35
LA TROISIÈME SOURCE
Après son séjour dans les brumes mystique du cerveau de Merlin, le retour à la réalité fut brutal. Le coeur battant et la respiration saccadée, les fins tentacules se détachèrent de son crâne pour se recroqueviller vers leur cervelle. Albus avait beaucoup de mal à se situer dans l'espace. Il voyait flou, même à travers ses lunettes qu'il portaient sur son nez. Il suait à grande eau et lorsque ses doigts touchèrent la pierre noire et humide du bassin, il sursauta.
La première pensée rationnelle qui lui vint, fut qu'il était encore en vie. Il respirait, il pensait et était de retour dans la plus vieille salle aux cerveaux du Département des mystères du Ministère. Il essaya de se lever mais ses jambes lâchèrent sous lui et il s'effondra lourdement sur le sol avec un gémissement de douleur. Tout son corps tremblait encore de peur ou de ce qu'il venait de voir et d'entendre.
C'était l'expérience la plus étrange et la plus puissante de sa vie. Plus il y repensait et plus ses souvenirs s'estompaient mise à part la réponse qu'il avait demandée et qui semblait scintiller dans sa tête avec le sentiment de détenir des éléments cruciaux pour la suite de son enquête. Le Saint-Graal...Les trois fragments... La source de Poudlard… En se relevant, il fit rejaillir le souvenir de son double, cette autre version de lui-même qui détenait toutes les réponses. Petit à petit, cet être s'estompait dans son esprit pour se transformer en une vérité beaucoup plus importante. Albus avait appris la plus grande leçon de sa vie dans cet espace hors du temps. Toutes les réponses étaient en lui, il ne manquait que la certitude de les voir se concrétiser. Il savait tout et il ne savait rien. Le vide et le plein se confondaient sans cesse lui donnant le tournis. C'était un concept si puissant, une vérité si incompréhensible qu'il commençait petit à petit à l'oublier, à la rejeter, ramené brutalement à la réalité qui se refusait à la comprendre. Lorsque tout s'effaça, il n'en retira qu'une sensation profonde, celle d'avoir appris quelque chose sur lui-même.
Albus sortit de la salle des cerveaux pour rejoindre le grand hall, avec toujours cette sensation de tournis qui lui donnait un peu la nausée. Il avait marché sans but, fuyant la lumière tamisée des torches aux murs et celle miroitante des bassins où barbotaient toutes les cervelles. Une fois au milieu du hall circulaire, il prit une profonde inspiration pour se calmer.
Sur sa droite, la porte de l'énigme de Merlin s'ouvrit et une foule de langues-de-plombs en sortirent. Il devait être tard et ils finissaient leur dure journée de travail infructueuse. Albus contempla leurs mines fatiguées, leurs airs découragés. Ils avaient complètement faux. Jamais ils n'arriveraient à élucider l'énigme de Merlin car aucun d'eux n'avait fait ce voyage jusqu'au savoir de Merlin. Tous étaient persuadés que l'énigme permettait de déverrouiller la porte blanche dans le cerveau du plus grand sorcier que l'histoire ait porté. Ils se trompaient. Le Saint-Graal n'était pas le savoir, il était la source primale, celle que le faux Merlin convoitait au prix de nombreuses morts. Albus eut soudain pitié d'eux. Il eut envie de leur crier d'arrêter de se tuer à la tâche. Qu'il pouvait leur donner la réponse car il en possédait une partie. Mais son serment lui interdisait d'en parler. Et il comprit soudain ce qu'avait pu ressentir Lewis, détenteur d'un tel savoir.
—Albus…
Il fit volte-face et vit la Langue-d'or, Gelbero, l'observer à quelques mètres de lui, prenant appui sur sa vieille canne. Il ne semblait pas en colère, seulement intrigué. En le dévisageant, Albus sentit la culpabilité l'envahir. Il s'était absenté si souvent, uniquement préoccupé par les notes de Lewis. Il n'avait rien dit à Gelbero, préférant le maintenir dans l'ignorance pour le moment. Ce temps touchait à sa fin.
—Suis-moi, lui dit-il d'une voix fatiguée.
Albus obéit. Sous les yeux de tous ses collègues, prenant le chemin qui les ramenaient aux ascenseurs, lui et la Langue-d'or se placèrent au centre de la vaste salle pour descendre dans son bureau.
Gelbero ne parlait pas et Albus profita de ce silence pour réfléchir. Qu'allait-il lui révéler? Il était tenté de tout lui dire. Gelbero lui inspirait confiance, à l'image d'un mentor. Il lui avait appris beaucoup de choses sur son métier, l'avait aidé à raisonner devant le cadavre de Lewis. Gelbero connaissait le poids du silence d'un chercheur en magie, détenteur de secrets qui pouvaient renverser le monde des sorciers. Il pourrait le comprendre et peut-être même l'aider.
Gelbero descendit la marche de la plateforme qui s'était enfin posée sur le sol de marbre de son bureau et de sa bibliothèque privée. S'aidant de sa canne, il marcha, toujours en silence, vers son bureau d'or. Albus marcha dans son sillage, toujours perdu dans ses doutes. Il passa devant le grand aquarium où reposait le kraken sans lui accorder le moindre regard. La dernière fois qu'il était entré dans ce bureau, il était nerveux, prêt à faire ses preuves. Aujourd'hui, il se fichait de tout, fatigué et vidé.
La Langue-d'or prit place à son bureau en rangeant sa canne dans un porte-parapluie vieillot. Il invita Albus à prendre place sur le siège en face de lui.
—Tout d'abord, je tiens à te présenter mes condoléances pour la mort de ton frère, dit-il d'une voix douce.
—Merci, répondit Albus sans lever les yeux vers le vieil homme.
—Il est toujours difficile de perdre quelqu'un. D'autant plus si l'on a choisi la carrière de langue-de-plomb…
—Monsieur? demanda Albus.
Celui-ci s'était enfin tourné vers la Langue-d'or, le regard intrigué. Gelbero prit un air triste. Il poussa un soupir qui le fit paraître plus vieux d'au moins une vingtaine d'années, écrasé par le poids de la connaissance.
—La mort est l'un de nos domaines de recherches. Je te déconseille de trouver des réponses à ton deuil à travers l'arcade de la Mort ou la salle aux fantômes. Elles ne t'apporteront que frustration et colère… Crois-en mon expérience.
Albus se tut. Il eut un sourire amer. Quand il était dans la partie cachée du cerveau de Merlin, il avait été tenté de se demander comment ramener James parmi les vivants. S'il y existait la moindre chance pour qu'il puisse le revoir, ce ne serais-je qu'une minute. Il désirait seulement pouvoir lui dire au revoir correctement. Mais il avait deviné qu'il ne pouvait demander une telle requête. Il n'en avait pas le droit.
—Je suis navré de devoir te presser, alors que tu es en plein deuil, mais je suis dans l'obligation de te poser la question. As-tu avancé dans l'enquête que je t'ai confiée?
Gelbero croisa ses doigts en plongeant son regard dans celui de son disciple. Albus soupira. Il n'avait plus le temps d'hésiter. La Langue-d'or le mettait au pied du mur. Même s'il avait le choix entre le mensonge et la vérité, il avait envie de faire confiance au vieux sorcier qui l'avait toujours aidé.
—Je l'ai résolue, lâcha-t'il.
Le regard surpris de Gelbero l'amusa. Albus prit une profonde inspiration puis il lui raconta tout. Il commença par sa première visite dans le cerveau de Merlin après avoir découvert que c'était la dernière chose qu'avait faite Lewis avant de mourir. Il lui relata ses entretiens avec chacun des employés. Il ne parla toutefois pas de sa discussion sur les prophéties avec Kaleo. Il n'en voyait pas l'utilité et Albus portait encore la honte de son erreur sur son interprétation. Cette petite erreur qui avait coûté la vie de son frère. Il expliqua ensuite qu'il était allé dans l'appartement de Lewis. Il raconta chaque détail en occultant la présence de Liam. Il ne voulait pas qu'il sache qu'un moldu était capable de résister à la magie. En réalité, il voulait préserver Liam, le maintenir à l'écart du monde des sorciers tant qu'il le pouvait encore. Ensuite, Albus s'appliqua à retransmettre tout ce qu'il avait découvert. Les notes de Lewis sur Merlin… Le langage runique, le code pour ouvrir sa partie scellée, sa traduction et ce qu'il venait de vivre à l'instant.
Il lui expliqua que l'énigme de Merlin dans l'une des douze salles du Département des Mystères n'était pas la solution à la partie cachée du cerveau de Merlin. En réalité, elle permettait de retrouver le Saint-Graal. La stèle gravée des quelques lettres énigmatiques n'était qu'une partie du code. Les deux autres étaient cachées et il fallait les retrouver pour empêcher le faux Merlin de retrouver la source primale en premier.
—Le faux Merlin? s'étonna Gelbero.
—C'est l'homme qui a manipulé Lewis pour obtenir ses secrets. Lewis avait une nièce. Il l'a menacé pour que le pauvre homme accepte de le renseigner sur les secrets des sources de Merlin. Il y en a trois. Celle de la grotte de Merlin, celle de Poudlard et la dernière...la troisième… Je ne sais pas où elle est.
—Pourquoi cet homme veut retrouver la source primale?
—J'en sais rien... , dit Albus honnêtement. Je n'ai pas posé la question. Ce n'était pas celle que je devais poser, dit-il encore incapable d'expliquer clairement cette évidence. Peut-être pour la détruire… comme il l'a fait avec la grotte de Merlin et sa tentative à Poudlard.
—Il est impossible de détruire la source primale, dit Gelbero d'une voix ferme.
—Qu'en savez-vous? rétorqua Albus sur un ton impertinent. Il y a peu on ignorait tout des sources. Radcliffe a bien failli détruire la source avec les reliques de la mort et ils ont réussi à la grotte de Merlin. Qu'est-ce qu'il les empêcherait de détruire la dernière et la primale?
Le regard de Gelbero se fixa dans le vide. Il semblait perdu dans ses réflexions. Son visage ridé s'assombrit et il ferma une seconde les yeux, l'air grave. Albus avait tout dit. Il se sentait vidé et comme allégé d'un poids. Il avait tellement réfléchi à toutes ces théories. Le fait d'avoir enfin tout déballé à quelqu'un qui pouvait enfin en saisir pleinement le sens, le rassura. Tout en parlant, il avait pu mettre de l'ordre dans ce qu'il avait découvert, faire les liens et y donner plus de sens. Il attendait maintenant le verdict de Gelbero.
—Tu n'aurais pas dû consulter le cerveau de Merlin, lâcha la Langue-d'or en poussant un profond soupir.
—C'est vous qui m'avez confié cette enquête en espérant adoucir les aurors, se défendit Albus. C'est ce que j'ai fait. J'ai résolu cette enquête et cela passait par la consultation du cerveau de Merlin.
—Je le sais bien…, dit Gelbero, le regard sombre. Mais je ne m'attendais pas à ce que tu touches l'un de nos plus grands secrets, le mieux gardé.
Albus se tut et un silence de mort tomba sur la large pièce, seulement troublé par les mouvements de kraken dans son aquarium et par les piaillements faiblards du phoenix en or sur le présentoir. Gelbero sondait Albus qui se remettait de son trouble en réfléchissant à toute vitesse.
—Vous saviez depuis le début ce qu'était le Saint-Graal…, murmura Albus choqué.
—Cette quête illusoire déchire le monde depuis des siècles, expliqua Gelbero en se redressant. Cela ne devrait pas t'étonner.
—Pendant tout ce temps…, continua Albus qui sentait la colère monter en lui. Après ce qu'il s'est passé à Poudlard… La grotte de Merlin… Vous saviez tout depuis le début!
—J'ai estimé qu'il était temps de dévoiler certaines choses au Ministère.
Albus se leva de sa chaise d'un geste brusque en la faisant se renverser. Il abattit ses poings sur la table. Gelbero ne bougea pas, ne sursauta pas d'un millimètre. Il leva simplement les yeux vers son disciple avec une profonde lassitude.
—Ce n'était pas suffisant! rugit Albus. Vous auriez pu tout empêcher. Vous auriez pu éviter plus de morts et…
Il s'interrompit, sentant une vague de tristesse s'emparer de lui. En parlant des morts, il avait aussitôt pensé à son frère et cela le rendait encore malade. Pour la première fois, Albus discerna de la tristesse chez la vieille Langue-d'or.
—Tu as pu comprendre à quel point le poids du secret peut être un lourd fardeau, murmura-t'il. Même une Langue-d'or y est contrainte.
—Je croyais que la Langue-d'or était la seule à pouvoir parler.
—Tu te trompes.
Gelbero retroussa sa manche et leva son bras droit. Lorsqu'il passa sa baguette le long de sa peau, la même chaîne qui entourait le propre bras d'Albus luisit d'une lueur dorée, marquant sa chair de la promesse qu'il avait proférée par le passé. Albus la contempla, sans un mot en se rasseyant lentement. Gelbero remit sa manche rapidement, comme s'il cachait un honteux secret.
—Toutes ces langues-de-plombs qui espèrent en vain percer le mystère de la stèle. Vous savez qu'ils n'y arriveront jamais.
—Parfois, pour garder au mieux un secret, il est important de maintenir l'espoir de pouvoir le percer, expliqua Gelbero avec sagesse. Tu es encore jeune Albus. La soif de connaissance t'habite. Mais avec le temps, tu comprendras qu'elle n'est qu'illusoire et synonyme de grandes souffrances. Le pouvoir est dans le savoir mais son prix est beaucoup trop élevé.
Albus se sentait perdu. Il avait l'horrible impression d'avoir été manipulé depuis qu'il était entré dans le Département des Mystères, emportés par des desseins qui le dépassaient. Il avait pu en faire l'expérience, déjà dans le cerveau de Merlin. S'il n'avait pas compris la leçon du sorcier légendaire, que le savoir résidait avant tout en lui-même, il n'aurait sans doute pas survécu à cette expérience, englouti complètement par la seule possibilité de détenir toutes les connaissances.
—Eh quoi?! s'exclama encore Albus, irrité. Je dois me résoudre à ne pas agir? A laisser les choses empirer autour de moi. A voir mes proches mourir sous mes yeux?
—C'est ce à quoi s'engage chaque langue-de-plomb, répondit Gelbero avec patience. Nous sommes là pour observer les effets de la magie et non pas pour la contrôler. C'est ce que nous enseignent ces douze portes noires.
—Vous êtes en train de me dire que vous êtes prêt à laisser cet usurpateur prendre le contrôle de la source primale?
Gelbero dévisagea Albus avec un léger sourire. Albus eut l'impression qu'il se moquait de lui. Il fut soudain envahi par l'envie de balancer tout ce qui se trouvait sur le bureau de son maître, seulement pour effacer ce stupide sourire de ses lèvres.
—Tu n'as pas à t'inquiéter pour ça. Ce Merlin ne trouvera jamais le Saint-Graal. Tant que je vis…
Il n'avait pas pu l'exprimer clairement, certainement à cause de son serment. Mais il en avait assez dit. Albus le fixa, médusé.
—Vous savez où se trouve la troisième source, dit-il enfin.
—Tu le sais aussi…, répondit Gelbero.
Il crut entendre son double dans la partie cachée du cerveau de Merlin. Albus se sentit agacé mais la réponse lui vit plus vite que s'il s'était trouvé dans la brume blanche de la porte scellée.
—Elle est au Ministère, comprit-il. Ici, au Département des Mystères. C'est la porte qui ne s'ouvre pas…
Depuis tout ce temps, après toutes ses recherches, l'un des trois fragments se trouvait sous son nez. Albus sentit l'excitation le gagner.
—Vous connaissez le code! dit-il avec ferveur. La suite des lettres… Il y a une stèle avec la source, n'est-ce-pas? Si on les recoupe, on pourra…
—Je ne peux pas te laisser franchir cette porte, l'interrompit Gelbero.
—Vous ne comprenez pas! s'écria encore Albus à bout de nerfs. Si on trouve le Saint-Graal avant Merlin, on a une chance de l'arrêter.
—Ce n'est pas notre rôle, Albus, dit-il encore avec patience. Comme je te l'ai déjà dit, nous ne faisons qu'observer. Utiliser ce savoir reviendrait à prendre le même chemin que cet individu. Nous jouerions son jeu.
—Combien de morts encore vous faut-il pour comprendre? cria Albus. Vous laisseriez le monde des sorciers brûlé pour garder ce secret?
—J'ai prêté serment! haussa le ton la Langue-d'or. Et tu devrais savoir que la mort est inéluctable.
—Je ne l'accepterai pas! s'exclama-t'il avec colère.
—ALBUS!
Gelbero s'était levé. Il dominait Albus de toute sa taille, de l'autre côté de son bureau. Sa voix avait tonné dans toute la pièce et Albus se tut immédiatement, choqué. Il dévisagea la Langue-d'or, son regard partagé entre la pitié, la colère et la frustration. Ils étaient tout proches de la vérité, celle qui leur permettrait de résoudre le mystère du Saint-Graal, celle qui lui donnait l'espoir d'arrêter cette série de malheurs qui avait, entre autres, frappé sa famille.
Devant l'autorité de son maître, vaincu, Albus baissa la tête en refoulant les paroles pleines de ressentiment qui lui traversaient l'esprit.
—Je suis venu ici pour savoir, lâcha-t'il en gardant la tête baissée. Je pensais être capable d'en payer le prix mais si vous me demandez de rester passif alors que tout est en train de s'effondrer… Je ne veux plus. Je ne veux plus voir des gens mourir à cause de moi.
—Il est trop tard pour faire machine arrière, Albus, dit Gelbero d'une voix plus douce. Le serment que tu as prêté est à vie. Ta seule libération sera la mort.
—La mienne ou celle des autres?
Gelbero contourna son bureau pour s'approcher d'Albus. Il posa une main amicale sur son épaule.
—Seule la mort peut en décider.
OoO
Albus rentra chez lui, la tête basse et l'esprit chamboulé par de puissants doutes. Après sa conversation avec la Langue-d'or, il se sentait condamné à une vie de souffrances, dont il n'avait pas mesuré, à l'époque, toutes les conséquences d'un tel choix. Il avait aussi beaucoup de mal à prendre du recul sur tout ce qu'il venait de vivre, ces dernières heures. Il était à peine sorti de l'expérience la plus intense de sa vie, pour ensuite découvrir le terrible secret que la Langue-d'or gardait au péril de sa vie. Albus se sentait perdu, assailli par le maelstrom de ses peurs dans l'avenir, ses doutes, ses émotions puissantes qui noyaient sa raison sans qu'il puisse faire quoi que ce soit.
Il avait besoin de recul. Il avait besoin de Liam.
Dès qu'il franchit la porte, il chercha la présence du policier. C'était une des nombreuses choses qu'il s'était rendu compte à propos de Liam: il avait la faculté d'apaiser son esprit. Il lui suffisait de le regarder dans les yeux pour, aussitôt, se calmer et se réconforter avec l'idée immuable que tout irait bien.
Liam était assis dans le salon. Il lisait un des livres de Scorpius qui parlait de quidditch en plissant les yeux à de nombreuses reprises, marquant son incompréhension. Albus ne put s'empêcher de sourire, amusé par son expression. Il toussota pour signaler sa présence et Liam sursauta.
—Désolé de t'interrompre dans ta lecture…, fit Albus toujours souriant.
—Non, je…
Il repoussa le livre sur la table, comme s'il avait été pris en flagrant délit. L'air gêné, il croisa les jambes sur le canapé. Albus s'approcha et prit place à ses côtés.
—Tu as trouvé ça intéressant?
—Les règles sont compliquées, avoua Liam. J'ai beaucoup de mal à visualiser des sorciers se jetant un ballon sur des balais volants.
—Un souaffle... , corrigea Albus.
—Si tu le dis. En tout cas, ça ne vaut pas un bon match de foot.
Albus ne savait pas ce qu'était le "foot" et il n'osa pas le relever de peur que Liam ne tente de lui expliquer ce sport moldu. Liam et lui étaient tout proches, assis l'un à côté de l'autre sur le canapé deux places, troublés par le souvenir de cette nuit qu'ils avaient passé, serrés l'un contre l'autre. Albus sentait encore cette agréable tension, cette chaleur qui irradiait ses entrailles et cette certitude que s'il venait à le toucher, il serait assurément parcouru d'un frisson électrique grisant. Liam avait une attitude étrange, lui aussi. Albus remarqua qu'il fuyait son regard et un silence gêné s'installa entre eux.
—Hugo est encore là? demanda Albus pour palier sa gêne.
En son absence, Liam avait rangé tout l'appartement. La table où ils avaient passé leur temps à étudier les notes de Lewis, était immaculée. Albus remarqua la pile de carnets et de feuilles volantes, bien alignés sur l'une de ses étagères de sa bibliothèque. Les fioles d'Hugo avaient disparu, elles aussi.
—Il est parti après m'avoir certifié que je ne partageais pas le sang d'un troll des cavernes. Il est parti une heure après toi. Il m'a promis de me prévenir s'il obtient des résultats.
—Hum.
Albus était un peu soulagé du départ d'Hugo. Même s'il adorait son cousin, sa présence lui rappelait encore son propre deuil et l'horrible souvenir de l'enterrement de James. Même s'il ne montrait jamais explicitement sa tristesse, Hugo parti, Albus n'avait qu'à se concentrer sur sa propre souffrance et la présence de Liam l'allégeait considérablement.
—Et toi? Tu as réussi à accéder à la partie cachée du cerveau de Merlin? demanda Liam, les yeux brillants.
—Oui, sourit-il, ravi de constater que le policier partageait la même excitation que lui.
—Alors? demanda-t'il encore avec impatience.
Rassemblant ses idées, Albus se lança dans le récit de sa visite dans le cerveau de Merlin. Il ne lui cacha rien parce qu'il estimait que Liam avait le droit de savoir. Il avait participé autant que lui à la résolution de ce mystère. Il lui expliqua tout, sa sensation d'oppression devant la porte blanche, sa rencontre avec son double et les questions qu'ils s'étaient posés. Il dissimula toutefois la dernière question qu'il avait eu envie de poser à l'autre Albus parce qu'elle le concernait et il n'était pas prêt à révéler cette partie de ses sentiments à son égard.
—Alors le Saint-Graal est une sorte d'énorme source magique? Qui l'aurait cru..; On est bien loin du vase du sang de Jésus...Et donc Merlin cherche à l'atteindre. Qu'est-ce qu'il compte faire avec? Dominer le monde?
—J'en sais rien, répondit Albus. Il a détruit celle de la Grotte de Merlin et a presque réussi à Poudlard. Peut-être qu'il cherche simplement à la détruire.
—Qu'est-ce qu'il se passerait si la source était détruite?
—Aucune idée… Pour celle de Poudlard, Hugo avait l'air de dire que si Radcliffe avait réussi à la détruire, cela aurait fait exploser l'école. Peut-être qu'il ne cherche que ça… La destruction de tout.
Cette idée l'effraya. Il avait du mal à imaginer quelqu'un capable de ravager le monde pour son seul plaisir. Qu'est-ce que le chaos allait lui apporter? Même Voldemort, à travers toutes ses mauvaises actions et ses machinations, ne désirait que plus de pouvoir, dont celui de vaincre la mort. Mais les actions de Merlin se contredisaient sans cesse. A travers son réseau de poudre magique, ses recrues aussi bien moldus que sorciers et sa haine envers son père… Tout cela restait encore très flou et Albus ne voyait encore aucun rapport avec la destruction des sources. C'était là où résidait le véritable pouvoir chez Merlin, le secret qui planait autour de ses véritables motivations.
—Donc trois fragments de lettres sont dissimulés aux trois sources principales d'Angleterre. Celle de la grotte de Merlin se trouve à votre Ministère…, dit Liam en fixant Albus pour qu'il confirme. Donc un des autres fragments doit se trouver à Poudlard… Et le dernier… On ne sait pas, soupira Liam.
—Je sais où se trouve la troisième source, lâcha Albus en s'arrachant à ses pensées sur Merlin. Elle se trouve au Ministère.
—Parfait! s'exclama Liam en frappant dans ses mains. Si on réunit toutes les lettres, on pourra…
—Gelbero m'a interdit d'y pénétrer, l'interrompit Albus d'une voix lasse.
—Tu peux y accéder discrètement?
—Non, la porte est scellée. Et même si je trouve un moyen de la forcer, mon intrusion provoquera la mort de la Langue-d'or. C'est l'unique secret qu'il a promis de garder.
—Et s'il me parle, s'enthousiasma-t'il. Il peut me parler sans risquer de se faire tuer.
—Ça ne marchera pas. Je ne lui ai pas parlé de toi et il m'a bien expliqué que les langues-de-plombs ne sont pas là pour agir mais pour observer. Il ne révèlera rien même s'il en avait le droit.
—Merde…, soupira Liam.
Il recula sur le dossier, aussi frustré qu'Albus. Celui-ci était perdu dans ses pensées, explorant leurs dernières options.
—Il reste Poudlard, dit-il en se tournant vers Liam. Je ne me souviens pas avoir vu de stèle. Mais on peut aller vérifier si elle y est.
—Tu veux aller là-bas? demanda Liam, étonné.
—Il existe un moyen plus simple.
Sous le regard un peu perdu de Liam, Albus se leva et partit dans la cuisine. Il revint au salon, muni d'une tasse de café vide, avec un gros nounours peint sur le devant. Liam l'observa faire, intrigué et sceptique. Albus reprit sa place à ses côtés et sortit sa baguette. Il tapota sur le bord du récipient en prononçant une formule magique. Aussitôt, la tasse se remplit d'un liquide transparent qui émit, tout à coup, une lueur bleutée étrange.
—Qu'est-ce que c'est? demanda Liam en fixant le liquide.
—On appelle ça, une pensine.
—Ça sert à quoi?
—Une pensine permet de revivre tes souvenirs.
—Quoi?
Albus lui adressa un sourire malicieux tout en pointant sa baguette sur sa tempe. Il tira un fin filament argenté qui fit frissonner le policier. Il contempla ce fil brillant avec une expression de dégoût. Albus le fit voler du bout de sa baguette et le laissa tomber dans le liquide de sa tasse. Aussitôt, des ombres floues dansèrent à sa surface.
—À tout à l'heure, lui dit Albus avec un sourire.
Liam semblait perdu. Il ouvrit la bouche ne sachant quoi répondre. Sous l'air médusé du policier, Albus se pencha sur sa tasse et ressentit les sensations familières du plongeon dans ses souvenirs.
OoO
Après sa chute, Albus attendit que le décor se précise. Il avait sélectionné son premier souvenir après avoir été libéré du sort de l'Imperium de Gwen, dans l'antichambre de Salazar Serpentard. En contemplant les murs de pierres noires, visqueuses, les torchères qui dégageaient une lumière verdâtre et froide, ainsi que le grand basilic de pierre prendre soudain vie sous ses yeux, Albus ressentit exactement les mêmes sensations que la première fois.
Au milieu de la vaste salle lugubre, Albus vit Scorpius à terre, couvert de boue, lui tournant le dos. Son homologue se tenait bien droit devant lui, baguette tendue dans la direction de Gwen. Il vit le sort de pétrification la frapper de plein fouet. Albus aida ensuite son meilleur ami à se relever et le visiteur s'approcha.
Il eut un choc en contemplant lui et Scorpius, encore élève à Poudlard. Scorpius semblait sonné mais il souriait et lui-même avait ce petit air supérieur d'avant. Avant… Cette pensée lui fit mal. Il avait devant lui des versions d'eux-mêmes, encore insouciante, ignorant tout de la souffrance qui pouvait s'abattre au cours d'une vie. Scorpius était méconnaissable par rapport à la dernière fois qu'il l'avait vu. Il semblait si jeune tout à coup alors que seulement quatre années séparaient le présent à ce souvenir. Il n'était pas encore marqué par la violence et la culpabilité. Albus fut soudain envahi par le regret. Aurait-il pu préserver ce jeune Scorpius? Empêcher les ténèbres de l'emporter? Sûrement…
Les deux amis partirent par l'ouverture qui s'était soudain matérialisée devant eux, faisant léviter le corps de Gwen. Albus les suivit en étant attentif aux moindres détails. Il n'avait remarqué aucune stèle dans l'antichambre de Serpentard mais il douta qu'elle puisse y être. La salle qui l'intéressait le plus était la suivante, celle où il avait découvert la carte.
Il retrouva la vaste salle circulaire, beaucoup plus chaleureuse que la précédente. Albus contourna les imposants piliers qui en soutenaient la voûte, tout en ne quittant pas des yeux son double qui s'approchait, fasciné vers les murs couverts d'inscriptions runiques.
—C'est incroyable! Ces inscriptions doivent avoir été faites par les fondateurs. Tu imagines le trésor de savoir que cela représente? s'exclama son souvenir avec un sourire béat.
S'il savait… Albus trouvait son enthousiasme risible. Loin de tout ce qu'il allait découvrir dans l'avenir, cet Albus se tenait devant un savoir, lourd de secrets. Il n'avait pas conscience de toute la souffrance qui allait en découler. Il trouvait étrange de se tenir aux côtés d'une version de lui, persuadée de tout savoir, en y tirant toute la prétention possible. Alors que lui…, lui qui savait tout aujourd'hui, se sentait plus humble que jamais, hanté par les regrets de ses erreurs passés et lassé de tous ses secrets qu'il avait mis tant d'ardeur à dévoiler.
A force de s'être plongé dans les notes de Lewis et dans ses nombreux ouvrages sur les langages runiques anciens, Albus put reconnaître quelques mots. Il sonda les murs à la recherche d'une série de lettres semblable à celle dans la salle du Département des Mystères. Il reconnut le nom de Merlin à de nombreux endroits. Il réussit à déchiffrer quelques phrases éparses. Mais l'écriture parcourait toutes les parois des murs de la salle immense. Il lui faudrait des mois pour tout déchiffrer et il ne vit aucune stèle ou écriture différente qui aurait pu le guider vers le deuxième fragment.
Son double touchait les symboles gravés dans la pierre blanche sans en comprendre le sens tandis qu'Albus déchiffra plusieurs phrases, captivé.
"Seul celle qui prime la douceur d'un coeur peut détenir la source du pouvoir."
"Seul celui capable d'affronter les ténèbres les plus obscures, peut cultiver la lumière."
"Seul celle qui recherche le savoir, peut accepter les trois inéluctables."
"Seul celui qui accepte la peur, peut devenir le gardien de la vie."
Quatre maximes, quatre fondateurs. Albus devina à quelles maximes correspondait chaque fondateur de Poudlard. Il n'eut pas le temps d'y réfléchir plus longtemps. Il perçut le raclement d'un socle, précédé d'éclats de voix dans son dos. Son homologue fit volte-face et rejoignit le petit groupe nouvellement formé. Albus vit Rose, blessée et choquée, se précipiter dans les bras de Scorpius. Lily soutenait Thomas, tenant serrée contre lui, sa précieuse cape d'invisibilité.
Le groupe d'amis, enfin réunis, se réjouissait de se retrouver. Albus contempla chacun d'eux, le coeur serré de les voir tous ensemble pour la dernière fois. Alors que Scorpius serrait Rose dans ses bras, Albus savait que quelques semaines plus tard, ils se sépareraient à cause de ce qu'il lui avait révélé. Tout en les observant, de loin, les paroles qu'il avait traduites firent écho dans son esprit.
Celle qui prime la douceur d'un coeur… Cela lui rappelait Lily. Elle qui était capable d'une magie très puissante et qui ne s'en servait que pour faire le bien, heureuse pour chacun de ses proches, sans distinction. Celui capable d'affronter les ténèbres...il pensa aussitôt à Scorpius et aux récents évènements. Il prit soudain conscience que lui seul aurait pu supporter un tel fardeau. Il n'y avait que lui pour infiltrer l'organisation cruelle et violente de leur ennemi. Seul celui qui accepte la peur...Il fixa Rose qui tenait encore l'épée de Gryffondor dans sa main, couverte du sang du basilic qu'elle venait d'affronter. Gardienne de la vie...ce rôle lui allait à merveille. Et le dernier? En la lisant la première fois, Albus avait immédiatement songé à son propre sort. Il en retirait toutefois un sentiment amer qui ne parvenait pas à chasser.
—HUGO!
Albus sursauta dans son souvenir. Perdu dans ses pensées, il n'avait pas remarqué l'arrivée d'Hugo. Il se tenait non loin des deux blaireaux de pierres, gardien de l'entrée de la source, contemplant le mur devant lui.
—Quoi? s'exclama ce dernier en se tournant vers sa soeur.
Albus capta alors l'expression de Rose adressée à son petit frère. Elle le dévisageait avec une sévérité qui ne lui ressemblait pas. Elle secoua lentement la tête par la négative, comme pour le supplier de garder le silence. Albus en eut le souffle coupé. Il ne l'avait pas remarqué la première fois. Que signifiait ce curieux échange? Albus se précipita à la position d'Hugo. Il chercha des yeux la stèle sans la trouver. Elle n'y figurait pas. A la place, il contempla la gravure d'un grand arbre dont chaque ramification se confondait avec les précédentes, formant un réseau connecté. Trois fruits ressortaient parmi une multitude d'autres plus petits. Une carte...la fameuse carte dont lui avait parlé son double. Les trois fruits représentaient les trois sources. Mais il n'y avait aucune trace du point d'origine.
Dans le tronc de l'immense arbre, Albus discerna le trait flou, presque effacée d'une silhouette. Un court texte figurait en-dessous de la gravure. Avant que son souvenir s'estompe, Albus eut juste le temps de le traduire:
"Née de la mort, la fée apportera la vie."
OoO
—Tu l'as trouvé? demanda Liam alors qu'Albus se redressait, le souffle court.
—Non…
Albus prit une minute pour reprendre conscience de la réalité, chassant les dernières brides de son souvenir.
—Je n'ai pas pu chercher assez longtemps…
—Réessaie…
—Ça ne sert à rien. Je n'ai même pas pu entrer dans la salle de la source. Je me suis laissé distraire, soupira Albus.
Il se massa la nuque, essayant de chasser son sentiment de nostalgie teinté de regrets. Ce n'était pas la bonne méthode pour chercher le deuxième fragment. Il avait beau avoir les décors de ses souvenirs, ils n'étaient que la retranscription de son point de vue et les éléments objectifs de la réalité lui échappaient complètement. Il savait d'instinct qu'il pourrait y replonger un millier de fois, il n'y retrouverait pas ce qu'il cherche, influencé malgré lui par sa vision du souvenir.
—Le seul moyen qui nous reste, c'est de vérifier sur place…, fit Albus parlant plus à lui-même qu'à Liam.
—A Poudlard?
—Oui… Je pense que c'est la seule solution. Et il y a aussi quelqu'un que je dois voir, là-bas. Un des anciens professeurs de mon père…
—Tu crois qu'il pourra nous aider? demanda Liam.
Albus se fendit d'un grand sourire énigmatique.
—Crois-moi… Il a réponse à tout.
