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UNE ÉPAULE SUR LAQUELLE PLEURER


Rose avait profité du week-end pour annoncer à ses parents ses fiançailles avec Arthur. Celui-ci avait insisté pour l'accompagner à ce dîner de famille mais Rose l'en avait dissuadé. Elle voulait être seule, chez elle, sans Arthur. A vrai dire, elle avait souvent eu besoin de se sentir seule ces derniers temps.

Dans la foulée de son futur mariage, Arthur lui avait proposée d'emménager chez lui. Elle n'y avait vu aucune objection. Depuis qu'ils sortaient ensembles, Rose passait le plus clair de son temps chez lui, toute la semaine, prétextant que l'appartement d'Arthur soit plus proche du Ministère que la grande maison familiale de ses parents. Mais Rose avait eu aussi le besoin de se détacher d'eux. Quand elle rentrait, tous les soirs, dans leur petit nid d'amour, Rose se sentait plus femme, plus adulte, loin de sa chambre d'enfant décorée par les soins de son père avec des roses rouges partout et des posters des équipes de quidditch tapissés sur ses murs.

De fait, elle était venue dîner chez ses parents pour leur annoncer son mariage ainsi que son déménagement.

Ron avait craché son jus de citrouille à la nouvelle. Il avait dévisagé sa fille, puis son épouse en la suspectant d'être déjà au courant. Hermione avait nié. Sa mère n'avait rien dit. Elle était devenue plus pâle mais un mystérieux sourire étirait ses lèvres avec une expression frissant la mélancolie.

—Tu es sûre de ton choix, ma chérie? lui avait demandée Hermione.

—Bien sûr qu'elle n'est pas sûre! avait rétorqué son père en adressant des yeux ronds à sa femme.

—C'est ma décision, papa…, avait soupiré Rose.

—Tu l'aimes? C'est le bon? demanda encore Hermione avec toujours ce même sourire triste.

Rose médita ses questions. Elle joua avec ses petits pois du bout de sa fourchette. Ce n'était pas le questionnement sur ses sentiments pour Arthur qui commençait à faire monter la colère en elle. Rose ne supportait plus d'être la cible de ce genre de méfiance. Tout ce qu'elle entendait, était les doutes de ses parents quant à ses décisions. Ils n'avaient pas confiance en elle, encore une fois. Tandis que Ron la prenait encore pour la petite fille qui faisait ses premiers pas dans le Poudlard Express, Hermione s'inquiétait de ses futurs échecs. Elle n'était pas prise au sérieux même lorsqu'elle leur annonçait l'une des plus grandes décisions qu'elle ait jamais pris dans sa vie.

Rose commençait à fulminer.

—Écoutez…, commença Rose un peu trop agressivement et en posant sa fourchette. Je ne suis pas venue vous demander votre permission. J'aime Arthur, d'accord? C'est un homme bon, qui a une bonne situation (dit-elle à l'adresse de son père). Il m'aime, il prend soin de moi. Il me fait rire aussi.

Elle était à court de mots. Les souvenirs de sa relation avec Arthur défilaient dans sa tête. Il était parfait… Et pourtant… Pourquoi s'efforçait-elle de s'en convaincre? Elle n'avait pas à se justifier, ni à ses parents, ni à elle-même. Alors pourquoi le faisait-elle, encore?

Hermione posa sa main sur celle de sa fille, geste censé la calmer.

—On ne remet pas tes choix en question, Rosie, dit sa mère d'une voix douce. Mais tu dois comprendre que c'est une nouvelle… disons… C'est surprenant. Ron?

Elle s'était tournée vers son mari qui s'était comme figé sur place. Ron dévisageait sa fille, une lueur d'incompréhension dans les yeux, sa joue encore bombée de la nourriture qu'il venait d'enfourner dans sa bouche.

—Excuse-moi…, dit-il en avalant et en secouant la tête. Je me suis arrêté à "J'aime Arthur". Qu'est-ce que tu disais?

—Qu'on la soutenait dans ses choix! murmura Hermione en lui donnant un coup de coude.

Ron se mit à rire en secouant la tête, un grand sourire sur ses lèvres. Rose eut la naïveté de croire qu'il se réjouissait sincèrement pour elle jusqu'à ce qu'il secoue la tête en faisant une affreuse grimace.

—Tout ça...est...ridicule! grommela-t'il. Tu es trop jeune pour te marier!

—Quoi? s'exclama Rose dont le rouge commençait à lui monter au visage, tout comme chez son père d'ailleurs. Je viens d'avoir vingt-et-un ans, papa. Maman en avait deux de moins quand elle t'a épousé!

—C'est complètement faux! clama Ron haut et fort.

—C'est toi qui te plante complètement,rétorqua Hermione en commençant à débarrasser les assiettes, habituée à voir ces deux-là s'énerver.

—Quoi? Tu avais cet âge-là quand je t'ai épousé? demanda-t'il en désignant Rose du doigt.

—Non...j'étais plus jeune, idiot. J'avais son âge quand elle est née.

Rose arbora un air de triomphe en se tournant vers son père. Ron secoua, à nouveau la tête.

—Ça n'a rien à voir! bafouilla-t'il en cherchant ses mots. Les temps ont changé. J'ai demandé ta mère en mariage juste après la guerre. Et Hermione avait une certaine...maturité! Et vingt-un-an, c'est…

Il but une nouvelle gorgée de son jus de citrouille et grimaça.

—Tu n'aurais rien de plus fort? demanda-t'il en se tournant vers sa femme.

—Papa, arrête! intervint Rose. Je sais que ça t'inquiète mais je suis assez grande pour savoir ce qui est bien pour moi.

—Ah oui? Et quand tu sortais avec ce Chase-là qui t'as trompé pendant toute ta septième année à Poudlard...

Hermione se racla la gorge dans son dos.

—Ce pauvre garçon était sous imperium, Ron. Et si je me souviens bien, tu l'appréciais beaucoup quand tu l'as rencontré chez tes parents.

—Oui...bon… Et le fils Malefoy! s'écria encore Ron. C'était censé être l'amour de ta vie… Il t'a déçu, lui aussi. Ton Arthur, c'est pareil!

—Ron! s'exclama Hermione en le fusillant du regard.

Rose avait baissé la tête. Sa mère avait aussitôt compris que Ron avait touché un point sensible et elle lui frappa légèrement le sommet de son crâne roux avec son essui de vaisselle. Rose chassa Scorpius de son esprit. Elle ne voulait pas penser à lui, pas ici, et surtout pas maintenant.

—Arthur n'est pas comme eux, dit Rose en relevant la tête. C'est un homme sur qui l'on peut compter. Il est un peu comme toi, papa, dit-elle en le dévisageant. Sauf qu'il est brillant…

C'était une pique, une boutade pour se venger de ses propres critiques sur ses choix amoureux. Ron vit rouge et Hermione dut lui masser les épaules pour qu'il garde son calme. Elle avait cependant un petit rictus amusé qui étirait ses lèvres de plus en plus.

—Fais-moi confiance, papa, répéta Rose en soutenant son regard furibond. Arthur est un très bon parti. C'est un auror. Il m'aime et il me comprend et ça me suffit.

—Et toi? demanda Hermione.

—Quoi, moi?

—N'espères-tu pas plus qu'un "ça me suffit"? Je trouve ça un peu triste, Rose. C'est ça qui nous inquiète.

—J'ai espéré plus par le passé, dit-elle à mi-voix. Mais c'est fini. Aujourd'hui, je suis heureuse de ce que je partage avec Arthur.

—Tu ne l'épouseras pas! rugit Ron.

Rose se leva de table, d'un bond, aussi rouge pivoine que son père.

—Tu n'as pas à dire ce que je dois faire ou pas. Je ne suis plus une petite fille. Je suis une femme. Et si j'ai décidé d'épouser un homme, je me fiche de ta permission!

Elle n'attendit pas la contre-attaque. Rose sortit de la pièce à grandes enjambées et monta, quatre à quatre les escaliers qui menaient à l'étage. Elle se dirigea au bout du couloir, en face de la salle de bain et entra dans sa chambre de jeune fille en prenant bien soin de claquer la porte le plus bruyamment possible.

Elle se rendit compte, trop tard, que son geste avait tout l'air d'un coup de théâtre mélo-dramatique, digne d'une petite adolescente en crise. Mais la colère qui pulsait dans ses tempes lui interdisait toute rationalité.

Rose savait pertinemment que les réactions de son père n'étaient animées que par la peur de voir sa petite fille grandir. Il avait toujours été très protecteur envers elle comme le reste de la famille, d'ailleurs. Tous, sans exception la prenait pour la petite fille gauche, un peu limitée qui avait besoin d'être surveillée constamment, épaulée et rassurée. Persuadée de ce rôle, Rose l'avait endossé à la perfection tout au long de sa vie. Même à Poudlard, où elle en était venue à envisager la mort, incapable de surmonter une pauvre petite déception amoureuse.

Mais elle avait changé. Elle avait grandi et compris qu'elle était bien plus que cela. Rose avait prouvé maintes et maintes fois son courage, son savoir-faire et sa force. Elle avait quitté un homme qu'elle aimait par devoir alors que son absence lui avait arrachée le coeur à chaque minute. Elle avait surmonté sa peine, s'était reconstruite et avait persévéré dans sa carrière d'auror. Elle avait remporté les épreuves, mêmes bidons, de la brigade d'élite. Elle avait poursuivi un homme dangereux et l'avait vaincu, toute seule.

Elle n'était pas faible. Elle n'était pas immature. Elle était enfin elle-même et cela la rendait folle de rage que ses parents ne s'en aperçoivent toujours pas.

Rose avait besoin de s'occuper. Elle ne pourrait partir de chez elle tant qu'elle n'avait pas débarrasser sa chambre. Elle contempla la petite pièce de son enfance. Le lit était fait, avec le même édredon à l'effigie de son équipe de Quidditch préférée. Sur le mur était accroché sa première batte que lui avait offert son père pour son douzième anniversaire. Elle se dirigea vers sa coiffeuse. Au -dessus de son miroir, elle avait accroché des photos. Lily riait sur l'une-d'elles, ses longs cheveux roux au vent. Hugo, à ses huits ans, volant avec sa grande soeur sur leurs premiers balais. James barbouillant le visage endormi d'Albus de mots grivois sur son front à l'aide de feutres. Scorpius, Albus et elle lui souriant alors qu'ils reprenaient le Poudlard Express pour leur quatrième année scolaire.

Rose sursauta en entendant un craquement dans son dos. Elle fit volte-face, sa baguette dans la main et se tétanisa sur place en observant un homme passer par l'ouverture de sa fenêtre. Elle pointa sa baguette sur lui, attendant qu'il entre complètement pour bien le viser. L'homme se redressa, ses longs cheveux blonds lui tombant dans les yeux. Il portait des habits de moldus, sales et en piteux état. Rose écarquilla les yeux.

—Scorpius?! murmura-t'elle en reconnaissant son intrus.

Elle n'avait toujours pas abaissé sa baguette et Scorpius la fixait, sans un mot. La situation était absurde. Dans son esprit, il était l'homme à la double-identité. Celui qu'elle avait pris pour un criminel pendant de longs mois et qui se révélait être incroyablement stupide pour s'être fourré dans un guêpier terriblement dangereux. Le voir ainsi dans sa chambre d'enfant… après des mois et des mois à croire qu'il avait basculé de l'autre côté… Et en même temps, Rose n'était plus sûre de rien. Car l'homme qu'elle avait en face d'elle, bien qu'ayant l'apparence de celui qu'elle avait aimé si ardemment à Poudlard, n'avait plus du tout la même expression. Scorpius la dévisagea avec une froideur qu'elle ne lui connaissait pas et elle discerna dans ses yeux bleus, une autre lueur bien plus terrifiante. Celle de l'ombre de ce qu'il avait traversé et dont elle n'osait imaginer les raisons.

—Qu'est-ce que tu fais là? dit-elle encore en se tournant vers sa porte par crainte de voir surgir l'un de ses parents.

—On m'a dit que tu savais…

Sa voix était la même, un peu plus rauque peut-être. Il devait fumer beaucoup.

—Qui t'as dit ça? Tu as vu Albus?

—Non, répondit-il sur un ton sec. C'est James…

Rose acquiesça. Evidemment… James était son contact, l'unique personne au courant de sa véritable identité. C'était lui qui l'avait renseigné sur l'adresse du hangar. Ce même lieu qui avait disparu dans les flammes un peu avant leur arrivée.

—Qu'est-ce qui s'est passé au hangar? demanda-t'elle en baissant sa baguette.

—Il y a un espion parmi les aurors. C'est lui qui a prévenu de votre arrivée. Je suis venu pour te prévenir.

—Quoi? s'exclama Rose.

Elle n'en croyait pas ses oreilles. Elle sonda Scorpius pour découvrir s'il disait bien la vérité mais son visage était indéchiffrable. Il la fixait toujours intensément sans qu'aucune émotion ne trahisse son état d'esprit. Rose se sentit intimidée. Ce Scorpius-là lui faisait peur.

—Le patronus avait la forme d'un rat. Tu sais qui a ce genre de patronus? demanda-t'il en s'approchant un peu.

Lorsqu'il fit un pas en avant, Rose recula instinctivement.

—Il y avait un rat parmi les patronus au chalet…, avec les détraqueurs, réfléchit-elle à toute vitesse. Ça veut dire que c'est l'un…

Elle s'interrompit, choquée. Elle ne pouvait y croire. Scorpius acquiesça lentement. Il s'était arrêté au milieu de la pièce remarquant le recul progressif de la jeune femme.

—Tu es sûre de ton Arthur? demanda-t'il d'une voix un peu plus amère.

Rose tiqua sur le "ton". Elle sut immédiatement qu'il était au courant pour ses fiançailles. C'était peut-être pour cela qu'il était réellement venu la voir, affrontant tous les dangers et sous la menace potentielle de se faire repérer. Si c'étaient là ses véritables raisons, Rose le trouvait stupide de s'être donné cette peine. Elle en fut d'autant plus peiné que sa question n'était en fait émise que par la jalousie.

—Bien sûr qu'il n'est pas un espion, répliqua-t'elle avec colère, la dispute avec son père bien en tête. C'est un homme intègre.

—Oui… Comme l'était Chase…

—Va te faire foutre, Malefoy!

Elle avait crié un peu trop fort mais Rose s'en fichait complètement. Elle fusilla Scorpius du regard et celui-ci ne réagit pas. Pas un sourire narquois, une main dans les cheveux, ou même de la colère. Elle aurait tout préféré plutôt que ce silence triste et résigné.

Finalement, Scorpius poussa un profond soupir et se laissa tomber sur son lit. Il ferma les yeux un instant et Rose vit sa mâchoire se contracter légèrement.

—Ça fait longtemps que tu sors avec lui? demanda-t'il après un moment.

—Avec Arthur? demanda-t'elle bêtement.

—Pourquoi? Il y en a eu d'autres?

Elle reconnaissait enfin son ton sarcastique. Rose se sentit blessée mais elle n'en montra rien. Elle croisa les bras sur sa poitrine.

—Environ six mois…, répondit-elle.

Scorpius opina de la tête.

—Quand je suis entré à Azkaban…, fit-il remarquer.

Rose ne voyait pas le rapport. Mais elle ne répondit rien. Elle se contentait de le fixer en se demandant ce qu'il pouvait bien imaginer.

—Tu l'aimes? demanda-t'il encore.

—C'est du sérieux oui, éluda-t'elle la question.

—Plus que moi à l'époque…?

La question cingla l'air comme un coup de fouet. Rose ne sut quoi répondre. Elle ne s'était pas attendue à ce qu'il lui rappelle ainsi leur histoire.

—Oublie…, se corrigea-t'il. Je suis désolé. Je ne voulais pas dire ça.

—Merci de t'en excuser.

Elle aurait pu lui dire de s'en aller. Mais elle en était incapable. Comment pouvait-elle oublier sa question? Tout se mettait à remuer en elle. Rose devait se concentrer sur autre chose. Elle marcha jusqu'à sa bibliothèque et se mit à empiler les livres sur son bureau.

—Qu'est-ce que tu fais? demanda Scorpius, dans son dos.

—Comme tu vois… Je déménage.

—Chez ton copain, c'est ça?

—Mon fiancé, répliqua-t'elle en se tournant vers lui.

Il eut un faible sourire et Rose y lut de l'amertume. Elle se força à ne pas y prêter attention. Elle fit taire les ronronnements au fond de ses entrailles, ainsi que les voix romantiques qui se bousculaient dans sa tête. Cela ne voulait rien dire.

—Plus d'issues possible, alors…, commenta Scorpius, toujours assis sur son lit.

—Ce n'est pas une question d'issues. C'est un choix. Il faut prendre des décisions pour avancer dans la vie. Et… voilà. J'avance. J'ai décidé d'épouser Arthur… ça implique d'emménager avec lui, dans son appartement.

D'un coup de baguette, elle fit apparaître un carton et commença à ranger les livres dedans. Mais ses gestes étaient mécaniques. Elle s'exécutait comme un automate, obnubilée par le regard de Scorpius qu'elle sentait dans son dos. Elle avait cette horrible impression d'être méchante avec lui. C'était stupide… Il avait dû vivre des atrocités à Azkaban et chez ces hommes en noirs qui n'hésitaient pas à se faire exploser en entraînant le plus de victimes possibles avec eux. Ce n'était pas quelques mots qui allaient le faire flancher.

—Je sais… Je comprends, l'entendit-elle dire.

Et pourtant… Il avait l'air si vulnérable sous sa carapace d'homme froid et dur. Au-delà de la peur qu'il lui inspirait, Rose sentait aussi chez lui une profonde tristesse. C'était ce sentiment qui lui faisait le plus peur, parce qu'elle y était terriblement réceptive.

Rose ne put s'empêcher de se tourner vers lui pour le contempler. Il était toujours assis sur son lit, les bras posés sur ses cuisses, légèrement penché en avant. Il ne la regardait pas, il fixait le vide, les mains jointes en acquiesçant faiblement.

—Tu me fais peur, Scorpius, murmura-t'elle sans le vouloir.

Il tourna la tête vers elle et il plongea son regard dans le sien. Il sourit, rit un peu sans véritable joie tout en détournant les yeux. Ensuite, il se leva et s'approcha sans vraiment oser la regarder.

—Je fais peur à tout le monde, répondit-il sur un ton faussement enjoué.

—Tu me fais peur parce que tu souffres, dit-elle encore et Scorpius stoppa net. Est-ce que j'ai raison?

—Je crois oui…, dit-il en la fixant.

Son regard changea et Rose sut qu'elle avait vu juste. Elle vit dans ses iris toute la souffrance qu'il essayait de contenir et toutes ses craintes se confirmèrent en ce simple regard. Il n'avait pas besoin de mots. Rose savait parce qu'au fond de ses yeux, elle reconnut le même vide qu'elle avait contemplé au sommet de la Tour d'Astronomie. Elle vit aussi qu'il savait qu'elle avait compris. Qu'il n'était pas obligé de parler, ni de pleurer.

Il se contenta d'approcher. Rose avait délaissé son carton et ses livres. Elle avait oublié pourquoi elle tenait un manuel de sortilèges deuxième année dans sa main. Elle s'était perdue dans les yeux bleus de Scorpius qui s'approchait toujours. Rose tenta de reculer et elle se cogna contre le bord de son bureau. Elle baissa la tête, un peu fiévreuse, pour déposer le volume sur sa table de travail. Ensuite, lorsqu'elle releva la tête, elle vit Scorpius tout près d'elle. Il ne la regardait pas. Il avait simplement posé sa main sur la sienne, ses doigts encore repliés sur la tranche de son livre. Il caressa sa paume, entremêla ses doigts aux siens et Rose se sentit soudain électrisée.

Leurs regards se croisèrent à nouveau. Il la contempla longuement, hésitant sur ce qu'il devait faire. Rose ne bougeait pas. Son souffle devenait de plus en plus court et le contact de la peau de Scorpius contre la sienne, par leurs mains liées, réchauffait tout son être. C'était agréable. Un peu triste mais enivrant.

Il approcha son visage près du sien, doucement, s'arrêtant parfois en craignant sa réaction. Mais Rose ne bougeait toujours pas. Elle en était incapable, pas après avoir aperçu le fond de son âme, cette partie qu'il tentait désespérément de cacher aux yeux des autres. Mais pas à elle… Jamais à elle. Car Rose était la seule avec qui il n'avait jamais pu faire semblant. Elle était l'unique. Et cela la terrifiait comme la contentait du plus profond de son être.

—Tu me fais peur, murmura-t'elle d'une voix rauque tandis qu'il approchait ses lèvres des siennes.

Il l'embrassa longtemps, sans oser faire le moindre geste, craignant toujours qu'elle ne le repousse. Rose se sentit revivre. Cela faisait si longtemps. Elle entrouvrit la bouche pour passer sa langue contre la sienne et il comprit. Il lui prit son visage entre ses mains, devenues chaudes, et l'embrassa de plus belle, roulant sa langue contre la sienne. Rose l'attrapa par la taille et le serra contre elle. Il passa sa main dans ses épaisses boucles rousses et Rose s'accrocha à ses épaules. Cela faisait si longtemps.

Scorpius lui saisit les hanches et la fit s'asseoir sur son bureau en faisant chavirer sa pile de livres qui tomba lourdement sur le sol. Rose caressa son visage et mordilla ses lèvres tandis qu'il passait une main sous son pull. Elle trembla de tout son être dans ses bras et sentit une douce chaleur l'envahir.

Elle avait eut si peur pour lui, dès l'instant où elle avait appris sa véritable mission. Le savoir vivant, entre ses bras, la soulageait plus qu'elle ne l'aurait dû. Elle s'accrochait à lui de peur de le voir disparaître de nouveau, en bas, chez eux… chez les hommes en noir… Là où elle ne pourrait pas le suivre. Tant qu'elle le tenait contre ses lèvres, dans leur étreinte qui n'en finissait pas, alors, il était en sécurité. Rose ne voulait pas qu'il parte. S'il la quittait à nouveau, elle savait qu'elle prenait le risque de ne plus jamais le revoir. Elle ne voulait pas le perdre. Elle ne le supporterait pas.

—Rose? appela son père dans le couloir. On a entendu un grand bruit. Tout va bien?

La voix de son père la ramena brusquement à la réalité. Rose repoussa Scorpius tout en gardant ses paumes contre son torse. Le souffle court, les lèvres devenues rouges, le feu aux joues, elle fixa la porte en sentant la panique la gagner. Son coeur s'affolait dans sa poitrine et elle sentait les propres battements effrénés du coeur de Scorpius, sous ses doigts.

—Chérie? Tu boudes? demanda encore Ron. Je suis désolé, d'accord?! Tu veux qu'on en discute?

La poignée de la porte de Rose se mit à tourner légèrement.

—Non! s'exclama Rose. Tout va bien, papa. J'ai besoin de réfléchir, seule! Je descendrai après.

—Tu m'en veux?

—Non, ne t'inquiète pas. J'arrive… Attends-moi en bas.

Rose s'efforça de calmer sa respiration en se rassurant avec le bruit des pas de son père dans l'escalier. Elle ferma les yeux en prenant une grande inspiration. Scorpius n'avait pas bougé et elle le retenait toujours du bout des doigts. Scorpius ne l'avait pas quitté du regard et il attendait qu'elle se décide à recommencer leur étreinte.

Malheureusement pour lui, Rose avait repris ses esprits. Son père lui avait rappelé leur dispute, Arthur, ses fiançailles, son mariage, son engagement auprès d'un autre homme. Elle se rappela aussi de l'absurdité de la présence de Scorpius dans sa chambre. Il attendit encore un peu avec l'espoir de pouvoir se rapprocher d'elle à nouveau. Mais Rose le repoussa un peu plus et il contempla, résigné, la jeune femme croiser les bras sur sa poitrine et lui sourire tristement.

—Tu regrettes? lui demanda Scorpius à mi-voix.

—Non…, répondit Rose sincèrement. Tu en avais besoin.

Elle se dégagea de ses bras et marcha dans sa chambre en se frottant ses avant-bras pour faire disparaître ce frisson qui lui donnait encore la chair de poule. Elle s'étonna de ne pas se sentir coupable. Scorpius la suivit du regard.

—Tu ne te demande pas ce qu'il m'est arrivé? fit-il en mettant ses mains dans ses poches.

—Je ne sais pas si j'en ai envie…

—D'accord.

Rose lui tournait le dos, perdue dans ses pensées. Elle l'entendit soudain marcher et crut qu'il se rapprochait d'elle. Mais lorsqu'elle se retourna, elle le vit sortir de sa chambre par la fenêtre. Elle eut soudain très froid et son coeur eut un raté. Il repartait dans les ombres.

—Scorpius! s'exclama-t'elle. Attends!

Elle s'en fichait d'avoir parlé trop fort. Elle avait oublié ses parents, son futur mariage et ses doutes. Scorpius était dehors, perché dans le vide, se retenant au bord. Il se redressa un peu quand il eut entendu son nom. Rose traversa sa chambre à grandes enjambées. Elle se pencha sur lui, attrapa son visage entre ses mains et l'embrassa.

—Je t'en supplie, murmura-t'elle en se détachant de lui. Reste en vie.

—Je vais essayer, répondit-il.

Ils se dévisagèrent longuement, une dernière fois. Rose aurait voulu lui dire autre chose, n'importe quoi qui lui aurait donné une excuse pour qu'il reste un peu plus longtemps. Mais elle était incapable de parler. Elle ne faisait que le fixer avec ce désespoir de n'avoir aucun moyen de le retenir, ni de le sauver. Scorpius eut alors un sourire très tendre, de ceux qu'il lui adressait lorsqu'ils étaient encore ensembles.

—Ne t'en fais pas, dit-il. Ça ira...parce que je sais que tu connais la vérité sur moi.

Il se laissa ensuite tomber et Rose suivit sa chute, des yeux, en retenant son souffle. Il était retombé sur ses pieds, sans un bruit, sans un mot. Lorsqu'il se redressa, il la regarda une dernière fois puis il disparut dans l'obscurité.