19

LE BON ET LE MAUVAIS


Son cousin l'avait copieusement inondé de reproches lorsqu'il revint, en trombe, de l'hôpital Saint-Thomas avec Arthur, son père et la flopée d'oubliators quelque peu débordés. Harry avait pris les choses en main. Avant l'arrivée de son fils, il avait fait escorter le suspect, menottes au poings dans une salle prévue pour annihiler les pouvoirs magiques. L'homme en noir n'avait pas protesté et s'était laissé faire, le regard vide et le visage inexpressif. Il attendait, à présent, assis à une table dans une pièce vide et protégée, les mains posées à plat comme dans une prière silencieuse.

Harry et Ron s'étaient rabibochés pour la peine. Ils écoutaient le récit d'Arthur et de Rose qui n'omit aucun détail, même pas l'aide inespérée d'Hugo pour débusquer la suspecte Viviane.

—Je ne t'ai jamais demandé de t'en mêler, soupira Ron en secouant la tête.

—Je n'ai fait que mon travail, répondit Rose en soutenant le regard de son père et de son oncle.

—Oui, en ravageant la moitié du bureau, critiqua James.

Rose le fusilla du regard. Il avait beau être son supérieur, il n'en restait pas moins son cousin avec son caractère de cochon. Il était d'ailleurs gonflé de lui faire des reproches alors que c'était lui qui lui avait donné le dossier, lui qui lui avait conseillé de mener l'affaire à sa conclusion pour sauver la situation autant pour elle que pour son père. Certes, elle avait été quelque peu extrême en faisant apparaître un énorme griffon au milieu du quartier général des aurors. Mais l'adversaire était à la hauteur de son audace et elle se rassurait en se disant qu'elle n'avait vraiment pas eu le choix. Peu après l'arrestation de l'encapuchonné, Rose avait renvoyé Raymar à Poudlard. Le lion légendaire lui avait fait une dernière léchouille avant de lui obéir et avait disparu dans un craquement. Ron lui avait beau répété qu'il ne lui avait jamais demandé son aide pour retrouver son honneur et qu'elle avait risqué sa vie inutilement, derrière ses remontrances, elle décela dans le ton de sa voix une certaine fierté.

—Qu'en est-il de l'hôpital? demanda Harry en se tournant vers son meilleur ami.

—On n'a pas eu à faire grand chose. Les moldus étaient déjà persuadés qu'il s'agissait d'une explosion de l'un de leurs appareils. On s'est montré discret cette fois-ci. On a interrogé quelques policiers. Rien d'alarmant.

—Et la fille? demanda Harry en faisant référence à la dealeuse qu'ils avaient enfin retrouvé.

—Mort, annonça Arthur. On l'avait déjà tué quand on est arrivé.

Il désigna l'homme qui attendait toujours dans la pièce vide et nue. Tous se tournèrent vers lui. L'homme était bien bâti sous sa toge noire. Son capuchon avait brûlé dans les flammes de Raymar et à présent, tous pouvaient contempler son visage à découvert. Il avait de grands yeux gris, un regard profond. Ses cheveux longs et bouclés, reflétait la lumière chaude des bougies accrochées au mur. Son nez et son visage étaient allongés et ses lèvres tombaient donnant toujours l'impression qu'il était triste. Mais il était calme et silencieux, le regard pénétrant plongé dans le vide, sans aucune expression. A chaque fois qu'elle le voyait, Rose sentait une rage sourde pulsée dans ses veines. Ce type s'était moqué d'elle durant toute leur poursuite et il était dangereux. Très dangereux, autant que Radcliffe lorsqu'il les avait poursuivi dans la Forêt interdite munis de la baguette de Sureau.

—On sait qui c'est? demanda encore Harry.

—On a trouvé aucune baguette sur lui qui aurait permis de l'identifier. Il n'a pas dit son nom. En réalité, il n'a pas prononcé un mot depuis sa capture, dit James.

—Tu dis qu'il utilisait la magie sans baguette? demanda Harry à sa nièce.

—Oui, il lui suffisait de bouger ses mains. Il a résisté à la plupart de nos sorts. Il se fichait de nous. Lorsque je me suis mise à sa poursuite, il m'attendait toujours comme pour me narguer. Il n'a commencé à perdre pied que quand j'ai fait appel à Raymar et il n'a pas su se protéger de ses flammes. Je crois qu'il n'est pas capable d'utiliser deux sorts en même temps. Enfin…, tout ça reste très flou, termina Rose.

Ron posa une main sur son épaule avec un faible sourire. Même si elle avait failli détruire tout un département, il n'en restait pas moins fier d'elle. Elle avait survécu à un ennemis terrible et à une mort certaine.

—Bien, dit Harry en essuyant ses lunettes rondes sur sa robe de sorcier. On est sûr qu'il est bien neutralisé? Je n'ai pas envie qu'il s'échappe.

—Aucun risque, assura James. Les menottes semblent aspirer sa magie et on lui a fait boire une potion pour le rendre plus docile.

—Véritaserum? demanda son père.

—On a essayé, répondit son fils, d'un air ennuyé. Il semble y résister.

—Un petit Imperium nous aurait été bien utile, glissa Ron en grognant.

Harry acquiesça avec un sourire. Rose était heureuse de les retrouver en paix, comme avant. Même si James l'avait traité d'irresponsable parce qu'elle s'était lancée à l'assaut de l'hôpital sans prévenir personne, elle avait au moins réussi à réunir les deux anciens compères.

—Encore une chose, se souvint Rose. La drogue...que consomme les moldus. Ils l'appellent la Potter. C'était écrit dans le rapport du policier chargé de l'enquête. Je crois que c'est un avertissement.

Harry médita ces révélations. Il ne dit rien mais ses yeux s'agrandir sous l'effet de la surprise. Ron poussa un grognement plus bruyant.

—Ils n'ont pas froid aux yeux, ces gredins! s'exclama-t'il, énervé.

—En tout cas, ils savent qui je suis. On peut peut-être s'en servir…

—On procède comment? demanda James.

—Rose et toi d'abord, dit Harry après une minute de réflexion. Rose l'a capturé, il se peut qu'il soit revanchard sur cette défaite. On va voir ce que ça donne. Restez tout de même sur vos gardes. On ne sait pas encore à qui on a affaire.

Les deux cousins acquiescèrent dans un même mouvement de tête. Rose sentit le stress l'envahir. C'était la première fois qu'elle allait interroger un suspect. James sortit le premier, l'air confiant tout en restant terriblement grave. Rose était un peu plus pâle mais le sourire que lui adressa son père et Arthur lorsqu'elle sortit à son tour, lui réchauffa le coeur. Après tout, elle avait réussi à le capturer, elle allait bien parvenir à le faire parler…

James entra le premier, une liasse de parchemins sous le bras. Rose ignorait tout de leur contenu et se demanda, une seconde, s'il ne s'agissait pas d'une mise en scène pour déstabiliser l'interrogé. Celui-ci ne sembla pas préoccupé du tout. Il fixait un point droit devant lui et ne sursauta pas d'un iota lorsque son cousin racla bruyamment sa chaise sur le sol. Par contre, lorsque Rose entra à son tour, les yeux gris du mystérieux suspect se posèrent immédiatement sur la jeune femme. Elle était dans un triste état après son vol dans les airs et sa douche à l'hôpital moldu. Mais Rose soutint son regard pénétrant, lui prouvant qu'elle n'avait pas peur et qu'elle l'avait déjà vaincu. Un mince sourire s'étira sur ses lèvres fines tandis qu'il observa Rose prendre place à côté de James autour de la table.

Rose se concentra pour le pas jeter un coup d'oeil sur sa droite, là où les observaient son oncle, son père et Arthur grâce à une fenêtre enchantée et invisible de leur côté. Elle détailla l'homme qui lui faisait face. Ses mains étaient brûlées du souffle de Raymar mais il ne semblait pas souffrir. La peau de son visage était pâle et burinée. Ses lèvres minces et allongées étaient sèche et ses cheveux filasses. Malgré son allure négligé, il dégageait tout de même beaucoup de charisme, une sorte d'aura malveillante et arrogante qui cachait peut-être son trouble et sa peur. James posa les parchemins devant lui en se raclant la gorge. Mais l'homme s'en fichait, il avait toujours les yeux rivés sur Rose.

—Je suis l'auror James Potter et voici ma collègue, Rose Weasley. Avant que nous ne commencions, pourrions-nous avoir votre nom?

L'homme se tourna lentement vers James, avec un drôle d'air. Rose comprit qu'il avait réagi à son nom. Elle eut un horrible frisson qui lui parcourut l'échine.

—Potter…, répéta l'homme d'une voix rocailleuse.

Il se mit à sourire et ses doigts pianotèrent étrangement sur la table.

—Comme Harry Potter…, dit-il encore.

James ne répondit pas. Il le fusilla du regard, fermé et sévère puis il baissa les yeux sur ses notes.

—Vous vous êtes introduit dans un hôpital moldu et avez assassiné une malade dans son lit avant de faire exploser la chambre et de prendre la fuite. Ma collègue, ici présente, dit-il en la désignant, vous a donné la chasse et vous a capturé.

—Le frère… Le cousin… Un lointain parent? demanda l'homme en ignorant les paroles de James.

Rose fut interpellée par ses question. Tous les sorciers du monde entier savait qu'Harry Potter était fils unique et n'avait aucune famille, puisqu'il était devenu célèbre à l'âge d'un an, après la mort de ses deux parents. L'homme qui leur faisait face pouvait se moquer d'eux mais il semblait réellement ne pas être au courant. Il ne savait pas qu'Harry Potter était orphelin. Sans prévenir, Rose se saisit d'un des parchemins sur la pile de James et d'une plume et y griffona rapidement quelque chose. Elle fit ensuite glisser la feuille vers son cousin.

"C'est peut-être un moldu. "

James fronça les sourcils et l'homme ne broncha pas devant le manège des deux jeunes gens assis en face de lui. Il pianota de plus belle et Rose fixa ses doigts se demandant s'ils n'étaient pas signe de son anxiété.

—Ou peut-être le fils? demanda encore l'homme.

—Vous avez été arrêté pour les motifs de mise en danger du Décret sur le Secret Magique, sur agression envers un auror dans l'exercice de sa fonction. Nous ne pouvons malheureusement pas vous juger sur l'assassinat de la malheureuse Viviane Reeves puisqu'il s'agit d'un crime qui ne concerne que la justice moldue.

L'homme ne répondit pas et ne nia pas non plus. Rose félicita mentalement son cousin. N'importe quel sorcier se serait offusqué, même si cela devait lui ajouter un autre crime sur le dos. Aucun sorcier n'aimait se faire traiter de moldu et l'homme devant eux, ne prononça pas un mot.

—Nous ne pouvons décemment pas juger un moldu avec nos lois pour un crime qui ne nous concerne pas…, continua James sur sa lancée.

Les yeux du suspect s'écarquillèrent légèrement et ses doigts s'arrêtèrent brusquement de bouger. Il avait perdu son air faussement amusé et sondait James gravement.

—Alors qu'est-ce que je fais ici? demanda-t'il.

C'était ses premières paroles sérieuses. Rose y vit un petit signe d'encouragement. Ils avaient la confirmation qu'ils attendaient: c'était un moldu. Ce qui expliquait pourquoi il n'avait pas de baguette. En revanche, cela n'expliquait pas pourquoi il savait utiliser cette curieuse magie et pourquoi il avait assassiné la pauvre Viviane.

—Depuis plusieurs mois, une drogue étrange sévit parmi les moldus. Elle leur donne des pouvoirs magiques pendant quelques minutes puis les plongent dans un coma définitif, si elle ne les tue pas avant. Cette Viviane Reeves, que vous avez assassiné, James marqua une pause, se trouve être l'une des dealeuse de cette fameuse drogue. Elle était dans le coma depuis l'intervention de la police moldue et puis, une chance pour nous…, elle se réveille enfin. Et voilà que vous débarquez pour la tuer.

James se tut, s'attendant à un commentaire mais l'homme garda le silence, le regard menaçant braqué sur l'auror.

—Pourquoi vous l'avez tué? demanda Rose d'une voix innocente, comme si elle découvrait l'enquête pour la première fois.

—Voyons Rose, dit James en prenant un faux ton de reproche. C'est évident. C'était pour la faire taire. Elle en savait trop, elle venait de se réveiller en plus, pas de bol! Je ne sais pas exactement comment vous l'apprenez, vous et vos petits copains de votre petit trafic là…

—En même temps, si ce sont tous des moldus dans son genre, peut-être qu'ils ont des contact à la police moldu…, ajouta Rose en faisant exprès de prendre un ton méprisant en parlant de sa condition. Ou qu'ils ont piraté leur système…

Au mot "pirater", l'homme tourna son regard vers Rose. Elle sourit, elle comprit qu'elle avait tapé dans le mille. Il devait aussi être très étonné qu'elle connaisse ce genre de mot moldu. Bien sûr, elle n'allait pas lui révéler qu'elle l'avait appris trois jours plus tôt de la bouche de son petit frère. Mais elle fut tout de même fier de lire la stupeur sur le visage de leur suspect et de l'incompréhension chez son cousin, démuni par la technologie moldue.

—Nous savons que Viviane Reeves n'était qu'une simple dealeuse, continua James.

"Grâce à moi et au rapport de police moldu", se dit Rose.

—J'imagine que ce n'était qu'un pion. Comme vous l'êtes vous… à un autre degré, bien sûr. Vous êtes une sorte d'élu, pas vrai?

Rose remarqua le mince sourire sur les lèvres de leur suspect. James l'avait flatté et avait visé juste. Cet enfoiré se prenait vraiment pour quelqu'un. L'arrogance suintait par tous ses pores et Rose se souvint lorsqu'il l'attendait, dans les cieux, durant leur poursuite. Cet homme aimait jouer avec eux.

—Je vais vous expliquer le fond de ma pensée, dit James en croisant les bras sur sa poitrine. Je pense que Viviane n'était pas la première petite dealeuse que vos gars engageait. Il y en a sûrement une flopée en ville, distribuant votre produit comme des sachets de dragées surprises. Vous, je pense que vous étiez un de leur client au début. Le genre moldu paumé, drogué depuis pas mal d'années, en quête de sensations fortes. Vous êtes encore jeune, je miserai bien sur un fugueur… Et puis on vous propose le petit sachet de poudre. Et boum! Des pouvoirs… C'est de la magie, vous n'en croyez pas vos yeux. Sauf que contrairement aux autres, vous, vous y survivez. Je me trompe?

L'homme ne répondit toujours pas mais il sourit de plus belle, montrant ses dents jaunes. James le toisa avec dégoût.

—Vous êtes nombreux à vous en êtes sorti de cette drogue? C'est une sorte de test? Ils font quoi après, ils vous engagent comme de bons petits soldats pour mettre la pagaille chez les moldus?

Nouveau silence. Le sourire de l'homme s'élargit de plus belle, lui donnant l'air d'un fou.

—Qui fabrique cette drogue? demanda encore James.

Pas de réponse, seulement ce sourire atroce.

—Comment est-elle fabriquée? dit James sur un ton plus agressif.

Face au mutisme exaspérant du suspect, Rose sentit James bouillir à l'intérieur à côté d'elle. Il commençait à perdre son sang froid. Il poussa un profond soupir et ses jambes remuèrent frénétiquement sous la table.

—Moi, ce que je me demande, intervint Rose pour calmer les choses en prenant sa voix la plus douce, c'est si vous avez conscience d'être utilisé…

L'homme se tourna vers la rouquin, son sourire s'éteignit un peu en la regardant. Avec ses grands yeux gris et sa bouche soudain pendante, il avait des airs de petit garçon. Rose remarqua alors à quel point il était jeune, presque son âge. Mais tout son corps inspirait une profonde vieillesse, comme s'il avait vécu une longue période de souffrance qui l'avait rendu fou et qui avait marqué sa chaire en profondeur. Rose se pencha un peu plus sur la table, essayant de créer un climat de confiance entre elle et le suspect. Elle prit un air désolé, compatissant.

—Vous ne deviez certainement pas vous attendre à ce genre d'engagement, dans l'hypothèse que cette drogue soit une sorte de test pour un futur recrutement. C'est vrai que la magie a quelque chose d'excitant. Vous devez sûrement vous dire que je parle sans savoir mais… Je sais ce que c'est de ne pas être à la hauteur ou de ne pas trouver sa place.

L'homme l'écoutait avec attention et James la contempla, son visage peint d'une surprise qu'il ne pouvait pas cacher. Il avait mis une main sur ses lèvres lorsque Rose avait parlé de sa propre situation, de ses complexes. Elle s'était ouverte à son agresseur afin qu'il s'ouvre à son tour. C'était une stratégie dangereuse mais la jeune femme espérait le faire réagir.

—La magie rend puissant. Mais il y a des personnes beaucoup plus puissantes au-dessus de vous. Ceux qui ont fabriqué cette drogue pour commencer, ensuite ceux qui vous l'ont donné et maintenant ceux qui vous commande…

Rose marqua une pause, cherchant ses mots.

—Vous étiez seul dans la chambre. On vous a envoyé tout seul, vous occuper d'une pauvre dealeuse. C'était risqué, surtout dans un hôpital moldu avec nous à vos trousses. Ceux qui vous ont donné cet ordre, le savaient. Vous pouviez y perdre la vie ou vous faire capturer, ce qui vous est, en effet, arrivé, en fin de compte. Et je reste persuadée que ceux derrière tout ça, s'en fichent royalement. Vous autres les moldus, vous avez très peu de chances de vous en sortir en consommant cette drogue et je ne sais pas ce qui est le pire: mourir ou en devenir esclave. Vous, personnellement, vous avez eu la malchance de survivre.

Son sourire s'éteignit complètement tout au long du discours de Rose.

—Ces gens, qui qu'ils soient, prennent avant tout pour cible les moldus… Vous n'êtes pas un élu, vous êtes une victime. Laissez-nous vous aider en coinçant ceux qui vous ont fait ça.

Rose plongea son regard dans celui grisâtre du pauvre moldu, assis devant elle, enchaîné à sa chaise. Elle avait été sincère, sa voix chargée d'émotions. Elle crut avoir gagné lorsque l'inconnu baisse la tête, vaincu par l'émotion. Cependant, l'expression qui lui adressa en la relevant, la glaça d'effrois.

Il leva sa main et ses chaînes tintèrent faiblement contre le rebord de la table. Il pointa son doigt sur Rose.

—Weasley... , dit-il doucement. Potter... , dit-il encore en pointant James qui serra les dents. Tu es son fils… et toi, tu es la fille de Ron Weasley. Harry Potter, Ron Weasley et Hermione Granger, récita-t'il avec un rictus. Le trio légendaire…

Il se mit à rire et Rose recula sur le dossier de sa chaise. James serra les poings sur sa pile de parchemin. Rose se demanda comment elle avait pu éprouver de la pitié pour cet homme qui ricanait devant eux.

—Je veux les voir, dit-il après s'être calmé.

—Qui ça? demanda Rose.

—Harry Potter… Ron Weasley… Hermione Granger, dit encore l'inconnu en détachant chaque syllabe comme une poésie apprise par coeur.

—Dans tes rêves, sale barjot! maugréa James.

L'homme se tourna vers James, avec un air outré qui parut absurde, vu la tournure de l'interrogatoire.

—Ils ne sont pas là, mentit Rose en faisant abstraction des regards de son père et de son oncle qui ne devaient pas perdre une miette de l'entrevue, de l'autre côté du mur.

L'homme se tourna lentement vers le mur lisse et blanc sur sa droite, son fameux sourire de fou plaqué de nouveau sur son visage blafard.

—Vraiment? répliqua-t'il en fixant son regard là où devait se trouver les personnes qu'il invitait à le rejoindre.

OoO

—On ne peut pas lui accorder, ça, s'exclama James avec colère. Il se fiche de nous depuis le début!

Après la demande de leur suspect, Rose et James avait quitté la salle, sous le regard orgueilleux et l'expression satisfaite de leur prisonnier. Ils avaient rejoint le reste du groupe et Rose en profita pour relâcha la tension qu'elle avait accumulée depuis le début de l'audience. Cet homme et son énergie malsaine l'avait tendue au plus au moins. Mal à l'aise, elle essayait de chasser de son esprit tous ses sourires effrayants et le son de son rire qui résonnait encore dans ses tympans. Harry, Ron et Arthur avaient suivi l'entièreté de l'interrogatoire. Arthur avait serra la main de Rose, à l'abri des regards. Elle ne savait si c'était pour la féliciter ou la rassurer mais ce faible contact lui fit du bien.

—Ce type est taré! souffla Ron, toujours tourné vers la fenêtre enchanté.

Le prisonnier s'était remis à pianoter sur la table, le regard de nouveau dans le vide.

—On ne réussira pas à le faire parler, conclut Harry en l'observant à son tour.

—Est-ce que c'est vraiment un moldu? fit Ron en se tournant vers sa fille. Visiblement, il nous connaît!

Rose ouvrit la bouche pour répliquer mais son oncle fut plus rapide qu'elle.

—Non, je pense que Rose a vu juste. Il y a des signes qui ne trompent pas. Il connaît nos nom et il a pu deviner que James était mon fils et Rose, ta fille. Mais il n'a pas dit qu'Hermione était sa mère. Il connaît nos noms et peut-être quelques histoires sur nous. Mais il ne sait pas tout.

—Peut-être que ceux qui lui ont fait prendre cette drogue sont des sorciers. Ils lui auront raconté votre histoire, tenta Arthur en sortant de l'ombre de la pièce.

—C'est bien possible, dit Harry songeur. Tant qu'il ne parle pas, on ne le saura pas.

—Des sorciers qui droguent des moldus…, répéta Ron en secouant la tête. Des sangs-purs radicalisés qui cherchent à se venger?

Harry laissa échapper un rictus.

—Ils n'auraient jamais permis que des moldus puissent utiliser la magie.

Le grand Harry Potter se tut et tout le monde l'imita dans la petite pièce de surveillance. Face à la fenêtre enchantée, le chef des aurors étudia le suspect, fronçant les sourcils au-dessus de ses lunettes rondes.

—Ne me dis pas que tu vas y aller! s'énerva encore James.

—On n'a pas vraiment le choix, dit Harry calmement. Ron, tu viens avec moi?

—Tu comptais tout de même pas me laisser derrière…, plaisanta ce dernier avec un sourire.

—C'est une mauvaise idée, dit James.

Harry posa sa main sur l'épaule de son fils et il se calma aussitôt, sous l'expression sévère mais posée de son père. Rose le revit enfant, courir dans les bras de son père après s'être vautré sur son Nimbus pendant un match de quidditch improvisé au Terrier. Quand James avait un problème, même enfant, il n'avait jamais couru vers sa mère. Il était toujours allé droit chez son père, les yeux brillants d'admiration. Cet éclat s'était éteint avec les années mais il demeurait toujours, chez James, ce respect profond pour le grand sorcier qu'était son père, le légendaire Harry Potter.

—Tout va bien se passer, dit celui-ci en lui tapotant l'épaule. Rose, appela-t'il ensuite. Excellent travail. James aussi… Vous étiez impressionnants là-dedans.

Rose ne sut quoi répondre. Elle dévisagea le sourire de son oncle puis celui de son père, empli de fierté. Les deux sorciers sortirent ensuite de la pièce et Rose eut une idée de ce que représentait, en réalité, le nom de Weasley et de Potter. C'était des héros qu'elle voyait tourner dans le couloir et l'un d'eux était son père.

Ron fut le premier à entrer dans la pièce où attendait toujours le prisonnier. Celui-ci les contempla, sans expression. Avec les deux jeunots qui s'était présenté à lui, il devait être surpris de voir arriver deux hommes, la quarantaine bien tassée, revêtu de l'uniforme des aurors et de la brigade magique. Ron prit la place de Rose et Harry celle de James. Les deux sorciers toisèrent le suspect dans un silence plein de tension. De l'autre côté du mur, à travers la fenêtre enchantée, James, Rose et Arthur contemplaient la scène, dans un même silence oppressant.

Les yeux de l'homme se levèrent brièvement sur la cicatrice en forme d'éclair sur le front d'Harry. Celui-ci le remarqua aussitôt mais ne dit rien. Ce regard, il y avait tellement eu droit, tout au long de sa vie, depuis le jour où il avait découvert le Monde Magique. Il sut au moins que le prisonnier allait le reconnaître. Ron fouilla dans ses poches et déposa sur la table, près de lui, sa baguette magique. Les yeux du prisonnier se fixèrent sur elle, une lueur d'avidité dans son oeil. Harry avait presque envie de rire. Ron l'avait fait exprès, pour narguer ce pauvre moldu qui se prenait pour un sorcier.

Ron ne le quittait pas des yeux, les lèvres pincées, un regard aussi meurtrier qu'il en était capable et la menace de sa baguette à portée de main. Les rides de son front se plissèrent dans une expression sévère et menaçante. Il fusillait du regard l'homme qui avait osé s'en prendre à sa fille.

—Où est Hermione Granger? demanda l'homme en soutenant le regard de Ron.

—On ne vous suffit pas? s'indigna faussement Ron.

—Elle est indisponible, dit Harry calmement.

—Je veux aussi Hermione Granger, osa rétorquer le prisonnier.

—Elle n'est pas là, répondit plus durement Ron.

—Je vais vous dire, commença Harry en prenant un air las. Nous n'avons pas vraiment l'habitude de nous plier aux exigences d'un meurtrier. Vous avez demandé à nous voir… Nous voici… Enfin, les deux-tiers du...Comment vous avez dit déjà? Trio légendaire, c'est ça? Ben voilà… Deux sur trois.

—Estimez-vous heureux qu'on se soit déplacé, dit encore Ron. On aurait très bien pu vous jeter dans une cellule d'Azkaban sans procès.

C'était impossible et n'importe quel sorcier l'aurait su. Mais l'homme ne réagit pas aux menaces de Ron. Ses yeux allaient du rouquin au balafré dans une frénésie un peu folle.

—Vous êtes Harry Potter, dit-il en dévisageant le prénommé.

—En personne…

—Et moi, je pue, plaisanta Ron en se tournant vers Harry.

Celui-ci se mit à rire et son meilleur ami l'imita. L'ambiance était tout autre entre eux, que lorsque c'était James et Rose qui s'occupait de l'interrogatoire. Il y avait une complicité entre eux, un lien indestructible. Jamais le suspect ne pourrait s'immiscer entre eux ou les faire douter. Ils ne faisaient qu'un face à leur cible récalcitrante et le prisonnier le remarqua comme tous les autres.

—Bien, soupira Harry en se redressant sur sa chaise. Je suis Harry Potter et voici, Ronald Weasley. Je suis le chef des aurors et Ron est le chef de la brigade de la police magique. Nous sommes les personnes que vous avez demandé à voir et nous sommes toute ouïe. Que voulez-vous?

L'homme garda le silence. Il ne souriait plus, avait même perdu son air présomptueux. Ron ne le quittait toujours pas des yeux, avec ce même visage fermé et grave.

—Moi, j'ai une question…, dit-il soudain. Puisque vous avez soudain perdu votre langue… A quoi pensiez-vous au juste...en demandant à voir le père de la fille que vous avez tenté de tuer pour vous enfuir?

Tandis qu'il posait sa question, la main de Ron se posa doucement sur sa baguette, restée sur la table. L'homme suivit le mouvement du chef brigadier en pâlissant à vue d'oeil.

—Ce n'est pas compliqué, dit Harry en rompant le silence de mort qui avait suivi la réplique de son meilleur ami. Soit vous nous dites ce qu'on veut savoir, c'est-à-dire toutes les questions que vous ont posé nos enfants, soit je vous laisse dix minutes avec…Le grand Ronald Weasley et sa colère légendaire…, précisa-t'il en imitant l'intonation du suspect lorsqu'il avait parlé du trio. Et je vous préviens, il aime profondément sa fille...C'était une très mauvaise idée de s'en prendre à elle.

De l'autre côté du mur, Rose ne perdait pas une miette de la discussion. Elle avait senti les larmes lui monter aux yeux lorsqu'elle avait perçut la colère de son père à l'idée de la perdre.

—Ils sont incroyables, murmura Arthur à ses côtés.

—Mouais, maugréa James. Je persiste à dire que c'était une mauvaise idée.

Mais malgré son ton maussade et ses bras croisés dans une posture défensive, son expression pleine de fierté ne pouvait cacher son admiration pour l'oncle et le père.

—C'est elle qui a bien failli me tuer, cracha le prisonnier.

C'était la première réaction sincère du suspect. James expira bruyamment tandis que Rose se détendit soudain aux côtés d'Arthur. Les deux vieux sorciers avaient fait un bon de géant.

—Elle n'avait rien à faire là!

—Elle faisait son travail, corrigea Harry d'une voix plus dure, comme celle d'un père pour son enfant soudain devenu colérique.

L'homme eut un rictus et Rose vit son père tressaillir sur sa chaise. Il tentait de contrôler un mouvement d'humeur qui aurait fait valdinguer le prisonnier contre le mur du fond.

—Vous autres, sorciers (et son ton était plus que méprisant, il cracha ce mot avec un profond dégoût), vous pensez être supérieurs en tout, simplement parce que vous avez de la magie… Ça vous fait quoi de découvrir que des moldus peuvent s'en servir contre vous? Ça vous agace? (Il se tourna vers Harry.) Ça vous fait peur? demanda-t'il en se tournant vers Ron.

Ce fut au tour des deux sorciers de ne pas lui répondre parce qu'il n'y avait rien à dire. Le suspect soutint le regard assassin de Ron dont les doigts toujours posés sur sa baguette, lui démangeaient beaucoup.

—Oui, dit-il encore. Je sens que ça vous fait peur. J'adore ce spectacle, assura-t'il avec le retour de son sourire ignoble. C'est un véritable délice. Tout ce que j'attendais.

—Vous avez fait exprès de vous faire capturer, comprit Harry.

L'homme ricanna doucement.

—Si j'avais voulu m'enfuir, je l'aurais fait sans difficulté. Votre fille, tout comme vous, êtes si faciles à berner. C'est votre arrogance qui vous joue des tours, votre confiance en votre magie toute-puissante. Mais je vais vous poser une question en retour… N'avez-vous jamais pensé que votre magie était limitée? Et si cette magie qui sort de vos ridicules bouts de bois, dit-il en désignant la baguette de Ron, et si ce n'était pas La vraie Magie?

Rose sentit, tout à coup, comme une pierre dans le fond de son estomac. Ses membres se raidirent et ses cheveux se hérissèrent sur sa nuque. Elle n'avait pas aimé le ton de la voix du suspect. Quelque chose se préparait.

—James…, commença-t'elle en se tournant vers son cousin.

—J'ai vu, répondit-il et il porta sa main sur sa baguette, par réflexe.

—Qu'est-ce qui se passe? demanda Arthur.

James ne répondit pas et sortit de la pièce, en trombe.

—Et si votre monde était sur le point d'être détruit?

Les chaînes du prisonnier cliquetèrent soudain et retombèrent avec un bruit sourd sur le sol. Ron se releva précipitamment, mais l'homme fut plus rapide. Il fit voler sa baguette à travers la pièce qui se figea dans la fenêtre enchantée comme une flèche tirée d'un arc. Harry porta la main à sa baguette mais l'homme en noir se pencha sur lui, saisissant ses poignets.

—Harry! cria Ron en tentant de le libérer.

D'un simple regard, l'homme le souleva dans les airs et l'envoya rejoindre sa baguette, le brisant violemment sur le mur d'observation. Ron eut un faible cri étouffé et s'effondra sur le sol. Rose n'eut pas le temps de hurler. Elle pria pour son père et contempla, impuissante, la scène devant elle, tout en priant pour que James arrive à temps. Tout s'était passé si vite. Elle aurait dû se précipiter à son tour, courir, baguette en mal mais elle était comme paralysée, choquée par ce qui était en train de se dérouler sous ses yeux. Elle vit seulement l'homme se pencher sur son oncle et lui murmurer quelque chose à l'oreille avant de s'entourer d'un halo lumineux.

James déboula dans la salle d'interrogatoire. Il ne réfléchit pas et hurla un bon Stupéfix à l'homme penché sur son père. Il fut projeté en arrière, de plus en plus luminescent, emporté dans un cri de rage qui fit frémir tous les occupants de la pièce. Harry put enfin sortir sa baguette et Rose sursauta en assistant à l'explosion.

La main de Rose trembla sur sa bouche qui n'arrivait plus à sortir le moindre son. Arthur sortit en poussant un juron et Rose resta à contempler la fenêtre, immobile et tremblante. A l'intérieur, il n'y avait qu'un nuage de fumée sombre et de poussière. Elle ne discernait strictement rien. Au bout d'un moment, elle perçut la voix de James, mêlée à celle d'Arthur.

—PAPA! hurla son cousin dans le nuage noir.

—Mr. Weasley!

—Papa, murmura Rose.

Ce fut l'électrochoc dont elle eut besoin pour retrouver l'usage de ses membres. Elle sortit enfin, les premiers pas furent les plus durs tant le choc et la peur de perdre son père les avaient secouées. Elle passa enfin la porte de la salle et retint sa respiration. Le nuage de fumée était retombé. James se tenait près de son père, encore vivant, se relevant péniblement au milieu des débris de la table, des chaises et du plafond dont d'énorme pan de pierre s'étaient détachés. Arthur aida Ron à se relever et lorsque la fille capta le regard de son père, sain et sauf, elle eut un sanglot incontrôlable, se rapprochant plus du rire que des véritables larmes. Au fond de la pièce, gisaient les restes fumants de l'homme en noir.

—Comment vous en êtes-vous sortis? demanda Arthur.

—J'ai réussi à lancer un Protégo à temps…, expliqua Harry en toussant.

—Bien joué, mon vieux, articula faiblement Ron.

Ils allaient bien. L'homme en noir avait échoué. Rose s'en voulut soudain de l'avoir capturé. C'était à cause d'elle s'il avait pu rencontrer ses véritables cibles. C'était elle qui l'avait amené au ministère. C'était elle qui avait mis la vie de son père et de son oncle en danger. Mais toute sa culpabilité s'envola lorsque Ron, arrivé à sa hauteur, la prit dans ses bras. Il la serra fort contre lui et Rose renifla bruyamment en essayant de réprimer quelques larmes.

—Vous l'avez échappé belle, dit Arthur dans leur dos.

—Merci fils, dit Harry en s'appuyant sur son fils qui l'aidait à le relever. Sans ton intervention…

—C'est Rose qu'il faut remercier, dit James encore hors d'haleine. C'est elle qui a senti le truc et qui m'a prévenu.

Ron embrassa le sommet du crâne de sa fille et lui prit le visage entre ses mains.

—Tu es incroyable! lui souffla-t'il, plein de fierté. La digne fille de sa mère!

—Qu'est-ce qu'il vous a dit? demanda encore Arthur en se tournant vers les restes calcinés de l'homme dont ils ne connaîtraient jamais le nom.

Harry se redressa, ramassa ses lunettes tomber dans sa chute et les remit sur son nez, l'air grave.

—Il m'a dit qu'en fin de compte, je n'avais pas sauvé tout le monde… et que j'allais payer de ma vie pour ça.

OoO

Convoqué dans le bureau de son commissaire, si peu de temps après la fin de son congé maladie, Liam se dit qu'il n'avait décidément pas de chance ces derniers temps.

Les souvenirs de Liam étaient encore assez flous. Il avait repris conscience un amas de plâtre, de morceaux de murs et de porte, la joue dans une flaque d'eau et la sirène de l'alarme anti-incendie dans les tympans. Tout s'était passé très vite. La dealeuse assassiné dans son lit, l'inconnu revêtu d'une sorte de soutane noire qui avait fait explosé la porte sur lui, les deux policiers retrouvés inconscient et grièvement blessés sur le carrelage de l'hôpital. Liam avait cependant un souvenir très vif des deux personnes qui étaient passés devant lui, en courant, baguette en main. Il avait compris que le couple était des sorciers comme le lui avait décrit le vieux Stones. Liam avait perdu connaissance peu après et s'était réveillé, allongé dans un brancard, un masque à oxygène sur le nez et la bouche. Il les avait arraché, sans écouter les cris de protestations des médecins sur le parking. Le chaos était partout, les gens hurlaient se pressaient les uns contre les autres et Liam perdit la trace des deux sorciers. Ils s'étaient évanouis dans la nature avec le meurtrier de Viviane, son unique piste dans cette affaire.

Cependant, il n'avait pas l'impression d'avoir tout perdu. La présence de l'homme inquiétant et des deux sorciers lui avaient appris beaucoup de chose. L'assassin était venu pour Viviane, cela ne faisait aucun doute. Il lui avait dit qu'il n'avait plus besoin d'elle et n'avait pas hésité à la supprimer pour dégager un témoins trop gênant. Mais les deux sorciers semblaient le poursuivre. Ils étaient aussi certainement venus pour Viviane. La fausse piste que Liam avait donné au rouquin n'avait pas duré bien longtemps et ils avaient réussi à retrouver la piste de la dealeuse. Ils étaient venus pour la chercher et lorsqu'ils étaient tombés sur l'homme à la robe noire, ils avaient sorti leur baguette pour l'affronter. Ils n'étaient pas dans le même camps.

Le plein de théories en tête, Liam avait pris la route du commissariat. Son patron, le responsable de la brigade des stups, l'accueillit dès l'accueil, la double porte à peine franchie. Quelques collègues l'applaudirent de manière sarcastique. Dougs était resté à l'hôpital mais en tant que patient. Il était comme paralysé et les médecins avaient beaucoup de mal à le remettre sur pied, ne sachant expliquer son état. Liam avait une petite idée sur la question. Il s'était demandé comment les sorciers avaient su, avec exactitude, quelle était la chambre de la dealeuse. En voyant le corps rigide de Dougs dans l'ascenseur, les yeux hagards et paniqués, il en eut la réponse. Liam ne s'étonnerait pas si son collègue se mettait soudain à avoir des trous de mémoire au moment de sa guérison.

—Dans mon bureau, immédiatement, siffla Michael Smith en pointant du doigt l'inspecteur devant lui.

Liam soupira et le suivit, sous les regards courroucés ou moqueurs de l'ensemble de ses collègues. C'était ainsi depuis ses histoires de sorciers et de magie. S'il devait véritablement expliquer ce qu'il avait vu ce soir, les railleries recommenceraient de plus belle. Ce n'était pas aujourd'hui qu'il allait se faire de nouveaux amis.

Michael Smith, le grand patron, était un homme plutôt petit et mince compte tenu de ses nombreuses responsabilités au sein de la police. Il avait la cinquantaine, le crâne qui commençait à se dégarnir et une paire de lunettes rouges accrochées à son cou par une cordelette. Son teint avait pris la même couleur que sa chemise violacée et ses talons résonnaient sur le dallage en faux marbres du couloir.

Lorsqu'ils arrivèrent devant la grande porte de son bureau, un policier en uniforme lui tendit une feuille de papier. Liam grimaça d'avance. Il tenait certainement dans ses mains un compte-rendu des dégâts et des événements relatés par les témoins sur place. Il était sûr de ne pas y être à l'honneur.

—L'incendie a été maîtrisé, lut Smith en enfilant ses lunettes sur son nez. Dougs est toujours à l'hôpital. Il y a eu plusieurs blessés dans l'évacuation dont une femme enceinte qui a dû mettre au monde son bébé dans ce foutu parking. Sans parler des dégâts matériel. L'hôpital nous réclame des dommages et intérêts à cause de vos foutus...conneries! s'énerva-t'il.

Le juron saisit Liam. Smith était intransigeant lorsqu'il s'agissait de grossièretés. Il y avait d'ailleurs une cagnotte à juron dans un coin du commissariat où chaque policier malpoli y glissait un billet de cinq livres à chaque gros mot.

—Et les deux policiers qui étaient de garde? demanda Liam.

—Ils sont en vie. Quelques bleus, une grosse bosse sur la tête mais ça ira. On ne peut pas en dire autant de la fameuse sorcière… Viviane Reeves est morte, la nuque brisée comme un lapin. Vous allez devoir m'expliquer, Jones!

Ils entrèrent dans son bureau. Il était encombré et Liam retroussa son nez face au désordre ambiant. Il dut déloger plusieurs classeurs sur la chaise en face du bureau pour pouvoir s'y asseoir. Des déchets de plats rapides étaient éparpillés sur son bureau et son clavier d'ordinateur avait vécu des jours meilleurs. Liam se concentra sur l'aquarium posé sur une commode, à sa gauche, près de la fenêtre qui montrait une vue de la ville endormie. L'eau était verdâtre mais le poisson, rouge et blanc, barbotait dans sa vase comme un bien heureux.

—La bonne nouvelle, commença Smith, c'est qu'on ne déplore aucune victime mis à part la suspecte. La mauvaise...c'est que je devrais être dans mon lit à cet heure mais à cause de vos heures sups, j'ai reçu un coup de fil très désagréable de mon supérieur qui n'a pas apprécié les images du chaos de l'hôpital Saint-Thomas aux infos. Résultat… je me retrouve ici, avec vous alors qu'il est une heure du matin, Nom de Dieu! J'espère que vous avez une bonne excuse!

—Elle ne va pas vous plaire, répondit Liam.

—Encore vos histoires de sorcière…, soupira Smith.

—Ecoutez, on m'a averti que Viviane Reeves s'était réveillé de son coma. J'ai demandé à Dougs de la surveiller pour éviter une nouvelle catastrophe comme à son appartement. Quand je suis arrivé sur les lieux, les deux flics était à terre. Il y avait quelqu'un dans sa chambre. Je l'ai vu tué Viviane et puis il a fait explosé la chambre.

Liam avait fait bien attention à éviter le plus possible de parler de magie. Il n'avait pas parlé de la nuque brisée de Viviane d'un claquement de doigt, ni de la détonation sortie des paumes de l'homme sombre, et encore moins du couple avec leurs baguettes. Smith avait joint ses mains sur son menton et dévisageait Liam, les yeux plissés.

—Vous savez ce qui se dit? Certains pensent que c'est vous qui avez tué cette pauvre fille avec vos délires de magie.

—Quoi?! s'exclama Liam outré, en se levant à demi de sa chaise.

—Calmez-vous! ordonna Smith avec colère.

Liam tempérais mais la rage bouillonnait dans ses veines. Il se sentit d'autant plus impuissant lorsqu'il remarqua le regard inquiet de son supérieur. Lui aussi avait des doutes, de la peur dans ses yeux. Comme si Liam était capable, à tout moment, de se jeter sur lui, s'il n'obtenait pas gain de cause. Ces histoires de sorcellerie lui causait du tort dans son travail. Plus personne ne le prenait déjà au sérieux et maintenant on le croyait assez fou pour tuer des gens, de manière totalement gratuite. Il était plus frustré que jamais.

—Enfin, chef! dit-il encore. C'est ridicule. Si j'avais vraiment voulu tuer cette fille, je n'aurais pas averti Dougs, ni demander à envoyer deux gars pour la surveiller. Je serais directement allé à l'hôpital pour l'achever.

—Justement, les seuls témoins sont tous inconscients et dans l'incapacité de corroborer votre histoire. Dougs a très bien pu recevoir la même info et envoyer les hommes à votre place. Vous les avez agressé, êtes entré dans la chambre, tué cette pauvre fille et causé cette explosion pour maquiller votre crime…

C'en était trop. Liam se leva de sa chaise, fou de rage. Il abattit ses poings sur le bureau dont quelques plats chinois tombèrent sur le sol dans une éclaboussure de riz thai et de nouilles asséchées.

—Ça ne s'est pas passé comme ça! hurla Liam.

—Ce ne sont que des suppositions, Jones. Calmez-vous! cria Smith à son tour.

—Vous n'allez tout de même pas croire que je suis un assassin!

—Non, je ne le pense pas, répondit son chef et ses paroles calmèrent aussitôt l'inspecteur.

Il se rassit, encore sous le choc de l'émotion.

—Mais les faits sont contre vous, Jones. Vous avez la malchance de n'être pas très apprécié parmi vos collègues. Vous êtes taciturne, un peu arrogant et votre promotion à un si jeune âge n'a pas aidé à vous faire des amis.

Liam ne pouvait pas vraiment lui donner tort. Il le savait pertinemment mais l'entendre dire à haute voix, le blessa tout de même.

—Et puis, il y a eu cette histoire de poudre magique et de sorciers. Au début, on pouvait en rire mais cette fois-ci… j'ai trois hommes à l'hôpital à cause de vos histoires et seulement votre parole sur la présence de votre mystérieux assassin.

—Et les caméras de surveillance…, tenta Liam.

—Saint-Thomas nous les a fait parvenir. Aucune trace de votre type en noir. On vous voit seulement vous, sauter hors de la chambre et vous évanouir près de la porte.

L'inspecteur réfléchit à toute vitesse. Était-ce encore un coup des sorciers et du rouquin? Ils avaient très bien pu effacer, comme par magie, les traces des deux sorciers lancés à la poursuite de l'homme en noir. C'était fort possible. Cette fois-ci, ils avaient été plus consciencieux.

—En parlant de caméras, dit Smith, en sortant un document de son tiroir. Vous pouvez m'expliquer votre demande d'enquête au poste de surveillance?

Liam reconnut le formulaire qu'il avait rempli à l'accueil avant que la secrétaire blonde ne le conduise auprès de Roy. Il comprit, immédiatement, qu'il était dans la merde. Aucune demande ne pouvait être émise par un inspecteur sans l'aval de son supérieur. Il avait enfreint les règles et pour un motif plutôt léger. Il ne pouvait décemment lui parler de ses découvertes sur le Monde de la Magie, le Ministère, les hiboux et Harry Potter. Face à son silence, Smith soupira encore, lessivé et étonnamment compatissant.

—Je vous aime bien, Jones. Vous êtes un bon élément. Un gars futé. J'aimerais vous aider mais vous allez devoir m'en dire plus.

—Vous ne me croirez pas, lâcha Liam.

—Très bien, soupira encore Smith. Vous ne me laissez pas le choix. Jones, vous êtes mis à pied le temps de l'enquête préliminaire. Vous allez sûrement devoir vous justifier auprès de la commission qui établira oui ou non votre implication dans le meurtre de Viviane Reeves. Votre arme et votre badge, s'il vous plaît.

Pour Liam, le couperet était tombé. Il eut du mal à avaler la pillule. Mais il se leva, tout de même, sortit son calibre 17, sa cartouche et son insigne de police pour les poser parmi le bordel du bureau de son chef.

—Je suis désolé, lui dit-il et Liam le crut sincère.

OoO

Une fois sorti du commissariat, sans accorder un seul regard ni à ses collègues, ni à la secrétaire à l'accueil qui lui faisait souvent des clins d'oeil, Liam tourna à droite et disparut dans la ruelle sombre entre deux bâtiments. Il tourna d'abord en rond, se répétant inlassablement les dures paroles de son chef. Sa respiration saccadée sortait en panache de buée blanche. Il porta sa main à son étui vide, par réflexe pour se rassurer, et se souvint brutalement qu'il l'avait perdu. Non, qu'on le lui avait prise parce qu'il était, non seulement considéré comme fou, mais traité d'assassin. Ce fut la goutte d'eau… Liam se précipita sur la benne à ordure qui traînait contre le mur de briques rouges et le frappa du pied pour défouler sa frustration et sa rage.

Cette activité lui prit une dizaine de minutes. A la fin, il ne sentait plus ses orteils et ses mains étaient meurtries d'avoir serré le rebord de la benne jusqu'à faire blanchir ses jointures. Lorsque la douleur fut plus grande que la colère, il s'effondra à terre, rattrapé par le profond sentiment de défaite qui l'envahit tout entier.

Ce n'était pas juste. Il avait fait correctement son boulot. Tout avait commencé par une planque. Il avait réussi à survivre à l'agression d'une folle dopée avec une substance étrange et il avait été remercié par des accusations infondées. Sa seule faute avait été d'être capable de résister aux sortilèges de ce foutu rouquin. Comment était-ce possible? Liam eut un rictus. Comment était-il seulement possible d'envisager l'existence des sorciers? Mais il devait bien se rendre à l'évidence, ils étaient bien réel. Le vieux Stones lui avait tout expliquer et les images des vidéos de surveillance lui avait prouvé que le rouquin et sa clique n'étaient pas des hallucinations de son esprit malade. Sans parler de ce soir, de l'homme en soutane noire et des deux jeunots munis de leurs baguettes magiques. Tout était vrai et Liam était le seul à le savoir.

Il eut soudain cette profonde révélation qui résonna dans son esprit. Lui, Liam Jones, était le seul...moldu, comme ils les appelaient, à savoir. Bien sûr, il devait exister d'autres cas comme le vieux Stones, des parents, des maris et épouses liés à vie aux sorciers et à leurs secrets. Mais Liam était le seul à l'avoir découvert par lui-même. Il savait… Il savait pour la drogue, pour Harry Potter, pour Merlin, pour Viviane, pour les sorciers. Il savait et il devait agir, parce que personne d'autre ne le ferait mis à part lui.

Toujours assis à même le sol, Liam sortit son portable. Il lui restait une dernière carte à jouer, bien qu'il est perdu le privilège et le statut de mener l'enquête. Sauf que sa mise à pied n'avait été prononcée seulement une demi-heure plus tôt. Il avait encore le temps d'agir avant que tout le monde ne soit au courant, à commencer par l'hôpital Saint-Thomas. Il composa le numéro et calma sa respiration en écoutant la tonalité.

—Allô? décrocha une voix lasse. Hôpital Saint-Thomas, que puis-je faire pour vous?

C'était une voix féminine, sûrement l'infirmière de l'accueil. Elle avait dû faire des heures sups à cause du chaos sur le parking. A travers le combiné, Liam perçut toutefois une ambiance beaucoup plus calme. L'ordre avait été rétabli.

—Bonsoir, inspecteur Jones. J'enquête sur le meurtre de Viviane Reeves.

—Ah oui…, répondit l'infirmière. La pauvre, à peine sortie du comas…Qu'est-ce que je peux faire pour vous aider.

—J'aurais voulu savoir si l'hôpital avait gardé ses effets personnels, dit Liam.

Dans un monde parfait, il serait retourné dans l'appartement de Viviane pour trouver des indices. Malheureusement pour lui, tout avait brûlé lorsqu'elle lui avait balancé ses boules de feu.

—Pas grand chose, répondit l'infirmière après un moment de silence. Un paquet de cigarettes dans sa poche, un briquet et un morceau de papier avec un numéro de téléphone. On a essayé de l'appeler en pensant prévenir un proche de son décès mais personne n'a répondu.

—Vous pouvez me passer le numéro?

Liam ne nota dans son calepin qui ne le quittait jamais. Il remercia ensuite l'infirmière et raccrocha immédiatement pour rechercher un nouveau numéro dans son portable. Après deux sonneries, la voix de Valery résonna dans son téléphone. Liam loua, silencieusement, les services de nuits.

—Deux appels en une journée…, commenta Valery qui avait reconnu son numéro. On va croire que tu ne peux plus te passer de moi.

—Je te demande un dernier service, après je te fiche la paix.

—Dis-moi…

—C'est un numéro de téléphone. Tu peux me donner le nom et l'adresse?

Il dicta le numéro inscrit, à l'encre bleue, sur sa petite page quadrillée et attendit quelques minutes, n'écoutant que le bruit du martèlement des touches de clavier.

—Trouvé, dit Valery après une bonne dizaine de minutes. L'adresse, c'est… 68 Square Brompton.

—Et le nom?

—Markus Lewis.