité, était fort inhabituel. Will songea que c'était précisément à cause de l'enlèvement d'Elizabeth. Il ignorait que la réalité était loin d'être aussi simple.

« Il faut faire quelque chose ! Il faut le poursuivre ! »

Finalement, ce fût Norrington qui répondit, sans même le regarder :

« Nous connaissons notre travail, veuillez cesser de nous importuner Monsieur Turner… »

Black, juste à côté, sourit d'un air étrange.

« Monsieur Sparrow s'est miraculeusement évadé de sa cellule, avec quelque aide extérieure, probablement… »

commença t'il en lançant un regard sur le Commodore qui ne levait plus les yeux de ses cartes comme si quelque chose de terrible pouvait arriver si il osait relever les yeux.

« Il est effectivement possible que Mademoiselle Swann ne soit avec lui actuellement… »

Norrington l'arrêta :

« Nous faisons notre possible pour la retrouver, soyez en certain… À présent rentrez chez vous Monsieur Turner ! »

Will fronça les sourcils. Quelque chose clochait, mais il ne savait pas quoi. Il avait l'impression qu'on voulait lui cacher quelque chose, mais peu importait car sa décision était déjà prise, si Élizabeth était en danger, il irait la sauver. Il retrouverait Sparrow, le tuerait et ramènerait Elizabeth. Il devancerait Norrington, les soldats, et peut-être, s'attirerait l'amour tant convoité de la belle.

Il décida aussitôt de partir en ville, ne prêtant plus attention à ces idiots de soldats qui de toutes façons ne lui diraient rien de plus. Il ne connaissait aucun pirate mais il se doutait que s'il y avait un endroit où il pourrait trouver une information sur Jack Sparrow, ce serait probablement dans les endroits les plus mal famés de la ville : les tavernes. Même si à Port-Royal, il n'y avait guère de pirates, mais il y aurait toujours quelques marchands mal intentionnés ou autre marin qui aurait quelque info.

Il était décidé à commencer ici ses recherches et il ne s'arrêterait plus jusqu'à avoir ramené Elizabeth.

Barbossa était dans une colère noire.

Tout son plan avait échoué, à cause de Sparrow et d'une imbécile d'aristocrate.

Lorsque ses sbires étaient revenus après l'attaque de la ville, ils lui avaient annoncé ne pas avoir retrouvé la carte chez le gouverneur. Black avait pourtant tout prévu en amont, mais pourtant, la carte n'y était pas.

C'était incompréhensible. Au départ, il avait pensé que Black l'avait trahi et récupéré la carte avant lui. Et voilà que désormais, on lui annonçait que le problème venait de la fille du gouverneur qui avait donné la carte à Sparrow, avant de le faire évader… Sauf qu'à présent, non seulement les deux étaient en fuite, mais la carte avait fini dans les mains du gouverneur et du commodore à nouveau. Sans possibilité de la voler cette fois-ci, car la ville était désormais bien plus surveillée qu'avant.

Alors Barbossa était très en colère. Certes, Black avait suggéré de faire chanter les autorités avec le fait que Mlle Swann les avait trahi, il n'était pas certain que cela fonctionne. Et puis, ce genre de plan l'énervait : il avait l'habitude de récupérer les objets qu'il convoitait après avoir attaqué et tué la personne qui les possédait. Il trouvait cette technique bien plus rapide et bien plus sûre que de devoir compter sur l'amour d'un gouverneur pour sa fille et d'un commodore pour sa future fiancée.

Tout en dégustant une pomme, le pirate réfléchissait. Il était hors de question que la carte ne lui échappe. Si Black ne la lui ramenait pas dans les vingt-quatre heures, il changerait de plan. Il attendait depuis trop longtemps. Avec un sourire narquois, il songea au jour où il serait le plus grand pirate des sept mers…

Le gouverneur était atterré. Réuni avec James, Gilette, Grooves, et quelques autres soldats haut gradés, dans le bureau du commodore au fort, il se sentait plus abattu qu'il ne l'avait jamais été de toute sa vie.

Elizabeth avait disparu. Mais il y avait pire : elle avait été vu s'enfuyant avec Jack Sparrow, après l'avoir fait évadé. C'était tout bonnement incompréhensible. Il savait Élisabeth un peu têtue et rebelle, et il connaissait sa fascination pour les pirates, mais jamais il n'aurait cru qu'elle décide de faire une telle folie. Bien qu'il n'osait croire que cela soit vrai, mais si Elizabeth était coupable, elle serait jugée et arrêtée. Mais si elle était victime, elle risquait dans tous les cas de mourir, et il ne pouvait imaginer une telle chose. Sa fille était ce qui importait le plus dans sa vie, c'était tout ce qui lui restait. Bien sûr, il y avait sa fonction de Gouverneur, qui occupait tout son temps. Mais dans sa vie personnelle, Elizabeth était la seule personne qui comptait. Il avait perdu son épouse à la naissance de cette dernière, et il n'avait qu'une seule fille. La perdre serait sans doute insurmontable pour lui.

Grooves, avec gêne, brisa le silence en répétant ce qu'il avait dit quelques minutes avant et auquel personne n'avait encore répondu :

« Les témoins sont formels, Mlle Swann a parlé plusieurs fois à ce pirate, chaque matin sur les quais alors que personne ne savait qu'elle s'y rendait, puis elle lui a donné la carte le jour de l'attaque, a combattu avec lui, a couvert sa fuite et lorsqu'il s'est fait arrêter, elle a attaqué un des gardes de la prison, a fait évader Sparrow sous les yeux de dizaines de prisonniers et s'est enfui avec lui… Cela est très grave… »

Norrington lui lança un regard noir et le lieutenant se tut.

« Nous ne pouvons pas accuser Mlle Swann de trahison envers la couronne, il existe très probablement une explication bien plus simple et cohérente… Ce Sparrow devait menacer Mlle Swann depuis des jours et ce qu'elle a fait était probablement motivé par la peur, nous pouvons supposer qu'il menaçait l'un de nous, Le Gouverneur Swann très probablement… Sparrow savait très bien que notre espion Black avait ramené sa carte ici, il a voulu l'a récupérer et a fait chanter la fille du gouverneur pour y parvenir… Nous devons considérer Mlle Swann comme actuellement en grand danger entre les mains de ces pirates, et les ordres sont clairs pour l'instant : Mlle Swann est l'otage de Sparrow et sa bande… »

James tentait depuis des heures de garder le plus grand calme, tel qu'il avait toujours appris à le faire depuis son plus jeune âge. Mais intérieurement, il était anéanti. Il ne pouvait croire que la femme qu'il s'apprêtait à demander en mariage, puisse avoir une quelconque complicité avec un pirate. La piraterie était ce qu'il détestait le plus au monde, le fléau de la société à ses yeux.

Mais bien qu'il ne crut pas à une quelconque implication volontaire d'Elizabeth, l'explication qu'il envisageait n'était pas plus enviable. Si la jeune femme était réellement aux mains de ces pirates, il savait qu'il n'y avait alors que peu de chances de la retrouver, et quand bien même cela serait le cas, il savait qu'Elizabeth serait très probablement traumatisée, et aurait vécu des expériences terribles pour une jeune femme. Il s'était promis intérieurement de retrouver sa bien-aimée et de lui apporter tout le soutien nécessaire, mais il espérait encore qu'elle accepte de l'épouser après tout cela, il avait besoin de garder cet espoir secret qu'une vie belle et merveilleuse pouvait encore être possible avec elle, que ces événements n'allaient pas définitivement perturber le cour de la vie dont il rêvait…

Mais il ne pouvait pas montrer tout cela. En bon militaire, il ne montrait pas ses émotions, et depuis la veille, tentait de gérer la situation avec la plus grande efficacité. Et il savait aussi que c'était ce dont avait besoin son ami le gouverneur, qui lui, n'arrivait pas à maitriser ses émotions, qui restaient bien visibles sur son visage inquiet.

« Que pouvons-nous faire Commodore ? Que proposez-vous ? » Demanda ce dernier avec angoisse.

« Nous allons faire partir d'ici la fin de la journée toutes les flottes disponibles.. Monsieur Black a déjà côtoyé Sparrow, il saura nous aider à le retrouver… Notre priorité absolue est de retrouver Mlle Swann et Monsieur Sparrow qui lui, n'échappera pas à la corde cette fois-ci… »

Les soldats dans la pièce se hâtèrent de partir donner les ordres, sans faire attention que l'un des leurs, venait de lancer à Norrington un petit regard en coin. Bientôt, le chantage allait pouvoir se mettre en place… Norrington ne pourrait pas éternellement nier l'implication de sa belle dans des actes de piraterie.

Norrington lui-même n'y avait pas prêté attention. Une fois seul avec le gouverneur, il soupira:

« Vous savez, Gouverneur, que je ne pourrai pas longtemps contenir la rumeur... Je fais cela pour vous, mais si Elizabeth a réellement commis une folie, je ne pourrai pas la protéger… »

Son ami ferma les yeux en implorant :

" Je ne crois pas en l'implication de ma fille, Sparrow et ses pirates ont sans nul doute dû lui faire d'horribles menaces pour qu'elle s'associe ainsi avec eux... Personne ne doit savoir, Commodore... Tant que la plupart des gens de Port-Royal pensent que ma fille a disparu sans en savoir davantage, alors nous pourrons la sauver... Savez-vous la terrible catastrophe que cela produirait si la ville venait à entendre la rumeur, si la haute société venait à croire que ma fille est complice de piraterie? Nos têtes seraient mises à prix, et Elizabeth serait en grand danger... Je veux lui épargner cela, car je suis sûr qu'elle est innocente... »

James lui répondit sincèrement :

« Je le crois tout autant que vous... Mais l'important n'est pas ce que nous, nous croyons... Mais ce que chacun va croire... Certains sont prêts à tout pour faire éclater un scandale parmi les hautes autorités, et cette histoire pourrait être un prétexte tout trouvé pour bien d'entre eux... Je vous garantie ma plus entière discrétion sur cette affaire, priant pour que nous retrouvions Elizabeth saine et sauve et que sa réputation soit sauve également... »

Dans son bureau, Black se réjouissait. Il parvenait toujours à tirer profit de la situation, et ce n'était pas prêt de changer.

De toutes évidences, il avait désormais la confiance de Norrington, bien obligé de se fier à lui pour retrouver Sparrow. Il n'avait peut-être plus la confiance de Barbossa, mais cela lui importait peu. Black avait l'habitude de jouer double, voire triple jeu. Il avait été payé par la Navy pour rejoindre Sparrow et récupérer sa carte, tout comme il avait été payé par Barbossa pour organiser le vol de cette même carte à la Navy. Désormais il était payé par Barbossa pour faire chanter Norrington, et payé par Norrington pour retrouver Sparrow.

Mais au final, il savait très bien que la carte ne finirait dans aucune de ces mains. Tout cela n'était pour lui qu'un jeu, pendant qu'il s'enrichissait. Mais à la fin, lui seul possèderait et la carte, et surtout, ce qu'elle indiquait… Il fallait juste être patient.

Après avoir vérifié qu'il n'y avait personne nulle part, il sortit de son bureau un document ancien, qu'il examina avec attention. Un lent sourire triomphant étirant ses lèvres. Tous ses adversaires croyaient avoir le dessus. Mais lui seul avait connaissance de ce document. Lui seul était en mesure de trouver ce que la carte était censée indiquer. Et le jour où ils le comprendraient tous, ce serait trop tard. La fontaine de Jouvence serait à lui. À lui seul. Et il pourrait enfin obtenir vengeance…