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LES LANGUES-DE-PLOMB
Lorsqu'il reçut sa convocation pour le Ministère, Albus était, une fois n'était pas coutume, seul à l'appartement qu'il avait pris avec Scorpius. Celui-ci avait disparu en lui laissant une note plutôt vague, il y avait trois jours, et n'était pas revenu depuis. Albus s'était attristé de cette absence. Il aurait aimé se réjouir de sa réussite aux tests pour devenir une Langue-de-Plomb avec son meilleur ami. Hélas, celui-ci avait été très pris par ses propres épreuves pour entrer chez les aurors et ils n'avaient échangé que très peu de mots depuis son retour. A voir la tête de déterré que tirait Scorpius, il n'avait pas eu besoin de lui demander s'il avait échoué et Albus se voyait mal remuer le couteau dans la plaie en lui annonçant que lui, par contre, avait été accepté dans la profession la plus secrète du Monde Magique.
Ce fut muni du parchemin plié soigneusement dans sa poche et de sa baguette, qu'il transplana au Ministère. En prenant un bain de foule composée de tous ces sorciers qui se pressaient un peu partout, il eut un sourire amusé. Jamais il n'aurait imaginé, un jour, faire partie de ceux qui se rendent au Ministère pour y travailler. Quand il observait son frère et son père s'y rendre chaque matin, les traits tirés, englués dans un système arriéré et restrictif, du haut de ses dix-sept ans, il s'était fait la promesse que jamais il n'y mettrait un pied.
Mais durant sa dernière année à Poudlard, tout avait changé. Sa confrontation avec Radcliffe avait mis beaucoup de choses en perspective et avait étouffé dans l'oeuf ses rêves de carrière hors norme de chercher teinté d'idéalisme. Lui qui s'était cru plus intelligent que tout le monde, il avait bien dû admettre sa cuisante défaite, assis sur son lit d'infirmerie, la mort de Radcliffe sur la conscience. Malgré ses grandes idées, ses plans géniaux, il n'avait rien pu retirer du dangereux cracmol. Tant d'interrogations demeuraient encore sans réponse. Il y avait réfléchi pendant deux ans, passant ses journées dans les livres et dans ses souvenirs. Il avait même hésité à faire un grand voyage pour étudier des sujets qui restaient encore obscurs pour le monde de la magie.
Il avait compris que Poudlard puisait sa magie dans la source, ce qui expliquait les réactions très puissantes et vivantes du château, son expansion même des centaines d'années après sa création. Il avait compris que Radcliffe voulait détruire la source avec les trois reliques. Il avait volé la première dans la tombe de Dumbledore, avait utilisé Hugo et son scanner magique pour trouver la pierre et feint ce chantage désespéré pour lui prendre la cape. Mais il ne comprenait pas comment un cracmol avait pu déjouer les protections magiques de la tombe de feue Dumbledore. Etait-ce dû à la source? Y avait-il un moyen de s'accaparer de son pouvoir comme les pierres de Poudlard qui en était gorgé? Comment marchait la source? Comment les hommes utilisaient-ils son pouvoir? Comment captaient-ils sa magie? Pourquoi certains restaient moldu et d'autres devenaient des sorciers dont la puissance était variable? Mais Radcliffe ne connaissait pas la position de la source, il ne l'a découvert que très tardivement et uniquement grâce à l'invention de Hugo. D'où lui venait alors une telle puissance? D'une autre source? Dans le livre qu'il avait trouvé, la langue-de-plomb décédée parlait d'une source dans la grotte de Merlin. Donc, il en existait plusieurs, ce que la carte gravée dans l'antichambre de la source lui avait confirmé. Il existe plusieurs sources, disséminées un peu partout sur le territoire, grandes ou petites, toutes connectées entre elles, formant un immense réseau de magie. Mais ce réseau devait avoir un point d'origine, la source primale de toute magie, en tout cas sur le territoire anglais.
Un autre point inquiétait Albus. Radcliffe n'agissait pas seul. Il travaillait pour le compte de quelqu'un. Un être qui n'hésitait pas à enrôler de jeunes élèves en trompant leur confiance, rassemblant autour de lui tous les laissés-pour-compte, les frustrés, les rejetés de la magie. Albus avait longtemps rejeté cette idée, pensait à un délire de Radcliffe. Mais l'explosion de la source de Merlin ne lui laissa plus aucun doute. Une organisation était en place, puissante et secrète dont leur but, qui lui échappait encore, était avant tout de s'en prendre aux sources.
Albus devait savoir. C'en était devenue une obsession. Il eut soudain une idée, peut-être incongrue mais c'était la seule qu'il avait trouvé pour agir. Et s'il y avait une source au Ministère? Il savait déjà que les langues-de-plomb travaillaient sur le sujet puisque l'un d'entre eux avait payé de sa vie la divulgation de ce secret. Il fallait qu'il sache, qu'il vérifie et qu'il comprenne. Ainsi, s'était-il mis en tête de s'enrôler chez les Langues-de-plomb.
Il quitta le flot des employés qui se dirigeaient tous vers les portes d'or. Il s'approcha du comptoir, sous la pancarte qui indiquait "Sécurité". Le parchemin avait bien spécifié qu'il devait se rendre à l'accueil. Une jeune sorcière, vêtue d'une robe bleue, un badge épinglé sur sa poitrine lui adressa un sourire poli.
—Bonjour, dit-elle d'une voix claire et mélodieuse, Bienvenue au Ministère de la Magie. En quoi puis-je vous aider?
—Euh, bonjour, bafouilla Albus. (Il sortit sa lettre et la posa sur le comptoir). J'ai reçu une convocation pour le Département des Mystères...je…
Avant même qu'il put finir sa phrase, la jeune sorcière prit le parchemin et le parcourut rapidement des yeux. Lorsqu'elle la reposa, elle lui sourit de plus belle. Elle griffona quelques mots sur un papier violet et d'un coup de baguette magique, fit voler la note qui se dirigea, à vive allure vers les grandes portes dorées.
—Vous devrez patienter quelques minutes. Quelqu'un va arriver. En attendant, il faut que je fasse les vérifications d'usage si vous n'y voyez pas d'inconvénients.
—Non…non…, répondit Albus quelque peu intimidé.
La sorcière sortit une longue tige dorée, mince et souple et la lui passa sur le corps, de haut en bas, d'avant en arrière. A la fin de son examen, elle eut une moue satisfaite.
—Baguette magique, s'il vous plaît, dit-elle ensuite avec ce même sourire poli.
Albus fouilla sa poche et la lui tendit. Elle la plaça sur une balance à un seul plateau. L'appareil se mit à vibrer et une étroite bande de parchemin sortit d'une fente aménagée à sa base.
—Vingt-huit centimètres, bois d'if, crin de sombral, en usage depuis dix ans. C'est bien cela?
—Oui, répondit Albus, d'un ton nerveux.
—Les données de votre baguette sont automatiquement enregistrées dans les archives du Ministère. Voici.
Elle lui rendit sa baguette et Albus baragouina un merci.
—Mr Potter! appela une voix masculine dans son dos.
Un vieux sorcier s'approcha en trottant légèrement vers Albus. Une fois à sa hauteur, quelque peu essoufflé, le nouveau venu lui tendit une main.
—Perceval Pickquery, se présenta-t'il.
Perceval était grand et maigre bien que sa frêle carrure soit dissimulées par sa longue robe noire. Il portait des lunettes rondes et avaient une énorme tignasse argenté qui partait dans tous les sens. Ses traits étaient doux et il inspirait tout de suite confiance. Albus lui serra la main.
—Enchanté, monsieur. C'est un honneur de rejoindre les…
—Oui, oui! le coupa-t'il d'un geste de la main. Nous n'avons pas le temps pour plus de politesses. Vous êtes en retard, Mr. Potter.
—Je ne crois pas, se défendit Albus. Je…
—Merci Katie, l'interrompit encore Perceval en se tournant vers la standardiste. Je prends le relai.
Il salua chaleureusement une dernière fois la jeune sorcière puis entraina Albus dans le flot des employés pour rejoindre les portes des ascenseurs. Albus ne dit rien. A vrai dire, il ne savait pas quoi dire. Il n'avait jamais été très doué pour faire la conversation. En attendant que les portes s'ouvrent enfin, il se demanda comment il réagirait s'il venait à croiser son père, son frère ou sa cousine.
—Vous êtes l'aîné ou le cadet de la famille Potter? demanda soudain Pickquery comme s'il avait lu dans ses pensées. Je n'arrive jamais à me souvenir.
—Euh...je suis le deuxième.
—Je connais votre papa, bien entendu. Qui ne le connait pas? continua-t'il sur un ton joyeux. Moins votre frère… De vue, bien sûr. Un caractère difficile, il me semble.
—On peut dire ça comme ça…
En l'observant à la dérobée, Albus comprit soudain. Pickquery avait le même talent que lui, si ce n'était en mieux, de savoir cerner une personne au premier regard. Alors qu'Albus se pensait indéchiffrable, le vieux sorcier avait pu discerner ses inquiétudes concernant sa famille du premier coup d'oeil. C'était ça, être une Langue-de-plomb?
Les portes s'ouvrirent enfin et Pickquery le poussa à l'intérieur. Albus se retrouva pris en sandwich entre un gobelin qui lui cria dessus pour lui avoir écrasé le pied et un sorcier qui portait une caisse remplie de vieux klaxon, mugissant encore des sons stridents. Albus remarqua les regards quelque peu effrayés des autres sorciers sur Pickquery. Le grand sorcier semblait inspiré un respect teinté de peur. Mais le concerné n'eut pas l'air de s'en soucier ou en avait-il simplement l'habitude. Ils voyagèrent entre plusieurs étages, montant puis descendant, et l'ascenseur se vida petit à petit. Bientôt, il ne resta qu'Albus et le vieux Pickquery qui se tenait bien droit, les mains jointes derrière son dos.
—Je dois vous prévenir, Mr. Potter. Une fois que vous aurez franchi la porte du Département des Mystères, tout ce que vous verrez, même la chose la plus insignifiante, doit demeurer secret.
—Je croyais que les Langues-de-plomb devait prononcer le serment inviolable, pour ça…, tenta Albus.
Pickquery eut un petit rictus.
—Oui, c'est vrai, dit-il avec un petit sourire qui fit frissonner Albus. Mais dans le temps, cela ne se faisait pas. Depuis la trahison de Rookwood, nous avons mis en place ce système qui est peut-être un peu strict mais beaucoup plus sûr. Cela fait des siècles que je travaille ici. Une vieille habitude, je suppose.
—Département des mystères, annonça la voix féminine dans la cage d'ascenseur.
La grille dorée se rouvrit et ils sortirent dans le couloir désert et lugubre du neuvième étage. Pickquery marchait en tête et Albus suivait, de plus en plus mal à l'aise. Tout en marchant, il contemplait les flammes des torches s'agiter par un courant d'air. Ils arrivèrent devant une porte noire et lisse. Pickquery sortit sa baguette et tapota la poignée en prononçant une formule dont les sons gutturaux rappelèrent à Albus ses cours de runes.
Une fois la porte déverrouillée, Pickquery l'invita à entrer. Albus pénétra dans une grande salle circulaire aux murs et au sol d'un noir luisant. Tout autour de lui s'alignaient des portes de ce même noir sinistre. Des chandeliers fixés entre les portes éclairaient la pièce de flammes bleues dont la lueur froide, vacillante, se reflétait dans le marbre brillant du sol en lui donnant l'aspect d'une eau sombre. Albus se rappela brusquement le récit de son oncle Ron lorsqu'ils avaient tenté de sauver le parrain de son père dans ce même département. A l'époque, le récit l'avait fasciné mais en étant, à son tour, dans ces lieux étranges, il comprit soudain la terreur sourde qu'avait dû leur inspirer l'endroit.
Plusieurs sorciers entraient et sortaient des portes noires sans se soucier, le moins du monde, des nouveaux arrivant. Une sorcière, l'air fatiguée salua brièvement de la tête le vieux Pickquery. Celui-ci conduisit Albus au centre de la pièce circulaire et recula un peu.
—Gardez les bras le long du corps, lui ordonna-t'il.
—Quoi? ne comprit pas Albus.
Pickquery agita sa baguette devant lui et Albus crut qu'il allait lui jeter un sort. A la place, il sentit une légère vibration sous ses pieds et soudain, un cercle parfait sur le sol se mit soudain à descendre. La petite plateforme s'enfonçait lentement sous le marbre noir et Albus descendit petit à petit, toujours plus bas, dans une nouvelle pièce sous la salle circulaire. Le petit bout de sol sous ses pieds se déposa délicatement sur un beau tapis rouge et Albus contempla le lieu, bouche bée.
Il se trouvait dans un grand bureau. Le tapis rouge recouvrait tout le sol. Les murs étaient dorés et un immense lustre aux milles bougies diffusaient une lumière chaleureuse dans la pièce qui dénotait fortement avec sa jumelle au-dessus d'elle. Albus dépassa quelques fauteuils en cuir rouge, où s'entassait une pile de livres, certains ouverts, les pages corné murs étaient recouverts de grande bibliothèques, toutes surchargées de livres. Il y avait même un deuxième étage, lui aussi tapissé de livres et de grands escabeaux pour avoir accès à ceux rangés au plus haut. Une immense statue dorée représentant un phoenix ouvrait ses ailes pour le défier. Dans tous les coins, il découvrait des instruments étranges: des longues-vues qui émettaient un sifflement angoissant, des pupitres où étaient disposés plusieurs livres ouverts à une page bien précise, un grand miroir qui ne montrait aucun reflet et de hauts tableaux dont les créatures inconnues représentées émirent un grognement sauvage à son approches.
—Il y a quelqu'un? demanda-t'il nerveusement.
Albus stoppa devant un grand aquarium à sa droite dont l'eau curieusement turquoise l'intrigua. Il s'approcha prudemment en essayant de discerner quelque chose dans le liquide opaque et sursauta lorsqu'une grande tentacule rougeâtre vint frapper la vitre dans un claquement sec. Un énorme poulpe passa devant ses yeux et Albus calma les battements de son coeur. Il se retourna vivement lorsqu'il entendit un petit rire dans son dos.
—Le kraken aime beaucoup faire peur aux nouveaux visiteurs, dit le sorcier. Mais c'est dans sa nature...On ne peut pas vraiment lui en vouloir.
L'homme semblait encore plus vieux que Pickquery. Il était plus petit cependant et beaucoup moins de cheveux sur le crane. Sa peau ridée s'étirait tandis qu'il peinait à sourire, sous ses grands yeux fatigués. Il s'approcha d'Albus.
—Je me nomme Wulfric Gelbero. Je suis la Langue d'or du Département des mystères…
Albus remarqua qu'il boitait légèrement et serra sa main quand il la lui tendit.
—Enchanté, monsieur, je suis…
—Albus Potter…, compléta Gelbero. Le fils du célèbre Harry Potter. La ressemblance est frappant, mon petit.
Il lui tapota sa main prise dans la sienne en lui adressant un sourire. Albus avait l'habitude qu'on le compare à son père. Cela avait tendance à l'agacer avec le temps mais il ne fit aucun commentaire.
—J'ignorais qu'il y avait des Langues d'or…
—Une seule, corrigea Gelbero. Je fais, en quelque sorte, office de chef ici. Enfin, c'est comme ça que se représente tous les autres employés du ministère. Mais en réalité, je porte un lourd fardeau sur mes épaules depuis quinze ans. C'est pour ça que je rétrécis au fil des années, rit-il.
—Ça consiste en quoi?
—La Langue d'or est le porte-parole du Département des mystères. Je suis celui qui révèle ce qu'il faut savoir aux sorciers. Et ça, mon garçon, ce n'est pas toujours facile.
—Vous êtes le seul à ne pas être soumis au serment inviolable, comprit Albus.
—Tu es vif d'esprit… C'est une bonne chose. Tu en auras besoin ici.
Gelbero s'avança vers son grand bureau d'or et s'assit dans son fauteuil de cuir avec un soupir de contentement. Albus s'approcha à son tour ne sachant quoi faire ou quoi dire.
—Bien, mon garçon…, commença-t'il en cherchant ses mots. Avant que nous passions aux choses sérieuses. J'aurais une question à te poser.
Le vieil homme dégarni lui indiqua le siège en face de lui et Albus s'y assit docilement.
—Tu es au courant pour le serment inviolable. Devenir une Langue-de-plomb implique que tu gardes le secret sur nos recherches au péril de ta vie. Tu ne pourras parler à personne des sujets de nos études, même pas aux plus proches de toi. Tu seras souvent seul, emprisonné par ce savoir et très frustré de ne pouvoir l'utiliser. Car c'est là notre véritable travail, ici, l'observation et l'analyse. Nous travaillons pour la connaissance et ne cherchons jamais à nous accaparer nos découvertes. C'est un grand sacrifice que nous te demandons de faire, aujourd'hui. C'est pourquoi je te demande ceci. Pourquoi veux-tu devenir une Langue-de-plomb?
Albus garda le silence pendant une longue minute, réfléchissant à toute vitesse sur ce qu'il devait répondre. Il n'était pas sûr que ses véritables objectifs ne plaisent à la Langue-d'or, surtout lorsqu'il s'agissait de débusquer un complot visant les sources magiques. Pendant sa réflexion, il craignit soudain que ses pensées ne soient visibles sur son faciès. Gelbero l'observait, partagé entre la curiosité et l'amusement.
—Je souhaite devenir une Langue-de-plomb, commença Albus en choisissant bien chacun de ses mots, car je désire...savoir...à n'importe quel prix.
Un large sourire étira les lèvres de Gelbero.
—C'est tout ce dont j'avais besoin d'entendre, dit-il.
Il lui tendit la main, par-dessus son bureau.
—Es-tu prêt?
Albus contempla la main ridée de la Langue-d'or. Il savait ce qu'impliquait de la serrer. Plus qu'un salut, il remettait sa vie dans cette poignée de main. Albus inspira profondément puis tendit la main vers celle de Gelbero. Aussitôt, il sentit une douce chaleur émanée de leurs mains jointes. Gelbero n'avait pas eu besoin de baguette pour activer le sortilège et cela impressionna le jeune sorcier. L'homme qu'il avait en face de lui n'était pas qu'un simple employé du ministère, c'était un sorcier puissant, gardien de secrets qui dépassaient Albus.
Gelbero parla sur un ton solennel:
—Albus Severus Potter, t'engages-tu à garder secret tout ce que tu vas découvrir au Département des mystères?
—Oui, répondit Albus.
Une mince flamme étincelante jaillit entre leurs deux paumes unies et s'enroula autour de leurs mains comme un fil de fer chauffé au rouge.
—Et t'engages-tu à oeuvrer pour la vérité et à ne dévoiler à personne les découvertes que tu feras, excepté à la Langue-d'or qui promet de respecter ton travail en ne divulguant aux autres que ce dont tu voudras bien faire savoir?
—Oui, répéta Albus.
Une deuxième langue de feu fusa et s'entrelaça avec la première, formant comme une chaîne fine et luisante.
—Et t'engages-tu enfin à protéger ces secrets même si cela implique des choix difficiles comme la perte de personnes que tu aimes?
Il eut un instant de silence. Albus observait Gelbero par-dessus ses lunettes. Celui-ci demeurait impassible comme habitué à poser ce genre de questions terribles.
—Oui, répondit Albus.
Une lueur rougeâtre brilla sur leurs deux visages lorsque jaillit une troisième flamme qui s'entortilla autour des deux autres, scellant leur serment telle une corde de feu. Le sortilège terminé, Gelbero libéra la main d'Albus. Il se leva, saisit sa canne à côté de son bureau et marcha dans la pièce. Albus restait assis, prenant petit à petit conscience des promesses qu'il venait de faire.
—Suis-moi, mon garçon. Il y a beaucoup à te montrer.
Ils remontèrent ensemble dans la grande salle circulaire. Les visages autour de lui étaient plus accueillant et toutes les Langues-de-plomb semblaient avoir compris qu'il faisait maintenant partie des leurs.
—Je vais te faire entrer dans chacune de ses portes et t'en expliquer les secrets. Il n'y a qu'aujourd'hui que tu pourras circuler librement entre les pièces. A la fin de la visite, il faudra que tu fasses un choix. Cela fait, tu ne pourras qu'entrer par la porte choisie. Si tu tentes d'aller dans les autres, le système de sécurité s'enclenche et…
—Les portes tournent sur elles-mêmes…
Gelbero eut un petit rire.
—Je vois que ton père t'as raconté ses aventures chez nous. Non, mon garçon. Ça c'était à l'époque. Après l'invasion des mangemorts dans nos locaux nous avons renforcé les sortilèges de protection. Si tu tentes d'entrer dans une autre pièce, toutes les portes disparaissent et tu es envoyé dans le néant.
—Le néant? s'étrangla Albus.
—Pas le vrai…, seulement un petit trou noir de notre invention, le temps pour la Brigade magique de te mettre aux arrêts.
Le vieux sorcier se dirigea vers la première porte, directement à la droite de la porte d'entrée. Il tapota la poignée du bout de sa canne et Albus entendit un faible clic. Albus entra dans une grande salle rectangulaire, faiblement éclairée par des lampes suspendues à de longues chaînes d'or, fixées au plafond. Il dut s'habituer à la pénombre pour discerner le grand bassin au milieu de la pièce où flottait paresseusement une vingtaine de cerveaux dans un liquide vert foncé.
Albus eut un hoquet de support en voyant une Langue-de-plomb agité sa baguette magique sur l'un des cerveaux qui déploya de fines tentacules. Celles-ci se collèrent au visage du sorcier, qui s'était assis sur le bord du bassin. Aussitôt, la Langue-de-plomb ouvrit la bouche comme un poisson, ses yeux se voilèrent et le cerveau aux tentacules se mit à luire dans l'obscurité.
—La salle de la mémoire…, commenta Gelbero en chuchotant. Ces cerveaux que tu vois, appartiennent aux plus grands sorciers qui aient jamais existé. Ils ont tous fait don, il y a des siècles, de leurs savoirs pour permettre aux générations futures d'apprendres de leurs réussites... comme de leurs défaites. Tu vas sûrement me parler des pensines… mais certains cerveaux datent de l'Antiquité et à l'époque le sortilège de la pensine n'avait pas encore été trouvé. Il faut dire aussi que ce sont bien plus que des souvenirs… Ces cerveaux regorgent d'idées, de réflexions, d'hypothèses, de schémas, de rêves aussi et de pensées terribles qui te font faire des cauchemars jusqu'à la fin de ta vie.
—A qui appartiennent ces cerveaux? demanda Albus fasciné.
—Oh, il faudrait que je consulte le registre. Mais si je me souviens bien, nous avons quelques sorcières d'eau, la grande Fenettes, Jenny Greenteeth, Pamphile que nous avons subtilisées à nos amis grecques. Et bien sûr notre trio d'or… Hellawes, Morgane et Merlin.
—Vous avez le cerveau de Merlin? répéta Albus incrédule.
—Trouvé en 1854 dans la grotte qui porte son nom. C'est d'ailleurs ses travaux qui nous ont permis de reproduire le liquide de conservation que tu vois dans le bassin, dit-il en pointant l'étendue d'eau du bout de sa canne. Ici, c'est la salle des cerveaux les plus récents…
—Il y a d'autres salles?
Gelbero désigna les autres portes en face du bassin et Albus en eut le tournis. D'autres salles, d'autres cerveaux, une connaissance illimitée sur l'histoire de la magie et ses secrets.
—Certaines sont plus importantes que d'autres et contiennent nos trésors les plus importants. Mais tu le découvriras toi-même si tu choisis cette salle. On continue?
Ils retournèrent dans la salle circulaire. Albus était encore choqué par ce qu'il venait de découvrir. Il n'avait qu'une seule envie, retourner près des bassins et tester l'un des cerveaux. N'importe lequel, pourvu qu'il ait accès à des secrets.
Gelbero le conduisit à la deuxième porte. Ils entrèrent dans une pièce plus vaste que la précédente, tout aussi faiblement éclairée que la première. Albus distingua au centre une grande fosse de pierre et des gradins tout autour, comme s'il s'était retrouvé dans un immense amphithéâtre. Au milieu de la fosse, un socle de pierre sur lequel reposait une arcade, également en pierre, antique, lézardée et croulante, s'érigeait tel un dolmen. Un rideau noir en lambeaux y était accroché et ondulait sans l'aide d'aucun courant d'air. Il n'y avait personne dans cette pièce et le silence de mort fit frémir Albus.
Il n'eut pas besoin que la Langue-d'or lui donne le nom de cette pièce. C'était là que Sirius, le parrain de son père, avait trouvé la mort. Il avait traversé ce même rideau pour ne jamais revenir.
—L'arcade de la mort… notre deuxième plus vieille relique.
—A quoi sert-elle?
—Nous n'en sommes pas sûr, répondit Gelbero.
Le vieux sorcier se mit à descendre pénible les marches des gradins pour rejoindre le socle de pierre, Albus sur ses talons. Tous deux se postèrent devant le mausolé de pierre et Albus se mit à entendre un chuchotement étrange.
—Cette pierre appartient à Stonedge. Depuis la nuit des temps, des légendes racontent la disparition de moldus qui auraient traversé cette arcade. Les gens croyaient à une sorte d'accès vers le divin mais les disparitions à répétition ont intrigué les sorciers qui ont décidé d'emporter l'arcade pour l'examiner. Elle est ici depuis la construction du Ministère. Nos Langues-de-plomb qui travaillent dessus pensent qu'elle est la limite entre le monde des morts et des vivants.
Plus Albus observait le voile noir, plus il avait l'impression que quelqu'un s'y cachait derrière. Bien qu'effrayante, il ne pouvait s'empêcher de l'admirer. Il n'avait pas forcément envie de traverser le rideau mais les voix qui lui parvenaient lui semblaient étrangement familière.
—Qu'est-ce qu'on entend? demanda-t'il en s'approchant encore et sa voix partit en écho dans toute la salle.
—Certains pensent que ce sont les voix de ceux que nous avons perdu qui nous appellent dans la mort. D'autres que c'est la mort elle-même qui prévient ceux qui mourront bientôt.
—Je vais mourir? demanda Albus en se tournant vers Gelbero.
—Qui sait? s'amusa le vieux sorcier. La mort a un lien intime avec chacun d'entre nous, Albus. Je pense personnellement que ceux qui entendent les voix ont un lien plus fort avec son pouvoir. Montre-moi ta baguette…
D'abord désarçonné, Albus finit par obéir. Gelbero la prit entre ses mains noueuses et l'examina avec attention.
—Bois d'if, reconnut-t'il.
—Et crin de Sombral, ajouta Albus.
Gelbero opina de la tête.
—Deux symboles de morts, expliqua-t'il. Le bois d'if est connu pour donner le pouvoir de vie et de mort. Très puissante et très mystérieux à la fois. Tu sembles indéniablement lié à la mort, mon petit.
—Tout comme mon père, murmura Albus en jetant un dernier coup d'oeil à l'arcade.
Quand ils retournèrent, une fois de plus, dans la salle circulaire, Albus crut qu'ils emprunteraient la troisième porte. Mais la Langue-d'or passa son chemin, claudiquant avec sa canne, droit vers la quatrième porte.
—Et celle-là? ne put-il s'empêcher de demander.
Gelbero se retourna et contempla la porte noire que désignait Albus.
—Celle-ci m'appartient, dit-il tranquillement. J'en suis son gardien.
—Qu'est-ce qu'elle contient?
Il eut un sourire énigmatique.
—Ça, je ne peux pas te le dire. C'est la seule chose qui doit demeurer cachée.
Il n'ajouta rien de plus, se contentant de passer à la quatrième porte. Albus eut l'envie irrésistible de forcer la porte interdite. Mais il dût se résoudre à suivre son supérieur, se posant mille et une question sur ce que pouvait bien contenir cette salle mystérieuse.
Les lumières de la cinquième salle aveuglèrent Albus. Lorsqu'il fut habitué, il vit des pendules qui brillaient de toutes parts, des grandes, des petites, des horloges de toutes formes. Ces objets étaient empilés un peu partout, accrochés aux murs, entre des bibliothèques, d'autres posées sur des tables alignées tout au long de la pièce. Un cliquetis incessant s'élevait de partout et se mélangeait aux discussions des Langues-de-plomb qui y travaillaient. La lumière éclatante émanait d'une immense cloche de cristal, tout au fond de la pièce, posée sur un bureau et dans laquelle un tourbillon de vent dessinait des volutes de lumières. Deux sorciers étaient postés devant et observait une pousse devenir une plante en un temps records.
—La salle du temps, annonça Gelbero.
—Monsieur, dit une sorcière en s'approchant d'eux.
Elle avait la trentaine et en paraissait dix de moins en comparaison aux vieux sorciers qui travaillaient autour d'elle. Ses cheveux étaient attachés en natte dans son dos et ses traits étaient assez plaisants. Elle lança un regard méfiant à Albus puis se tourna vers la Langue-de-plomb.
—J'ai un problème avec les retourneurs de temps. Il m'en manque un. D'après le registre, c'est un certain Mayers qui l'aurait emprunté mais il devait le rendre la semaine dernière.
—Il y a eu des complications? demanda Gelbero en fronçant ses épais sourcils gris.
—Nous avons constaté quelques altérations mineures, dit-elle sur un ton expert. Mais rien d'inquiétant pour l'instant.
—Très bien, je vais en avertir la Brigade, ils sauront le retrouver. En attendant, essayez de repérer sa position. Il y a de grandes chances qu'il se soit perdu.
—J'enverrai quelqu'un s'il est encore dans le passé, ajouta la jeune sorcière avant de retourner à ses travaux.
—Genna Lewis…, présenta-t'il à Albus. Elle s'occupe des réservations pour les retourneurs de temps.
—N'importe qui peut demander un de ces objets? demanda Albus.
—Oh non! Il nous faut une raison valable qui respecte certaines conditions comme celle de ne pas empêcher la mort de quelqu'un.
—Pourquoi pas?
Gelbero eut soudain l'air très sérieux.
—On ne vole pas la mort, mon garçon.
La cinquième salle était aussi haute de plafond que la plus grande des cathédrale moldue. Sur des centaines d'étagères étaient posés des sphères de verre poussiéreux, toutes étiquetées. Albus connaissait cette salle, c'était celle des prophéties. Tandis que Gelbero fit son laïus explicatif, Albus contempla les centaines de prophéties oubliées, prédisant un avenir incertain. Plusieurs Langue-de-plomb allaient et venaient d'une étagère à l'autre, manipulant précautionneusement les globes de verre pour les emmener dans une autre pièce.
La sixième était de loin la plus impressionnante. Une immense carte céleste défilait devant les yeux d'Albus, ébahi. Lorsqu'il s'arrêtait sur un endroit précis, la carte s'arrêtait aussi et il contemplait autour de lui un système solaire, entouré des planètes qu'il avait mis tant de temps à apprendre en Astronomie.
—La salle de l'espace, là où nous essayons de comprendre les mécanismes de l'Univers, expliqua Gelbero.
Il passèrent à la suivante. Albus eut l'impression de se retrouver soudain dans la salle sur demande. Il faisait face à un amoncellement d'objets, entreposés dans tous les coins. Certains, plus important, reposaient tranquillement sur des pupitres, étiquetés. Albus discerna dans ce chaos, une vieille lampe à huile cabossée, plusieurs épées (dont la lame de l'une d'entre elles, dégageait une petite volute de fumée blanche), une flèche à la pointe noire plantée dans l'armure d'un chevalier qui portait des inscriptions étranges, un trident qui semblait émergé d'une pile de tonneaux ainsi qu'une corne qui vomissait un flot de nourriture sur tout le sol.
Albus buta sur un bâton qui trainait au sol et il s'abaissa pour le ramasser. Gelbero le retint au dernier moment.
—Il vaut mieux que tu n'y touches pas. Cette salle contient toutes les vieilles reliques dont le pouvoir nous reste encore inconnu. Les Langues-de-plomb doivent les étudier pendant des mois pour comprendre leur fonctionnement et découvrir qui les a créé bien évidemment.
Lorsqu'ils arrivèrent dans la huitième pièce, Albus débarqua dans une salle bourrée de monde, dont le bourdonnement des conversations dénotait par rapport au silence de la pièce précédente. Une série de bureaux s'alignaient à la queue-leu-leu jusqu'au fond de la salle. Des feuilles jonchaient le sol, piétinées par des souliers pressés qui passaient d'un bureau à l'autre.
Albus ne comprit pas tout de suite le manège de ces Langues-de-plomb qui avaient tous l'air excédés. Puis, il remarqua la grande dalle de pierre accrochée au mur, sur sa gauche. Il déchiffra une inscription, gravée dans la roche mais dont le sens lui échappa complètement.
—D, Ouosvavvn...m, lut Albus.
—C'est un code, expliqua encore Gelbero. Encore secret aujourd'hui. Tu vois tous ces sorciers? Ils passent leurs journées à essayer de le percer.
—Pour trouver quoi?
—Le Saint-Graal…
Devant l'air sceptique d'Albus, Gelbero se mit à éclater de rire. Les Langues-de-plomb ne le remarquèrent même pas, trop concentrés sur leurs parchemins.
—Je suis sérieux, Albus. Cette inscription a été faite par Merlin. Selon la légende, elle mènerait au Saint-Graal. Après, on peut se demander ce que signifie le Saint-Graal exactement et je doute qu'il s'agisse d'une coupe qui aurait recueilli le sang du Dieu moldu.
—Pourquoi vous ne demandez pas au cerveau de Merlin la solution du code? demanda Albus pour qui cela était évident.
Gelbero sourit encore, amusé mais impressionné tout de même.
—Nous avons essayé, répondit-il patiemment. Hélas, c'est la seule partie du cerveau de Merlin qui nous ait inaccessible.
—Comment ça, inacessible…?
—Un puissant sortilège empêche la lecture de ces secrets. Plusieurs ont essayé de forcer et à chaque fois, ils ont eu la cervelle réduite en bouillie. Certains pensent que si on trouve la solution du code, on aura accès à la partie cachée du cerveau de Merlin.
Lorsqu'ils retournèrent encore dans la salle principale, Albus avait le tournis. Il lui restait encore quatre portes à franchir et il peinait déjà à assimiler tout ce qu'il venait de voir. Entre les cerveaux, les prophéties, l'arcade étrange, les horloges, le bâton mystérieux, Uranus et le code de Merlin…, il ne savait plus quoi penser. Tout l'intéressait et l'effrayait à la fois. Gelbero avait eu raison de le mettre en garde. Être une Langue-de-plomb, c'était se sacrifier au savoir jusqu'à en perdre la raison.
Il entra dans la neuvième pièce et eut soudain l'impression d'avoir transplané à Poudlard. Les murs de la salle était tapissée de tableaux, grands, petits, immense, de véritables fresques, à la plus petites photos d'identité. Il eut le vertige tandis que ses yeux se baladaient d'un tableau à l'autre, en passant par une mosaïque à une gravure sur de la pierre. Tout bougeait. A son arrivée, des personnages se pressaient contre leur cadre pour l'accueillir. Tous demandaient son attention, le suppliant de prendre le temps de lui parler. Il contempla, bouche bée, des bisons sur une peinture rupestre, cavaler à travers toute la salle.
Gelbero lui expliqua qu'il se trouvait dans la salle des milles tableaux. Ici, ils étudiaient le phénomène de la création et la conscience que développait les personnages créés de la main d'autres sorciers. Tandis qu'il écoutait les explications de la Langue-d'or, Albus se rendit soudain compte qu'il ne s'était jamais posé la question alors qu'il côtoyait tous les jours le portrait de la Grosse Dame à Poudlard.
La suivante fut tout aussi perturbante. Albus se retrouva dans une sorte de cachot où il ressentit une tension magique atroce. Il eut soudain l'impression que la gravité l'écrasait au sol et eut du mal à faire un pas après l'autre. Gelbero se contenta de rester à l'entrée, trop vieux pour s'essayer à ce genre d'exercice. Dans chaque cellule, plongé dans l'obscurité, Albus découvrit un fantôme. Certains pleuraient, d'autres hurlaient à la mort, insultait Albus en menaçant de le tuer.
—C'est ici que nous emprisonnons les esprits qui veulent du mal aux vivants. Les moldus les appellent démons. Nous essayons de comprendre leur colère et d'étudier en même temps ce qui fait qu'ils restent sur terre. La magie est beaucoup plus condensée dans cette pièce pour les empêcher de traverser les murs.
Après la salle de l'arcade de la mort, ce fut la pièce qui le terrifia le plus. Il sut qu'au moins, il était sûr de ne pas choisir celle-ci.
Il entra dans la suivante, méfiant. C'était une petite salle en apparence, éclairée par plusieurs torches accrochées au mur. Au centre de la piéce, flottait une grande tapisserie qui montait jusqu'au plafond. Albus s'approcha doucement. Gelbero resta encore en arrière, posté sur ses jambes frêle, aidé de sa canne. Plus il avançait et plus Albus percevait le léger cliquement qui émanait de la tapisserie. Elle était tissée de milliers de fils d'or et lorsqu'il baissa les yeux, il vit qu'elle continuait à se tisser dans le vide avec des aiguilles invisibles. Les fils s'entremêlaient à l'infinis, perdu dans le vide.
—Lève les yeux, dit Gelbero.
Albus obéit et retint son souffle. Il n'y avait plus de plafond. La tapisserie s'élevait vers le haut, à perte de vue. Elle était immense, sans fin et se perdait vers des sommets inatteignables. Albus avait beau se tordre le cou, il ne voyait que l'éclat aveuglant de tous les fils d'or liés entre eux par une force invisible.
—La tapisserie du Destin.
—Vous voulez dire que…
—Oui. Chaque fil représente une vie. Elle montre le passé, le présent et le futur. Bien plus concrète que les prophéties…
—Mais c'est…, bredouilla Albus, le souffle coupé.
—Je ne te conseille pas de choisir cette salle, ajouta Gelbero. Elle te fera perdre la tête. Plusieurs sorciers se sont donnés la mort après avoir vu leur propre destin ou ceux de leurs proches. C'est formellement interdit, bien sûr mais personne n'y résiste. Et on ne peut pas vraiment leur en vouloir.
Gelbero avait raison. Dès qu'Albus avait appris le pouvoir de la tapisserie, il avait tout de suite eu envie d'y jeter un oeil. De savoir, pour lui, pour Scorpius, pour sa famille, pour son père. Que se passait-il quand on mourrait? Etait-il possible de changer la trame des fils? Pouvait-on en enlever un? Il aurait été si facile de trouver la réponse à ses questions en jeter un tout petit coup d'oeil.
La raison et les conseils de la Langue-d'or l'emportèrent. Albus détourna les yeux de la tapisserie, le coeur lourd, avec l'envie de pleurer. Il ne savait pas vraiment pourquoi. C'était peut-être le pouvoir de la tapisserie qui le rendait ainsi. Il avait soudain le terrible sentiment d'en être l'esclave. Le simple fait de savoir que tout était tissé, lui donnait un sentiment d'impuissance dévastateur. Il n'osait imaginer l'état mental de ceux qui choississait d'y consacrer leur vie. S'il découvrait le destin d'une personne qu'il aimait….en sachant qu'il ne pourrait rien révéler, rien n'y faire. C'était au-dessus de ses forces.
Lorsqu'Albus referma la porte noire de la salle de la tapisserie, il souhaita, de toutes ses forces, de n'avoir jamais à y remettre les pieds.
Lorsqu'ils franchirent la dernière porte, Albus se demanda s'ils ne s'étaient pas trompés. Elle était identique en tout point à celle de l'arcade de la mort. Cependant, l'éclairage était différent, plus clair, d'une lumière plus chaude. Dès qu'il en passa le seuil, Albus sentit soudain une bouffée d'énergie lui envahir tout le corps. Il se mit à sourire sans raison. Son esprit était embué dans une sorte de douce torpeur et il se sentit heureux comme jamais.
Gelbero marchait d'un pas plus vif. Il descendit les gradins de marbre blanc sans l'aide de sa canne, en sautillant presque comme un enfant. Plus ils s'approchaient de l'arcade blanche, celle-ci, et plus Albus se sentait heureux. Lorsqu'il arriva sur le socle de pierre, au milieu de la pièce, il fut soudain envahi par un bonheur incroyable. Tous les moments heureux lui revenaient en tête. Il n'entendait pas les chuchotements de voix étranges mais des éclats de rire. Le voile noire était remplacé par un voile blanc qui ondulait. Albus n'y tint plus, il tomba à genoux et se mit à pleurer tout en riant.
—Ça fait toujours cet effet à ceux qui entre pour la première fois, sourit chaleureusement Gelbero.
—C'est...c'est magnifique, émit Albus entre deux sanglots.
—L'arcade de la vie…, annonça le vieux sorcier qui avait soudain rajeuni. Prélevé sur un site comme celui de Stonedge mais gardé secret aux moldus.
Albus tenta de se relever en s'essuyant les yeux du revers de sa veste. Il n'arrivait cependant pas à s'arrêter de rire, emporté par ses émotions joyeuses.
—Qu'est-ce qu'elle fait? articula faiblement Albus. Elle ramène à la vie?
—Nous le supposons. Mais sans preuve… Nous attendons depuis plus de cent ans que quelqu'un en sorte.
—C'est déjà arrivé?
Gelbero ne répondit pas. Il eut un sourire et Albus ne sut si c'était l'effet de l'arche ou l'un de ses sourires énigmatiques.
La remontée fut plus dure que la descente. Au fur et à mesure qu'il grimpait les marches des gradins, la joie qu'éprouvait Albus diminuait. Il avait cette horrible impression qu'on lui privait, petit à petit, de quelque chose de très beau. Il lui fallut une bonne dizaine de minutes pour récupérer, une fois la porte de la Salle de Vie, claquée dans son dos.
—Alors, mon garçon, lui demanda la Langue-d'or une fois qu'il fut remis de ses émotions violentes. Que choisis-tu?
Albus se tenait au milieu de l'antichambre, encore ébranlé par la dernière salle. Il tourna sur lui-même se remémora chacune des pièces qu'il avait visité.
—N'oublie pas. Une fois une pièce choisie, les autres te seront interdites.
Tout se bousculait dans la tête d'Albus. Il n'arrivait plus à réfléchir. Il secoua la tête, ce n'était pas dans ses habitudes de perdre ainsi ses moyens. Mais devant tout ce savoir, toutes ces découvertes… Il ne savait pas quoi faire.
—Il me faut du temps…, dit-il. J'ai besoin de réfléchir.
—Je comprends, acquiesça Gelbero qui se tenait près de lui. C'est ce que demande toujours les nouvelles recrues. Si tu avais décidé tout de suite, je me serais posé des questions sur ta santé mentale.
Il rit un moment à sa propre blague et Albus se posa des questions sur la propre santé mentale de la Langue-d'or. Mais il devait bien avouer que travailler ici, c'était braver quotidiennement la folie.
—Prends le temps qu'il te faut, ajouta Gelbero en lui tapotant l'épaule. Tu reviendras quand tu auras fait ton choix.
Il le raccompagna devant la porte d'entrée. Plusieurs têtes se tournèrent sur leur passage et Albus dévisagea ces sorciers en robe noir avec un tout nouvel oeil. Ces employés si discrets du Département des mystères détenaient un savoir dangereux, manipulant, tous les jours, des forces que bon nombre de sorciers n'auraient même pas les capacités à concevoir. Ils risquaient tout, pour le savoir.
—Et si je ne reviens pas…, lâcha Albus alors que Gelbero ouvrait la porte qui menait à un couloir tout ce qui avait de plus normal.
—Tu reviendras, assura-t'il.
—Comment pouvez-vous en être si sûr?
—Crois-moi, répondit Gelbero. On finit tous par revenir.
Merci d'avoir lu ce chapitre. N'hésitez pas à me dire en review ce que vous choisiriez à la place d'Albus.
Bon Week-end et à Mercredi.
