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JEU DANGEREUX


Silver laissa croupir Scopius pendant trois semaines en isolement. Il finit par trouver le temps long, entre cauchemars à répétition et discussions avec son grand-père. Il le quitta sans regret, en jurant, tout bas, que jamais plus il ne remettrait les pieds dans un tel enfer. De toute façon, tout avait changé et lorsque Dwain lui ouvrit la cellule, il était devenu un autre homme.

Il sortit dans la fosse, couverts de cicatrices et de bleus qui ne s'étaient pas encore résorbés. En pénétrant dans l'arène, il comprit immédiatement qu'on ne le regardait plus de la même manière. A présent, on lui lançait des regards inquiets, parfois teinté de respect ou de peur. Il s'en fichait ou s'en réjouissait plutôt. Il avait prouvé qu'il était capable du pire. On allait enfin le prendre au sérieux. Les prisonniers allaient-venaient, tels des fantômes. Dwain l'avait fait sortir à l'heure de détente. Cette fois-ci, il n'y avait personne pour l'accueillir.

Au milieu de la piste de pierre, Scorpius remarqua la tache bordeaux de sang séché, dernière trace de la fin de Clovis. Le corps avait disparu et il se demanda où les gardiens s'en étaient débarrassés. Il la fixa un moment, l'esprit complètement vide. Il fit une prière pour Clovis, pour lui, qui disparaissait avec son ami. Ensuite, il mit ses mains dans ses poches et marcha résolument devant lui, déterminé.

Clovis lui avait dit que les Néos avaient leurs propres tunnels et que si quelqu'un osait y pénétrer, il se faisait tuer. Il sourit à cette idée. Les autres détenus et gardiens en poste le fixèrent se diriger vers l'une des entrées sombres des mangemorts. Il n'hésita pas une seule seconde en entendant le bruit de ses pas sur la pierre froide et humide. Il disparut dans l'ombre et tous les autres se dirent qu'il voulait rejoindre son ami dans la mort.

Il ne dut pas attendre longtemps. Il parcourut quelques mètres quand une main puissante et ferme l'attrapa par le bras et le jeta contre la paroi de roche noire. Scorpius ne voyait pas grand chose dans cette obscurité mais à l'odeur, il devina que son assaillant était le demi-troll qui aimait beaucoup frapper Clovis. Il lui donna un coup de poing dans le ventre et Scorpius se plia en deux.

—C'est moi, réussit-il à articuler en essayant de se redresser. Scorpius Malefoy.

Il ne reçut plus de coups. A la place, le troll le redressa et ajusta sa veste comme pour défroisser un vêtement malmené.

—Qu'est-ce que tu fais là? Personne n'a le droit de venir ici.

—Je veux voir Conrad! dit Scorpius d'une voix calme.

Vask hésita. Ils se turent dans le noir, attendant que la cervelle de moineau prenne une décision.

—Suis-moi, finit-il par dire.

Scorpius le suivit de près. Vask connaissait les souterrains comme sa poche. Malgré son allure, il déplaçait comme un chat, tournant au bon moment, sans l'aide de lumière. Scorpius était sur ses pas, sondant les ténèbres pour trouver le moindre indice qui aurait expliqué un tel interdit. Ils débouchèrent dans une petite cavité. Un feu crépitait dans un vieux bidon qu'ils avaient dû trouver durant leur exploration. Le peu de lumière que procurait le foyer dessinait des ombres curieuses sur les visages des occupants. Ils étaient une dizaine. Scorpius reconnut certaines têtes mais il se concentra surtout sur Conrad, plus au fond, assis sur un rocher, discutant tranquillement avec Sulis.

La venue de Scorpius attira toute l'attention. Conrad leva ses yeux de hyènes vers lui et un odieux sourire s'épanouit sur son visage à face de rat. Scorpius le dévisageait, ne laissant transparaître aucune émotion. Les hommes s'étaient levés et tournaient autour de lui comme des lions prêt à bondir sur lui. Scorpius ne broncha pas. Il regardait toujours Conrad en suivant Vask qui l'amena devant son chef.

—Il a demandé à te voir, dit Vask avant de s'asseoir sur le côté.

—Alors…, dit Conrad. Tu as retenu la leçon?

Il détailla Scorpius de la tête au pied. Il avait beaucoup maigri en isolement, ne trouvant pas d'appétit pour la bouillie infâme qu'on lui servait tous les jours. Son uniforme était encore taché du sang de Clovis ou celui de Silver. Il ne l'avait pas lavé. Lui-même était crasseux, sans douche depuis...il ne savait même plus. Son nez s'était cassé pendant son combat contre Silver et une petite bosse troublait la ligne droite de son appendice. Ses cheveux avaient poussés et ils lui tombaient sur les épaules. Ses pommettes ressortaient plus, il avait une petite cicatrice sous la lèvre et ses muscles sous sa peau pâle se dessinaient avec plus de netteté. Il s'était préparé à cette rencontre. Il s'était entraîné. Il n'avait plus peur.

—Comment as-tu fait? dit Scorpius.

—Fait quoi?

—Faire tomber le bol de Clovis.

—Je n'ai jamais…, commença à rire Conrad.

—Ne mens pas, je sais que c'est toi. Je ne t'en blâme pas… Je veux seulement savoir comment tu as fait pour utiliser de la magie sans baguette.

Conrad plongea son regard dans le sien. Il avait perdu son sourire et ne laissait transparaître plus aucune émotion. L'encre verte de son tatouage brillait à la lueur du brasier dans le bidon. Scorpius soutint son visage en serrant les poings.

—Tu es prêt à nous rejoindre? demanda Conrad, plus sérieux.

Scorpius lança des regards aux hommes qui avaient resserrés leur cercle autour de lui. Ils bandaient déjà des muscles si la réponse qu'il donnerait, ne leur plaisait pas. Scorpius sentit toute la menace qui émanait de chacun des hommes qui l'encerclaient. Il était en danger mais il l'avait été depuis la seconde où il avait franchi la grille de l'arène.

—Je voulais savoir de quoi vous étiez capable, dit Scorpius avec un petit rire. J'ai eu un aperçu et je dois vous avouer que ça m'a plutôt plu.

L'air arrogant de Conrad se décomposa. Il avait l'air un peu perdu.

—De quoi tu parles?

—Vous ne pensiez tout de même pas que j'allais me joindre à vous sans vous tester… N'importe qui peut se faire passer pour un mangemort et se plaquer sur la peau un beau petit tatouage maison. Moi j'suis d'une autre trempe.

Vask n'avait pas aimé que Scorpius se moque de leur blason tatoué sur leur bras. Il poussa un grognement et fut l'un des premiers à s'avancer vers Scorpius en levant son énorme paluche pour lui en coller une. Mais Scorpius s'était attendu à ce genre de réaction. Il fut plus rapide que le demeuré. Il lui saisit les doigts qu'il tendait vers lui et tordit son bras derrière son dos, le faisant tomber à genoux dans un hurlement de douleur, les phalanges cassées.

—Si tu oses encore me toucher, sale troll. C'est ta tête que je tords.

Son ton était dur, cinglant, comme l'aurait dit son grand-père ou son père durant leur belle époque. Il contemplait sa victime avec un air de dégoût, le nez pincé, de haut, comme tout bon Malefoy qui se respecte. Ensuite, il leva ses yeux bleus vers Conrad qui l'observait, amusé et fasciné à la fois.

—Le seul qui puisse réellement se vanter de son sang ici, c'est moi! tonna Scorpius en dévisageant chacun des néos qui le fixaient, bouche bée.

Scorpius maintenait sa prise et Vask se tortillait comme un ver pris entre les serres d'un oiseau.

—Tu traînais pourtant avec ce sale sang de bourbe…, dit Conrad qui n'avait pas encore été totalement séduit.

—Chaque sang pur a besoin de sujet, tu ne vas pas dire le contraire, répondit Scorpius en désignant Vask qui poussa un autre petit cri plaintif. Le sang de bourbe n'était qu'un elfe de maison pour moi.

—Et Silver?

Conrad faisait référence à son coup de sang après la mort de Clovis.

—J'avais des comptes à régler avec lui. La mort du sang-de-bourbe m'en a donné l'occasion.

—L'occasion de quoi, au juste?

—De montrer au Crapaud que je ne suis pas sa marionnette.

Scorpius décida que c'était le moment de relâcher Vask. Celui-ci se releva en soutenant le tronc d'arbre qui lui servait de bras. La rage et la douleur déformaient ses traits le rendant plus laid qu'à l'ordinaire. Scorpius ne bougea pas d'un poil lorsqu'il voulut se jeter sur lui pour le plaquer au sol et le venger. Le subalterne fut arrêté par Conrad d'un simple mot et Scorpius ne quitta pas des yeux le chien de garde tandis qu'il rampait à la niche.

—En admettant que tout soit vrai…, dit Conrad en s'approchant. Qu'est-ce que tu veux?

—Savoir comment tu utilises la magie sans baguette.

Un horrible sourire s'épanouit sur les lèvres de Conrad. Ses hommes ricanèrent bêtement. Tous savaient et l'ignorance du jeune homme encore taché de sang les amusaient. Conrad se caressa le menton dans un geste méditatif.

—C'est une information qui demande de la confiance. Est-ce qu'on peut seulement te faire confiance?

—C'est toi qui es venu me chercher. Moi, je n'ai rien demandé.

Un lourd silence suivit cette évidence. Conrad fixa Scorpius comme si c'était la première fois qu'il le voyait. Dans son regard, Scorpius y lut de la méfiance mais aussi un respect qu'il n'avait pas eu lors de leurs premières discussions.

—Très bien, lâcha-t'il. Si tu nous as testé, il est normal qu'on fasse de même. Si tu veux connaître tous nos petits secrets, il faut que tu nous prouves que tu en es digne et ton sang ne suffira pas. Tu sais que nous sommes en...désaccord avec le crapaud.

—Elle limite vos déplacements, c'est ça? dit Scorpius.

—Entre autre et elle a Silver dans sa poche. Bien sûr, le chef nous accorde quelques faveurs contre rémunération, bien entendu… mais la vieille reste sa préférée. On ne peut pas la battre sur ce terrain là mais ici… Tu vois qui es Rosier?

—Son garde-du corps…, comprit Scorpius.

Conrad opina.

—Voilà, le marché… Tu nous débarrasses de Rosier et on te dit tout ce qu'on sait.

—Vendu!

Scorpius tendit sa main pour serrer celle de Conrad. Lorsque celui-ci l'accepta, il le tira violemment vers lui et murmura à son oreille:

—Mais si tu échoues, c'est de toi que nous nous débarrasserons…

OoO

Scorpius rejoignit sa cellule, seul.

Cette constatation lui fit plus de mal qu'il ne l'aurait cru. Tout, dans la pièce, rappelait la présence de Clovis. Il s'attendait presque à ce que la tête bouclée se penche au-dessus du lit superposé et qu'il le supplie à jouer avec lui avec ses dés multicolores. Scorpius les contempla longuement lorsqu'il entra. Il fut tenté de les balayer du revers de la main pour signifier toute leur inutilité depuis la mort de leur propriétaire. Mais son souvenir retint son geste. Clovis n'aurait pas aimé cela.

Il passa les heures qui suivirent à réfléchir, les yeux perdus dans le vide du plafond au-dessus de sa tête. Maintenant que Clovis n'était plus là, il avait pris sa place, prenant de la hauteur à sa situation. Un plan s'était forgé dans sa tête. Il n'avait pas la subtilité d'Albus, ni la morale de Rose ou les méninges d'Hugo mais il avait autre chose. Ce talent que lui avait confié son grand-père et qu'il avait découvert en isolement. Il était doué pour tromper, mentir et séduire. Dorénavant, il n'aurait plus aucun remords à s'en servir. Après tout, c'était pour cela qu'on avait fait appel à lui.

Comme il l'avait prévu, Ombrage ne tarda pas à venir à lui. Elle profita des activités de l'après-midi pour le rencontrer alors qu'il récurait les rainures pleines de moisissures des douches. Comme toujours, elle était accompagnée de son bouclier humain, Rosier et de son horrible matou qui ne quittait jamais ses bras. Les yeux ambrés de l'animal le fixèrent tandis qu'il se redressait pour faire face au crapaud, un ennemi après l'autre.

—Quelle démonstration de force, Mr. Malefoy. Votre père avait plus de finesses, dit-elle de son horrible voix stridente.

—Je ne suis pas mon père, répondit Scorpius en sondant Rosier qui croisait ses bras sur sa poitrine.

En le contemplant, Scorpius se répétait les paroles de Conrad. Il s'imagina sauter à la gorge du titan pour l'étrangler à mains nues. Cette idée le fit sourire. Même s'il avait eu la force de Vask, jamais il ne pourrait avoir le dessus sur un type taillé comme Rosier. Ombrage avait parlé de finesse… Il allait lui en montrer.

—J'espère que ce petit séjour en isolement vous aura remis les idées en place. J'ai d'ailleurs fait demander à ce que vous soyez placer à côté de votre grand-père. J'espère que cette petite attention vous aura touché. Vous avez pu renouer avec lui?

—Brièvement.

—Un homme charmant, ce Lucius. Il a fait de nombreux mauvais choix dans sa vie mais cela reste un bel esprit. Beaucoup d'élégance, n'est-ce-pas?

—Tout comme vous…, sourit Scorpius.

Rosier arqua un sourcil et Ombrage minauda. Scorpius s'imagina encore arracher l'horrible noeud rayé du Crapaud pour le lui enfoncer dans la gorge. Son agonie aurait été un doux spectacle à ses yeux.

—Flatteur! s'exclama Ombrage, les joues empourprées. Comme l'était votre père… Et comme vous l'êtes avec ces rustres de néo-mangemort.

Les derniers mots furent cinglants. Malefoy tiqua. Alors elle savait… Comment? Il n'en avait aucune idée. La seule explication logique était qu'elle avait un espion parmi les néos qui avait dû se précipiter pour lui parler de sa discussion avec Conrad et avec ses exigences.

Scorpius n'eut pas le temps de fuir. Au moment où il leva les yeux vers Rosier, celui-ci l'attrapa par son uniforme et l'étrangla avec son bras en le plaquant contre lui, le soulevant presque de terre. Ombrage n'avait pas bronché un mot. Elle trouvait cela normal. Son matou ronronna sous ses caresses tandis que Scorpius poussait de petits cris étranglés en essayant de reprendre sa respiration.

—Je vous aimais bien, Scorpius, dit-elle. Vous sembliez serviable et bien éduqué. Quelle déception ne vous voir choisir le camp de ses barbares plutôt que le mien. Moi, qui vous ai offert un toit et un travail. Je suis vraiment déçue.

La prise de Rosier se referma un peu plus contre la trachée de Scorpius dont le teint prenait, de plus en plus, une belle couleur indigo.

—Je...je, s'étrangla-t'il. Je...l'ai...fait...pour….vous!

—Plaît-il?

Mais Scorpius ne laissa échapper qu'un râle à demi-étouffer. Ombrage fit un signe de la tête à Rosier qui relâcha immédiatement le pauvre jeune homme. Scorpius s'écroula sur le sol qu'il venait d'astiquer en crachant ses poumons dans un filet de bave, les yeux exorbités et le teint rouge.

—Vous disiez? demanda Ombrage avec condescendance.

—Pourquoi...croyez...vous...que j'ai demandé à savoir pour la magie… Je suis sûr que vous n'étiez pas au courant avant que je le demande à Conrad.

—De quelle magie parlez-vous?

Malgré la douleur de sa gorge défoncée, Scorpius sourit.

—Alors...vous ne l'avez pas remarqué… Intéressant.

Ombrage n'aima pas son ton. Elle en avait lâché son chat qui se dégourdit les pattes en déguerpissant par la porte, laissée ouverte. Ses traits s'étaient déformées par la colère et l'incompréhension. Scorpius savoura son expression interloquée jusqu'à ce que Rosier ne le force à se relever.

—Vous avez intérêt à vous exprimer clairement, Mr. Malefoy. Ma patience a des limites.

—Conrad a utilisé de la magie pour piéger Clovis. Son bol ne lui a pas échappé des mains, Il a bondi sur l'uniforme de Silver. Je suis allé chez eux pour en avoir la confirmation…

—Ils utilisent la magie…, répéta Ombrage, soudain très inquiète. Comment font-ils?

Rosier serra plus fort le bras de Scorpius qui grimaça de douleur.

—Je n'en sais rien, gémit-il en essayant de s'extirper de la prise du colosse.

—NE ME MENTEZ PAS! s'écria Ombrage, sa voix devenant de plus en plus aigue.

La giffle partit et Scorpius reçut de plein fouet le claquement des petits doigts boudinés de la sorcière. Il n'en ressentit aucune douleur, atténuée par la pression douloureuse du garde-du-corps qui le pressait comme un citron.

—Ils ne me font pas assez confiance pour cela. Mais vous savez déjà tout cela, puisque votre espion vous a déjà tout dit, la provoqua Scorpius avec un sourire mauvais.

Ombrage écumait de rage. Scorpius voyait dans ses yeux la perte de contrôle et la trahison. Il ignorait qui était sa taupe chez les néos. Il avait d'abord pensé à Rosier, planqué dans l'ombre du tunnel et profitant que tous les débiles mangemorts soient concentrés sur Scorpius pour écouter leur conversation. Mais Rosier n'était pas dégourdi. Il faisait plus office de marionnette qu'Ombrage manipulait à sa guise, obéissant à la moindre exigence de la vieille folle. Or, cet espion lui avait bien révélé sa visite chez Conrad mais avait pris soin d'ommettre la demande de Scorpius et le service que lui avait exigé Conrad en retour. L'espion était prudent. Loin d'être complètement fidèle à Ombrage, Scorpius y vit une faille chez la sorcière sadique qu'il pouvait peut-être exploiter.

—Rien ne me dit que vous n'essayez pas de me rouler, dit-elle en essayant de reprendre son calme.

—Vous allez prendre le risque? Imaginez Conrad et ses débiles, gorgés de magie, qui fomentent un coup d'état dans la prison. Qui vous protègera? Ce cracmol de Silver ou ce demeuré de Rosier?

La baffe de Rosier fut plus violente que celle d'Ombrage. Apparemment, le garde-du-corps n'avait pas apprécié être insulté devant sa maîtresse. La giffle fit vaciller Scorpius qui tomba, une nouvelle fois, à terre, le nez en sang, des points blancs dansant devant ses yeux.

—Qu'est-ce que vous proposez? demanda Ombrage d'une voix tremblante de rage.

Scorpius prit son temps pour répondre, déjà pour se remettre du choc de la giffle de Rosier et ensuite pour produire son petit effet. Il se remit péniblement sur ses genoux encore tremblant. La tête le lançait et il n'avait plus les yeux en face des trous. Néanmoins, un grand sourire s'épanouit sur son visage, fier d'avoir réussi à désarçonner le crapaud.

—Laissez-moi faire… Dans peu de temps, je découvrirai comment ils font pour utiliser la magie et je vous offrirai la tête de Conrad sur un plateau. Vous serez la seule à commander à Azkaban.

La dernière phrasa fit mouche. Les yeux d'Ombrage se firent rêveurs. C'était tout ce qu'elle espérait, régner en reine sur toute la prison.

—Très bien, dit-elle méfiante. Et en échange?

—Une faveur…

—Laquelle?

—Vous le saurez au moment venu.

Scorpius soutint le regard d'Ombrage qui l'observait avec attention. Il conserva délibérément une expression lisse et neutre tandis qu'elle réfléchissait à sa proposition. Finalement, elle fit un signe de tête à Rosier qui libéra enfin Scorpius. Le nez du jeune homme pissait le sang sur sa tunique déjà sombre. Il avait mal partout mais il était content. Il avait survécu au néo et à Ombrage. Le plus dur était fait.

—Vous avez trois jours, dit Ombrage en repartant comme elle était venue, Rosier sur ses talons.

—Merci! cria Scorpius tandis qu'ils refermaient la porte. Et n'oubliez pas de vous occuper de votre homme! Je ne vais pas m'en sortir si vous ne savez pas les tenir…

Il parlait tout seul. Le choc, sûrement. Ou peut-être la douleur. Il avait joué les durs mais son coeur battait la chamade. Ses doigts tremblaient tandis qu'il reprenait sa brosse à récurer. Il s'en sortait avec un simple saignement de nez. Cela aurait pu être pire. Il aurait pu finir cassé en mille morceaux, sous la pluie de coups des troncs d'arbres qui servaient de poings à Rosier. Ce même Rosier que Conrad lui avait demandé de tuer.

Ça non plus, l'espion n'en avait pas parlé à Ombrage. Il sourit à cette idée.

OoO

Dwain vint lui apporter ce qu'il lui avait demandé durant sa dernière ronde. Il avait pris commande lorsqu'il était venu lui apporter sa bouillie lorsqu'il était encore en isolement. Pour le paiement, Scorpius avait trouvé bien mieux que des gallions ou de l'argent moldu. Il lui avait promis un renseignement. Scorpius s'était étonné qu'il accepte aussi facilement mais il comprit bien vite que le maton en avait assez d'être méprisé même par son supérieur et que lui aussi rêvait de briller au moins une fois dans sa vie. Le jeune blond fut d'autant plus surpris lorsque le gardien lui tendit l'objet à travers les barreaux de sa cellule, aussi facilement qu'une simple lettre, sans poser la moindre question. Dwain, tout comme Silver était dangereux. Sous ses airs de bon gardien compatissant, se cachait un être avide et calculateur. Il aimait beaucoup l'idée de Scorpius et celui-ci savait que s'il n'effectuait pas sa part du marché, le cracmol l'aurait au tournant.

Pour l'instant, tout se passait bien mais l'heure de vérité arrivait. Pendant ses trois semaines en isolement, alors qu'il pansait ses blessures et son âme, il avait eu tout le temps de réfléchir. Son grand-père l'avait aidé. Ils avaient parlé longuement. Lucius l'avait renseigné sur ce qu'il savait de la prison. Avant d'être enfermé dans cette geôle lugubre pour le restant de ses jours, le mangemort avait vécu dans la fosse avec les autres. Il avait assisté à l'arrivée d'Ombrage à Azkaban, le petit crapaud boudiné geignant et hurlant son innocence. Il lui avait tout dit, tout ce qu'il savait comme un héritage précieux qui lui dictait la marche à suivre pour sortir gagnant de ce jeu pervers.

A force de traîner avec Albus, il avait appris quelques trucs. Et il avait profité de sa peine en isolement pour mettre au point son plan qui reposait essentiellement sur une découverte. Malheureusement, s'il se trompait, tout s'effondrerait comme un château de cartes. C'était un coup de poker, un bluff qu'il avait dû tenter en priant tous les mages, qu'il ait raison.

Il eut du mal à calmer les battements de son coeur tandis qu'il observait l'ombre de l'arène, au fond de la fosse, grandir de plus en plus jusqu'à plonger la prison dans l'obscurité de la nuit. Il tourna en rond, longtemps, repassant son raissonement mille fois dans sa tête. Il avait tout fait, comme il le fallait. Tout devait marcher...s'il avait raison. Ce doute affreux le rongeait de l'intérieur.

Il se força à s'allonger dans son lit, la couchette du bas, pour plus de sûreté. Il se tourna du côté du mur de pierre, ferma les yeux et tendit l'oreille en essayant de calmer sa respiration. Tout allait se jouer maintenant!

Il eut l'impression d'attendre des heures avant d'entendre le premier son. La nuit était fraîche et la brise marine le fit frissonner sous ses draps. Il sentit soudain un poids sur ses jambes et leva légèrement ses paupières. Deux yeux jaunes le fixaient. C'était le signal. Scorpius se releva brusquement et attrapa le chat par la peau du cou. L'animal feula, poussa des cris atroces en agitant ses pattes pour le griffer. Scorpius tint bon et lorsqu'il plaqua l'animal contre la pierre noire de sa cellule, le chat se transforma en une jeune femme.

Scorpius tenait à la gorge Gwen Rickman. Sa patte griffue s'était changée en main dont les ongles s'enfonçaient dans le dos de la main de Scorpius. Il tenait bon, trop heureux d'avoir finalement vu juste. La prison n'avait pas eu très bon effet sur la jeune femme. En trois ans d'incarcération, elle semblait en avoir pris dix. Ses rastas pendaient mollement autour de ses joues creuses. Son beau minois s'était ternis par les années de privations et de mauvais traitement. Son uniforme de détenus était déchiré à de nombreux endroits et elle avait quelques bleus sur sa peau caramel. Ses yeux ambré lui lançaient des éclairs et elle continuait à se débattre alors que Scorpius la tenait à sa merci.

—Bonsoir, Gwen, dit-il avec un sourire. Alors comme ça...tu es un animagus.

—Comment as-tu deviné? cracha-t'elle comme le chat qu'elle était.

—J'ai mis du temps à comprendre. Et puis, je me suis dit que c'était dans ton caractère, ce genre de coup fourré. Tu l'étais déjà à Poudlard, pas vrai? C'est pour cela qu'Albus ne trouvait jamais personne pendant ses rondes. Tu faisais l'aller-retour entre Radcliffe et les Poufsouffle sous ce déguisement. C'est malin. Sauf qu'Ombrage est la seule à posséder un animal de compagnie et je trouvais étrange que Silver l'autorise, même pour faire plaisir au crapaud. Et puis, encore plus étrange, Lucius m'apprend qu'Ombrage n'a ce chat que depuis trois ans, pile au moment de ton arrivée…

Elle tenta, encore une fois, de se libérer de la prise de Scorpius mais celui-ci la plaqua encore contre le mur lui arrachant une plainte de douleur.

—Pourquoi es-tu venue? dit Scorpius. Tu comptais me tuer dans mon sommeil?

—Tu...as...tout foutu en l'air! éructa-t'elle, folle de rage.

—C'était l'idée, sourit-il. Alors c'est toi qui fournit les néo-mangemorts en drogue magique…

—Comment…? commença Gwen.

Ses yeux étaient écarquillés par l'horreur. Elle luttait de moins en moins, sonné par le choc des révélations de Scorpius mais aussi par son poids qui pesait de plus en plus contre elle. Scorpius souriait, savourant son triomphe et son contrôle sur la jeune femme.

—Quand j'ai compris que tu étais le chat d'Ombrage, j'ai compris que cela avait été ton unique chance de survie: être à la botte de cet ignoble crapaud. Cette folle adore les chats, c'était bien tombé, non? Mais elle devait te garder pour une autre raison. Tu dois être utile pour cette vieille folle sinon elle ne t'aurait jamais permise d'être aussi proche d'elle. C'était quoi le marché? Tu devenais ses yeux et ses oreilles dans la prison et en échange elle te gardait auprès d'elle pour assurer ta sécurité? C'est compréhensible...une belle fille comme toi, au milieu de tous ses porcs… Et de Silver. Tu n'avais pas le choix, pas vrai? Et si tu étais ses yeux, tu devais sûrement espionner ces connards de Néos. J'en ai eu la confirmation quand j'suis passé les voir. J'ai fait exprès que tout le monde puisse bien me voir entrer dans leur putain de tunnel. Je voulais que tu me suives et que tu nous entendes. Je n'ai pas été déçu.

Gwen buvait ses paroles, fulminant intérieurement, son expression plus meurtrière que jamais. Scorpius se pressait de plus en plus contre elle. Il n'avait plus besoin de la tenir à la gorge, elle ne se débattait plus. Mais son contact et son pouvoir sur elle, lui plaisait.

—Je me doutais que tu allais tout rapporter à ta maîtresse, comme la belle petite chatte que tu es. Mais… Oh! Surprise! La petite chatte n'a pas tout dit. Elle a gardé de précieuses informations pour elle. Et pourquoi donc?

Scorpius fit semblant de réfléchir.

—Peut-être parce que tu bosses aussi pour les Néos. Ou du moins, tu leur apportes quelques choses qu'ils recherchent à tout prix...la magie. C'est toi qui leur procure leur dose… avec l'aide de Dwain, je suppose? Il doit s'en garder un peu pour lui au passage, j'imagine.

Il relâcha la jeune femme qui ne bougea pas d'un poil. Elle aurait pu s'enfuir mais Scorpius était sûr d'avoir capté son attention. Il s'assit sur son lit, soulagé. Il avait vu juste, en fin de compte. Il avait eu si peur de s'être trompé. Dans son plan, il avait prévu de provoquer Gwen en faisant croire à Ombrage que son charmant petit matou mangeait aux deux râteliers. Il avait ardemment espéré que cela pousse la belle métisse à se rendre dans sa cellule pour empêcher son vieux camarades de mettre plus de désordre dans ses affaires. Tout n'avait été qu'un jeu de mensonges et de paris osés, basés sur des suppositions branlantes. Il s'aperçut que ses mains tremblaient encore et il les passa dans ses cheveux pour cacher sa nervosité.

—Comment es-tu au courant pour la drogue? demanda-t'elle plus calmement.

Cette question était dangereuse pour Scorpius. Il ne pouvait pas dire à Gwen qu'il avait fait un petit stage chez les aurors. C'était là qu'il avait eu accès au dossier des moldus dans le coma causé par une drogue étrange qui leur donnait des pouvoirs magiques. Il y avait réfléchi aussi en isolement, lorsqu'il se demandait comment Conrad avait réussi la prouesse de faire bondir le bol de Clovis de ses mains. Cette idée folle ne l'avait pas quitté et il avait fait ce rapprochement insensé. Les mangemorts se donnaient un coup de pouce. Sauf qu'ils étaient trop stupides pour en avoir eu l'idée par eux-même et trop isolés pour être à la tête de ce réseau en dehors de la prison. C'était quelqu'un qui leur fournissait la drogue. Quelqu'un qui avait ainsi pu gagner leur confiance et s'allier au gang rival du crapaud. Une double sécurité en quelque sorte. Que ce soit Gwen qui le leur fournisse la came était une supposition folle mais il avait bien fait de le sous-entendre. Elle le lui avait confirmé comme tout le reste.

Cependant, il ne pouvait pas parlé des aurors, ni de James, ni d'Harry Potter. Il frôlerait de trop près le but initial de sa mission. Ça aussi, il y avait réfléchi.

—T'oublies que je lis la presse moldue. J'suis au courant des cas étranges de moldus qui consomme cette merde qui leur file des pouvoirs magiques. Quand j'ai vu Conrad, j'ai fait le rapprochement. Y avait qu'une né-moldue qui pouvait leur refiler cette came. T'as des contacts à l'extérieur? C'est quoi cette drogue, au juste?

—Si tu crois que je vais te le dire…

Gwen avait parlé d'une voix dure mais Scorpius décela chez elle, plus que du mépris. Elle avait peur. A la simple évocation des têtes pensantes du réseau, une terreur sourde était passé sur son visage. Scorpius en avait frissonné d'effroi. Ce qui l'inquiétait le plus était que l'aveu de Gwen sur la drogue signifiait que tout était lié. James et Harry s'en doutait mais là, il en était sûr. Le réseau de cette drogue étrange, Gwen, Radcliffe, la source de Poudlard, les moldus dans le coma et la tension grandissante entre les deux mondes. Et le pire c'était que celui à l'origine de tout cela, celui qui demeurait encore dans l'ombre, faisait trembler de peur la jeune femme devant lui.

Gwen s'assit à côté de Scorpius. Elle frotta ses avant-bras pour se réchauffer, rendant le froid coupable de ses frissons de peur.

—Tu m'as foutu dans une belle merde, Malefoy, dit Gwen. Ombrage ne me lâche plus. Elle me prend pour une traîtresse. Elle va sûrement demander à Rosier de me faire la peau.

—J'ai un plan pour te sortir de là, répondit Scorpius en se tournant vers elle.

Elle eut un rictus méprisant.

—Qu'est-ce qui te fait croire que je te fais confiance, Malefoy? C'est toi qui m'a envoyé ici, je te rappelle.

—Et tu as essayé plusieurs fois de me tuer par l'intermédiaire de Chase et de mon pote, je te rappelle. C'est de bonne guerre.

Gwen le dévisagea longuement. Elle essayait, sans doute, de déchiffrer l'expression amusée de Scorpius, de voir au-delà. Malgré les privations, Scorpius la trouva encore très belle. Elle avait dû beaucoup souffrir dans cette prison. Avant, il aurait dit qu'elle méritait amplement son sort mais maintenant qu'il avait goûté au régime d'Azkaban, il arrivait même à avoir de la compassion pour Conrad. Cette prison était inhumaine.

—Je n'ai pas vraiment le choix, lâcha-t'elle d'une voix résignée. C'est quoi ton plan.

Scorpius fouilla sous son oreiller et tendit l'objet qu'il avait commandé auprès de Dwain. Gwen contempla le couteau en silence, sans oser le prendre.

—Tiens, dit Scorpius. Et n'en profite pas pour me poignarder.

—Qu'est-ce que c'est que ça?

—C'est Dwain qui me la donné. Je l'ai mis dans la confidence. Tout est prévu pour demain matin.

Gwen écouta le plan de Scorpius avec attention. Elle ne dit pas un mot jusqu'à ce qu'il ait terminé. Après un moment d'hésitation, elle finit par prendre l'arme et la cacha sous sa tunique. Scorpius prit son geste pour une marque de confiance qu'elle lui accordait enfin. Elle se leva ensuite et se tourna vers les barreaux de sa cellule.

—Encore une chose, Malefoy, dit-elle en lui tournant le dos. Pourquoi fais-tu tout cela?

—Comme toi… j'essaie simplement de survivre.

Il vit un léger sourire sur ses lèvres. Puis, elle se métamorphosa en chat et se glissa sous les barreaux pour disparaître dans la nuit.

Ce ne fut que lorsqu'il fut sûr qu'elle était partie, qu'il se permit de dormir enfin.

OoO

Le lendemain, avant les premières lueurs de l'aube, Scorpius était levé avant tous les autres. Il patientait, assis sur son lit, les mains jointes, le regard dans le vide, l'esprit en alerte.

Il y avait une petite voix, dans sa tête, qui lui avait répété toute la nuit la possibilité pour que Gwen l'entube bien comme il faut. Après tout, c'était dans sa nature, ou du moins ne connaissait-il la jeune femme que par ses coups fourrés et ses manigances dangereuses. Elle lui avait bien fait comprendre qu'elle ne lui faisait pas confiance et il pouvait dire de même en ce qui la concerne. Il ne devait prendre le risque. De toute façon, comme pour reprendre l'expression de Clovis quand ils jouaient ensembles, les dés étaient jetés

Les cris de gorge de Silver réveillèrent toute la prison. Il parada tout au long de l'escalier tournant central, appelant les détenus à vivre cette nouvelle journée en enfer et à encourager ses collègues à presser le pas. Lorsque le cortège passa devant la cellule de Malefoy, Scorpius croisa le regard de Dwain. Il aurait aimé qu'il lui adresse un signe, un clin d'oeil, n'importe quoi pour le rassurer. Mais le gardien ne fit rien. Il se contenta de dévisager Scorpius avec une expression odieusement neutre et de suivre son chef d'un petit pas pressé.

Au moins, Scorpius pouvait se réjouir qu'ils ne s'arrêtent pas à sa cellule. La routine du matin s'était arrêtée. Conrad avait dû faire passer le mot. Ou était-ce Ombrage. Scorpius ne représentait plus une menace ou un enjeux. Il était entré de lui-même dans la danse et avait accepté les règles de bon gré, si l'on oubliait la mort violente de son colocataire. Scorpius se leva de sa couchette et se colla le plus possible aux barreaux pour suivre la progression de Silver et de sa troupe. Il voulait savoir dans quelle cellule il allait arrêter son choix. Il serrait les barreaux de fer dans ses paumes devenues moites, la joue collée contre le métal et la respiration saccadée. L'attente était interminable.

Il perdit la trace de Silver bien qu'il se tordit la nuque à force de contorsion pour suivre des yeux le chef-suprême. Il ne voyait plus rien mais il pouvait encore entendre. Il perçut les claquements des bottes sur la piste circulaire puis des voix, une discussion, beaucoup plus haut dans la tour, là où il ne pouvait plus rien observer. Et puis un silence de mort.

Scorpius retint son souffle. C'était le moment. Il imagina Silver retourner le matelas, l'oreiller, les couvertures, fouiller du bout de son pied dans l'amas d'objets divers entassé au milieu de la geôle. Il entendit presque le cliquetis de la lame qu'avait dissimulé Gwen dans la nuit. Elle n'avait eu aucun mal à pénétrer dans la cellule sous son apparence de chat. C'était ce qu'il lui avait demandé. Elle n'avait pas fait de bruit et cacher l'arme dans un endroit ni trop visible, ni trop bien caché pour que Silver puisse le trouver. Sous les lattes du lit peut-être? En tout cas, Silver l'avait découvert parce que Gwen l'avait caché dans la cellule que Dwain avait sélectionné pour son chef, à la demande de Scorpius.

Le suspens silencieux vola en éclat dans une cri qui glaça le sang de Scorpius. Comme toujours dans ces moments-là, plus personne n'osait faire le moindre son et tous les détenus écoutaient sagement le rythme des cris plaintifs de la pauvre victime. Aujourd'hui c'était lui mais demain… Demain, ce serait peut-être eux. Sauf que cette fois, cette occasion pour Silver de défouler ses complexes, c'était Scorpius qui l'avait créée.

Les hurlements résonnèrent partout, il semblait éclatés de la pierre, comme mille fantômes qui reprenaient en choeur la scène d'une longue agonie. Scorpius savait pourquoi. Silver avait découvert une arme blanche. c'était comme s'il avait trouvé une baguette sous la couette d'un détenu. L'affront ultime pour ce gardien cracmol qui se prenait pour un dieu. Scorpius écouta chaque sons, en se sachant responsable de la souffrance que devait éprouver la victime. Ce n'était pas réellement Silver le bourreau, c'était lui. C'était comme si cela avait été lui qui tenait la matraque qui cassait les os, tuméfiait la peau et faisait jaillir le sang.

La torture dura longtemps. Lorsque les cris s'affaiblirent, Scorpius entendit le son terriblement familier d'un corps traîné. Il attendit, toujours debout contre les barreaux de sa cellule. Il attendait car il devait être certain. Dwain apparut le premier. Cette fois-ci, il opina subreceptiblement de la tête, pour signifier qu'il avait accompli sa part du marché. Silver suivit de son pas lourd, le bras tendu en arrière, comme un troll traînant derrière lui sa lourde masse. Ensuite, le corps suivit. Scorpius reconnut le visage de Conrad sous le sang et ses râles. Il ne put s'empêcher de sourire. C'était exactement ce qu'il attendait.

Sa joie, à peine dissimulée, à la vue du corps massacré le terrifia soudain. Une voix qui ressemblait atrocement à celle de Rose lui rappela que ce n'était pas bien; qu'il n'était pas comme ça; que jamais auparavant il ne se serait réjoui de la souffrance et de la violence. Mais le sentiment de victoire mêlé de haine et de ressentiment était plus fort, il pulsait dans son sang, lui donnait des fourmillements dans ses tripes. Il avait gagné.

Sous ses yeux pochés, Conrad capta son sourire. Il n'eut pas besoin de réfléchir longtemps pour faire le lien et Scorpius savoura l'expression de colère qui tordit les traits déjà déformés par les coups de son ennemi. Conrad se mit à se débattre.

—C'EST TOI! ESPECE D'ENFOIRE! hurla-t'il en cracha le sang qui avait coulé dans sa bouche. JE SAIS QUE C'EST TOI!

A force de se tortiller, il réussit à échapper à la prise de Silver. Sa haine soudaine, viscérale, lui donna la force de se relever. Il se jeta contre les barreaux de la cellule de Scorpius qui fit un bond en arrière pour échapper à ses bras tendus. Il avait l'air d'un fou, collé contre la grille de métal, éructant insultes sur insultes, battant l'air de ses mains aux doigts tordus, sans réussir à saisir l'objet de son fiel. Scorpius contemplait le spectacle avec une fascination étrange. La soudaine peur qui l'avait saisir lorsque Conrad avait voulu se jeter sur lui avait disparu. Il souriait de toutes ses dents, emporté par la satisfaction de voir le pantin s'escrimer en vain.

Silver passa derrière Conrad. Il lui cogna violemment la tête contre les barreaux et le détenus s'effondra un peu sur lui-même, s'acccrochant aux barres. Le choc du coup se troubla pour laisser place à la peur. La colère de Conrad avait disparu pour laisser place à une terreur sourde, se souvenant soudain de sa situation. Il lança à Scorpius un regard de terreur, ses yeux, injectés de sang, écarquillés par la peur. Scorpius s'approcha rapidement et s'abaissa à la hauteur de Conrad.

—Ça, c'est pour Clovis, lui murmura-t'il.

Silver l'arracha aux barreaux en le saisissant par le col. Conrad hurla en essayant de retenir les barres mais sa main ne saisit que le vide.

—JE TE TUERAI! JE LE JURE! JE TE TUERAI!

Ce furent les derniers mots qui moururent dans la descente inexorable de Conrad au fond de la prison d'Azkaban.

OoO

Rosier vint le chercher pendant la récréation du matin. La correction de Conrad avait fait du bruit et Ombrage invita celui qui en était responsable pour un entretien exceptionnel. Il fut accueilli par des applaudissement dans la cavité au fond de l'un des tunnels de l'affreux crapaud qui avait des airs de cryptes. Son public s'était regroupé autour de lui, formant presque une haie d'honneur pour celui qui avait réussi à mettre hors d'état de nuir le chef des néos-mangemorts.

Scorpius repéra Gwen sous une énorme stalactite de calcaire. Elle avait abandonné son éternel camouflage et observait Scorpius avec attention, les bras croisées sur sa poitrine. Elle ne semblait pas partager l'admiration des autres détenus. Peut-être cela s'expliquait-il par le fait qu'elle y avait joué un rôle. Elle devait attendre la suite car elle n'avait fait que sortir Scorpius de l'emprise des Néos sans toutefois se sortir d'affaire elle-même. Scorpius lui avait promis de la sauver. Elle attendait encore le paiement de cette dette.

Rosier écartait les détenus comme de vulgaires poupées de chiffons un peu trop gesticulantes à son goût. Il guidait Malefoy vers l'espèce de trône de roches noirs où siégeait toujours Ombrage lorsqu'elle attribuait les rôles de ses prisonniers ou qu'elle faisait ses beaux discours sur les bienfaits des activités physiques. De quoi endormir ses petits esclaves.

Scorpius traversa la mare d'eau glacée qui s'était formée après les violentes pluies de la nuit dernière. Rosier le laissa en bas de l'amas de gravas et rejoignit sa maîtresse comme un bon chien de garde. Ombrage regardait Scorpius de haut, ses yeux globuleux papillonnant sous ses cils anormalement longs. Sa bouche flasque s'étira en un sourire terrifiant et Scorpius réprima une grimace de dégoût. Elle leva sa main boudinée pour ramener le calme avant de prendre la parole.

—Je dois bien admettre que vous êtes plein de surprises, Mr. Malefoy. Qui aurait cru que vous réussirez un tel coup de maître?

"Pas toi, en tout cas" pensa Scorpius. Au fond d'elle, il était persuadé que la vieille gargouille aurait été ravie de se débarrasser de ce petit gêneur. Même si elle saluait l'exploit en surface, elle devait, à présent, se méfier d'un homme capable de piéger et de trahir aussi aisément ceux à qui il avait fait promesse d'allégeance. Elle se méfiait de cet avorton qui pouvait très bien manigancer contre elle, maintenant qu'il avait évincé Conrad pour un long moment. Elle aurait pu ordonner à Rosier de le réduire en bouilli, là maintenant, d'un claquement de doigt. Scorpius voyait tout cela dans ses yeux mesquins et calculateur. Mais elle avait bien trop besoin de lui et ça, il le savait aussi.

—Je vous avais promis la tête de Conrad, c'est fait, dit-il confiant.

—Certes, Mr. Malefoy. Mais vous m'avez promis aussi autre chose…, dit-elle de sa voix d'enfant.

Elle faisait référence à l'usage de la magie chez les Néos. Ombrage n'avait pas voulu en parler clairement devant sa cour, de peur d'attiser la convoitise chez ces sorciers qui avaient été privé de magie depuis longtemps. Du coin de l'oeil, Scorpius vit Gwen se raidir, adossée à la colonne de calcaire. Elle se faisait discrète pour ne pas attirer l'attention de sa maîtresse mécontente.

—Cela ne saurait tarder, mentit Scorpius. Dois-je vous rappeler que vous m'avez laissé trois jours pour résoudre ce mystère?

Scorpius jouait avec les mots, faisant frémir Ombrage à chaque allusion au sujet sensible de la magie. Il s'amusait beaucoup à observer les traits ridées du vieux crapaud se tirer ou la commissures de ses lèvres molles trembler. Scorpius avait un pouvoir et un contrôle sur elle. Si lui s'en réjouissait, elle, le fixait avec un regard assassin.

—N'abusez pas de ma patience, Mr. Malefoy, dit-elle en essayant de cacher son irritation. N'oubliez pas que vous m'avez fait une promesse.

—Tout comme vous.

—De quoi parlez-vous?

—Vous devez m'accorder une faveur. J'ai accompli le plus gros du marché. Je vous demande d'honorer votre promesse.

Les petites mains d'Ombrage se serrèrent sur ses gros genoux. Scorpius l'avait acculé, devant tout le monde; Tous les détenus l'observaient, attendant sa réponse. Scorpius avait été accueilli en héros pour avoir réussi à piéger Conrad. Elle ne pouvait décemment l'éconduire après une telle prouesse, surtout devant les acclamations de la cinquantaine de détenus amassés dans la galerie.

Ombrage se tourna, un moment, vers Rosier, hésitant sur cette possibilité. Puis, ses épaules s'affaissèrent et elle poussa un profond soupir.

—Très bien…Que voulez-vous?

—Gwen Harrison…

—Quoi?! croassa Ombrage.

Scorpius sentit le regard de Gwen fixer sur lui. Elle devait être aussi estomaquée que le vieux crapaud. Des murmures s'élevèrent dans l'assemblée. Scorpius ne s'en soucia pas, pas plus que la belle teinte cramoisie qui avait soudain coloré le cou et le visage d'Ombrage.

—Quoi que vous ayez prévu pour elle…, sous-entendit-il. Je veux que vous l'oubliez.

Ombrage se tourna lentement vers sa traîtresse de suivante. Celle-ci contempla, interdite, l'expression de colère de sa maîtresse puis Scorpius. Il lui sourit. Lorsqu'il se concentra sur Ombrage, il remarqua l'incompréhension qui avait traversé son regard. Les connexions se faisaient. Elle devait comprendre les machinations qui s'étaient orchestrés dans son dos et cela la rendait folle de rage. Cette perte de contrôle était aussi jouissive, pour Scorpius, que la déculottée de Conrad.

—Pourquoi vous intéressez-vous autant à elle? demanda Ombrage.

—C'est une ancienne camarade de classe, vous comprenez? Comme vous l'avez dit… On doit se serrer les coudes.

Tout comme son homologue néo-mangemort, la vieille sorcière était piégée. Elle ne pouvait revenir sur sa parole devant la foule de détenus qui l'observaient dans une silence religieux, attendant sa réponse.

—Ce sera tout, Mr. Malefoy? fut sa seule réponse.

—Encore une toute petite chose, osa Scorpius dans toute sa glorieuse impertinence. Dorénavant, elle partage ma cellule.

OoO

En guidant Gwen jusqu'à sa cellule après la "récréation", Scorpius était heureux. Il trouva étrange d'éprouver un tel sentiment à Azkaban mais ce jour était à marquer d'une pierre blanche. Non seulement, il avait vaincu Conrad pour un long moment mais en plus, il avait épinglé Ombrage à son propre jeu. Les deux vaincus l'attendaient au tournant, bien évidemment. Il appréhendait, dans un coin reculer dans son esprit, le jour où Conrad sortirait du trou et Ombrage attendait toujours la réponse à l'utilisation de la magie chez les néos. Mais il avait décidé de s'en soucier plus tard. Pour l'instant, il savourait sa victoire, toute relative.

Il avait accompli une prouesse bien plus grande que celle d'avoir piéger les deux caïds de la prison. Après des semaines de recherches, il avait enfin réussi à mettre la main sur Gwen. Mieux, il s'était rapproché d'elle. Et à présent, elle allait dormir avec lui, dans la même cellule. Il aurait enfin tout le temps de l'approcher, de la mettre en confiance et de la persuader de tout lui dire sur les réseaux de drogues, les sources et ce grand ennemi qui demeurait encore dans l'ombre. Il avait enfin réussi.

Tandis qu'elle marchait devant lui, Scorpius se mit à zieuter la jeune femme. Elle n'avait pas prononcé le moindre mot depuis qu'il avait fait sa demande surprenante à la Mère. Elle n'avait pas bronché, n'avait émis aucune objection, se contentant de le suivre lorsque les gardiens les appelèrent à rejoindre leurs cellules. Scorpius réfléchit à la suite. La prochaine étape était de la mettre en confiance. Comment allait-il s'y prendre. Gwen n'était assurément pas le genre de fille crédule qui allait naïvement succomber à son charme. Il se souvint de leur moment d'intimité dans la bibliothèque de Poudlard qui émergeait d'un passé tellement lointain. Et là, encore, il se rendit compte qu'elle avait certainement calculé son coup. Pour quelle raison? Il l'ignorait encore mais il avait cette image d'une Gwen froide et calculatrice, capable des pires atrocités pour arriver à ses fins. Il ne la bernerait pas par des illusions.

Malgré les privations et les mauvais traitement, il devait bien avouer qu'elle demeurait incroyablement belle. Il fixa, pendant un long moment, ses hanches ondulées sous sa tunique rayées et le regard qu'elle lui lança au coin, le fit frissonner. Il était stupide de penser cela. Gwen n'était pas une fille à prendre à la légère. Elle était dangereuse, surtout grâce à son charme. Mais les semaines de privations et l'excitation du danger lui mettaient des images alléchantes en tête et sa sournoiserie lui dictait cette stratégie alléchante pour conquérir la belle.

Ils entrèrent dans la cellule, toujours en silence. Dwain vint fermer la grille, muni de son trousseau de clé et fit un clin d'oeil à Scorpius. Lui aussi devait penser que les motivations du détenus était plus charnel qu'autre chose. Lorsque les pas du gardien s'estompèrent au loin, les deux sorciers se fixèrent en chiens de faïence. Gwen avait les bras croisés sur sa généreuse poitrine. Elle toisait Malefoy d'une expression neutre, comme attendant qu'il fasse le premier pas. Scorpius se passa une main dans ses cheveux, soudain très nerveux. Il ne savait décidément pas comment la prendre.

—Tu veux qu'on…, commença-t'il pour briser la glace.

Gwen ne le laissa pas finir sa phrase. Elle bondit sur lui comme le chat qu'elle était. Elle le plaqua contre le mur, son avant-bras étranglant sa trachée et son autre main tenant son poignet contre la pierre froide de la cellule. Scorpius n'avait pas eu le temps de réagir. Il était surpris, confus et légèrement impressionné par le regard soudain dur et déterminée de la belle métisse.

—Je ne sais pas à quoi tu joues, Malefoy, dit-elle d'une voix atrocement calme.

—Je ne joue à ri…

Elle le poussa un peu plus contre le mur et l'arrière de son crâne cogna contre la pierre, lui arrachant un petit gémissement de douleur.

—Pas de ça avec moi. Tu es malin, très malin, Malefoy. Mais je le suis aussi. J'ai fait ce que tu m'as dit parce que je n'avais pas le choix. Et je te remercie de m'avoir sauvée la mise avec Ombrage.

Scorpius émit un son étranglé. La poigne sur son poignet était aussi solide que du roc. Sa force était aussi impressionnante que sa vivacité d'esprit.

—Dis-toi bien une chose. Je ne te fais pas confiance. C'est clair?

—Très clair, articula difficilement Scorpius.

Satisfaite de sa réponse, elle le relâcha. Scorpius toussa en massant sa gorge. Gwen l'observa se remettre de ses émotions sans la moindre compassion pour lui.

—Je prends la couchette du haut, dit-elle en sautant sur le lit qu'elle s'était approprié.

Scorpius l'imita en s'allongeant dans sur son propre matelas. En contemplant les lattes du sommier supérieur, Il se dit que la partie était loin d'être gagnée.