39
PATRONUS
Rose courut à travers les couloirs du département des mystères, bousculant sans ménagement les quelques employés qui y passaient, les bras encombrés de liasses de parchemins. Elle ignora les remarques acerbes dans son dos. De toute façon, même si elle avait eu l'intention de s'excuser, elle ne l'aurait pas pu. Rose ouvrit en grand la porte des toilettes pour dame et se précipita dans la première cabine. La tête dans la cuvette, elle régurgita tout ce qu'elle avait réussi à avaler au petit déjeuner. Quand son estomac cessa de se révulser dans des crampes douloureuses, elle s'effondra sur le côté, haletante, un horrible goût de bile dans la bouche.
Cela faisait quelques jours que Rose était secouée par de violentes nausées. Chaque matin, deux heures après s'être rendue au quartier général des aurors, elle rendait systématiquement tout le contenu de son estomac. Rose avait d'abord pensé qu'elle subissait le contrecoup de la mort de son cousin. Remettre chacun de ses repas était peut-être son moyen à elle d'exprimer son deuil. Mais une autre explication commençait à faire son chemin dans son esprit et cette possibilité la terrifiait.
Cela faisait un mois qu'elle avait passé cette nuit avec Scorpius. Cela avait été merveilleux, salutaire et Rose n'avait jamais regretté ses actes, même si la voix de sa conscience lui avait sans cesse rappelé la promesse de mariage qu'elle avait faite à Arthur. Pour la première fois de sa vie, elle s'était montrée lâche. Rose aimait Scorpius, elle en était sûre à présent, bien plus que pour Arthur même s'il lui inspirait la plus grande des tendresses. Mais Scorpius s'était engagé dans une mission périlleuse qui n'engageait pas à une vie de couple des plus ordinaires. Depuis des semaines, Rose n'était pas revenue à l'appartement, prétextant à Arthur un besoin vital de se retrouver auprès des siens pour les aider à surmonter la mort de James. Tout cela n'était qu'une demi-vérité. En réalité, elle attendait toute la journée que la nuit tombe et guettait, avec angoisse, la venue de son amant dans sa maison familiale. Elle mentait à Arthur, tous les jours, alors que lui se montrait patient et plein d'amour, s'inquiétant de son état lorsqu'ils peinaient à se croiser au bureau. Rose le fuyait de plus en plus, emportée par le chaos de ses émotions: la mort de James pour commencer, les pleurs de sa mère tous les jours, les retrouvailles avec Scorpius et sa culpabilité pour Arthur. Jour après jour, elle se convainquait d'aller lui parler pour mettre un terme à leurs fiançailles. Et à chaque fois, elle se dégonflait comme un ballon de baudruche, se réfugiant dans un mutisme froid et des regards fuyants.
Et maintenant ça… Rose sentit une terreur sourde la saisir. Les battements de son coeur s'accélérèrent dans sa poitrine et elle eut soudain du mal à respirer. Est-ce que c'était cela? Etait-ce possible? Bien sûr que c'était possible. Elle était complètement idiote de ne pas y avoir songé tout de suite. Mais c'était sûrement la peur qui l'avait plongé dans le déni. La peur des conséquences à venir et ce qu'elle savait de l'avenir.
Elle devait en avoir le coeur net.
Rose sortit des toilettes, le coeur encore battant et le teint toujours aussi verdâtre. Elle s'efforça de se concentrer sur son objectif pour oublier la houle de son estomac. Lorsqu'elle revint au quartier général, elle ignora les appels de Babette et d'Angus qui lui demandaient son avis sur un rapport. Elle tourna résolument le dos à Arthur qui devait la fixer de son propre bureau et ne pensa pas un instant à aller toquer à la porte de son oncle pour lui demander la permission de partir plus tôt. Depuis la mort de James, le chef des aurors n'était plus que l'ombre de lui-même. Les activités des aurors étaient comme mis sur pause, pétrifié dans le temps, depuis cette horrible journée. Le décès du second avait bouleversé tous ses collègues et peu d'entre eux avaient encore la force de se battre contre un ennemi invisible qui les avait frappés en plein coeur. Quand Harry arrivait dans leurs locaux, il les saluait brièvement, sans leur accorder un regard et allait s'enfermer dans son bureau sans jamais plus en ressortir.
Saisissant sa veste, sa baguette et son sac, Rose prit la direction des ascenseurs et se rendit, d'un pas rapide vers la zone de transplanage. Elle réapparut dans une ruelle tranquille entre des sacs de détritus et une benne à ordure dont s'échappait une odeur si pestilentielle qu'elle faillit se remettre à vomir. Enjambant les poubelles, Rose rejoignit rapidement la grande avenue commerciale, bien plus fréquentée. Le ciel était éclatant et la chaleur insoutenable. L'été avait commencé et Rose se sentit immédiatement en nage alors qu'elle serpentait entre les passants rendus maussades à cause de la canicule naissante.
Elle s'arrêta enfin devant la vitrine d'un vieux magasin de vêtements. dont l'enseigne indiquait: Purge & Pionce Ltd. L'endroit d'un aspect miteux et misérable n'attirait pas l'attention des passants chargés de sacs de leurs emplettes. Rose ignora l'écriteau "Fermé pour rénovation" et se tourna vers le mannequin aux faux cils décrochés et à la robe-chasuble de nylon vert.
— J'ai besoin de voir un médicomage, dit-elle.
Le mannequin hocha aussitôt discrètement la tête et lui fit signe d'approcher. Rose prit une profonde inspiration et s'avança droit vers la vitrine en passant le portail enchanté. Elle émergea dans un hall d'accueil bondé où des rangés de sorciers et de sorcières attendaient, assis sur des chaises de bois branlantes. Rose percevait une ambiance bruyante, ponctuée de petits cris de lamentations pour certains ou des plaintes d'une attente trop longue. Un vieux sorcier aux pieds devenus des pattes de canard ronchonna dans son dos pour lui laisser le passage. Dans la vaste salle d'attente, un enfant pleurait pour que sa mère lui retire les oreilles de lapin qui lui étaient soudain poussées sur la tête.
Rose rejoignit la queue qui s'était formée devant un sorcier aux cheveux grisonnants assis nonchalamment à son comptoir où était écrit: "Renseignements". Il y avait au moins une dizaine de personnes devant elle et Rose pesta intérieurement en sentant ses nausées lui reprendre de plus belle. Elle attendit enfin que le dernier patient devant elle explique la raison de sa tête qui avait doublé de volume à cause d'une piqure de scrout-à-pétard pour enfin se présenter au comptoir.
— Qu'est-ce que je peux faire pour vous? demanda machinalement le médicomage en feuilletant un magazine étalé sur son comptoir.
— J'ai besoin de voir un médicomage, dit Rose ne sachant quoi dire de plus.
— Pour quelle raison?
— Je...je crois que je suis enceinte.
Le sorcier daigna enfin à lever ses grands yeux gris vers elle. Il la toisa un moment, déchiffrant l'expression de panique sur le visage de Rose. Enfin, il pinça les lèvres et prit un parchemin et une plume.
— À quand remontent vos dernières règles? demanda-t'il à haute voix, devant les sorciers et sorcières qui attendaient dans le dos de Rose.
— Euh…
Elle rougit jusqu'à la racine de ses cheveux en lançant un regard oblique au médicomage. Celui-ci ne s'en formalisa pas. Il attendait sa réponse, la plume levée et Rose percevait les murmures énervés des futurs patients impatients.
— Six semaines…, murmura Rose en se penchant vers le comptoir.
— Dernier rapport sexuel?
— On est obligé de faire ça ici? s'énerva Rose, sonnée par la question qu'il venait de lui balancer le plus naturellement au monde.
— Si vous voulez voir médicomage oui… Ou alors vous pouvez attendre neuf mois pour vérifier si un bébé ou non arrive.
Rose eut envie de l'étrangler. Elle ravala sa colère en même temps que sa bile et lâcha entre ses dents la date d'avant-hier soir.
— Des nausées?
— Oui.
— Une sensibilité des seins?
— Oui…, murmura-t'elle encore.
— Votre mari vous accompagne?
Rose se retrouva interdite face à cette question. Elle le contempla sans comprendre et elle sentit tous les regards se braquer sur elle. Ne voyait-il pas qu'elle était venue seule? Qu'elle avait peur? Pourquoi l'obligeait-il à répondre à toutes ces questions gênantes devant tout le monde? Et pourquoi ressentait-elle autant de honte à ne pas être mariée? Rose se sentit plus humiliée que jamais, non pas par les questions embarrassantes sur son état de santé, mais parce qu'elle était peut-être enceinte et complètement seule.
— Non, répondit-elle simplement en le foudroyant du regard.
— Bien, prenez ce document et veuillez patienter dans la salle d'attente. Quelqu'un va venir s'occuper de vous, dit-il en faisant voler une note en papier à l'aide de sa baguette magique.
Lorsqu'il le lui tendit, Rose lui arracha le parchemin des mains et s'éloigna rapidement de la queue. Des murmures discrets mais tout de même assez bruyant pour qu'elle puisse les entendre, s'élevèrent sur son passage. Rose baissa la tête, se demandant de quoi elle pouvait bien avoir honte en traversant rapidement le grand hall pour s'asseoir sur la première chaise de libre.
Elle n'eut pas à attendre longtemps. Peut-être parce que sa "pathologie" n'avait pas la même attention que celles occasionnées par la magie. Les maladies naturelles et autres états ne figuraient même pas dans le tableau d'affichage des différents niveaux de l'hôpital. Rose n'était encore jamais venue à Saint-Mangouste pour un accouchement ou une hospitalisation autre que pour des accidents physiques. Pour l'un, elle était beaucoup trop jeune lorsque sa mère avait accouché d'Hugo, pour l'autre les sorciers et sorcières semblaient dotés d'une longévité hors du commun. De mémoire, elle ne se souvenait pas avoir eu le moindre rhum. De fait, il y avait très peu de demandes journalières pour ce genre de traitement et une petite sorcière ridée, vêtue de la longue robe verte avec le blason des médicomage, s'approcher en claudiquant légèrement.
— Miss Weasley? appela-t'elle de sa voix chevrotante.
Rose se leva et la rejoignit. De près, elle faisait le double de sa taille. La sorcière lui adressa un grand sourire chaleureux qui détendit légèrement la jeune femme.
— Suivez-moi, s'il vous plaît.
Rose marcha dans ses pas lents avec patience. Elles traversèrent une double porte pour s'engager dans un long couloir étroit où s'alignaient plusieurs portraits de guérisseurs célèbres. L'endroit était éclairé par des globes de cristal remplis de chandelles, semblables à des bulles de savon géantes. D'autres sorcières et sorciers vêtus de la même robe verte allaient et venaient en tous sens, n'adressant aucun regard à leur vieille collègue.
— Weasley…, dit la vieille guérisseuse. Comme Ronald Weasley?
— Oui, c'est mon père, avoua Rose, habituée à ce qu'on lui pose la question.
La vieille sorcière s'arrêta un moment pour fixer Rose à travers ses épaisses lunettes. Elle fronça ses sourcils blanchâtres puis son visage s'éclaira.
— Mais oui! s'exclama-t'elle ravie. Je me souviens. Je vous ai mis au monde, vous et votre frère…
Devant l'air surpris de Rose, la petite sorcière se mit à rire.
— Votre mère avait insisté pour accoucher à ici. C'est une née-moldue, elle n'a pas la même réticence que les autres sorcières qui préfèrent mettre au monde leur enfant chez elles. Votre père s'est évanoui dans la salle d'attente, rit-elle encore de sa petite voix aiguë.
Au même moment, des gémissements émanèrent de la porte close à côté de Rose. Elles arrivèrent enfin au bout du couloir, devant la dernière porte blanche, un peu vétuste où était cloué un vieil écriteau où l'on pouvait lire: " Aretha Mortez. Guérisseuse-maître. Maladies moldues."
La vieille guérisseuse tapota la poignée du bout de sa baguette et elles perçurent le cliquetis de la serrure. La porte s'ouvrit enfin et Rose découvrit une petite pièce à l'aspect miteux mais tout de même d'une propreté impeccable. Cependant l'étroitesse du lieu ne laissait que très peu de place pour le matériel médical de la guérisseuse Mortez. Elle avait essayé d'y caser un bureau, deux chaises, une armoire vitrée remplie de fioles de différentes couleurs. Sur les murs étaient épinglées des grandes affiches avec les divers schémas d'une dentition pourrie où un lutin de Cornouaille s'efforçait de détruire une molaire à coups de pioche; ou encore d'un vagin, utérus et lèvres qui firent rougir Rose jusqu'à la racine de ses cheveux.
—Je vous en prie...Prenez place! l'invita Mortez en la laissant passer.
—Vous êtes aussi dentiste? demanda Rose en désignant le poster du doigt tout en se faufilant entre le bureau et la table d'examen.
—Oh! Vous savez, dans mon domaine d'expertise, il vaut mieux être polyvalent. Je suis l'une des seuls à m'occuper des petits bobos non-magiques. Cela n'intéresse pas vraiment les guérisseurs. Ce n'est pas «digne de leurs compétences», singea la vieille guérisseuse.
Elle repoussa la plupart de ses meubles pour atteindre son siège de bureau. Elle s'y écroula avec un soupir, son vieux front ridé en sueur.
—Alors, où avez-vous mal? Demanda-t'elle avec un grand sourire fatigué.
—Euh…
—Vous avez votre parchemin?
Rose tendit le feuillet et Mortez s'en saisit de ses doigts tremblants. Elle ajusta ses lunettes sur son petit nez et parcourut les lignes en acquiesçant légèrement. Rose attendait, plus tendue que jamais, essayant de déchiffrer une réponse sur le visage de la vieille femme. Elle sursauta lorsque la guérisseuse reposa à plat le parchemin sur son bureau.
—Bien! s'exclama Mortez en essayant de paraître rassurante. Nous allons vérifier tout ça.
—Comment?
La guérisseuse Mortez ne répondit pas. Elle conserva plutôt son sourire énigmatique tout en se faufilant péniblement entre le coin de son bureau et le bord de l'armoire. Avec un petit cri de douleur, elle réussit à passer son bureau et se plaça de son pas lent vers sa grande armoire. Elle sortit une clé de sa poche et dévérouilla l'une des portes vitrées en farfouillant dans ses fioles.
— Ah! La voilà! s'exclama Mortez en se saisissant d'un flacon contenant un épais liquide bleuté.
Mortez tira le bouchon de liège et l'huma en fronçant les sourcils. Rose l'observait, peu convaincue par ses compétences. Ses manières gauches et ses réactions frivoles lui inspiraient plutôt une vieille folle à chat qu'un médicomage expérimenté. Finalement, elle acquiesça et sortit sa baguette, assez courte, en baragouinant une formule incompréhensible au-dessus du goulot. Enfin, elle la tendit à Rose.
— Cul-sec! annonça-t'elle joyeusement.
Rose prit le flacon d'une main hésitante. Elle respira à son tour la potion et un parfum de jasmin et d'un ingrédient qu'elle n'arrivait pas à identifier, lui chatouilla les narines.
— Qu'est-ce que ça va me faire? demanda Rose tandis que la guérisseuse attendait à côté d'elle patiemment, les mains sur ses hanches imposantes.
— Faites-moi confiance! l'encouragea-t'elle.
Résignée, Rose porta la bouteille à ses lèvres et but une gorgée. Le breuvage était terriblement acide et Rose ne put s'empêcher de grimacer. Mortez lui fit signe de continuer à boire et Rose obéit en vidant d'une traite l'épais liquide qui descendit dans sa gorge.
Rose reposa le flacon vidé sur le bureau. Sous le regard insistant de la médicomage, Rose patienta sur sa chaise, nerveuse. Au début, elle ne constata aucun changement mais petit à petit, elle sentit une incroyable chaleur au niveau de son ventre. Dans un "pop" étrange, une sphère bleue jaillit de son abdomen et flotta au niveau de son nombril. Sous ses yeux ébahis, une forme floue se matérialisa à l'intérieur de la sphère. La forme devint de plus en plus nette et Rose découvrit une sorte de petit têtard recroquevillé sur lui-même. Elle distinguait une petite tête, des petits membres rabougris et un corps minuscule gonflé.
— Eh bien voilà, dit la vieille sorcière avec un large sourire. Vous êtes enceinte, très chère.
Rose contempla, un moment, la petite crevette devant elle, bouche bée. Les mots de la guérisseuse avaient comme résonné dans sa tête sans vraiment en comprendre le sens. La sphère finit par éclater en même temps que le petit têtard et Rose éclata en sanglots.
Elle prenait soudain conscience qu'elle était véritablement enceinte. Toutes ses peurs et ses angoisses se confirmaient dans l'apparition de ce petit être dans cette sphère bleue. Les larmes jaillirent et coulèrent le long de ses joues. Elle pleurait dans ce petit local inconfortable, devant une parfaite inconnue mais elle n'avait pas la force d'y résister. En la voyant craquer devant elle, Mortez perdit son sourire.
— Miss! appela-t'elle d'une voix douce. Tout va bien?
La question était stupide mais peut-être croyait-elle que Rose était simplement émue par la nouvelle. Elle était si loin de la vérité. Mortez lui tapota l'épaule avant de reprendre sa place derrière son bureau. D'un coup de baguette magique, elle fit apparaître un mouchoir qu'elle fit voleter près de Rose.
— Dites-moi tout, mon enfant.
Rose renifla bruyamment puis se moucha dans le mouchoir. Ses larmes coulaient toujours. Elle conserva le silence, essayant de rassembler ses pensées. Par quoi commencer? Avait-elle réellement envie d'expliquer tous ses secrets à la vieille guérisseuse?
— Vous voulez que j'appelle votre mari? demanda encore Mortez.
— Je n'ai pas de mari, répondit Rose en sanglotant toujours.
— Je vois, acquiesça Mortez sans jugement. Je suis navrée de vous poser la question mais savez-vous qui est le père.
— Oui…, gémit Rose. Mais cela n'aurait jamais dû se produire.
— Je suppose que vous ne connaissez pas les moyens de contraception des moldus…
— Contraquoi? répéta Rose.
La guérisseuse eut un petit soupir amusé. Elle croisa ses doigts fins et ridés sous son menton.
— Savez-vous comment se passe la procréation chez les sorciers, Miss Weasley?
— Euh…, émit Rose en se demandant si la vieille femme l'interrogeait sur ses connaissances sexuelles.
— Oui, bien sûr, la technique est la même. Nous sommes des humains après tout. Des êtres vivants… Mais l'enfantement est légèrement différent chez les sorciers. J'imagine qu'à Poudlard, ça doit y aller...au niveau de…, hein? Comme à mon époque! dit-elle rêveusement.
Rose rougit. Elle se souvint de sa première fois avec Scorpius dans les vestiaires des Serpentard. Une autre fois dans la salle de bain des préfets et...toutes les autres fois… Elle savait qu'elle n'était pas la seule. De nombreux couples passaient le pas à l'école lors de leur sixième ou septième année. Ces couples finissaient généralement par se marier et fonder un foyer.
— Vous ne trouvez pas étrange qu'aucune de ses filles ne soit tombée enceinte? Pourtant elles ne font rien pour ça. Il n'y a pas de cours d'éducation sexuelle à Poudlard, bien que cela me navre. Mais il y a une raison à cela. Une sorcière ne peut tomber enceinte que si elle le désire vraiment ou au cours d'une relation sexuelle dans un profond sentiment d'amour…
— De l'amour…
Cette évidence calma les sanglots de Rose. L'image de Scorpius vint balayer tout le reste. Oui, quand ils avaient conçu ce petit être dans son ventre, ils l'avaient fait par amour. Elle l'aimait, de tout son être et rien de pouvait changer cela. Ni son engagement pour Arthur, ni les prophéties, ni les doutes d'Albus, ni la menace ambiante qui mettait chacun des membres de sa famille en danger. Elle aimait Scorpius et le fait qu'elle soit enceinte en était la preuve.
— C'est une nouvelle si terrible que cela? demanda encore la guérisseuse avec un sourire timide.
— Non…, dit Rose en respirant profondément. Mais cela n'annonce rien de bon.
— Pourquoi cela?
Rose n'avait plus peur. Elle passa une main sur son ventre avec un petit sourire qui inspirait toutefois un peu de tristesse.
— On me l'avait annoncé, dit-elle tout bas. Mais on m'avait dit aussi que si cela arrivait, j'en mourrais.
OoO
Lorsque Rose se présenta à l'appartement d'Arthur, quelques heures plus tard, elle avait pris une décision. La clé dans la serrure, elle prit une grande inspiration. Elle savait que si elle franchissait le porche, c'était pour annoncer à Arthur que tout était fini. L'annonce de sa grossesse l'avait décidé à ne plus vivre dans le déni. Elle ne pouvait plus fuir l'inévitable, même si cela voulait dire affronter sa propre mort ou les désastres d'une potentielle relation avec Scorpius. De tout cela, elle s'en fichait à présent. Elle n'en retenait que le plus important: son amour pour Scorpius Malefoy et leur futur enfant à naître. Elle devait le protéger. Et cela commençait par assumer ses actes.
Rose prit encore une inspiration et entra.
Dès qu'elle entra dans l'appartement, Arthur émergea d'une des pièces. Il avait le teint pâle mais un large sourire étirait ses lèvres à la vue de sa bien-aimée. Il marcha rapidement vers elle et il la prit dans ses bras.
— Rose! Tu m'as tellement manqué! dit-il dans un souffle en la maintenant serré contre lui. Tu aurais dû me prévenir que tu venais…
Il lui caressa le visage, les yeux pleins d'amour et le coeur de Rose se serra dans sa poitrine. Elle le repoussa doucement, sans un mot, détournant les yeux de son visage si aimant.
— Arthur, dit-elle en déposant ses affaires. Il faut qu'on parle de quelque chose.
— Oui…, répondit Arthur d'une voix triste. J'imagine qu'on ne pourra pas tout de suite se marier avec la mort de James.
Il lui prit les mains dans les siennes et Rose les contempla, un peu perdue.
— Je suis sincèrement désolé pour ce qui est arrivé à ton cousin et à ta famille, Rose chérie…
Il pencha la tête dans l'intention de l'embrasser. Rose se détourna au dernier moment et Arthur la dévisagea sans comprendre.
— Viens, l'appela doucement Rose.
Elle lui prit la main et le guida vers le salon. Il la suivit sans broncher, remarquant enfin le changement d'atmosphère. Par la fenêtre, Rose voyait les derniers rayons de soleil s'éteindre dans un ciel lavande. Elle alluma les lumières en agitant sa baguette qu'elle posa ensuite sur la table basse, jonchée de plats chinois commandés à la hâte. Arthur vivait seul depuis un moment. Le désordre de l'appartement témoignait de sa tristesse de voir sa fiancée loin de lui. Rose le fit s'asseoir sur le canapé et elle s'installa à côté de lui. Elle chercha de l'inspiration sans arriver à trouver les mots justes pour lui faire le moins de mal possible. En réalité, il était impossible de ne pas faire souffrir quelqu'un quand il s'agissait de le quitter.
— Qu'est-ce qu'il y a? demanda Arthur en lui caressant les cheveux dans un geste désespérément tendre.
— C'est fini, dit Rose.
Il eut un bref silence où le sourire d'Arthur se figea. Ses doigts étaient encore entremêlés dans ses cheveux roux. Rose l'écarta doucement.
— Qu'est-ce qui est fini? demanda-t'il encore, sans comprendre.
— Toi et moi. Je suis désolée, Arthur. Je ne peux pas t'épouser.
La main d'Arthur retomba sur sa cuisse. Il la fixa, éberlué, la bouche entrouverte. Il semblait vouloir dire quelque chose mais les mots restaient coincés dans sa gorge.
— Je suis désolée, répéta Rose.
— C'est à cause de la mort de James, c'est ça? dit soudain Arthur. Ça t'a chamboulé. Tu es complètement perdue…
— Non, ce n'est pas ça, Arthur.
— Mais quoi, alors?!
Il s'était relevé brusquement, énervé. Il faisait les cent pas, s'arrachant les cheveux et frappant, du pied, la table basse près du canapé. Rose sursautait à chaque coup, perturbée par cette soudaine rage.
— S'il te plaît, dit Rose. Ne sois pas comme ça…
— Dis-moi pourquoi! lui ordonna-t'il en se tournant soudain vers elle. Si ce n'est pas James… C'est quoi alors? Tes parents?
— Non…
— DIS-MOI! cria Arthur, fou de colère.
Rose sursauta encore. Elle n'avait jamais vu Arthur dans un tel état. Les lèvres tremblantes, elle leva les yeux vers lui.
— Je...je suis enceinte…
Arthur stoppa net, paralysé. Il contempla Rose, surpris et elle lut, dans ses yeux, qu'il était persuadé que l'enfant était de lui. Elle appréhenda la suite.
— ...de Scorpius…, finit-elle d'une voix tremblante.
Ce fut comme si Arthur venait de recevoir un seau d'eau froide en plein visage. Ses épaules s'affaissèrent et il demeura silencieux un bon moment. Rose le regarda, inquiète. Elle avait décidé de lui avouer la vérité car elle ne l'avait pas fait à sa première rupture. Elle ne voulait plus jamais répéter la même erreur. Mais en voyant le visage de son fiancé s'assombrir, elle se demanda soudain si elle avait eu raison.
— Scorpius?! murmura-t'il entre ses dents. Ton ex, un criminel…
Il avait craché ces mots comme des insultes. Son regard était dur et ses poings se serrèrent contre ses cuisses. Rose perçut une rage dangereuse dans ses yeux. Elle eut peur de cet homme qui ne ressemblait en rien à ce qu'elle connaissait de lui. Ses yeux tombèrent sur sa baguette, sur la table basse.
— Tu m'as trompé avec ce type! rugit-il encore.
— S'il te plaît, Arthur, dit Rose sur un ton ferme. Arrête ça.
— Que j'arrête?! s'étrangla-t'il. Tu m'annonces que tu me quittes parce que tu es enceinte d'un autre et je dois me calmer gentiment?
Il se saisit soudain d'un vase qui contenait l'un des bouquets qu'Arthur lui avait offerts un jour et préservés grâce à la magie. Il le fracassa contre le mur dans des débris de verres et de pétales.
— Me calmer! hurla-t'il. Mais je suis fou de rage!
— Arrête! cria à son tour Rose.
— Je n'arrêterai pas! dit-il en cassant tout ce qui lui tombait sous la main. J'ai le droit d'être en colère. Tu m'a menti! Tu m'as ignoré pendant des semaines! Et moi...je m'inquiétais pour toi. Ton absence me dévorait de l'intérieur. Et toi! TOI! hurla-t'il.
Arthur se précipita sur Rose, s'approchant tout près. Rose s'enfonça dans le canapé tandis qu'il s'abaissait à son niveau, l'encadrant de ses bras puissants, son visage tout près du sien.
— Toi! Tu t'envoyais en l'air avec un autre…
Son souffle était court comme celui de Rose qui le fixait sans détacher ses yeux des siens. Elle essayait de masquer sa peur.
— Je t'aimais, Rose, dit-il plus bas, la voix étranglée. Je t'aime, vraiment. Je voulais te faire la surprise. Regarde.
Il se redressa et sortit sa baguette de la poche arrière de son jean.
— Spero Patronum…, murmura-t'il.
Rose se demanda comment il arrivait à produire un patronus dans une telle situation. Mais Arthur y arriva. Une forme argentée, d'abord floue, sortit de sa baguette. Puis, une grande lionne se matérialisa sous leurs yeux. Elle se promena dans le salon, passa près des jambes de Rose en la fixant de son regard opalescent. Enfin, elle disparut dans un nuage de fumée, dissipée par une brise imaginaire.
— Tu as vu? gémit Arthur dont la tristesse l'avait rattrapé. Cette lionne, c'est toi qui la fais apparaître. Elle est apparue quand tu as décidé de m'épouser. Le rat que je suis, s'est transformé en une belle lionne parce que je t'aime…
Les paroles d'Arthur résonnèrent dans l'esprit de Rose. Elle avait été perturbée par la vision de la lionne, la même que celle de Scorpius, celle qu'il avait fait apparaître sur le lac. Mais à présent, la douceur, la tendresse, les regrets et la nostalgie s'était évaporée. Son instinct d'auror l'avait soudain prévenu d'un danger. Arthur avait dit quelque chose… Cela avait dû lui échapper, emporté par sa détresse. Mais il l'avait bien dit.
— Un rat? répéta Rose.
Arthur se tourna vers elle, avec ces mêmes yeux de fou. Il tenait encore serré dans sa main, sa baguette. Rose ne ressentait plus de tristesse, plus d'affection ni de culpabilité. Une tout autre émotion bouillonnait dans ses veines, en cet instant. Elle leva lentement la tête vers Arthur et celui-ci comprit immédiatement qu'il avait fait une erreur.
La tension était palpable. Le couple se dévisageait dans un silence de mort, uniquement perturbé par leur respiration et les bruits de la rue à l'extérieur. Rose avait sa main sur son genou, près de la table basse, près de sa baguette. Elle n'osait cependant bouger car elle savait que si l'un des deux faisait le moindre mouvement, tout s'enchaînerait dans une violence qu'elle ne voulait pas.
— C'est toi le traître, murmura-t'elle en ne le quittant toujours pas des yeux.
Elle bougea les doigts et les yeux d'Arthur allèrent de sa main à sa baguette. Il la leva la sienne et Rose tenta de récupérer sa propre baguette. Tout se passa en une fraction de seconde. Arthur lança un sort qui fit exploser la table basse. Le souffle de la petite explosion la fit basculer, elle et le canapé en arrière. Sa tête cogna le sol et elle vit trouble pendant un moment. Ses oreilles sifflèrent et ses mains étaient désespérément vides. Elle n'avait pas eu le temps de récupérer sa précieuse baguette.
Reprenant ses esprits, Rose rampa sur le sol et rejoignit la pièce la plus proche. Un filet de sang coulait le long de sa tempe. Elle se faufila dans leur chambre à coucher en gémissant faiblement. Elle s'assit derrière la porte et palpa son corps en estimant les dégâts. Elle eut soudain peur pour l'enfant dans son ventre. Mais cela lui donna aussi l'envie de se battre pour lui. Depuis qu'elle savait qu'elle était enceinte, elle avait quelqu'un à protéger. Et elle ne laisserait jamais Arthur lui faire du mal.
— Rose! appela Arthur, toujours dans le salon. Sors de là. On doit discuter.
Elle s'obligea à se relever. Elle n'avait aucune arme pour se défendre et Arthur avait une baguette. Il était hors de question qu'elle sorte à découvert. Elle était sûre qu'il allait la pétrifier et se débarrasser d'elle en inventant une excuse dont il avait le secret. Arthur était le traître depuis le début… Elle avait encore du mal à y croire. Elle l'avait si bien défendu contre la méfiance de James ou de Scorpius. Il lui avait menti depuis tout ce temps.
— Quand je pense que tu m'as reproché de t'avoir menti! cria-t'elle de la chambre.
Rose entendit les pas d'Arthur se diriger vers sa cachette. Elle fut contente. C'était ce qu'elle voulait. "Approche", pensa-t'elle. "C'est ça, continue!"
— Je ne t'ai pas menti sur tout, révéla Arthur dont la voix indiqua à Rose plus ou moins sa position.
— Tu es entré chez les aurors à sa demande, pas vrai? Tu devais renseigner Merlin de nos activités. C'est ça qui t'a permis de les prévenir à chaque fois qu'on a tenté quelque chose sur eux. C'est pour ça qu'ils étaient là quand on est venu voir Viviane. Pour le hangar, aussi! C'est toi qui les a prévenus!
— Tu oublies pour James…
Le coeur de Rose eut un raté. Un frisson glacé lui parcourut l'échine. Pourquoi avait-il parlé de James? Était-ce lui qui l'avait piégé? Evidemment! Scorpius lui avait raconté comment son cousin s'était précipité pour aller sauver son père. Et cette information avait été préparée par Galaad et par quelqu'un qui devait savoir qu'Harry Potter n'était pas dans les locaux des aurors. Quelqu'un qui connaissait le tempérament fougueux de James. Qui savait qu'il foncerait tête baissée pour sauver sa famille et le père qu'il aimait plus que tout au monde. Arthur était celui qui avait mené son cousin à sa perte. Le véritable coupable de sa mort.
Une rage sourde monta en elle et Rose fut tentée de bondir hors de la chambre pour se jeter sur lui. Mais la voix d'Arthur était juste derrière la porte. Il n'était pourtant pas entré. Il lui avait dit cela pour la faire réagir. Il voulait qu'elle sorte, aveuglée par la colère. Il voulait la piéger comme il l'avait fait pour James.
— Rosie…, appela-t'il une nouvelle fois.
Cette fois-ci, Rose garda le silence et son calme. Le coeur battant, elle se posta derrière la porte et attendit.
— Rose…, on devrait discuter. Tu ne connais pas toute l'histoire. Allez, Rose. Ne m'oblige pas à venir te chercher.
"Va te faire foutre!", pensa Rose, concentrée sur son plan. Elle attendit encore, fixant intensément le coin l'entrebâillement de la porte.
La porte s'écarta légèrement mais Rose ne bougea toujours pas. Elle attendit encore.
— Rose…Ne fais pas l'enfant.
La main d'Arthur apparut, tenant sa baguette levée en cas d'attaque surprise, comme tout bon auror qui se respecte. Rose avait compté là-dessus. Arthur était comme les autres. Il la sous-estimait constamment. Elle avait cru, pendant les mois de leur relation, qu'il la respectait, la prenait pour une femme forte et accomplie. Mais en réalité, le fait qu'il l'ait approché, comme Chase avant lui, montrait seulement qu'ils étaient tous persuadés que Rose était la brebis galeuse du groupe. Celle facilement manipulable. Celle qu'on pouvait maîtriser facilement. Il était temps de lui montrer qu'il se trompait.
Rose poussa la porte de toutes ses forces contre le bras tendu d'Arthur. Celui-ci poussa un hurlement déchirant. Elle attrapa les bords de la porte et la claqua plusieurs fois contre son bras jusqu'à ce qu'il ait enfin lâché sa baguette. Rose entendit un horrible craquement mais elle s'en fichait. Sur le moment, elle ne désirait que lui infliger la plus grande douleur possible, pour James, pour sa famille. Lorsqu'elle vit la baguette échouer sur le parquet, elle rouvrit la porte en grand et se présenta devant Arthur. Il tenait son bras cassé contre sa poitrine, le sang tachant sa chemise et gouttant à ses pieds. Il ouvrit de grands yeux en voyant Rose.
— Attends…, commença-t'il.
Mais Rose ne lui donna pas le temps de poursuivre. Elle lui asséna un violent coup de pied dans le ventre qui le fit tomber en arrière. Rose se baissa ensuite pour ramasser la baguette mais Arthur s'était relevé rapidement et avait bondi sur elle. Il l'attrapa par la taille et tous deux échouèrent lourdement sur leur lit. Arthur était au-dessus d'elle, la clouant sous lui de tout son poids. Cette position lui rappela leurs précédents ébats qui ne lui inspiraient maintenant plus que du dégoût. Les cheveux d'Arthur, d'ordinaire bien coiffés, étaient en bataille et lui tombait sur le visage. Rose se débattit mais Arthur positionna ses jambes pour qu'elle ne puisse plus bouger. Il lui attrapa les poignets et les maintint au-dessus de sa tête.
— Je ne te savais pas si féroce! dit-il avec un sourire curieux.
— T'as encore rien vu, cracha-t'elle.
— Discutons, Rose. Tu ne sais pas tout. Quand tu sauras la vérité, tout redeviendra comme avant.
Ses mains prisonnières et ses jambes paralysées, Rose utilisa la dernière arme qui lui restait. Elle frappa violemment Arthur en lui donnant un coup de boule alors que son visage était tout près du sien. Le nez d'Arthur craqua et un filet de sang s'écoula de l'une de ses narines. Rose se sentit un peu sonnée. Mais lorsqu'elle vit qu'Arthur s'était penché en arrière, terrassé par la douleur, elle avait les idées assez claires pour saisir l'occasion. Elle libéra une de ses mains et appuya fortement sur le bras cassé d'Arthur qui se mit à hurler en gesticulant dans tous les sens. Rose dégagea sa jambe et frappa de son pied son point sensible. Elle visa son entrejambe et Arthur poussa un autre cri étranglé en roulant sur le sol, son teint ayant pris une belle couleur rouge vif.
Rose s'extirpa des draps en roulant sur le parquet. Elle courut vers la baguette d'Arthur mais celui-ci la retint par la cheville et elle s'étala de tout son long, son menton frappant durement le sol. Des lumières dansèrent devant ses yeux. Elle tendit le bras et la main vers la baguette et poussa un cri de satisfaction en refermant ses doigts sur le bois dur et rêche. Rose se retourna sur le dos. Arthur tenait toujours sa cheville en la tordant. Il fit mine de se relever.
— Stupefix! cria-t'elle en visant sa poitrine.
Le sort frappa de plein fouet Arthur qui s'écroula au sol inconscient. Rose dégagea son pied de la prise d'Arthur et se releva précipitamment. Sa cheville la faisait souffrir et déjà d'énormes bleus apparaissaient sur son pied. Elle visait toujours Arthur, baguette tendue, le menton en sang et le coeur battant. Il ne bougeait plus. Rose s'approcha prudemment en boitant. Elle lui donna quelques petits coups de pied pour le faire réagir mais il resta immobile.
Mais le corps sans vie d'Arthur se mit soudain à disparaître sous ses yeux. Rose poussa un cri qui trahissait sa surprise et elle perçut trop tard les pas qui se rapprochaient d'elle, dans son dos.
— Tu ne croyais tout de même pas que j'étais un sorcier ordinaire…, s'éleva une voix derrière elle.
Rose fit volte-face, baguette levée vers le nouvel Arthur, sans blessures, immaculé, qui se présentait à elle. La sorcière n'eut pas le temps de prononcer la moindre formule, ni même d'y penser. Le véritable Arthur la jeta contre le mur et la saisit à la gorge. Il frappa son bras plusieurs fois contre le papier-peint afin de la faire lâcher sa précieuse baguette. Dans un cri étranglé, Rose dut laisser tomber sa seule arme et Arthur la souleva du sol comme si elle ne pesait rien.
— Je suis passé par le source, il y a bien longtemps, dit Arthur d'une voix dure. Tu pensais m'abuser aussi facilement?
Rose s'accrochait à ses poignets tandis qu'il la maintenait à trente centimètres du sol, ses pieds battant le vide. Il l'étranglait de plus en plus et sa respiration ne devint plus qu'un sifflement entre ses lèvres qui bleuissaient de plus en plus.
— Tu veux savoir la vérité, Rose? Ma mission, à la base, était de surveiller Potter et sa petite famille. Mais elle a changé quand tu es arrivée chez les aurors. On m'a ordonné de me rapprocher de toi pour te surveiller. Toi! Une pauvre petite sorcière mal dans sa peau. Je devais jouer le coup de l'amoureux transi. Et ça a tellement bien marché avec toi…
Rose ne percevait qu'un mot sur deux. Son souffle se raréfiait et elle perdait de plus en plus de force. Ses yeux se voilaient peu à peu et elle se sentait partir. Elle eut peur soudain de mourir, de laisser derrière elle ceux qui attendaient son retour. Elle pensa à ses parents, à son frère, à Lily, Albus, Scorpius...et surtout à l'enfant qu'elle attendait.
— J'ai parfaitement joué mon rôle. Mais à force de faire semblant, j'ai fini par réellement tomber amoureux de toi, Rose. Tu m'entends? la secoua-t'il sans ménagement. JE T'AIMAIS!
Il approcha son visage, de plus en plus violacée, près du sien et Rose crut discerner dans ses yeux, une profonde tristesse.
— On m'avait ordonné de te tuer! Je ne l'ai pas fait. J'ai menti pour toi. J'ai risqué ma peau. Et c'est comme ça que tu me remercies, en te vautrant avec le premier venu!
— Tu...ne...lui...arrives...pas...à...la...che...ville! émit Rose dans un sifflement en s'efforçant de sourire.
C'était stupide dans sa position de le narguer de la sorte. Arthur renforça sa prise et la jeta en travers de la pièce dans un hurlement de rage. Rose s'écroula sur le sol, près de la porte en gémissant de douleur. Tout son corps n'était que souffrance. Elle rampa, encore, hors de la pièce, muée par une seule pensée. Sa baguette. Il lui fallait sa baguette. Elle se redressa péniblement, ignorant les bruits de pas dans son dos. Sa gorge la faisait souffrir, son pied ankylosé la faisait boiter. Elle se traîna jusqu'au salon et s'effondra sur le fauteuil renversé en tendant désespérément sa main vers sa baguette.
— Expelliarmus! dit Arthur.
La baguette de Rose lui sauta des mains. Elle ne chercha pas à la récupérer. Arthur marchait vers elle, d'un pas tranquille, sachant très bien qu'il aurait toujours le dessus. Rose se laissa choir contre le fauteuil, le souffle court. Elle était couverte de sang, elle avait mal, comme si on venait de lui lancer un endoloris. Elle craignait pour la vie de son enfant, plus que pour la sienne. Mais bientôt, elle n'aurait plus à s'en soucier tandis qu'Arthur s'approchait toujours plus près. Etait-ce là la mort que lui avait prédie Albus? Elle n'avait même plus la force d'y réfléchir.
Arthur s'abaissa à sa hauteur, se délectant du spectacle. Il lui fit relever le menton du bout de sa baguette.
— Je comptais te laisser vivre, murmura-t'il d'une voix affreusement triste. J'étais prêt à me rebeller contre mes maîtres pour toi. Tu sais ce que cela signifie? Je risquais ma vie, uniquement pour toi. Mais c'est fini. Tu m'as donné une bonne raison d'obéir.
Il avança son visage vers le sien et lui donna un dernier baiser d'adieu. Rose ne se débattit pas. Elle sentait ses forces l'abandonner en même temps que sa volonté. Arthur poussa un soupir résigné et lui caressa doucement sa joue ensanglantée.
— Adieu, Rosie…
Arthur n'eut pas le temps de se relever ou de lancer un sort. Le bras de Rose émergea du coussin du fauteuil. Ses doigts s'accrochaient à l'éclat de verre qu'elle avait ramassé au sol en rampant jusqu'au salon. D'un geste rapide et précis, avec les toutes dernières forces qui lui restaient, elle enfonça le pic acéré du débris dans la gorge de son fiancé.
Le bras de Rose, épuisé, retomba au sol en laissant l'éclat de verre dans la trachée d'Arthur. Les yeux de celui-ci s'écarquillèrent d'horreur. Il leva sa main vers sa nouvelle blessure mais il fut soudain secoué d'un hoquet qui lui fit cracher du sang. Rose le contempla s'effondrer doucement au sol, comme au ralenti. Il s'écroula comme une poupée sans vie et une mare de sang commença à se former autour de sa tête. Tandis qu'il se convulsait, emporté par la mort imminente, son regard se figea dans celui froid et fatigué de Rose. Elle ne le quitta pas des yeux tandis qu'elle le voyait agoniser dans son sang. Elle se surprit à ne ressentir aucune peur, aucune culpabilité pour son geste. C'était la première fois qu'elle tuait.
Mais Arthur avait tué avant elle. Il payait, en ce moment, pour James, pour Scorpius et surtout pour elle. Quand tout fut terminé, Rose ferma les yeux en laissant sa tête reposée contre le sofa, curieusement en paix.
