Ami du jour, bonjour ! Ami du soir, bonsoir !
Je repasse sur ce fandom (que j'ai un peu déserté) pour fêter un cap ! Mon mémoire est bouclé. Et mes études par la même occasion (enfin, presque). Pour fêter ça, j'ai décidé de poster trois O.S. sur trois fandoms différents !
Bon, en l'occurrence, ici, c'est un two-shot. À l'origine, il s'agit d'une petite histoire imaginée pour un défi avec ma sœur : reprendre le conte de la Belle aux bois dormant en inversant les rôles… Et ça a fini en un monstre de 15.000 mots.
Je poste donc la première partie aujourd'hui et le deuxième dans un ou deux jours (on va faire comme s'il y avait des lecteurs réguliers dans ce fandom, juste pour le fun).
Je vous souhaite donc une bonna pythie lecture à tous !
Disclaimer : Toute ressemblance avec une célèbre pièce de la littérature anglaise serait une fâcheuse coïncidence. Je tiens toutefois à remercier William Shakespeare pour sa précieuse collaboration...
Un vieux conte oublié
Ce fut des rires d'enfants qui réveillèrent Juliette. Elle ouvrit les yeux, étonnée. Étrange. Elle ne se rappelait pourtant pas s'être assoupie...
Elle était allongée dans l'herbe encore parfumée par la rosée matinale. En plus des éclats enfantins, elle pouvait entendre au loin le chant des oiseaux et la mélodie de l'eau à proximité. D'un côté, des champs de fleurs colorées s'étendaient à perte de vue. De l'autre, les tours somptueuses d'un château immense semblaient chatouiller le ciel bleu azur.
Tout était comme dans un rêve...
Émerveillée, la jeune fille se laissa guider par les rires. Ses pas la menèrent au pied d'une imposante muraille brillante comme un diamant. Fascinée par cette apparence féerique, elle ne put se retenir de caresser la pierre. Elle était lisse et douce.
Un cri de joie plus important attira son attention sur sa droite. Deux bambins d'environ dix ans s'amusaient dans une rivière aux eaux claires qui semblaient prendre sa source dans la muraille. L'un d'eux, un garçon à la peau pâle et aux cheveux ébène, aspergeait l'autre qui protégeait son visage encadré de boucles brunes de ses petites mains en protestant gaiement. Ils semblaient heureux, insouciants.
L'un d'eux se tourna brusquement vers elle. Il la fixa avec tant d'intensité que la jeune femme se sentit mal à l'aise. Elle était honteuse d'avoir interrompu un instant de bonheur innocent comme celui qu'elle venait de surprendre. De gêne, elle voulut baisser les yeux. Seulement, elle ne pouvait se détourner du regard émeraude qui semblait lire dans son âme. Elle était comme hypnotisée. Le temps s'était arrêté.
Puis, l'enfant fit un geste. Il lui tendit la main. Il l'invitait à les rejoindre. Juliette saisit sa menotte sans la moindre hésitation.
Tout à coup, tout bascula. Les rires se changèrent en pleurs. Les gazouillements des oiseaux en lamentations humaines. La joie devint peur.
Lorsque Juliette releva la tête. L'enfant avait disparu et un jeune homme d'une quinzaine d'année s'accrochait désormais à sa main. Tout devenait noir autour d'eux. Bientôt, il ne resta plus que le vide. Le jeune homme commença également à s'effacer, petit à petit. Il ne parlait pas. Ses prunelles émeraude le faisaient pour lui.
« Aide-moi ! » La suppliaient-elles avant de disparaître complètement dans l'obscurité.
Juliette se réveilla en sursaut. Un cauchemar. Ce n'était qu'un cauchemar. Un maudit cauchemar qui lui avait pourtant semblé bien réel...
Pour se calmer, elle se concentra sur sa respiration. Elle inspira profondément puis expira. Inspirer. Expirer.
Tybalt l'observait discrètement un peu plus loin. Un œil attentif fixé sur le feu, il hésitait à venir en aide à la jeune femme. Il connaissait Juliette, elle était comme sa sœur. Il la savait fière. Et susceptible. Il ne prendrait jamais le risque de la contrarier en lui proposant son aide. Si elle avait besoin de lui, elle le lui demanderait.
Il frissonna bien malgré lui. Non pas qu'il faisait froid, les températures juste à côté du feu de camp étaient plus qu'agréables, mais l'endroit où ils se trouvaient lui donnait la chair de poule. Il n'était pourtant pas un peureux. Néanmoins, le lieu était lugubre. Et silencieux. Trop silencieux pour être paisible. Aucun son. Pas même le chant du vent à travers la cime des arbres. Pas même le hululement d'une chouette. Rien. Juste le crépitement du feu et la respiration sifflante de Juliette.
Ils étaient en route pour la région de Southampton. Juliette devait y rencontrer le seigneur Pâris, jeune comte des lieux, pour des raisons obscures aux yeux du jeune homme. Malheureusement, à cause d'une violente tempête, le chemin qu'empruntaient habituellement les voyageurs était impraticable. Pressés par le temps, ils avaient dû se résoudre à faire un détour par cette étrange région reculée dont ils ignoraient jusque-là l'existence.
Ils n'auraient jamais dû.
Si aucun d'eux n'avait entendu parler de cette région, c'était bien parce qu'elle avait été complètement oubliée des historiens et, plus ennuyeux, des cartographes. Il n'y avait donc aucun plan de cet endroit. Détail que, bien évidemment, ni Juliette ni lui n'avait remarqué avant un bon bout de temps. Et, désormais, il était trop tard pour rebrousser chemin.
Conclusion : il était complètement perdu et sans aucun moyen de se repérer.
Au début, ça n'avait pas posé problème. Juliette avait même semblé plutôt joyeuse à l'idée de ce petit imprévu. Lui aussi n'était pas contre. Intrépide, il n'avait pas pu résister à l'appel de l'aventure. Et puis, il était persuadé qu'ils retrouveraient facilement la route qui menait à leur destination.
Une journée de recherche et ils n'avaient toujours rien trouvé, si ce n'était que faim et désespoir. À présent, le soleil s'était couché, ils étaient exténués et leur réserve de nourriture était presque à sec. Sans oublier cette étrange sensation qui ne le quittait pas depuis le matin même.
« Nous n'aurions jamais dû venir ici... » Murmura-t-il sans s'en rendre compte en fixant les flammes. « Cet endroit est malsain. »
Juliette, qui avait réussi à se calmer, s'approchant doucement et posa une main réconfortante sur son épaule.
« Tu es épuisé. Laisse-moi prendre la garde et repose-toi. »
« Et toi ? »
« J'ai déjà un peu récupéré, ce qui n'est pas ton cas. »
Bien obligé d'admettre que son amie avait raison, il alla se coucher à peu plus loin. Las de sa journée, il s'offrit tout entier à Morphée qui lui tendait les bras. Juliette en fut plutôt soulagée. Tybalt n'avait rien remarqué de son trouble et n'avait pas chicané lorsqu'elle lui avait proposé d'échanger leur rôle. Ainsi, elle n'avait pas eu à lui dissimuler la vérité. Elle ne voulait plus fermer les yeux. Car, lorsqu'elle le faisait, elle était hantée par des prunelles émeraude.
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Des heures qu'ils erraient sans apercevoir le moindre signe. Des heures qu'ils tentaient désespérément de trouver une route pour quitter cette région inhospitalière. Ils étaient affamés. Ils étaient assoiffés Ils étaient exténués. Et, comble de la malchance, le ciel menaçait de gronder d'un instant à l'autre.
Puis, un miracle.
Juliette crut voir au loin le toit d'une auberge. Ils hésitèrent un instant. Ce minuscule espoir n'était peut-être que le fruit de leur imagination, un mirage créé par la faim ou la fatigue. En essayant de rejoindre cette bâtisse, ils pourraient se perdre davantage.
De fines gouttelettes commencèrent à tomber. Elles fixèrent leur décision. Se perdre un peu plus n'était pas si grave dans leur situation. Et puis, ils dénicheraient peut-être là-bas quelques précieuses indications pour retrouver leur chemin.
L'auberge au bois dormant. Tybalt fut soulagé lorsqu'il lut cet étrange nom sur l'enseigne du bâtiment. Juliette et lui dormirait au chaud ce soir.
Après avoir laissé leurs chevaux à une barre d'attache à proximité d'un petit ruisseau où les bêtes purent s'abreuver, ils coururent à l'intérieur afin d'échapper à la pluie. L'auberge était à l'image de la région. Totalement déserte. Toutefois, l'endroit était habité. Plusieurs éléments le prouvaient. Un feu brûlait dans l'âtre de la cheminée de pierre et il flottait dans l'air une délicieuse odeur de poulet aux épices. Le ventre de Tybalt gargouilla. Ce doux parfum venait cruellement de lui rappeler qu'il n'avait plus rien mangé depuis le matin. Et l'estomac de Juliette ne devait pas être dans un meilleur état.
« Que puis-je pour vous ? »
Le jeune homme fit brusquement volte-face et dégaina son épée. Quelle ne fut pas sa surprise quand il se retrouva face à face avec un jeune garçon d'une vingtaine d'années aux boucles brunes et aux yeux noisette. L'aubergiste. Rouge de honte, il rangea immédiatement sa lame sous le regard amusé de Juliette.
« Auriez-vous deux lits pour cette nuit ? » Demanda cette dernière au jeune homme.
« Pour cette nuit et pour toutes celles ensuite... Ce n'est pas la place qui manque ! »
Avec un petit sourire, il ouvrit un tiroir, fit des fouilles et en ressortit deux minuscules clés rouillées par le temps.
« Ce sont les deux premières chambres en haut de l'escalier. » Expliqua l'aubergiste. « Le souper sera servi dans environ une heure. Ça vous laisse amplement le temps de vous reposer. Ou de vous détendre. »
Tybalt se sentit étrangement visé par ces derniers mots mais ne fit aucun commentaire. Ils suivirent les instructions du jeune homme et montèrent à l'étage. Leurs chambres étaient rigoureusement similaires. Confortables, elles contenaient un lit au matelas moelleux, un fauteuil en osier, une bassine d'eau claire ainsi qu'un miroir et une réplique de la cheminée de l'entrée. Mais ce qui réjouit le plus les deux voyageurs fut sans conteste la corbeille de fruits posée sur la table de nuit. Tybalt prit une pomme et la lança à son amie qui la rattrapa habilement avant de se servir à son propre compte.
« Alors qu'en penses-tu ? » Interrogea-t-il Juliette en croquant le fruit.
« Cette pomme est excellente. »
« Je te parlais de la région, triple buse ! »
Juliette eut un petit air amusé avant de soupirer.
« Je ne sais pas... Rien ici ne me semble dangereux. D'un autre côté, c'est toute cette région qui ne m'inspire pas confiance. »
Le jeune homme hocha la tête, plutôt d'accord. Mis à part cette auberge, ils n'avaient croisé aucun signe de vie, humaine comme animale. Aucun chant d'oiseau. Aucune chamaillerie d'écureuils. Rien que du silence. Comme si les lieux étaient plongés dans un profond sommeil.
Tout ça ne laissait présager rien de bon.
Juliette lui annonça qu'elle voudrait se rafraîchir. Tout en le mettant à la porte, elle lui conseilla de faire de même. Un bain ne pourrait que lui faire le plus grand bien. Elle faisait bien évidemment référence à l'incident avec l'aubergiste.
Il trouva judicieux d'aller s'excuser au plus vite afin d'éviter un malentendu (et potentiellement de se préserver des moqueries de son amie). Il se mit donc à la recherche du jeune homme.
Il le repéra dans la pièce principale en compagnie d'un autre garçon du même âge environ. Il était plus grand que celui qui les avait accueillis et semblait bien plus enjoué. Quoiqu'il puisse raconter à son compagnon, il le faisait avec de grands gestes. De temps à autre, il passait une main dans sa chevelure en bataille sans doute avec l'espoir de la discipliner. Puis, alors qu'il réalisait que cette tentative s'avérait vaine, il montait d'un ton. Son compagnon l'écoutait d'une oreille distraite tandis qu'il composait un montage floral pour égayer la pièce.
Lorsque l'aubergiste releva la tête de son bouquet et aperçut Tybalt, il l'invita d'un signe de la main à les rejoindre. Le grand châtain le regarda approcher, un air à la fois surpris et méfiant au visage.
« Alors ? Comme trouvez-vous votre chambre ? » S'enquit son hôte, soucieux de bien-être de ses clients.
« C'est parfait » Assura Tybalt, tout à fait sincère.
« Pas étonnant vu le temps que passe Benvolio à l'entretien de cette vieille baraque ! » S'exclama le troisième membre de la discussion avant de se tourner vers Tybalt. « Figurez-vous qu'il n'y a que trois choses qui importent dans la vie de ce charmant garçon : sa bibliothèque, sa serre et son auberge ! Ça en devient désespérant... presque autant que le manque de client ! Aïe ! »
Le dénommé Benvolio venait, rouge de honte, de planter son coude dans les côtes de son compagnon pour le faire taire.
« Pourrais-tu, un jour, passer vingt-quatre heures sans te plaindre ? Excusez-le. Râler, c'est comme une seconde nature chez lui. »
« Je suis un incompris ! Quand je pense que je me consacre exclusivement à toi depuis deux ans... Qu'aurais-tu fait sans moi ? »
« Je me débrouillais très bien avant ton arrivée, je te signale. »
« Ben, tu me brises le cœur ! Pire, tu m'assassines ! Tu me plantes une de tes lames aiguisées dans l'organe dont tu es dépourvu ! Comment puis-je encore vivre avec toi après ce meurtre cruel ? »
« La porte est juste-là. Ça ne tient qu'à toi de la franchir. »
Tybalt aurait été gêné d'assister à cette dispute, qui ressemblait étrangement à une scène de ménage, s'il n'y avait pas eu le regard blasé de l'aubergiste et les mimiques théâtrales de son compagnon. Tout semblait comédie.
Le jeune homme dont il ignorait toujours le nom tourna les talons et se dirigea dignement vers une porte derrière le comptoir.
« Adieu ! » Fit-il, impérial, avant de disparaître dans une autre pièce.
Benvolio accueillit son départ d'un soupir découragé et se tourner vers Tybalt qui n'avait pas bougé d'un iota.
« Désolé pour ça. Mercutio aime se donner en spectacle. Dès qu'il en a l'occasion, il fait son numéro devant les clients. Ce qui explique souvent qu'ils ne reviennent jamais... »
« Vous n'avez pas peur qu'il s'en aille ? »
« Aucun risque ! Il sera encore là demain et tous les jours qui suivront ! Je n'en serais débarrassé qu'à sa mort ! Mais dîtes-moi, que faîtes-vous ici ? Ne deviez-vous pas vous reposer ? »
« Je tenais à m'excuser pour l'incident à notre arrivée. »
« Quel incident ? »
Devant son incompréhension, Tybalt mima son geste lorsqu'il dégainait.
« Oh ça ! Ce n'est rien ! Croyez-moi, j'ai déjà vu bien pire ! »
Il y avait dans la voix de Benvolio quelque chose de charmant. Un léger accent qu'on entendait plus depuis un bon siècle au moins. Habituellement, il n'était plus prononcé que dans la bouche de vieillards séniles ou pleins de sagesse et d'ennui. L'entendre dans une voix si jeune était agréable. Très agréable. Il voulut l'écouter encore. Il prit comme prétexte la curiosité. Intrigué, il voulait connaître les mésaventures d'un aubergiste dont l'établissement se situait dans une région oubliée de tous.
Benvolio l'invita à s'asseoir. Il attrapa une bouteille d'alcool et deux verres au passage. Une fois installé juste en face de son invité, il remplit leurs verres et commença à parler.
Il était né dans cette auberge. À l'époque, elle était tenue par son grand-père. Puis à sa mort, il en avait hérité. Sa vie avait toujours été liée à cette bâtisse. Il y avait grandi, appris à marcher et à lire et il y mourrait certainement dans de nombreuses années.
Tybalt l'écoutait attentivement. Bien plus que ses mots, c'était la voix de l'aubergiste qui plaisait au jeune homme. Une voix claire et maîtrisée. Tybalt aurait pu boire encore mille ans ses paroles et ne jamais s'en lasser.
Seulement un cri vint gâcher ce doux moment.
Un cri de terreur.
Un cri de Juliette.
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Après le départ de Tybalt (et s'être assurée qu'il ne revenait pas sur ses pas), Juliette commença à se déshabiller. Dans une armoire, elle avait trouvé du linge propre qu'elle plaça de manière à le saisir facilement à la sortie de la bassine. Lorsque la jeune femme y entra, l'eau était déjà glacée. Cela ne la dérangea pas. Après la dure journée qu'elle venait de passer, rien que de se savoir dans un endroit sûr où elle pourrait se reposer la réconfortait.
En se lavant, la jeune fille repensa à cet incroyable coup de chance. Contrairement aux apparences, cette mésaventure s'apparentait à ses yeux à une bénédiction. Elle avait menti à Tybalt. Certes, elle devait bien se rendre à Southampton, mais pas pour y régler une quelconque affaire comme elle l'avait certifié à son ami. Elle s'y rendait pour se marier.
Son père et l'oncle de Pâris, qui gérait officiellement le comté jusqu'aux vingt et un ans du jeune homme, s'étaient mis d'accord peu de temps auparavant. Une telle union serait bénéfique pour leurs deux familles. Seulement, Juliette, elle, n'était pas de cet avis. Tout comme Pâris. Si les deux jeunes gens s'appréciaient et se respectaient, ils étaient loin d'éprouver pour l'autre la passion d'Éros. Et pourtant, malgré leurs vives protestations, son père l'avait envoyé à Southampton.
Une fois sortie de l'eau, elle prit la résolution de ne plus y penser. Elle devait profiter de chaque minute de cette liberté bientôt perdue. On lui avait offert l'opportunité de la garder un peu plus longtemps que prévu, elle n'avait pas à la gâcher en pensant à ce que serait sa vie dans un futur proche.
Alors qu'elle se brossait les cheveux, une ombre dans le miroir attira son attention. Elle fit brusquement volte-face. Il était là. Juste devant elle. Le garçon aux yeux émeraude. Elle aurait voulu crier, ou même parler. Rien ne sortit. Une force étrange et puissante lui imposait le silence. À nouveau, elle était envoûtée. Par son regard mais aussi par tout son être. Par cette aura froide qu'il dégageait. Par sa peau aussi blanche que la neige. Par ses longs cheveux ébène. Par ses lèvres aussi. Juliette ne put s'empêcher de le trouver beau.
Les battements de son cœur s'accélérèrent. Elle pouvait clairement les entendre cogner contre sa poitrine. Et ça ne s'arrangea pas lorsque le bel inconnu s'approcha lentement. Ni lorsqu'il posa tendrement ses lèvres sur les siennes.
Il prit ensuite la jeune fille par la main. Juliette se laissa guider sans même se préoccuper de leur destination. Le jeune homme la mena jusqu'à une magnifique serre où la plus banale des chrysanthèmes côtoyait les plus somptueuses fleurs dont elle ignorait les noms. Malgré la pluie qui venait bruyamment s'écraser contre les vitres transparentes de la serre, on aurait facilement pu croire la journée ensoleillée. La faute à la chaleur, étouffante dans la pièce, et aux mille et une variétés de plantes. Il y en avait de toutes les sortes et de toutes les couleurs. Des lys blancs à des lilas violets, en passant par des amaryllis rosées et tulipes dorées.
Mais la variété qui émerveilla Juliette au-dessus de tout était toute simple. Des roses aux pétales d'un blanc pur. Cette dernière dégageait un parfum ensorcelant. Elle voulut en cueillir une. Juste pour s'assurer que sa texture était aussi douce que son arôme.
Alors qu'elle était sur le point de se piquer sur l'un de ses épines, une violente bourrasque écarta le rosier de ses doigts. Prise d'un mauvais pressentiment, elle se retourna brusquement. Le jeune homme avait disparu. La pièce s'assombrit tout à coup tandis que la chaleur devenait de plus en plus oppressante. Une impressionnante rafale de vent la fit trébucher sur une racine. Les battements de son cœur semblaient s'être calqués à la pluie qui cognait contre le verre. Dissimulés dans les rosiers, deux yeux dorés l'observaient comme un loup fixait son prochain repas.
Juliette hurla.
La porte s'ouvrit brusquement. Elle sentit qu'on se saisissait d'elle. Elle se débattit avec violence.
« Juliette ! Calme-toi ! Ce n'est que moi ! »
Cette voix. Ce parfum. Tybalt. Elle se détendit immédiatement.
« Juliette, qu'est-ce qui s'est passé ? »
« L'inconnu... La serre... La rose, le vent, les yeux ! Où sont les yeux ? »
Tybalt releva la tête vers Benvolio et Mercutio avec une mine interrogative. L'un d'entre eux savait-il de quoi elle parlait ? Si Mercutio secoua vivement la tête, son compagnon ignora totalement la question.
« Quels yeux, Juliette ? » Demanda alors son ami d'une voix douce.
« Les yeux d'or ! Tu ne les as pas vu ? »
Lorsque Tybalt lui affirma n'avoir rien remarqué, la jeune femme se sentit perdue, désorientée. Elle n'avait pas rêvé, elle en était certaine. Son inconnu était réel. Elle enfouit sa tête dans le cou de son ami et sanglota comme une enfant.
« Commençons par le commencement ! » S'exclama soudainement Mercutio, décidé à éclaircir le mystère.
Il s'accroupit devant Juliette et la força en douceur à le regarder.
« Juliette, c'est ça ? Vous nous avez parlé d'un inconnu. Pourriez-vous nous le décrire ? »
Elle hocha la tête. Après avoir essuya ses larmes, la jeune femme dressa le portrait du son bel inconnu.
« Impossible... » Murmura Benvolio, livide, quand Juliette eut fini sa description.
« Qu'est-ce qui est impossible ? »
« Vous avez aussi parlé de roses. » Continua l'aubergiste en ignorant complètement la question de Tybalt. « De quelle couleur étaient-elles ? »
« Blanches. »
Benvolio s'éloigna un instant. Lorsqu'il revint, il tenait une rose couleur ébène dans ses mains. Il s'accroupit à son tour et présenta la fleur à Juliette.
« Ceci est la seule variété de rose que je cultive. Bizarrement, je n'arrive pas à en faire pousser d'autres... »
« Mais... » Voulut protester Juliette.
« Sachez également que beaucoup de mes fleurs, dont cette rose, sont très dangereuses. Pour la plupart, elles provoquent de puissantes hallucinations. C'est d'ailleurs pour cette raison que cette serre est interdite d'accès. À l'avenir, souvenez-vous en ! »
Puis, devant trois paires d'yeux effarés, il quitta rapidement la serre sans plus d'explications. Juliette, Mercutio et Tybalt restèrent interdits un petit moment. Aucun d'eux n'avait vraiment compris ce qui venait de se passer. Mercutio fut le premier à réagir. Il s'élança à la suite de son compagnon. Toutefois, arrivé à hauteur de la porte, il se tourna vers ses clients.
« Excusez-le, il ne pensait pas un mot de ce qu'il a dit. Il est légèrement à cran en ce moment. Par contre, le souper aura un peu de retard. Vous pourriez en profiter pour, je sais pas, vous vêtir par exemple ? »
Tybalt rougit alors furieusement et détourna le regard. Juliette, alarmée par le comportement des garçons baissa alors les yeux sur sa tenue. Elle était simplement vêtue d'une serviette de bain.
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La nuit était déjà tombée et le temps empirait de secondes en secondes. L'averse s'intensifiait et le tonnerre grondait violemment. Assis sur le pas de sa porte, Benvolio se moquait des caprices de la météo. Il ignorait la pluie qui le transperçait. Il ignorait le tonnerre. Il ignorait le froid. Il se moquait de tout et était obnubilé par ce qui venait de se passer.
Une rose blanche. Elle prétendait avoir vu une rose blanche. Impossible. D'abord parce qu'elles ne poussaient plus dans la région depuis un bon siècle au moins. De plus, il détestait les roses. Son regard se posa sur celle qu'il tenait entre ses doigts. Si ces fleurs de couleur ébène envahissaient sa serre, ce n'était pas son choix. Elles étaient juste un cruel rappel de son impuissance. Un cadeau empoisonné.
Plongé dans ses pensées, il ne sentit qu'au dernier moment deux bras chauds s'enrouler autour de sa taille. Mercutio.
« Alors ? Tu m'expliques ? »
Bien que la question fusse laconique, Benvolio comprit très exactement de quoi il s'agissait.
« Ce n'est rien. » Assura l'aubergiste, en se dégageant de l'étreinte de son ami.
« Si ce n'était rien, tu ne te serais pas enfoui de cette façon ! Ne me dis quand même pas que c'est à cause d'une stupide rose ! »
« Ce n'est pas qu'une rose ! »
Il se leva d'un bond fit face à son ami. Pile à ce moment, un éclair s'écrasa bruyamment non loin d'eux, ce qui eut pour effet de faire sursauter Mercutio. Dieu qu'il détestait les orages !
« Tu devrais rentrer... » Lui conseilla Benvolio dont la voix s'était radoucie en remarquant le malaise de son compagnon. « Tu vas finir malade si ça continue... »
« Et toi ? Non, pas la peine d'insister, je ne rentrerais que si tu viens avec moi ! Et si j'ai la crève demain, je pourrais crier haut et fort que c'est ta faute ! Parce que tu n'as pas voulu me faire confiance ! »
Il croisa les bras sur son torse, pour renforcer ses paroles. Il ne bougerait pas de là tant qu'il n'aurait pas eu des réponses. Et des vraies !
Benvolio ne put retenir un petit sourire amusé.
« Cette histoire de rose a seulement fait remonter des souvenirs douloureux. » Céda l'aubergiste. « C'est tout. »
« Quels souvenirs ? »
« Tu sais que je n'aime pas parler de mon passé... »
« Avec moi, tu veux dire ! Parce qu'avec un parfait inconnu, ça ne te dérange absolument pas ! »
« Jaloux ? »
« A en mourir ! Mais ne change pas de sujet s'il te plaît ! Alors ces souvenirs ? »
« Une vieille histoire qu'on me racontait quand j'étais petit... »
« En quoi est-ce douloureux ? »
« C'est compliqué... »
« Tu me la raconterais ? »
« Pardon ? »
« Rien ! Oublie ce que je viens de dire ! On ferait mieux de rentrer maintenant ! Je ne tiens pas à attraper la crève ! »
« Mercutio... »
« Oui ? »
« Je te la conterais ce soir, après le souper. »
« Oh... »
Ça, pour une surprise... Néanmoins, Mercutio n'allait pas s'en plaindre.
Ils restèrent encore un peu dehors, en silence, avant que Mercutio finisse par avoir froid et embarque de force son ami à l'intérieur sous les protestations amusées de ce dernier.
Aucun d'eux ne remarqua les yeux d'or d'un corbeau qui les surveillaient, perché sur un arbre à proximité, comme une menace à éliminer.
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Le repas se passa merveilleusement bien. Aucune apparition étrange ne montra le bout de son nez et Mercutio, qui s'occupait de la cuisine, avait mis tout en œuvre pour que Benvolio et leurs clients oublient l'incident de la serre.
Entraînée par cette bonne humeur générale, Juliette (calmée et habillée) raconta à ses hôtes leurs mésaventures. Lorsqu'elle évoqua Southampton, Mercutio devint aussi blanc qu'un linge et trouva dans l'observation de ses restes de poulet une activité on ne peut plus intéressante. Un comportement étrange que ne manqua pas de remarquer Tybalt.
« Un problème avec le comté de Southampton ? »
« Aucun ! » Répondit le jeune homme. « J'y suis simplement né... »
« Malheureusement... » Grommela Benvolio.
« Pourquoi dîtes-vous cela ? » L'interrogea Juliette, intriguée par les paroles du l'aubergiste.
« Dîtes-moi, signora, connaissez-vous le code d'honneur des habitants de cette fameuse région ? »
« Une vie pour une vie. Si vous avez sauvé la vie d'un homme, alors cet homme contracte une dette envers vous. Une dette qui ne sera brisée que s'il vous sauve la vie en retour. »
« Exactement ! Eh bien moi, il y a deux ans, je ne le connaissais pas... Je vous laisse deviner pourquoi un homme tel que Mercutio, qui aime autant l'action, accepte de vivre dans cet endroit ennuyeux à souhait, selon ses propres mots. »
Juliette jeta un coup d'œil étonné en direction de Mercutio qui souriait de toutes ses dents.
« Avoue que tu te ferais chier sans moi ! »
« J'aurais dû laisser ces loups te dévorer ! Ça m'aurait évité tellement de problèmes... » Soupira l'aubergiste, parfaitement sincère.
« Mais moi aussi je t'aime ! »
Le repas se termina dans la bonne humeur, même si Benvolio continuait à pester de temps à autre contre Mercutio, pour le plus grand plaisir de ce dernier.
Au bout d'un moment, Juliette et Tybalt se levèrent pour rejoindre leurs chambres. Cependant, la voix déçue de Mercutio les retint.
« Vous n'allez quand même pas nous quitter ! Benvolio m'a justement promis de jouer le conteur ce soir ! Ne ratez pas ça ! C'est tellement rare... »
Les deux voyageurs se consultèrent du regard. Tybalt haussa les épaules. Lui se laisserait bien tenter mais si son amie ne voulait pas...
Juliette finit par accepter l'invitation d'un hochement de tête, au plus grand bonheur de Tybalt et de Mercutio.
Ils s'installèrent devant la cheminée. Mercutio disparut quelques instants dans la cuisine et en ramena quatre verres de liqueur de framboise distillée par ses soins.
« Pour tenir le choc. » Expliqua-t-il devant les mines interrogatives des trois autres.
Son sourire taquin n'échappa à personne. Benvolio, qui avait bien conscience d'être à nouveau la cible de ses moqueries, leva les yeux au ciel. Pourquoi lui avait-il sauvé la vie, déjà ?
Puis, enfin, il commença son récit.
« C'était il y a bien longtemps. Le bois que vous voyez à l'extérieur n'était encore qu'un petit verger appartenant au château de la famille qui veillait sur la région : les Montaigu. Ce château était magnifique, imposant. La pierre dans laquelle il était taillé était si lisse que l'édifice semblait provenir d'un seul et unique bloc et brillait au soleil comme le plus pur des joyaux tandis que chaque tour donnait l'impression de toucher le ciel. Un lieu digne des plus grands contes de fée.
» Tous les mois se déroulaient de somptueux bals où l'on festoyait jusqu'au petit matin. Mais la plus belle fête fut certainement celle que l'on donna lors de la naissance du fils héritier du seigneur des lieux, Roméo. Ce jour-là, toute la région fut conviée à un immense banquet où l'on put déguster des mets exceptionnels que personne ne goûta une deuxième fois, boire jusqu'à en oublier son nom et danser jusqu'à s'endormir sur les tables. Certains racontent même que des fées vinrent offrir divers cadeaux au noble bébé. Ainsi, deviendrait-il un séduisant jeune homme, doté d'un beau talent d'escrime et apprécié de tous.
» Malheureusement, ce bonheur fut de courte durée. En pleine cérémonie, Mab, celle que l'on surnommait la Maléfique, apparut, provoquant horreur et épouvante dans l'assemblée. Elle avait été oubliée, non pas par mégarde comme l'avait prétendu les seigneurs des lieux, mais sciemment car sa malhonnêteté était connue dans la région entière. Seulement, Mab était aussi fière et rancunière. La sorcière criait réparation pour l'affront qui lui avait été fait.
» Pour punir Montaigu et sa femme, elle maudit leur terre et tous ceux qui y habitaient. Et sa vengeance ne s'arrêta pas là. Ce malheur serait provoqué vingt années plus tard par le bébé mis à l'honneur en ce jour de fête, qui en mourrait. Une fois son horrible prophétie énoncée, la Maléfique disparut.
» Les deux parents étaient dévastés. Non seulement les terres sous leur protection étaient maudites mais leur unique fils ne survivrait pas à son vingtième anniversaire. Néanmoins l'espoir revint en la personne d'un jeune magicien prénomme Lawrence. Si ses pouvoirs n'étaient pas assez puissants pour contrer les sortilèges de Mab, il possédait assez d'esprit pour les contourner et atténuer la malédiction qui pesait sur le nourrisson. Il se pencha sur le berceau et prononça ces paroles :
« Maudis tu seras,
Mais jamais tu ne mourras,
Dans un profond sommeil tu seras plongé,
Et cent ans tu attendras avant d'être éveillé,
Grâce à un baiser d'amour,
Tu reverras le jour. »
» Les années passèrent et Roméo devint un fort beau jeune homme. Cependant, ses parents avaient toujours en mémoire la prophétie de Mab et interdisaient à leur enfant de passer la grille du château.
» Malheureusement, comme il ignorait la menace qui planait sur sa vie, le jeune homme ne comprenait pas la raison de cette interdiction et ne manquait jamais une occasion de la braver. Il rêvait de liberté mais, au château, ses moindres faits et gestes étaient constamment surveillés. Enfant, il avait par hasard découvert une faille dans la haute muraille qui protégeait la citadelle. Il avait pris l'habitude de s'y faufiler discrètement pour quitter cette prison dorée.
» Un jour qu'il se promenait dans les vergers aux abords de la forteresse accompagné d'un de ses plus proches amis et qu'ils contemplaient les œuvres du printemps, Roméo aperçut une rose d'un blanc pur. Rien ne la différenciait des autres fleurs. Pourtant, il se sentait irrésistiblement attiré par elle. Malgré les avertissements de son compagnon, il s'approcha de la fleur et la cueillit. Seulement, comme toutes les roses, celle-là avait des épines et le jeune homme se piqua sur l'une d'elles.
» Aussitôt, le monde se mit à tourner autour de lui et, bien avant que son compagnon ne puisse le rejoindre, il s'évanouit. Une violente bourrasque de vent coucha alors les plus robustes des arbres. Plus loin, une autre détruisit les fermes et les moulins. En quelques secondes, la région fut dévastée tandis que la rose maudite se teintait lentement en noir. Ainsi la vengeance de Mab s'accomplit.
» La fin de la légende reste imprécise. Des rosiers poussèrent autour du château et remplacèrent les murailles. Personne ne sait ce qu'il est advenu des habitants à l'intérieur. Quant à Roméo, une force mystérieuse, dont j'ignore si elle provenait de Mab ou de Lawrence, l'emmena dans la plus haute tour de la forteresse où il attend toujours d'être éveillé... »
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Une étrange mélodie hantait les couloirs déserts de ce château des anciens temps. Juliette ferma les yeux, se laissant bercer pour la douce musique, lente et triste. Sans réfléchir, elle se laissa guider au fil des notes.
Elle traversa des galeries aux nombreux portraits et tapisseries vieillis par le temps. Elle rencontra des statues, habilement sculptées mais recouvertes d'une épaisse couche de poussière, des vases somptueux et des tableaux aux couleurs ternies. Finalement, il arriva au pied d'un simple escalier en colimaçon qu'elle gravit marche après marche pour se retrouver face à une immense porte en bois, richement décorée. La source de la mélodie se trouvait de l'autre côté. Elle poussa la porte.
La pièce n'était pas très grande et obstruée par un immense lit où dormait paisiblement un jeune homme. Juliette écarquilla les yeux. Une peau de cire, des cheveux ébène. Il s'agissait de son inconnu !
« Évidemment que c'est moi ! Qui voulez-vous que ce soit d'autre ? »
La jeune femme sursauta et ne put retenir un cri de surprise. Elle fit violemment volte-face et se retrouva nez-à-nez avec une réplique de son endormi, accoudé sur une table, un sourire qui hésitait entre la moquerie et le charme aux lèvres. Sous l'arche que formaient ses bras, la fameuse boîte à musique d'où provenait la mélodie qui l'avait tant intriguée.
« Je rêve... » Murmura la jeune femme en se pinçant.
« C'est exactement ça ! » Sourit son inconnu. « Vous êtes perspicace, c'est le moins que l'on puisse dire ! »
Juliette ignora sa réplique. Elle avait rapidement fait l'inventaire des lieux et avait remarqué un très beau bougeoir en argent qui rappelait une rose. Elle le saisit et le balança sur le jeune homme qui ne dut de ne pas le recevoir en pleine poire qu'à un extraordinaire réflexe de survie.
« Non mais ça va pas ! » S'exclama-t-il en plongeant au le sol.
« Vous ! Vous avez intérêt à avoir une très bonne excuse pour m'avoir emmené dans cette serre ! J'ai failli mourir de peur ! »
« Ce n'était pas mon intention, Signora, je vous le jure ! Je voulais juste vous expliquer ce qui m'était arrivé ! Mais la Maléfique est intervenue et a tout fichu en l'air ! Je n'y peux rien si elle est plus puissante que moi ! »
Juliette, qui avait un autre chandelier en main, arrêta juste à temps son mouvement.
« Qu'est-ce que vous venez de dire ? La Maléfique ? Comme dans l'histoire de Benvolio ? »
Le jeune homme tiqua à la mention de l'aubergiste. Il prit le risque de relever la tête. Son air moqueur avait laissé place à un air furieux.
« Comment ça l'histoire de Benvolio ? Ne me dîtes quand même pas qu'il vous l'a racontée ? Je n'ai quand même pas pris tous ces risques pour que le Scoiattolo me coiffe au chapeau ! Décidément, on ne sera jamais sur la même longueur d'onde lui et moi ! »
« Attendez, attendez, vous êtes Roméo ? »
Le jeune homme sourit et fit une petite courbette.
« En personne, Signora. »
« Et vous connaissez Benvolio ? »
Roméo grimaça.
« C'est compliqué. Ça fait des années qu'il m'ignore. Et c'est pas faute d'avoir essayé d'attirer son attention ! Pour lui, je suis un sujet tabou. C'est pour ça que ça m'étonne qu'il vous ait raconté mon histoire, ce n'est pas son genre de ressasser le passé... Donc vous savez ce qui m'est arrivé… Ce n'est alors plus la peine de perdre du temps là-dessus ? »
Juliette approuva d'un hochement de tête.
« Très malin d'ailleurs de désobéir à ses parents et de se faire avoir par une jolie fleur... »
« Je tiens quand même à vous rappeler que vous avez bien failli succomber à la même tentation que moi dans la serre... »
Le sang de la jeune fille ne fit qu'un tour.
« Je vous demande pardon ? Vous êtes en train de me dire que j'aurais pu me retrouver dans le même état que vous ? »
Il dégageait de Juliette une aura très dangereuse. Roméo, pour plus de sécurité, préféra reculer d'un ou deux pas. On n'était jamais trop prudent.
« Pas tout à fait. » Expliqua-t-il très diplomatiquement. « Vous auriez dormi quelques heures, le temps que je vous explique ce qui m'était arrivé et vous demande de l'aide. C'était évidemment sans aucun danger ! »
« Vous voulez que je vous aide ? Et comment ? »
« Ben ne vous l'a pas dit ? »
« Il a parlé de la magie de l'amour mais sans plus de détails. »
L'endormi éclata de rire.
« Sérieusement ? Il a dit ça ? Il est incroyable ! Je vais être honnête avec vous, un baiser, ça me suffit amplement. »
« Donc, si j'ai bien compris, la première clinche qui passe pourrait vous réveiller. »
« La première clinche qui passe, en l'occurrence, c'est vous. Et je dois avouer que j'ai plutôt de la chance... On vous a déjà dit que vous aussi belle qu'un bijou étincelant ? »
Le jeune homme eut un sourire charmeur, qui avait certainement dû faire des ravages en son temps. Le pire ? Ce petit numéro fonctionnait très bien. Les joues de Juliette prirent une jolie teinte rosée. Elle était sous le charme. Et ce, depuis le début. Il fallait dire que lui aussi était plutôt mignon.
Elle secoua la tête. Non, elle ne devait pas se laisser embobiner par de jolis sourires et des beaux discours ! Elle ne devait pas oublier qu'à cause de lui et ses bêtises, elle avait failli y laisser sa raison !
« Et qu'est-ce que j'y gagne, moi, à vous aider ? »
Roméo grimaça à la question.
« La satisfaction d'avoir fait une bonne action ? » Proposa-t-il, après une minute de réflexion intense.
La jeune femme jeta un regard on ne peut plus éloquent sur ce qu'elle pensait de cette idée et l'autre envoya tout balader.
« Mais j'en sais rien moi ! Je ne connais même pas les valeurs de votre époque ! Comment voulez-vous que je sache ce qui importe pour vous ? Par contre, il n'y a qu'une chose que je désire par-dessus tout : me réveiller. Mais pas seulement pour moi. Quand Mab m'a maudit, c'est toute la région qui en a pâti ! Son sort est lié au mien. Si je me réveille, c'est toute la région qui reprend vie ! Alors si vous ne le faîte pas pour moi, faîtes le pour les terres qui sont sous ma protection ! »
Juliette fut bien obligée d'admettre qu'elle s'était laissé convaincre.
« Je veux bien vous aider. » Soupira-t-elle. « Seulement, j'ignore où vous vous trouvez... »
« Benvolio le sait, enfin, s'il n'a pas oublié la route depuis le temps. »
Froncement de sourcils de la part de la jeune femme.
« S'il connaît le chemin, pourquoi ne vous a-t-il pas aidé ? »
« Même s'il le voulait, il ne pourrait pas m'aider. Je vous rappelle qu'il me faut le baiser d'une fille. Alors je veux bien que Ben semble tout fragile à première vue, mais je vous assure, c'est bel et bien un homme. Alors, vous viendrez ? »
Son ton était presque suppliant. Pour toute réponse, Juliette s'approcha doucement du jeune homme et lui rendit son baiser.
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Si le tonnerre avait cessé de gronder au milieu de la nuit, la pluie avait continué d'arroser la région jusqu'à l'aube. Dès qu'une accalmie pointa le bout de son nez, Benvolio en profita pour prendre l'air. Il en avait besoin. Il voulait se vider l'esprit, oublier les événements de la veille. Et pour ça, rien de tel qu'un petit tour dans le bois quand l'air était encore frais et humide et que les rayons du soleil venaient de transpercer la cime des arbres.
À cause du temps instable, Mercutio lui avait demandé de ne pas s'éloigner. L'homme de Southampton craignait qu'il se perde. Benvolio s'était retenu de justesse de répliquer que, depuis le temps qu'il parcourait ces bois, il en connaissait chaque recoin. Et pourtant, malgré qu'il trouvait parfaitement ridicule de s'inquiéter d'un danger inexistant, il restait à proximité de l'auberge. Il sourit en remarquant à quel point Mercutio avait de l'influence sur lui.
Certains jours, il regrettait sincèrement de lui avoir sauvé la vie. Mais, la plupart du temps, il devait bien l'avouer, il était heureux que ce crétin ait débarqué dans son quotidien. Il avait brisé la solitude dans laquelle il s'était plongé longtemps auparavant. Et dans laquelle il se replongerait dans quelques années. Lui, l'auberge et les roses. Si ces dernières offraient un avantage, ce serait certainement celui-là. Elles, elles ne l'abandonneraient pas.
Il secoua la tête. Il aurait tout le loisir de ruminer ses idées noires plus tard. Lorsqu'il serait à nouveau tout seul.
Benvolio s'arrêta soudain. Un pas de plus et il tombait dans la flotte. Malgré toutes ces années, il s'en étonnerait toujours. Il connaissait si bien le bois que, même distrait, il savait en éviter les pièges. Il s'accroupit et passa une main dans l'eau glacée. Il fut un temps où les cours d'eau étaient remplis de petits poissons. Et, lorsqu'on plongeait sa main dans un petit ruisseau comme celui qui se tenait devant le jeune homme, on pouvait sentir ces habitants aquatiques chatouiller vos doigts. Mais, désormais, l'eau était la seule chose qui venait caresser sa peau.
Un rayon de soleil vint se refléter dans le liquide clair si bien que Benvolio y vit son visage apparaître. Ainsi que deux yeux dorés juste derrière lui.
Le jeune homme n'eut pas le temps de se retourner. L'immense loup noir de le fit basculer dans l'eau et l'immobilisa grâce à ses grosses pattes. L'animal grogna et planta son regard or dans celui noisette de sa proie.
Benvolio tenta de rester le plus calme possible. Il arrivait souvent qu'une meute de loups des régions voisines s'attardent un peu dans ces bois pour chasser. Et, aussitôt qu'elle se rendait compte qu'il n'y avait rien à se mettre sous la dent, elle repartait chez elle. Mais, ce loup-là n'appartenait à aucune meute. D'ailleurs, ce n'était même pas un loup.
« Bonjour Mab, ça fait un bail. » Le salua Benvolio, un ton tout sauf apeuré.
Le loup grogna une nouvelle fois, mauvais d'avoir été découvert si vite. L'animal se changea en une femme à la peau pâle et aux cheveux de jais.
« Je n'ai que faire d'un pion de Lawrence. » Grailla la Maléfique. « Ou peut-être es-tu une tour ? Je n'ai jamais découvert ton rôle dans cette partie, Benvolio Montaigu. »
La référence n'échappa pas au jeune homme.
« Alors, voilà ce qu'est cette histoire à tes yeux ! Une simple partie d'échec ! »
La sorcière sourit. D'un élégant geste de la main, elle désigna le bois autour d'eux.
« Ne trouves-tu pas que cet endroit est un magnifique échiquier ? Et puis, la partie est presque terminée, une fois sa dernière tour tombée, le roi sera vulnérable... »
« Tu ne peux pas me faire de mal. »
Véridique. C'était la seule raison pour laquelle il était encore en vie. Il était – merci Lawrence – totalement immunisé contre les sortilèges de Mab.
La Maléfique eut un sourire mauvais. Elle se pencha lentement sur lui.
« Je ne peux pas te tuer avec ma magie, certes. » Chuchota-t-elle aussi douce qu'un pétale de rose au creux de son oreille. « Il existe cependant d'autres moyens, plus corps à corps... »
« J'ai peur de comprendre... »
« Attend, je vais t'expliquer. »
Elle posa une main ferme sur son buste et le poussa en souriant un plus profondément dans l'eau.
« Stop ! J'ai compris ! »
Là, il paniquait. Ça sentait le roussi. Ou plutôt la noyade.
« On a peur ? »
« Si tu veux, on échange les places. Je me demande si tu ne paniquerais pas... »
Le sourire de la sorcière s'élargit mais elle ne répliqua pas. À la place, elle caressa doucement sa joue.
« Lawrence ne gagnera jamais... Je suis bien plus puissance que lui. » Lui expliqua-t-elle comme à un enfant. « Et puis, je ne supporterais pas de perdre ! »
« Tu sais, une petite défaite de temps à autre, ça ne fait pas de tort à la modestie... » Se permit de se moquer Benvolio, malgré sa très mauvaise position.
Il le regretta ensuite. La sorcière, dont le sens de l'humour n'était décidément pas très développé, lui enfonça son poing dans son ventre avec, évidemment, toute la délicatesse due à une dame. Le coup lui arracha un cri de douleur. Mab en parût très satisfaite. Encore une fois, son doigt longea tendrement son visage.
« Tu ressembles trop à ton père pour ton propre bien... J'en prendrais d'autant plus de plaisir à t'éjecter de l'échiquier ! »
Elle n'eut heureusement pas le temps de mettre sa menace à exécution. Une flèche rata de peu la Maléfique qui reprit immédiatement sa forme de loup. Elle grogna une dernière fois, comme un avertissement, et disparut dans les bois.
Benvolio prit une grande bouffée d'air, à la recherche d'oxygène. Il jeta un coup d'œil en arrière pour apercevoir son sauveur et sentit ses muscles se détendre lorsqu'il vit qu'il s'agissait de Mercutio. Il n'avait jamais été aussi heureux de le voir !
Mercutio fut à ses côtés à la vitesse de l'éclair.
« Ça va ? » Demanda-t-il en lui tendant la main pour l'aider à se relever.
« Tout va bien. » Lui assura Benvolio qui ne refusa pas le coup de main.
Enfin, si on oubliait les tremblements qui secouaient tout son corps, tout allait bien. Il croisa le regard furieux de son ami.
« Tu comprends maintenant pourquoi je n'aime pas te voir partir ? » Explosa Mercutio. « Tu as beau dire que tu connais ces bois par cœur, imagine ce qui se serait passé si tu avais été plus loin ! Tu... Ben ? Tu m'écoutes ? »
Pas vraiment. Une fois remis du choc, son cerveau s'était mis à cogiter à toute vitesse. En cent ans, Mab ne s'était jamais manifestée autrement que par les roses. Comme elle l'avait souligné, il n'était pas assez important à ses yeux. Alors qu'est-ce qui avait changé ? Qu'est-ce qui avait bien pu l'effrayer au point qu'elle prenne le risque de se montrer ?
Les événements de la veille lui revinrent en mémoire. Mais bien sûr ! Juliette !
Sans prévenir, il courut vers son auberge. Il n'en était pas si loin et y arriva sans même avoir eu le temps de transpirer (de toute manière, après son petit plongeon dans la rivière, ça n'aurait plus changeait grand-chose).
Sa cliente prenait tranquillement son petit déjeuner en compagnie de son compagnon. Lorsqu'elle l'aperçut, elle se leva brusquement. Et ce fut de façon parfaitement synchronisée qu'ils s'exclamèrent :
« Vous, il faut que je vous parle ! »
La suite au prochain épisode !
A la prochaine,
Nerya.
