12

AZKABAN


Cela faisait deux semaines que Scorpius était enfermé dans une cage.

A son arrivée à Azkaban, la mer du Nord était démontée. Les brigadiers le laissèrent traverser, seul, le pont entre la grande tour noire qui fendait les flots et le ponton. Il n'y avait aucune chance qu'il s'échappe à la nage. En jetant un coup d'oeil par-dessus la rambarde, il eut la vision de son corps désarticulé au milieu des vagues déchaînées. La chute le tuerait avant le froid et il était déjà frigorifié.

L'entrée de la prison des sorciers se trouvait en son sommet. Il passa une grande double-portes de verre pour pénétrer dans la douce chaleur de l'abri. Ses chaînes traînaient sur une moquette moelleuse et ses vêtements mouillés gouttaient sur le tapis. Il était trempé et glacé comme s'il venait de prendre un bon bain de mer. Ses cheveux blonds assombris tombaient mollement sur son visage. Enchaîné comme un animal et en voyant les gardiens s'approcher de lui pour l'accueillir, Scorpius se sentit soudain très nerveux.

James et Harry lui avaient expliqué, très précisément, ce qu'il l'attendait une fois le seuil de la prison d'Azkaban franchi. Et même si les détraqueurs avaient été chassés depuis une trentaine d'années, rien ne l'avait préparé au décor sinistre de la prison ni aux regards froids et méprisants qu'on lui lançait, à présent.

Un groupe d'hommes portant un uniforme gris et noir s'approchèrent du nouveau prisonnier. Le meneur dominait ses collègues d'une bonne tête. Il était tout aussi costaud, son impressionnante musculature trop volumineuse dans des vêtements semblaient-ils trop serrés. Il avait une mâchoire forte et un nez empaté, des petits yeux noirs comme ceux d'un rat et une tignasse blonde sous sa casquette qu'il portait fièrement. Ses grosses paluches tenaient sa ceinture sur laquelle était accrochée une grosse matraque noire qui pendait sur sa cuisse. Ses collègues, plus menus mais de peu, avaient chacun sorti leurs armes et surveillait Scorpius, s'attendant à ce qu'il se jette sur eux à tout moment.

—Tu vas t'asseoir là, trou du cul! lui lança le meneur en désignant une banquette branlante dans un coin.

Scorpius obéit sans faire d'histoire. Il observait les lieux en se demandant ce qui pouvait bien l'attendre de l'autre côté, dans la fosse aux lions, comme on l'appelait. Il avait tiqué à l'insulte de ses geôliers. Il n'avait entendu cette formulation que dans sa bouche ou dans le monde des moldus.

—Pas d'autres arrivages? demanda le gardien à ses collègues.

—Non, c'est la seule condamnation pour aujourd'hui, répondit l'un d'eux en consultant un bloc-note.

Les gardiens passèrent dans une autre pièce tout en lançant des regards noirs à Scorpius à chaque fois qu'ils marchaient devant lui. Plusieurs fois, il leva les yeux sur les pions et il rencontrait toujours la même expression de dégoût profond.

—Amenez-le! ordonna celui qui devait être le chef en passant la tête de l'autre petite pièce.

Deux gardiens le mirent debout et le tirèrent jusque dans la petite salle. Il se trouvait dans un petit bureau, une pile de dossiers en équilibre sur un coin. Il n'y avait qu'un cadre accroché sur le mur noir comme seule décoration et Scorpius fut surpris que l'image ne bouge pas.

—Tiens-toi droit! aboya le chef. Et regarde devant toi!

Scorpius obéit à nouveau. Il n'avait pas vraiment le choix. Un autre gardien, un petit binoclard, bouclés comme un mouton sous sa casquette, le libéra de ses chaînes avec une clé dorée. Une fois libéré, Scorpius se frotta les poignets et se frictionna les épaules, sa peau encore envahie de frissons glacés.

—Déshabille-toi! lui ordonna le chef en rangeant ses chaînes dans son bureau.

Il hésita un moment. Puis, dans le silence oppressant de la pièce, entouré par quatre gardiens qui avaient les yeux rivés sur lui, Scorpius s'exécuta lentement. Il passa sa chemise par-dessus sa tête, se retrouvant torse-nu. Les yeux des gardiens descendirent sur son pantalon et il l'enleva à son tour. Le binoclard récupérait chacune de ses affaires à mesure que Scorpius les lui tendait.

—Les sous-vêtements aussi... , dit encore le chef.

Devant l'hésitation de Scorpius, il avait sortit sa matraque et la tapait lentement dans sa paume comme si l'envie de s'en servir le travaillait. Scorpius sut immédiatement qu'il détestait ce type et qu'il allait le haïr pour le restant de ses jours. Il soutint son regard mauvais puis s'exécuta encore, se retrouvant complètement nu au milieu de tous ces hommes.

Un gardien plus jeune, les yeux bleus donnant l'air d'être sur le point d'éclater en sanglots à tout moment, se posta devant lui. Scorpius cachait ses parties intimes avec ses deux mains, plus stressé que jamais.

—Ouvre la bouche, lui dit-il d'une voix un peu plus douce. Lève la langue…, Bien.

Les yeux du gardiens descendirent vers son entrejambe et Scorpius appréhenda la suite. Il lui fit un signe qui signifiait qu'il devait dévoiler son sexe. Les mains légèrement tremblantes, il obéit encore une fois, supportant de moins en moins cette impression d'être un gentil petit toutou obéissant.

—Soulève ton pénis, dit encore le gardien.

—Ça rime à quoi, tout ça! ne put s'empêcher de s'exclamer Scorpius, outré.

Aussitôt, les yeux bleus du gardien, qui l'examinait, s'exhorbitèrent encore plus. Il lui lança un regard suppliant mais il était déjà trop tard. Le chef poussa son collègue du bout de sa matraque et se posta devant Scorpius avec un sourire mauvais.

—C'est la fouille, dit-il d'une voix atrocement calme. Et si tu l'ouvres encore une fois, je te frapperais si fort que tu roteras du sang pendant deux jours.

Scorpius était clairement désavantagé. Il devait lever la tête pour toiser le grand gaillard en train de le menacer. D'ailleurs, lui, était habillé face à son nouveau prisonnier qui peinait à le toiser, celui-ci complètement nu. Il avait une matraque et Scorpius cachait son sexe avec ses mains. Mais la rage et la fierté étaient plus puissantes que la prudence.

—Vous ne me faites pas peur, dit-il avec un regard noir.

Le coup était parti si vite que Scorpius n'eut pas le temps de l'esquiver ou d'anticiper la douleur. Le grand chef le frappa au ventre, d'un geste expert et Scorpius se plia en deux, privé d'air. Le gardien sadique abattit encore sa matraque sur son dos et Scorpius laissa échapper un cri de douleur en s'effondrant sur le sol glacé du bureau. Les autres gardiens le contemplèrent, gisant nu sous leurs yeux, sans faire le moindre geste pour l'aider. Scorpius faillit vomir. Il haletait comme un damné, essayant de reprendre son souffle tandis qu'il voyait les bottes noires de son tortionnaire marcher près de lui.

—Je suis Mr. Silver, gardien-chef de ces lieux. Pour toi, ce sera Mr. Gardien-Chef suprême. Je suis l'autorité absolue dans cette tour et ton cul m'appartient. Règle numéro un...tu m'obéis au doigt et à l'oeil. Si tu ne respectes pas cette règle…

Il s'abaissa, au niveau de ses yeux, et agita sa matraque comme un hochet avec un sourire qui horrifia Scorpius.

—Les autres règles, tu les apprendras sur le tas. Allez, relevez-moi ce tas de merde.

Le binoclard et le gardien aux yeux de biches le soulevèrent sous ses gémissements de douleur. Scorpius avait mal aux côtes et il avait toujours cette horrible nausée, surtout lorsqu'il levait les yeux sur Silver.

Après la fouille, on le conduisit dans une sorte de douche vétuste et sale. On lui ordonna de se laver avec de l'eau glacée sous la surveillance de deux gardiens. Ensuite, ils lui lancèrent une poudre blanche qui avait une odeur atroce et qui lui brûla la peau. Il ne broncha pas lorsqu'ils le poussèrent, encore nu et trempé en dehors du bureau. Il suivit, en silence Silver qui passa une énorme porte en métal cadenassée, véritable entrée de la prison d'Azkaban.

La tour n'avait pas de toit et lorsqu'il leva la tête, il contempla le ciel ombrageux. Un vent au froid mordant le fit frissonner de la tête au pied. Il avait encore mal des coups de matraque de Silver mais son orgueil et sa dignité avaient pris le coup le plus sévère. Ils marchèrent sur un pont métallique. En contrebas, Scorpius aperçut les innombrables étages qui montaient en spirale jusqu'au sommet de la tour. Tout au fond, il y avait comme une fosse où Scorpius devina un groupe de prisonniers en train de les observer. Une centaine de mètres le séparaient des détenus d'en bas et le vent hurlait la tempête qui se déchaînait au dehors. Pourtant, il entendit distinctement les cris de joies et les insultes des prisonniers qui se réjouissaient de ce nouvel arrivage de viande fraîche. Scorpius avait l'impression d'être un porc qu'on menait à l'abattoir, tiré par ce boucher de Silver.

La traversée du pont, complètement nu, fut l'expérience la plus humiliante de sa vie. Il lui sembla que cela faisait des heures qu'il marchait sur les dalles métalliques et cabossée dont chaque défaut lui rentrait dans le talons. Enfin, ils s'arrêtèrent devant une petite porte métallique aussi délabrée que tout le reste. Silver l'ouvrit à l'aide de son énorme trousseau de clés et poussa Scorpius à l'intérieur.

—A dans deux semaines, ricana-t'il avant de l'enfermer.

La cellule était exiguë et sombre. Il n'y avait qu'une toute petite lucarne au plus haut du mur qui donnait sur l'extérieur et le temps maussade ne laissait filtrer aucune lumière. Il n'avait pas de lit, seulement un bloc de béton et un seau pour ses besoins. Dans un coin, il repéra un uniforme de prisonnier qu'il se hâte d'enfiler, les doigts tremblant de peur et de froid. Il s'assit sur la pierre froide en se frictionnant les membres, espérant se réchauffer comme il le pouvait. Au bout d'un moment, il prit conscience soudain du silence de mort, de l'endroit froid et terne où il était enfermé, de l'odeur pestilentielle du seau retranché à quelques mètres de lui et de la douleur qui lui striait les côtes. Au bout d'un certain temps qu'il eut du mal à calculer, Scorpius n'essayait même plus de se réchauffer. Son regard était perdu dans le vide. Assis dans l'obscurité, frigorifié et humilié, il eut soudain le souvenir des pleurs de son père avant qu'on ne l'emmène dans cette prison.

Il eut envie de pleurer lui aussi. Mais il se contenta de se recroqueviller sur le bloc de pierre en vidant le plus possible son esprit. Il devait tenir deux semaines confinés dans ce trou à rat. Ensuite, il serait transféré avec les autres prisonniers et les vrais problèmes allaient alors commencer.

OoO

Enfermé comme un animal dans ce qui ressemblait à un placard à balais, Scorpius avait eu tout le temps de réfléchir. Les premières nuits avaient été les plus dures. Jamais il ne s'était retrouvé ainsi couper du monde, seul avec lui-même, sans distraction, sans cigarette et sans amis. Assis dans un coin de sa cellule, il avait pris soudain conscience de sa situation. Il était enfermé à Azkaban et pour six longs mois, peine qui coïncidait avec la future libération de Gwen, sa véritable cible pour la mission que lui avait confié le père et fils Potter.

Allongé dans le noir, il avait envisagé tous les scénarios pour réussir à l'approcher. Après tout, c'était lui qui l'avait envoyé ici en l'arrêtant dans l'antichambre de Serpentard. Elle devait le haïr et ce n'était pas ses exploits anti-moldu qui allait la faire changer d'avis. Il allait devoir se montrer malin et survivre dans cet environnement hostile. L'échec ne lui était pas permis car il était hors de question qu'il subisse tout cela pour rien. Il avait misé gros et déjà perdu beaucoup.

C'était ce genre de réflexion qui lui avait permis de supporter son isolement. Son esprit essayait d'occulter le plus possible ce qu'il avait subi dans le bureau du gardien-chef car si ce n'était pas le désespoir qui l'envahissait à ce souvenir, c'était la colère, une rage sourde et meurtrière qui pourrait facilement légitimer son séjour à Azkaban.

C'était aussi la première fois qu'il se retrouvait sans baguette aussi longtemps. Il était habitué à ne pas utiliser la magie lorsqu'il s'échappait, de temps en temps, dans le monde des moldus. Mais en être ainsi privé, sans qu'il l'ait décidé de lui-même, était une sensation atroce. A chaque fois qu'il pensait se réchauffer en faisant apparaître un feu magique ou lorsqu'il avait envie de se distraire en métamorphosant un caillou en jouet, il se frustrait de ne posséder sa fidèle alliée. Il était d'autant plus amer qu'il se souvint qu'on l'avait certainement détruite après son procès.

La porte s'ouvrit au matin du douzième jour de sa détention. La lumière de l'extérieur l'aveugla jusqu'à ce qu'une silhouette obscure se dessine dans l'encadrement de la porte. Il fut soulagé de reconnaître le gardien qui l'avait examiné et pas le monstrueux Silver.

—On y va, dit-il en lui faisant signe de sortir.

Scorpius se leva en s'étirant. L'uniforme rayé bleus et blanc des prisonniers était un peu trop grand pour lui. Sa barbe avait poussé et il était plus pâle que jamais. Il sortit sans faire d'histoire et ils commencèrent leur longue descente jusqu'à la fosse. En descendant l'escalier central en spirale, Scorpius descendait tous les étages avec une vue imprenable sur les dizaines de cellules alignées les uns à côté des autres. Plusieurs prisonniers, restés dans leurs cages, le sifflèrent en poussant des aboiements de bêtes en chaleur.

—Les premiers jours sont les plus durs ici, dit le gardien.

—Je veux bien le croire .

Il lui adressa un sourire amical et Scorpius se dit que tous les gardiens n'étaient heureusement pas tous de la même trempe que Silver.

—Je m'appelle Dwain, au fait, dit le gardien en continuant à descendre. Et fais gaffe à Silver, la prochaine fois. Il ne plaisante pas.

—J'ai cru comprendre, en effet.

—Je sens que t'es un marrant, pas vrai? dit encore Dwain, ses pas ponctués par le bruit de ses clés dans sa poches. Méfie-toi tout de même. Ici, on n'aime pas les petits rigolos.

Scorpius garda le silence n méditant ces conseils. Il observa le gardien continuer à descendre. Il maintenait sa casquette vissée sur sa tête pour ne pas la faire tomber. Sa propre matraque pendait sur sa cuisse et tressautait à chacun de ses pas. Il avait une lampe torche accrochée à sa ceinture ainsi qu'un sifflet. Mais pas de baguette…

—Vous êtes un moldu? demanda Scorpius.

Dwain éclata de rire.

—Oh non! Evidemment que non! Quel moldu accepterait de travailler ici? Non, nous sommes des cracmols. Quand les détraqueurs se sont rangés du côté de Vous-savez-qui, il a bien fallu remplacer les gardiens. Seulement, niveau sécurité, ici, sans les détraqueurs, on est un peu à la masse et le ministère a eu peur que les prisonniers se jettent sur des sorciers pour leur piquer leurs baguette. Avec des cracmols, c'est mieux… Pas de magie, pas de baguette, pas de tentation.

—Et vous aimez travailler ici? demanda Scorpius sceptique.

—Oh, quand on est cracmol on n'a pas tellement d'options, tu sais. C'était soit ça, soit le monde moldu. Et quand on vient d'une famille de sorciers de pure souche, c'est pas évident de s'acclimater aux moldus. Au moins, ici, on est respecté.

Ils arrivèrent enfin sur le dernier palier et Dwain ouvrit une porte à l'aide de la même petite clé dorée qui avait ouvert ses chaînes. Ensuite, il le fit passer par une grande grille métallique qui grinça lorsque Dwain la tira jusqu'à lui. A travers la grille, Scorpius contempla la fosse où déjà plusieurs détenus attendaient son arrivée, un sourire étrange aux lèvres. Il se demanda soudain s'il n'était pas mieux dans sa petite cellule glacée.

—Hey! l'appela Dwain tandis qu'il refermait la grille derrière lui.

Scorpius s'approcha et le gardien lui parla à mi-voix, en zieutant par-dessus son épaule pour vérifier que personne ne les écoutait.

—T'as pas le droit à la baguette mais si t'as d'autres envies, on peut peut-être s'arranger, dit-il en tirant sur sa visière.

—Ce qui veut dire? demanda Scorpius méfiant.

—J'suis un peu le petit marchand secret d'Azkaban. T'as une envie, tu me fais la demande et je te la ramène contre une petite rémunération.

—Ah! comprit Scorpius.

Après les coups de matraque de Silver, l'humiliation et le froid mordant de sa petite cellule, il était, à présent, confronté à la corruption des matons. Il révisa son jugement sur le petit gardien aux yeux de biche et nota, pour lui-même, de se méfier de lui dorénavant. A vrai dire, il devait se méfier de tout le monde tant qu'il ne sortait pas de cette prison maudite.

—Je vais y réfléchir, répondit-il avec un sourire forcé.

—Bonne chance! lui dit Dwain en désignant la fosse.

Et il remonta les escaliers quatre-à-quatre. Scorpius passa la dernière grille ouverte, le bruits des pas pressés de Dwain s'estompant petit à petit. Il se sentait seul, livré à lui-même dans ce monde hostile. Il prit une grande inspiration avant d'entrer pour de bon dans la cour de pierre noire, humide et glissante qui servait d'air de détente à tous les détenus.

La fosse avait des airs d'arène. La piste circulaire était ponctuée de gorges profondes et obscures dont les passages menaient on-ne-sait-où. Il en émergeait de temps en temps des groupes de prisonniers venus assister à la venue du nouveau et bientôt une masse compacte se pressa devant Scorpius. Les prisonniers d'Azkaban étaient en majorité des hommes mais Scorpius aperçut quelques femmes qui se tenaient en retrait. Tous étaient vêtus de l'uniforme rayé qui s'était décrépi avec le temps donnant une idée du nombre d'années passés dans la prison. Les cris d'excitation et les sifflements avaient été remplacés par des regards froids et calculateur. Les prisonniers jugeaient son apparence, sa force physique, son cran. Ils se demandaient ce dont il était capable ou s'il n'allait pas s'effondrer dès qu'on lui soufflerait un peu dessus.

Scorpius masqua sa peur et soutint chaque regard en essayant de paraître dur. Plusieurs se retournèrent satisfait, d'autres le suivaient des yeux comme un prédateur intéressé par son prochain repas. Un homme châtain clair, cheveux court et nez cassé, vint à sa rencontre. En le voyant approcher, Scorpius se demanda s'il n'allait pas le frapper d'emblée, lui donnant une bonne correction pour le mettre au pas. Mais à la place, il lui tendit la main.

—Citrus Rosier, annonça-t'il.

—Scorpius Malefoy…

Ils se serrèrent la main et Scorpius put deviner la grande force physique de son interlocuteur. Il pouvait très bien l'assommer d'un seul coup de poing avec des paluches pareilles.

—Malefoy…, comme Lucius Malefoy.

Scorpius ne répondit pas mais son regard noir en disait long. Rosier se contenta de sourire, amusé.

—Viens, dit-il. Tu dois voir la Mère.

—Qui est-ce?

—C'est celle qui te dit où tu dois dormir et quel sera ton travail, ici.

Scorpius acquiesça. Rosier eut de nouveau ce sourire énigmatique puis il fit signe au nouveau prisonnier de le suivre. La foule des autres détenus leur emboitèrent le pas et ils pénétrèrent dans l'un des tunnels de la fosse. Scorpius avait l'impression d'être entré dans le boyau d'une caverne. Il n'y voyait pratiquement rien et l'eau coulait le long de la pierre noire. Ils marchèrent quelques mètres sous les chuchotements impatients des prisonniers derrière lui. Scorpius émergea enfin dans une salle éclairée par plusieurs torches fixées à la pierre. La lumière chaude des flammes se reflétaient dans la pierre mouillée. Il y faisait plus chaud aussi et Scorpius comprit immédiatement que c'était un privilège de pouvoir rester dans ce semblant salon. Tout dépendait du bon vouloir de la mère qui siégeait sur une sorte de trône au milieu des gravas.

Citrus l'amena devant elle et Scorpius dut réprimer une grimace de dégoût. La mère était une vieille sorcière, ridée et ratatinée. Sa tête était d'une grosseur grotesque comparée à son cou quasi inexistant. Sa bouche était large et molle et ses yeux affreusement globuleux. En la contemplant, Scorpius eut l'étrange impression de faire face à un énorme crapaud boudiné dans un uniforme rayé qui élargissait un peu plus sa carrure trapue. Les quelques cheveux qui lui restaient étaient grisâtres et surmontés d'un noeud rayé qu'elle avait dû coudre dans son uniforme. Toute son attention était fixée sur le chat qu'elle caressait sur ses gros genoux.

—Madame…, on vous amène un nouveau.

Citrus poussa Scorpius devant le trône et la Mère daigna enfin à lever les yeux sur lui. Elle le fixa de ses petits yeux mesquins comme un crapaud repérant une grosse mouche bien juteuse.

—Votre nom, dit-elle d'une voix affreusement aïgue.

—Scorpius Malefoy.

—Oh! s'exclama le crapaud. Vous devez être le fils de ce cher Drago. Il m'a bien servi à Poudlard, quand j'y étais inquisitrice.

Tandis qu'elle rêvassait à ses souvenirs de grandeurs, Scorpius se rendit soudain compte de qui elle était vraiment. Il avait entendu les histoires contées par Albus et Rose du temps de la cinquième année de leur parent. Ce crapaud infâme était Dolores Ombrage. Cet être immonde qui torturait ses élèves à coup de plumes sanguinaires. Scorpius demeura stoïque mais au fond, il n'était pas rassuré d'avoir à faire à la pire directrice que Poudlard ait jamais connu.

—Où allons-nous bien pouvoir le mettre? minauda-t'elle à l'oreille de son chat en le caressant. Et pourquoi pas avec Clovis? Clovis, très cher? Montrez-vous.

Scorpius se dévisa la tête pour découvrir le certain "Clovis" avec l'espoir qu'il n'ait pas l'air d'être sur le point de le découper en morceau. A la place, il vit un jeune homme chétif pas plus âgé que lui, les bras trop longs par rapport à son corps et d'une maigreur effrayante.

—Dorénavant, vous partagerez la même cellule, dit-elle avec un petit rire. Clovis, vous l'aiderez à s'acclimater et vous lui montrerez ce qui doit être fait sur votre lieu de travail. Vous pouvez disposer.

La foule se dissipa aussitôt, soumise au crapaud visqueux vautré dans son siège branlant sous son poids. Clovis observait Scorpius sans oser toutefois s'approcher. Il se grattait le coude, nerveusement et baissa la tête comme un petit enfant apeuré et toutefois très étrange. Lorsque Scorpius marcha à sa rencontre, il recula d'un pas pour qu'il ne s'approche pas plus en lui glissant à mi-voix:

—Suis-moi.

—Mr. Malefoy? appela la voix stridente d'Ombrage dans son dos alors qu'il s'engouffrait dans le boyaux.

Scorpius se retourna et fut effrayé de voir les deux regards, de la maîtresse et du chat, fixés sur sa personne.

—Bienvenue à Azkaban, dit-elle avec un sourire terrifiant.

OoO

Les prisonniers d'Azkaban n'avaient droit qu'à une heure de "récréation". Scorpius était arrivé dans la fosse au bon moment où était-ce l'usage pour les nouveaux de débarquer pile au moment où tous les prisonniers étaient réunis pour rencontrer la fameuse "Mère".

Après son entrevue avec le crapaud, une sirène stridente annonça la fin des joyeusetés. Tous les prisonniers se dirigèrent vers leurs cellules respectives, escortés par la dizaine de matons qui leur criaient de se presser en brandissant leurs matraques. Silver pavanait au milieu de l'arène, admirant ses gentils toutous lui obéir au doigt et à l'oeil comme il le lui avait si bien expliqué. Clovis guida Scorpius à travers le chemin de pierres qui montait jusqu'au dernier étage des cellules, suivant l'ascension de la tour noire. En levant les yeux, Scorpius pouvait voir le ciel dégagé et la fameuse passerelle, témoin de sa cuisante humiliation le jour de son arrivée. L'escalier en colimaçon, épicentre de la prison, était le seul accès vers la civilisation et il était protégé par des portes et des grilles, rendu inaccessible pour les détenus.

Ils montèrent jusqu'au troisième étage et Clovis s'engouffra à travers l'ouverture des barreaux. Scorpius le suivit, hésitant. Il ne savait toujours pas de quoi était capable son nouveau colocataire. Loin de l'aspect d'un cogneur dangereux, il savait d'expérience que la folie pouvait décupler les forces d'un homme et le rendre tout aussi dangereux qu'une montagne de muscles comme Silver.

La cellule était un peu plus spacieuse que la première, ou du moins mieux aménagée. Il y avait deux lits superposés contre un mur et un lavabo de l'autre. Des toilettes avaient été aménagés dans un coin et Clovis avait fabriqué une petite étagère où il avait rangé une série de dés colorés. Son co-détenu monta sur le lit du haut et se replia sur lui-même comme un animal blessé. Scorpius contempla ce qui allait devenir son nouveau foyer pour les six longs mois à venir. Derrière lui, un maton referma la grille, les enfermant tous les deux. Il en était de même pour toutes les cellules et Scorpius écouta les claquement des grilles se refermer en rythme.

—Tu es là pour quoi? demanda-t'il à Clovis quand le silence retomba brutalement.

—J'ai essayé de forcer un coffre à Gringotts, dit-il en balançant ses fines jambes dans le vide. Et toi? T'as pas l'air comme les autres.

—Comment ça?

—T'es trop propre et puis, t'as pas le regard… Celui de ceux qui ont fait quelques choses de mal. T'es innocent?

—Non, répondit simplement Scorpius.

Clovis passa sa tête par-dessus le lit. Il avait une tignasse bouclée qui le rajeunissait de cinq ans. Avec son air naïf, il ressemblait à un enfant ou à un fou.

—Non, tu n'es pas innocent ou non tu es coupable?

—C'est la même chose, réfléchit Scorpius en fronçant les sourcils.

Son nouvel ami fit une pirouette en se pendant lentement dans le vide avant d'atterrir sur le sol froid de la cellule. Aucun détenu n'avait de chaussures et Clovis n'avait même plus de chemise, la sienne était en loque. Il lui restait seulement deux pans qui pendouillaient sur son torse, dénudant ses bras aussi frêle que des brindilles.

—T'es bizarre, dit Clovis en le dévisageant de ses énormes yeux.

—Alors on va bien s'entendre, rétorqua Malefoy qui ne pouvait s'empêcher de le trouver amusant.

Un terrible cri retentit au-dessus de leurs têtes. Ils se turent immédiatement et une suite de gémissements ponctués de hurlements et de cris de colère retentit en écho dans toute la tour.

—VIENS LA! cria la voix de Silver. Espèce de sale petite merde!

Scorpius ouvrit la bouche pour parler mais Clovis l'empêcher d'émettre le moindre son en plaquant sa paume contre ses lèvres. Il était rapide et son expression témoignait de toute la terreur que lui inspirait ces hurlements à glacer le sang. Lorsque les cris se turent, ils n'entendirent plus que le glissement d'un corps qu'on traîne et les pas pressés de plusieurs hommes. Ils passèrent enfin devant la cellule de Clovis et Scorpius qui contemplèrent, choqués, la carcasse sanguinolente que tiraient, derrière lui, le maton Dwain et ses collègues. Silver suivit ensuite, tapant sa matraque recouverte de sang le long des barreaux de chaque cellule.

—Salut les filles! dit-il à Scorpius et à Clovis quand il passa devant eux.

Son visage massif était lui aussi ensanglanté et Scorpius savait qu'il ne s'agissait pas de son sang. Silver n'était pas en colère ou mortifié. Il pavanait tranquillement devant chaque cellule, ricanant devant l'air ébahi de ses prisonniers car il se réjouissait de savoir que chacun d'entre eux tremblaient de peur à l'idée d'être le prochain à se faire traîner. Lorsque les bruits de matraque disparurent enfin, Clovis libéra Scorpius.

—Il est fou, lâcha-t'il en reprenant son souffle.

—Non, pas fou, répondit Clovis en s'asseyant en tailleur, tremblant légèrement. Seulement envieux.

Scorpius fixa son nouveau compagnon, interloqué.

—Ici, le plus dangereux, ce sont les cracmols, expliqua Clovis. Ils nous frappent et nous tuent parfois dès qu'ils en ont l'occasion. Parce que nous on a pu utiliser la magie et pas eux.

—C'était qui le type qui s'est fait traîner? demanda Scorpius.

Devant leur cellule, il y avait encore un sillon rougeâtre qui marquait le passage de la victime de Silver.

—Travis Bones, un receleur. Ils ont dû trouver quelques chose d'interdit dans sa cellule. Ils aiment beaucoup les fouilles ici, ça leur donne l'occasion de frapper. Surtout le chef suprême. Il adore taper avec sa matraque. Y a que la Mère qu'il frappe pas, parce qu'elle est gentille avec lui. C'est pour ça qu'il faut être gentil avec la Mère. Lui, c'est le père et elle, c'est la mère.

—Ils t'ont déjà frappé?

Clovis acquiesça lentement et Scorpius lut dans ses yeux toutes l'horreur que lui inspirait ce souvenir.

—Mais c'est pas ça le pire, continua Clovis. C'est après. Ceux qui ne respectent pas les règles se font tabasser puis emmener...en bas. Au trou. C'est tout noir. En dessous de la mer. Y a pas de lumière en bas. Y a que toi, tout seul, avec la douleur et les cris. Y a que les punis qui y vont et ceux qui habitent là tout le temps.

—Il y a des gens qui restent en bas?

—Les plus dangereux...Ceux qui ont pactisé avec le seigneur des Ténèbres. Eux, ils sortent jamais.

Les Mangemorts, comprit Scorpius. Il poussa un profond soupir en passant une main dans ses cheveux. L'endroit se révélait bien plus dangereux que le portrait que lui avaient dressé Harry et James. Il douta que le chef des aurors ait été mis au courant des conditions inhumaines de cette prison. Mais pouvaient-ils se plaindre alors qu'on les avait débarrassés des détraqueurs? Cela devait être bien pire à l'époque mais Scorpius avait dû mal à l'imaginer.

—Y a d'autres prisonniers dont je devrais me méfier? demanda-t'il à Clovis.

—Les Néo, peut-être… Cela dépend de ton sang.

—Les Néo?

—Si tu es de sang pur, ils te ficheront la paix.

Scorpius n'eut pas besoin d'en entendre plus. Il n'eut aucun mal à imaginer une poignée de sorciers bornés, fiers de leurs liens avec de nobles maisons au sang-pur et tabassant les né-moldus aussi violemment que les matons. Entre les nostalgiques du temps de Voldemort, le tout-puissant crapaud et le fou qui leur servait de directeur de prison, Scorpius allait devoir la jouer fine et surtout se montrer très prudent. Le pire pour lui était sans doute la soudaine prise de conscience que le garçon frêle et bizarre devant lui, était devenu son seul allié dans tout ce merdier.

—Est-ce que tu connais une certaine Gwen? demanda Scorpius. Gwendolyn Rickman.

Clovis nia de la tête.

—C'est ta copine?

—Une vieille amie plutôt. Tu es sûr? Tu ne l'as pas vu en bas? Elle est peut-être au trou.

—Je ne sais pas.

—D'accord.

Scorpius se leva de son lit et s'appuya contre les barreaux qui le séparait de la liberté. Il sonda le fond de la fosse, le regard perdu dans le vide et ses pensées tourbillonnant dans son esprit. Tout avait commencé plutôt mal. Enfin, il était toujours vivant et sain d'esprit. C'était déjà ça de pris. Mais il se savait en danger. Peut-être pas aujourd'hui, peut-être pas demain mais tout pouvait basculer, à tout moment, et il pouvait, en un claquement de doigt, se faire de puissants ennemis. Il allait devoir surveiller chacun de ses gestes, le moindre mot qu'il oserait prononcer. Et à son grand désarroi, il avait échoué à la première étape de son plan (mis en place alors qu'il était confiné au sommet de la tour) à savoir repérer Gwen. Il ne l'avait vu nulle part et si elle était enfermée en bas, il pouvait attendre des semaines avant qu'elle ne refasse surface.

Il se consola amèrement en se disant qu'au moins, du temps, il n'en manquerait pas.

OoO

Au fil des jours de son incarcération, Scorpius comprit une vérité importante: la prison, c'était comme une sorte de routine.

Les matons les levaient aux aurores à coups de leurs fichues matraques contre les barreaux des cellules et en beuglant comme des porcs. Tous les matins, dès le lever, Silver choisissait une cellule au hasard et appliquait son inspection avec un plaisir à peine dissimulé. Scorpius attendait toujours le verdict, les entrailles nouées. Même si, pour l'instant, sa cellule n'avait jamais été tirée au sort, il appréhendait la conclusion de la visite du chef suprême qui se finissait soit, au mieux, par un silence frustré, soit par les cris d'agonie du pris en faute.

Après l'inspection, ils descendaient dans la fosse pour manger. A Azkaban, il fallait faire la file pour tout: pour recevoir une gamelle d'un bouillon infâme accompagné d'un quignon de pain; pour aller se laver dans une pièce carrelée, dont le blanc nacré avait viré au verdâtre avec de la moisissure dans chaque rainure; pour aller aux toilettes pendant la "récréation" ou pour avoir une entrevue avec le crapaud qui accordait ses faveurs selon son bon plaisir, en caressant toujours son ignoble matou au pelage bouffant.

A peine avaient-ils engloutis leur piteux repas que les gardiens les poussaient dans leurs cellules. Scorpius vit une fois un prisonnier résister, un grand gaillard au crâne difforme qui bouscula le binoclard à lunettes en l'insultant de tous les noms. Silver vint immédiatement à la rescousse pour roser le malapris étendu à même son collègue. Le sang jaillissait toujours et le bras vengeur de Silver ne s'arrêtait que lorsque sa cible n'émettait plus qu'un gargouillis incompréhensible. Devant l'horreur de la scène, les autres détenus ne demandaient pas leur reste et se cachaient sagement dans leurs cellules en n'osant laisser échapper le moindre son, de peur de n'attirer l'attention du chef.

Ils restaient des heures entières enfermées. Clovis et Scorpius avaient commencé à parler, à se dévoiler l'un l'autre. Le jeune Clovis n'avait que dix-neuf ans et il avait écopé de deux ans à Azkaban. Il avait déjà purgé trois mois et Scorpius se demanda s'il avait toujours été étrange ou si c'était la prison qui l'avait rendu aussi... lunatique. Il n'avait jamais connu ses parents et ceux qui l'avaient adopté, avait commencé à le battre dès ses dix ans. Ses nouveaux parents moldus n'avaient plus voulu entendre parler de lui une fois qu'il avait reçu sa lettre de Poudlard et une fois diplômé, il n'avait pas trouvé mieux pour s'en sortir que de cambrioler la banque la plus sécurisé d'Angleterre.

Lorsqu'ils étaient à court de mots, Clovis aimait bien jouer. Durant les trois mois qu'il avait passé en prison, seul dans sa cellule, il avait eu le temps d'imaginer une foule de jeux qui ne demandant aucune magie. Ils s'occupaient ainsi l'esprit, entre jeux de mots et devinettes ou lancer de dés. Clovis riait beaucoup et Scorpius, pendant ce temps, oubliait ce qui l'attendait ou ce qu'il avait laissé derrière lui.

Ils avaient ensuite le droit de sortir de leur cellule mais uniquement pour travailler. C'était Ombrage qui désignait les tâches journalières de chacun, privilégiant toujours ses favoris. Certains s'occupaient des repas, d'autres se portaient volontaires pour laver les vêtements des plus privilégiés dans l'espoir d'avoir l'un de leurs bienfaits ou d'autres était relayés aux travaux les plus dégradants comme le nettoyages des pots de chambre. Ombrage ponctuait toujours ses attributions d'un petit discours comme si elle était encore au Ministère, louant les bienfaits d'une activité physique sur le bien être mental et en rappelant la possibilité "d'élévation sociale" selon l'obéissance de chacun.

Scorpius finissait toujours par accompagner Clovis dans le nettoyage des salles de bains. Mais aucun savon ni huile de coude ne pouvaient balayer la crasse d'une centaine de détenus à l'hygiène douteuse. Les deux compagnons frottaient avec une vieille éponge et un peu d'eau, sans savon, les carreaux rayés et puant des douches en sachant pertinemment que cela ne servait à rien. C'était une activité comme une autre et cela valait mieux que toutes les heures enfermés dans une cellule, en s'inquiétant de la prochaine fouille de Silver.

Ils terminaient la journée par un dernier repas. Scorpius faisait la file avec Clovis, évitant les regards des autres détenus, mangeait dans un coin, vidait sa gamelle dans un seau et remontait dans sa cellule sans faire d'histoire. Il s'allongeait sur sa couchette épuisé et morose.

La nuit était pire que tout, en prison. Dans le silence de la tour, troublé uniquement par les ronflements ou le souffle du vent, Scorpius se retrouvait seul avec ses pensées. Il n'aimait pas cela. Il avait déjà du mal à trouver le sommeil à Poudlard, torturé par des angoisses dont il n'avait jamais vraiment compris le déclencheur. Aujourd'hui, il était enfermé, forcé à rester en tête-à-tête avec lui-même, dans les pires conditions.

Les premières nuits, il s'était concentré sur sa mission, comme lorsqu'il était dans sa petite cellule, lors de ses deux premières semaines de son incarcération. Mais ses échecs répétés pour retrouver Gwen commençaient à le plonger dans un désespoir qui l'empêchait parfois de respirer. Il avait fallu trouver autre chose. Penser à n'importe quoi pour ne pas chuter dans le noir. Il se mit à se concentrer sur ce qui le rendait heureux, comme s'il voulait créer un patronus. Il pensait à Albus dont la présence lui manquait atrocement; Lily et ses colères; les bêtises d'Hugo; lorsque son père lui avait offert son premier balai; la main fraîche de sa mère sur son front brûlant lorsqu'il avait attrapé la grippe; l'étreinte maternelle de Ginny Potter ou d'Hermione Weasley; la poignée de main d'Harry Potter; le rire de Rose…

Il finissait toujours par passer les dernières heures de la nuit à le faire tinter dans son esprit. Il voyait son sourire, ses taches de rousseurs, ses yeux bruns qui prenait une couleur d'ambre au soleil, ses boucles rousses collées sur ses joues rebondies lorsqu'elle gémissait sur lui, sa bouche entrouverte lorsqu'elle dormait, les plissements de son front lorsqu'elle fronçait ses fins sourcils; sa main chaude sur son torse et ses pleurs lorsqu'elle l'avait embrassé pour la dernière fois.

Ensuite le jour se levait et tout recommençait. Tout était toujours pareil, entre le danger, la peur et les cris. Scorpius finissait par attendre les nuits avec impatience pour faire ressusciter la fille rousse qui l'attendait un sourire aux lèvres et les bras tendues vers lui.

Tout était toujours pareil jusqu'au jour où tout bascula. Comme à son accoutumée, Scorpius frottait le énième carrelage noirâtre de la salle des douches. Clovis était à quatre pattes sur le sol, son seau à côté de lui, astiquant la pierre noire d'un geste mécanique. Des bruits de pas les alertèrent et Scorpius craignit l'arrivée de Silver en manque d'éclaboussures de sang sur ses chaussures.

Il ne reconnut pas l'uniforme des matons mais celui de prisonniers. A leur vue, Clovis se ratatina sur le sol en n'osant plus bouger et à voir l'attitude de son ami, Scorpius comprit immédiatement que les nouveaux venus étaient dangereux. Par réflexe, il s'abaissa pour se cacher en se plaquant contre l'un des murets carrelés qui servaient à donner un peu d'intimités au détenus pendant leur douche. Il passa un peu la tête pour mieux voir l'arrivée des prisonniers.

Ils étaient cinq, tous très costauds. Ils avaient de nombreuses cicatrices sur le visage et l'un d'eux avaient des airs de trolls. Le plus grand s'approcha de Clovis en riant.

—Regardez les gars! s'exclama-t'il en se concentrant sur le frêle sorcier. Y a une tache ici. Il faut la rincer.

L'homme prit le seau de Clovis et déversa le liquide noir de crasses sur lui. Clovis ne broncha pas. Il ne bougeait pas, comme un petit lapin apeuré. Le seau rebondit bruyamment sur le carrelage lorsque le détenu le lâcha.

—Elle est toujours pas partie la tache! ricanna l'un d'eux.

—On doit la frotter, peut-être qu'elle va partir.

Et ils commencèrent à donner des coups de pieds. D'abord timides, comme pour tester la résistance de Clovis, puis de plus en plus violent. Lorsque Scorpius entendit le premier gémissement de douleur de son ami, il se saisit de sa brosse et s'avança devant le groupe.

—Arrêtez! s'exclama Scorpius, ignorant les battements frénétiques de son coeur et brandissant son arme de fortune.

Les têtes se levèrent vers lui, même celle de Clovis qui avait, à présent, un bel oeil-au-beurre noir. Le plus costaud, un dégarni aux yeux profondément enfoncé dans leurs orbites fit quelques pas vers Scorpius en bandant ses muscles.

—Qui t'es, toi? dit-il l'air menaçant.

—Scorpius Malefoy. Si tu as un problème avec mon ami, c'est à moi que tu t'adresses et on règle ça entre homme.

Il serra ses phalanges sur sa brosse prêt à s'en servir pour nettoyer cette sale face du troll. Il laissait sa colère l'envahir. Il préférait ça à la peur, car même s'il réussissait à se défendre, il savait pertinemment qu'il ne ferait pas le poids s'ils décidaient tous à se jeter sur lui.

—T'oses appeler ce sang-de-bourbe, un ami?! s'exclama le troll dégoûté.

Il avait déjà levé le poing, une main serrée, aussi grosse qu'un jambon. Mais alors qu'il était sur le point de frapper Scorpius, l'un de ses compagnons l'arrêta.

—Attends…

Le détenu, à qui Scorpius devait son salut providentiel, se détacha du groupe, enjamba Clovis comme s'il s'agissait d'un détritus et s'avança près de Scorpius. Celui-ci avait du mal à contrôler les tremblements de sa main. Il respirait fort par le nez, essayant désespérément de garder son calme.

Le prisonnier le toisa de la tête au pied avec un sourire malicieux. Il avait la trentaine. Beaucoup plus charismatique que ses compagnons, Scorpius le prit pour le chef. Il était plus fin, avait une attitude noble, comme s'il avait fréquenté les salons mondains toute sa vie. Ses cheveux noirs de jais étaient lissés en arrière et son front était imposant, lui donnant cette image de grosse-tête pensante.

—Tu t'appelles Malefoy? répéta-t'il lentement. Comme Lucius Malefoy?

—C'est mon grand-père. Pourquoi?

Le grand troll se détendit soudain. Les autres eurent l'air impressionné. Scorpius remarqua alors le tatouage sur le bras de chacun d'eux: un serpent sortant de la bouche d'un crâne. Son père et son grand-père avaient eu la même, il y avait longtemps de cela. Ces types attardés se prenaient pour des mangemorts et s'était tatoué la marque des ténèbres, comme de bon demeurés.

—Vous êtes les Néo? demanda Scorpius toujours sur ses gardes.

—Néo-mangemorts, rectifia le chef. Moi c'est Conrad, Vask (dit-il en désignant le grand malabar qui avait failli frapper Scorpius), Sulis et Jeff.

—Enchanté, répliqua Scorpius avec sarcasme.

Mais Conrad ne sembla pas remarquer le ton impertinent de Scorpius. Il le dévisagea un moment avec un sourire rêveur aux lèvres.

—T'es le type qui a agressé trois moldus, pas vrai? Et qui a détruit un train.

Scorpius ne répondit pas. Il examinait ses options. Clovis était toujours à terre, plus paralysé que jamais, Sulis et Jeff à côté de lui. Ils ne pourraient pas fuir si les choses venaient à mal tourner et il n'avait qu'une fichue brosse pour se défendre.

—Ça te dirait de nous rejoindre? demanda Conrad.

"Plutôt crever!" aurait aimé répondre Scorpius. Sauf que les gars d'en face étaient totalement capables d'accéder à sa requête s'il la formulait à haute voix. Il repensa à sa couverture. Il était censé se faire passer pour un sorcier désabusé par la société qui avait fini par le rejeter, en se vengeant sur de pauvres moldus, seuls responsables de sa prétendue débâcle. Il ne pouvait pas changer de bord aussi facilement.

—Ecoutez, les gars, dit Scorpius en réfléchissant à chacun de ses mots. Je n'ai pas envi de créer de problèmes. Je suis là pour purger ma peine et c'est tout.

—T'es un fils de Mangemort, dit le troll en louchant sur lui. T'es comme de la famille. Ta place est avec nous.

—C'est tentant, mentit Scorpius. Mais je veux la jouer sécurité, d'accord? Désolé, ajouta-t'il avec un faux sourire plaqué sur son visage.

Le dénommé Vask ouvrit encore la bouche pour le convaincre mais Conrod l'arrêta d'un simple geste de la main. Il était beaucoup plus intelligent que ses hommes et Scorpius s'en inquiéta. Il remarqua l'éclat étrange dans ses yeux. Il avait ce même regard dont lui avait parlé Clovis lorsqu'ils s'étaient rencontrés, le genre de regard qui inspirait le mal.

—Ce n'est pas grave, dit-il d'une voix atrocement douce. Je suppose que tu es encore sous la coupe du crapaud. Il te faut un peu de temps pour savoir qui sont tes vrais amis.

—Je te l'ai dit, je ne cherche pas les…

—...problèmes, finit Conrad sur un ton impatient. Je sais.

Il s'approcha un peu plus près de Scorpius et celui-ci dut faire un effort surhumain pour ne pas le repousser. Il se pencha à son oreille et lui murmura:

—Même si tu ne cherches pas les problèmes. Ils peuvent très bien venir à toi.

Conrad lui tapota la joue, tape qui finit par se transformer en gifle. Il siffla ses hommes qui l'escortèrent tel un rempart de cerveaux dégénérés. Le troll menaça encore Clovis en lui grognant dessus.

—Prends soin de toi, Malefoy…, dit Conrad avant de disparaître.

Lorsqu'il fut sûr qu'il n'y avait plus de danger, les jambes de Scorpius le lâchèrent et il s'effondra sur le sol, tremblant de tous ses membres. Il serrait encore la brosse dans sa main et eut du mal à déplier les doigts pour la lâcher. Clovis osa enfin se redresser. Il avait pleuré, ses larmes formant un sillon blanchâtre sur son visage couvert de saletés.

—Merci, dit-il dans un souffle.

—De quoi? haleta Scorpius, soudain envahi par la peur qu'il avait retenu de toutes ses forces.

—Merci de n'être pas resté caché.

Scorpius le contempla longuement puis il serra le petit sorcier dans ses bras qui fondit en larmes contre son épaule.