17
SAINT-THOMAS
Liam Jones avait, de plus en plus, l'impression de devenir complètement fou.
Après l'attaque étrange de la dealeuse Viviane, il avait obtenu, de son chef, quelques jours de repos pour soigner ses nombreuses blessures et bien évidemment pour se remettre du choc. Car, on se faisait beaucoup de soucis pour le jeune inspecteur qui n'arrêtait pas de parler de drogue miraculeuse, d'hommes habillés étrangement et de baguettes magiques. Il n'avait trouvé aucun soutien de la part de ses deux collègues. Howard et Dougs n'avaient plus aucun souvenir de l'intervention des hommes étranges, ni de celui qui avait tenté de leur soutirer des informations. A présent, ils se moquaient de lui, dans tout le commissariat, profitant de la faiblesse de la jeune recrue brillante pour assouvir leur jalousie. Liam avait même reçu une convocation chez la psychologie qui s'occupait des agents en plein burn out ou victime d'un traumatisme.
Liam encaissa chaque humiliation car il savait qu'il n'était pas fou. Il avait bien vu les yeux étranges de la dealeuse, les objets qui volaient dans la pièce et ce groupe de personnages grotesque qui leur avaient jetés des sorts à l'aide d'une baguette. Il n'avait pas abandonné. Il avait rencontré chaque témoins, chaque ambulanciers ou pompiers qui étaient sur les lieux. Liam les avaient interrogés longuement, leur demandant même leur portable pour vérifier si un témoin n'avait pas filmé la scène. Rien. Tous avaient comme un blanc des évènements, tous lui rebâchaient la même histoire de fuite de gaz et tous les téléphones semblaient avoir eu une panne en même temps.
Malgré cela, Liam avait persévéré. Il était retourné dans l'immeuble de la dealeuse et avait interrogé chaque voisin, son bras en écharpe et son visage encore couvert de coupures. Il lui arrivait de devenir agressif au énième "Je n'ai rien vu désolé". Mais il continua, acharné et décidé à découvrir la vérité.
Il eut enfin l'idée de consulter les caméras de surveillance du quartier en question. Lors de la planque, il se souvenait d'avoir repéré une caméra perchée sur le mur de briques de l'immeuble et une autre, accrochée à un lampadaire, au-dessus de la voiture garée. Seulement, il n'avait pas reçu l'autorisation d'enquêter sur cette affaire abracadabrante. Officiellement, il était encore en congé. Mais il se rendit tout de même au centre de surveillance
Liam montra sa plaque au gardien pour qu'il le laisse passer le tourniquet de sécurité. Depuis les différents attentats en Europe et l'épidémie mondiale, la surveillance et la sécurité sur le territoire s'était renforcée. Le Royaume-Unis était l'un des pays au nombre le plus élevés de caméras de surveillance. "Big Brother is watching you" n'avait jamais été aussi vrai en ces temps de crises. Entre les reconnaissances faciales et les captures thermiques dans les rues, galeries commerçantes et aéroports, plus aucun citoyen ne pouvait mettre le nez dehors sans être au moins repérés par ces petites machines espionnes.
A l'accueil du haut immeuble vitré, Liam dut remplir un formulaire aux multiples questions. Il inscrit son nom, sa fonction, précisa bien son métier et la raison de la consultation des caméras dans le secteur sept B, en y inscrivant en-dessous, le numéro de séries des objectifs qu'il convoitait. La standardiste de l'accueil lui fit un sourire, charmée et Liam lui tendit son formulaire et son bic sans lui rendre sa courtoisie. Il était trop de mauvais humeur pour se livrer à ce genre de petit jeu et il avait mal. Son bras le lançait et les cachetons que lui avait prescrit le médecin diminuait à peine sa douleur.
Dans la section "motif du visionnage", Liam avait inscrit le numéro de dossier de son enquête avec en lien le rapport qui avait été stocké aux archives. Il avait bien sûr caché la vérité. S'il avait dû être honnête, il aurait écrit "besoin de toute urgence de vérifier que je ne suis pas fou". Mais cela n'aurait fait que confirmer les craintes de ses supérieurs et il aurait perdu son arme et son badge en plus d'être gentiment conduit à l'asile.
Une autre femme vint le chercher. Elle présentait bien, beau tailleur noir, sombre, collant en cette saison hivernale, talons et doigts bien manucurées. Liam repéra immédiatement la chargée de communication de la boîte de surveillance. Même si "officiellement" ce genre d'entreprise était totalement transparente pour le gouvernement et ses forces de l'ordre, elle n'en restait pas moins privée. Ils aimaient bien assuré leurs arrières et rien de tel qu'une belle nana dans le style "secrétaire sexy" pour adoucir le client. Sauf qu'avec Liam, cela ne marchait pas. S'ils avaient voulu le séduire, il aurait mieux fait de lui servir un beau jeune homme en costard-cravate plutôt que la grande blonde coincée. Elle lui tendit une main et un sourire en se présentant. Liam la serra sans vraiment d'enthousiasme. Il était pressé et n'avait pas envie de se lancer dans les politesses d'usage.
—Nous sommes toujours ravis de collaborer avec la police lorsque celle-ci l'exige, lui expliqua la blonde dont il avait déjà oublié le nom lorsqu'elle le guida à travers les couloirs blancs et lisses du cinquième étage.
—Je n'en doute pas…
C'était le baratin habituel. Cela devenait lassant à la longue.
—Je peux savoir sur quoi porte votre enquête?
"Eh allez!" se dit Liam de mauvaise humeur. C'était ce qu'il détestait le plus dans la politique de ce genre de centre de contrôle, toujours craintif, méfiant, comme s'ils avaient peur qu'il ne découvre une de leur affaire louche, une histoire de politique bien sanglante qui allait faire les gros titres dans les journaux. Elle pouvait se rassurer, Liam n'était pas d'humeur à chercher la petite bête, aujourd'hui.
—Une affaire de trafic de drogue.
La blonde lui sourit mais Liam perçut l'imperceptible relâchement d'épaules qui indiquait son soulagement. Elle le conduisit à une porte toute aussi blanche que toute les autres et passa son badge dans la serrure magnétique. Il ne mentait avec leur slogan: "Sécurité maximale".
—Roy vous montrera tout ce que vous voulez voir. Lorsque vous aurez fini, vous devrez revenir à l'accueil pour signaler votre départ.
Liam acquiesça. Elle ouvrit la porte et ils pénétrent dans un habitacle réduit aux murs tapissés d'écran. Liam reconnut quelques rues très fréquentées de Londres. Il y avait aussi une longue table de bureau assez propre, bien rangée et le fameux Roy, assis sur sa chaise de bureau défoncée, cliquant au gré de ses envies sur sa souris.
—Roy, dit la blonde avec un sourire. Je vous présente l'inspecteur Jones.
Le préposé à la surveillance se leva de sa chaise. Il était enrobé, coincé dans sa chemise, cravate, et pantalon ceinturé à la sa taille. Son teint était cireux, ses cheveux d'un grisâtre et ses joues roses. Liam cerna un homme bon-vivant, avec ses yeux gentils et une lassitude qui lui indiqua qu'il faisait les mêmes gestes jours après jours.
—Roy McKay, enchanté, dit-il en lui tendant la main.
—Je vous laisse, dit la blonde avant de sortir de la pièce laissant Liam et Roy complètement seuls.
Un bourdonnement en continu ponctuait l'ambiance de la pièce. Si Liam sentit poindre la migraine, Roy ne semblait pas en être affecté. L'habitude, sûrement.
—Alors? demanda Roy sur un ton enjoué. Que désire la police?
—Vous avez souvent la visite de nos services, demanda Liam pour briser la glace.
—Oh! De temps en temps. Parfois même des services spéciaux. Faut comprendre avec la menace terroriste, tout ça. Ils vérifient de temps en temps les déplacements de suspects.
Roy pianota sur son clavier et quelques écrans changèrent de quartiers. Liam s'approcha, toujours debout, les yeux rivés sur la console. Il indiqua l'adresse et le numéro des caméras de surveillance qui l'intéressait. Roy cliqua, tapa, le bout de sa langue coincée entre ses dents. Liam vit sur les deux écrans principaux, les plus larges, la vue de la rue où il avait fait sa planque avec ses deux collègues.
—Cherchez à la date du neuf novembre, indiqua Liam, sentant l'excitation le gagner.
—Quelle heure?
—Commencez par vingt-et-une heure.
Roy ouvrit les fichiers vidéos. Les deux écrans montraient, en simultané, les deux angles de vues. La pluie se mit à frapper l'objectif et Liam se rappela qu'il pleuvait ce jour-là.
—Je vais éclaircir pour qu'on puisse mieux voir, dit Roy.
Ils virent la voiture jaune garée en plongée. C'était eux, en planque. Roy avança à la demande de Liam et il se mit descendre de la voiture, bientôt rattrapé par Howard et Dougs pour l'en dissuader. Avec du recul, il se dit qu'il aurait mieux fait de l'écouter.
—C'est vous ça, reconnut Roy en pointant l'écran sur sa silhouette qui se dirigeant d'un pas pressé vers l'immeuble de Viviane.
—Oui, on était en planque, se justifia inutilement le policier.
Liam étudia l'écran montrant la façade. Son alter ego était entré dans l'immeuble et tout ne tarderait pas à s'enflammer. A travers le silence et le calme de la rue diffusée sur l'écran, Liam, lui, repassait dans sa tête les évènements. La peur, le danger, l'incompréhension…
Roy poussa une exclamation de surprise lorsqu'il vit les premières flammes. Dougs et Howard étaient sortis de leur voiture et appelaient du renfort. La première ambulance arriva, suivie de près par l'énorme camion de pompier. Déjà les voisins sortaient de leur immeuble en flamme et les curieux s'ammassaient autour des véhicules, portables en main.
—Ça a dû chauffer pour vous! commenta Roy, impressionné.
—Un peu.
Liam se vit sortir de la porte cochère, aidé par les pompiers qui extirpèrent le corps de Viviane toujours inconscient. La fumée opaque de l'incendie obstrua une des caméras.
—Pas de soucis, il y a une troisième caméra sur le mur de l'immeuble d'en face.
Roy pianota une minute et une troisième écran dévoila un autre angle de vue de la rue, beaucoup plus large et précis. Liam se surprit de ne pas l'avoir découverte lui-même. Ces petits appareils étaient de plus en plus discrets.
Le policier et le chargé de surveillance étaient rivés sur leurs écrans. Roy profitait d'un spectacle rare au milieu des flammes qui léchaient l'immeuble, du travail des pompiers et de l'ambulance qui repartait avec ses lueurs caractéristiques. Liam, quant à lui, attendait. Le moment décisif n'allait pas tarder. Il fixa la rue, retenant son souffle. L'image sauta une fraction de secondes et un groupe de personnes apparut soudain dans un coin de l'écran. Roy ne semblait pas l'avoir remarqué. Liam les suivit des yeux, s'approcher tranquillement vers la foule toujours amassées autour du camion de pompier. Bientôt, ils se mirent à les encercler.
—C'est qui, ça? demanda Roy en plissant des yeux.
Liam ne répondit pas. Il avait les yeux braqués sur l'écran qui montrait son ambulance, lui et ses deux collègues et le rouquin qui était venu les héler. Il n'en perdit pas une miette et les deux hommes contemplèrent celui qui sortit bientôt son étrange bout de bois pour le pointer devant Liam et ses collègues. Sur les autres écrans, les autres inconnus firent de même. Les flammes de l'explosion se tarirent et lorsque le groupe se rassembla, Liam les vit une nouvelle fois disparaître.
—Qu'est-ce que…?! s'exclama Roy, surpris.
Liam respira enfin. Il se rendit compte qu'il avait retenu sa respiration durant toute la séquence. Il avait enfin la preuve. Il n'était pas fou.
—Ce sont des magiciens? C'est quoi le truc? demanda Roy en repassant les images en arrière. Vous avez eu affaire à Houdini?
Le policier dévisagea Roy avec agacement. C'était toujours la même réaction face à ce genre de phénomènes qui dépassaient l'entendement. Il y avait forcément un "truc". Liam y avait pensé aussi, poussé par sa logique qui l'avait guidé toute sa vie. Mais lui, n'avait pas vu les événements à travers un écran. Il avait été en première ligne et même si sa raison lui avait hurlé, jour après jour, que tout ceci ne devait être qu'une mise en scène très bien élaborée, son instinct lui soufflait une autre idée, invraisemblable et dangereuse. Ces gens n'étaient pas des magiciens, il n'y avait pas de tours ni de trucs. Ces gens pratiquaient de la vraie magie, comme des sorciers.
—Je peux avoir une copie de ces images? demanda Liam en revoyant la scène sur l'écran.
Roy repassait les images en boucle pour déceler un fil, une trappe secrète ou un indice qui révèlerait la supercherie.
—Il faut en faire la demande au bureau centrale et elle doit être émise par votre commisariat, expliqua-t'il, les yeux toujours rivés sur l'écran.
Liam était coincé. Même s'il arrivait à expliquer la cause d'une telle demande à son chef pour le cadre de son enquête… Ces simples images ne réussiraient pas à convaincre ses supérieurs et il ne pourrait pas les garder pour lui. Ils seraient tous comme Roy, s'extasiant sur des magiciens particulièrement doués ou en lâchant qu'il ne s'agissait que d'images truquées.
—C'est fou! Je devrais balancer ça sur Youtube, si j'en avais le droit, bien sûr. Ça ferait le buzz.
Le commentaire de l'employé fit écho dans l'esprit de l'inspecteur. Liam avait conscience d'être sur le point d'approcher de près un énorme secret ou complot, bien plus grand que les magouilles d'une société de surveillance. Si ces hommes étaient bien des sorciers, ils avaient l'air organisé, suivant une hiérarchie précise. Il se souvenait de cette impression d'avoir affaire à d'autres agents spéciaux, bossant dans un autre secteur, un peu comme des agents secrets. Qui disait organisation, disait société et si elle était secrète, c'était tout un monde mystérieux qui s'offrait à Liam. Avec ces images de surveillance, il n'en avait gratté que la surface.
Dans son idée, il aurait pu éplucher chaque vidéos de surveillance pour déceler une autre activité secrète qui s'approcherait de ce genre de phénomène magique. Mais il ne savait pas où chercher, ni quand. Face à ces écrans, c'étaient des milliers d'heures de vidéos surveillance, enregistrées chaque jour, partout dans Londres. C'était comme chercher une minuscule aiguille dans une grange à foin. Mais Liam connaissait le truc pour arriver à trouver cette aiguille: il suffisait d'avoir un aimant.
Il y avait un autre système de surveillance très connu, peut-être moins organisé ou précis, mais libre d'accès. C'était la mention de Roy sur Youtube qui lui donna cette idée. Internet pouvait l'aider. C'était ça, son aimant.
Liam remercia Roy et sortit de son bureau pour se mettre en chasse.
OoO
Liam passa ses journées de congés à surfer sur le net.
Il s'était installé dans son petit salon, son portable sur sa table basse, un pack de bière à ses pieds et un morceau de Jazz en fond. Liam vivait dans un petit deux pièces, non loin de son lieu de travail. La décoration était sobre, sans aucune photo de famille ou d'amis. Liam était un solitaire et il ne voulait pas mentir sur ses murs en vendant des clichés de famille parfaite. Elle ne l'était pas et il détestait se mentir à lui-même.
Même si son appartement restait très sobre et épuré, il avait la qualité d'être parfaitement propre et rangé. Liam ne supportait pas le chaos dans toutes ses formes et organisait chaque domaine de sa vie comme un placard bien rangé. Avant d'aller son ordinateur portable, il avait passé un chiffon sur les touches et s'était assuré qu'il n'y avait pas un grain de poussière sur sa table. Il utilisait un dessous de verre pour poser sa pierre sur le bois vernis et les fibres de son tapis blanc étaient immaculées.
Méthodique et précis, ainsi était Liam Jones et c'était de cette même façon qu'il entreprit ses recherches.
Il retira son écharpe qui maintenait son bras encore blessé et le tendit en faisant des moulinets pour tester sa résistance. Il avait encore une petite gêne mais la douleur était supportable. Il prit un cachet et tapa sur les touches le mot "Sorcier".
Google lui présenta plus de neuf millions de résultats. Le premier lien était une page Wikipédia. Il cliqua sans grand espoir d'y trouver des réponses.
Sorcier ou sorcière... , lut-il. Très variable selon les cultures, balai, sabbats, chasse aux sorcières, procès, Moyen-âge... , sujet classique qui ne firent pas écho à ce dont il avait été témoins. Il scrolla. Il parcourait son écran, lisant quelques mots clés: stéréotypes de la sorcière, tribunaux de l'inquisition, sorcières de Salem, la comparaison des tribulations des sorcières avec le racisme, ou le féminisme, l'image de la femme fatale, libre et indépendante, pactes avec le Diable, sorcières et sorciers célèbres à travers l'histoire…
Ses yeux tombèrent sur le nom de Merlin… Il se rappela le mot de passe qu'il avait dû donner à Viviane pour qu'elle le laisse entrer chez elle. La coïncidence le troubla. Il cliqua sur le lien.
Il lut attentivement l'histoire de Merlin. Merlin ou Myrddin en gallois… Merlin l'enchanteur. Liam eut de nouveau l'image du personnage grotesque dans le dessin-animé de sa jeunesse. Bien sûr, il avait étudié la légende arthurienne pendant sa scolarité. Il connaissait l'image emblématique de l'enchanteur, plein de mystère et avait d'ailleurs dû aller visiter la grotte du sorcier pendant un voyage scolaire particulièrement ennuyeux. Mais la magie ne l'avait jamais vraiment intéressé ni émerveillé. Il préférait les bons vieux polars ou les histoires d'intrigues très réalistes mettant des enjeux plus élaborés qu'une quête romanesque pour retrouver un anneau ou une princesse en danger. Toutefois, son esprit méthodique le poussa à poursuivre sa lecture.
Personnage légendaire, doué de métamorphose, druide, un des personnages les plus emblématiques du Moyen-Âge, issu des légendes arthuriennes. À demi-démon, il serait le bâtisseur de Stonehenge, protecteur du futur roi Arthur, à qui il souffla l'idée de la table ronde et la quête du Graal. Il mourut à cause de l'amour d'une femme...La fée Viviane à qui il enseigna sa magie…
Liam stoppa au prénom de Viviane. Le même que la dealeuse maintenant plongée dans le comas, celle qui, après avoir consommé cette drogue étrange, avait fait voler des tables et lui avait balancer une boule de feu qui avait bien failli lui coûter la vie. La dealeuse qui utilisait la magie.
Merlin...Viviane...Magie… Les trois mots tournaient en boucle dans la tête de Liam. Il ferma les yeux pour faire les liens. Tout était encore très brumeux et il avait encore la pièce des hommes étranges qui sortaient des baguettes magiques et qui disparaissaient comme par magie. Merlin...Viviane...Magie...Sorciers… Si Merlin a appris à Viviane à se servir de sa magie… Si Merlin était un homme… Un homme sorcier, comme ceux qu'il avait croisé… Viviane n'était pas une sorcière… Elle avait eu besoin de la drogue pour utiliser la magie… Viviane la fée... Est-ce que les fées existaient?
Liam eut l'impression de devenir fou. A vingt-huit ans, il se demandait, avec beaucoup de sérieux et dans le cadre d'une enquête, si les fées existaient vraiment… Il décapsula une bouteille et but une longue gorgée. La nuit allait être longue.
Il ouvrit un nouvel onglet. Ses recherches sur Merlin ou les sorciers en général étaient un champs de domaine bien trop vaste. Son aimant attirait plusieurs millions d'aiguilles. Il avait besoin d'être plus spécifique. Il revisionna les vidéos "buzz" des victimes de la drogue de Viviane. Les titres plus loufoques les uns que les autres défilaient devant ses yeux. "Un mec traverse des murs comme un x-men"; "La femme volante"; ou encore "celui qui se transforme en souris, hallucinant!". Des millions de vues, des centaines de commentaires. Tous criaient au fake. Il analysa chaque image, stoppant de temps en temps pour observer chaque visage. Aucune trace du rouquin ou de gars suspects, habillés comme l'as de pique. Il parcourut en vitesse les commentaires, passa les "first" et les trolls et tomba sur deux mots qui l'interpellèrent.
"C'est la Potter.", publié anonymement.
Ce mot… Liam l'avait déjà entendu. C'était le nom que Viviane lui avait donné pour présenter sa marchandise. La Potter… Il l'avait inscrit dans son rapport, devenu sujet de moquerie par ses supérieurs et par ses collègues. De temps en temps, lorsqu'il passait dans le commissariat, on lui soufflait dans son dos "Potter", comme un formule magique dangereuse qui allait sans doute l'effrayer. Le voilà son aimant! Les doigts fébriles, il tapa les six lettres sur son clavier et attendit.
Il avait déjà entrer ce mot dans la base de données des archives de la police mais rien n'avait donné à part l'entête de son propre rapport. En buvant une gorgée de sa bière, il espéra qu'Internet serait plus généreux.
Il y eut beaucoup moins de résultats. Sur la première page, il tomba sur des sites qui expliquait la généalogie de ce nom, apparemment populaire dans une certaine région d'Angleterre. Il vit plusieurs profil de John Potter, médecin; Ellen Potter, spécialiste en voyance et autres conneries. Beatrix Potter, célèbre illustratrice et autrice de Jeannot Lapin. Rien sur la drogue… Il passa à une autre page, encore une autre, plongeant dans les méandres des recherches internet. Puis, à la onzième page, il lut: "Ma femme est une sorcière." Il cliqua.
C'était une page de blog. L'article écrit par un certain Allan Stones, commençait par une illustration de la célèbre émission de télévision américaine de "Ma sorcière bien aimé". Il parlait de lui, de son expérience sur un ton très sérieux voire alarmiste, à l'image des complotistes qui alertaient leurs concitoyens sur les reptiliens ou les aliens infiltrés parmi l'humanité. Liam se demanda comment le site avait été référencé par rapport au mot "Potter". Il scrolla à la recherche du nom et tomba sur la ligne qui l'intéressait.
"En 1998, Fanny me quitte en faisant sa valise. Quand je lui demande pourquoi. Elle m'explique que les sorciers sont en danger. Harry Potter, le grand héros des sorciers dont elle n'arrêtait pas de me rabattre les oreilles, a disparu. Il n'y aurait plus d'espoir."
Liam suspendit sa lecture, les yeux rivés sur les mots Harry Potter. Qu'est-ce qu'avait encore dit le rouquin…Il essayait de se souvenir. "Merde, Harry ne va pas être content!"
Harry Potter…
Etait-ce lui Merlin? Etait-ce celui qui fabriquait cette drogue étrange pour la refourguer à des gens normaux sans défense? Harry Potter, le grand héros des sorciers, disait l'article. Est-ce que les sorciers avaient pour but de se venger d'eux, une sorte de vendetta après les tribunaux inquisitoriaux ou les bûchers… Ça n'avait pas de sens. Tout cela était fou.
Liam vida son esprit de toute cette folie. Il contempla longuement la photographie de l'auteur de l'article. Il datait d'une quinzaine d'année, un vieux skyblog d'antan qui avait pris la poussière avec les avancées technologiques. Liam prit son smartphone et rechercha le contact de Valery.
—Allô, répondit une voix féminine bizarrement éveillée à cette heure tardive de la nuit.
—Ah, super, dit Liam. Tu es réveillée. Tu es toujours de garde cette semaine?
—Comme toujours, dit sa collègue en poussant tout de même un faible baillement. Qu'est-ce que tu veux, Jones? Tu ne m'appelles que pour me demander un service.
Liam avait connu Valery a l'académie de police. Une fille brillante mais dont la constitution physique ne laissait aucun doute sur son incapacité à briller sur le terrain. Mais cela n'avait jamais posé de problème à la jeune femme dont l'ambition n'était pas aussi grandiloquente que son collègue. Valery s'épanouissait aux archives et travaillait souvent de nuit pour livrer de vieux rapports, dossiers ou recherches aux inspecteurs qui patrouillaient dans les rues de Londres, la nuit tombée.
—J'ai besoin d'une adresse, dit-il.
—Le nom?
—Allan Stones…
OoO
La maison de Stones était une petite bicoque de pierres et de tuiles, paumée dans un coin du nord de l'Angleterre, dans le Oxfordshire. Liam avait roulé des heures sur l'autoroute en faisant le plein à mi-parcours pour réussir à atteindre la maison qui avait de faux airs de Bed and Breakfast. Liam fit claquer la portière de sa Ford grise à l'arrière un peu cabossée et ferma les pans de sa veste. La neige tombait drue dans cette région et Liam dut progresser dans trentes centimètres de poudreuse avant d'atteindre la barrière. Il repéra immédiatement la fumée blanche qui sortait de la cheminée et fut soulagée de comprendre que le vieil Allan devait être à l'intérieur. Il n'aurait pas apprécié d'avoir fait autant de route pour trouver une maison vide.
Le jardin, même recouvert de neige, était visiblement laissé à l'abandon. Il repéra un petit cabanon dans un coin de haies et une serre avec plusieurs carreaux fracturés. Liam s'avança vers la porte de bois et frappa deux coups. Il passa une main dans ses cheveux bruns pour y déloger la neige tombée. Le bout de ses doigts et de son nez commençaient à rosir. Liam entendit soudain un aboiement puis une voix masculine, grave qui pria le toutou de se taire. Des pas lourds suivirent ensuite et la porte s'ouvrit enfin dans un craquement paresseux.
—C'est pour quoi? demanda Stones sur un ton bourru.
Liam le détailla. L'homme de l'article avait vieilli de vingt ans. La soixantaine bien tassée, son nez rouge indiquait une tendance prononcée pour la boisson. Les quelques cheveux qui lui restaient, étaient lissés en une raie disgracieuse sur le sommet de son front. Ses bajoues tombaient comme celles de son molosse. Il portait une chemise à carreau mal repassée, tendue par un bide à bière et serrée dans un pantalon de velour. Allan Stones toisa Liam avec méfiance. Il ne devait pas être habitué aux visites.
—Je me présente, Liam Jones de la police de Londres (sans préciser qu'il travaillait pour les stupéfiants).
Il sortit sa carte et les yeux de Stones lurent les petits caractères sous le titre "Police". Il ne pâlit pas comme en avait l'habitude ceux que Liam interrogeait d'ordinaire. Il n'était pas surpris non plus, il n'arborait qu'une expression de profonde fatigue et d'agacement, comme si Liam venait le déranger dans une activité captivante.
—Qu'est-ce que vous voulez? demanda-t'il.
—Je voudrais vous parler.
Le chien de Stones se mit à aboyer de plus belle. Liam sursauta. Il détestait les chiens. Celui de Stones était un beauceron noir, le genre de chien immense qui pouvait faire tomber en homme en lui fonçant dessus.
—Vone, assis! beugla son maître et le chien obéit tout en fixant ses prunelles brunes sur l'intrus. De quoi vous voulez me parler? demanda encore Stone.
—De votre femme…
L'expression fermée du vieil homme se radoucit immédiatement. Liam lut dans ses yeux de l'espoir. Il semblait encore éprouver quelques sentiments pour sa femme disparue depuis plus de vingt ans.
—Vous l'avez retrouvé? demanda-t'il plein d'espoir.
—Non… Malheureusement, non. Mais j'ai lu votre article sur le net et c'est de ça dont j'aurais aimé discuter.
Stones s'assombrit à nouveau. Plus que de l'agacement, c'était de la colère qui marquait maintenant ses traits.
—Vous êtes venu vous moquer de moi? dit-il sur un ton sec. Vous êtes comme les autres. Les journalistes, les gens de la paroisse et ces horribles gamins qui me lancent des gadins à la tronche.
—Non, corrigea Liam en retenant la porte que Stone s'apprêtait à refermer. Ça va vous paraître étrange mais… Je vous crois. Aussi fou que cela puisse paraître, je crois que les sorciers existent…
Le vieil ermite l'étudia longuement. Liam ne jouait pas la comédie, il ne mentait pas. De toute façon, il en était incapable. Stones dut discerner la même lueur de désespoir dans ses yeux, celle d'un homme incompris, raillé par tous les autres. Il ouvrit grand sa porte et s'écarta.
—Entrez, je vais tout vous expliquer.
OoO
—J'ai rencontré ma femme au mariage de sa soeur, expliqua Stones en versant du thé dans la tasse éméchée de Liam. J'étais le meilleur ami de son beau-frère et nous étions tous les deux témoins.
Stones avait installé le policier à sa table de cuisine. L'intérieur de la maison était à l'image du jardin, en désordre et négligé. Liam dut faire un effort surhumain pour faire abstraction de la crasse, essayant de mettre le vieil homme en confiance. La lumière hivernale passait à travers les carreaux poussiéreux de la cuisine. Les chaises craquaient sous leur poids et la natte était tachée. Le poil chauffait à fond tandis qu'une casserole bouillonnait légèrement sur la cuisinière. Le chien s'était calmé comme son maître et dormait maintenant paisiblement au pied de celui-ci.
Stones s'était immédiatement adouci. Du vieux fermier acariâtre, il était passé au bon paysan, friand d'histoire et il en avait une à raconter à l'inspecteur. Pour une fois qu'il rencontrait quelqu'un à l'écoute, il n'allait pas se priver. Liam ne s'intéressait pas vraiment à ses histoires de coeur, désireux d'entrer dans le vif du sujet. Mais l'expérience du terrain lui avait appris à prendre son temps pendant un interrogatoire. Le plus important était de mettre en confiance, d'écouter et de capter la moindre information utile. Stones était avant tout un homme au coeur brisé par le départ précipité de sa femme qui n'était jamais revenue. Il avait besoin de parler.
—Elle était très belle, dit-il en lui tendant une vieille photographie au-dessus du sucrier. Elle venait tout juste d'avoir dix-huit ans et elle riait à toutes mes blagues. Je suis tout de suite tombé amoureux, dit-il avec un demi-sourire nostalgique.
Liam contempla le portrait jauni par le temps. Il croisa le regard de la jeune femme, habillée d'une longue robe noire. Il se rappela des gravures du Moyen-Âge qu'il avait parcouru sur le net. Cette femme était vraiment une sorcière?
—On s'est fréquenté pendant des mois. Et puis en août, je l'ai demandé en mariage. Elle ne m'a pas dit oui tout de suite. Elle avait blêmi et m'avait dit qu'elle devait me révéler quelque chose avant. Fanny était une sorcière. Elle m'a annoncé ça, de but en blanc. J'ai d'abord rigolé. J'ai cru à une bonne blague, vous comprenez. C'était le genre à raconter des histoires pour me faire rire. Mais non, elle était sérieuse. Elle a sorti une baguette et a prononcé une formule. Un mot bizarre, comme du latin et elle a fait apparaître le fantôme d'un cheval qui s'est mis à galoper dans la prairie où nous pique-niquions.
—Un fantôme? répéta Liam.
—Oui. Elle m'a expliqué que c'était un...patronus, se souvint-il. Que c'était une sorte d'esprit protecteur qui sortait pour protéger le sorcier lorsqu'il pensait à quelque chose d'heureux. J'ai poussé un cri en le voyant apparaître et puis je n'ai plus rien dit. On s'est quitté et il m'a fallu des jours avant de la rappeler. J'étais sous le choc. Mais je suis revenu parce que je n'arrivais pas à me la sortir de la tête. C'était la femme de ma vie.
Stones renifla et Liam baissa les yeux gênés. Il n'avait jamais connu l'amour et le policier s'était toujours senti embarrassé face à ce sentiment. De temps en temps, l'une de ses conquêtes lui révélaient ses sentiments pour lui. Il les avait toujours éconduits avec gêne et froideur, incapable de ressentir pour eux autre chose que du désir.
—Quand on s'est marié, je me suis rendu compte que toute sa famille était déjà au courant. Ses parents étaient normaux, sa soeur aussi. Il n'y avait qu'elle qui avait des pouvoirs magiques. D'ailleurs, des gens bizarres sont venus à notre mariage. Ils étaient habillés n'importe comment. Fanny m'a expliqué qu'ils étaient d'anciens camarades de classe et qu'ils n'avaient pas l'habitude de s'habiller comme des moldus.
—Qu'est-ce que c'est? demanda Liam.
—Un moldu? C'est un gars comme vous et moi. Des gens qui n'ont aucun pouvoir magique. C'est comme ça que les sorciers nous appellent.
—Vous avez dit que votre femme était à l'école avec eux… Ça veut dire qu'il y a une école de sorciers?
—Oui! Poudlard, que ça s'appelle. Fanny y a passé toute sa scolarité. Elle était peut-être douée en sortilèges ou en potions mais elle ne savait pas faire une équation ni qui était Elvis Presley, rit Stones. Là-bas, ils apprennent à jeter des sorts, à métamorphoser des verres en perroquet ou à fabriquer des filtres d'amour. Sans parler de l'études des dragons, géants et vampires. Mais pour tout ce qui concerne les mathématiques, l'histoire ou la culture, laissez tomber! De vraies billes!
La tête de Liam lui tournait. Des dragons? Des vampires? Il contempla le vieil homme s'attendant à le voir éclater de rire après sa blague. Mais non, il était terriblement sérieux. Liam but une gorgée de son thé qui avait refroidi, ne sachant quoi en penser.
—Des dragons? dit Liam, sceptique. Vous êtes sûr?
—Comme je vous vois…, répondit Stones avec un sourire.
Liam se mit à rire. Il n'arrivait pas à le prendre au sérieux.
—On en aurait forcément vu un volé dans le ciel, répliqua-t'il.
—Oh! On en a vu… au Moyen-Age, juste avant le décret du Secret Magique, qu'ils appellent ça. Après les bûchers et autres saloperies de l'Eglise, les sorciers en ont eu assez des moldus. Ils ont décidé de vivre cacher et de dissimuler à nos yeux tout ce qui se rapportait à leur monde.
—Donc, comprit Liam, il existe une société de sorciers.
—Oui! Tout un monde… Un peu comme nous. Ils sont partout, dans chaque pays avec leur propre gouvernement. Fanny travaillait au Ministère de la magie au département des créatures magiques. Elle s'occupait de la liaison entre les réserves naturelles de dragons et contrôlait les créatures magiques domestiques, dit-il fièrement. Pendant des années, elle s'est aussi occupée du réseau de vol des hiboux. A un moment, on en avait pleins à la ferme. Ça volait dans tous les coins avec un parchemin accroché à la patte. Elles étaient malignes ces bêtes là!
Ministère de la Magie, hibou, baguette, bientôt des balais volants. Liam s'attendait à tout. Plus il écoutait le récit de Stones et plus il doutait qu'il soit sain d'esprit. C'était ce qu'il aurait pensé s'il n'avait pas croisé la route du rouquin qui avait essayé de lui lancer un sort. Malheureusement pour la logique de Liam, tout concordait.
—Et pour Harry Potter? demanda Liam qui peinait à enregistrer le flot d'informations; J'ai lu ce nom dans votre article.
—Ah! Le fameux Harry Potter, dit Stones en levant les yeux au ciel. Ma femme en était folle. J'en était presque jaloux! J'ai entendu la première fois ce nom la cinquième année de notre mariage. Durant cette période, Fanny était très tendue. Elle n'avait pas voulu m'en dire plus mais je l'a voyait tourner en rond dans le salon. Elle était très inquiète. Elle n'allait même plus travailler. Je dois vous avouer qu'en ce temps-là, dehors ce n'était pas la joie non plus. Je n'aurais pas su l'expliquer mais tout était devenu plus sombre. Je me suis douté que ça avait un lien avec le monde de Fanny mais elle refusait de m'en parler, en me disant que ce serait trop dangereux pour moi. Et puis un jour… Paf! Terminé. Elle avait retrouvé le sourire. Elle m'a alors dit que celui-dont-on-ne-doit-pas-prononcé-le-nom avait été vaincu.
—Celui...quoi? s'exclama Liam.
—Un mage noir…, dit Stones sur un ton mystérieux. Apparemment, il tuait plein de gens et voulait prendre le pouvoir. Le genre à détester les moldus et à tuer ceux qui s'y acoquinent. Et ce grand méchant avait été vaincu par un gamin, un bébé même… le fameux Harry Potter.
Donc il existait de mauvais sorciers, du genre dangereux. Comme Merlin…, se dit Liam, si Merlin était bien une personne. Liam calcula rapidement dans sa tête. Si cet Harry Potter avait avait un an à l'époque, il devait en avoir une cinquantaine maintenant.
—Elle m'en a parlé souvent par après. L'un de ses hiboux ramenaient tous les jours un journal qui parlait du monde des sorciers. Leur canard, en quelque sorte. Elle suivait tous les articles qui parlaient de lui. Il accomplissait plein d'exploits, dès l'école, ce petit morveux! Il a notamment participé à un jeu magique et remporté le tournoi. Fanny était ravie même si ça a coûté la mort d'un autre garçon à l'époque.
Il but une autre gorgée. Liam était suspendu à ses lèvres, patientant en silence qu'il reprenne son histoire.
—Et puis, il y a eu l'interview du garçon à propos du retour du fameux mage noir.
—Celui dont on ne doit pas prononcé le nom…, récita Liam.
—Fanny était dans tous ces états. Surtout qu'avant, il y avait eu plein d'articles qui disaient qu'Harry Potter était devenu fou. Fanny n'en croyait pas un mot. Elle disait que son ministère cachait la vérité. Et quand elle a lu son interview, ça lui a fait un choc. Elle était terrifiée. Deux ans plus tard, elle a fait sa valise, sa baguette en main. Je l'ai suppliée de rester mais elle me disait que je serais plus en sécurité si elle partait. A l'époque, chez nous, il y a eu la destruction du pont de Londres et puis il n'arrêtait pas de pleuvoir et cette brume bizarre…
Liam ne s'en souvenait pas. Il n'était pas né à l'époque. Mais il se rappelait des rediffusions du journal télévisé sur l'évènement devenu historique, qui avait accusé le gouvernement de n'avoir pas assuré la sécurité des usagers en déplorant le nombre astronomique de victimes dans la destruction du pont.
—Fanny disait que c'était à cause du mage noir. Il avait pris le pouvoir, vous comprenez? Et elle travaillait dans son ministère. Ma femme était issue d'une famille de moldus. Entre deux sanglots, elle me répétait qu'ils allaient venir la chercher et qu'ils allaient me faire du mal parce qu'elle avait osé épouser un moldu. Elle a disparu et je ne l'ai plus jamais revue.
Un lourd silence s'abattit à la fin de son histoire. Les yeux de Stones étaient humides. Il vida sa tasse et renifla encore.
—Elle est peut-être morte, dit-il d'une voix tremblante. Ou alors elle a fuit le pays pour tout recommencer. Tous les jours, je prie pour qu'elle soit heureuse, quelque part.
—Vous croyez que le mage noir est toujours au commande? demanda Liam.
Il eut un hoquet qui s'approchait plus d'un rictus.
—Peut-être…, lâcha-t'il sur un ton amer. Ou peut-être que le grand Harry Potter l'a vaincu une deuxième fois. En tout cas, même si c'était vrai, cela n'a pas ramené ma Fanny.
OoO
Liam quitta la maison de Stones, une heure plus tard.
Le jeune policier avait fini leur discussion en lui posant des questions plus précises. Il lui demanda s'il connaissait un rouquin, ami d'Harry Potter? Si le nom de Merlin lui disait quelque chose, ou celui de Viviane? Si les sorciers devaient renifler une poudre pour avoir leur pouvoir ou si le mot "oubliator" lui était familier.
Stones n'était au courant de rien sur le réseau de stupéfiant qui circulait en ce moment, plongeant ses victimes dans le coma. Il révéla cependant à Liam que les oubliators était les employés du ministère de la magie dont la tâche était de faire oublier au moldu témoins d'événements magiques. Liam comprenait un peu mieux la scène qui avait précédé son altercation avec Viviane. Le rouquin et ses hommes étaient venus effacer les traces magiques de l'affaire. Mais il ne savait toujours pas de quel côté ils étaient: les bons ou les mauvais sorciers? D'après ce qu'avait l'air de dire leur chef, ils bossaient pour cet Harry Potter. Si d'après Stones, Potter était un héros dans le monde des sorciers alors cela voulait peut-être dire qu'il avait gagné contre le fameux mage noir…
Liam soupira en montant dans sa voiture. Lorsqu'il prenait le temps de prendre du recul à toute cette affaire, il avait simplement l'impression d'être devenu complètement fou. Des mages noirs, des sorciers… Magie blanche ou noire… Il avait cette horrible impression d'être dans un film ou un vieux bouquins fantastiques dont sont friands les adolescents. Les explications de Stones l'avait rendus plus confus que jamais. Avec une telle histoire, il était hors de question de demander de l'aide au commissariat. Même avec des preuves évidentes, ils ne le croiraient jamais.
Bien sûr, il pouvait douter de la sincérité du vieux fermiers. Mais il y avait des larmes qui ne trompaient pas. Sa détresse était sincère, Liam en metterait sa main à couper et puis, tout concordait. Il était plus facile de se dire que tout ceci n'était qu'un tissu de conneries. Vraiment plus facile...et c'était là où se situait le piège.
Lorsque Liam mit la clé sur le contact, son smartphone se mit à sonner dans sa poche. Il vit un numéro inconnu sur son écran et décrocha.
—Inspecteur Jones? émit une voix masculine. Hôpital Saint-Thomas. Nous vous appelons pour vous signaler que la patiente Viviane Reeves, admise il y a deux mois, est réveillée. Vous nous aviez laissé votre carte pour vous prévenir.
Liam retint son souffle. Enfin! Il fit ronronner son moteur et mit sa ceinture, le téléphone sur l'épaule.
—C'est une bonne nouvelle, dit-il. Elle est capable de parler?
—Oui, elle est totalement consciente.
—Parfait. Demandez à votre sécurité de poster un homme devant sa chambre, je vous envois des hommes immédiatement. Je dois vous prévenir, elle est dangereuse. Soyez vigilant. Je serai là ce soir.
Il raccrocha avant d'entendre la réponse de l'hôpital. Il n'avait pas de temps à perdre. Il composa le numéro de son commissariat et demanda à Dougs d'envoyer deux hommes à l'hôpital en espérant qu'il fasse son boulot, pour une fois. Une fois cela fait, Liam prit la route, pied au plancher, laissant derrière lui la maison du vieux Stones.
OoO
Liam arriva à l'hôpital Saint-Thomas en fin de soirée. Il avait les bras fatigué d'avoir tenu le volant aussi longtemps et se réjouit lorsqu'il vit la silhouette de l'hôpital entre deux buildings. Il n'avait encore rien mangé depuis les petits biscuits secs que lui avait servi Mr. Stones et il aurait bien eu besoin de dormir quelques heures. Mais Liam était beaucoup trop excité pour penser à se reposer. Son suspect numéro un était enfin réveillé et avec elle, la perspective d'obtenir des réponses plus sensée que ces histoires de sorciers et de magie. Enfin, il l'espérait.
Lorsqu'il passa la double-porte automatiques, Liam tomba sur Dougs, accoudé au comptoir, papotant gaiement avec l'infirmière chargée de l'accueil. Dougs était un cliché sur patte. Il contint son agacement et marcha droit vers son collègue.
—Tiens! Voilà l'apprenti-sorcier! s'exclama Dougs en apercevant son collègue. Alors le balai? Pas trop mal aux burnes?
—Ferme-la, Dougs! Tu as fais ce que je t'ai dit au moins?
—Ouais… Y a deux gars postés devant sa porte et elle est menottée au lit.
—Très bien, je monte la voir, annonça Liam.
—Te gêne pas…
Dougs ne fit pas mine de le suivre. Il était occupé à une autre affaire. Liam le fusilla du regard et se dirigea vers les portes de l'ascenseur après que l'infirmière lui ait indiqué l'étage et le numéro de la chambre. Dans la cage, il sortit son arme et s'assura qu'il était chargé. Il ne se ferait pas avoir deux fois. Sa main tremblait, non pas de peur mais de douleur. Il n'avait pas pensé à prendre ses cachets avec lui et son bras lui lançait encore. Il fit craquer ses jointures. S'il devait y avoir de la bagarre, il n'était pas sûr d'être en pleine forme pour cela. Il se rassura en se disant qu'il y avait très peu de chance. Si Dougs avait dit vrai, la jeune dealeuse était prisonnière de son lit, sûrement encore un peu assommée par son sommeil prolongée. Aucun risque qu'elle ne lui saute dessus avec ses yeux verts et ses tours de magie.
Dès qu'il sortit de l'ascenseur, il eut une drôle d'impression. Le couloir était désert; Il était tard, certes. Mais ce silence oppressant fit frissonner le policier. Il suivit des yeux le numéro des chambres et stoppa net face à la porte que lui avait indiqué l'infirmière. Les policiers en uniformes étaient à terre.
Liam sentit son coeur s'accélérer dans sa poitrine. Il resta un moment, tétanisé sur place. Puis, ses réflexes d'inspecteur prirent le dessus. Il s'assura d'abord que ses deux collègues soient encore en vie. Il sentit un poul sous ses doigts et prit une grande inspiration. Il sortit son arme, enleva la sécurité et la tint en joue, prêt à tirer. Il devait agir avec prudence. Si les sorciers étaient revenus, il n'était pas sûr que ses balles soient efficaces contre eux.
La porte était entrouverte. Il l'ouvrit un peu plus et aperçut une haute silhouette sombre, habillée de noire. Il se demanda, un moment, comment une telle allure avait pu passer inaperçu dans l'hôpital. Peut-être encore un tour de magie? L'homme était de dos, face au lit et Viviane, blême de peur avait les yeux rivés sur son visiteur.
—J'ai toujours fait tout ce que vous m'aviez demandé! pleurnichait-elle. Vous me disiez de vendre, je le faisais. Ce n'est pas ma faute s'ils me sont tombés dessus.
—Tes excuses sont pitoyables! dit la haute silhouette penchée sur elle. Tu avais reçu le grand privilège de distribuer la magie de Merlin. Tu l'as gâché pour ton propre intérêt.
—Pitié, dit encore Viviane. Je ne le referais plus. S'il vous plaît…
Liam entendit les cliquetis des menottes sur les barres du lit d'hôpital. Elle essayait de s'enfuir mais les directives du policier l'avait condamné.
—Merlin te remercie pour tes services. Mais à présent, il n'a plus besoin de toi.
Liam s'attendit au pire et décida d'intervenir. Il poussa la porte d'un violent coup de pied et braqua son arme sur l'encapuchonné.
—Police! Mains en l'air! Tout de suite! cria-t'il dans la chambre.
Son esprit analysa la situation à toute vitesse. Viviane était allongée dans le lit, le bras menottée tendue à l'extrême en essayant de s'extirper de la prise de son agresseur. Il y avait une fenêtre mais ils étaient au cinquième étage. La main de l'homme était au-dessus du visage de sa victime, comme un prêtre sur le point de la bénir. Liam visa sa paume, se disant que si quelque chose de bizarre devait se produire, cela sortirait de cette main.
L'homme se redressa lentement. Liam répéta ses invectives, prêt à tirer. Il suait à grosses gouttes, quêtant un phénomène étrange qui pouvait surgir à n'importe quel moment. L'homme se retourna, toujours aussi lentement, vers l'inspecteur. Il portait une robe noire à capuchon qui masquait la moitié de son visage, dissimulé dans l'ombre. Ses mains se levèrent avec cette même lenteur.
—Écartez-vous du lit! ordonna encore Liam.
Il eut juste le temps de voir un mince sourire sur la partie visible du visage de l'homme en noir. Juste après, il bougea rapidement deux doigts de sa main droite et Liam entendit alors un horrible craquement provenir du lit. Il eut le tort de baisser les yeux vers Viviane dont le cou formait, à présent, un angle étrange. Ses yeux étaient soudain vitreux et sa bouche légèrement entrouverte. La dealeuse était morte, sous ses yeux, en une fraction de seconde et l'homme en noir n'avait eu qu'à claquer des doigts.
Liam eut peur. Animé d'une terreur sourde, il appuya sur la détente, plusieurs fois, car il savait que le sort de Viviane Reeves l'attendait aussi. Les balles fusèrent de son canon fumant et l'homme arrêta chaque projectile d'un simple geste de la main. Il se mit à rire tandis que Liam baissa son arme, impuissant, un rire terrifiant qui lui donna froid dans le dos. Une voix dans la tête de Liam le rassura. Les coups de feux avaient dû alerter son collègue. Les renforts n'allaient pas tarder et ils verraient alors, tous, que cet homme était un sorcier.
L'homme en noir ferma le poing et Liam eut juste le temps bondir hors de la pièce avant que la porte ne vole en éclat. Il atterrit sur le sol froid du couloir et se protégea la tête des projectils. Son bras lui lançait de plus belle. Il tira l'un des policiers toujours à terre pour le protéger. Il ne savait si son geste était utile ou pas, si ses collègues étaient encore en vie après la déflagration. Il toussa violemment en aspirant un peu de fumée et eut juste le temps de voir l'homme en noir traverser les flammes en les éteignant d'un simple geste de la main.
L'alarme anti-incendie retentit dans le couloir. Une pluie diffuse s'échappa du plafond et Liam se retrouva bientôt trempée.
—Arrêtez-vous! entendit-il crier dans le chaos.
Le coeur de Liam fit un bond. Le renfort, tant espéré, était arrivé. Il se redressa légèrement, encore un peu sonné par l'explosion. Il s'attendit à voir au moins Dougs courir vers lui et levait déjà son bras endolori pour désigner la direction par laquelle le suspect en noir était parti. Mais à la place de son collègue, Liam vit une femme et un homme courir dans le couloir et le dépasser, sans lui prêter la moindre attention. La femme était jeune avec une imposante chevelure rousse, comme celle du sorcier qui avait tenté de lui jeter un sort. L'homme était brun, les cheveux longs, habillé comme un civil.
Mais ce qui étonna le plus le policier qui s'acharna à se relever, fut ce que tenait le couple dans chacune de leur main: une baguette de bois.
