Salut !

Ceci est un OS écrit dans le cadre du Défi Calendrifinement sur le forum de L'Eclaireuse !

Le principe : un OS par jour, posté par une personne différente, pendant 3 semaines, sur un thème donné. Celui-ci est Mondes.

Hier, c'est le tour de Milou, avec Cartographie, et demain ce sera à Leptiloir, avec Adopter !

Bonne lecture !


Un pas le ramena dans l'un des mondes qu'il avait créé.

De sa position éthérée, Riku exhala un soupir atterré. Celui-là aurait dû être le bon. Il l'avait voulu parfait.

Suffisamment de terreau pour une vie abondante, sans famine, sans rien pour rompre la paix et l'Ordre. Il avait dessiné le ciel de couleurs pastels, ocre, jaune, bleu, rose, il avait imaginé les créatures qui allaient la peupler, de la plus petite plante au plus immense des animaux.

Puis il était parti, laissant sa création germer des millions d'années, comme il se devait, puisqu'il ne pouvait plus rien pour elle une fois la machine lancée.

À présent, eh bien… À présent au moins, il restait le ciel magnifique. Riku en restait très fier : la nuit, il ne perdait pas de sa lumière, mais des milliers d'étoiles venaient le moucheter – d'autres mondes, là, au loin, certains faisant partie de son œuvre personnelle, d'autres appartenant à des créateurs qu'il connaissait.

Il leva les yeux vers les points argentés. Dommage. En même temps, il sentit la dernière vie de cet univers rendre son dernier souffle, comme si on soufflait une chandelle. Sensation éprouvée encore et encore et encore depuis l'éternité, qui lui faisait toujours basculer le coeur.

Au moins, il savait qu'il s'agissait de sa faute. Restait à trouver l'erreur exacte. Chaque fois qu'il en corrigeait une, il en semait de nouvelles…

Tout à coup, sans que cela ne le surprenne, il sentit une créature étrangère à ce monde s'y engouffrer, à pas de loups, se poster derrière son épaule, sentit même son sourire satisfait s'étirer en une moquerie sans compassion.

« Celui-là n'a pas tenu longtemps. »

Riku leva les yeux au ciel pastel.

« Tu passais dans le coin ?

-Je t'ai suivi.

-Évidemment… »

Il se tourna vers l'autre être, qui le fixait de ses yeux jaunes, sarcastique. Il ne se lassait jamais de venir l'agacer.

Riku le trouvait très différent de lui mais, à l'échelle du vivant, ils étaient plutôt semblables, en vérité : deux bras, deux jambes, une tête… Cela le fascinait toujours de se dire que certaines espèces ne pourraient pas faire la distinction entre eux et les confondraient.

« Alors ? s'enquit Vanitas. Qu'est-ce qui n'a pas marché, cette fois ? »

Il se fichait très certainement de la réponse, mais Riku prit néanmoins le temps d'y réfléchir. Il se tourna de nouveau vers le monde. De sa position, quelque part dans un repli de l'espace, il pouvait contempler l'entièreté de la planète dévastée. Le coup d'oeil global sur la terre grise dévoila un constat évident.

« Les ressources.

-Classique, convint Vanitas d'un ton joueur. Pas très amusant. Je préfère les fins plus… spectaculaires. »

Riku grimaça. Il avait vu les mondes que faisait Vanitas. Guerres, massacres, atrocités… Cela arrivait sur ses mondes aussi, mais lui ne le faisait pas exprès ! Vanitas tirait toujours les ficelles de ses univers de sorte que le chaos s'installe, sans aucune empathie pour les êtres vivants qu'il faisait naître et mourir.

Cependant, leurs méthodes ne faisaient pas de grandes différences : les deux Créateurs de mondes obtenaient des résultats similaires. Rien de viable, que de l'éphèmère.

La mâchoire de Riku se contracta. Et venait le sentiment d'injustice, familier depuis le temps. La colère. Pourquoi ça ne marchait pas ? Il bâtissait la paix, puis venaient les conflits, la mort, la destruction… Et plus rien. La poussière d'une terre éteinte. Beaucoup de gris et de marron.

Même plus de cadavres. Les cadavres donnaient naissance à de la vie : des bactéries, des organismes microscopiques. Avec le temps, ces organismes aussi mourraient, cessaient de se multiplier, lorsqu'ils avaient fini de manger ce qu'il y avait à manger, et ne donnaient naissance à rien.

Vanitas passa devant lui. Il donnait l'impression de marcher dans le ciel, ses pieds dans le vide. En réalité, c'était un peu différent de cela. Leur espèce immortelle connaissait des chemins que leurs créations n'arpentaient pas.

« Quand est-ce que tu vas abandonner ? jubila-t-il. J'ai arrêté de compter après le millionième monde, mais ça devrait te suffir, non ? »

Riku fronça les sourcils. Comme souvent avec Vanitas, il ne parvenait pas tout à fait à discerner où s'arrêtait la blague et où commençait la réalité. Un million de mondes ? Tant que ça ? Après tout, cela faisait longtemps qu'il s'attelait à cette tâche. Le chiffre pourrait s'avérer exact. Le temps… Le temps ne voulait plus dire grand-chose, pour des êtres comme eux. Quelque chose en lui essayait pourtant toujours de se raccrocher à cette notion. Et se heurtait à un mur lisse, parfois, devant l'infinité des années.

« Je ne peux pas abandonner, répondit-il, pragmatique.

-Pourquoi pas ? »

Ce n'était pas la première fois que Vanitas posait cette question, et échouait à comprendre la réponse.

« Je n'aime pas voir ce que j'ai fabriqué souffrir, c'est tout.

-C'est facile, il suffit de ne plus rien fabriquer ! »

Riku leva les yeux au ciel, une nouvelle fois – Vanitas lui faisait toujours cet effet. Les couleurs de ce dernier devenaient déjà fades – il savait que lui-même produisait cela, son esprit détruisant petit à petit ce qui restait de ce tas de poussière absurde et sans vie.

« Tu ne te lasses jamais de venir te moquer, hein ? »

L'autre prit une expression faussement outrée, qui manqua de le faire sourire malgré sa déception.

« Me moquer ! Je suis juste curieux du résultat de tes expériences ! Dans combien d'éternités sombreras-tu dans les désespoir, hum, Riku ?

-L'éternité, c'est l'éternité, il n'y en a qu'une.

-Tu me fatigues, avec ton premier degré… On se revoit à ton prochain échec, dis ? »

Sans lui laisser le temps de répondre, il ne lui laissa qu'un rire qui résonna, et disparut dans un repli de l'espace.

Riku resta seul et acheva de démanteler son monde. Pas tenu longtemps… Peut-être avait-il donné trop d'abondance dès le départ. La vie avait crû trop vite et, du coup, décrû tout aussi rapidement.

La prochaine fois, il allait s'y prendre autrement.

Pour sa prochaine œuvre, il fit quelques pas dans l'espace, parcourut des millions de galaxies, avant de trouver le vide parfait, puis prit quelques milliers d'années à réfléchir.


Cette fois, Vanitas n'attendit pas la fin du monde pour venir le tourmenter.

« Riku, enfin ! Des humains ? Des humains ?! Tu ne fais vraiment pas d'efforts. »

Il semblait proprement outré, comme si l'acte constituait une trahison personnelle. Riku ferma les yeux le temps de retenir la rancoeur qui l'envahissait. L'autre condamnait son idée avant même que la première forme de vie n'ait germé !

Le monde se mettait tout juste en place, mais Vanitas voyait en pensée le plan d'évolution que Riku avait apposé en filigrane – plan que l'univers ne suivait pas toujours, au gré des hasards et des incohérences éventuelles, mais vers quoi il tendait toujours.

« Je t'ai sonné ?

-Oh, tu ne peux pas être sérieux ! Les humains sont imprévisibles ! C'est le meilleur moyen de faire sombrer un monde dans l'anarchie. Je vais te dire, même moi je ne les utilise plus. C'est trop facile, même pas drôle. Alors toi, qui cherche à faire durer tes trucs pour l'éternité… »

Bien sûr, il savait tout cela. Il avait créé des tas de mondes peuplés d'humains, et tous avaient échoué.

Ils foulaient la terre, cette fois, les pieds bien ancrés dans le sol. Le vent se trouvait déjà là, lui, balayant de la poussière ça et là. Bientôt, il y aurait de l'herbe, aussi – Riku l'avait voulue verte, d'un vert sombre et profond, intense. Le ciel, rouge, donnait une teinte plus sinistre qu'il ne s'y attendait en l'imaginant, mais tant pis. Un détail, la couleur du ciel. Il aimait la choisir, mais il ne s'agissait pas d'un élément qui influait l'avenir d'un monde.

« C'est le caractère imprévisible des humains qui m'intéresse, justement.

-Eh bien, tu es vraiment au bout du rouleau…

-T'es injuste, Vanitas. Ils ne seront pas là avant cent ou deux cents millions d'années, et tu les condamne déjà. »

L'autre lui jeta un regard dur. Une fois n'étant pas coutume, il ne riait pas.

« Tu sais très bien comment ça va finir. On le sait tous les deux. »

Mais Riku secoua la tête.

Il croyait savoir à quoi Vanitas faisait allusion. En tout cas, ses paroles réveillaient des échos de souvenirs en lui. Un courant de compréhension passa entre eux, mais il ne s'agissait peut-être que d'une illusion. Il ne comptait pas formuler ce qu'il pensait à voix haute, alors le mystère persisterait.

« Ce n'est pas… Ça ne s'est pas bien passé les fois précédentes, mais les choses peuvent être différentes. »

Les humains créaient des empires. Les détruisaient aussi. Vivaient des existences grandioses ou paisibles. Contrairement à la plupart des espèces du vivant, leur individualité les poussaient à une large gamme de choix et de libertés. On n'en trouvait pas deux pareils.

Si leur passage sur chaque monde créait toujours des surprises, leurs fins restaient jusqu'alors atrocement prévisibles. Vanitas avait raison sur ce point.

Mais savait-on jamais ?


Évidemment, l'univers tomba en poussières, comme tous les autres avant lui. Il eut une durée de vie assez raisonnable. Pas le meilleur monde que Riku ait créé, mais pas le pire non plus.

Encore un deuil. Il ne prendrait jamais l'habitude. Il ne parviendrait jamais à accepter.

Parfois, Vanitas ne venait pas le tourmenter, trop occupé à s'amuser dans son coin, avec ses vies à lui, comme un gosse qui aurait trouvé un briquet et une fourmillière.

Gosse, briquet, fourmillière. De vieux mots d'une autre vie. Des impressions. Vagues. Il ne se souvenait plus de ce temps-là, mais les mots restaient gravés dans sa mémoire archaïque.

Riku prit la résolution de faire une pause. Voir ce qui se faisait ailleurs. Prendre le temps de guérir, et puis recommencer.


Lorsqu'il aperçut Kairi et Sora, ce fut comme un soulagement – maintenant, tout irait bien – une joie enfantine. Illusions de souvenirs, sentiments enfouis depuis longtemps.

Sora et Kairi créaient à deux, inséparables, indissociables. Ils aimaient rester un moment sur les univers qu'ils créaient avant de les laisser suivre leur cours.

Ils partaient toujours avant que leurs mondes ne s'écroulent, et ne se retournaient jamais.

« Riku… soupira Kairi après avoir entendu le récit de son dernier échec. Tu ne peux pas continuer ainsi.

-Ah oui ? Ça fait… une éternité, que je fais ça. Je ne suis plus à ça près. »

Il n'aimait pas le mot éternité mais n'en possédait pas d'autres. Un temps au-delà de milliards d'années, au-delà même des années. Le temps n'existait pas, pour eux. Le temps… leur glissait dessus. Et pourtant il se raccrochait à cette notion. Obstiné.

Kairi secoua la tête, l'air sincèrement triste pour son ami.

Ils se trouvaient assis dans l'herbe bleue, et pourtant invisibles aux yeux des créatures qui peuplaient ce monde.

L'une d'elle passa devant eux sans se douter de leur présence. Elle possédait d'immenses bois fleuris – sans doute des arbres qui lui poussaient sur la tête – et quatre pattes. Des petites tiges vertes et molles recouvraient son corps.

« On dirait un cerf, commenta-t-il placidement.

-Peut-être… »

À son ton confus, il devina que Kairi ne savait pas ce qu'était un cerf. Ou ne s'en souvenait pas ? Ils étaient là depuis si longtemps, après tout…

« Les créatures finissent toutes par se ressembler, au bout d'un moment, convint-il.

-C'est vrai, admit-t-elle. Et puis, on a toujours nos petits préférés !

-Il est réussi, ce monde… »

Malheureusement il allait, lui aussi, faner, devenir une terre morte.

Sora s'immisça dans leur repli d'existence. Il avait une présence… bruyante. Chaleureuse, pleine de vie, mais qui faisait un boucan ! Un espèce de soleil.

« Oh, Riku, ne dit pas ça sur ce ton-là, tu me déprimes ! râla-t-il joyeusement.

-Ça ne vous ennuie pas, vraiment ? Que tout ce que vous accomplissiez tombe en poussière ? »

Ses amis s'entreregardèrent, puis Kairi reprit doucement la parole.

« C'est comme ça. Ce n'est pas triste. Pas vraiment.

-Bien sûr que si. C'est insoutenable.

-Eh bien, je ne sais pas quoi te répondre… »

Elle sollicita, par-dessus son épaule, le soutien de Sora, qui haussa les épaules, aussi impuissant qu'elle. Puis une lueur apparut dans son regard et il ouvrit la bouche, encore incertain de ce qu'il allait prononcer.

« Eh, Riku, tu te souviens quand on créait des mondes tous les trois ?

-Non, pas vraiment. »

Il savait que son ami n'inventait pas. S'il le disait, ç'avait dû arriver. Ça lui semblait logique que ce soit arrivé.

Il connaissait Sora et Kairi depuis vraiment très, très longtemps. La mémoire lui faisait défaut mais, pour autant qu'il se souvenait, ils avaient toujours été là. Il les croisait rarement, peut-être tous les deux mille millions d'années – pas de sens, sa notion de temps n'avait pas de sens – et pourtant ils lui paraissaient toujours aussi familiers, comme s'il ne les avait jamais quittés. Il faisait partie de lui, et peut-être…

Peut-être, peut-être même qu'il les connaissait d'avant, peut-être du temps ou le temps avait du sens, peut-être qu'ils étaient ensemble avant que…


Il repartit au bout de quelques siècles – courte visite – certain de ne pas trouver chez eux les réponses qu'il cherchait.

Il arpenta des univers. Rencontra d'autres êtres comme lui, immortels, qui se promenaient à travers les replis de l'espace. Tous avaient un point de vue sur ce qu'ils faisaient, aucun ne lui apportât de réponse qui le satisfit. Aucun n'avait jamais entendu parler d'un monde éternel. Certains murmuraient même qu'eux, les faiseurs de mondes, allaient vieillir et puis mourir. Un jour. Ils disaient aussi que le temps avait une fin. D'autres riaient à ces allégations absurdes. Tous déprimaient profondément Riku.


Sans grande conviction, il imagina

une planète constituée d'un seul être sentient, constituée de milliers de brins d'herbes, reliés entre eux par un réseau de racines, jusqu'au coeur du monde. Pas de raison de s'entretuer puisque l'entité était Une. Pas de moyens pour se faire non plus.

L'entité se nourrissait d'oxygène. Difficile à mettre en place, mais possible.

Ce fut la paix pendant plusieurs millards d'années, puis l'entité, devenue immense, ayant trop crû, s'étouffa elle-même. La mort dans une mer infinie de vert émeraude.


« Je commençais à croire que tu m'avais oublié, marmonna Riku en le voyant arriver.

-Jamais.

-Ça faisait pourtant longtemps que…

-Tu raisonnes encore avec ce concept bizarre ? »

Riku chercha une excuse, trébucha sur ses mots. Forcément, pour des êtres immortels, aussi vieux qu'eux, ne pas se croiser pendant si longtemps ne signifiait rien. Si le temps n'existait plus, alors on avait le temps, paradoxalement.

Sauf que quelque chose s'écoulait bien pour eux, sous la forme de l'oubli. Et Riku avait commencé à craindre que Vanitas ne l'ait oublié. Enfin, craindre n'était sans doute pas le bon mot. Il se posait la question. À force, il l'attendait presque.

Sans attendre de réponse intelligible, Vanitas en vint droit au but :

« Je te cherchais. J'ai réfléchi à ton problème. C'est plutôt facile, de créer un monde en paix. Je te montre ? »

À entendre son ton goguenard, il allait sans doute le conduire vers une blague. Riku le suivit néanmoins. Qu'avait de mieux à faire ? Ou à perdre ? Même pas du temps, tiens.

Effectivement, ce que lui montra Vanitas n'était qu'un énorme caillou.

« Pas n'importe quel caillou ! Il ne risque pas de se faire toucher par des météorités qui apporteraient la vie, ou de se fissurer en atomes qui se reformeraient sous des formes moins stables. Il n'y aura jamais d'eau, ni d'oxygène, ni de gaz, et encore moins de vivant ! C'était… pas évident.

-Tu t'es donné tant de mal juste pour te ficher de moi ?

-Un peu. Mais… Je n'ai pas tort. J'ai résolu ton problème.

-Tu n'as rien compris. »

Un énorme rocher qui flottait dans l'espace, dur sous ses pieds, qui ne connaîtrait jamais le moindre changement, le moindre éclat de sérénité. Un monde déjà mort-né, en vérité. Quel intérêt ?

Et Riku en éprouva une telle colère…

Un semblant de sérieux s'invita dans l'expression de Vanitas. Il haussa les épaules.

« C'est pourtant la seule solution. La vie, c'est le chaos. Ça engendre des conflits, et puis la mort. »

La mort, Riku pouvait l'accepter, dans une certaine mesure. La mort paisible, à la fin d'un tunnel de paix, et la mort qui laissait derrière elle de l'espoir et du vivant. Sauf que cela ne se passait jamais comme ça.

Au fond, ce qu'il essayait de supprimer de l'équation, c'était la douleur. La brutalité.

Il pouvait pas l'expliquer à Vanitas. Le sentiment était trop intime, ancré trop profondément en lui, et réveillait des échos de… De ce qu'il était avant de Créer.

Et là, Vanitas lui tendit la main.

« Bon, vient, on va essayer de faire quelque chose de ce caillou. Je pense pas que ce soit possible, mais on va y réfléchir. »

Est-ce qu'il… l'aidait ? Ça ne lui ressemblait pourtant pas.

« Pourquoi tu fais ça ?

-Pourquoi pas ? Je m'ennuie. La destruction, c'est toujours la même chose, au bout d'un moment. »

Une raison comme une autre, après tout.

Riku lui prit la main, et c'était la première fois, depuis, oh, plusieurs naissances d'univers, qu'il touchait quelqu'un. Ils s'élèvèrent dans le firmament et trouvèrent un de ces recoins cachés d'espaces, comme un promontoire d'où l'on voyait toute la planète désertique.

Là, Vanitas lui lâcha la main et fronça les sourcils, soudainement concentré.

« Ok, donc, je pense que ton plus gros souci, c'est la chaîne alimentaire. T'as déjà essayé d'enlever un maillon ?

-Plusieurs fois, admit Riku. Je te montre. »

Il existait une particularité de leur espèce : celle d'imaginer collectivement. Sora et Kairi se servaient de cela pour créer leurs mondes ensemble. Ils ne devaient pas être les seuls.

Riku lui montra plusieurs cas de figures. Bien entendu, naïvement, au tout début, il avait tenté de supprimer les carnivores – ou ce qui équivalait en tout cas, dans les univers où la vie était un peu différente. Du coup, trop d'herbivores, pas assez de végatation. Très bien, et apporter une profusion de plantes, alors, pour pallier au problème de la famine et de la surpopulation ? Le problème se posait encore plus vite, puisque la population des animaux s'accroissaient de façon proportionnelle.

Il avait essayé, aussi, les mondes uniquement végétaux. Jamais un grand succès non plus. Devant leurs yeux mais en pensée, la planète vide se tapissa d'un gazon infini alors qu'il lui montrait sa dernière tentative en ce sens.

Finalement, il reprit la parole.

« La seule solution que j'ai trouvé, c'est de façonner des créatures suffisamment sentientes pour avoir conscience que les ressources doivent être régulées. J'ai essayé les dragons, les dieux, les humains… D'autres choses aussi, mais je ne m'en rappelle même plus. »

Vanitas poussa un sifflement admiratif – quoique teinté de sarcasme.

« Eh bien… Si ton dernier recours est de te fier à des choses aussi aléatoires… »

Riku hocha la tête. Une grande perception du monde extérieur signifiait, à tous les coups, une grande perception de soi-même. Il ne parvenait pas à pallier à ce problème-là.

Comme Riku se remémorait, dansaient devant leurs yeux des scènes d'une banalité qui n'aurait pas dû l'être : guerres, violences, maladies, égoïsme, atrocités.

L'individualité conduisait aux pires dérives. Pourtant, malgré tout, il ne lui semblait pas que la suppression de l'individualité soit souhaitable. Elle était aussi à l'origine des meilleures choses. Le genre de choses pour lesquelles il s'échinait justement à créer un monde sans chaos.

Vanitas soupira, et son souffle parut dissiper les visions sanglantes devant eux. Distrait, sans doute par ses propres réflexions, il embraya sur un autre sujet, pas si éloigné.

« Dis, t'as déjà essayé de leur faire croire que tu étais une divinité ?

-Plusieurs fois. »

Ça ne marchait pas toujours, et jamais dans le sens où il l'escomptait. Lorsqu'ils créaient un monde, ils ne faisaient en réalité qu'en semer le terreau, les graines, planter quelques idées.

Vanitas ricana.

« Toi aussi, hein ? Moi, une fois, j'ai même réussi à leur faire croire que j'étais gentil ! »

Gentil ? Le mot résonna très étrangement aux oreilles de Riku, comme une langue étrangère, avant qu'il ne se souvienne de sa signification. Le bien et le mal, hein ? Cela faisait longtemps qu'il ne se posait plus ce genre de questions ! Il commençait à comprendre ce qu'éprouvaient les autres faiseurs de mondes lorsque lui-même leur parlait de temps. Des notions étrangères à leur espèce, auxquels certains se raccrochaient pourtant encore. Vestiges d'un temps passé.

« Je ne le fais pas pour m'amuser, rétorqua Riku. Plutôt pour essayer de les guider dans la bonne direction. C'est… Ça ne marche jamais. »

Pas besoin de mots pour que l'autre comprenne. Les commandements étaient pourtant presque toujours les mêmes, une rengaine vieille comme le monde. Tu ne tueras point. Tu ne voleras point. Tu ne bousilleras point ta foutue planète.

Et ils n'écoutaient pas. Même lorsqu'ils croyaient en lui, ils n'écoutaient pas. Et ils tuaient et volaient et bousillaient leur foutue planète.

« Bah, on peut pas leur en vouloir, souffla Vanitas. Moi non plus à leur place, j'obéirai pas à un type qui nous crée et puis qui nous abandonne à notre sort, alors qu'on a rien demandé.

-On ne les abandonne pas ! On… Je n'ai pas le choix. »

Les créations prenaient leur envol, toujours. Une fois les graines plantées, il ne pouvait plus rien faire. Individualité.

Vanitas souriait. Rictus emmerdant qui provoquait chez Riku un mélange étrange de désespoir, de perdition, de fureur et de réconfort.

« Ça revient au même, Riku. Pour eux, je veux dire. Peu importe tes intentions, peu importe si t'as le choix ou pas. Ça leur fait une belle jambe.

-Mais merde, c'est pour leur bien, ces règles ! C'est pour éviter qu'ils souffrent ! Comment je peux leur faire comprendre ? Je le fais pas pour moi, je le fais pour eux !

-Tu le fais pour eux, hein ? T'es sûr ? »

Riku lui lança un regard mauvais. Il n'en ratait pas une, celui-là. Pour une fois qu'il se confiait un peu, Vanitas tournait ça à la plaisanterie. Tout était une plaisanterie pour lui.

Mais il ne souriait plus, pourtant.

« Comment ça ?

-Tu le fais pas pour toi, plutôt ? Pour réparer… Pour te convaincre que ç'aurait pu finir autrement pour t- pour nous ? »

Les hésitations et les souvenirs.

Ce genre de certitude qu'on n'éprouve que dans les rêves.

Riku le savait, à présent. Il regardait Vanitas, et il savait qu'ils avaient vécu la même chose. Peut-être sur le même monde. Ils ne se connaissaient pas, lorsqu'ils étaient mortels, mais ils venaient du même endroit. Ou peut-être pas, quelle importance ? C'était la même histoire, toujours, exactement la même rengaine. Ça se voyait dans l'ombre de ses yeux, la même douleur.

Les images les submègèrent comme une inondation. Riku avait eu le maheur de naître au début de l'apocalypse. Il ne savait pas précisément ce qui s'était passé. Une guerre, ou une épidémie… À vrai dire, sûrement plusieurs guerres et plusieurs épidémies – la fin d'un monde ne s'accompagnait jamais d'une seule cause distincte. Il s'agissait de millions de petits fils qui s'effilochaient et désagrégeaient l'ensemble, peu à peu.

Il y avait eu beaucoup de souffrance. Beaucoup de colère et de tristesse. Des pertes. Le plus dur, oui, c'était de perdre les êtres auxquels il tenait, humains ou animaux, de façon prématurée, soudaine, violente. Le bonheur arraché quand on s'y attendait le moins.

La fin… La fin avait presque été une libération. Un « enfin », un « pas trop tôt », parce qu'il ne lui restait, dans ce monde en ruines où il était né, plus rien.

Qu'est-ce qui faisait qu'un mortel devenait un faiseur de mondes ? Cela arrivait-il à tous les êtres ayant péri ? Ces infinités d'âmes créaient-ils à leur tour des infinités d'autres mondes ? Et les créations de Riku ? Devenaient-elles des créateurs à leur tour ? En avait-il déjà croisés sans le savoir ?

Au fond, quelle importance ?

L'échange de regards ne dura qu'une seconde, qui pesa infiniment lourd. Ce fut Vanitas qui se détourna le premier. Ses mains tremblaient. Sous ses pieds, le monde était redevenu un caillou sans vie et paisible.

« Tu sais, Riku… Je m'en fiche, si ce que je crée meurs. Et je me fiche de quelle manière, et je me fiche de savoir si c'est trop tôt ou trop douloureux, ou s'ils manqueront à quelqu'un ! Si ça m'est arrivé, pour quelle raison seraient-ils épargnés ? »

Riku hocha la tête. D'une façon malsaine, il comprenait ce que Vanitas lui disait. Cette colère, cette envie de fois l'univers, tous les univers, brûler sans pitié, en compensation de ce qu'on lui avait pris, à lui, à une seule âme.

Il comprenait, mais il ne voulait pas perpétrer ce cycle. Il le faisait malgré lui, dans sa vaine tentative d'enrayer la machine. Pendant ce temps, des mondes se levaient et tombaient. Et ça lui faisait toujours l'effet d'un deuil, aussi vif que la toute première fois.

« Mais ce n'est pas juste.

-Non, fit Vanitas comme un simple constat. Ce n'est pas juste, non. »

Silence. Ils étaient les deux seuls êtres vivants et rien d'autre ne respirait. Pourtant, Riku en éprouva une sensation de chaleur. Que quelqu'un soit là, avec lui, dans ce vide. Rien n'était grave. Et peut-être que tous les êtres qui sortaient du néant et y revenaient n'avaient aucune importance dans l'ordre cosmique des choses, que cet ordre cosmique n'existait pas, que rien n'avait jamais eu aucune importance, aucun but.

Et puisque rien n'était importance, alors il pouvait lui reprendre la main, juste comme ça, et il pouvait décrêter que la chaleur entre leurs paumes était la seule et unique raison de leur venue aux mondes. Pourquoi pas ?

Vanitas ne parut pas s'en soucier.

« Eh, Riku, j'ai une idée. »

À l'entendre, il s'agissait d'une broutille, d'une insignifiante idée dans un chaos insignifiant.

Et en effet.

« Je t'écoute.

-Si on créait un monde juste pour nous ? On y ferait ce qu'on voudrait. Merde, on le mérite, après tout ça, tout ce… temps.

-Tu veux dire, un monde où on vivrait ?

-Ouais. Celui où on aurait voulu être nés. À peu près.

-Sans guerre ? »

Vanitas rit, et pour une fois, Riku ne s'en offusqua pas : il s'agissait bien d'une plaisanterie.

« On peut essayer, mais je te promets rien. Je te parlais juste d'y faire ce qu'on voulait. Du début à la fin du monde. Et puis on verra. »

Il n'y avait pas eu que la souffrance, bien entendu, dans sa vie de mortel. S'il y avait eu des bas, c'était parce qu'il y avait eu des hauts. Des instants qui abritaient des éternités. Et si une seule des créatures à qui il avait donné naissance depuis la nuit des temps avait un jour connu ce genre de bonheur, alors il n'avait pas échoué.

Il eut soudain l'envie de revivre ça. Est-ce que ça valait le coup ? Non, à vrai dire, sans doute pas. Pourtant, pourtant, il allait le faire quand même.

Après tout, ce n'était pas important. Il haussa les épaules.

« Pourquoi pas ?

-Allez, souffla joyeusement Vanitas. C'est parti. »

Les possibilités infinies se rétrécissaient déjà à mesure que l'idée s'affinait dans leurs esprits. Ce ne serait pas un monde parfait, mais il serait assez bien. Assez bien pour eux, en tout cas.

Une seule décision, néanmoins, valait le coup de poser la question à haute voix.

« De quelle couleur va-t-on dessiner le ciel ?

-Euh, je sais pas, c'est important ?

-Oui, expliqua très sérieusement Riku. C'est le détail le plus important. »


Voilà ! J'aime bien cet OS. Ou du moins, j'aime bien le concept... Comme beaucoup de choses, c'était mieux dans ma tête.

Mais j'espère que ça vous aura plu tout de même !

Tchüss !