38

LANCELOT


Depuis la mort de James, Scorpius était, de jours en jours, tourmenté par la culpabilité. Ce sentiment s'était quelque peu allégé depuis sa fameuse nuit avec Rose. Mais, depuis, et ce malgré la certitude de leur amour réciproque, Scorpius s'éveillait toutes les nuits en hurlant et en pleurant. En plus de ses tourments, il devait endurer sa soudaine popularité dans le repaire de Galaad. Lorsqu'il revint parmi eux, tous les "élus" le congratulèrent pour son exploit, à coup de grandes claques dans le dos, d'applaudissements, de sifflements et de commentaires grossiers sur la chute de ce pauvre James. Scorpius n'avait rien dit, rien montré non plus. Il avait caché, au plus profond de lui, toute la tristesse de ce funeste souvenir, tout en étant incapable de feindre la joie de ses compagnons.

Galaad n'avait pas menti. Le prétendu meurtre de James Potter lui avait garanti la confiance totale de ses pairs ainsi que de leur respect. Galaad lui avait souri pour la première fois en lui annonçant qu'il était enfin prêt à rencontrer Merlin. Il l'avait ensuite pris dans ses bras, devant tout le monde, en lui laissant dans sa main un bout de papier où était griffonné une adresse.

Plus tard dans la journée, Scorpius se tenait devant la devanture d'un bar, de l'autre côté du trottoir. Il y avait peu de passage dans cette rue oubliée de Londres. Quelques voitures circulaient de temps en temps, en ralentissant toujours, comme si le conducteur s'était à chaque fois égaré. La façade de l'établissement était noire, tout comme l'intérieur qu'il entrapercevait par la grande porte ouverte. Quelques tables et chaises pliantes étaient installées devant la vitrine pour profiter du beau temps. Seulement, il n'y avait aucun client. L'enseigne indiquait "Au Saint-Graal" et était peinte en lettres d'or.

Immobile sur le trottoir d'en face, Scorpius fumait sa cigarette en essayant d'observer l'intérieur du bar à travers les fenêtres teintées. Il était nerveux, partagé entre l'excitation d'atteindre son but et la tension d'un danger imminent. Tout au long de sa mission, dès l'instant où il avait entendu le nom de "Merlin", Scorpius s'était fait sa propre représentation du chef du gang magique, alimentant son imaginaire des commentaires des autres membres du Kaamelott sur Merlin et des paroles de Galaad. Une aura de mystères entouraient cet homme et la peur de son nom se renforçait par son absence. Le seul qui l'avait vu, avant lui, était Galaad. Et à voir le disciple, la rencontre avec le maître n'annonçait rien de bon.

Scorpius tira une dernière fois sur sa cigarette, invoquant le peu de courage qui lui restait. Il venait de franchir une étape importante grâce au sacrifice de James. Il devait lui rendre honneur en s'avançant droit vers le bistrot et en contrôlant les tremblements de ses doigts.

Il entra sans s'annoncer. L'intérieur était plus accueillant que l'extérieur mais tout aussi vite. Un barman rangeait des bouteilles, derrière son comptoir, sur les étagères vernies. Le plafond était bas et les murs étaient peints d'une couleur jaune pâle qui se revigorait partiellement grâce à l'éclairage des lampes suspendues. Quelques banquettes de cuir s'alignaient le long du mur et un seul client, l'air vitreux, fixait son verre, pensif. En le voyant, Scorpius se demanda si l'homme à l'allure fragile et un peu folle, était Merlin. Il n'osa toutefois pas s'approcher tout de suite et préféra se diriger vers le bar pour prendre ses renseignements auprès du barman.

—Salut, grommela Scorpius pour attirer son attention.

Le barman se retourna avec un sourire accueillant.

—Bonjour. Qu'est-ce que je vous sers?

—Une pinte et un renseignement.

L'homme parut surpris mais ne dit rien. Il acquiesça promptement et se dirigea vers sa pompe, un grand verre à la main.

—Je cherche "Merlin"..., dit-il après une courte hésitation. C'est Galaad qui m'envoie.

Un lourd silence suivit sa demande. Scorpius observa le barman verser la bière ambrée dans son verre, racler la mousse et la faire glisser devant lui. L'homme avait perdu son sourire.

—Installe-toi, se contenta-t'il de dire en servant Scorpius.

Scorpius prit son verre en reniflant. Il se dirigea vers la première banquette, sans réfléchir, tournant le dos à l'unique client de l'établissement. Il s'efforça de se mettre à l'aise, regardant un peu partout pour avoir l'air naturel. À cause de sa nervosité, il avait encore envie de se griller une cigarette. Il sortit son paquet de sa poche et le posa à côté de son verre avant d'en prendre une gorgée. Il s'était attendu à ce que le barman lui désigne l'homme installé au fond. Le fait qu'il lui demandait de patienter le rendait nerveux, appréhendant l'arrivée de l'homme à l'origine de tous ses malheurs.

Le barman sortit de son comptoir en soulevant la plaque de bar et de verre qui constituait son bar. Il avait un torchon dans la main et essuya quelques tables en se dirigeant de plus en plus vers la table du vieux client. Discrètement, Scorpius se retournait de temps en temps pour l'observer. Finalement, le barman arriva à la dernière table du fond, occupée par le vieil homme. Tout en frottant, il se pencha à son oreille et murmura quelques mots inaudibles pour Scorpius. Il vit les yeux du client s'agrandir de peur. Celui-ci ramassa ses affaires en vitesse, lâcha un billet, salua le barman, les mains tremblantes et s'enfuit sans demander son reste. Scorpius prit une autre gorgée en le voyant disparaître et il eut du mal à l'avaler.

Le barman sifflotait à présent dans son dos. Il n'était pas parti chercher quelqu'un qui aurait pu attendre en arrière-boutique. Il flânait de tables en tables, briquant un siège, passant son chiffon sur quelques surfaces poisseuses et s'approchant de plus en plus de Scorpius. Cette fois, il n'osa pas se retourner car il commençait à comprendre qui était réellement la personne qui s'avançait vers lui.

Le barman le dépassa tranquillement en jetant son torchon derrière son comptoir. Il se dirigea vers la porte et la verrouilla. Au son du "clac' du verrou, Scorpius sentit une pierre tomber dans son estomac. Il but encore pour calmer le frisson glacial qui l'avait envahi. L'homme se retourna ensuite, la tête légèrement baissée, sifflant toujours. Enfin, il s'assit en face de Scorpius, les doigts croisés, avec un profond soupir satisfait.

Lorsqu'il leva les yeux vers Scorpius, celui-ci retint son souffle. Le barman était un homme ordinaire. Il devait n'avoir pas plus de quarante ans. Ses cheveux étaient grisonnants et ondulaient légèrement. Il avait un front large, un long nez fin et un peu crochu, dont l'extrémité tombait lestement sur ses lèvres fines. Il avait une barbe fournie et portait un de ces gilets communs à certains bistrots de haut standing. Mais ce qui marqua le plus Scorpius, fut ses yeux, d'un vert jaunâtre pénétrant qui le sondèrent avec un léger sourire.

—Tu sais qui je suis? demanda le barman en dévisageant toujours Scorpius.

Il ne l'avait pas remarqué lorsqu'il l'avait accueilli mais sa voix était grave, claire et chaleureuse. Si Scorpius ne savait pas toutes les horreurs qu'il avait perpétrées, il pourrait presque le trouver sympathique. La question était rhétorique mais Scorpius se demanda toutefois s'il ne le connaissait pas vraiment. Avec cette haine pour l'élu et sa grande connaissance du monde magique, Scorpius s'était presque attendu à rencontrer une vieille connaissance, oubliée et rejetée de tous. Il s'était préparé à tout, même au retour improbable de Severus Rogue ou encore un Rusard taquin qui lui aurait ri au nez en caressant sa vieille chatte.

Mais pas à un homme souriant, sympathique et surtout terriblement ordinaire.

—Vous êtes Merlin, dit Scorpius en soutenant son regard.

Merlin eut un petit rire. Il passa son pouce, distraitement sur sa lèvre inférieure et jeta un coup d'oeil dans son dos.

—Alors? demanda-t'il avec un sourire. Surpris? Je suis tel que tu te l'étais imaginé?

—Je vous pensais plus grand, répondit Scorpius, très sérieux.

Le rictus de Merlin se transforma en un véritable éclat de rire. Scorpius trouvait cette gaieté malsaine. Il avait appris, notamment grâce à Galaad, à se méfier des apparences et tout son être lui hurlait de se méfier de l'homme assis en face de lui. Tandis que Merlin riait, Scorpius jouait nerveusement avec son paquet de cigarettes. Merlin le remarqua.

—Tu peux fumer, si tu veux, lui dit-il en se calmant.

—Merci.

Il sortit une cigarette en se concentrant sur ses gestes d'ordinaire mécaniques. Merlin l'observait, en silence, étudiant chacun de ses mouvements. Il fit claquer la flamme de son briquet et inspira une grande bouffée, en espérant qu'elle puisse le détendre.

—Galaad m'a raconté ce que tu as fait au fils Potter. Je suis impressionné. A vrai dire, tout ce que Galaad me rapporte sur toi, m'impressionne. Tu as développé un bouclier, c'est ça?

—Oui, répondit simplement Scorpius en soufflant sa fumée.

—Bien...bien. Cela nous sera utile. Tu es un bon élément Malefoy. Je suis heureux que tu nous aies rejoints pour recevoir la vérité.

—Tout le plaisir est pour moi, dit Scorpius en prenant un air blasé.

Merlin l'observa encore et Scorpius se sentit intimidé. Il détourna le regard, incapable de soutenir ces yeux verts qui semblaient lire en lui comme dans un livre ouvert. Il avait peur qu'il y discerne sa traitrise et ses mensonges ainsi que tout le dégoût que lui inspirait cet homme.

—Je sens encore de la réticence en toi, dit-il. C'est normal. Après tout, tu viens du monde des sorciers, même si celui-ci t'a rejeté. Tu as dû endurer beaucoup de souffrances pour arriver jusqu'à nous et être le témoin d'atrocités…

—Je ne vais pas vous contredire…

Merlin prit un air désolé qui effraya Scorpius. Il n'en montra rien, se contentant de fumer et de boire dans son verre.

—Galaad peut se montrer "passionné" dans notre quête, dit Merlin en soupirant. Je dois sans cesse lui rappeler de se réfréner. Mais malgré ses défauts, il reste un homme d'une grande loyauté.

Scorpius ne répondit rien. Il aurait pu dire beaucoup de choses sur Galaad. L'envie lui démangeait d'hurler que ce salaud paierait un jour pour la mort de Gwen, celle de James et pour toutes les tortures, les meurtres et les manipulations qu'il avait à son actif. Mais Scorpius ravala sa haine et il se contenta de taper sur le cul de sa cigarette dans le cendrier.

—Tu as compris pourquoi nous faisions tout ça? demanda encore Merlin, en prenant le même ton que ses anciens professeurs de Poudlard.

—Pour la vraie magie…

Merlin eut un sourire amusé. Dehors, une voiture passa dans la rue. Le tic-tac de l'horloge accrochée au mur du fond, près de l'entrée, ponctuait le bref silence qui s'était installé entre les deux hommes.

—La magie, répéta Merlin. Oui...c'est vrai. Mais mon but premier n'est pas la quête de puissance, comme tu dois sans doute le croire. Aucun de mes hommes ne recherche la puissance, même pas Galaad. Ce qui anime mes "chevaliers" est un but bien plus profond et noble.

—Qui est? fit Scorpius en levant son verre pour y boire.

—La bonté, mon cher Scorpius. Nous n'agissons que pour la dignité des faibles.

Il faillit recracher la bière qu'il venait d'avaler. Scorpius reposa son verre en contemplant Merlin. Il était sérieux. Dans ses yeux, Scorpius y lut une sincérité troublante. Ce type était réellement persuadé de ce qu'il avançait. Il eut presque envie de rire.

—Les faibles? répéta Scorpius, encore surpris.

—Comme tu as pu l'expérimenter, Scorpius, la magie est élitiste de nature. C'est un don que seuls certains hommes ont eu le privilège de recevoir. Les sorciers se sont enivrés de cette puissance. Ils ont créé des écoles pour l'exploiter, la maîtriser. Plus tard, ils se sont organisés et ont construit petit à petit une société secrète. Mais cela ne leur a pas suffi de se sentir supérieur envers ceux qui n'ont pas reçu ce don. Ils se sont détestés entre eux, en établissant des classes supérieures, en fonction de leur sang. Le monde des sorciers est perverti depuis longtemps, Scorpius, et pas seulement à cause de leur fausse magie. Ce sont ceux qui ont construit ce monde qui sont à la base de cette perversion qui ne peut que les amener à leur future déchéance.

—Alors, vous oeuvrez pour les moldus?

Merlin eut un nouveau petit rire. Il croisa les bras sur son gilet en toisant légèrement Scorpius.

—Tu crois que les moldus sont mieux? Ils ont le mérite de ne pas connaître la magie mais ils arrivent très bien à se détruire sans elle. Non, Scorpius, ce n'est qu'une question de temps avant que tout cela n'implose en faisant un maximum de victimes. Quoiqu'il se passera par la suite, le monde des sorciers et celui des moldus finiront, tôt ou tard par disparaître.

—Et vous, dans tout ça? Marmonna Scorpius qui avait de plus en plus de mal à masquer sa colère.

—Je ne fais qu'offrir une issue à ce sort inévitable.

Scorpius n'avait plus tiré sur sa cigarette depuis longtemps et elle se consumait entre ses doigts, comme dans la vision de Merlin sur la destruction des deux mondes. Scorpius l'écoutait, captivé et troublé, en même temps par le discours de cet homme simple et aimable, en apparence. Il n'y avait pas d'orgueil dans ses paroles, pas de ton supérieur ou de folie des grandeurs. Il n'y avait qu'un homme persuadé de faire le bien et qui en tirait toute la modestie possible.

—Le jeu est truqué, Scorpius, par des forces qui nous dépassent. Je ne fais que redistribuer les cartes.

—Comment puis-je aider?

Merlin parut surpris par la question de Scorpius. Celui-ci avait parlé avec grand sérieux, plongeant son regard voilé de son masque dans ceux de son ennemi juré. Scorpius en avait surtout assez d'entendre ses discours emplis d'une folie douce, perfide et terriblement logique. Sa voix avait un curieux pouvoir comme si chaque mots qu'il prononçait, se gravait dans son esprit. Merlin sourit ensuite avec des yeux rieurs.

—Tu as déjà fait beaucoup, sourit Merlin. Te débarrasser du fils Potter demandait une sacrée dose de courage. Tout ce que j'attends de toi maintenant, c'est de continuer sur ta lancée.

A ces mots, les doigts de Scorpius se serrèrent autour du verre qu'il tenait dans sa main. Il contrôla sa respiration pour calmer la colère qui montait en lui et il se força à sourire, en prenant un air entendu.

—Continues de surveiller Harry Potter. Je suis sûr qu'il a confiance en toi. Je veux que tu épies le moindre de ses gestes ainsi que chacun de ses proches. Je veux que tu saches tout d'eux, dans les moindres détails pour que nous puissions agir au moment venu. Je t'en donne les moyens aujourd'hui. À partir de maintenant, tu perds le nom de Scorpius pour prendre celui de Lancelot. Tu ne seras plus aux ordres de Galaad mais son égal et tu assisteras à nos sessions pour nous rapporter ce que tu auras appris.

—J'aurais besoin de savoir une chose pour ma mission, dit Scorpius en baissant les yeux dans le fond de son verre.

—Dis-moi.

Scorpius sentit son rythme cardiaque s'accélérer. Il s'était emballé dès qu'il avait appris son nouveau titre. Il savait que sa prochaine question était risquée mais il devait la tenter. Merlin lui avait parlé sur un ton très paternel en lui annonçant sa nouvelle nomination ainsi que sa mission. Il faisait partie de son cercle maintenant. Il pouvait espérer lui parler sans peur, ou du moins faire semblant.

—Pourquoi Harry Potter? demanda-t'il en s'efforçant de ne pas faire trembler sa voix.

Il fixa Merlin dont le regard s'était soudain assombri. Scorpius craignit d'avoir été trop loin. Il attendit en silence, déglutissant avec difficulté.

—Cette question t'obsède? demanda tranquillement Merlin.

—Disons qu'elle m'intrigue, répondit Scorpius. J'ai cru comprendre qu'il représentait l'un de vos objectifs pour notre "quête". Mais pourquoi lui et pas le Premier Ministre par exemple?

—Parce qu'Harry Potter est un imposteur, répondit Merlin.

Sa voix était dure et emplie de haine. Merlin avait perdu son sourire et fixait Scorpius en le mettant au défi de le contredire. Celui-ci se sentait comme une proie face à un dangereux prédateur, pris au piège par sa propre question. Pour la première fois, Scorpius entrapercevait l'homme menaçant, puissant et terrifiant, tel qu'il se l'était imaginé. Et toute cette aura pleine de ténèbres sinistres était tournée vers un seul homme: le grand Harry Potter, l'élu du monde des sorciers.

—Il y a ceux qui sauvent les hommes et ceux qui le prétendent, continua Merlin. Harry Potter pense avoir accompli un grand exploit pour nous sauver du mage noir. Mais il se trompe. Il a fait autant de victimes que Tom Jedusor.

Ce nom perturba Scorpius qui mit du temps à l'associer à Voldemort. Dans les livres d'histoire, le mage noir y était mentionné sous l'appellation du Seigneur des Ténèbres, Lord Voldemort ou encore pas le nom terrifiant de Vous-Savez-Qui. Mais cela le renseigna sur les connaissances de Merlin sur les histoires du passé. Merlin connaissait le véritable nom du plus grand mage noir du siècle dernier. Or seuls quelques sorciers savaient le nom caché derrière le patronyme, seul ceux qui n'en avaient jamais eu peur. Merlin n'était pas un moldu. Mais quelque chose lui disait qu'il n'était pas qu'un simple sorcier. Il était quelque chose d'autres, d'encore inconnu. Et cela lui fit frissonner d'effroi.

—La paix demande de nombreux sacrifice, dit encore Merlin sur un ton désolé. Certaines justices doivent être rendues. C'est la dernière qu'il me reste encore à accomplir.

—De quelle injuste parlez-vous...maître?

Il avait prononcé ces mots avec la plus grande prudence, terminant sa question d'une flatterie. Son grand-père aurait été fier de lui. Mais au fond de lui, Scorpius avait soudainement envie de vomir. Il leva les yeux vers Merlin. Son nouveau maître souriait, visiblement content de son attitude.

—De la même injustice qui t'a conduit à venir vers moi, répondit Merlin.

La réponse énigmatique de Merlin paraissait planer dans l'air. Scorpius n'aimait pas cette répartie. Elle sous-entendait quelque chose et troubla l'espion. Que savait Merlin de son parcours, au juste? Il semblait tout savoir de lui. Une injustice… Oui, Scorpius s'était plusieurs fois senti bafoué, ostracisé par le Monde des Sorciers à cause d'actes de certains membres de sa famille qui avaient précédé sa naissance. Et Merlin réveilla cette douleur par ses paroles pleines de douceur et d'empathie. Mais qu'en savait-il, lui? Que savait Merlin d'être rejeté à cause des liens du sang et d'un nom de famille?

—Tu sais pourquoi j'ai pris le nom de Merlin? demanda le maître en dévisageant son élève.

Scorpius était à nouveau déstabilisé. Il ne s'était pas aperçu que Merlin l'avait fixé longuement tandis qu'il réfléchissait. Et lorsqu'il avait eu fini de s'interroger, Merlin avait enfin repris la parole, dans un timing parfait. Scorpius se demanda s'il n'avait pas le pouvoir de lire dans les pensées. S'il avait raison, il était déjà condamné et Merlin ne faisait que jouer avec lui pour mieux l'achever.

—Non, répondit Scorpius en essayant d'ignorer la vague d'angoisse qui était montée en lui.

—Parce que lui aussi a été trahi. J'imagine qu'en tant que sorcier de pure souche, tu dois connaître l'histoire de sa triste fin…

Devant l'air interdit de Scorpius, Merlin laissa échapper un long soupir entre ses dents qui siffla longtemps dans l'air.

—Navrant…, commenta-t'il. Qu'est-ce qu'on vous apprend à l'école?

—La magie, répondit du tac-au-tac Scorpius.

Les deux hommes se toisèrent longuement. Scorpius pensa avoir commis une erreur en répondant aussi vite, mais il n'avait pu empêcher sa colère de jaillir sous le ton péremptoire de Merlin. Il n'avait pas supporté qu'il critique ainsi Poudlard, lui qui n'hésitait pas à ordonner l'assassinat de tant d'hommes et de femmes innocent. L'expression de Merlin était indéchiffrable. Un lourd silence s'installa entre eux et Scorpius ne se détendit qu'en découvrant le rictus moqueur sur les lèvres de Merlin.

—Je sens de la peur en toi, dit-il en sondant une nouvelle fois son nouveau disciple. De quoi as-tu peur, Scorpius?

—Que vous vous débarrassiez de moi…, répondit honnêtement le sorcier.

—Tu n'as pas à t'en faire, rit-il doucement. Je ne me sépare pas d'aussi bons éléments aussi facilement.

Scorpius perçut une menace derrière ses paroles. S'il ne cherchait pas à le tuer tout de suite, Merlin ne le laisserait partir que les pieds devant. Seule la mort pouvait, à présent, le délivrer de son sort. La sienne ou celle de Merlin.

Celui-ci se leva en conservant ce sourire qui faisait toujours frissonner Scorpius. Celui-ci le suivit du regard, attendant la suite. Merlin se dirigea de sa démarche toujours tranquille. Il tourna le verrou et ouvrit la porte. La conversation était finie.

Scorpius se leva en vidant son verre d'une traite, plus pour calmer la terreur toujours présente au fond de lui. Il reprit son paquet de cigarettes et marcha droit vers la sortie, représentant pour lui l'issue d'une situation particulièrement dangereuse. Au moment de franchir le porche, Merlin se tourna vers lui, une dernière fois.

—Salue Harry Potter de ma part, dit-il en souriant de toutes ses dents.

OoO

La nuit commençait à tomber sur Godric's Hollow. Les bruits discrets des nuits d'été ponctuaient les pas lents et pesants de Scorpius. Le ciel, bien qu'assombri, était clair et parsemé d'étoiles. C'était une belle soirée pour le commun des mortels mais pas pour Scorpius. Il ne cherchait plus à se montrer prudent. Après tout, il avait obtenu la bénédiction de Merlin et celui-ci savait où il se rendrait après leur petite conversation. Scorpius en conservait encore un souvenir effrayant, une peur profonde qui ne l'avait toujours pas quitté tandis qu'il avait volé vers le petit village de sorciers.

La dernière fois qu'il y était allé, c'était pour les obsèques de James. Lorsqu'il traversa la place, calme et déserte, près de la grande église devenue silencieuse, il repensa à cette terrible journée. Il y repenserait jusqu'à la fin de sa vie, revoyant dans ses rêves devenus cauchemars, le regard résigné du fils Potter.

Arrivé devant la maison familiale, celle de ses vacances et de son meilleur ami, Scorpius s'arrêta devant la grille. Il avait peur soudain de franchir la barrière et de sonner chez le père de James, un père endeuillé à qui il devrait raconter ce qu'il avait fait, en quoi il avait participé à la mort de son fils. Il contempla longtemps la façade de la maison, hésitant. Les rideaux avaient été tirés à chaque fenêtre et aucune lumière ne transperçait les épais tissus. Il ne savait même pas si Harry ou Ginny Potter étaient bien chez eux. Scorpius était terriblement tenté de faire machine arrière, d'oublier le discours d'excuses qu'il avait préparé dans sa tête et de rentrer à son motel, seul avec sa culpabilité.

Il n'eut pas le temps d'y réfléchir plus longtemps, la porte d'entrée s'ouvrit brusquement. Ginny Weasley sortit de la maison, ses longs cheveux roux lâchés, retombant sur ses épaules. Son visage dissimulé dans l'ombre de la nuit ne permettait pas à Scorpius d'y déchiffrer la moindre réaction. Il eut soudain peur qu'elle ne vienne lui hurler dessus, devinant son crime odieux.

—C'est toi, Scorpius? dit Ginny.

Scorpius prit une inspiration. Il ne pouvait plus reculer. Il franchit la grille et marcha résolument vers elle, essayant de se souvenir de ce qu'il avait préparé.

—Mme Potter…, commença-t'il d'une voix mal assurée. Je suis venue pour vous présenter mes sincères…

Il n'eut pas l'occasion de terminer sa phrase. Ginny avait marché rapidement vers lui tandis qu'il articulait avec difficulté ces quelques mots. Elle le prit soudain dans ses bras, étranglant ses condoléances contre son sein, en le serrant de toutes ses forces.

—Tu es sain et sauf! dit-elle en ravalant ses sanglots. J'étais si inquiète.

Scorpius se raidit entre ses bras. Il ne se sentait pas digne de cet élan d'affection. Mais peu à peu, il se laissa aller et profita de ce contact maternel qui lui avait cruellement manqué ces derniers mois. En entendant Ginny renifler bruyamment, Scorpius sentit les larmes lui monter aux yeux. Il cligna plusieurs fois ses paupières tandis que Mme Potter le relâchait doucement pour prendre son visage entre ses mains.

—Tu va bien? demanda-t'elle, le regard brillant.

—Je…

Il n'osa pas continuer. Il avait été tenté de lui mentir pour la rassurer mais il n'en avait pas la force. S'il avait dit la vérité, il était sûr de fondre en larmes. Alors à la place, il ferma la bouche et baissa la tête.

—Je dois voir votre mari, réussit-il à prononcer.

Ginny acquiesça en lui caressant la joue. Elle le guida vers la maison et ils pénétrèrent à l'intérieur. Scorpius fut frappé par le silence oppressant des lieux. Lors de sa dernière visite, il avait trouvé la maison accueillante, bien que vide, recelant encore des rires fantômes des enfants qui avaient grandi entre ses murs. Mais à présent, un froid sinistre imprégnait les pièces. Tout semblait figé dans le temps, comme s'il s'était arrêté lorsque James avait rendu son dernier soupir. Scorpius ne percevait plus que la tristesse, l'amertume et les pleurs étouffés.

—Il est dans le jardin, l'avertit Ginny en refermant la porte derrière lui.

Scorpius acquiesça. Il s'attendit à ce que Mme. Potter le suive mais elle resta immobile dans le salon, les bras croisés sur sa poitrine comme si elle avait soudain très froid. Scorpius connaissait le chemin. Il traversa la cuisine plongée dans l'obscurité et passa la porte de derrière pour entrer dans un jardin bien entretenu aux nombreux buissons fleuris.

La grande silhouette d'Harry Potter était assise sur l'un des bancs du jardin. Il avait le dos voûté, penché en avant. À travers les faibles rayons de la lune, Scorpius remarqua qu'il serrait quelque chose entre ses mains. Il s'approcha doucement et le bruit de ses pas dans l'herbe humide fit se redresser le chef des aurors.

Harry se retourna, et la faible lumière de la nuit se refléta sur les verres de ses lunettes rondes.

—Monsieur…, l'appela doucement Scorpius.

Il vit l'Élu détourner la tête en passant un doigt sous ses lunettes.

—Ah! Scorpius…, dit la voix un peu tremblante de Harry. Excuse-moi, j'étais en train de…

Il s'interrompit en baissant de nouveau les yeux vers le vêtement qu'il tenait entre ses mains. Plus Scorpius s'approchait et plus il reconnaissait les couleurs or et rouge de la tunique de quidditch de James. Le coeur de Scorpius se serra dans sa poitrine. Il se présenta devant Harry, la gorge nouée et les doigts tremblants.

—Je suis désolé, Monsieur, dit-il.

—Tu n'y es pour rien, répondit Harry qui n'osait plus lever la tête.

—Non, vous ne comprenez pas. C'est...c'est moi qui l'ai poussé.

À ces mots, Harry releva brusquement la tête, les yeux agrandis par le choc. Scorpius ne put retenir plus longtemps ses larmes qui se mirent à couler le long de ses joues.

—Galaad nous a tendu un piège, dit-il avec beaucoup de difficulté. Il...il disait que vous étiez en danger. James est parti vous prévenir mais il était déjà trop tard. On s'est retrouvé bloqué sur le toit. Il...il a dit que c'était le seul moyen. Qu'il ne voulait pas se faire capturer parce qu'il avait peur qu'ils réussissent à le faire parler. Il voulait me permettre de continuer ma mission.

Sa voix était brisée. Bientôt, ses jambes ne purent le soutenir plus longtemps ou ne se sentait-il pas digne de se tenir debout devant le père du fils qu'il avait laissé tomber du toit de cet immeuble maudit. Scorpius tomba à genoux devant Harry, reniflant et submergé par des sanglots incontrôlables.

—J'ai...j'ai essayé de le retenir. Mais il m'en a empêché. A un moment, je l'ai lâché et il a commencé à tomber. Je voulais le rattraper mais Galaad et les autres étaient derrière nous. Je n'ai rien pu faire. Monsieur...je suis tellement désolé. J'ai tué votre fils.

Tandis que Scorpius pleurait encore, Harry le contemplait sans un mot. Au bout d'un moment, il lâcha la tenue de capitaine de l'équipe des Gryffondor et s'agenouilla près de Scorpius pour le prendre dans ses bras. Choqué, Scorpius se laissa faire en entendant les propres sanglots étouffés du chef des aurors.

—Ce n'est pas ta faute! dit Harry. C'est la mienne.

Il l'écarta légèrement, le tenant toujours par les épaules, plongeant son regard d'un vert intense et humide dans le sien.

—Tu m'entends?! répéta-t'il. Tu n'y es pour rien. C'est moi qui ai eu l'idée de cette mission. C'est moi qui t'ai fait courir des dangers inimaginables. C'est moi qui t'ai obligé de subir ces atrocités et c'est moi qui ai amené cette situation. James n'est pas mort par ta faute! Il est parti à cause de moi…

Les derniers mots d'Harry Potter moururent dans des sanglots incontrôlés. Il s'effondra un peu en arrière, retenu par les lattes de bois du banc dans son dos. Harry leva la main vers son visage, essayant de cacher sa tristesse mais elle était trop grande pour rester invisible et il s'effondra devant un Scorpius impuissant.

—James est mort par ma faute, ne cessait-il de répéter. Mon fils est mort.

Scorpius garda le silence, vaincu par les pleurs et les tremblements qui secouaient tout le corps d'Harry. Il attendit, en silence, qu'il se calme. Lorsqu'enfin, Harry put reprendre une respiration normale, Scorpius se releva en aidant le père de son meilleur ami à faire de même. Ils prirent place sur le banc, l'un à côté de l'autre, le regard dans le vague, encore secoués par leur douleur encore fraîche.

—J'ai vu Merlin, dit Scorpius rompant le bref silence qui s'était installé entre eux.

Harry se tourna vers lui, les yeux encore gonflés d'avoir pleuré.

—Il m'a accepté parmi son cercle de privilégier. Je dois porter le nom de Lancelot.

—Tu as vu son visage? demanda Harry. Tu sais qui c'est?

—Je l'ai vu comme je vous vois mais ce n'est pas un sorcier, et je ne pense pas qu'il soit un moldu, non plus.

Harry le fixa, interdit.

—Il est terrifiant, précisa Scorpius. On dirait qu'il sait tout. Vous, moi, le sacrifice de James. J'ai l'impression d'être un insecte pris dans la toile d'une araignée.

—Je comprendrais si tu veux renoncer, dit doucement Harry en posant sa main sur son épaule.

—Non. Même si je le voulais, je ne pourrais pas. Il me tuera plutôt que de me laisser partir. Il a besoin de moi.

—Pour quoi?

—Pour vous.

Scorpius dévisagea Harry dont la main avait tressailli sur son omoplate.

—Il dit que vous l'avez trahi…, continua Scorpius en ne le quittant pas des yeux. Il dit que vous êtes un usurpateur et un menteur.

La main de Harry se posa sur l'autre, caressant distraitement la cicatrice blanchâtre sur sa paume où l'on pouvait encore déchiffrer: "Je ne dois pas dire de mensonges."

—Je ne sais même pas qui il est, dit Harry.

—C'est peut-être ça le problème. Peut-être a-t'il besoin de cette reconnaissance et il s'efforcera de vous détruire, vous et votre famille jusqu'à ce que vous reconnaissiez vos torts.

—Alors, comprit Harry, il ne s'arrêtera pas…

—Pas tant qu'il n'aura pas eu gain de cause.

Harry leva la tête vers le ciel devenu noir. Il contempla les cieux, un bon moment. Une brise fraîche vint caresser leurs visages et Scorpius attendit dans le silence de la nuit.

—J'ai souvent critiqué Dumbledore pour la manière dont il m'avait traité du temps de Voldemort, dit soudain l'Elu, le nez toujours levé vers les étoiles. Même en sachant la vérité, je n'avais pas compris son obsession pour certaines choses comme la pierre de résurrection dans la bague des Gaunt...jusqu'à aujourd'hui. Je donnerai tout, à présent, pour avoir cette pierre dans les mains et pour pouvoir revoir mon fils une dernière fois.

—Il s'est comporté en héros, dit Scorpius d'une voix faible. Ses dernières pensées ont été pour sa famille.

Le chef des aurors baissa la tête, reprenant entre ses mains le vêtement de son premier né. Un léger sourire étirait ses lèvres.

En voyant le père pleurer ainsi la perte de son fils, Scorpius sentit une rage sourde l'envahir envers ceux qui avait provoqué cette mort inopinée et terriblement injuste. James ne pouvait pas mourir en vain. Son sacrifice devait servir à quelque chose. Tout ce malheur ne pouvait pas être gratuit.

—Vous m'avez dit que je pouvais abandonner, si je le voulais, dit Scorpius la voix un peu tremblante. Mais je ne le veux pas. Je veux rester. C'est le seul moyen pour trouver un moyen de les vaincre et de leur faire payer...pour James et pour tous les autres. Je vais me battre, Mr. Potter. Et croyez-moi! On réussira à les arrêter!

Harry le contempla longuement, sans rien dire. Scorpius lui lançait un regard déterminé, teinté de toute la haine que lui inspirait l'ordre de Merlin. Harry se leva brusquement en se dirigeant, à grands pas, vers la maison, laissant seul Scorpius. Celui-ci attendit dans la nuit, sans comprendre. Il se releva lorsque Harry revint tenant dans sa main un autre morceau de tissu froissé.

—Je l'ai conservé pendant toutes ces années parce qu'elle m'appartient. Mais si tu es aussi déterminé, je pense qu'elle te servira plus à toi qu'à moi.

Il tendit l'étoffe à Scorpius qui la prit, quelque peu interloqué. Il défit les morceaux de tissus élimés et découvrit une longue baguette d'un bois clair.

—Elle appartenait à ton père, expliqua Harry.

Le coeur battant, Scorpius prit la baguette à pleine main. Il retint sa respiration en attendant une réaction. Cela faisait si longtemps qu'il n'avait plus eu une baguette entre les mains. Il eut soudain peur qu'elle soit devenue sans effet à cause de son passage dans la source et tous les rituels que lui avaient appris Galaad et ses sbires.

Mais soudain, une douce chaleur se mit à l'envahir, signe que l'ancienne baguette de son père l'acceptait comme son nouveau propriétaire. Alors, Scorpius se sentit plus puissant que jamais.