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WESTFIELD STRATFORD CITY


James vint réveiller ses fraîches recrues vers les alentours de six heures du matin. Il entra sans frapper dans le dortoir et pointa sa baguette vers le plafond qui émit un horrible son de trompette tonitruant.

Scorpius, qui avait enfin réussi à s'endormir depuis seulement deux heures, tomba lourdement du lit et se releva d'un bond, comme si une force inconnue était venue l'attaquer au beau milieu d'un rêve très agréable. Il mit plusieurs minutes pour se rappeler de l'endroit où il se trouvait. Il eut un mal fou à se rappeler le chalet, les épreuves et sa conversation avec Rose. Découvrir le regard, plein de haine, de James dès le réveil n'était pas de bon augure pour commencer la journée.

—Rejoignez-moi à l'étage, immédiatement, ordonna James sans réplique.

Tous s'exécutèrent sans poser de questions. Scorpius se tourna vers Rose, encore dans son pyjama comme tous les autres. Arthur portait un vieux tee-shirt et un caleçon à pois tandis que Babette était en sous-vêtement. Pour sa part, il n'avait pas pris le temps de se changer pour s'affaler de tout son long dans son lit et portait les mêmes fringues que celles de la veille, sa chemise plus chiffonnée que jamais. Il renifla bruyamment en montant à l'étage où tous les autres attendaient autour de la table, frigorifié et encore groggy par leur réveil quelque peu brutal.

James, revêtu de son uniforme d'auror, sortit un rouleau de parchemin qu'il déroula sur la table de la cuisine. La lumière du plafonnier les aveuglait et Scorpius se retint de bailler tandis que se dévoilait devant leurs yeux ce qui semblait être le plan d'une galerie marchande.

—Quelqu'un peut me dire ce que c'est? demanda James.

Il était trop tôt pour poser ce genre de question. Angus s'effondra sur une chaise et jeta un oeil torve sur les plans sans réelle inspiration. Rose avait du mal à garder les yeux ouverts et Célina fit son intéressante en suivant du bout des doigts l'une des lignes du schéma.

Pour Scorpius, il ne lui fallut qu'une seconde d'attention pour reconnaître le bâtiment.

—C'est Westfield Stratford City, lâcha-t'il en retenant avec peine son bâillement.

—En Ecosse? demanda James sur un ton étrange.

Scorpius fronça les sourcils. Essayait-il de le tester?

—A Londres! C'est une galerie marchande. L'une des plus grandes d'Angleterre.

—C'est exact, répondit James. Tu ne seras pas totalement inutile en fin de compte, Malefoy…, ajouta-t'il avec un sourire mauvais.

Scorpius eut envie de lui balancer un doigt mais il avait besoin d'un café bien tassé avant et de deux minutes pour aller pisser. Comme pour le narguer, James se servit une tasse de café fumante dont l'arôme embauma la pièce en un instant.

—J'espère que vous êtes tous familier avec l'ambiance des centres commerciaux moldus car il s'agit-là de votre première épreuve. Voici le scénario… Nous échangeons les rôles pour une fois et vous jouerez tous des mages noirs en cavale. Le but est d'échapper à nos meilleurs Aurors en évitant d'attirer l'attention des moldus sur notre véritable nature. Interdiction de sortir de la galerie, interdiction formelle d'utiliser de la magie "voyante" pendant l'épreuve.

Il prit une gorgée de son café en poussant un soupir de contentement exagéré qui donna envie à Scorpius de lui tordre le cou.

—Nous avons, sur place, une équipe d'Oubliators prêt à réparer vos bêtises en cas d'accidents. Mais je vous préviens, si je dois faire appel à eux pour l'une de vos conneries, vous dégagez direct. C'est clair?

Il y eut un acquiescement général. Les regards de James et de Scorpius se rencontrèrent comme si cet avertissement lui était particulièrement destiné. Ce dernier sentit tout le désir profond de l'Auror de voir dégager le sang-pur en premier; Il n'allait certainement pas lui donner ce plaisir.

—Une sélection de vêtements moldus vous attendent dans la pièce d'à côté. Changer vous selon ce qui vous semble le plus approprié pour cette situation. Vous êtes autorisé à changer votre apparence si vous en êtes capables. Ensuite, l'un de mes hommes vous fournira un Portoloin et vous serez envoyé dans un lieu, au hasard, dans le centre commercial. Des questions?

—Oui, moi! dit Scorpius sans lever la main. Vous ferez partie de ceux qui nous chercherons, Mr. Potter?

—Pourquoi? Ça change quelque chose pour vous?

—Hum! Ce sera plus facile que je ne l'imaginais, dit Scorpius à mi-voix.

Il avait parlé trop vite, par provocation. Son humeur en manque de caféine et de nicotine ne s'était pas arrangé avec le numéro de force de James Potter. Il avait envie de le faire mousser, de le rendre aussi en colère que lui et d'effacer son stupide sourire narquois de ses lèvres fines. Scorpius y réussit au-delà de ses espérances.

—Très bien, Mr. Malefoy… Si vous pensez que l'épreuve est trop facile pour vous…nous allons corser les choses. Vous n'aurez pas droit aux déguisements de moldus prévus.

Scorpius détailla son vieux jeans troués, sa chemise blanche, ses baskets et son manteau gris. Il était déjà habillé en moldu.

—Parfait! dit Scorpius en mettant ses mains dans ses poches.

—Et vous ne pourrez pas métamorphoser les traits de votre visage. En fait, interdiction totale d'utiliser la magie. Nous allons d'ailleurs confisquer votre baguette, dit James soudain très inspiré.

—Aucun problème! mentit Scorpius.

Il tendit sa baguette à James qui la fourra dans sa poche avec un sourire mauvais.

Là, ça se compliquait. Ses cheveux blonds presque blanc, son menton pointu et la pâleur de sa peau était trop repérable même dans une foule monstre de moldus. Pourquoi voulait-il toujours compliquer les choses alors qu'elles étaient si simples à la base? Scorpius se maudit intérieurement.

La main de Rose se leva.

—J'ai une question, dit-elle d'une voix enrouée. L'épreuve durera combien de temps?

—Vous devrez rester incognito pendant...trois longues heures.

Le visage de Scorpius se décomposa et James le remarqua immédiatement. Il sourit de toutes ses dents blanches, ravi de son effet. Scorpius s'était laissé emporter par son élan, motivé par sa rancoeur et il était tombé dans le panneau, tête baissée. Cela n'allait pas être facile, du tout, de jouer au chat et à la souris dans un centre commercial aussi grand soit-il, pourchassé par des aurors expérimentés, sans magie, sans argent moldu...et pendant trois longues heures.

Il était dans la merde.

—Vous avez dix minutes pour vous habiller, annonça James en désignant la porte au fond. Sauf vous, Mr. Malefoy. Comme vous n'avez pas besoin de vous habiller, je vais vous envoyer directement sur le terrain. Je vous fais grâce de dix minutes de répit avant que mes hommes ne viennent vous traquer.

—Trop aimable, rétorqua Scorpius en essayant de paraître le plus calme possible.

Scorpius croisa le regard de Rose avant qu'elle ne franchisse le seuil de la porte de la salle de bain pour aller se changer. Ses yeux étaient inquiets et cela suffit à le faire douter. Lorsque tous furent enfermés dans l'autre pièce, James s'approcha de Scorpius avec un mégot de cigarette. Ils étaient seuls et personne ne pouvait être témoins des prochaines vacheries qu'il allait lui balancer.

—J'ai pensé que tu apprécierais, dit-il sur un ton sarcastique.

—Tu me gâtes, James. J'en attendais pas autant venant de toi, répondit Scorpius sur le même ton.

—Tu vas te planter!

Ce fut les quatre derniers mots qu'il entendit avant de poser son doigt sur le mégot. Aussitôt, la sensation familière d'être accroché par le nombril avec un cintre l'envahit. Il tournoya pendant un moment avec l'envie de vomir car son estomac était vide. Lorsque le sol sous ses pieds cessa de bouger dans tous les sens, il fut assailli par l'odeur, celle-ci extrêmement peu familière, de violette. L'atterrissage brutal le fit tomber en arrière et il lâcha le mégot, devenu inutile, en se vautrant sur une chasse d'eau.

Le Portoloin l'avait amené dans une cabine de toilettes. Décidément, se dit-il, il devait être abonner à ce genre d'endroit. Il attendit un peu avant de se lever, curieux de savoir s'il y avait des occupants dans les cabines voisines et si quelqu'un l'avait entendu apparaître avec un bruit suspect. Mais il n'entendit rien d'autre que les annonces matinales des promotions exceptionnelles et cette horrible musique d'ascenseur, censé pousser les clients à consommer.

Scorpius tira la chasse, par habitude puis sortit de la cabine. Il n'y avait personne et il commença à se détendre. Devant une rangée de lavabos, il contempla son reflet dans le grand miroir accroché sur le mur du fond. Il avait une mine déplorable. Ses cernes étaient gargantuesques. Ses cheveux partaient dans tous les sens et il puait la transpiration. Il aurait bien aimé se changer avant de participer à cette partie de cache-cache mais il ne faisait pas du tout confiance aux goûts vestimentaires des Aurors, aussi brillants soient-ils.

Il se sentait plus à l'aise dans ses vieilles fringues même si elles puaient la mort.

Scorpius se passa de l'eau sur son visage et sortit son portable de sa poche. James lui avait confisqué sa baguette mais il ne lui avait pas pris le plus important pour ce genre de mission: son smartphone. Il composa, en hâte, le numéro de son ancienne colocataire en calculant le nombre de minutes qui devaient s'être déjà écoulée depuis son arrivée dans les toilettes.

—Allô…, émit la voix endormie d'Emma.

—Allô, Emma! Je suis désolé de te réveiller mais je t'appelle pour savoir s'il me reste de la tune sur mon compte.

—Tu te fous de moi?! Qu'est-ce que j'en sais?

—Tu peux me verser un petit truc? Juste de quoi me dépanner pour la journée.

—Va te faire foutre…

—Je t'en supplie! Et je jette un sort à ton propriétaire pour qu'il oublie de te réclamer ton loyer ce mois-ci…

Il y eut un long silence à l'autre bout du fil et Scorpius sut qu'il avait gagné.

—Bon… Combien?

—File-moi cinquante livres, ça suffira.

—Tu te fais pas chier, mon cochon! ...C'est fait, dit-elle après un moment...Et t'a intérêt à respecter ta promesse.

Elle raccrocha avant qu'il puisse lui dire au revoir. Il consulta sa montre, il devait lui rester cinq minutes avant le début de l'épreuve. Parfait! Ça lui laissait tout juste le temps…

Lorsqu'il se décida enfin à sortir des toilettes, il fut assailli immédiatement par les lumières aveuglantes disposées un peu partout dans le grand hall de Westfield Stratford City. La seule galerie marchande a possédé son propre code postale. Des dizaines d'escalators serpentaient les quatre étages du grand magasin. Les immenses murs de carreaux donnaient une vue splendide sur la rue déjà animée de si bon matin. Quelques hommes de ménages passaient encore la serpillère dans les coins mais déjà une foule immense s'engouffrait dans les boutiques chargées de bruits et de couleurs. Le sol était lisse et les dalles de marbre renvoyaient son image quelque peu défraîchie.

Scorpius connaissait bien l'endroit pour y avoir rejoint plusieurs conquêtes du temps de sa folle jeunesse. Il se trouvait près du Starbucks où une file de travailleurs maussades attendaient de passer commande. Bien que tenté par une bonne tasse de café, il dépassa la boutique sans se presser. C'était ça le secret: ne pas se précipiter, ne surtout pas courir pour ne pas avoir l'air suspect.

Il se trouvait près de l'entrée de la gare de Stratford et se mêla sans peine à la foule grandissante qui envahissait les larges couloirs ouverts. Une femme, à l'air très fatiguée, tirait son petit garçon qui peinait à se frayer un passage parmi les businessmen pressés qui cognait leur attachés-cases sur tout le monde. Le petit garçon portait une casquette et d'un geste expert, Scorpius la lui enleva de la tête pour s'en coiffer rapidement. Il avait déjà dépassé la petite famille de trois bons mètres lorsqu'il entendit les pleurs de l'enfant.

Plus il progressait vers l'escalator le plus près et plus Scorpius devenait parano. Il ne cessait de jeter des regard un peu partout en enfonçant le plus possible son couvre-chef pour cacher ses cheveux blonds. Si les Aurors étaient aussi manches qu'il l'espérait, il n'aurait aucun mal à les repérer. Mais à chaque fois qu'il croisait le regard d'un inconnu, son coeur manquait un battement, persuadé d'avoir été démasqué.

Il monta la première marche de l'escalator de la sortie ouest, avec l'envie irrésistible de bousculer les traînards pour grimper plus vite. Tandis qu'il montait toujours plus haut, les lettres lumineuses de l'enseigne du Cinéma apparurent petit à petit. C'était ça son plan. Il est sûr qu'aucun autre candidat n'aurait l'idée de traîner dans un lieu sombre où était diffusé des images succinctes racontant une histoire. Ce genre de choses n'existait pas dans le monde des sorciers et il espérait que les Aurors n'ait pas l'idée d'aller le chercher dans une des salles obscures.

Grâce à l'argent d'Emma, il acheta un billet pour le premier film diffusé et et profita pour prendre du pop corn et un café froid vendu en canette. Il baissa la tête tout du long, se faisant le plus discret possible et jetant, de temps à autre, un regard inquiet autour de lui. Lorsqu'il prit enfin place dans l'un des sièges moelleux de la salle de cinéma (le plus en hauteur, de préférence, pour avoir une vue d'ensemble), il se permit enfin de se détendre. Scorpius consulta sa montre, une demi-heure était passée depuis le début de l'épreuve. Avec un peu de chance, personne ne viendrait le chercher ici et il pourrait regarder le film tout en savourant son pop-corn jusqu'à la fin du test. C'était parfait.

Les lumières s'éteignirent doucement. Il n'y avait quasi personne dans la salle: quelques habitués, une famille matinale et un jeune couple enlacé qui se bécotaient déjà avant même les premières publicités. Scorpius consulta son ticket. Dans sa hâte, il avait pris la première séance venue et avait à peine écouter le titre que lui avait annoncé la caissière. Scorpius lut: "Baisers d'adieux" et il s'enfonça dans son siège, résigné. Génial… Une comédie romantique.

Dès que l'héroïne se cogna contre le jeune premier dans une chute improbable, Scorpius se mit à piquer du nez. Il se réveilla en sursaut, une heure plus tard, dans le noir absolu avec l'horrible impression d'avoir encore les yeux fermés. Les lumières de l'écran géant l'aveuglèrent et il essuya du revers de sa manche, la bave qui avait coulé sous son menton. Plus bas, les marmots du premier rang s'ennuyaient tout autant que Scorpius et s'étaient mis à organiser un combat de pop-corn sur leur siège. Les grains de maïs éclatés volaient dans les airs et inondaient un nouveau venu assis au premier rang.

Scorpius se redressa subitement sur son siège. Il ne suivit pas du tout l'intrigue du film et se concentra pendant une bonne dizaine de minutes sur l'homme qui ne réagissait pas aux projectiles dérangeant des chenapans assis à côté de lui. D'ordinaire, n'importe qui aurait rouspéter contre ce manque flagrant de discipline en plein film. Mais dans ce cas-ci, l'homme restait parfaitement immobile, trop raide pour passer pour un simple spectateur innocent. Scorpius abaissa la visière de sa casquette devant ses yeux et s'aplatit le plus possible dans son siège. Ce fut pile à ce moment-là que son téléphone se décida à sonner.

Le son éclata dans la salle de cinéma, choisissant pile le moment de la fameuse scène du baiser d'adieux. De ses doigts fébriles, Scorpius extirpa l'appareil de sa poche et décrocha à toute vitesse. Tous les autres spectateurs s'étaient tournés vers lui sauf l'homme étrange.

—Allô? murmura Scorpius en ne quittant pas des yeux sa cible.

—Ouais, résonna la voix d'Emma à son oreille. Désolé pour tout à l'heure, j'étais un peu sèche.

—Oui... , répondit Scorpius.

—Tu as bien reçu l'argent? C'était pourquoi?

—Oui…, dit encore Scorpius.

—Tu fais quoi, là? T'es occupé?

—Je...suis...au...cinéma.

—Tu m'as demandé cinquante balles pour aller au ciné? demanda Emma, outrée.

—CHUT!

Un vieil homme s'était soudain retourné vers Scorpius, l'air très mécontent. Quelques têtes curieuse se retournèrent pour suivre le mouvement. L'homme suspect tourna enfin la tête, juste assez pour que Scorpius puisse apercevoir son profil.

—Oh merde…, chuchota-t'il dans le combiné en se tassant de plus en plus.

—Qu'est-ce qu'il y a?

—C'est lui… C'est James…

—Le mec qui te déteste? Mais qu'est-ce qui se passe?

—Je te rappelle…

Scorpius attendit que James se retourne pour faire face à l'écran pour se décider à bouger. Il se laissa tomber lentement de son siège et atterrit à quatre pattes sur le sol. Il rampa le plus vite possible vers la sortie indiquée par une lumière phosphorescente et ouvrit rapidement la porte pour s'enfuir. Il ne donnait pas plus de dix minutes à James pour se rendre compte que sa proie avait déguerpi.

A côté de sa propre salle, une séance venait de se terminer et un petit groupe de spectateurs en sortit, la mine réjouie. Scorpius se mêla à leur procession en gardant la tête baissée, les mains dans ses poches. Il suivit un groupe d'adolescents qui riait bruyamment en espérant qu'ils se dirigent directement vers la sortie. Alors qu'ils avançaient vers les doubles portes de verre, Scorpius aperçut deux policiers arrêter chaque visiteur pour fouiller leurs sacs. Scorpius stoppa net sur le tapis étoilé du cinéma. Ce ne pouvait être que de simple flic moldu mais un odieux doute s'insinuait dans son esprit.

Un des policiers jeta un oeil dans le sac d'une jeune fille juste avant de lever les yeux sur Scorpius. Leurs regards se croisèrent et Scorpius comprit immédiatement que le flic était en réalité un Auror et qu'il l'avait parfaitement reconnu.

Le fuyard tourna les talons, fit quelques pas et se mit à courir au hasard. Il ouvrit la première porte qu'il croisa et traversa la salle de cinéma à grandes enjambées en espérant de pas se vautrer dans le noir. Guidés par les néons de la sortie de secours, il courut le long de l'estrade de l'écran et ouvrit la porte juste avant que les deux policiers ne pénètrent, à leur tour, dans la salle.

Lorsqu'il referma la lourde porte dans son dos, en espérant que les Aurors ne l'aient pas repéré, il eut la mauvaise surprise de tomber nez à nez avec James qui brandissait sa baguette vers lui. Il avait troqué son uniforme d'Auror pour des vêtements civils mal assorti. Son pull vert tricoté par sa grand-père jurait atrocement avec son pantalon caca-d'oie.

—Trouvé, Malefoy! dit-il avec un sourire triomphant.

Scorpius réagit au quart de tour. Avant même qu'il n'ait eu le temps d'ouvrir la bouche pour lui annoncer son échec, il lui balança son poing au visage le faisant trébucher en arrière. Peu habitué au coup physique, James s'effondra contre le mur du long et fin couloir de sortie, un peu sonné. Scorpius fut tenté de lui arracher la baguette des mains mais il y renonça. S'il prenait sa baguette, il aurait le droit de le virer. Par contre, si James lui avait interdit la magie, il ne lui avait pas interdit de se défendre. Sans demander son reste, il fila à toute vitesse vers la deuxième porte vitrée et déboula, hors d'haleine, au milieu de la galerie marchande.

Scorpius n'hésita pas une seconde. Il se défit de son manteau, devenu trop voyant et le jeta dans la première poubelle qu'il croisa. Ensuite, il se fondit dans la foule et rejoignit le premier escalator venu, essayant de calmer les battements de son coeur.

Il avait eu chaud, très chaud. Il devait bien avouer qu'il n'aurait jamais imaginé les Aurors aussi inventifs. Se déguiser en policiers moldus, c'était brillant. Il devait bien admettre qu'il était impressioné et cela corsait d'autant plus le jeu. Qui plus est, James en avait fait une affaire personnelle et le coup de poing qu'il venait de se manger en pleine face n'allait pas arranger son humeur.

Dans le chaos de sa panique, Scorpius eut une faible pensée pour les autres candidats. Il avait beau être confiant dans ses capacités d'adaptation au monde moldu, il ne se serait jamais douté d'une telle difficulté. S'il avait un peu plus écouté sa raison au lieu de se laisser entraîner par sa fierté, il n'en serait pas là. Il pensa à Rose qui avait eu si peu de contact avec le monde moldu, bercé par les traditions de sa famille. Où pouvait-elle bien se cacher?

Scorpius calma sa respiration et se força à marcher. Il entra dans une grande librairie et se faufila entre les rayons en faisant mine de s'intéresser au dernier Best-seller. Alors qu'il feuilletait l'ouvrage en zieutant la vitrine qui donnait sur la galerie, il aperçut une jeune femme blonde, flânant le long des étals en tapotant les couvertures du bout des doigts. Il l'observa longtemps, oubliant momentanément ses éventuels poursuivants. Ses cheveux étaient lisses et d'un blond presque blanc mais sa silhouette et sa démarche lui étaient terriblement familières. Il délaissa son livre qu'il fourra entre deux bande-dessinées et rejoignit, à pas feutrés, la demoiselle rêveuse.

—Tu te promènes? lui souffla-t'il à l'oreille lorsqu'il fut tout près.

La jeune femme sursauta et lui fit face, les yeux agrandis par la peur. Elle se détendit lorsqu'elle contempla le visage amusé de Scorpius. Rose s'était teint les cheveux, avait modifier la forme de nez en un autre plus long et plus droit, sa mâchoire était plus carrée aussi et elle avait enfilée une jupe à carreaux et un long manteau bleu.

—Comment tu m'as reconnu? souffla-t'elle en lui tournant le dos.

—Une librairie, des livres… Et je reconnaîtrai ta gestuelle entre toutes. Tu t'en sors?

—Oui, Très bien! ...Avant que tu n'arrives… Tu t'es fait repérer j'imagine?

—James m'a trouvé, dit Scorpius en faisant mine de lire la couverture d'un livre de poésie.

—Et tu n'es pas éliminé? demanda Rose surprise.

—Je l'ai frappé avant qu'il n'en ait eu le temps.

—Quoi?

—Il ne nous l'a pas interdit, que je sache.

Rose le contempla, médusée. Cette apparence lui allait bien mais ses cheveux roux lui manquait. Un employé de la librairie, un jeune barbu à lunettes, s'avança vers eux. Rose et Scorpius pouvait lire "David" sur son insigne fièrement épinglé à son tee-shirt.

—Je peux vous aider? demanda-t'il avec un grand sourire.

Scorpius se demanda un bref instant si les Aurors irait jusqu'à adopter la mode des hipsters. Il dévisagea le vendeur avec de sérieux doute se demandant s'ils ne devaient pas fuir à toutes jambes. Rose ouvrit la bouche, prise de court. Avant qu'elle n'ait eu le temps de commettre la moindre gaffe, Scorpius se décida à prendre les devants. Il l'enlaça contre lui et adressa son sourire le plus angélique au vendeur.

—Non merci, ça ira. On cherche des guides de voyages pour notre futur voyage de noces.

Rose émit un hoquet en entendant parler de mariage. Elle tenta de se débattre mais Scorpius la maintenait fermement contre lui. Il lui lança un regard éloquent et Rose soupira.

—Oui… On va bientôt se marier, dit-elle avec très peu de conviction.

—Félicitation! dit le vendeur. Vous formez un très joli couple, très bien assorti. Pour les guides, c'est au fond du magasin. Je peux vous montrer, dit-il en levant le doigt vers les rayons plus en arrière.

—C'est gentil. On va se débrouiller, dit Scorpius.

Tandis que le vendeur s'éloignait en souriant exagérément à Rose, Scorpius aperçut les deux faux policiers passer devant leur vitrine. Heureusement pour lui, ils continuèrent leur route sans se soucier de la librairie et de ses occupants. Rose en profita pour s'extirper des bras de Scorpius.

—Bon, maintenant, dégage. Tu vas me faire repérer.

—Charmant… Alors que je viens de te sauver la mise.

—Comment ça "sauver la mise", je m'en sortais très bien avant que tu n'arrives. C'est toi qui a voulu faire le malin avec tes "épreuves trop faciles". Tu t'es foutu dans les ennuis, tout seul. Alors ne m'y entraine pas avec toi, d'accord?

James passa à son tour, marchant vite, une main sur son visage tuméfié. Il avait l'air plus en colère que jamais. Scorpius plongea sous la table de présentation et Rose le contempla, amusée.

—Il est parti, annonça Rose après un moment.

—Réfléchis, Rose, dit Scorpius. Ils recherchent des personnes isolés. Si on est à deux, on a plus de chance de passer inaperçu, dit-il en se relevant.

Tu as plus de chance de passer inaperçu…, corrigea Rose.

—Je sais que tu n'es pas à l'aise chez les moldus, tenta encore Scorpius. Si on est à deux, je peux t'éviter de te rendre ridicule. Ils n'hésitent pas à se déguiser en flics moldus de l'autre côté.

Rose hésita. Elle se mordit la lèvre et Scorpius ne put s'empêcher de trouver ça très excitant. Il se ressaisit lorsqu'elle leva les yeux vers lui.

—Tu penses à quoi?

—On se fait passer pour un couple.

—Evidemment, soupira Rose.

—Très bien, un couple d'amis si tu préfères. Ça te va?

Il y eut un long silence durant lequel Rose eut le regard perdu dans le vide. Finalement, elle poussa un soupir exaspéré et opina de la tête. Il n'en fallait pas plus à Scorpius qui lui saisit la main et l'entraîna à l'extérieur de la boutique.

—Où est-ce qu'on va? demanda Rose un peu paniquée.

—Il faut qu'on reste en mouvement.

Ils marchaient d'un pas pressé, incapables de contenir le stress qui les envahissaient petit à petit. Scorpius visa un peu plus sa casquette sur sa tête et jeta des coups d'oeil autour de lui. Il repéra les deux policiers en train d'accoster un vieux monsieur, au par-dessus rapiécé, qui promenait un chien. Un candidat venait de se faire épingler.

—Ils sont derrières, murmura Scorpius. Et James est à l'étage, dit-il encore en levant les yeux vers le balcon supérieur.

A ces mots, Rose accéléra la cadence et Scorpius dut la retenir par le bras pour l'empêcher de courir.

—Arrête! dit-elle en essayant de se dégager.

—Si tu cours, ils nous verront!

Droit devant eux, au milieu de la foule, deux autres policiers s'avançaient dans leur direction. Scorpius sentit Rose se raidir et il dut la pousser en avant pour qu'elle ne s'arrête pas au beau milieu des autres acheteurs.

—Ils sont là, murmura Rose paniquée.

—Fais semblant de rire, lui ordonna Scorpius en mettant une main sur son épaule.

—Quoi?

—Ris comme si je venais de dire un truc drôle.

Il se colla à elle lorsque les deux policiers arrivèrent à leur hauteur et Rose s'esclaffa faiblement. Les deux policiers qui regardaient dans toutes les directions ne s'arrêtèrent pas sur le jeune couple enlacé et continuèrent leur route comme si de rien n'était. Scorpius regarda discrètement par-dessus son épaule et les observa rejoindre leurs collègues.

—Il reste combien de temps? demanda Scorpius en ne voulant toujours pas lâcher Rose.

—Vingt minutes.

—Ça va être les vingt minutes les plus longues de ma vie.

Scorpius guida Rose vers l'escalator le plus proche. Il avait dans l'idée de les faire rejoindre la gare, là où il y avait le plus de monde. Techniquement, ils n'enfreignaient aucune règle puisque la gare se trouvait dans le centre commercial même.

En empruntant l'escalier roulant, il se plaça derrière Rose qui patientait derrière une vieille dame portant au moins une dizaine de sacs. S'il arrivait à descendre jusqu'au sous-sol, Scorpius connaissait un passage discret jusqu'au quai le plus proche. Ils avaient peut-être une chance. Rose se retourna soudain, l'air complètement paniquée. En la dévisageant, Scorpius se rendit compte qu'elle avait aussi changé la couleur de ses yeux pour un beau bleu délavé.

—Il est là… James! chuchota-t'elle.

Scorpius baissa les yeux et vit le cousin de Rose monter dans l'escalator d'en face. L'Auror fouinait partout, jetant des coups d'oeil dans chaque recoin. Ce fut un miracle que leurs regards ne se croisent pas. Scorpius se concentra sur Rose en espérant qu'il ne les démasque pas.

—Il va te reconnaître, c'est sûr, gémit-elle.

—Embrasse-moi, dit Scorpius.

—Quoi? T'es pas sérieux!

—Les comportement amoureux en public gênent les gens. C'est le seul moyen.

Il n'attendit pas son énième cri de protestation et avança son visage pour l'embrasser. Il lui caressa ses cheveux et plaça une main en bas de son dos. Il essaya de se convaincre que ce baiser était tout à fait innocent, que cela ne remuait aucun sentiment étrange en lui. Mais lorsque leurs lèvres se rencontrèrent comme au premier jour, il ne put se mentir plus longtemps. Cela faisait trois ans qu'ils s'étaient quitté sur cet odieux baiser d'adieux. Trois longues années qu'il n'avait plus touché Rose de la sorte. Scorpius lutta en vain et se laissa emporter par son désir. Il profita de l'occasion pour approfondir le baiser. Rose tenta de se dégager mais Scorpius la retint et la pressa contre lui. Elle émit un faible son étouffé par la pression de ses lèvres qui fit frémir Scorpius de la tête au pied. La vieille dame, à côté de Rose se mit à ronchonner sur les "jeunes" en détournant les yeux. Tandis que sa propre langue rencontrait celle de Rose, il jeta un regard sur l'escalator voisin et vit James continuer à monter, leur tournant inéluctablement le dos.

Une fois hors de danger, Rose repoussa violemment Scorpius qui ne put s'empêcher de sourire. Elle s'essuya rageusement la bouche et descendit précipitamment les dernières marches de l'escalator.

—Désolé, dit Scorpius en la rejoignant. C'était le seul moyen.

—Je te déteste! dit-elle rageusement, les larmes aux yeux. Pourquoi faut-il que ça tourne toujours de cette manière, avec toi?

—De quoi tu parles?

Il essaya de la retenir encore mais elle fut plus rapide. Elle fit volte-face et lui asséna une violente gifle qu'il n'eut pas le temps d'esquiver. La baffe claqua contre sa joue et il la dévisagea, choqué. Elle pleurait vraiment, à présent, des larmes de rage et Scorpius n'en comprit pas la cause.

—Qu'est-ce qui te prend?

—Il me prend que j'en ai marre de toi, cria-t'elle presque. "Je veux seulement qu'on redevienne des amis", tu parles!

Elle parlait beaucoup trop fort et plusieurs passants s'arrêtèrent pour les regarder.

—Tu veux bien te calmer? éructa Scorpius. On va se faire repérer si tu continues.

—Quoi? Ça ne te plaît pas la scène de la dispute de couple? Tu préfères un tout autre registre, pas vrai?

—Mais puisque que je te dis que c'était pour berner James! cria-t'il à son tour.

Bien sûr, il mentait. Au début, oui, c'était pour les sortir d'affaire. Mais il ne pouvait pas nier qu'il en avait retiré un plaisir incroyable. Et ça, Rose l'avait compris, serrée dans ses bras.

—Je ne veux plus te voir! hurla Rose, hors d'elle.

—Très bien, moi non plus! Si tu crois que c'est facile pour moi de traîner avec mon ex! Tu crois que ça me fait plaisir de t'embrasser? Je préfère encore lécher la glotte à un stangulot, après tout ce que tu m'as fait!

Rose le poussa violemment en arrière. Son camouflage commençait à s'estomper et ses longs cheveux blonds prenaient, au fur et à mesure de leurs cris, une teinte auburn.

—VA TE FAIRE FOUTRE! hurla Rose, folle de rage.

—TOI D'ABORD!

—Le spectacle est terminé.

Scorpius et Rose se tournèrent, tous les deux, vers James qui les observaient, amusés, les bras croisés sur sa poitrine. Le teint de Rose, qui avait repris ses véritables traits, était d'un beau rouge vif tandis que Scorpius serrait les poings de toutes ses forces. James était accompagné de ses quatre Aurors, déguisés en faux policiers qui n'osèrent pas émettre le moindre son devant l'air courroucé des deux jeunes gens.

La présence de James à la joue gonflée qui les faisait face, ramena Scorpius à la dure réalité. Dépité, il jeta un oeil à sa monstre. Ils s'étaient fait prendre à seulement deux minutes de la fin.