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LE LANGAGE SECRET


Albus rentra trois jours plus tard de la maison où il avait grandi.

Au bout de ces trois jours, il ne la supportait plus. D'abord parce qu'elle lui rappelait sans cesse l'absence de James à travers les photographies et les souvenirs qui stagnaient dans chaque pièce. Ensuite, il n'arrivait plus à regarder ses parents en face. Après la cérémonie et la dispute dans la cuisine, il s'était senti vide de toutes substances. Albus avait la tête complètement vide, le coeur meurtri et retranché dans un lieu sombre où il n'arrivait plus à le retrouver. Il ne tolérait plus les larmes, les cris, les questions ou les embrassades dégoulinantes d'empathies. Il ne voulait plus s'inquiéter pour sa mère, son père ou sa soeur. Tout ce qu'il arrivait à se dire, c'était qu'il passait de cinq à quatre, en une seule nuit. Il n'avait rien vu venir et il ne pouvait pas réparer ça.

Lorsqu'il referma la porte de son appartement derrière lui, il n'eut pas le courage d'appeler Liam. Il ne lui avait rien expliqué lorsqu'il avait appris la nouvelle par Lily qui lui avait envoyé son patronus. Il lui avait seulement balancé que son frère était mort avant de sortir en trombe pour transplaner. Tout s'était précipité. Le retour au bercail, le corps de James dans la maison, étendu sur la table sous un drap blanc, Albus qui contempla le visage vide de toutes couleurs et expression de son grand frère, ses premières larmes, leurs pleurs de sa mère, le mutisme de son père, les câlins de Lily inconsolable, la cérémonie, les bruits, les murmures et toujours ce corps devant lui, les souvenirs, les regrets, les larmes, toujours les larmes, les paroles de Rose, les cris de sa mère et puis le silence.

La main sur la poignée de la porte d'entrée de son appartement, Albus pensa que la mort vue par les vivants était d'abord bruyante. Mais comme toute chose en vie, elle finissait par se taire. Tout finissait par plonger dans un silence vide de sens.

Albus lâcha sa valise dans son hall. Il se sentait incroyablement fatigué sans avoir toutefois l'envie de dormir. Tout était éteint et il se demanda si Liam dormait encore dans la vieille chambre de Scorpius. Il n'avait pas vu son meilleur ami aux obsèques. Était-il là? N'avait-il pas eu le courage de se montrer comme au Terrier? En tout cas, il n'était pas là pour le réconforter. Ce n'était pas plus mal. Albus se sentait responsable envers lui, aussi. Qu'aurait-il pu lui dire? Un "pardon", peut-être? Se serait-il montré aussi compréhensif que Rose?

Il entra, à pas lents, dans le salon. La table ronde était encore jonchée des notes de Lewis sur lesquelles il n'avait pas réussi à avancer d'un millimètre. Tant de temps perdu dans ces gribouillis, emmuré dans son mutisme de serment. Tant de temps à se terrer dans cette pièce, entouré de livres au lieu de sa famille et de James. Tous ces moments qu'il aurait encore pu partager avec lui. Tout ce qu'il aurait pu lui dire ou réparer. C'était fini. Il ne pouvait plus. Tout était fini.

Albus poussa un cri de rage en jetant la pile de notes et de livres au sol, balayant la table du revers de sa main. Le fatras s'écroula sur le plancher avec un bruit assourdissant. Il s'en fichait. Plus rien n'avait d'importance maintenant. L'ordre, la méthode, la patience, la recherche, l'intelligence, les mystères, les secrets… Au vent tout ça. Que tout brûle dans les flammes qui avaient consumé son frère. Les runes inscrites à la plume dans les cahiers de Lewis, le rendait malade.

Il délaissa le désordre pour marcher vers son fauteuil préféré, celui qui était tourné vers sa grande fenêtre. Il s'y effondra et contempla la vue sans vraiment l'apprécier. Comment pouvait-il encore éprouver du plaisir ou de la joie alors que son frère n'était plus?

—Albus? Ça va? fit une voix derrière lui.

Il ne prit pas la peine de se retourner. Il n'avait pas envie de faire le moindre effort. Il savait que Liam avait entendu le bruit des livres qui tombaient par terre. Cela avait dû le réveiller et il était sorti de la chambre pour venir le voir.

Liam se présenta à lui en caleçon et tee-shirt. Ses cheveux bruns, d'ordinaire bien coiffé, étaient aussi en bataille que les siens. Il avait de grands cernes sous ses yeux bleus comme s'il n'avait pas dormi depuis longtemps. L'inquiétude qu'Albus décela sur son visage, l'irrita.

—Je ne savais pas que tu étais rentré, dit-il en s'asseyant à côté de lui.

—Je viens juste d'arriver, répondit Albus d'une voix lasse.

Liam opina en détaillant Albus de son oeil expert. Il avait le même réflexe que lui, celui d'analyser chaque chose, chaque personne qui se présentait dans son champs de vision. Plusieurs fois, Scorpius et Rose lui avait dit à quel point c'était agaçant qu'il utilise constamment sa vision d'aigle. Maintenant qu'il en était lui-même l'objet, il comprenait pourquoi.

—Ça s'est passé comment l'enterrement? demanda-t'il sans prendre de gants.

La subtilité n'était décidément pas le point fort du policier.

—Mal, répondit Albus sur un ton un peu agressif mais résolument fermé.

—Je vois…, dit Liam en opinant encore. Tu veux en parler?

Albus grogna en lui tournant le dos. Il n'avait pas d'expliquer ce qu'il ressentait, ni qu'on lui pose des questions débiles. Il voulait qu'il le laisse seul avec sa peine pour s'y terrer avec son coeur brisé.

Liam se leva en s'attardant un instant. Il semblait hésiter. Il fit un pas pour s'éclipser et Albus se sentit soulagé. Il n'éprouva aucune culpabilité à le chasser de son intimité. Il voulait qu'il s'en aille pour le laisser dans le silence. C'était tout ce qu'il pouvait supporter à présent. Mais Liam revint à la charge.

—Je comprends que tu sois dans cet état, dit-il. Et tu as toutes les raisons de l'être. Mais crois-moi, ça ne t'aidera pas. Tu as peut-être l'impression que c'est la meilleure chose à faire, que c'est plus facile ainsi. Tu crois sans doute que ce sont les pires jours de ta vie…mais tu te trompes. Ce sera pire demain, et encore plus après-demain et ça va continuer jusqu'à ce que tu décides enfin à parler.

—Qu'est-ce que tu en sais?! s'énerva Albus en lui tournant le dos.

—Je le sais, c'est tout…

La voix de Liam avait un peu flanchée. Albus ne le remarqua pas. Il était en colère. Liam lui faisait la leçon alors qu'il ne voyait pas à quel point il avait mal. Il insistait alors qu'il ne désirait qu'une chose, qu'on lui foute la paix.

—Albus, l'appela-t'il doucement. S'il te plaît, pour une fois...ne te ferme pas.

C'en était trop. Albus se releva brusquement de son fauteuil pour lui faire face, les yeux aveuglés par la rage, le sang bouillonnant dans ses veines. Il avait envie de le frapper mais il se contenta de lui hurler dessus.

—ME FERMER?! s'écria-t'il. Alors dis-moi… Explique-moi, Ô grand sage..comment, COMMENT je devrais me comporter selon toi?

Liam encaissa sa colère sans broncher. Il le toisa, le regard dur, affrontant les cris d'Albus.

—J'AI PERDU MON FRÈRE! cria-t'il encore. Il est parti… et il ne reviendra pas! Est-ce que tu sais seulement ce que ça fait?

—Oui, je le sais, soutint Liam sans le quitter des yeux. J'ai perdu ma soeur, il y a quatre ans.

Ce fut comme si Liam venait de lui donner un coup de poing. La colère d'Albus mourut dans sa gorge. Il le dévisagea avec une profonde tristesse, incapable de prononcer le moindre mot. Liam était toujours aussi calme alors qu'il venait de lui confier sa blessure la plus grande. Albus tombait des nues. Il ne lui avait jamais parlé d'une soeur. Il avait abordé le sujet difficile de sa mère mais jamais...il ne savait pas…

—Pardon…, bredouilla Albus vaincu. Pardonne-moi...je...je suis un imbécile.

Il s'écroula sur son fauteuil, retenant ses larmes. Il ne voulait plus pleurer et surtout pas devant Liam. Celui-ci l'aida à s'asseoir. Sa main s'attarda sur son épaule et il lui caressa le dos en attendant qu'Albus reprenne ses esprits, calme sa respiration.

—Il faut que tu laisses tout sortir, Albus. C'est le seul moyen.

—J'essaie mais ça ne veut pas… Je me sens si coupable. La dernière fois que je l'ai vu, je lui ai, à peine, adressé la parole? Je ne savais pas… J'ignorais que c'était la dernière fois que je le voyais…

—Tu ne pouvais pas savoir, le rassura Liam d'une voix douce.

—Si! Si, je pouvais… C'est horrible, Liam, dit-il en levant vers lui des yeux pleins de larmes. Quand j'étais à Poudlard...j'ai reçu une prophétie.

—Une prophétie comme celle sur ton père? demanda Liam en fronçant les sourcils.

—Oui… Elle disait...elle parlait d'un grand bouleversement. D'une chose terrible qui allait arriver. Une guerre… Il y aurait quelqu'un pour l'arrêter, ajouta Albus en s'essuyant le nez du revers de sa manche. Comme mon père pour Voldemort. "Mais la Vie appelle la Mort." "Le prix de la paix sera le retour de la mort". J'ai cru… J'ai mal interprété les choses. Le pire, c'est que j'ai essayé de l'empêcher. Chaque fois que j'essaie d'arranger les choses, elles ne font qu'empirer. J'ai obligé des gens à souffrir à cause de moi et elles continuent à l'être. J'ai essayé d'empêcher la mort et mes proches meurent autour de moi.

Albus pleurait tout en parlant. Il suivait finalement le conseil de Liam. Il laissait tout sortir, toutes ses peurs, tous ses regrets. Il ne savait pas si cela lui faisait du bien ou pas mais Liam avait raison, ça devait sortir. Il repensa aux paroles du professeur Trelawney dans sa salle d'examen. Il se souvint des mots qu'il avait répété à Rose pour la convaincre de quitter Scorpius. Albus avait assisté à la douleur de son ami, à sa dépression de deux ans, à celle de Rose. Il leur avait fait tant de mal. Et pourquoi au final? Il s'était engagé chez les Langues-de-Plombs pour empêcher la mort de frapper, pour arrêter l'ennemi avant la guerre pour ramener la paix avant même qu'elle n'ait besoin de disparaître. Il s'était cru plus intelligent, plus fort, plus malin. Sa fierté l'avait fait s'éloigner de tous ceux qu'il aimait. Il avait cru que le prix de son sacrifice ne serait que le silence mais elle lui avait déjà coûté la vie de son frère. Et Albus appréhendait l'avenir qu'il ne pourrait sans doute pas empêcher.

Comme l'avait dit Kaleo, la langue-de-plomb des prophéties, en essayant d'empêcher une prophétie, on ne faisait que la concrétiser. Il le savait mais il avait quand même choisi de défier des forces qui le dépassait.

—Qu'est-ce que j'ai fait? murmura-t'il.

—Tu as fait de ton mieux…, répondit Liam.

Albus secoua la tête.

—Je n'ai fait qu'apporter la souffrance autour de moi. Et ça fait mal, gémit-il. J'ai mal tout le temps. Je souffre depuis que j'ai vu Radcliffe mourir dans ce puits. Je croyais que c'était bon. Ce n'était pas grave si j'étais le seul à souffrir parce que tout ce que je voulais, c'était que personne d'autre ne souffre comme moi.

—Dans la vie, on a toujours le choix. Parfois, c'est plus facile de se dire qu'on ne l'a pas.

Albus eut un rictus méprisant.

—C'est bien une pensée de moldu, railla-t'il sans se soucier de vexer ou non Liam. Moi, je sais qu'on ne l'a pas, ce choix. Tu sais ce que j'ai vu au Département des Mystères? J'ai vu la tapisserie du Destin. Tout est écrit à l'avance! Si j'avais pris cette foutue porte, j'aurais pu voir la mort de mon frère ou les prochains, qui sait… J'aurais pu voir à quel point tout ce que je fais, blesse les autres. Je suis un monstre. Si ça compte, ce n'est pas Merlin, le méchant de l'histoire, c'est moi.

Alors qu'il s'y attendait le moins, Liam lui balança une pichenette sur le front. Surpris, Albus leva les yeux vers lui. Liam s'assit sur le rebord de la fenêtre, en le contemplant, toujours avec ce regard dur qui lui rappelait parfois le souvenir de James.

—Albus, dis-toi bien que tu ne peux pas sauver tout le monde. Je l'ai cru, à un moment, moi aussi, quand ma soeur...enfin ma demi-soeur est tombée malade. J'ai cru que si je bossais dur, que j'amassais beaucoup d'argent, ça la guérirait. Mais ça ne l'a pas sauvé. Tu ne peux rien contre la mort et si tu essaies de la vaincre, c'est un combat perdu d'avance. Elle gagne toujours, pour tout le monde, sans distinction. Et qu'importe à quel point tu te mets en colère ou que tu te déprécies, elle s'en fiche. Tu peux te flageller toute ta vie. Tu ne gagneras pas tant que tu n'accepteras pas une vérité fondamentale.

—Laquelle? demanda Albus sceptique.

Liam s'abaissa près de lui, son visage tout proche du sien.

—Tu ne peux pas te rendre responsable de chaque malheur. Tout ce que tu as entrepris pour éviter l'inévitable… Tout cet apitoiement qui te tombe sur les épaules, en ce moment… Tout ça n'aurait rien changé. Comme tu l'as dit, il est parti et tu peux te rendre coupable de chaque blessure, de chaque mauvais pas… Cela ne le ramènera pas.

Les mots de Liam étaient durs, cinglant mais vrais. Albus les écoutait et cela faisait resurgir ses propres blessures. Il avait mal, toujours mal. Encore et encore. Il détourna le regard, vaincu par cette tristesse qui ne voulait pas partir. "Cela ne le ramènera pas…" Au combien, c'était vrai… Il n'était plus là.

—J'aurais aimé être là… J'aurai aimé l'aider. Il était tout seul. Il s'est battu seul. J'aurai dû être là.

—Et tu serais mort avec lui, compléta Liam.

Albus leva les yeux vers lui. La voix de Liam s'était adoucie, comme si sa mort lui aurait fait beaucoup de mal. Liam s'agenouilla devant lui et caressa sa joue, doucement pour sécher ses larmes.

—C'est comme dans les histoires, chuchota-t'il. Si tout est écrit comme tu le dis… alors c'est une grande histoire. Les héros ont toujours les meilleures intentions du monde mais ils leur arrivent de faire des erreurs…

—J'essaie toujours de tout prévoir, se justifia encore Albus. A chaque fois, je peux discerner tous les choix qui s'offrent à moi. J'essaie...j'essaie vraiment de faire le bon. De ne pas me tromper.

—Personne ne peut toujours avoir raison.

—Je croyais...je pensais…

Il s'interrompit, sachant pertinemment qu'il avait tort d'affirmer qu'il avait toujours raison. Ces récents échecs en étaient la preuve. Liam avait raison. Il s'était trompé. Il eut l'impression que c'était la première fois et il avait du mal à encaisser le prix qu'on lui avait demandé de payer pour son erreur.

—C'est comme pour ton père…, lui dit encore Liam. Tu te souviens de ce que tu m'as dit. Lui aussi avait une prophétie qui le concernait. Tout semblait écrit à l'avance. Mais il avait le choix. Il aurait pu se retourner à tellement de moments dans sa vie. Il aurait pu fuir au lieu d'affronter le mage noir. On a toujours le choix, Albus. Les héros ont le choix de fuir ou de continuer à se battre.

—Je ne suis pas courageux comme mon père, lâcha Albus. Je ne suis pas comme mon frère.

—Tu te trompes, insista Liam. Tu crois que tu n'as fait qu'empêcher la mort de tes proches mais tu n'as pas fait que ça. Tu t'es battu pour arrêter ce type...ce Merlin. Tout ça…, dit-il en désignant les livres et les notes sur le plancher. Toutes ses recherches… C'est pour l'arrêter, lui. Alors oui, tu ne te bats pas avec tes poings ou...avec ta baguette. Mais tu te bats quand même.

Albus le dévisagea, troublé. C'était la première fois qu'on lui disait ce genre de chose, qu'on lui trouvait une forme de courage dans ses actions. Liam lui montrait un visage grave, inquiet, comme s'il essayait de le maintenir dans la lumière, de l'empêcher de sombrer. Il vit dans ses yeux clairs, à travers les rayons de la lune qui passait par les carreaux de sa fenêtre, une émotion qu'il n'avait jamais vu chez aucun de ses amis.

—N'abandonne pas. Il faut que tu continues à te battre.

La gorge nouée, Albus baissa les yeux en reniflant. Il avait soudain peur, peur de cette demande qui impliquait tellement de chose. Il n'avait pas la force de son frère, ni celle de son père et Liam lui demandait de la trouver au fond de lui pour surmonter sa peine et continuer le combat qui n'était pas encore terminé, face à cet ennemi encore invisible. Albus prit la main de Liam dans la sienne.

—Tu m'aideras? demanda-t'il timidement.

Liam approcha son visage du sien et l'embrassa. Albus fut d'abord surpris puis ressentit ces délicieux picotements au bout de ses doigts. Ce n'était pas du désir, c'était autre chose. Il y avait de la tendresse dans ce baiser et une promesse silencieuse. Lorsqu'il se détacha de lui, Liam plongea son regard dans le sien.

—Jusqu'à la fin…, murmura-t'il solennellement.

OoO

En refermant la porte de la chambre d'Albus, Liam poussa un profond soupir. Il se frotta le visage pour y chasser la fatigue et l'inquiétude. La nuit avait été longue mais Albus avait fini par s'endormir. Il n'avait plus dormir avec un homme depuis longtemps, ou du moins essayer. Albus s'accrochait à lui comme à une bouée de sauvetage, pressant son corps contre le sien. Liam avait dû puiser dans tout le self-Control dont il est capable pour ne pas profiter de la situation. Albus était vulnérable, ravagé par le chagrin et il n'avait pas besoin d'un amant en ce moment, mais plutôt d'un ami. Liam avait rempli ce rôle en serrant Albus dans ses bras, dans son lit pour l'aider à trouver le sommeil. Il avait encore été secoué de quelques crises de larmes mais il s'était finalement calmé vers cinq heures du matin et à présent, il dormait comme un bébé.

Liam marcha d'un pas lent vers la cuisine. L'horloge murale indiqua dix heures. Dehors, la tempête était passée pour ramener le beau temps. Le ciel était d'un beau bleu, sans nuage et l'air était déjà lourd d'une chaleur sèche. Liam se gratta la barbe en baillant, tout en mettant la bouilloire sur le feu. Il se désolait que les sorciers ait une telle aversion ou incompréhension de la technologie moldue. Il aurait tout donné pour un percolateur ou une machine à expresso.

Tout en écoutant distraitement le faible sifflement de l'eau sur le point de bouillir, Liam repensait à sa conversation avec Albus. Il n'arrivait pas à croire qu'il avait reparlé d'Emily. Depuis ce terrible jour qu'était sa mort, il avait ravalé son souvenir au plus profond de sa mémoire pour ne la faire revenir que lors des groupes de discussions pour l'entraide de ceux qui avaient perdu un proche trop tôt. Il était peut-être un peu trop tôt pour le dire mais Albus avait bien réagi. Il pouvait espérer s'en sortir. Il était loin des crises de colères de Liam où il saccageait tout autour de lui, ou de sa phase d'auto-destruction où il cherchait la bagarre un peu partout en n'ayant plus rien à perdre. Emily avait été son moteur pendant tant d'années. C'était pour la sortir de la misère qu'il avait bossé si dur, qu'il avait fait tout ces petits boulots avant de participer aux concours de la police, pour lui payer un logement décent et des études où elle pourrait s'épanouir. Lorsqu'elle s'en alla, Liam s'était senti perdu, un homme démuni de buts et de sens. Il lui avait fallu tant de temps pour se reconstruire et surmonter sa peine. Il l'aurait souhaité pour Albus. Malheureusement, du temps...ils n'en avaient pas.

Il avait eu l'impression d'avoir été trop loin avec Albus. De l'avoir bousculé sans raison dans son désespoir. Hélas, leur ennemi ne leur laissait pas ce répit de pleurer les morts. D'après ce qu'il avait compris, le frère d'Albus était une sorte d'agents chez les sorciers, le genre qui combattait les forces du mal. Comme...un jedi. Et c'était les hommes de Merlin qui l'avait tué, l'ajoutant à la liste des nombreuses victimes de ce taré. Or, ils ne savaient pas encore à qui ils avaient à faire, ni quels étaient ses plans. Ils nageaient dans le flou et ce n'était pas bon. Liam n'aimait pas cette situation. Dans son métier, ce genre d'affaire était une traque où chaque seconde comptait. Face à un meurtrier encore inconnu, l'inspecteur se transformait en chasseur. C'était un jeu... et pour l'instant, c'était Merlin qui avait toutes les cartes en main.

Liam sentait les sorciers complètement perdus face à cet ennemi. Merlin semblait insaisissable, difficile à cerner, dont l'identité oscillait entre le monde normal et celui des sorciers. Ils n'étaient pas prêt. Lui-même ne se sentait pas prêt à l'affronter, encore moins à gagner la partie. Il plaçait tous ses espoirs en Albus. Si quelqu'un pouvait découvrir les plans de ce malade, c'était bien lui. C'était pour cela qu'il l'avait poussé à vomir sa tristesse. Il ne serait jamais guéri, on ne guérissait jamais de la mort d'un proche. Mais il pouvait au moins l'épauler du mieux qu'il pouvait et cela avait commencé par cette promesse.

Il n'en revenait toujours pas. Jamais, au grand jamais... il n'avait promis ce genre de choses à un autre homme. La dernière personne à qui il avait fait ce genre de déclaration était sa soeur, après l'annonce du diagnostic. Il n'avait jamais cru être un jour capable de s'engager à ce point auprès d'un homme qu'il connaissait que depuis quelques mois. Plus il y réfléchissait et plus il devait se rendre à l'évidence. Il ne regrettait pas sa promesse faite à Albus. Lorsqu'il sondait son coeur, il était sûr de lui comme jamais il ne l'avait été, avec personne d'autre. Il ne savait pas s'il pouvait appeler ça de l'amour. Cela pouvait être aussi bien un attachement très profond. Mais aussi vite? Et puis, il y avait ce désir qu'il avait de le toucher à chaque fois qu'il le voyait. Il avait de plus en plus de mal à y résister. Le voir ainsi aussi démuni, l'aurait fait fuir en temps normal, avec n'importe qui… Mais Albus n'était pas n'importe qui et il s'en rendait compte au fil des jours. A mesure qu'il le côtoyait, il était de plus en plus attaché à lui et cela lui faisait un peu peur.

Le sifflement devint plus strident et Liam se servit une tasse de café. Il sursauta lorsqu'il entendit des bruits sourds contre la porte. S'arrachant à ses pensées, sa tasse dans une main, il marcha jusqu'à la porte, hésitant à ouvrir. Il craignait de tomber sur une nouvelle connaissance d'Albus. On frappa encore à la porte, plus fort cette fois et Liam se décida à ouvrir.

Le nouveau venu était un gosse, peut-être seize ou dix-sept ans. Il était cependant grand pour son âge, dépassant Liam d'une bonne dizaine de centimètre. Il était mince aussi, le genre gringalet, pâle et maladroit qui passait son temps devant des écrans d'ordinateurs au lieu de prendre un bon bol d'air. Ses yeux bruns étaient las et ses cheveux bouclés roux lui mangeaient le front. Il était vêtu simplement, comme un ado qui venait de sortir du lycée en ayant brosser une bonne partie des cours de la journée. L'oeil expert de Liam repéra des tâches d'encre sur ses doigts ce qui lui inspira les vieux encriers des vieilles écoles. Mais il portait un tee-shirt Spiderman qui dénotait complètement avec le monde des sorciers. L'ado portait un sac à dos sur son dos et il toisa Liam, blasé.

—Salut, lâcha-t'il d'une voix traînante.

—Salut, dit Liam sans savoir comment réagir.

—Tu dois être Liam, c'est ça? Moi, c'est Hugo. J'suis le cousin d'Albus.

—Ah.

Hugo entra sans se faire inviter. Liam referma la porte, un peu perdu. Il avait dû se cacher lorsque la cousine d'Albus, Rose, avait débarqué chez lui. Mais celui-là connaissait son nom et ne semblait pas surpris de le voir chez son cousin.

—Comment tu…, commença Liam.

—Albus m'a envoyé une lettre, il y a quelques mois me racontant une histoire très intéressante… Alors, il paraît que tu es un moldu insensible à la magie... Ça me plaît! dit-il avec un grand sourire et un regard farceur. Ma dirlo m'a donné une semaine de congé à cause de la mort de James. Je suis venu pour te faire des examens.

—Quel genre d'examen? demanda Liam, méfiant.

—Oh...Rien de bien méchant. On va commencer par une prise de sang et peut-être un petit scanner si on a le temps.

Hugo avait tapoté son sac à dos et Liam le contempla en se demandant comme un si petit sac pouvait y contenir un appareil à IRM.

—Tu es un sorcier? demanda encore Liam de plus en plus sceptique.

—Oui, bien sûr.

—Désolé mais tu...tu n'as pas l'air comme les autres sorciers.

Hugo éclata de rire et Liam s'interrogea de plus en plus sur sa santé mentale.

—Tu devrais voir ta tête! rit-il encore. Aaah! Tordant! (Liam se demanda ce qui pouvait être aussi drôle sans trouver la réponse). On va dire que je suis un sorcier du futur, si ça peut te rassurer. Ouh! Tu café!

Il arracha la tasse des mains de Liam qui le regarda faire, impuissant. Ce petit blanc-bec était sans-gêne, agaçant et bizarre. Il faisait vraiment partie de la famille d'Albus? Hugo savoura une gorgée puis contempla l'appartement.

—C'est la première fois que je viens ici… C'est sympa! Où est Albus?

—Il dort… Je vais le réveiller.

Liam fit mine de s'éloigner vers la chambre. Albus avait besoin de dormir mais l'idée de se retrouver seul plus longtemps avec son curieux cousin, ne lui plaisait pas du tout. Ce type était trop changeant, hermétique à son analyse et quelque peu flippant.

—Non, c'est bon. C'est pas grave. On n'a pas besoin de lui.

Hugo posa la tasse, encore fumante sur la table. Il écarta les quelques cahiers restés empilés dessus, et shoota légèrement dans les livres restés au sol après le coup de sang d'Albus.

—Hey! Attention! le prévint Liam dont la brusquerie d'Hugo le mettait sur les nerfs.

—Tant fais pas, ça va pas faire mal. Tu ne veux pas découvrir pourquoi tu as cette capacité qui te rend si spéciale?

Il tapota sur le dossier de la chaise et Liam le foudroya du regard en acceptant finalement de s'asseoir. Hugo posa brutalement son sac sur la table, dans un bruit sourd qui fit frémir le policier. Lorsqu'il l'ouvrit, il se mit à en sortir des seringues, des fioles et toutes sortes d'instruments effrayants. Liam resta stoïque mais il se mit à paniquer légèrement.

—C'est du matériel de sorcier?

—Pas vraiment, répondit Hugo en choisissant une aiguille. Ce sont des créations à moi. J'aime bien mixé la technologie moldue à celle des sorciers.

—Y en a beaucoup des comme toi? demanda Liam en relevant sa manche.

—Non. Ils me prennent tous pour un fou. Mais rassure-toi, ils pensent ça parce qu'ils sont trop stupides pour se rendre compte de mon génie…

Liam le dévisagea, de plus en plus sceptique. Il était plutôt d'avis que les autres sorciers avaient toutes leurs raisons de le prendre pour un fou. Même chez les moldus, il serait bon pour la camisole de force.

Hugo entoura son biceps avec un garrot et tapota le creux de son bras à la recherche d'une veine. Liam l'observait faire, une lueur d'inquiétude dans les yeux. Il frissonna lorsqu'il vit ce jeune gringalet lever la seringue en pinçant ses lèvres. Il piqua d'un geste expert et remplit le réservoir de son sang.

—Et voilà! Fini! s'exclama-t'il joyeusement. Un bisou magique pour aider à cicatriser? plaisanta-t'il.

—Non, ça ira.

Hugo lui tendit un bout de mouchoir et Liam le pressa sur la piqûre. Ensuite, le sorcier versa le contenu de sa seringue dans une des fioles et sortit sa baguette.

—Tu comptes faire quoi au juste avec mon sang? demanda-t'il en contemplant le filet argenté qui était soudain sortit du bout de sa baguette pour entrer dans la fiole.

—Quelques tests d'usage pour savoir si ton sang est totalement humain ou si tu le partages avec une créature magique qui aurait pu être l'un de tes lointains ancêtres…

Liam le dévisagea, surpris. Il avait déjà du mal à accepter le monde magique et ses étrangetés. Alors imaginer qu'il puisse en faire partie d'une manière ou d'une autre, par l'intermédiaire d'une ascendance étrange, lui donnait froid dans le dos. Il s'éloigna de la table et se dirigea vers la cuisine pour se servir un autre café, en espérant de tout coeur ne pas partager les pouvoirs d'un trolls ou d'un farfadet.

Lorsqu'il revint dans la pièce, Hugo était assis à la table, toujours concentré sur ses fioles, alignés devant lui, la baguette pointée, tour à tour, devant chacune d'elle. Le jeune sorcier parlait à voix basse dans une langue qu'il ne connaissait pas. Il avait tout l'air d'un de ses satanistes flippants qui essayaient d'invoquer le diable ou un démon, à travers une donation de sang frais.

Bien qu'effrayant, il restait le cousin d'Albus. Les deux avaient dû se revoir à l'enterrement de James. Hugo aussi venait de perdre un membre de sa famille. Il ne montrait pas la même tristesse qu'Albus mais Liam savait que les apparences pouvaient être trompeuses.

—Désolé pour ton cousin, dit-il en se rasseyant près de lui.

Hugo se tut soudain, le visage fermé, ayant perdu toute envie de rire. Liam ne sut s'il aurait mieux fait de se taire ou non. Il observa l'adolescent, attendant sa réaction. Hugo fronça les sourcils et pinça les lèvres.

—Merci, dit-il simplement. Comment va Albus?

—Pas très bien, répondit Liam honnêtement.

Hugo acquiesça, le regard toujours concentré sur ses fioles. Il joua un peu avec sa baguette, cherchant visiblement ses mots.

—Je ne sais pas comment je me sentirais si je venais à perdre ma soeur…, dit-il soudain très sérieux.

—On ne peut pas se l'imaginer, répondit Liam en buvant son café. On peut juste espérer que ça n'arrive jamais.

Hugo leva les yeux sur lui, légèrement troublé et impressionné. Mais bien vite, il secoua la tête et plaqua à nouveau son sourire idiot sur son visage juvénile. Liam reconnut que le petit génie avait bien un don pour s'extirper de la tristesse à un vitesse affolante.

—Alors? demanda Liam pour changer de sujet. Que dit mon sang?

—Je ne sais pas encore…, répondit Hugo en reculant sur sa chaise. Les sortilèges prennent du temps. Il ne nous reste plus qu'à attendre. Alors, comme ça...tu vis avec Albus?

Liam ne répondit pas. Le ton d'Hugo cachait un sous-entendu douteux, comme si un sourire grivois se dissimulait derrière sa question. Liam sirota son café, l'air de rien.

—On bosse ensemble, répondit-il simplement.

—Sur quoi?

Le policier désigna de la tête, la pile de cahier et Hugo prit le premier en contemplant la couverture, l'air soucieux.

—Ça ne risque pas de le tuer si je le lis? demanda-t'il à haute voix.

—Je ne pense pas. Ce sont les recherches d'une autre langue-de-plomb et elle est déjà morte.

Hugo haussa des épaules et se mit à feuilleter le premier carnet. Il dévorait les pages à une vitesse vertigineuse, comme ces surdoués qu'on voyait parfois à la télévision ou sur le net. Liam le laissa seul dans sa lecture pour prendre une douche, trop heureux d'échapper à une autre conversation gênante avec ce petit effronté.

OoO

Albus s'éveilla deux heures plus tard.

Il ouvrit les yeux dans un flou familier sans ses lunettes. Pendant une minute, il se sentit bien, rendu amnésique par l'engourdissement de son réveil tardif. Mais bien vite, tout lui revint avec une brutalité qui lui étreignit le coeur.

La mort de James, l'enterrement, les pleurs de Lily, les cris de sa mère, le silence de son père et sa propre douleur. Mais d'autres souvenirs s'ajoutèrent à ceux déjà très douloureux. Des bribes de paroles et de mots réconfortants...Une promesse qui réchauffa tout son être comme la première fois qu'il l'avait entendu.

Liam lui avait promis qu'il ne l'abandonnerait pas. Qu'il serait là...jusqu'à la fin.

Cette promesses était surréaliste, comme tout droit sortie d'un rêve. Il n'avait fait la rencontre de ce moldu si spécial qu'il y avait très peu de temps. Jamais...jamais il n'aurait imaginé se rapprocher de lui aussi vite, aussi profondément. Et pourtant, il lui avait bien fait cette promesse. Il avait bien dit chaque mot qui l'avait rassuré au plus profond de son âme. Il n'était pas parti alors qu'il n'avançait pas avec les notes de Lewis. Il ne s'était pas enfui lorsque Rose avait débarqué pour lui reprocher tous les maux. Il était resté alors qu'il pleurait la mort de son frère. Il lui avait demandé de continuer à se battre. Il croyait en lui.

Liam lui inspirait la force et le courage, comme un Gryffondor. James l'aurait apprécié. C'était un homme d'action, un enquêteur, patient et méticuleux, qui n'hésitait pas un seul instant à se mettre en danger pour la bonne cause. A chaque fois qu'il pensait à lui, Albus se sentait fébrile, partagé entre le réconfort de sa présence et la passion qu'il déchaînait en lui. Il ne savait pas ce qu'il allait se passer entre eux, ce qu'il pouvait espérer. Mais Albus était sûr d'au moins une chose: il ne voulait en aucun cas que Liam s'en aille.

Il enfila un peignoir, trouvant la force de se lever en enfilant ses lunettes et ses pantoufles. Une agréable odeur de café flottait dans l'air. Albus sortit de la chambre en appréhendant un peu de croiser Liam. Ils s'étaient couchés ensemble et cette idée le fit rougir jusqu'à la racine de ses cheveux emmêlés. Mais il s'était réveillé seul et il craignit, un instant, que le policier n'ait pris peur malgré sa promesse.

Albus stoppa net en découvrant une silhouette rousse assise à sa table, penchée sur un des carnet de Lewis.

—Hugo? reconnut-t'il en ajustant ses lunettes sur son nez. Qu'est-ce que tu fais là?

Son cousin se tourna vers lui, un large sourire aux lèvres.

—Ah! Salut! dit-il sur un ton joyeux. Bien dormi? Désolé mais l'ambiance à la maison n'était pas au beau fixe. Rose est partie comme une voleuse en me laissant seul avec mes parents. Je suis passé pour analyser le sang de Liam, comme tu me l'avais demandé.

—Il est où? demanda Albus, inquiet.

—Sous la douche. C'est ton copain? fit-il innocemment en se replongeant dans le carnet.

Albus rougit en s'étranglant. Il s'approcha rapidement d'Hugo en lui arrachant le cahier des mains.

—Hé! s'exclama le rouquin, scandalisé.

—On travaille ensemble! se justifia Albus, devenu rouge pivoine.

—Quelle synchronisation…, commenta Hugo en croisant ses bras sur sa poitrine. Tu sais, je m'en fiche si tu sors avec un mec.

Albus resta bouche bée, partagé encore le choc du commentaire d'Hugo et le fait qu'il ait deviné son penchant pour la gente masculine. Hugo tapotait sa fiole, impatient, comme si de rien n'était, n'attendant même pas une réponse de la part de son cousin.

—Ce ne sont pas tes affaires, répondit Albus en s'effondrant sur une des chaises.

—Comme tu veux.

Albus chassa, loin de son esprit, les paroles d'Hugo et ronchonna en rangeant le cahier à sa place. Il ramassa paresseusement les ouvrages sur les runes antiques et ses parchemins de notes qu'il reposa sur la table. Hugo le regardait faire distraitement. Le liquide dans une des fioles se teinta d'un beau bleu ciel et Hugo grimaça.

—Ça veut dire quoi? demanda Albus, soudain inquiet.

—Qu'il ne partage pas le sang d'un loup-garou. Dommage, c'était ma première hypothèse.

—Un loup-garou? répéta Albus, sceptique. Vraiment?

—C'était ça ou le vampire. De toute façon, je vais le tester pour toutes les créatures.

—Pourquoi aurait-il du sang d'une créature magique?

Hugo poussa un soupir d'impatience en levant les yeux au ciel. Il avait cette manie lorsqu'il estimait que son interlocuteur n'était pas à la hauteur de son intellect foisonnant. Déjà petit, Hugo avait la sale manie de se croire tout-puissant grâce à ses grandes capacités. Plus il vieillissait et plus cela allait en s'empirant. S'il n'avait pas l'immaturité d'un enfant de dix ans, Albus aurait très bien pu l'imaginer comme le prochain mage noir à abattre.

—Les sorciers ne savent que très peu de choses des créatures magiques…

—C'est faux, le coupa Albus. Il y a les livres de Dragonneau et puis Hagrid… Il en sait beaucoup sur les créatures, sans compter sur Oncle Charlie et les dragons…

—Non. Je te parle pas de leurs moyens de reproduction ou d'habitat. On s'en fout de toutes ces fadaises. Je te parle d'un sujet beaucoup plus intéressant comme la manière dont les créatures utilises la magie ou comment ils la reçoivent.

Hugo s'était tourné vers Albus, l'oeil brillant. Il avait toujours cette tête quand parlait d'un sujet qui le passionnait. Albus soupira en cherchant une tasse de café à proximité. Il venait de se lever avec les pensées encore douloureuse de James et ses doutes avec Liam. Il n'était pas de taille à supporter une conférence sur l'usage de la magie chez les créatures magiques.

—Avec la découverte des sources, on a pu établir que l'homme puisait ou non l'énergie tellurique des sources et la stockait en lui pour la faire jaillir selon sa volonté ou ses besoins. C'est ce qui différencie un moldu d'un sorcier, tu me suis?

—Jusque là oui… même si ce ne sont que des théories.

—Sauf que cette énergie est parfois trop puissante et réagit souvent de manière aléatoire, continua Hugo en ignorant la remarque d'Albus. Ce qui explique pourquoi les jeunes sorciers sont souvent dépassés par leurs pouvoirs et ne les contrôlent pas. On a remédié à ce problème par l'usage de baguettes magiques.

—Oui…

—Or les créatures magiques utilisent la magie sans baguette et la maîtrise parfaitement. Comment tu expliques cela? Si on reprend les théories des moldus, toutes les espèces seraient issues d'une évolution et d'une adaptation à son milieu. Donc, en théorie, les humains devraient être parfaitement capable d'utiliser et de maîtriser la magie sans un bout de bois.

—Peut-être qu'on en est capable, en réalité? proposa Albus en baillant.

—J'ai essayé et ça n'a pas marché. J'ai tenté de lancer un sort à ma soeur comme les Jedis mais ça n'a rien fait.

—Jed...quoi?

—Il y a plusieurs explications possibles, c'est vrai. Il est possible que les premiers sorciers n'avaient pas de baguettes mais j'ai potassé tous les livres d'histoires de la bibliothèques et à chaque fois, ils faisaient mention des baguettes. Pareil à l'étranger. Le modèle change selon les cultures mais ont tous en commun un catalyseur qui leur sert à lancer des sorts. Il est possible aussi que la technologie moldue ait perturbé la captation des ondes telluriques. Dans cette hypothèse, on aurait de moins en moins accès naturellement aux émanations des sources et on aurait ainsi besoin d'un artefact qui nous permettrait de capter cette magie. Elle ne serait ainsi pas en nous mais dans les baguettes. Mais cela n'explique pas la magie des créatures magiques dont on se sert pour alimenter le coeur des baguettes. Bien sûr, la plupart des espèces est en voie de disparition avec l'expansion de la technologie moldue mais leur magie ne diminue en aucun cas! s'extasia Hugo.

En l'écoutant, Albus comprit enfin l'impression dérangeante et agaçante qu'il pouvait provoquer chez les autres quand il se mettait à émettre des théories tout seul, à voix haute, en faisant les cent pas. En fin de compte, il avait juste l'air d'un fou, comme Hugo en ce moment.

—Mais j'ai une autre théorie…, dit-il avec son éternel air malicieux présomptueux. Et elle est beaucoup plus cool.

—Qui est? demanda Hugo en regrettant déjà d'avoir posé la question.

—Je suis en train de bosser sur une cartographie des sources d'Angleterre et de toutes ses ramifications. Mais, il y a beaucoup d'incohérences, des données qui ne collent pas à un réseau unique. C'est comme si deux réseaux entraient en résonance sous nos pieds. Deux réseaux radicalement différents.

—Attends…, dit Albus en se réveillant soudain. T'es en train de me dire que les créatures magiques ne puisent pas leurs magies des sources qu'on connaît? Ils utilisent une autre magie?

Hugo hocha lentement, un large sourire aux lèvres, fier de sa découverte.

—Et si Liam n'était pas insensible à la magie mais seulement à la nôtre

—C'est possible? demanda encore Albus, fasciné.

—On verra, répondit Hugo en contemplant ses fioles. Si je trouve une compatibilité avec l'une des créatures, je vérifie ma théorie et ce sera l'une des plus grandes découvertes du monde des Sorciers.

—Non, attends, dit Albus. Ça ne tient pas… Regarde Tante Fleur… Elle a du sang de Vélane et pourtant elle a une baguette.

—Oui mais elle a aussi du sang de sorcier. Peut-être que son sang de Vélane amenuise les sorts qu'on pourrait lui jeter. On devrait lui faire passer des tests pour en être sûr mais je me vois mal lui demander de rester tranquille pendant que je la bombarde de sort. Et ma mère me tuerait.

Albus réfléchit aux hypothèse d'Hugo. Il avait du mal à y croire mais ses théories étaient très plaisantes et surtout, il n'y trouvait rien à redire. S'il avait bel et bien raison et qu'il existait un deuxième réseau où se situait la source de cette autre magie?

Alors qu'il était perdu dans ses pensées, Liam sortit de la salle de bain, les cheveux encore mouillé et habillé. Albus s'arracha à ses réflexions et croisa son regard avec le souvenir de sa promesse en tête. Il détourna les yeux, sentant le rouge lui monter de nouveau aux joues. La meilleure chose à faire était encore de faire semblant de rien. Ils s'étaient parlés dans un moment de faiblesse, cela ne changeait absolument rien entre eux… Même s'ils s'étaient déjà embrassés plusieurs fois et même s'ils s'étaient endormis dans le même lit, serrés l'un contre l'autre. Absolument rien!

—Tu es réveillé…, fit Liam, visiblement aussi gêné qu'Albus.

—Oui.

L'ambiance entre eux était légèrement tendue et Hugo un petit sourire étira les lèvres d'Hugo en contemplant les deux hommes. Albus eut envie de lui donner un coup de poing pour l'effacer de son petit air satisfait.

—Alors ce sang? demanda Liam en se tournant vers Hugo.

—Pour l'instant, tu n'es pas apparenté aux loups-garous…

—Me voilà rassuré, répondit-il d'une voix cynique.

—En attendant les prochains résultats, vous pourriez m'expliquer sur quoi vous bosser…, tenta innocemment Hugo. Je trouvais les notes de la Langue-de-plomb très intéressantes avant qu'Albus ne me les arrache des mains.

Albus poussa un soupir exaspéré.

—Combien de fois dois-je te répéter que je ne peux pas t'en parler! s'énerva-t'il. Je suis tenu sous serment!

—Toi oui, mais pas Liam... , fit remarquer Hugo en lançant un regard suppliant au policier.

—Il est hors de question…

—Il pourrait nous aider, le coupa Liam.

Albus lui jeta un regard noir. Il n'avait aucune envie de mêler Hugo aux machineries du faux Merlin, ni aux recherches sur le vrai. La mort de son frère lui avait servi de leçon et il n'avait pas envie de livrer un autre membre de sa famille dans cette affaire dangereuse et complexe. S'il pouvait préserver Hugo, il le ferait.

—Il ne peut pas nous aider! répliqua Albus sur un ton catégorique.

—Pourquoi? se lamenta ce dernier.

—On n'est pas obligé de tout lui dire. Avec son gros cerveau, il peut peut-être arriver à déchiffrer le code.

—Génial! s'exclama Hugo. J'adore les codes.

—Je doute qu'il y arrive.

Liam ne l'écouta pas. Il farfouilla dans ses propres notes, ne voulait pas prendre le risque de dévoiler les recherches d'Albus en provoquant sa mort prématurément. Il tendit à Hugo le langage secret de Lewis, la clé qui permettrait de déverrouiller la porte secrète du cerveau de Merlin.

—On penche dessus depuis des mois…, expliqua seulement Liam.

Albus se renfrogna tandis qu'Hugo lisait les symboles étranges. A sa grande surprise, Hugo se mit à éclater de rire.

—Qu'est-ce qu'il y a? demanda Liam. Tu as trouvé?

—C'est de l'elfique…, révéla Hugo après s'être calmé.

—Ce n'est pas le langage des elfes de maison! s'énerva Albus.

—Non pas ce genre d'elfes, rit encore Hugo. C'est la langue dans le Seigneur des anneaux.

—Quoi? s'étrangla Albus.

—Je le savais! dit Liam, les yeux brillants.

—Votre langue-de-plomb doit être un fan. C'est plutôt bien trouvé quand on y réfléchit. Aucun sorcier n'arriverait à déchiffrer ça et peu de moldus feraient le lien ou seraient capable de le lire. Il n'y a que les vrais fans, purs et durs, qui parlent l'elfique.

—Et n'oublie pas que ses notes étaient cachés dans des coffrets de dvds. On aurait dû y penser, ragea Liam.

—Comment as-tu…? commença Albus sous le choc.

Hugo haussa les épaules en rendant le parchemin à Liam.

—Scorpius nous les a montrés dans mon repaire avec Papy. J'ai bien aimé les trois films alors j'ai lu tous les livres de ce moldu et j'ai appris deux ou trois trucs.

—Ça dit quoi? s'impatienta Liam.

Hugo ferma les yeux en plissant le nez pour se concentrer. Ses lèvres murmurèrent plusieurs fois la phrase elfique en détachant chaque syllabe.

—Qui...souvent...s'enseigne...soi-même…, dit-il en rouvrant les yeux.

—C'est tout? dit Albus déçu.

Mais le visage de Liam s'éclaira soudain. Sans donner plus d'explications, il farfouilla dans ses notes éparpillés sur la table en vrac. Il chercha un moment, en silence, sous les regards perplexes d'Albus et Hugo. Finalement, il sortit une feuille de papier, le visage rayonnant.

—C'est ça! s'exclama-t'il. Je l'avais lu quelque part. C'est une des citations de Merlin. Mais elle est en latin. Lewis l'avait traduite. "Qui souvent s'enseigne soi-même", en latin, c'est "cuide enseigner autrui".

—Une grande partie de nos sorts sont issus du latin…, médita Albus en réfléchissant à toute vitesse. C'est ça la clé. Cette phrase...c'est un sort. C'est la formule pour ouvrir la porte.

—Tu vois…, commenta Hugo. Je finis toujours par tout trouver.

OoO

Une heure après avoir découvert la solution pour l'ouverture de la partie cachée du cerveau de Merlin, Albus transplana au Ministère. Après avoir recherché pendant des mois, une solution qui avait toujours été sous son nez, il n'avait plus une minute à perdre. Cette nouvelle découverte avait réveillé quelque chose en lui. Il se sentait soudain envahi par une excitation doublé d'une rage sourde qui le poussait à résoudre ce mystère. Il n'avait plus peur, il ne doutait plus. Avec cette formule, il avait dans ses mains la réponse à toutes ses questions et le moyen d'arrêter le meurtrier de son frère. Rien au monde n'aurait pu le dévier de son objectif.

Il descendit au Département des Mystères, ignorant les regards méprisants et les murmures sur son passage. Il était investi d'une mission et n'avait pas le temps d'en perdre en courbette et civilités. Arrivés dans le grand hall noir des douze portes, il fut toutefois arrêté par Pickquerry, le secrétaire de Gelbero. En entendant son appel, Albus s'obligea à s'arrêter pour se tourner vers le vieux sorcier.

—Mr. Potter…, commença-t'il en prenant un air faussement désolé. J'ai été navré d'apprendre la mort de votre frère.

—Merci, répondit-il froidement.

—Cependant cela fait longtemps que nous ne vous avons pas vu et Mr. Gelbero aimerait s'entretenir avec vous.

—Plus tard, si vous le voulez bien.

Il n'attendit pas une réponse et passa la grande porte de la salle aux cerveaux. Il la referma alors que Pickquerry l'appelait encore, offusqué d'être ainsi ignoré par un jeune employé. Albus s'en fichait royalement. Il avait mieux à faire que de parler au vieux Gelbero. Il se dit qu'il lui dirait tout mais pas maintenant, pas avant d'avoir consulter le cerveau de Merlin.

Dans la première salle, il croisa son collègue, Stuart. Le grand sorcier malingre aux joues creuses, lui adressa un regard torve tandis qu'il complétait sagement son registre. Comme à son habitude, il n'adressa pas un mot à Albus qui l'en remercia pour une fois. Il le contempla cependant traverser la première salle d'un pas rapide, regard tourné vers la prochaine porte, qu'il ouvrit d'un geste brusque.

Il marcha rapidement de salles en salles, reculant de plus en plus dans la datation des cerveaux qui baignaient toujours dans leurs liquides gluants. Enfin il arriva dans la salle qui l'intéressait. Elle était restée la même. A son entrée, les torches accrochées aux murs, s'embrassèrent en même temps, baignant la pièce d'une douce lumière orangée qui se reflétait dans l'eau du bassin.

Albus dévisagea la tête de Lion qui semblait le narguer au fond de la pièce. Ignorant la face animale de pierre qui le suivait de ses yeux froids, il s'avança jusqu'au cerveau de Merlin en le visant de sa baguette. Comme pour la première fois, les fines tentacules jaillirent de la cervelle en se dirigeant vers le sorcier qui s'était assis sur le bord du bassin. Albus prit une grande inspiration en se sentant envahir par les filaments qui le firent basculer avec la même sensation que la chute dans une pensine.

Une fois qu'il ait repris conscience dans l'espace, il n'eut aucun mal à retrouver son chemin. Guidé par sa pensée et sa volonté, il repassa par la Grande Bibliothèque qui l'époustoufla encore. Puis, il se retrouva enfin vers sa véritable destination: la limite du cerveau de Merlin.

De la même manière que lors de sa première visite, il fut tout à coup assailli par une force invisible qui lui donna la sensation d'une douleur cuisante dans tout le corps. Malgré la pression, il continua à avancer dans le vide blanc, serrant les dents, combattant la douleur, progressant toujours vers le néant. Plus il avançait et plus il avait mal. Mais il persistait encore et encore, incapable de renoncer. Alors qu'il crut que son esprit et son corps allait se disloquer, il vit enfin la porte se dessiner dans le voile blanc.

Albus cria.

—CUIDE ENSEIGNER AUTRUI!

Un éclair aveuglant jaillit soudain de la porte qui s'était ouverte brusquement. Albus fut englouti par un raz-de-marée invisible, balayé comme une brindille par le souffle d'une puissance dont il ne parvenait pas à saisir la portée. Il n'eut plus aucune conscience, seulement celle de n'être que du rien. Il eut l'impression de tomber, toujours plus bas, toujours dans le néant désespérément blanc.

Lorsque tout se calma enfin, Albus reprit connaissance. Il était étendu, face contre terre, écoutant le silence. Dans le fond de son esprit, encore engourdi par la puissance qui venait de l'assaillir, il crut qu'il était mort dans le cerveau de Merlin. Que son corps, dans la réalité, n'était plus qu'un amas de chaire à la cervelle fondue, comme ces pauvres fous qui avaient tenté de percer le mystère de la partie cachée du cerveau de Merlin.

S'était-il vraiment trompé? Après toutes ses recherches, ses espoirs… Pouvait-il s'être trompé une nouvelle fois? Perdu dans cet espace blanc, il n'était pas sûr d'avoir réellement encore une conscience pensante, d'être toujours lui. Était-ce sa punition pour avoir voulu franchir la porte blanche? Allait-il errer dans le cerveau de Merlin comme un fantôme désincarné? Il avait peur, tout seul, dans ce vaste espace blanc et terriblement taiseux.

Albus se trouvait dans une brume claire, brillante, une brume telle qu'il n'en avait jamais connue, pas même dans l'antichambre de la porte secrète. Ce n'était pas comme un nuage vaporeux qui aurait masqué les alentours, c'était plutôt que les alentours ne s'étaient pas encore formés au sein de ce nuage. Le sol sur lequel il était allongé paraissait blanc, ni chaud, ni froid.

Un bruit lui parvint soudain à travers le néant informe qui l'entourait. Il reconnut le bruit de pas qui s'avançait et il prit peur. Il se leva, cherchant sa baguette dans sa poche avant de se rappeler qu'il n'était pas vraiment là. Il sonda la brume, en se désespérant qu'elle soit aussi floue. Petit à petit, une silhouette se dessina dans le nuage, sombre et grande. Elle devint de plus en plus net jusqu'à devenir un jeune homme.

Il marchait tranquillement vers lui, droit et fringant, vêtu d'une longue robe noire. Abasourdi, Albus contempla une exacte réplique de lui-même qui lui souriait en s'approchant de lui d'une démarche nonchalante.

—Qu'est-ce que…? commença Albus, complètement perdu.

—Cuide enseigner autrui…, fit son double en souriant. Qui s'enseigne soi-même… Tu ne t'attendais quand même pas à quelqu'un d'autre…

Albus contempla sa réplique, bouche bée. Il était identique dans le moindre détail, sa voix, son attitude, ses gestes. Il ne se comportait pas par mimétisme, comme s'il s'était retrouvé face à un miroir, mais avait sa conscience propre avec ses mêmes intonations et sa façon de réfléchir. Albus se troubla face à ce prodige qui le dépassait complètement et cela fit rire son double qui savait très exactement à quoi il pensait.

—Je suis mort? demanda Albus, encore choqué.

—Merlin ne récompense pas les méritants par la mort…, fit remarquer son double.

—Alors…, tu es Merlin?

—Non plus. Je suis toi. Ou la version de toi qui possède toute la connaissance de Merlin.

—Alors, j'ai réussi, comprit Albus.

—Oui, nous avons réussi, complimenta le double.

Ils se dévisagèrent, se taisant soudain. Si Albus avait réussi alors il se trouvait dans le puits de connaissances le plus savant de tout le monde sorcier. Cependant, la sagesse avait son prix et celle-ci n'autorisait qu'une seul question, comme pour Lewis avant lui. Lui aussi avait dû se retrouver face à lui-même. Mais avec quelle question? Que devait-il demander? Il avait déjà du mal à prendre conscience de son exploit, de la chance qu'il avait de se retrouver à cet endroit, au centre de tout, là où toutes les questions trouvaient leurs réponses. Mais quelle question?

—Je sais à quoi tu penses…, dit soudain le double avec un sourire.

—Ah oui? fit Albus sceptique.

—Je suis toi… Le seul conseil que je peux te donner, c'est de bien réfléchir.

"Bien réfléchir"... Il en avait de bonnes! Albus perçut l'ironie de se railler soi-même. Son conseil était stupide. Il se trouvait stupide. Mais qu'aurait-il bien pu lui dire d'autres? En réalité, il y avait de grandes chances pour que son double sache déjà quelle question il allait poser. La connaissance savait tout, présageait tout. Elle évoluait hors du temps, fracassant les limites du passé et du futur. Tout savoir, impliquait le temps aussi. En réalité, Albus ne faisait que de se débattre avec lui-même. Le véritable combat était celui contre l'omniscience de son double. Le réel défi était de découvrir quelle question il avait déjà posé. C'était ça la bonne réponse.

"Qui s'enseigne soi-même"... Albus comprenait enfin son véritable sens.

Quelle question avait-il posé? Quelle question avait pu poser Lewis, à sa même place? Le cas de Lewis était différent. Il était venu sous la menace de Merlin qui avait sûrement dû lui dicter la question à poser. Mais l'avait-il réellement fait? Il avait du mal à imaginer quelqu'un réduit à obéir aux ordres d'un commanditaire dans un endroit aussi introspectif. Si Lewis était en danger, il aurait plutôt demandé comment se sortir de ce mauvais pas. Allait-il demander cela, lui aussi?

Albus avait tellement de questions en tête. Elles se chevauchaient les unes aux autres, dans son esprit sans qu'il puisse se fixer sur l'une d'elles. Dans un coin de sa tête, il avait toujours la mort de son frère. Et la question de sa mort le tourmentait. Pouvait-il demander où il se trouvait à présent? Y avait-il un moyen de le faire revenir? Et sa famille? Demanderait-il comment les sauver? Comment sauver Rose et Scorpius? La prophétie allait-elle réellement se réaliser? Était-ce bien sa faute? Y avait-il un moyen de l'en empêcher? Que signifiait-elle en réalité?

Il pensait aussi à son véritable ennemi, le faux Merlin qui avait tué son frère, massacrés de pauvres gens avec cette drogue étrange et qui était sur le point de déclencher une guerre entre les moldus et les sorciers. Cet endroit représentait aussi un moyen de l'arrêter. Il était son seul espoir de découvrir ses véritables plans. Il pouvait demander comment l'arrêter. Ce qu'il cherchait en demandant à Lewis d'entrer dans le cerveau de Merlin… Que cherchait-il réellement?

—A cette question, fit son double patiemment, tu as déjà la réponse.

Albus dévisagea son double, songeur. Il réfléchit longtemps, à moins que ce ne fût simplement quelques secondes. Il était difficile, dans cet endroit, d'avoir une idée précise du temps.

Que cherchait réellement Merlin? Qu'est-ce qu'il voulait savoir en lien avec le savoir de Merlin? Albus passa en revue tout ce qu'il avait appris ces derniers mois, tout ce qu'il avait lu, traduit, avec l'aide de Liam. Une seule idée continuait à l'obséder dans ce vaste espace blanc: le Saint-Graal.

—Tu chauffes, rit son double devant lui.

Albus le contempla lui sourire en signe d'encouragement. Le Saint-Graal, source de vie... L'arbre de vie… La vie… La vie de toute chose...L'énergie… Les sources… Non, pas les sources… La source… Le point d'origine de tout. La grande source de la magie.

—Oui, c'est ça, dit son double.

—Pourquoi? s'exclama Albus, sans réfléchir. Pourquoi veut-t'il trouver la source primale?

—Est-ce là ta question? demanda solennellement l'autre Albus.

Albus se tut. Non, il ne devait pas se précipiter. En lui posant cette question, son double le mettait en garde. Ce n'était pas la question qu'il allait poser. Il devait faire attention. Il n'avait droit qu'à un seul essai. Il devait réfléchir.

Les motivations du faux Merlin étaient floues. Savoir pourquoi il voulait à ce point découvrir où se trouvait la Grande Source serait un avantage. Mais était-ce vraiment le cas? Il saurait le pourquoi mais pas le comment… Si le faux Merlin avait éprouvé le besoin de poser une question au puits de connaissance illimité de son homologue, c'était bien de savoir comment atteindre la source primale. Oui, ça ne pouvait qu'être ça…

—Ce n'est pas ce qu'il a demandé, lui rétorqua son double en perdant son sourire. Ne soit pas si arrogant. Tu as la fâcheuse tendance à prendre tes opinions pour des faits.

Albus se renfrogna. Son double était agaçant. L'était-il vraiment? Non, il devait se concentrer. Qu'avait pu demander Merlin? Devait-il poser cette question? Et après? Il n'en aurait pas la réponse et connaître la question ne l'avancerait à rien. Non, ce n'était pas la bonne méthode. Que ferait Liam? Prendre du recul. Oui, c'était ça… Prendre le problème sous un autre angle.

Il devait, avant toute chose, s'éloigner des préoccupations du faux Merlin. Il était au moins sûr d'une chose: Merlin recherchait le Saint-Graal. Oui, le Saint-Graal était la clé de tout, l'un des plus grands mystères du monde des sorciers et moldus. Que savait-il du Saint-Graal? En dehors des notes de Lewis, il était entré dans la salle du Département qui s'occupait du code de Merlin pour y accéder. Cette série de lettres étranges fascinaient la plupart des langues-de-plombs qui s'escrimaient dessus depuis des années. C'était ça qu'il fallait résoudre. Percer ce code pour retrouver la source et peut-être la retrouver avant Merlin. S'il la trouvait, alors peut-être comprendrait-il les motivations de leur ennemi. Tout finirait par couler de source s'il parvenait à résoudre le code du Saint-Graal.

—Voilà! s'exclama l'autre Albus avec un grand sourire. Veux-tu entendre la réponse?

—Tu vas me donner la solution du code?

—Non, rit Albus. Ce serait trop facile. N'oublie pas… Cuide enseigner autrui… Je vais seulement te donner le moyen. La dalle où sont inscrits la série de lettre n'est qu'une partie du code. Cette stèle a été retrouvé et ramené dans la Grotte de Merlin.

—Là où se trouvait l'une des plus importantes sources du pays, comprit Albus.

Son double acquiesça lentement.

—Te souviens-tu de ce que tu as vu dans l'antichambre de la salle de Poudlard?

Les souvenirs d'Albus étaient flous mais il savait qu'il possédait la réponse. Il se souvint de son trouble après avoir passé la chambre de la maison de Serpentard.

—Il y avait des inscriptions mais je n'ai pas vu de stèles avec une série de lettres… C'était plutôt… Une carte?

—Le code est séparé en trois fragments, gardés par les sources naturelles issues de la primale. Rassemble ces trois fragments et tu sauras où se trouve le Saint-Graal.

Cette réponse était loin d'être suffisante aux yeux d'Albus. Il avait encore un millier de questions à poser. A commencer par savoir où se trouve la troisième source, où se trouvait exactement les fragments, comment les assembler, est-ce que cela ne le mènera pas à une autre énigme, et pourquoi tout ce mystère autour du Saint-Graal?

—Je ne peux pas t'aider plus, répondit son double. Tu as atteint tes limites.

—Tu ne m'as rien appris que je ne savais déjà…, rétorqua Albus sur un ton amer. Tout cela, j'aurais pu le deviner moi-même.

L'autre Albus lui sourit.

—N'est-ce pas ça la véritable source du savoir? dit-il doucement. Accéder à la certitude de ses pensées? Personne ne peut être sûr d'avoir raison. Ce lieu te permet de le vérifier. Tu t'es enseigné toi-même…

—C'est stupide..., J'aurais mieux fait de te demander où se trouvait le Saint-Graal directement.

—Mais tu ne l'as pas fait et nous savions tous les deux que tu ne l'aurais jamais fait.

Il avait raison et cela énerva d'autant plus Albus. Le savoir était une malédiction. Cette partie n'était pas cachée pour rien. Albus avait l'impression d'être devenu fou à débattre avec lui-même, un double qui avait réponse à tout avec cette absurdité de vouloir à tout prix se contredire soi-même.

Il en avait fini avec cet endroit. Albus sut qu'il était temps de partir. S'il restait plus longtemps, il allait réellement perdre la tête. Son double le savait, évidemment, comme il était certain qu'Albus allait se tourner, une dernière fois, vers lui avant de quitter la brume.

—J'ai encore une question, dit-il sur un ton hésitant.

—Je sais, répondit simplement son double.

—J'imagine que tu ne vas pas me répondre?

—Tu connais déjà la réponse, lui sourit-il encore.

Albus le dévisagea longtemps, Au bout d'un certain temps, il lui rendit son sourire. Il le salua et disparut dans la brume.