CHAPITRE SEPT
« En cavale »
Elizabeth soupira, puis serra les dents en continuant d'avancer. Cela faisait des heures qu'elle marchait, à quelques mètres derrière Jack qui visiblement, avait bien plus l'habitude qu'elle de parcourir de longues distances à pied. Ce n'était pas le cas d'Elizabeth, qui, bien que se promenant régulièrement dans les jardins, et sur les quais, ne faisait jamais autant de distance en aussi peu de temps, qui plus est de nuit, et dans les chemins peu fréquentés, parfois rocailleux et broussailleux. Elle avait failli à plusieurs reprises se tordre la cheville, mais elle continuait de suivre Jack qui se faisait pour une fois bien silencieux.
Ils avaient réussi, quelques heures auparavant, à quitter la ville, grâce à la ruse et l'expérience incontestable de Jack dans le domaine de l'évasion et de l'esquivement. Elizabeth, qui n'avait pour l'instant comme seule expérience dans le domaine, que les dernières quarante-huit heures mouvementées qu'elle avait vécues, avait décidé cette fois de suivre sans broncher le pirate qui les avait rapidement fait sortir de la ville, puis s'en éloigner de plus en plus. Elle ne savait pas l'heure qu'il était mais la nuit déjà se faisait moins épaisse, annonçant probablement l'aurore prochaine. Elle ne savait pas pour combien de temps ils en avaient, Jack lui avait juste dit qu'il fallait rejoindre son navire qui l'attendait, caché bien loin de la ville.
Pendant cette longue marche, elle avait eu tout le loisir de penser à ce qu'il venait de se passer. La veille, elle était une aristocrate vivant dans le plus grand domaine de la ville, presque fiancée à un commodore, et voilà que désormais elle se retrouvait à fuir comme une criminelle en compagnie d'un célèbre pirate. Tout cela n'avait aucun sens, et elle regrettait déjà amèrement d'avoir eu cette idée saugrenue d'aller faire évader Sparrow. D'ailleurs, tout cela était de sa faute : s'il ne l'avait pas abordé sur les quais un beau matin, rien de tout cela ne serait arrivé. Elle préférait ne pas songer qu'en fait, elle était tout autant, voire plus, responsable que lui : c'était elle qui était partie sur les quais sans en avertir personne, elle qui lui avait répondu et qui avait même cherché à lui parler, elle qui lui avait donné la carte et elle qui venait de le faire évader alors qu'il n'avait rien demandé.
En pensant à la carte, elle brisa le silence pour la première fois depuis un long moment pour questionner Jack :
« Pourquoi cette carte a-t-elle autant de valeur ? Qu'indique t'elle ? »
Jack s'arrêta pour la regarder :
« Rien qui ne puisse vous intéresser… Et croyez-moi, mieux vaut que vous continuiez à ignorer ce qu'elle permet de trouver… Les convoitises se font nombreuses ces temps-ci, et toute personne en sachant un peu trop risque fort de se voir pourchasser par bien plus d'adversaires que vous ne seriez capable d'affronter…
- Ce qui veut dire que vous, vous êtes pourchassé… Et comme je suis avec vous, nous sommes dans la même galère !
- Alors je saurai nous défendre, milady… »
répondit-il avec un petit sourire charmeur avant de désigner une petite maison un peu plus loin sur le bord du chemin :
« On va s'arrêter ici, c'est une sorte de taverne qui abrite les marchands lors de leurs longs voyages par la route… Ils ne sont pas très regardant sur la clientèle, on trouvera une chambre sans que personne ne vienne nous poser de questions… On pourra se reposer et manger quelque chose. »
Elizabeth se figea d'un seul coup. Elle n'avait même pas penser à ça. Il allait bien falloir dormir et manger à un moment, mais il était hors-de-question qu'elle accepte. Jamais elle ne dormirait dans la même chambre qu'un pirate. Blêmissant à cette idée, elle répondit d'un ton qu'elle voulut cinglant :
« Un gentleman proposerait de m'offrir une chambre pour moi, et dormirait dehors ! Mais j'avais oublié que vous étiez un pirate ! »
Jack remarqua immédiatement la colère et la frayeur de la jeune femme et sourit avec son air le plus moqueur :
« Oh ! Mademoiselle Swann réalise tout à coup qu'elle est en présence d'un pirate ! Il était temps de se rendre compte ! »
Devant son visage décomposé et en colère, il ajouta rapidement :
« Vous dormirez quelques heures dans la chambre, et je surveillerai nos arrières en restant dans la salle de la taverne, on ne peut pas dormir en même temps, il en faut un pour surveiller qu'aucun soldat ne traîne dans le coin… »
Elizabeth sembla s'apaiser. Elle commençait à ressentir la fatigue et sa cheville la faisait souffrir. Elle acquiesça, peu rassurée de dormir pour la première fois de sa vie dans un tel endroit.
La taverne ressemblait à toutes les autres, à ceci près qu'Elizabeth n'avait jamais mis les pieds dans aucune. À cette heure tardive, et aussi loin du port, il ne restait plus personne dans la grande salle, à part une serveuse endormie derrière le comptoir et une fille de joie fort maquillée un peu plus loin, s'ennuyant visiblement à une heure où il n'y avait plus de client. Elle lorgna Jack sitôt qu'il fut entré, regard auquel il répondit par un sourire grivois sous le regard semi effrayé, semi choqué d'Elizabeth qui ne se sentait vraiment pas à son aise.
Jack réveilla la serveuse, paya pour une chambre et acheta quelques victuailles, du pain, du fromage, du vin et quelques bananes et pommes, qu'il partagea avec Elizabeth.
« Vous pourrez manger une partie en vous réveillant, avant qu'on ne reprenne la route, je vous conseille d'en garder un peu avec vous… »
La jeune femme le remercia du bout des lèvres, peu rassurée de dormir dans cet endroit et surtout, de laisser Jack en bas sans pouvoir le voir. Que se passerait il si au matin, il n'était plus là ?
Sa question due se lire dans ses yeux car Jack y répondit avant qu'elle n'aie prononcé un mot :
« Je serai là, je n'ai pas l'intention de partir sans vous… Je n'ai aucune envie que vous vous fassiez arrêter et que vous me balanciez aux soldats… »
Elle baissa le regard, un peu gênée :
« Vous n'allez pas dormir ?
- Ça n'a pas d'importance, les marins ne dorment pas beaucoup vous savez… Je resterai ici, à cette table, quant à vous, fermez-vous à clé dans votre chambre et restez entièrement habillée, il faut pouvoir partir en urgence à tout moment… »
Elle acquiesça, se décidant finalement à monter les escaliers pour rejoindre la chambre, laissant seul le pirate.
La pièce était minuscule. Un vieux lit, une table, une chaise et une petite armoire pour seuls meubles, éclairée par une bougie en fin de vie. Les riches ameublements de sa chambre habituelle, le confort de son grand lit réchauffé par des briques chaudes chaque soir, était déjà fort loin. Mais elle n'avait pas la force de réfléchir à ça. Elle avait trop besoin de ces quelques heures de repos, bien que rudimentaire, que Jack lui offrait.
S'allongeant tel qu'elle était, elle ferma les yeux.
Qu'avait-elle fait… Cette question tournait en boucle dans sa tête. Son père et James devaient être morts d'inquiétude. Elle espérait qu'ils ne croiraient pas qu'elle était complice de l'attaque des pirates. Elle savait que cela ferait trop de mal à son père.
Bien sûr, ce qu'elle avait fait réellement n'était guère honnête non plus. Mais, elle n'avait jamais voulu toute cette pagaille. Elle avait juste voulu sauver un innocent. Elle savait que tous ses actes des derniers jours étaient pure folie, mais elle n'avait pas pour autant trahi qui que ce soit. Elle espérait qu'un jour, elle pourrait tout expliquer, que son père la comprendrait, lui pardonnerait.
Pour l'heure, il fallait d'abord penser à les sauver, bien qu'elle n'ait aucune idée de comment s'y prendre.
Puis elle songea à James. Allait-il encore l'aimer à son retour? Voudrait-il, pourrait-il encore la demander en mariage? Rien n'était moins sûr. Elizabeth n'avait aucune idée de l'amour que James lui portait. Elle était loin de s'imaginer ce qu'il pouvait réellement faire pour elle. Certes, elle savait qu'il l'aimait, mais elle était persuadée qu'après ce qu'elle avait fait, il la renierait.
Et ça lui faisait mal. Elle n'avait pourtant pas souhaité ce mariage, elle avait même voulu que quelque chose se passe et qu'il ne se fasse pas. Et désormais que c'était arrivé, une partie d'elle se sentait soulagée. Mais d'un autre côté, elle savait aussi que si James ne voulait plus d'elle, elle se retrouverait peut-être contrainte d'épouser un homme moins bien que lui, qu'elle aurait peut-être au final une vie encore pire que celle qu'on lui prévoyait. Parmi tous ses prétendants, son choix était fait. Elle n'aimait pas James mais en aimerait encore moins un autre.
Fatiguée par tout cet énorme chamboulement qui survenait dans sa vie, elle finit par s'endormir, d'un sommeil agité mais pourtant oh combien nécessaire.
Sa courte nuit prit fin avec le jour, qui filtrait au travers des volets bien peu solides de la modeste chambre.
Lorsqu'elle s'éveilla, elle se sentait déjà un peu plus reposée que la veille, bien que dans les premières minutes elle mit du temps à émerger puis à comprendre ce qu'elle faisait là et où elle était exactement. Puis très vite les souvenirs des jours passés lui revinrent en mémoire et elle se redressa sur le lit, ses sens déjà tous en alerte.
Il n'y avait personne dans la pièce - fort heureusement - et à l'extérieur comme à l'intérieur de la taverne, pas un bruit. Elle soupira en songeant que les soldats ne les avaient visiblement pas retrouvés, mais l'absence de bruit l'inquiéta. Peut-être Jack n'était-il déjà plus ici, après tout que valaient les promesses d'un pirate…
Avec prudence elle se leva, décida de ne pas ouvrir les volets pour ne pas attirer l'attention. La lumière qui filtrait était bien suffisante pour l'instant.
Son premier réflexe fut de chercher de quoi faire sa toilette, avant de constater qu'il n'y avait rien pour la faire. Elle décida donc d'aller voir en bas si la serveuse pouvait lui apporter de quoi se laver.
Elle n'eut pas à le faire, car lorsqu'elle ouvrit la porte, elle constata qu'il y avait juste devant, une bassine d'eau chaude, un savon et une serviette. La serveuse un peu plus loin lui fit signe que c'était de la part de l'homme en bas, ce qui signifiait donc que Jack était toujours là et avait eu la délicatesse de penser à son confort, elle qui il est vrai était habituée à pouvoir être propre en toutes occasions – Ce qui n'avait pas l'air d'être le cas du pirate - .
Soulagée, Elizabeth transporta ses affaires à l'intérieur et entreprit de se laver aussi soigneusement qu'elle pouvait, puis constatant que sa cheville lui faisait toujours mal de la veille, elle décida d'arracher le bas de sa robe qui de toutes façons l'était déjà à moitié, pour se bander la cheville. Une fois qu'elle se sentit confortable, elle laissa retomber ses longs cheveux désormais propres, se retrouvant sans coiffure sophistiquée pour la première fois de sa vie. Elle aurait bien voulu savoir à quoi elle ressemblait ainsi, la chevelure encore mouillée, avec une robe sans corset déchirée jusqu'à un peu plus bas que les genoux, un bandage de fortune à la cheville et des cernes sous les yeux. Mais il n'y avait pas de miroir dans la pièce, alors elle se décida à oublier ce détail et s'installa à la petite table pour manger, prenant soin de garder de la nourriture comme Jack le lui avait conseillé la veille.
Son esprit était plus clair ce matin. Il fallait aller jusqu'au navire de Jack, puis de là, retrouver le véritable responsable du désastre de Port Royal. Il suffirait de prouver que certains soldats et Monsieur Black, travaillaient en réalité pour un pirate nommé Barbossa, et là, tout rentrerait dans l'ordre. Car plus personne ne croirait que c'est elle la responsable de l'attaque et de tout ce qui avait suivi. Jack pourrait alors s'enfuir et elle, elle pourrait retourner chez elle et épouser Norrington. Ce plan lui sembla parfait, c'était l'histoire de quelques semaines ( qui lui permettraient de vivre une aventure comme elle l'avait toujours voulu ) et tout redeviendrait comme avant. Elle était allée trop loin ces derniers jours et elle comptait bien réparer son erreur et ne plus faire n'importe quoi lorsque tout ceci serait terminé.
Forte de sa décision, elle descendit vers la salle, avec son maigre baluchon au bras pour emporter ses victuailles et le savon qu'elle avait soigneusement conservé par prudence. Mais elle s'arrêta net dans son élan.
Un peu plus loin, Jack était assis sur une chaise, la catin de la veille assise sur ses genoux en train de roucouler en glissant sa main sous la chemise du pirate. Lorsque ce dernier vit Elizabeth à quelques pas d'eux, il se dégagea péniblement de l'étreinte de la fille avant de se lever, visiblement bien éméché.
Elizabeth lui lança un regard noir. Elle était très gênée, mais surtout, très en colère.
« C'est comme ça que vous surveillez nos arrières ? Des soldats auraient bien pu débarquer vous ne les auriez même pas vu dans l'état où vous êtes ! »
Jack avança vers elle en chancelant.
« Calmez-vous Elizabeth, je…
- C'est Miss Swann ! Le coupa t'elle violemment.
« Miss Swann… Calmez-vous, y'a aucune raison de s'inquiéter, j'ai surveillé et il n'y a personne nulle part, j'en suis certain… Ah, vous êtes prête ! On va pouvoir rejoindre mon navire maintenant ! »
Incapable de se décontracter face à la nonchalance du pirate, elle s'entendit répondre de sa voix la plus cinglante :
« J'espère dans ce cas que votre navire tangue moins que vous ! »
Jack eut un sourire amusé face à la répartie de la jeune femme, et lorsqu'il remit son tricorne sur la tête et vérifia ses armes, il avait l'air déjà comme dégrisé, comme s'il avait clairement l'habitude de reprendre ses aventures comme si de rien n'était même après des nuits de débauche. Elizabeth n'en était pas rassurée pour autant, encore moins calmée mais au moins, il semblait de nouveau prêt à réagir en cas de besoin.
Elle ne se fit pas prier pour s'éloigner de ce fichu endroit d'un pas pressé. Elle doutait que le navire de Jack soit mieux, mais au moins, là-bas elle pourrait commencer réellement son aventure et donc le sauvetage de James et de son père.
Les heures lui semblèrent interminables. Jack semblait vouloir à tout prix ne pas être vu par quiconque, il contournait donc chaque village et rallongeait ainsi considérablement le trajet, et ainsi les souffrances de la jeune femme concernant sa cheville. Mais forte de sa fierté et ne voulant pas passer pour une demoiselle en détresse, elle continua à suivre le rythme sans se plaindre et en serrant les dents. Ce ne fût qu'au bout de plusieurs heures, que le pirate décida de faire une pause dans une clairière isolée, afin de manger et de prendre un peu de repos. Miss Swann souffla de soulagement et se laissa tomber sur l'herbe.
« Vous n'êtes pas habituée à ce genre d'expéditions n'est-ce pas… »
questionna le pirate en déballant les victuailles de leurs sacs, tout en lui tendant la bouteille de vin.
« Je ne suis pas une pirate… »
répondit Elizabeth en se saisissant de la bouteille pour en boire une gorgée, ne se souciant plus de boire dans un verre comme elle l'aurait fait à Port Royal.
Jack l'observa un instant, presque amusé de son comportement.
« C'est dommage… Vous n'avez pas l'air de beaucoup aimer les convenances… »
Elizabeth n'aimait pas être mise à jour ainsi. Encore moins par lui. Elle grimaça en lui rendant la bouteille.
« Disons que je n'ai pas peur de les rejeter lorsque cela est nécessaire… Mais ne vous méprenez pas, je ne serai jamais comme vous… Moi au moins, j'ai le sens de l'honneur et de la décence… »
Jack tiqua sur les derniers mots, puis décida de ne pas relever. Il savait très bien de quoi elle parlait et il n'avait aucune envie d'en parler avec elle.
« Parlez-moi de vous alors Miss Swann… D'où vous vient ce fichu caractère ?
- Vous parler de moi? Il n'y a pas grand-chose à dire que vous ne sachiez déjà, mon père est le gouverneur de Port Royal depuis longtemps, avant cela nous vivions en Angleterre… Je m'apprêtais à me fiancer avec le commodore Norrington lorsque vous avez débarqué en ville et je me retrouve ici ! »
Releva t'elle avec amertume sans répondre à la seconde question.
Jack était de plus en plus amusé par la jeune femme, car il voyait bien qu'elle n'était pas du tout comme les autres aristocrates, bien qu'elle essayait désormais de sauver les apparences, elle était presque plus pirate qu'aristo…
« Je suis certain qu'il y a beaucoup plus de choses à raconter mais que vous ne voulez pas ! Je suis déçu, nous ne sommes que deux pour faire la conversation, si vous ne voulez pas me parler nous risquons de trouver le temps long !
- Combien de temps reste t'il avant d'arriver sur votre Black Pearl Capitaine Sparrow ? »
Le coupa t'elle.
« Oh… Quelques heures… Nous arriverons à la tombée de la nuit… Peut-être un peu plus tard… De là, nous voguerons vers des eaux moins infestées de soldats, nous attendrons que les choses se calment quelques jours et nous déciderons du plan pour récupérer la carte et sauver votre précieux prince Norrington… Ça vous va Miss Swann ? »
Demanda t'il avec une pointe d'ironie sur les derniers mots.
Elle acquiesça de la tête et se tut, terminant de manger en silence.
Jack commençait à en avoir assez. Il se demandait s'il avait vraiment bien fait d'emmener avec lui Elizabeth – Miss Swann - . Il l'a trouvait de plus en plus insupportable, bien que d'un autre côté, parfois elle l'amusait beaucoup. Cette fille avait une vraie répartie et un vrai caractère, elle était amusante – et bien belle aussi mais pour l'instant il essayait de ne plus y penser, il aurait bien le temps de tenter peut-être de la séduire lorsqu'elle serait un peu calmée et quand elle verrait son magnifique navire, ce serait peut-être le cas –
Mais en même temps, elle était tout bonnement insupportable par moment. Il avait beau essayer de se montrer un minimum gentleman, en lui laissant la chambre, en lui payant un repas et un baquet d'eau pourtant bien inutile – après tout elle n'était pas si sale que ça… - et en assurant sa sécurité, elle était toujours désagréable avec lui, cinglante et surtout, toujours de mauvaise humeur. Et en plus, elle n'osait pas avouer son penchant pour l'aventure et la piraterie alors que c'était si flagrant ! Une aristocrate classique n'aurait absolument jamais fait dans une vie le quart de ce qu'Elizabeth avait fait en quelques jours. Mais elle était bien trop fière et bornée pour reconnaître que tout ce qui arrivait ne lui déplaisait pas tant que ça…
Et elle ne disait pas un mot. Ca faisait des heures qu'ils avaient repris la marche et elle ne lui adressait même pas la parole. Elle l'avait sauvé de la potence alors que visiblement elle ne pouvait pas le supporter…
Jack grimaça tout seul en songeant que dans le genre, il n'avait pas fait mieux étant donné qu'il se retrouvait là à aider la donzelle alors même qu'il l'a trouvait exaspérante.
N'ayant aucune envie de cogiter plus longtemps sur ses contradictions, il décida de s'octroyer un peu de divertissement en arrivant près d'une nouvelle taverne isolée. Puisque Miss Swann voulait être désagréable, il le serait aussi !
« Nous nous arrêtons un moment ! Vous pouvez m'attendre à une table en buvant du rhum si vous voulez ! »
Elizabeth n'eut pas le temps de répliquer ce qui allait sans doute être une nouvelle réponse désagréable, que Jack partit vers deux femmes un peu plus loin qui semblaient, comme dans chaque taverne, attendre des clients. Et cette fois-ci, ce fût aux deux femmes qu'il décida d'offrir un verre, commençant sans plus penser à sa compagne de cavale, à chercher par tous les moyens à séduire avec ses plus beaux sourires et ses plus beaux regards.
Elizabeth en eut le souffle coupé. Voila qu'après des heures de marche, le pirate l'abandonnait sans autre forme de procès au fond d'une taverne miteuse pour servir pour la seconde fois de la journée son numéro de charme à deux filles de toutes façons déjà acquises. Et cette fois sous son nez par-dessus le marché ! Révoltée, elle hésita entre faire un scandale ou fuir loin de ce maudit pirate. Elle choisit de ne faire ni l'un ni l'autre et s'installa le plus loin possible de lui, fulminant de colère et envoyant balader la serveuse qui lui demandait ce qu'elle désirait.
Ce n'était vraiment plus possible. Elle n'avait qu'une hâte, que tout ce cirque se termine et qu'elle puisse retrouver les bras aimants et sincères de Norrington qu'elle s'empresserait d'épouser. Au moins lui, il n'était pas comme les pirates, à trainer ivre dans les tavernes avec des catins à son bras.
« Quand je pense que je trouvais les pirates fascinants dans les livres… Quand je pense que je trouvais Jack Sparrow fascinant… »
murmura t'elle pour elle-même.
Pourtant, malgré sa gêne et sa colère, malgré sa déception, elle constata malgré elle un détail étrange. Cela faisait déjà plusieurs minutes que Jack, à l'autre bout de la salle, discutait avec les deux filles de joie, les faisait rire et même, commençait à susciter leur admiration. Même de loin, Elizabeth pouvait voir qu'il faisait tout pour les séduire, pour les amuser, pour les divertir. Elle ne comprenait pas pourquoi il prenait la peine de faire ça, à quoi rimait ce jeu de séduction alors qu'il lui suffisait de demander directement ce qu'il voulait pour l'avoir…
Sans doute par goût de la séduction, par orgueil, elle avait bien remarqué que le pirate aimait ça. Mais cette attitude était troublante. Elle savait que les pirates étaient réputés pour ne pas avoir grande considération avec les femmes ( elle avait pourtant toujours cru que la piraterie pouvait être romantique dans certains cas ) . Mais il fallait bien se rendre à l'évidence que Jack ne les violentait pas. Il avait tenu sa promesse lorsqu'Elizabeth était monté dormir. Il ne l'avait pas suivi, pas importuné. À la place il avait choisi de rester avec l'autre fille, alors qu'il aurait été très simple pour lui de venir l'agresser dans la nuit, comme les pirates étaient réputés le faire bien souvent.
Et là, même face à des femmes dont le métier était justement de satisfaire la moindre de ses demandes, il s'attardait quand même à les séduire. Sans violence.
Sans violence. C'est cela qui perturbait Elizabeth. Elle avait beau avoir ressenti dès qu'elle l'avait rencontré qu'il ne représentait pas un danger pour elle, elle savait très bien que désormais ils n'étaient plus sur un quai rempli de monde et que Jack pouvait tout à fait se comporter en pirate. Avec elle comme avec les autres.
Elle n'était pas à l'aise décidément. Mais cela ne l'empêcha pas de commencer discrètement à espionner Jack. De toutes façons, il ne la voyait pas, bien trop occupé à raconter des aventures toutes plus extraordinaires les unes que les autres aux deux jeunes femmes qui semblaient sincèrement s'amuser de plus en plus. Il ne faisait nul doute qu'elles étaient réellement charmées, elles ne faisaient pas semblant. On aurait presque pu en oublier que tout ceci n'était que mascarade car bien sûr, Jack n'était rien d'autre que leur client.
Et sans s'en rendre compte, Elizabeth resta là à regarder la scène un long moment, presque aussi fascinée que les deux femmes par les curieux exploits racontés par le pirate à grand renfort de gestes désordonnés. Un court instant, elle songea qu'il était vraiment regrettable qu'un homme aussi plein de vie et de surprises, ne soit qu'un misérable pirate brûlant sa vie par les deux bouts. Elle songea aussi que s'il avait pris la peine de regarder un peu mieux ces deux femmes, il aurait vu qu'il les faisait rêver. Et qu'un jour fatalement l'une des pauvres victimes de son charme allait en souffrir. Car il ne faisait rien d'autre que manipuler ces femmes, leur faisant croire à un intérêt réel alors qu'il s'en moquait éperdument et les aurait oubliées quelques heures plus tard dans les bras d'autres femmes à qui il jouerait le même numéro.
Lorsqu'il finit par se lever et se diriger vers une autre pièce avec les deux femmes à son bras, Elizabeth détourna le regard avec gêne. Elle ne savait pas si elle devait plaindre les deux catins qui avaient l'air de croire que Jack s'intéressait à elles en tant que personnes, ou au contraire si elle devait trouver ça répugnant et oublier très vite la débauche à laquelle elle était en train d'assister.
Les deux heures qui suivirent furent un véritable calvaire pour la jeune femme qui ne rêvait que de partir loin d'ici, non sans avoir collé à Sparrow une gifle monumentale. De plus en plus nerveuse en essayant d'oublier ce qui était en train de se passer dans la pièce voisine, elle tournait et retournait dans sa tête des insultes envers elle-même pour avoir été assez stupide pour se retrouver dans une telle situation et avec un tel individu. Elle n'aurait jamais cru être aussi stupide. Pourquoi diable avait-elle voulu sortir de sa vie tranquille en jouant aux aventurières ! Et surtout, comment avait-elle pu penser que les hommes de la haute société n'était pas intéressants… Quand elle voyait comment agissait le pirate, elle préférait encore la compagnie saine et normale des hommes de son monde.
Pourtant, lorsqu'il sortit enfin de la chambre, visiblement de nouveau sous l'emprise du rhum, et lui annonça comme si rien ne s'était passé qu'ils allaient reprendre la marche et arriver d'ici une bonne heure sur le Pearl, elle sentit en elle une colère sourde car elle ne supportait plus de voir Jack dans cet état. Il valait mieux que ça et elle ne comprenait pas pourquoi il démolissait sa vie ainsi.
« Pourquoi faites-vous ça ? »
Jack la fixa avec incompréhension :
« Pourquoi je fais quoi ?
- Tout ça ! Vous essayez d'être désagréable, vous êtes prétentieux, vous faites croire n'importe quoi à des pauvres femmes, vous buvez cet espèce de… de boisson indigne qui rend les hommes les plus respectables des fripons de bas étages… Vous vous complaisez dans la débauche au lieu de vous acheter une vie respectable ! »
Jack n'eut pas l'air très amusé cette fois-ci. Son visage se ferma et il répondit plus durement qu'il ne l'avait jamais fait jusque là :
« Premièrement, Mademoiselle Swann… Je suis un pirate et donc par définition, je fais ce que je veux et quand je le veux. Deuxièmement, si vous aviez réfléchi juste quelques secondes avant de parler, vous auriez vite compris qu'il est difficile pour un pirate d'avoir une vie aussi tranquille, honnête et monotone que la vôtre, parce que voyez-vous, quand on est poursuivi sans cesse par des soldats, que les gens du peuple ont peur de nous et que les pirates eux-mêmes entre eux fonctionnent à la loi du plus fort, on n'a pas vraiment les mêmes conforts et possibilités que vous au quotidien… Ni les mêmes chances de survie, alors je ne m'excuserai pas de profiter de la vie puisque demain je pourrai être mort… Et troisièmement, si vous croyez que la vie sans saveur des aristocrates est une vie attirante , c'est que vous ne connaissez pas la liberté et croyez-moi, on s'amuse beaucoup plus avec des gens libres qu'avec vos amis de la haute ! Alors si ce que je fais de ma vie vous déplait, vous êtes libres de retourner sagement à votre vie aussi plate que la mer d'huile ! Savy ? »
Pour la première fois depuis le début de l'aventure, Elizabeth ne su que répondre à ça. Elle baissa les yeux et préféra ne plus dire un mot de tout le reste du trajet. Jack n'avait pas tort, elle ne pouvait pas lui demander de devenir comme les hommes qu'elle côtoyait, il n'était pas du même monde et d'ailleurs ça ne lui aurait pas du tout ressemblé. Il en aurait perdu tout son intérêt… Tout son mystère aussi.
Au bout d'une heure de marche, elle eut enfin la récompense à ses efforts. Un gigantesque navire aux voiles noires, apparut dans une crique. Elizabeth écarquilla les yeux, cette fois-ci fascinée comme une enfant découvrant le plus beau des spectacles. Jamais elle n'avait vu un tel navire. Ses voiles noires gigantesques, son drapeau pirate flottant tout en haut du mât, sa coque noire elle aussi, et la figure de proue imposante représentant une femme faisant prendre son envol à une colombe… Elle n'avait jamais rien vu d'aussi beau. Très impressionnée, elle réalisa qu'elle avait devant elle l'un des plus grands navires pirates, qu'elle allait y monter, y voyager, en compagnie de son célèbre capitaine, l'un des plus célèbres pirates du monde…
Elle avait toujours été fascinée par les pirates, les voyages et l'aventure, l'océan, les découvertes. Elle avait lu des centaines de livres sur le sujet. Elle en avait souvent rêvé. Elle était désormais en train de vivre son rêve le plus fou…
Et lorsque Jack lui présenta avec toute sa fierté de capitaine, « bienvenue sur le Black Pearl Miss Swann… » elle sentit sa colère envers lui s'envoler. Elle était dans son inaccessible rêve, loin des convenances de sa vie trop monotone, loin de ses tourments des derniers jours. Elle était sur un magnifique navire avec son capitaine, l'océan leur tendait les bras. Un frisson la parcourut.
Cette fois-ci, elle ne voulait plus être désagréable. Elle voulait juste être fascinée.
