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UNE MORT SUSPECTE


Albus avait pris son temps.

Il n'était revenu que quinze jours plus tard au département des mystères en ayant fait son choix. Cela n'avait pas été une mince affaire. Il s'était remémoré dans les moindres détails tous les souvenirs qu'il avait emmagasiné sur les différentes salles. Bien sûr, il avait gardé ses objectifs en tête, sa véritable raison de devenir une langue-de-plomb au point de mettre sa vie en jeu.

Il avait longuement hésité entre trois salles: celle des prophéties, celle des cerveaux et celle de l'énigme de Merlin. Son esprit analytique et d'une logique redoutable avait sélectionné ses meilleures chances de succès par élimination. La salle de l'énigme le fascinait mais même s'il réussissait à la résoudre, il n'aurait ensuite pas accès à la partie verrouillée du cerveau de Merlin. De toute façon, il l'avait immédiatement mémorisé et rien ne l'empêchait de faire des recherches de son côté, en dehors des heures de travail. Car s'il choisissait de travailler dans la salle des cerveaux et s'il réussissait à résoudre l'énigme, il avait alors tous les droits de plonger dans les mystères de l'un des sorciers les plus puissants de tous les temps.

Celle des prophéties étaient d'une importance modérée, même si la plupart de ses préoccupations la concernait. Il ne pouvait cependant pas s'égarer et il devait malheureusement faire un choix. Albus devait aller de l'avant, penser au plus pressé. Il n'avait qu'une question en tête et cela concernait les sources. D'après ce que lui avait raconté Rose lorsqu'elle avait fait son plongeon dans la pensine de lord Godric Gryffondor, Merlin en savait long sur les sources. Il était sûr qu'il pourrait le renseigner, lui expliquer ce que cherchait vraiment à faire Radcliffe, le fameux jour où il tenta d'y jeter les trois reliques de la mort.

La solution était évidente et il se rendit au département des mystères en annonçant à la Langue-d'or que dorénavant, il travaillerait dans la salle des cerveaux.

Ils n'étaient pas beaucoup à s'occuper de cette salle. Albus avait deux collègues: Markus Lewis, un sorcier bedonnant à la mine joufflue qui avait toujours un sourire pour qui prenait le temps de lui parler et Patrick Stuart, tout le contraire de l'autre, celui qu'Albus avait vu utiliser un cerveau lors de sa première visite. Patrick était du genre taiseux et d'une morosité à déprimer un lutin. Il avait un teint cireux, un nez crochu et des doigts qui rappelaient de longues pattes d'araignée.

Au milieu de ses deux collègues beaucoup plus âgé que lui, Albus avait commencé à avoir une certaine routine. Il se levait tous les jours à huit heures, écrivait une lettre à sa mère et à Lily qui venait seulement de rentrer de voyage de noces. Puis, il préparait du café et en laissait une tasse toujours fumante sur la table pour Scorpius bien qu'il ne soit pas rentré depuis des lustres. Ensuite, il transplanait au ministère et descendait au neuvième étage. Il était toujours vêtu des traditionnelles robes noires des langues-de-plomb. A peine avait-il pris ses fonctions, que déjà beaucoup d'employés avaient commencé à le regarder de travers. Non seulement il ressemblait comme deux gouttes d'eau à son père légendaire mais la robe noire des détenteurs des plus grands secrets magiques finissait de leur flanquer une trouille bleue. Les premiers jours avaient été durs mais au fil du temps, il s'en était très vite habitué et il saluait maintenant les curieux d'un bref hochement de tête, fier de sa fonction.

Albus ne parlait pas aux autres employés. A vrai dire, personne ne se parlait jamais sauf en extrême nécessité. Tout le monde avait un peu peur de divulguer ce qu'ils n'auraient pas dû et de finir mort au bout d'un quart d'heure. Albus avait, bien entendu, le droit de discuter avec ses deux collègues, Markus et Patrick. Mais l'un parlait beaucoup trop, au goût d'Albus, et l'autre pas assez. Après les recommandations d'usages et les explications de son travail, ils ne s'étaient plus parlé, se concentrant chacun de leur côté sur leurs travaux respectifs.

En raison de son inexpérience, Albus avait été chargé de s'occuper d'une des salles des cerveaux les plus jeunes. Il commençait par allumer les lumières d'un coup de baguette magique. Ensuite, il vérifiait que tous les cerveaux barbotaient bien dans leur liquide verdâtre. Il vérifiait la température. Les cerveaux devaient être conservé à une température de trente-six degré exactement. Il consultait ensuite le registre, attendait une nouvelle livraison jusqu'à midi puis nettoyait la salle.

Ce n'était que seulement en début d'après-midi qu'il avait le droit de faire ce qu'il voulait. Ces quatre heures restantes, il devait les consacrer à ses études personnelles. Albus n'avait pas encore le droit de consulter les cerveaux les plus anciens. Il devait, pour l'instant, se contenter de ceux qu'il avait. Albus prenait son mal en patience car ce qu'il avait à sa disposition n'était pas si extraordinaire que cela. Il aurait tellement aimé avoir le cerveau de Dumbledore ou même celui de Voldemort pour disséquer ses pathologies profondes. Mais dans cette salle, il n'avait que celui de Gilderoy Lockhart que ses fans avaient léguer au département en estimant que ces prouesses en tant que pourfendeur des forces du mal méritaient cette reconnaissance. Albus savait depuis sa tendre enfance que ces fameux exploits n'étaient qu'un tissus de mensonges et son cerveau était aussi vide que sa vie fantasmée.

Il passait ses après-midi d'étude à explorer la psyche des cerveaux à sa disposition bien qu'il n'y trouvait qu'un intérêt relatif. Il passa plusieurs heures dans le cerveaux d'un vieux sorciers qui avaient passé toute sa vie à collectionner les plantes magiques dans une montagne d'herbier, entassé dans sa petite maison. La plupart de ses découvertes sont mortes avec lui et ses héritiers avaient demandé au département d'essayer de récolter les données manquantes pour plusieurs spécimens intéressants. Albus farfouillait dans sa mémoire, repassait ses pensées, son excitation au moment de découvrir une fleur chantante ou un bégonia qui changeait de parfum selon l'humeur. C'était amusant de fouiller dans la cervelle de quelqu'un. C'était comme devenir quelqu'un d'autre pendant quelques heures. Mais Albus s'ennuyait profondément.

Et puis, il avait eu l'arrestation de Scorpius.

Albus n'était en fonction que depuis une semaine quand il apprit dans la Gazette du Sorcier la condamnation de son meilleur ami, envoyé à Azkaban pour crime contre moldu. Il avait contemplé la photo de Scorpius qui souriait à un public imaginaire, ses cheveux lui tombant dans les yeux, ceux-ci terriblement cernés. Il avait d'abord été sous le choc, puis il avait réfléchi. Il était tout bonnement impossible que Scorpius ait pu agresser volontairement des moldus. Cet incident dans ce métro moldu était d'ailleurs totalement risible. Scorpius était tout à fait capable de tuer s'il le voulait vraiment et il ne se serait pas fait arrêter comme cela. Il s'était fait prendre comme un débutant et cela ne lui ressemblait pas. Il n'y avait qu'une explication: Scorpius avait délibérément chercher à se faire arrêter.

Lorsqu'il croisa son père et son frère dans l'ascenseur du ministère, il n'eut plus aucun doute. Ils n'eurent pas besoin de parler, Albus avait déjà fait les liens. L'invitation de son père pour que Scorpius intègre un programme d'entraînement alors qu'il n'était même pas auror. Ce même entraînement supervisé par James qui s'occupait activement de cette affaire de drogue magique. Et enfin, l'arrestation de Scorpius pour un motif en totale opposition avec ses convictions les plus profondes. Cela sentait le coup fourré et Scorpius avait, bien évidemment, foncé tête baissé. Cet abruti n'avait cependant pas jugé de prévenir son meilleur ami qui devait à présent payer le loyer tout seul.

Enfin… il espérait, en réalité, qu'il savait ce qu'il faisait.

Les jours puis les semaines se succédèrent sans que rien ne change et Albus commençait à désespérer, d'un jour, avoir de l'avancement. Pickery vient le chercher tôt le matin, avant même qu'il n'ait eu le temps d'allumer les lumières. Il avait appris que le vieux sorcier servait un peu de bras droit ou de secrétaire à la Langue-d'or sans toutefois partager ses secrets. La plupart du temps, Albus le voyait voyager de salles en salles, coordonnant les différents services. Cette fois-ci, c'était lui qu'il était venu chercher.

—La Langue-d'or demande à vous voir, annonça-t'il.

Albus opina de la tête sans ajouter un mot. Lorsqu'il quitta la salle des cerveaux avec Pickquery, il croisa Patrick qui lui lança un drôle d'air, plus pâle que d'habitude. Pickquery le laissa descendre comme il l'avait fait la première fois qu'il était venu dans le département. La dernière chose qu'il vit avant de basculer dans le bureau de la Langue-d'or, fut le reflet brillant des lunettes rondes du grand sorcier malingre.

Gelbero était assis à son bureau doré. Lorsqu'il se rendit compte de la présence d'Albus, il l'enjoignit à le rejoindre d'un geste de la main.

—Bonjour, monsieur, dit Albus en s'avançant jusqu'à lui.

—Ah, bonjour, Albus. Assieds-toi, proposa Gelbero avec un sourire. J'espère que tu ne regrettes pas ton choix?

—Non, cela me convient, monsieur, dit Albus en prenant place en face de lui.

—Je sais que cela peut être frustrant au début. Mais tu verras, si tu persévères, tu avanceras vite.

—Très bien, dit Albus.

Il regardait subrepticement de tous les côtés, à la recherche d'un indice qui puisse indiquer ce que Gelbero lui voulait. Il se demanda si Patrick ne s'était pas plaint de son travail ou s'il avait fait la moindre chose susceptible de lui attirer des ennuis. Plus il se creusait la tête et moins il ne trouvait de motif de le faire convoquer de si bon matin. Et il doutait que ce soit simplement pour lui demander s'il s'acclimatait bien à son poste.

—Je crois que tu as croisé ton collègue, Stuart, si je ne m'abuse.

—En effet, dit Albus. Y aurait-il un problème, monsieur?

—Non, non…, rassure-toi, lui dit Gelbero avec un sourire. Je l'ai convoqué pour la même raison que toi. As-tu remarqué l'absence de Markus Lewis depuis quelques jours.

—Oui, on m'a dit qu'il était malade.

—Je crains que son état soit un peu plus grave. Il est mort.

Il y eut un silence.

—Comment? demanda Albus mal à l'aise.

—Il a été retrouvé, hier soir, par des moldus. La brigade magique a pris les choses en main mais sa mort pose une série de questions. As-tu remarqué quelque chose d'étrange chez Lewis? Un changement dans son comportement?

Albus fouilla sa mémoire à la recherche du moindre indice. Lewis était toujours resté fidèle à lui-même, bavard et enjoué. Il avait du mal à réaliser sa mort.

—Je n'ai rien remarqué, monsieur, répondit Albus désolé.

—Très bien.

Gelbero se leva et contourna le bureau. Il passa devant Albus qui le suivit des yeux.

—J'aurais une autre question à te poser, si tu le veux bien. Une question personnelle.

—Allez-y... , dit Albus.

—Est-ce que tu t'entends bien avec ton père?

Albus dévisagea son supérieur avec un air interloqué. Gelbero remarqua son trouble et lui sourit timidement.

—Je dois me rendre sur place pour voir le corps. Ton père est, en ce moment, avec la brigade magique pour enquêter. Comme tu l'as sans doute déjà découvert, les Langues-de-plomb ne sont pas très appréciés dans le monde magique et j'aurais besoin d'un émissaire, capable de faire entendre raison aux autorités.

—Leur faire entendre raison sur quoi, monsieur?

—La mort d'une Langue-de-plomb n'est pas anodine surtout en de telles circonstances. Il est possible que Lewis soit mort de son serment. Comme tu le sais toi-même, Lewis était un grand bavard un peu nigaud. Je doute qu'il ait été assez stupide pour parler de ses recherches mais nous ne pouvons pas prendre le risque. Si Lewis est bien mort de son serment alors cette affaire ne concerne en rien la brigade magique ni les aurors. C'est de cela que nous devons les convaincre.

Gelbero tendit son coude à Albus en l'invitant à se lever.

—Prends mon bras.

Albus hésita. Il n'aimait pas l'idée de devoir manipuler son père pour laisser les Langues-de-plomb s'emparer de l'enquête sur la mort de l'un des leurs. Il avait aussi l'impression d'être utilisé par Gelbero, d'user de ses liens de parentés pour ce petit chantage. Il ne trouva cependant aucun argument pour refuser l'invitation de son supérieur. Albus se décida à se lever et pris le bras de Gelbero qui transplana immédiatement.

ils apparurent dans de la terre boueuse. Il y avait un marécage tout près et l'odeur qui s'en échappait était pestilentielle. Albus ne reconnaissait pas l'endroit mais il vit la silhouette de Londres à quelques kilomètres et comprit qu'ils étaient sortis de la ville. Le ciel était gris en ce mois de novembre maussade et pluvieux. Une fine pluie leur fouettait le visage et les mains d'Albus était glacée.

Gelbero le guida à travers un chemin toujours aussi boueux, entouré d'ifs noirs. Ils parcoururent une courte distance sans rien voir d'autre que les haies puis la route décrivit une courbe vers la gauche et descendit soudain en pente raide au flanc d'une colline, leur offrant une vue inattendue sur toute une vallée qui s'étandait sous leurs yeux. Ils suivirent un étroit chemin de terre boueuse jusqu'à ce qu'ils distinguent une maison à moitié cachée dans l'enchevêtrement de la végétation.

L'endroit lui rappela le Terrier et devait être, sans aucun doute, magique. La bâtisse, quelque peu vétuste, avait plusieurs tours qui piquaient à travers le feuillage jaunâtre des arbres. Toute la maison était entourée par une grille métallique aux pointes acérée, surmontée sur un petit muret de briques jaunes. Les cheminées, d'un nombre affolant, perché sur les toits de tuiles des tourelles, crachaient une fumée blanche indiquant la présence d'occupant. Le jardin était à l'image du lieu, sauvage. Plusieurs bosquet d'orties poussaient un peu partout et un énorme chêne tordu accueillait les visiteurs qui osaient pousser le portique.

—Où sommes-nous? demanda Albus en passant la grille.

—Chez un sorcier des environs. C'est le seul à habiter dans le coin. On a retrouvé le corps dans les marécages et la brigade l'a transporté dans la maison de sorciers la plus proche. Le vieil Albert n'était pas très content mais on ne peut rien refuser au grand Harry Potter…

Les yeux d'Albus tombèrent sur une pancarte qui disait:"Attention, dragon méchant". Il zieuta dans tous les sens se demandant si ce vieux fou avait véritablement domestiqué un énorme dragon. La porte ronde s'ouvrit soudain et un vieil homme en sortit, l'air de vouloir en découdre.

—Albert! Fais pas l'idiot!

—Non, non et non! Je ne voulais pas de ce macchabée il y deux heures, je n'en veux toujours pas!

—C'est pour l'enquête! Tu n'as pas ton mot à dire!

Albert était vieux mais robuste et il aurait très bien pu coller une droite au plus jeune sorcier endurci. Sa mâchoire était solide et son nez cassé lui donnait un air encore plus bourru. Il portait une salopette sur son torse nu et ne semblait pas souffrir du froid. Un jeune sorcier en tenue des brigadiers sortit à son tour pour le rattraper. Il se tenait tout de même à bonne distance pour éviter les poings serrés du vieux sorcier.

—On le déplacera dès qu'on aura fait les premiers examens…, lui dit le brigadier d'une voix mal assurée.

—Et ça, c'est qui?! cria-t'il en désignant les deux nouveaux venus.

Le jeune brigadier se tourna vers Gelbero et Albus qui marchait tranquillement en direction du porche. Il vint à leur rencontre et se posta devant eux, les mains sur ses hanches.

—Je suis Wulfric Gelbero et voici…, commença la Langue-d'or sur un ton cordial.

—Je sais qui vous êtes, le coupa le brigadier. J'ai reçu des ordres. Aucune langues-de-plomb ne doit entrer dans la maison. C'est une enquête pour la brigade et pour les aurors.

Le brigadier contempla durement Gelbero puis il remarqua enfin Albus et celui-ci vit qu'il l'avait reconnu ou du moins avait-il saisi la ressemblance avec son père.

—Comme je vous le disais, continua tranquillement Gelbero. Je viens avec le jeune Potter. Je doute qu'Harry Potter refuse l'entrée à son fils.

Albus saisissait maintenant pleinement son utilité et il en fut d'autant plus mal à l'aise. Être ainsi associé à son père ce qui lui permettait d'ouvrir n'importe quel porte, ne l'enchantait guère. Le brigadier hésita puis il se décida à s'écarter pour les laisser passer.

—Et voilà! hurla encore Albert. Des langues-de-plomb dans ma maison, maintenant. Ce sera quoi la prochaine fois? Des gobelins?

—La ferme, Albert, dit le brigadier.

Albus croisa le regard meurtrier du propriétaire de la maison.

—Monsieur, pourquoi les langues-de-plomb sont aussi mal vues?

—Nous sommes les détenteurs des secrets les plus sombres de la magie. Tout le monde le sait mais personne ne veut rien savoir. C'est un peu comme s'ils nous laissaient nous charger de nous occuper de choses qu'ils préfèrent ignorer. Cela nous donne du pouvoir et beaucoup n'aime pas ça.

Gelbero ouvrit la porte de la maison et aussitôt, Albus fut envahi par le bruit des discussions. Dans chaque pièce d'un désordre sans nom, il y avait des brigadiers. Ils passèrent dans le salon, là où il y avait le plus de monde et Albus se sentit très inférieur au milieu de tous ces uniformes bleus.

Au milieu des brigadiers, Albus reconnut son oncle et son père en grande discussion près d'une immense bibliothèque surchargé de bibelot. A leur entrée, tous les regards se tournèrent vers eux et un silence de mort s'installa dans la pièce. Albus croisa le regard de son père. Il avait l'air plus fatigué que d'habitude et s'appuyait contre une étagère pour rester debout. Avec la découverte du corps, il n'avait pas dû dormir de la nuit. Son expression par-dessus ses lunettes rondes indiquait à Albus qu'il se demandait pourquoi il était là. Albus se sentit immédiatement de trop et aurait voulu transplaner très loin pour échapper à l'air inquisiteur de son père.

—Monsieur Potter, dit Gelbero en s'avançant vers lui et en lui tendant la main. Ravi de vous revoir.

L'auror et la Langue-d'or se serrèrent la main, en silence. Ron se tourna vers ses brigadiers.

—J'avais dit "pas de langues-de-plomb"! dit-il sans aucun tact.

Lorsqu'il remarqua enfin la présence d'Albus, il se tut, dansant d'un pied sur l'autre, mal à l'aise. Albus et lui n'avait jamais été proche et Albus savait qu'il avait du mal à cerner son neveu très mystérieux.

—Je ne dois plus vous présenter mon jeune collègue…, continua Gelbero en demandant à Albus d'approcher.

—Non, en effet, dit Harry en ne quittant pas son fils des yeux. Pas très fair-play de votre part Gelbero.

—Je n'avais pas le choix.

—Vous n'avez rien à faire ici, rétorqua Ron. Sans vouloir te vexer, Albus.

Celui-ci ne savait pas quoi répondre.

—Ceci concerne les Langues-de-plomb, dit Gelbero d'une voix un peu plus cassante. Nous pensons que Lewis a trouvé la mort à cause de son serment. Il est évident c'est à nous de savoir ce qu'il a été dit et à qui. Vous ne serez d'aucune utilité dans cette enquête, sans vouloir vous vexer.

Ron et Harry gardèrent le silence. Gelbero fouilla dans sa poche et en retira un parchemin.

—J'ai ici un document qui me donne l'appui du premier ministre, dit-il encore en leur montrant le papier.

—Mais pas du sénat, répliqua Harry. Vous avez tendance à garder vos découvertes pour vous, Mr. Gelbero.

—Nous y sommes tous tenus, par serment. Ce qui a d'ailleurs vraisemblablement coûter la vie à ce pauvre Lewis.

Ron avait prit le parchemin et l'avait parcouru des yeux. Il le tendit à Harry en prenant un air vaincu.

—Très bien, dit Harry en repliant le document. Nous vous laisserons avoir accès au corps mais nous serons présents aussi. Rien ne stipule dans ce document que nous ne sommes pas autorisé à mener notre propre enquête.

—Et si je vous dis que c'est Albus qui mènera l'enquête interne. Cela suffit-il à vous rassurer?

Tous les regards se tournèrent vers Albus qui fut tout aussi surpris par les paroles de Gelbero que son père. Celui-ci le dévisagea, hésitant sur comment il devait réagir à cette nouvelle.

—Vous confieriez ce genre d'enquête à un novice? demanda Harry à Gelbero.

—Allons, Mr. Potter. Vous connaissez votre fils mieux que moi. Vous savez quelle intelligence anime l'esprit de votre garçon. C'est pile dans ses cordes.

Albus aurait aimé donné son avis. Mais l'idée de se voir confier une affaire aussi intéressante après des semaines à balayer la salle des cerveaux, l'excitait un peu. Il avait compris que Gelbero l'utilisait pour adoucir son père car même si Harry ne faisait pas confiance à la Langue-d'or, il ne pouvait pas rejeter son fils, même s'il était devenu une langue-de-plomb. Il avait confiance en lui et il soupira en voyant l'air suppliant d'Albus.

—Très bien, allez-y, capitula-t'il.

Gelbero lui sourit puis fit signe à Albus de le suivre. Un brigadier leur indiquèrent la porte, à contre-coeur. Lorsqu'Albus referma la porte, il croisa le regard de son oncle et son père qui le fixait avec une expression désagréable oscillant entre le regret et la méfiance.

Il avait déposé le corps sur la table de la cuisine. La première chose qui frappa Albus fut l'odeur. Lewis avait passé trois jours dans la vase des marécages et la pestilence de la mort et de l'eau croupie embaumait la pièce. En entrant, Albus comprit pourquoi le vieil Albert avait été aussi furibond de voir des brigadiers déposer un corps mort sur sa belle table en bois. Le parquet était recouvert de boue, quelques chaises avaient été renversés et de la vaisselle, à peine débarrassée, s'empilaient dans le bac de l'évier qui gouttait.

Le nez fin de Gelbero se retroussa en s'approchant du cadavre. Il fit le tour de la table en ne quittant pas des yeux le corps gonflés de son employé. Albus était quelque peu sous le choc. Il n'avait encore jamais vu de mort avant celui-ci et le visage boursouflé de son collègue souriant lui donna la nausée.

—Vous le connaissiez bien, monsieur? demanda Albus en n'osant pas s'approcher.

—Je lui ai fait la visite quand il s'est présenté, comme pour toi. Il m'a parlé quelques fois de ses recherches sur Jenny Greentheeth. Il a progressé très vite et il est bien vite devenu responsable des salles les plus précieuses, au grand damn de Stuart.

—Vous étiez sérieux quand vous avez dit vouloir me confier l'enquête? demanda Albus en sautant du coq à l'âne.

Gelbero se redressa vers lui.

—Bien sûr! dit-il avec un sourire. Sinon pourquoi te dirais-je tout ça? Maintenant, viens m'aider.

Albus ne savait pas quoi penser. Visiblement son père se méfiait de Gelbero mais Albus avait du mal à savoir pourquoi. Etait-ce seulement le statut de Langue-de-plomb qui le mettait mal à l'aise? Il avait aussi beaucoup de mal à cerner les intentions de la Langue-d'or. Le nommer ainsi responsable de l'enquête de son collègue à la nez de son père et de son oncle…, alors qu'il était si jeune… Tout cela cachait-il autre chose?

Albus ne put y réfléchir plus longtemps. Gelbero lui ordonna de déshabiller le corps et Albus dut faire un effort surhumain pour ne pas se laisser submerger par le dégoût et l'horreur. Lewis était mort dans sa tenue de langue-de-plomb. D'un coup de baguette, Gelbero la déchira et Albus dut tirer le tissus pour dénuder l'amas de chair boursouflé qui gisait sur la table.

L'eau avait eu un effet dévastateur sur le corps. Lewis était recouvert de brindilles, de feuilles mortes, de boues et de vases. Sa bouche molle était entrouverte et ses yeux vitreux, comme ceux d'un poisson mort. Gelbero se pencha sur son bras gauche et le prit délicatement entre ses doigts fins pour le retourner. Il poussa une exclamation.

—Voilà ce que nous cherchons! dit-il à Albus.

Celui-ci se pencha à son tour en essayant de faire fis de l'odeur. Gelbero lui montra l'avant-bras gonflé de Lewis. Au milieu des veines bleutées, Albus distingua la marque encore rougie d'une corde entrelacée de son coude jusqu'à son poignet. Il reconnaissait ce motif pour l'avoir eu sur son propre bras le jour de son serment.

—Qu'est-ce que ça signifie? demanda Albus.

—Cela signifie que ma théorie est correcte. Lewis a parlé. Cette marque apparaît sur le bras du bavard et le tord jusqu'à provoquer un arrêt du coeur. C'est une mort longue et douloureuse.

—Vous l'avez déjà constaté par le passé? demanda Albus.

Gelbero se contenta de sourire sans daigner à lui répondre.

—Regarde sur tout le corps, dit-il. Cherche des marques ou des blessures.

Albus ne put s'empêcher de prendre une grande inspiration. Il le regretta aussitôt. L'odeur était décidément insupportable. Gelbero examinait toujours attentivement la marque rougeâtre sur le bras de la victime tandis qu'Albus faisait le tour de la table, les yeux rivés sur la masses verdâtre et gonflé de son pauvre collègue. Il palpa ses jambes suintantes, leva un peu le corps pour étudier son dos. Lewis avait baigné pendant des jours de ce marécages immondes, ramassant les moindres brindilles et déchets. Albus observa quelques griffures, et des petits morceaux de chaire grignotées, sûrement par des rongeurs ou les animaux vivant dans les marais. Mais il ne trouva rien qui lui parut étrange.

—Il n'y a rien, monsieur, dit Albus en laissant reposer le corps sur la table.

—Ce n'est pas ce que je voulais entendre, souffla Gelbero, soudain nerveux.

—Monsieur?

Il dévisagea Albus avec ce sérieux intimidant. La peau de son crâne dégarni luisait sous la lumière du torchier au-dessus de leurs têtes, renforçant les ombres sur son visage.

—Que savons-nous au juste, Albus? lui demanda-t'il en jouant les professeurs.

—Le corps de Lewis a été retrouvé dans le marais et il a rompu son serment.

—Bien, n'y a-t'il pas une chose qui te dérange dans cette association?

Albus n'eut pas à réfléchir bien longtemps. Malgré l'horreur que lui inspirait le cadavre allongé à côté de lui, il devait bien admettre qu'il s'amusait beaucoup. Les mystères l'avaient toujours fasciné.

—S'il a rompu son serment, c'est qu'il a parlé à quelqu'un de ses recherches dans la salle des cerveaux et il en est mort. Ensuite, la personne qui l'a fait parler s'est débarrassé du corps dans le marais.

—Bien…, approuva Gelbero. La question qui se pose maintenant c'est de savoir dans quelles conditions ont été divulgués les secrets.

—Par la force ou par la bêtise…, comprit Albus.

—Ou par la manipulation, corrigea Gelbero.

—Monsieur, est-il possible d'obliger une langue-de-plomb à parler en le soumettant au sortilège de l'Imperium?

—Non, répondit la Langue-d'or. Le serment est immunisé contre toute forme de magie destiné à faire parler une personne. Aucun Imperium ou Veritaserum n'auront d'effet sur un sorcier qui a prêté serment de silence. Le sort du serment inviolable est plus fort, tu comprends?

—Je croyais que la puissance magique dépendait du sorcier, hasarda Albus.

Gelbero eut un petit sourire amusé.

—Précisément, dit-il. Ce n'est pas le sort en lui-même qui représente la force magique mais la conviction de son utilisateur. N'oublie pas, Albus, que les sorts que tu utilises sont des lois et des leçons, transmises de générations en générations. Au final, ce ne sont que des mots associés à un effet magique. Les mots contrairement à la matière n'ont pas de pouvoirs à proprement parler. Ce sont des référents.

—Donc, si je vous suis bien, dit Albus. Si je le voulais, je pourrais inventer ma propre magie?

—Si tu le voulais oui… Comment expliques-tu l'utilisation de la magie à travers le monde dans des langues différentes? Et les créatures qui possèdent leur propre relation avec la magie… Demain, tu peux très bien dire "Vive-éclat" au lieu de "Lumos", ta baguette s'allumera toujours. C'est ta conviction en ses mots qui actionne la magie.

Tandis qu'il parlait, Gelbero balayait son regard sur le corps boursoufflé de Lewis. Bien qu'il semblait demeurer stoïque, Albus remarqua son teint pâle et les grosses gouttes de sueurs qui perlait son crâne dégarni.

—Le serment inviolable est personnel et bien plus qu'une simple promesse. Le sorcier joue sa vie pour défendre son intégrité. On peut dire qu'il s'agit d'une forme de sacrifice. Ce genre d'acte concret a beaucoup plus de force magique qu'un sortilège ou une potion.

—Comme l'amour…, demanda Albus en se souvenant de l'histoire de sa grand-mère.

—Oui, opina Gelbero, les yeux un peu perdus dans le vague.

Gelbero examina la main droite de Lewis en la soulevant avec beaucoup de minutie. Il regarda sous les ongles et tordit le poignet.

—On peut exclure la force, n'est-ce pas? dit Gelbero en déposant la main gonflé de son ancien employé.

—Parce qu'il n'y a pas de traces de coups, comprit Albus.

—Pas de marque de liens aux poignets, ni aux chevilles, pas d'ecchymoses ou de bleus. On ne l'a pas forcé à parler. Réfléchissons maintenant au profil de la victime…

—Lewis parlait beaucoup, dit Albus en rappelant le souvenir de son collègue à son esprit. Des futilités… beaucoup d'anecdotes mais sur ce qu'il vivait en dehors du travail. Jamais il ne m'a parlé de ses recherches, pas une seule fois. Il était assez prudent pour ne pas violer son serment malgré sa tendance au bavardage. Il était intelligent.

—Peut-on exclure la bêtise? demanda Gelbero.

—N'importe quel imbécile a conscience des implications d'un serment inviolable. Comme vous l'avez dit, c'est très puissant et l'utilisateur de ce sort met sa vie en jeu. Je ne conçois pas l'hypothèse d'une langue-de-plomb qui révèle ses secrets en ayant oublié, ce n'est-ce qu'une seule seconde, la terrible promesse que nous avons faites.

—Pas par la bêtise, ni par la force…, sourit Gelbero. Que nous reste-t'il?

—Par la manipulation, opina Albus.

C'était de la déduction élémentaire. Albus réfléchissait à toute vitesse, oubliant presque l'odeur immonde qui émanait du corps ou sa vue horrifique.

—Si Lewis a été manipulé et vu son degré d'intelligence, cela devait avoir été fait par quelqu'un qui le connaissait bien. Quelqu'un de son entourage peut-être?

—Lewis n'avait pas de famille, précisa Gelbero en tirant une chaise pour s'y asseoir, exténué. C'est le cas pour la plupart des langues-de-plomb. Nous préférons nous isoler plutôt que de prendre le risque de parler par inadvertance.

—Un ami? Une connaissance? énuméra Albus qui marchait de long en large dans la cuisine. Quelqu'un qui savait sur quoi il travaillait…

—Pourquoi cela?

—Pourquoi le pousser à parler si ce n'est pour lui arracher des secrets? Les intentions du manipulateur sont clairement malveillantes. Il s'est débarassé du corps, alors qu'il aurait pu signaler sa mort aux autorités. Non, il ne voulait pas qu'on l'associe au cadavre et le bain dans les marais efface tout indice qui aurait pu nous aider à identifier l'auditeur de ses secrets ou le lieu de sa mort.

Albus se tourna vers Gelbero. Il ne s'était plus senti aussi excité par un sujet depuis le complot déjoué à Poudlard. Il bouillonnait intérieurement, les doigts tremblant.

—Sur quoi travaillait Lewis, au juste? Je veux dire, précisément. Il n'y a que vous qui pouvez me renseigner sur le sujet.

La Langue-d'or hésita un moment, épongeant son crâne luisant avec son mouchoir de poche. Visiblement, il n'avait pas l'habitude de divulguer aussi facilement les recherches de ses employés, d'autant plus à de simples novices. Il soupira. Après tout, c'était lui qui avait décidé de nommer Albus à la tête de l'enquête.

—Depuis cinq ans, Lewis travaille sur le cerveau de Merlin en collaboration avec les chercheurs de reliques en poste dans la Grotte de Merlin. Enfin…, je devrais plutôt dire "était" en poste. Elle a été détruite, il y a…

—Quatre mois, je sais, dit Albus. Lewis est allé dans la grotte?

—Une ou deux fois avec les découvertes qu'il avait faites dans le cerveau de Merlin. Mais malheureusement, ses recherches n'ont rien donné et on lui a confié un autre cerveau à s'occuper.

—C'est pour cela que mon père est si impliqué dans la mort d'une simple langue-de-plomb. Il pense que la mort de Lewis est lié à l'attentat…

Albus avait un horrible pressentiment. La Grotte de Merlin, sa source magique, les cadavres retrouvés dans l'eau, la manipulation, et quelqu'un qui demeurait dans l'ombre… Tout cela avait, pour lui, un goût de déjà-vu. "Et si tout était lié?", lui soufflait une voix dans sa tête qui le tétanisa de peur.

Derrière lui, quelqu'un toqua à la porte de la cuisine. Sans attendre une réponse, Ron ouvrit la porte et toisa la Langue-d'or d'un regard dur et froid.

—C'est fini, annonça-t'il.

Il resta poster devant la porte, attendant que Albus et Gelbero daignent à se lever pour quitter la pièce. Lorsqu'ils repassèrent devant les brigadiers, Albus dut faire face, à nouveau, à tous les regards courroucés lancés dans sa direction. Cela n'arrangeait rien qu'il ait été le fils du grand Harry Potter. Il avait plutôt l'impression que cela empirait leur ressentis vis à vis de sa nomination pour résoudre l'enquête. Albus préféra les ignorer et suivit Gelbero qui se frayait un passage entre les brigadiers pour atteindre la porte d'entrée.

Une poigne solide le retint soudain par le bras. Lorsqu'il se retourna, Albus fut surpris de voir son père le retenir.

—Attends, dit-il. J'aimerais te parler.

Toute l'assistance s'était soudain tu. Gelbero s'était retourné sur le palier, en se demandant ce qui pouvait bien retenir son disciple. La Langue-d'or croisa le regard interrogateur d'Albus, puis celui plus dur du père qui avait l'odieuse impression qu'on lui avait dépossédé de son fils. Dans un silence de mort, Gelbero finit par acquiescer.

—Suis-moi, dit Harry en entraînant son fils dans la salle de musique du vieil Albert.

Le vieux sorcier devait être mélomane à ses heures. Le parquet ciré était jonché de partitions éparses. Sur une table basse, reposait un violon magique dans son étui qui ronflait copieusement. Harry s'appuya contre le piano droit au fond de la pièce en se tournant vers son fils. La porte était fermée dans le dos d'Albus et la pièce avait été ensorcelée pour ne pas laisser le moindre son filtrer. Comme à son habitude, son père était prudent.

—Ça a été là-dedans? demanda-t'il sincèrement inquiet.

—C'était dur mais ça va, dit-il en s'avançant dans la pièce.

—Tu le connaissais?

Albus dévisagea son père, impuissant. Pouvait-il répondre à ses questions? Il ouvrit la bouche pour parler mais aucun son n'en sortit. Il n'osait pas. Il avait peur de finir comme Lewis. Est-ce qu'il pouvait seulement acquiescer? Faire un signe ou l'écrire? Son esprit lui soufflait que cela revenait à la même chose. En lui confiant l'affaire, Gelbero avait officiellement nommé Albus comme responsable des découvertes de l'enquête. Il comprit qu'il ne pourrait rien dire à son père.

—Tu ne peux pas me le dire, c'est ça? comprit Harry à son tour.

Il eut l'impulsion de parler du serment, de l'évoquer seulement. Mais il n'était pas sûr de savoir s'il enfreignait les règles ou pas. Il se contentait de regarder son père, incapable de formuler la moindre phrase. Il réalisa tout le poids de sa terrible profession et comprit pourquoi la plupart des langues-de-plomb n'avait aucune famille. Même s'il en avait une, il préférait s'isoler pour ne pas faire de bêtises. C'était aussi le cas de Lewis. Être une Langue-de-plomb, c'était être seul, toute sa vie. Lewis était mort dans une solitude atroce.

Harry soupira. Il traversa la salle et, prenant Albus par surprise, il le prit dans ses bras. Il l'étreignit brièvement, le pressant contre son torse avant de le relâcher. Son père n'était pas très tactile d'ordinaire. Il préférait les poignées de mains ou les mots pour montrer son affection à ses enfants. Mais, à présent, le fils et le père ne pouvaient plus se parler à cause du serment qu'avait proféré Albus.

Il le relâcha rapidement, gêné tout comme l'était son fils, encore un peu surpris par ce brusque élan d'affection. Harry dévisagea son fils en lui tapotant doucement la joue. Il souriait mais ses yeux verts étaient inquiets.

—Il faut que j'y aille, dit Albus en baissant le regard.

Il se dirigea vers la porte de la salle de musique et posa la main sur la poignée.

—Albus, l'appela son père. Sois prudent.

Albus acquiesça longtemps. Il avait cette curieuse impression d'avoir pris dix ans de plus, et d'avoir été propulsé dans le monde des adultes. Cette sensation était curieuse et l'émoi d'avoir coupé brusquement le cordon entre lui et sa famille lui laissait un goût amer, comme s'il était en deuil sans aucun mort à pleurer.

Il referma la porte, laissant son père seul pour retourner dans la fosse des brigadiers aux regards intrigués, voire méprisant. Il ne s'en souciait plus. Il n'avait que l'étreinte de son père à l'esprit. Il n'aimait pas ça. Il se rappelait de la toile du destin, la même montée angoissante lui serrait les tripes, comme s'il avait soudain dû faire le choix qui allait tout déterminer. C'était en tout cas son impression lorsqu'il marchait vers Gelbero en tournant le dos à son père qui le regarda partir.

En traversant le jardin de la maison, le maître et le disciple croisièrent le vieil Albert, fumant la pipe sur un petit muret de pierre, cloîtré dans son propre jardin.

—Privé de 'r', la mort meurt d'asphyxie dans le mot, marmonna Albert en suivant des yeux les deux hommes.

Albus se tourna vers lui, intrigué. Il eut juste le temps de voir le vieux sorcier lui adresser un clin d'oeil avant qu'ils ne dépassent le portail pour s'en aller.

OoO

Albus traversa le grand hall du Département des Mystères avec une idée en tête. La nouvelle de sa nomination comme responsable de l'enquête interne sur la mort de Lewis avait fait le tour du service et de nombreux collègues le dévisageaient avec envie tandis qu'il passait devant eux.

Il était jeune, à peine engagé depuis quelques mois et l'idée du piston devait certainement traverser l'esprit de ses collègues surtout avec un nom comme Potter. En s'engageant chez les langues-de-plomb, Albus pensait échapper à la réputation de sa famille mais avec cette nouvelle responsabilité, il se sentait condamner à une malédiction qui le pourchassait où qu'il aille.

En ouvrant la porte noire de la salle des cerveaux, il croisa Patrick qui lui lança un regard envieux avant de retourner près du bassin pour pêcher l'un des cerveaux barbotant dans son bain. Albus l'ignora comme tous les autres. Depuis qu'il était sorti de la maison du vieil Albert, il n'avait cessé de repenser à tout ce qu'ils avaient découvert après l'examen du cadavre. Il avait eu une idée, une question plutôt qui le taraudait depuis des heures.

Albus passa de salles en salles traversant les couloirs sombres, illuminés seulement par la lueur tremblotante des bassins aux cerveaux. Il déboucha dans la dernière salle, la plus éloignée et la plus vieille aussi. La pièce était vaste. Plusieurs torches flottaient près des murs en éclairant la pierre noircie par les années. Au centre, un énorme bassin, au liquide verdâtre, était entouré de dalles de pierres plus claires. Albus passa entre les colonnes en observant la dizaine de cerveaux flottant à la surface. Il se demanda lequel devait être celui de Merlin. Au fond de la salle, se hissait une grande stèle de marbre décorée d'une tête de lion qui suivait Albus des yeux.

Le sorcier se dirigea vers le pupitre de bois et ouvrit le registre qui était tenu par Lewis. Il consulta la dernière page. Les langues-de-plomb en charge des cerveaux, tenaient à jour les consultations effectuées sur les sujets dont ils avaient la responsabilité. Albus suivit du doigt la longue liste et s'arrêta sur la dernière ligne.

"27 Novembre 2027, à 15h36, consultation du cerveau de Merlin, Prince des enchanteurs pour la recherche portant sur l'écriture runique inventée par Merlin en l'an 956."

La découverte ne choqua pas Albus. C'était le soupçon qui avait nourri son retour au Département des Mystères. Ainsi, le dernier cerveau consulté par Lewis était celui de Merlin...alors qu'il avait été nommé à un autre domaine de recherche après l'explosion de la grotte de Merlin. Lewis avait enfreint le règlement. Lorsqu'une langue-de-plomb consultait un cerveau, il devait noter dans le registre la date, l'heure, le nom de l'esprit étudié et surtout la raison. Comme Lewis avait désobéit aux ordres de Gelbero, il pouvait tout aussi bien avoir menti sur les raisons de son immersion dans l'esprit de Merlin.

"Et si…" Les pensées d'Albus fusèrent dans tous les sens. Une idée prodigieuse, terriblement excitante mais aussi affreuse était en train de germer dans son esprit. Et si Lewis avait découvert le moyen d'accéder à la partie cachée du cerveau de Merlin. Après tout, il fallait que ses découvertes soient exceptionnelles pour les lui faire arracher au point de retrouver son cadavre barbotant dans les marais des environs. Le secret qui lui avait coûté la vie, devait être terrible. Et qu'est-ce qui pouvait être plus important que les propres secrets cachés de Merlin?

Durant ses longues immersions dans les cerveaux mis à sa disposition, Albus avait découvert qu'il était possible de retracer le cheminement des précédents voyages de ses collègues qui étaient entrés avant lui. Albus pouvait essayer de retenter l'expérience dans le cerveau de Merlin. Mais il n'était pas en charge de cette salle. Normalement il n'aurait aucun droit à utiliser l'un de ces cerveaux. Cependant, Gelbero l'avait nommé en charge de l'enquête et si son investigation l'amenait à sonder l'un des esprits les plus brillants de l'histoire de la sorcellerie, il ne faisait rien de mal, non?

Albus n'hésita qu'une fraction de seconde. A l'aide du registre, il repéra le cerveau qui l'intéressait dont chaque emplacement était numéroté sur une carte en début de livre. Il se saisit de l'épuisette posée contre le mur à côté du pupitre et amena la cervelle de Merlin plus près du bord. D'un coup de baguette magique, il déploya les fines tentacules qui sortirent des sillons du cortex cérébral. Elles l'attrapèrent et l'obligèrent à s'asseoir sur le bord du bassin et Albus laissa son esprit s'ouvrit pour tomber, en confiance, dans celui d'un autre.

Le passage n'était pas douloureux. C'était un peu comme tomber dans une pensine. Il avait sa propre projection corporel et il tombait dans une spirale sombre parsemé de poussières blanches. Albus tombait toujours vers une lueur en contrebas mais celle de Merlin était éclatante et l'aveuglait. Son seul guide était sa pensée. Il lui suffisait de penser à une question où à une idée pour arriver dans un lieu en lien avec la demande formuler. Albus se concentra sur la présence de Lewis.

Il émergea dans une immense bibliothèque, plus haute de plafond que celui de la Grande Salle à Poudlard. Elle s'étirait sur dix étages, les murs tapissés d'épais ouvrages de toutes les couleurs. Deux escaliers en spirales encadraient les murs du fond. Le plafond vitré représentait une carte céleste dont Albus ne reconnaissait aucune étoile. Il marcha prudemment vers le bureau au milieu de la pièce, une table en bois sculptée, sur laquelle était déposée un livre ouvert. Il lut les premières lignes sur la page ouverte et découvrit des pages et des pages rédigées dans une écriture inconnue ressemblant très fort à l'alphabet runique qu'il avait appris à Poudlard. Il ne reconnut aucun symbole et feuilleta l'ouvrage en se sentant complètement dépassé.

Apparemment Lewis n'avait pas menti. Il avait bien consulté les découvertes de Merlin sur ce nouveau système de langage. Il tomba sur un chapitre et dès que ses yeux se posèrent sur le titre de runes étranges, il fut envoyé dans une autre partie du cerveau de Merlin. Le lieu changeait radicalement avec les autres sections des cerveaux qu'il avait pu visiter auparavant.

Tout était blanc, d'une blancheur oppressante. Il n'y avait aucun son, aucune ligne sur laquelle se raccrocher pour se repérer dans l'espace. Albus avait l'impression de flotter dans du vide et sa conscience était aux prises par le propre questionnement de son existence. Lorsqu'il se retourna en essayant de se concentrer sur chacun de ses pas, ses yeux se fixèrent sur une mince ligne de trait qu'il n'avait pas vu dans tout ce blanc. En suivant la ligne, il se rendit compte qu'elle traçait une porte. Une grande force magique émanait de ce rectangle et Albus n'eut pas à réfléchir longtemps pour comprendre qu'il se tenait devant la partie bloquée du cerveau de Merlin, celle convoitée par une bonne partie des langues-de-plomb du ministère.

Albus fit quelques pas pour s'approcher. Plus il avançait et plus il était soumis à une force magique qui l'écrasait contre le sol, le paralysant petit à petit. Il avait mal tout à coup. Une douleur lancinante le fit hurler. S'il persistait, il allait mourir.

Albus sortit en panique de l'esprit de Merlin. Les tentacules se rétractèrent lentement et Albus peinait à retrouver sa respiration. Il avait froid et était parcouru de frissons glacés. Il reprit, petit à petit, conscience de son propre corps et de son esprit indépendant. Peu à peu, il laissait partir les miettes de l'esprit de Merlin. Jamais il n'avait connu une telle intrusion et pression sur un hôte. Il comprenait maintenant pourquoi les responsabilités des salles des cerveaux étaient graduels. Plus l'esprit était puissant et plus il était compliqué de le contrôler. Albus était impressionné par les compétences de feue Lewis. Il l'avait jugé comme un balourd un peu naïf et en réalité, ce sorcier avait passé de nombreuses années à étudier ce cerveau si puissant…

Il resta prostré sur les dalles froides à fixer le plafond pendant un long moment, le regard vague. Petit à petit, il reprit le fil de ses propres pensées et tira les conclusions de son bref voyages.

Lewis était passé par cette dernière pièce. Avait-il réussi à la traverser?Son instinct lui hurlait que c'était bien le cas. Lewis avait traversé la porte, il en était persuadé et il n'était pas mort, la cervelle réduite en compote. Il avait réussi à déchiffrer le code pour découvrir les plus grands secrets du monde magique. Et trois jours plus tard, on le retrouvait mort, rongé par le serment inviolable.

Albus se releva péniblement avec cette assurance immuable: Lewis avait découvert un trésor inestimable et c'était ça que lui avait arraché la mystérieuse personne qui s'était débarrassé de la langue-de-plomb dans les marais.

Il lui restait, tout de même, plusieurs interrogations demeurées sans réponses pour le 'avait découvert Lewis dans la partie cachée du cerveau de Merlin? Comment y était-il arrivé? Et à qui en avait-il parlé?

En contemplant la vase des cerveaux devant lui, Albus sentit l'excitation l'envahir.