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L'HISTOIRE DE MERLIN
Lorsque son regard tomba sur l'horloge murale accroché au mur de sa cuisine, Albus se pinça l'arête du nez par-dessus ses lunettes rondes. Le sifflement de sa cafetière le tira de sa torpeur et il concentra toute son attention sur les deux tasses qu'il avait préparé par automatisme. Il était sept heures du matin, le jour se levait doucement et il n'avait pas dormi de la nuit.
Liam et lui, avait passé des heures à parler. Assis à sa table de salon, sa main toujours posée sur sa baguette (juste au cas où), il avait répondu à toutes les questions du policier comme il le lui avait promis lors de leur rencontre. Ses interrogations avait survolé autant de sujets vagues que de points bien précis. Albus avait parlé pendant des heures, entre chaque gorgée de café, expliquant de long en large son monde, la magie, sa baguette, le Chemin de Traverse, les créatures magiques, le système de Gringott, Voldemort, la Grande Guerre et l'histoire de son père. Albus avait conscience d'enfreindre l'une des lois les plus importantes du Monde des Sorciers. Mais cela ne l'inquiéta pas outre mesure. Sa grosse prise de risque fut lorsqu'il aborda son métier. Il lui relata la mort de son collègue, les conclusions qu'il avait eus avec Gelbero et pendant les longues heures durant lesquelles il avait tout dévoilé, à aucun moment son bras ne se raidit dans l'imminence d'une mort atroce.
Albus dut se rendre à l'évidence, Liam était insensible à son serment inviolable comme à toute forme de magie. En déblatérant les secrets du Monde Magique, son cerveau carburait à une possible explication à ce prodige surprenant. Il ne connaissait pas de précédent et n'avait jamais rien lu, dans aucun livre, l'histoire d'un moldu qui n'était pas apte à recevoir la magie. Bien sûr, il existait les cracmol, ces êtres nés d'un sorcier ou d'une sorcière mais qui ne présentait aucun don pour la magie. Était-il possible qu'il s'agisse de cela? Une sorte d'altération du sang? Sans analyse, il était impossible d'en être certain et Albus n'était pas sûr que le charmant policier s'y soustrait avec plaisir. Le sorcier ne rêvait plus que d'une chose: allongé le policier sur une table, complètement nu pour le soumettre à plusieurs examens de magie compliquée. Albus avait déjà des équations d'alchimie qui fusait dans son esprit et qui, il en était persuadé, pouvait se révéler être de bonnes pistes pour expliquer son curieux don. En attendant l'idée alléchante des expériences de ses folles théories, Albus se contenta de verser le café dans les tasses et de les faire voler devant lui jusqu'à la table, où était assis Liam.
Ce dernier poussa un profond bâillement sans mettre sa main devant sa bouche (nota Albus). Il contempla, d'un regard las mais tout de même interloqué, les deux tasses se poser délicatement sur la nappe fraîchement repassé d'Albus.
—Quelle heure est-il? demanda Liam en jetant un œil par la fenêtre du salon.
—Un peu plus de sept heure, soupira Albus en prenant une gorgée de son café noir.
—On a discuté toute la nuit…
—Oui, répondit nonchalamment Albus en replaçant ses lunettes bien droites sur son nez. Tu as d'autres questions?
—J'essaie déjà de comprendre les précédentes…, répondit Liam.
Liam se massa la nuque. Albus l'observa à la dérobée. Il semblait exténué. Toutefois, son regard demeurait alerte et il méditait sur tout ce que lui avait raconté Albus dans une profonde réflexion. C'était la première fois qu'Albus côtoyait un moldu d'aussi près. D'ordinaire, s'il devait sortir dans le monde excessivement normal des moldus, il faisait tout pour éviter le plus possible les interactions avec eux. Même dans le Monde des Sorciers, Albus devait bien l'avouer, il n'aimait pas spécialement se lier d'amitié avec qui que ce soit. Pourtant, le voilà à prendre le café avec un parfait inconnu, dans son salon, après une nuit blanche de discussion.
Albus avait très peu d'expérience avec la police moldue. Les rares images qu'il en avait, étaient les clichés rapportés par son oncle ou son père lorsqu'ils devaient les oublietter. Son grand-père lui avait, plusieurs fois, parlé de ses séries policières dont il était friand mais cet homme, accoudé à sa table, n'avait rien de commun à ces héros. Liam Jones était si jeune, beaucoup plus jeune que le stéréotype du détective moustachu bedonnant. Il était bel homme malgré sa fatigue évidente et Albus était intrigué par son sang froid et son esprit brillant. Il avait dû à peine expliquer les différences entre sorcier et moldu à travers les questions de l'inspecteur et celui-ci saisissait ses réponses à une vitesse impressionnante.
—Donc, récapitula Liam en buvant enfin dans sa tasse de café, Markus Lewis était l'oncle de la Viviane…
—Mon supérieur m'avait dit qu'il était sans famille, fit remarquer Albus en croisant les bras sur sa poitrine. Mais pour les sorciers, une vague famille moldue ne compte pas, surtout si l'on est un langue-de-plomb.
—Comment ça?
Albus haussa les épaules.
—A cause du serment inviolable, ils ne nous est plus possible de parler en toute liberté à nos proches. Au fil du temps, la plupart s'isole de leur propre chef pour éviter les accidents.
—Tu dois te sentir bien seul, fit remarquer Liam en dévisageant longuement le jeune sorcier.
Albus ne put s'empêcher de rougir. Par gêne…, parce que c'était vrai et qu'il ne voulait pas qu'un simple moldu ne l'ait remarqué aussi facilement. Il détourna les yeux en se raclant la gorge. Liam ne fut aucun autre commentaire.
—On peut se demander si Markus était dans le réseau de ce fameux Merlin avant ou après sa nièce moldue…
—Je pense qu'elle y était avant, répondit Liam. Ça colle avec son profil. Une toxico qui avait déjà un casier long comme le bras. Il a suffit d'agiter quelques livres sterling sous son nez, de la bonne came et elle a plongé tête baissée dans ce piège.
—Moi ce qui me dérange, dit Albus, c'est cette curieuse coïncidence. Une langue-de-plomb et une toxico.
—Tu m'as bien dit que ton professeur-là...à Poudlard… Radcliffe, c'est ça? C'était un moldu lui-aussi?
—Un cracmol, corrigea Albus avec son petit ton supérieur.
Liam sourit, lâcha un petit rictus et reprit le fil de sa pensée.
—J'ai bien compris que tu n'étais enquêteur que depuis quelques semaines. Mais il y a un élément que tu as oublié de prendre en compte…
—Lequel? demanda Albus en arquant un sourcil.
—La victimologie. Première étape d'une série de coïncidences étranges. Un bon flic commence toujours par là, c'est la seule piste qui ne te trompera jamais. Et malheureusement pour eux, heureusement pour nous, dans cette affaire, il y a une flopée de cadavres…
—Pas tant que ça…
—Réfléchis. Quel est le profil de toutes les personnes victimes...connues de cette affaire?
Albus réfléchit. Il n'aima pas l'idée de se faire mener à la baguette par un moldu qui venait lui apprendre son métier. Albus se sentait soumis à cet homme qui, lui aussi, prenait un malin plaisir à prendre ce petit ton professoral terriblement agaçant avec lui. Liam s'amusait beaucoup. Il fixait Albus, de ses yeux bleus rieurs, et son petit sourire qui semblait dire qu'il avait compris quelque chose d'important qui avait encore échappé au sorcier si présomptueux. Albus tenta d'ignorer le regard insistant du policier pour se concentrer.
—Les personnes mêlées à cette affaire…, répéta-t'il comme point de départ. La première victime...c'était une certaine Erin Morton. Ancienne étudiante de Radcliffe, aucun antécédent avec la drogue et pourtant décédée d'une overdose, retrouvée dans la Tamise.
Liam eut un rictus.
—Notre homme aime beaucoup se débarrasser de ses cadavres dans l'eau. Il est prudent. Ça efface les preuves matérielles… Je me souviens de l'affaire Morton…, dit-il encore en buvant dans sa tasse. C'est moi qui ait discuté avec ses parents quand on a repêché son corps. Erin avait une admiration sans borne pour son professeur. Elle faisait des études de chimie, tu le savais? Je pense qu'elle a aidé Radcliffe et les autres à élaborer cette drogue. Elle en savait trop et ils l'ont éliminé. C'était une bonne fille, je l'imagine très bien "œuvrer" pour la science. Quand elle a dû comprendre pour qui elle travaillait vraiment, ça a mal tourné pour elle.
—C'est sûrement leur première victime…, réfléchit Albus. A leurs tout débuts… Elle a ensuite servi d'exemple pour les Poufsouffles et les futures recrues. Si vous n'obéissez pas...vous finirez comme Erin.
—Les Poufsoubbe, justement…, continua Liam.
—Poufsouffle, corrigea Albus avec patience.
—Oui, les pantouffles… De ce que tu m'en as dit, c'est un peu la maison de Poudlard la moins bien considérée.
—Non, les Serpentards sont les plus mal vus.
—Ça, c'est parce que ce sont les méchants… Les méchants ont de l'importance. Là, à t'entendre, les poutoubles sont seulement là pour faire de la figuration.
Albus se renfrogna à la remarque du policier. Il n'avait pas aimé qu'il qualifie les Serpentard de méchants. Albus ne se considérait pas du tout comme faisant partie de l'équipe des manipulateurs et ambitieux sorciers. Et il n'apprécia pas non plus son constat sur la maison des Poufsouffles. Ses affreux accents de vérité le mettait mal à l'aise. Il n'avait jamais pris le temps de s'interroger sur l'image que véhiculait vraiment les Poufsouffles. Il s'était toujours terré derrière le mépris qu'avaient les autres pour sa propre maison. Il se disait toujours que les Poufsouffles n'avaient pas le droit de se plaindre parce qu'eux, au moins, n'était pas vu comme des mages noirs. Mais Liam avait raison… Quoique terriblement craint, la peur et la méfiance que pouvait inspirer les Serpentards valaient dix fois mieux que la pitié ou le désintérêt pour la maison des Poufsouffles. Serpentard inspirait encore le respect, à défaut d'admiration.
—Il n'y a qu'à voir les qualités avec lesquelles tu décris chaque maison, dit encore Liam. Les Gryffondor sont courageux… les Serpent machin chose… sont… mauvais
—Ambitieux! dit Albus en haussant la voix.
—Serdagle… Serdaigle… intelligent et Poufsouffle?
—Loyaux!
—Oui, autant dire rien du tout. Ce sont les bonnes poires. Et pourtant dans cette affaire, ce sont les premiers à avoir été entraînés dans le complot contre Poudlard.
—Tu oublies Gwen… Elle était à Serdaigle…
—Oui et elle manipulait les Poufsouffles, fit remarquer Liam. Tu sais quoi de cette fille?
—Elle était une née-moldue, pas très appréciée dans sa classe. Assez pauvre, solitaire…
—Voilà, le parfait profil du genre de gamin qui prend une arme pour se venger sur son école. Et Radcliffe… Un cracmol qui devait chaque jour faire face à sa différence. Tous ses collègues étaient des sorciers illustres et lui… un pauvre moldu. J'imagine que les élèves n'avaient pas vraiment de respect pour lui.
—Certains l'aimaient bien, mentit Albus en se souvenant de toutes les fois où il avait constaté les moqueries dans le dos du professeur.
—Tu l'as ton profil! s'exclama Liam, les yeux brillants. Ce Merlin attire dans ses filets que des personnes qui ne trouvent pas leur place dans le monde magique. Des opprimés du style cracmol, ou des personnes frustrées par leur condition et qui pensent qu'ils méritent mieux. Ils ont tous ce point commun… Ils recherchent plus de respect et de reconnaissance. Et Merlin le leur a promis. C'est mauvais, très mauvais…, s'assombrit soudain Liam.
—Pourquoi?
—J'imagine que les sorciers ne s'intéresse vraiment pas à ce qui se passe dans le monde des moldus.
—Pas vraiment...tant que ça ne nous concerne pas…
Liam prit une longue gorgée de son café. Il passa une main dans ses cheveux et Albus eut l'image fugace de son meilleur ami en tête.
—Il y a une dizaine d'années, commença Liam, l'Europe a été victime d'une série d'attentats au nom d'un groupement religieux.
—Ah…, répondit Albus un peu perdu.
Il ne voyait pas l'analogie ni le pourquoi d'une telle histoire. Albus comprenait à peine le concept de religion chez les moldus. Il avait entendu le vague récit d'un homme qui marchait sur l'eau et qu'on avait qualifié de fils de Dieu. Albus avait du mal à comprendre comment des êtres civilisés pouvaient ainsi reléguer des capacités magiques au divin. Pour les sorciers, ce personnage mystique n'était qu'un sorcier ayant voulu faire le malin devant des moldus un peu crédules. Il n'y avait pas de quoi y porter un culte pendant des siècles.
—Selon mon impression, ce qui a étonné la population, c'est que les terroristes étaient issus du pays attaqué. C'était des jeunes, qui avaient passé toute leur vie dans leurs quartiers et qui du jour au lendemain se mettait à tirer dans le tas. Mais ces personnes avaient à peu près toutes le même profil. Ces jeunes étaient issus de familles qui ont immigrés en Europe, il y a plusieurs générations. Et certains avaient l'impression d'appartenir à ces pays sans y être vraiment acceptés. Un peu comme tes cracmols ou tes nés-moubulbe…
—Moldu…
—C'est pareil. Bref… Il y a bien sûr tout un facteur psychologique et éducatif dans ce procédé mais ils avaient à peu près tous cette même base: de la frustration et un manque de reconnaissance. Et puis, un type arrive, avec des idées religieuses qui leur promet le paradis et la gloire… Ils sont accueillis dans une communauté qui les respectent tout à coup, tout en les manipulant. On leur confie des missions et boum! Ils tuent des dizaines de personnes sans que personne ne les ait vu venir… C'est ça qui est dangereux, Albus (C'était la première fois qu'il prononçait son prénom). Le manque de reconnaissance et un soudain fanatisme.
—Quel fanatisme…? , contra Albus en haussant des épaules. Les sorciers ne croient en aucun Dieu…
—Et ton Merlin?
Liam désigna le paquet de notes qu'ils avaient emportés de chez Lewis. Ils n'y avaient pas encore jeté un oeil, trop occupé à poser des questions et à écouter les réponses.
—Tu te trompes, éluda Albus. Du moins pour Lewis! Il n'avait pas du tout le profil d'un fanatique.
—Vraiment? ironisa Liam en feuilletant l'un des carnets de la langue-de-plomb à l'écriture fine, serrée, en petites pattes d'oies.
—Il n'avait pas besoin de reconnaissance, c'était une pointure dans son domaine.
—Et le seul à qui il a fallu faire du chantage... , dit Liam en faisant référence à la nièce du défunt.
Albus se tut. Liam lui avait cloué le bec. Il devait bien reconnaître que le policier était doué dans son domaine. Il avait réussi à cerner l'affaire et à en tirer des conclusions en une soirée alors qu'Albus pataugeait depuis des semaines. Il pouvait se consoler en se disant qu'il n'avait pas cette expérience, ni ce recul.
—Le profil des victimes nous renseigne aussi sur le patron. Il agit comme un miroir, surtout si les victimes sont des gens enrôlés par un esprit fanatique.
—Qu'est-ce qui te fait dire qu'il est fanatique?
—Il se fait appeler Merlin… Ce mec a plus d'égo que n'importe quel salopard. De ce que j'ai compris, pour l'instant, Merlin c'est un peu une grosse pointure dans votre domaine. Le genre "meilleur sorcier de tous les temps"...
—A peu près…
Liam opina lentement.
—Ce type est narcissique et vicieux. Il crée un mythe autour de lui. Son nom… Son mystère… Il ne s'identifie qu'à travers les hommes et les femmes qui travaillent pour lui, sans se montrer. Il est intelligent, peut-être trop.
—Comment le sais-tu?
—Ce principe d'enrôlement et le fait qu'il ne s'est toujours pas fait chopper, ni par nous, ni par les sorciers. S'il n'enrôle que des frustrés, il doit l'être aussi. Il est en quête de reconnaissance et je pense qu'il essaye d'attirer l'attention de ton père.
—Quoi? s'étrangla Albus.
—Réfléchis…, insista Liam, rendu comme fiévreux. Il a appelé sa drogue, la Potter. Il se moque de ton père. Il a une dent contre lui et il cherche à l'atteindre à travers toutes ses victimes. C'est une sorte de message pour lui dire…"Tu ne les as pas sauvé comme moi, tu ne m'as pas sauvé…"
Le regard de Liam partit dans le vague et Albus eut la sensation qu'il touchait du doigt un point important, une vérité qui pouvait mettre en lumière toute leur enquête. Mais bien vite, le policier secoua la tête et il eut un sourire las aux lèvres.
—Je dis n'importe quoi, rit-il doucement. Je suis trop fatigué pour réfléchir. Le café ne fait plus d'effet, grimaça-t'il encore.
—On ferait mieux de faire une pause, proposa sagement Albus dont les yeux avaient, eux aussi, du mal à rester ouverts.
—Je peux m'installer sur ton canapé?
Liam désigna le sofa dans le salon, un deux places moelleux et confortable qu'avait fait installer Scorpius quand il habitait encore avec lui. Cette collocation n'avait pas duré longtemps. Albus savait que son ami était sorti depuis quelques jours mais il n'avait toujours eu aucune nouvelle. Il acquiesça sans trop savoir quoi penser de la présence du moldu policier dans son salon.
Il observa Liam se lever, s'étirer en baillant exagérément puis s'effondrer comme une masse dans le canapé. Ses manières étaient un peu rustre mais il devait bien avouer qu'il l'avait beaucoup aidé dans l'enquête.
—Tu as besoin d'une couverture? demanda poliment Albus.
Il entendit le policier baragouiner une réponse négative, puis un puissant ronflement. Albus se leva, prit les deux tasses vides sur sa table et les fit voler jusqu'à son évier d'un coup de baguette magique. Il se leva ensuite, à son tour et contempla, un moment, le grand corps allongé sur son divan, les chaussures jetés pêles-mêles sur son tapis.
Albus avait beaucoup de mal à réaliser ce qui était en train d'arriver dans sa vie. Aurait-il pu se douter qu'un moldu allait entrer dans sa vie aussi facilement? Aucune chance… Lui, qui toute sa vie, s'était efforcé de ne tisser plus aucun lien avec qui que ce soit, voilà qu'il laissait un parfait inconnu s'étaler dans son canapé préféré. Le seul être vivant à qui lui était autorisé à parler sans risquer sa vie… Un moldu…
Malgré ses réticences, Albus déposa une couverture sur Liam qui gémit faiblement dans son sommeil. Quel curieux personnage... , se dit Albus en l'observant encore. Il dormait du sommeil du juste, toute méfiance et gêne disparue pendant leur longue conversation durant la nuit. Liam lui faisait confiance à lui, un sorcier, une langue-de-plomb. Il l'écoutait et l'aidait. La présence du policier lui fit réaliser à quel point il s'était senti seul ces derniers mois, ne pouvant parler à personne, fuyant sa famille et se languissant de Scorpius. Il ne voulait pas encore se l'avouer totalement, mais Albus était heureux d'avoir cet homme à ses côtés, même pour seulement résoudre leur enquête. Il était content de pouvoir compter sur quelqu'un, à nouveau…
Un deuxième ronflement sonore de Liam décida Albus à s'éloigner du salon pour aller dormir. Il prit une douche avant, car le jeune sorcier ne supportait pas de plonger dans ses draps en n'étant pas immaculé. Alors qu'il savourait le contact de l'eau chaude sur sa peau, il chassa ses idées et pensées sur Merlin et Lewis pour se concentrer sur Liam. Encore et toujours Liam… La nuit avait été longue et Albus avait parlé longuement réfléchissant à chacun de ses mots. Et pendant qu'il lui parlait, il n'avait pu s'empêcher d'admirer les traits du policier.
Albus se mit à rougir. Heureusement qu'il était sous la douche… A vrai dire, il avait justement attendu ce moment d'intimité pour y réfléchir. Car, la vue du policier avait fait rejaillir quelque chose chez Albus, un secret qu'il avait tu depuis des années. Ce long entretien avec ce beau policier avait éveillé des choses en lui, des sensations qu'il pensait disparues depuis longtemps.
On ne parlait pas de ces choses-là chez les sorciers. La sexualité était déjà un sujet extrêmement tabou et toutes ses ramifications, bien trop embarrassantes pour qu'on daigne à en parler. Albus s'était souvenu de la conversation terriblement gênante qu'il avait eu avec son père lorsqu'il lui avait demandé de lui expliquer la conception des bébés (surtout après l'arrivée de sa petite soeur). Harry avait alors bafouillé une histoire de graine magique qui devait être arrosée en précisant que tout naissait de l'union puissante entre un homme et une femme. Or, Albus, au moment de s'éveiller aux plaisirs de l'amour, n'avait jamais éprouvé quoique ce soit pour les femmes.
Il se souvenait très bien de son premier amour. Il avait senti ses joues s'enflammer, ses entrailles se nouer et sa voix s'enrayer lorsqu'il avait tout à coup remis en question son amitié avec Scorpius. Lorsqu'il en avait parlé à Lily, sa plus grande confidente, sa petite soeur lui avait parlé de ce fameux sentiment qui pouvait unir deux êtres attirés l'un par l'autre: l'amour. Pendant plusieurs semaines, Albus se crut amoureux de son meilleur ami. Mais ces sentiments lui passèrent bien vite lorsqu'il le contempla dans son linge sale, ses habitudes douteuses et son goût prononcé pour les mauvaises choses. Son amour naissant s'était changé en tendresse et Albus avait préféré conserver son amitié plutôt que rêver à une histoire éphémère qui se serait de toute façon finie mal.
Dès lors, Albus s'était fermé à toute forme de sentiments amoureux. Alors il contemplait les couples de Poudlard s'amouracher entre deux tapisseries, il s'était réfugié dans les livres en se résignant à une vie de solitaire prônant l'intellect aux élucubrations de son petit coeur. Plusieurs fois, Lily avait rompu leur promesse de ne plus en parler pour lui demander s'il ne trouvait pas tel garçon mignon, à son goût, planifiant la future vie amoureuse de son grand frère. Et à chaque fois, Albus lui avait rappelé leur secret en lui disant qu'il avait aimé une fois (du moins le croyait-il) et qu'il avait abandonné depuis longtemps l'idée de s'amouracher de quelqu'un.
Et puis, Liam Jones était arrivé et Albus s'était soudain remis à penser à toutes ces choses. Il trouvait cela risible. Il avait d'autres sujets de préoccupations bien plus importants que le charisme du beau policier. Le danger planait au-dessus de leur tête ainsi qu'au-dessus de ses êtres proches. Il n'avait pas le temps de se soucier de cela, de repenser au regard intense de Liam qu'il lui lançait à chacune de ses idées ou de son sourire rare mais troublant.
"Non!" se dit Albus en fermant le robinet de sa douche et en essuyant ses cheveux d'ébène. Non! Il n'allait pas y songer ni y rêver. Il était fatigué. Il venait de passer de longues heures avec cet homme, il n'avait pas dormi, très peu mangé et en ce moment, il se sentait très seule. Il se persuada que ça allait lui passer.
Une serviette autour de sa taille, Albus se dirigea à pas feutré dans sa chambre et referma la porte. Il posa sa baguette et ses lunettes sur sa table basse et tomba, éreinté, dans ses draps, nu comme un vers. Bientôt, le sommeil le rattrapa et il plongea dans les bras de Morphée, bien loin de ceux de Liam Jones.
OoO
Liam s'éveilla en sursaut, émergeant d'un rêve qui s'apparentait plus à un cauchemar. Il s'était vu pourchasser par des hommes en noirs, ceux de Merlin qui lui courait après au milieu d'un champs de baguettes magiques. Le salon du jeune Albus était plongé dans l'obscurité et Liam comprit que la nuit était tombée. Il avait dormi toute la journée, harassé par celle de la veille pleines de révélations et de mystères.
Il s'assit sur le canapé en repoussant la couverture posée sur lui. Albus avait dû la lui mettre avant de partir lui-même se coucher. Il trouva ce geste mignon. Il passa une main sur son visage, le nez encombré et les yeux encore collés. Il émergeait peu à peu de son rêve en prenant conscience de tout ce qui venait de se passer ces dernières vingt-quatre heures.
Tout était fou!
Liam avait encore du mal à croire que tout soit réel. Son rêve avait plus de sens. Il y avait quelques mois de cela, il patrouillait tranquillement dans une voiture et voilà qu'il couchait maintenant sur le canapé d'un sorcier. Un vrai sorcier, avec sa baguette, ses grimoires et un chat magique en prime. Le félin était prélassé sur l'appui de fenêtre, un grand angora blanc qui le toisa en ronronnant.
Avec beaucoup de recul, Liam était tenté de croire qu'il était bon pour l'asile. En réalité, tout n'était qu'un énorme complot, un genre de caméra caché grandeur nature et qu'un présentateur allait surgir derrière le rideau pour lui avouer que tout ceci n'était qu'une mise en scène très élaborée. Il serait prêt à le croire plutôt qu'à une école de magie, aux sortilèges, baguettes, sombrals, mage noir en cavale, prophétie ou créatures magiques comme les géants ou les gobelins. Il s'était reposé pendant des heures mais se sentait toujours aussi fatigué. En réalité, il était épuisé mentalement. Il avait encore du mal à assimiler l'univers du jeune Potter, sans parler de l'enquête en cours.
Et puis, tout à coup, dans le silence du vaste salon, il repensait à sa propre situation. Sa suspension...l'enquête interne… Son patron l'avait menacé de renvoi. Il se pouvait très bien qu'il soit renvoyé, qu'il ne soit plus jamais flic. Mais comment pouvait-il espérer retourner à une vie normale après tout ce qu'il avait appris? Liam se sentait voué à une terrible malédiction. Son insensibilité à la magie l'avait condamné à explorer ce monde mystérieux. Il était sûr d'une chose maintenant, il lui faudrait l'explorer jusqu'au bout pour espérer choper ce malade mental qui avait gâché sa vie.
Et puis, il y avait Albus Potter. Le jeune homme intriguait beaucoup Liam. Bien sûr, c'était un sorcier, il utilisait la magie au quotidien. Mais c'était aussi un gardien de secrets, une… (comment avait-il dit encore?) langue-de-plomb, chargé d'une mission délicate. Il était si jeune, plus que lui et Liam avait senti chez lui une tristesse qui faisait écho à la sienne: la solitude. C'était fou à quel point ils avaient réussi à tisser ce lien entre eux, en si peu de temps. Ils s'étaient fait confiance et Albus lui avait tout raconté. Liam savait qu'il ne lui avait pas menti une seule fois. Il lui avait tout dit en respectant sa promesse. C'était un homme d'honneur, il le sentait et cela lui plaisait.
Liam se leva du canapé et marcha jusqu'à la table. Il contempla la montagne de cahiers et de notes laissés par Markus Lewis sur ses recherches sur Merlin. Ils allaient devoir tout lire et cela allait prendre des heures. Des heures de têtes à têtes avec Albus Potter… L'idée le fit sourire. Il aimait bien ce gars. Il avait l'impression d'avoir trouvé quelqu'un à sa hauteur: un homme intelligent et perspicace. A deux, ils avaient une chance de coincer ce salopard.
Son estomac gargouilla soudain. Liam se dirigea vers la cuisine. Elle était incroyablement propre et bien rangée. Chaque chose était à sa place, pensé à cet effet. Les deux tasses qu'ils avaient utilisé, étaient déjà nettoyées et rangées dans le placard. Liam ouvrit la porte du frigo en souriant. Son sourire s'effaça rapidement en constatant que le frigidaire était vide. Un sorcier maniaque mais guère versé dans les bons petits plats. Liam grommela. Dépité, il referma la porte et son estomac criait toujours famine.
—Albus? appela-t'il en se dirigeant vers la porte de la chambre. Tu dors toujours? Ton frigo est vide, je pensais descendre acheter un peti…
Il s'interrompit et se figea sur le pas de la porte. Il avait ouvert sans penser à toquer, persuadé de tomber au pire sur un sorcier en pyjama, emmitouflé dans ses couvertures, dormant comme un vampire qui se ressource dans son cercueil. Le spectacle qu'il découvrit en ouvrant sa porte le laissa bouche-bée.
Albus Potter dormait encore, profondément et complètement nu. Il était allongé sur le ventre et Liam avait une vue imprenable sur son postérieur. Ses bras entourait son oreillé qu'il serrait entre lui, sa tête perdue dans le blanc immaculé de ses draps. Ses cheveux noirs piquaient dans tous les sens et Liam contempla son visage juvénile sans ses énormes lunettes. Il avait l'air si paisible.
Ses yeux ne purent s'empêcher de loucher vers ses fesses. Albus était mince et élancé mais ses fesses étaient rebondies. Ses jambes se perdaient dans ses couvertures. Le regard de Liam caressa son dos remonta à ses épaules. Il le contempla une longue minute ne réalisant pas qu'il était encore figé dans l'encadrement de la porte.
Albus grogna dans son sommeil puis se retourna. Lorsque Liam aperçut son entrejambe, il détourna le regard, gêné. Il se frotta le front puis se décida enfin à quitter la pièce. Au moment de refermer doucement la porte, ses yeux tombèrent une nouvelle fois sur son sexe et il ne put s'empêcher d'avoir un petit sourire rêveur aux lèvres.
OoO
Albus fut réveillé par une odeur très agréable.
Il se redressa lentement, émergeant des brumes de son sommeil encore profond. Il regarda par la fenêtre. La nuit était tombée. Il avait trop dormi, encore… Le sommeil et Albus était une très longue et ancienne histoire d'amour. C'était son activité préférée après les potins. Il avait toujours du mal à sortir de cet état. Il identifia l'odeur à celle d'un plat mitonné dans sa cuisine et crut, un instant, que Scorpius était enfin rentré. Puis, il se rappela de la présence du policier et bailla allègrement. Il était ravi et triste à la fois. Ravi d'avoir quelqu'un chez lui après ces mois de silence solitaire et malheureux de ne plus revoir son meilleur ami. Au fil des semaines, il perdait de plus en plus l'espoir de revoir Scorpius un jour.
Lorsqu'il baissa les yeux, il se rendit compte qu'il était nu. Il était tellement fatigué après sa nuit blanche qu'il avait oublié d'enfiler un pyjama. Il se dirigea vers sa garde-robe, enfila un short et un tee-shirt puis se réchauffa avec son peignoir. Il sortit de la chambre en appréhendant de revoir Liam. La nuit blanche qu'ils avaient passé, les avaient mis en confiance mais il n'était pas sûr qu'elle persiste après une nuit de sommeil.
Il découvrit Liam dans sa cuisine, devant les fourneaux. Le policier s'était mis à l'aise. Il avait enlevé sa veste, ses chaussures et cuisait un steak dans une grande poêle qu'Albus n'avait jamais ressorti après leur emménagement. Albus avait de nombreux talents mais pas celui de la cuisine. Même avec la magie, il ratait les oeufs ou faisait brûler les toasts. Il contempla les gestes experts de Liam retournant la viande qui se mit à grésiller sur le grill, dégageant un doux parfum qui fit gargouiller son ventre.
—Salut, dit Liam en remarquant sa présence.
Il lui adressa un sourire qui rappela à Albus ses réflexions sous la douche. Il les chassa bien vite en se coiffant de ses lunettes.
—Désolé, je suis un gros dormeur, s'excusa-t'il en s'appuyant sur son meuble de cuisine.
—Pas grave… J'ai eu le temps de faire des courses et de cuisiner. T'arrives juste à temps pour la dégustation.
—T'étais pas obligé…
Liam haussa les épaules.
—J'avais faim. Et il n'y avait rien dans le frigo.
—Désolé pour ça.
Le policier coupa la viande puis déposa deux morceaux sur deux assiettes. Il s'apprêtait à les emmener à table lorsqu'Albus leva sa baguette et fit voler la vaisselle qui s'installa, toute seule, dans la salle à manger. Liam observa le phénomène, un peu surpris. Il suivit ensuite Albus qui s'assit devant son assiette.
—Ça me perturbe toujours autant…, lâcha Liam en s'installant en face de lui.
—C'est normal, tu n'as pas l'habitude.
—Tu fais absolument tout avec la magie? demanda-t'il en se saisissant de sa fourchette.
—Non… parfois c'est plus facile de faire à la manière…
—Normale? tenta Liam avec un sourire.
—...j'allais dire "moldue".
Ils attaquèrent leur repas en silence. Albus n'était pas très loquace au réveil. On le lui avait souvent reproché, surtout sa mère qui devait subir ses réponses monosyllabiques à ses réveils, devant son petit-déjeuner préparé avec amour. Mais cette fois-ci, en plus de sa mauvaise humeur caractéristique, se mêlait son embarras face au policier. Il avait du mal à se sentir à l'aise, à partager de nouveau un repas avec quelqu'un.
—Tu vis seul? demanda Liam en rompant le silence.
—Maintenant oui. J'avais un colloc… Il… C'est compliqué. Et toi? Tu n'as pas une famille qui t'attend? Une femme? Des enfants?
—Tu me trouves assez vieux pour avoir des gosses? rit Liam.
—Au moins une femme…
—Disons que les femmes ne sont pas ma tasse de thé, répondit-il sur un ton neutre.
Albus faillit en lâcher sa fourchette. Il leva les yeux vers le policier qui ne semblait pas avoir remarqué son trouble. Liam leva ensuite un regard espiègle vers lui.
—Il n'y a pas d'homosexuels chez les sorciers? demanda-t'il encore avec un sourire.
—Si…, répondit Albus. Enfin, non… Pour être franc, je n'en sais rien, dit-il en rougissant.
Il espéra, de tout son cœur, que le policier n'ait pas remarqué son visage empourpré. Il baissa la tête, se concentrant sur son steak, n'osant plus lever les yeux vers Liam qui le sondait toujours, avec un petit sourire.
—On ne parle pas de ce genre de choses chez les sorciers, se défendit Albus. La norme, c'est une femme et un homme qui se marient pour faire des enfants. Les sangs purs...Avant, les grandes familles de sorciers ne pensaient qu'à préserver la puissance magique de leur sang. Ils se mariaient souvent entre eux.
—Je vois... , fit Liam. L'inceste est permis mais pas l'amour entre deux hommes.
—Non! s'exclama Albus trop abruptement. Non, je veux dire… C'était avant. Maintenant… les sorciers se marient avec des moldus… Et….
Albus se perdait dans ses explications en rougissant de plus en plus. Liam l'observait, amusé. Albus eut cette odieuse impression qu'il se moquait de lui. Liam posa soudain sa main sur la sienne et Albus la contempla longuement, sentant le fond de ses entrailles se réchauffer curieusement.
—T'inquiète…, dit-il simplement en lui souriant.
Il retira sa main et continua à manger comme si de rien n'était alors qu'Albus essayait désespérément de faire taire ses pensées irrationnelles.
—Donc…, dit Albus pour reprendre contenance. Tu n'as personne…
—Je suis seul, dit Liam. Je m'occupe comme je peux et je me plonge dans le travail.
—C'est comment… d'être… chez les moldus? demanda-t'il.
Il se maudit d'avoir posé la question mais il n'avait pas pu s'en empêcher. Liam avait englouti sa dernière bouchée et réfléchit un moment en poussant un soupir satisfait. Pour sa part, Albus n'avait plus du tout faim.
—Dans le milieu de la police…, c'est encore difficile. L'image du policier est encore très hétéro. Un homme fort, à femme… Je suis sûr de ne pas être le seul mais on évite généralement d'aborder le sujet. Après, chez les moldus, j'aime à penser que les mœurs ont évolué. Bien sûr, il reste toujours des connards, comme partout. Mais je ne me cache plus depuis longtemps.
Albus dévisagea Liam. Au fond de lui, il l'enviait. Il jalousait son courage de dire haut et fort ce qu'il était, sans tabou, ni gêne. Le jeune sorcier repensa à toutes ces années où il avait tu ses envies par peur du rejet, voire du dégoût. Il n'en avait parlé à personne excepté sa sœur. Il n'osait imaginer la réaction de sa famille, de son père, de son frère ou même celle de Scorpius. Albus n'aurait pas pu supporter leur embarras ou leur mépris pour quelque chose qu'il ne pouvait pas contrôler. Et dire que Liam en parlait avec le sourire…
—Ça te dérange si je reste un peu ici? demanda Liam.
—Hein? fit Albus en sortant de sa rêverie.
—De ce que j'ai compris, tu es seul… Je le suis aussi et comme on s'est mis d'accord de travailler ensemble sur l'affaire. Je me demandais si je pouvais loger chez toi quelques jours pour avancer. Si ça ne te dérange pas.
La tempête dans la tête d'Albus redoubla de violence. La voix de sa raison lui hurla de refuser. Il se sentait en danger avec Liam à ses côtés. Ses nouvelles sensations le dérangeaient énormément, réveillant en lui quelque chose qu'il ne voulait pas affronter. Mais il avait raison. Il serait stupide de le chasser alors qu'ils avaient si bien ensemble. Ensemble… Albus avait tant souhaité ne plus être seul depuis qu'il était devenu une langue-de-plomb et voilà qu'il rencontrait une personne à qui il pouvait parler librement, sans se soucier du secret. Il avait confiance en Liam Jones. Mais il ne pouvait pas en dire de même pour lui-même.
—Mais tu as ta vie chez les moldus…, commença Albus.
—A cause de Merlin, je n'ai plus de travail et personne ne m'attends dans mon petit appartement, dit-il avec un rictus triste. Tant que tout ne sera pas terminé, je me vois mal reprendre ma petite vie de moldu, comme tu dis.
—Très bien, répondit Albus en essayant de ne pas rougir une nouvelle fois. Tu es le bienvenu. La chambre de Scorpius est libre, si tu veux.
—Il ne reviendra pas? Je peux prendre le canapé.
—Non, dit Albus d'une voix plus triste qu'il ne l'aurait voulu. Je ne pense pas qu'il reviendra.
Liam ne fit aucun commentaire. Il semblait avoir remarqué l'expression peiné de son nouvel ami et respecta son deuil. Il se leva débarrassa les assiettes et fit la vaisselle. Albus était toujours à table, réconforté par les bruits de l'eau dans l'évier. Au moins, Liam était quelqu'un d'ordonné. Il eut une pensée pour Scorpius qui aurait certainement empilé les assiettes sales dans un coin de la cuisine en dégueulassant le plan de travail. Son meilleur ami lui manquait terriblement. Albus pria pour qu'il aille bien, où qu'il soit.
—On s'y remet? demanda Liam en retournant à table.
OoO
Ils passèrent une nouvelle nuit blanche à étudier tous les écrits de Lewis. Liam refit du café tandis qu'Albus divisait les parties entre eux. Il laissa à l'inspecteur les cahiers en anglais et prit tous ceux qui contenaient des pages en runes antiques. Il dut sortir son vieux dictionnaire pour la traduction. En se plongeant dans ses écrits codifiés, Albus se rendit compte à quel point Lewis était un sorcier remarquable, un esprit brillant. Ses tournures de phrases étaient écrites d'une main experte, dans un langage runique maîtrisé que même un professeur expérimenté aurait eu du mal à traduire. Il mit trois heures à déchiffrer une page qui ne relatait que la jeunesse de Merlin. Lorsqu'il feuilleta le reste du premier cahier sur sa pile, il se rendit compte à quel point ce travail allait leur demander du temps.
Liam, de son côté, était plongé dans sa lecture. Il avait un bon niveau et les pages se tournaient plus rapidement que celle du dictionnaire d'Albus.
—Pour les sorciers, résuma-t'il au bout de cinq heures de lecture intensive, Merlin est un sorcier né d'un père sorcier et d'une mère moldue. Un démon et une pucelle chez nous…, un peu comme un Jésus inversé.
—Jésus, c'est celui qui marche sur l'eau? demanda distraitement Albus.
—Entre autre, il multipliait les pains aussi…
Albus arqua un sourcil par-dessus ses lunettes rondes. Ce prodige s'expliquait très bien, dans le monde des sorciers, par un petit sort de dédoublement. Rien de bien compliqué.
—Sans baguette, précisa Liam pour plaisanter.
—Il ne savait sûrement pas qu'il était un sorcier, ironisa Albus. Contrairement à Merlin.
—Qu'est-ce qui se passe quand un enfant né avec des pouvoirs magiques mais dans une famille de...moldus? demanda Liam. Il se débrouille tout seul?
—C'est impossible, répondit Albus en tournant sa page. Notre Ministère repère immédiatement la magie sur toute l'île. Une délégation vient dans la famille pour lui expliquer à quel monde il appartient.
—Oui mais il n'y avait pas de Ministère du temps de Jésus ou Merlin…, fit remarquer Liam.
Albus haussa les épaules.
—C'est dangereux la magie quand on est petit. On ne la maîtrise pas et les enfants ont du mal à la canaliser. C'est pour ça qu'on va à l'école et qu'on a une baguette.
Il se redressa sur sa chaise en réfléchissant sérieusement sur le sujet.
—Il y a tout de même des histoires sur des enfants qui n'ont pas pu aller à l'école… J'ai lu des cas où l'enfant se fait complètement engloutir par la magie parce qu'elle est devenue trop puissante pour lui.
Albus se souvenait l'avoir lu dans la biographie de son homologue. Bien sûr, elle était de la main de cette perfide de Rita Skeeter qui avait écrit des atrocités sur son père et sa famille bien après la Grande Guerre. Mais le cas de la sœur du célèbre directeur l'avait troublé. Ariana Dumbledore était morte frappée par un sortilège lancé par l'un des occupants de la maison parce qu'elle avait laissé libre court à sa magie destructrice, sans barrière, sans formule et surtout sans baguette.
—Merlin avait une baguette? demanda encore Liam en se saisissant d'un nouveau cahier.
—Lewis n'en parle pas?
—Pas vraiment. Il parle d'un sceptre mais ça m'a l'air très différent du bout de bois que tu trimbales partout.
Liam lui tendit une gravure dessinée dans son cahier. Albus découvrit la représentation d'un vieil homme en toge, coiffé d'un long chapeau pointu, d'une épaisse barbe blanche. Il tenait dans une main un épais grimoire aux runes semblables à celles qu'Albus peinait à traduire et dans l'autre, un long bâton.
En y réfléchissant, Albus se souvint d'avoir repéré le mot baguette sur l'une des pages qu'il avait encore à traduire. Il trouva la ligne rapidement et traduisit le paragraphe.
"La baguette de Merlin ou ce qui s'en approche, est en bois de chêne coupé dans la forêt de Brocéliande, demeurée perdue comme la tombe de Merlin. Selon la légende, Merlin aurait taillé son sceptre dans une branche du chêne Guillotin, patriarche de la forêt et dont le pouvoir serait synonyme de vie. La baguette de Merlin est la baguette de la vie."
La dernière phrase avait été griffonné à la main par Lewis et Albus savait pourquoi. Comme toute langue-de-plomb qui se respecte, il connaissait l'histoire des trois frères et de la baguette de Sureau, la baguette de la mort. Tout comme il existait une arcade jumelle à l'arcade de la mort, il existait quelque part la baguette de la vie qui appartenait jadis à Merlin. Albus n'osa imaginé son pouvoir sachant pertinemment de quoi était capable l'ancienne baguette de Dumbledore, maintenant détruite dans la source de Poudlard.
—Dans ce cahier-ci, dit Liam en levant les yeux vers lui, il parle du Saint-Graal.
—Qu'est-ce qu'il dit?
—En gros… Ce serait une coupe qui refile la vie éternel. Le même baratin que dans les légendes arthuriennes, dit-il en balançant le cahier sur la table. Les sorciers croient au Saint-Graal? demanda Liam sceptique.
—Dans une des salles des prophéties, il y a une antichambre où les sorciers étudient l'énigme laissée par Merlin. D'après la légende, elle permettrait de retrouver le Saint-Graal. Comme une partie du cerveau de Merlin est scellé, tout le monde pense que la solution du code permettrait l'ouverture de cette partie cachée.
—Donc, la connaissance perdue de Merlin serait le Saint-Graal, si j'ai bien compris.
—Peut-être…
—Peut-être?
Albus secoua la tête.
—Franchement, j'en sais rien. Imaginons que le faux Merlin recherche le Saint-Graal… Pourquoi faire chanter une langue-de-plomb qui s'occupe des cerveaux. Il aurait mieux fait de piéger un des sorciers qui bossent depuis des années sur l'énigme… Mais Lewis a, un moment, travaillé avec eux dans la grotte de Merlin, avant que la source n'explose. Peut-être a-t'il compris quelque chose qui leur avait échappé… Rien qu'à voir toutes ses recherches, il est clair qu'il en savait plus sur Merlin que n'importe qui… Et il a su entrer dans la partie scellée… Je le sais puisque je l'ai suivi dans le cerveau de Merlin. Lewis a passé la porte. Comment? En décodant l'énigme?
—Tu recommences, le prévint Liam.
—Quoi?
—Tes délires… Tu t'emportes. Prends du recul. Mets-toi à la place de ce type.
—Qui? Lewis.
—Non… Merlin. Qu'est-ce qu'il veut?
Albus était un peu largué. Il réfléchit une seconde, en rajustant ses lunettes sur son nez. Liam but une gorgée de café et attendit comme un professeur avec son élève, ce qui agaça l'élève en question.
—Je ne sais pas…, dit-il entre ses dents. Comme tu l'as dit… De la reconnaissance.
—Et comment peut-on obtenir de la reconnaissance dans le monde des sorciers?
—L'argent, tenta Albus. Le sang aussi… J'en sais rien, soupira-t'il, ça ne mène à rien ton petit jeu.
—Attends… Ce gars fait une fixette sur ton père et apparemment il est célèbre. Il n'en manque pas, lui, de la reconnaissance dans le monde des sorciers. Comment Harry Potter est-il devenu célèbre?
—Il a été marqué par un mage noir. Je doute que Merlin ait rencontré Voldemort un jour dans sa vie.
—Non mais par après?
—Ben, ses exploits… Il a empêché le vol de la pierre philosophale, énuméra Albus sur ses doigts. Il a vaincu un Basilic, fait fuir une centaine de détraqueurs, remporté le Tournoi des Trois sorciers, combattu des mangemorts, et vaincu le plus grand mage noir de tous les temps dans une guerre épique...
—De la magie, dit Liam les yeux de nouveau brillants. Ton père a fait toutes ces choses avec de la magie. Regarde ceux qui l'entourent, ils prennent de la drogue pour avoir de la magie. Ils recherchent toujours plus de magie. Ce Merlin-là, veut devenir plus puissant que ton père avec plus de magie.
—C'est impossible d'avoir plus de magie, railla Albus. C'est dans notre sang. On ne peut…
Il s'interrompit tout à coup. Une idée avait jailli dans l'esprit d'Albus. Un détail que la mort de Lewis et sa toute nouvelle mission lui avaient fait oublier. Il se souvint de Radcliffe, de chacun de ses mots devant la source de Poudlard. La source… Berceau de la magie, berceau de vie… Récipient de vie. Une coupe, un vase, un puits… Une source de vie, une source de magie. Merlin recherchait les sources…
—Mais pourquoi les détruire, dans ce cas-là? dit tout haut Albus.
—De quoi tu parles.
—Des sources dont je t'ai parlé…
—Celle que ce fameux Radcliffe a failli détruire? demanda Liam en essayant de se rappeler.
—Oui et celle de la grotte de Merlin a bien été détruite. Je te parie que c'est Merlin qui est derrière tout ça. Il veut détruire les sources, pas utiliser leur pouvoir. Pourquoi? Ça n'a pas de sens…
—Le Saint-Graal serait une de ces sources? demanda Liam en voyant Albus se prendre la tête entre ses mains, désespéré.
—Je n'en sais rien. C'est encore flou. C'est sûrement expliqué dans un de ces documents mais ça va me prendre des mois pour tout traduire.
Liam soupira, résigné tandis qu'Albus était plus perdu que jamais. Il contempla l'amas des cahiers éparpillés sur la table et les journées que cela allait lui prendre pour tout déchiffrer. C'était un travail colossal et ils n'avaient malheureusement pas de temps à perdre pour l'étude. Il n'était plus à l'école, en train d'étudier pour le plaisir. Les enjeux étaient réels, dangereux et pressants.
—Si ton Lewis, là, est mort juste après avoir visité la partie secrète du cerveau de Merlin, peut-être qu'il a noté la solution quelque part dans ses derniers cahiers…, suggéra Liam en farfouillant sur le tas.
L'idée n'était pas bête. Albus consulta chaque tranche. Méticuleux comme il l'était, Lewis avait apposé une date sur chacun de ses recueils. Il passa directement en bas de la pile et pris le plus récent. Il n'était pas rempli comme tous les autres. Il n'y avait que quelques feuillets de la même écriture runique qu'il avait tant de mal à déchiffrer. Liam se pencha près de lui pour lire avec Albus. Leurs regards tombèrent sur la dernière page, à la dernière ligne tracée de la main du vieux sorcier. Ils y virent une phrase dans une écriture étrange qui ne ressemblait pas aux idéogrammes qui remplissaient toute l'oeuvre de Markus Lewis.
—C'est quoi? demanda Liam. On dirait de l'elfique…
—Ce n'est pas le langage des elfes de maison, s'agaça Albus.
—Non, je veux dire. L'écriture sur l'anneau unique dans ce film-là…
Albus dévisagea Liam sans comprendre, partagé entre le soupir exaspéré et le rire. Liam devina l'expression du sorcier et se renfrogna.
—Laisse tomber, dit-il en se redressant. Tu sais la lire?
—Non. Je n'ai jamais vu ce genre de symboles dans aucun livre.
Il tenta de trouver des similitudes avec les autres formes de langages qu'il avait appris au fil de ses études mais en vain. A bout de nerfs, il se concentra plutôt sur le titre du dernier paragraphe dont les idéogrammes lui semblaient plus familiers.
—Ça y est, s'exclama-t'il après une bonne heure d'intense réflexion.
—Tu as déchiffré le code? demanda Liam excité.
—Non, impossible. Par contre, je sais à quoi il sert maintenant.
A travers la fenêtre, l'aube pointait son nez. Les deux hommes percevaient le clapotis discret de la pluie sur ses carreaux. Albus avait les traits tirés, à nouveau et Liam semblait plus fatigué que jamais. Mais le policier patienta durant la pause d'Albus qui avait toujours cette affligeante manie de maintenir un petit suspens à chacune de ses grandes découvertes.
—Il est écrit: "Le secret de la partie scellée de Merlin". Lewis a trouvé comment comment entrer dans la partie cachée du cerveau de Merlin. Et cette phrase dans cette écriture étrange est la solution.
Liam ne put masquer sa déception.
—Génial…, ironisa Liam en s'étirant. Je suis content pour toi mais je n'ai pas vraiment l'impression que ça nous avance à quoique ce soit.
—Ça ne veut dire qu'une chose, expliqua Albus. L'énigme de Merlin dans l'une des antichambre au département des mystères ne permet pas d'accéder au cerveau caché de Merlin. Elle permet de trouver autre chose, le Saint-Graal sûrement.
—Peut-être que ce code, dit Liam en désignant la phrase mystérieuse, permet d'entrer et l'énigme d'actionner quelque chose une fois la porte franchie.
—Non, dit Albus incroyablement fatigué mais toujours alerte. J'ai traduit la suite aussi. Lewis n'avait pas seulement découvert comment ouvrir la porte dans son cerveau. Il en avait trouvé son utilité.
—Qui est? s'impatienta le policier.
Albus relut sa traduction, n'osant croire ce qu'avait écrit Lewis.
—"La porte scellée même à la vérité. Une seule question posée et la réponse, quel qu'elle soit, vous sera apportée." Le cerveau caché de Merlin est une sorte de puits de science, de connaissances infinies capable de répondre à n'importe quel mystère posé. Lewis est entré, il a posé sa question et il a rapporté la réponse à l'autre Merlin, ce qui a causé sa mort en rompant son serment.
Albus se laissa choir sur son dossier, épuisé et choqué par ce qu'il venait d'apprendre. Un puits de vérité, il n'osait y croire ou espérer un jour y entrer. C'était une prouesse de magie tout à fait exceptionnel. Il se mit à la place de Lewis, pendant une seconde, face à toutes les possibilités qu'il avait eu devant lui, les milliers de questions qu'il avait dû sûrement avoir envie de poser. Et il fallait n'en choisir qu'une, celle que Merlin lui avait commandé de poser en menaçant la vie du seul être cher qu'il ait jamais eu.
—T'as une idée de la question qu'il a bien pu poser? demanda Liam en croisant ses bras sur sa poitrine. Il n'en parle pas dans ses notes?
—Non, lâcha Albus vaincu par la fatigue. Et je pense que la seule façon de le découvrir c'est en franchissant nous-même la porte. Et pour ça, dit-il en tapotant du doigt le carnet ouvert devant lui, il va falloir déchiffrer ce texte...
