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LA TABLE RONDE DE MERLIN


La nuit venait de tomber sur la ville de Londres. Ces dernières semaines de juillet avaient été marquées par une chaleur caniculaire et l'air était encore lourd, annonciateur d'orages. Dans l'atmosphère lourde et chaude de ce début de soirée, Scorpius fumait sa dernière cigarette devant le bar de Merlin.

Il avait reçu un message, tôt ce matin, après son éternel rituel de magie. Plus les jours passaient et plus il n'en ressentait plus le besoin. La magie venait à lui aussi naturellement que l'air dans ses poumons. Il s'était demandé si cela ne venait pas de la baguette que lui avait confiée Harry Potter et qu'il gardait toujours caché dans sa poche depuis. Il devait bien admettre que depuis ce fameux soir, il se sentait plus puissant que jamais. Durant leurs entraînements, alors que tous s'étaient mis à le craindre autant que Galaad, il avait pu constater ses étonnants progrès face aux gros muscles de Stanley. Non seulement il ne ressentait plus aucun choc ni coup, mais en plus il réussissait à présent à repousser son assaillant en le faisant voltiger sur deux mètres de distance. Galaad avait surveillé le spectacle, du haut de son estrade qui entourait la piste de sable de son arène. Scorpius l'avait alors défié du regard en affrontant son air maussade et rancunier. Le sous-fifre de Merlin n'avait pas apprécié la nomination de son ancien serviteur. Il ne s'était pas attendu à ce que Scorpius prenne le titre de "Lancelot" aussi vite. Et pourtant, il était, à présent, au même rang que ce taré psychopathe de Galaad.

Tous deux avaient reçu une convocation du grand chef en même temps, leur demandant de se rendre à une réunion exceptionnelle, le soir même. Pour Scorpius, c'était la première fois qu'il allait rencontrer tous les bras droits de Merlin réunis en un même point. Il fut tenté de prévenir Harry Potter, son dernier contact dans le monde des sorciers depuis la mort prématuré de James. L'occasion aurait été parfaite, avec tous les mêmes oeufs pourris dans le même panier. Mais Scorpius avait un mauvais pressentiment. Son erreur avec James le hantait encore et il ne voulait pas attirer Mr. Potter dans un éventuel piège qui lui aurait bel et bien causé sa mort. Il n'aurait pu porter cette culpabilité de plus sur ses épaules, déjà bien chargées. De plus, il connaissait très bien la puissance de Galaad. Il n'osait imaginer celles des autres et encore moins celle de Merlin. Bien qu'il ait eu une longue conversation avec ce dernier, il n'avait pas eu la chance d'entrapercevoir ses capacités réelles, outre son charisme et son incroyable don de persuasion.

Scorpius avait au moins appris une leçon importante de tous ses échecs: la prudence. Il comptait sur cette réunion pour en apprendre un peu plus sur chaque membre de ce club très particulier et surtout, d'enfin découvrir les véritables plans de Merlin. Avec un peu de chance, il percerait peut-être le mystère de ses origines.

Galaad apparut au coin de la rue et Scorpius le suivit du regard, fumant toujours sa cigarette. Son ancien maître avait revêtu son plus beau costume et ses cheveux luisant de graisse étaient lissés en arrière. Tout de noir vêtu, il avait des allures de croque-mort. Lorsqu'il arriva à la hauteur de Scorpius, il le salua d'un bref signe de tête, teinté d'amertume avant d'ouvrir la porte vitrée du bar de Merlin. Scorpius termina sa cigarette en la jetant entre deux voitures et se décida enfin à pénétrer à son tour dans l'établissement.

Scorpius suivit Galaad qui disparut en arrière-boutique, en soulevant un épais rideau de velours verdâtre. Lorsqu'il le passa à son tour, Scorpius émergea dans une pièce plus spacieuse que la salle principale avec ses chaises, ses banquettes, son comptoir et ses tables. Celle-ci était haute de plafond et les murs étaient nus, dépouillés de peinture ou de papier peint. Il n'y avait que de la pierre, du parquet grinçant sous ses pas, et une immense table ronde en bois vernis. Un grand lustre en métal forgé, agrémenté d'une bonne dizaine de bougies baignait la pièce d'une douce lumière dorée. De la cire s'écoulait en milieu de table et aucun occupant ne semblait s'en inquiéter.

Car ils n'étaient pas seuls dans cette vaste salle. Autour de la table, il y avait treize chaises et quasi toutes étaient occupées. A son arrivée, toutes les têtes se tournèrent vers lui. Il dévisagea tour à tour des hommes, jeunes et vieux, une femme à l'air revêche et même un enfant. Tous contemplaient, avec méfiance, le nouveau venu, sachant pertinemment quelle promotion les avait conduits à les rejoindre dans ce cercle privilégié.

— Assis-toi, lui dit Galaad en se dirigeant vers la table.

Scorpius prit place entre la femme et l'enfant. Galaad s'assit à la droite du seul siège demeuré vacant. Tous attendaient l'arrivée de leur chef dans un silence oppressant.

Merlin fit enfin son entrée. Il écarta l'épais rideau et s'avança dans la salle, sous les regards admiratifs de certains, respectueux pour d'autres. Pour sa part, Scorpius le suivit des yeux en activant instinctivement son bouclier. C'était un autre de ses talents qu'ils avaient découvert. Il était capable de se prémunir des émotions qu'ils peinaient d'ordinaire à contrôler. La peur, la colère, l'impatience, la frustration, son bouclier les chassaient loin dans un coin de la tête, le rendant concentré, réactif et incroyablement lucide.

En comparaison à certains de ses hommes, Merlin avait une allure normale. Il aurait très bien pu être un moldu qui avait perdu son chemin en se rendant aux toilettes. La seule chose qui le trahissait dans toute cette normalité, était son regard, vif et pénétrant, qui semblait tout déceler d'un simple coup d'oeil. En admirant sa table, Merlin eut un sourire. Lorsqu'il s'approcha de sa chaise, les hommes se levèrent et Scorpius se dépêcha de les imiter. L'unique femme du lot lui adressa un regard dédaigneux et Merlin les pria de se rasseoir.

— Bienvenue, mes amis. Je suis heureux de tous vous revoir sain et sauf.

Il prit place et chacun l'imita dans un brouhaha de raclements de chaises. Scorpius ne quittait pas des yeux Merlin et celui-ci ne tarda pas à s'intéresser à lui. Il lui adressa un sourire qui n'avait rien de chaleureux. Se prévenant de la pointe de peur qui fusa dans son esprit, Scorpius soutint son regard, dénué de toutes émotions.

— Comme vous avez dû le remarquer, nous comptons un nouveau membre parmi nous. Lève-toi, je te prie.

Scorpius obéit. Il se tint droit, stoïque en fixant son regard alternativement sur les visages hostiles tournés vers lui.

— Je vous présente Lancelot. Il a gagné sa place à cette table en tuant le fils d'Harry Potter.

Merlin se mit à applaudir et l'assistance l'imita sans grande joie. Il perçut des têtes penchées vers d'autres, échangeant des commentaires qui n'avaient rien de sympathique. Scorpius n'éprouva aucune fierté dans ces applaudissements. Il n'avait pas fait ce pour quoi ils le félicitaient. Il ne sourit pas, se contentant de rester immobile, sans expression. Lorsque les claquements de mains se firent plus discrets, Scorpius se rassit sans attendre la permission.

— Permet-moi de te présenter ceux qui t'ont précédé…, dit Merlin, une fois que le silence fut revenu. Tu connais déjà Galaad qui t'a recruté.

Celui-ci ne prit même pas la peine de tourner la tête vers lui. Il se contenta de lever le menton, plus froid que jamais, en lisant distraitement les manches de son beau complet noir.

— Voici Accolon…

Accolon était un homme mince et grand, dont l'expression semblait s'être figée dans la glace. Son visage allongé, se terminait par un bouc bien taillé, aussi noir que ses vêtements. Il avait un petit air de famille avec Galaad et Scorpius se demanda s'il partageait avec lui son goût prononcé pour la torture. Comme pour Galaad, Accolon ne fit pas l'effort de le saluer. Il lui jeta un bref regard, de ses deux pupilles noires aux paupières tombantes et son long nez fin se retroussa subrepticement comme s'il venait d'humer une odeur particulièrement désagréable.

— Ensuite Agravain…

L'homme à côté de lui était plus vieux, voire même plus âgé que Merlin. Agravain était chauve, et les derniers poils qui devaient lui rester s'étaient agglutinés sur son menton bossu. Malgré son grand âge, son corps, sous son imperméable rapiécé semblait musclé. Il grogna faiblement lorsqu'il entendit son nom, sans se redresser, le dos voûté par la vieillesse ou une activité physique soutenue tout au long de sa vie.

— Bedivère…

Contrairement à son voisin qui était l'incarnation de la vieillesse, ce dernier respirait la jeunesse. Mais une jeunesse un peu fade et tourmentée. Bedivère était un jeune homme, plus jeune que Scorpius, pas plus de seize ans, avec de longs cheveux blonds, presque blancs. Il avait un corps frêle qui semblait pouvoir se briser en deux à la moindre brise. Ses grands yeux gris humide se tournèrent vers lui et Agravain lui adressa un faible signe de la tête.

— Erec!

Erec se gratta la tête lorsque Merlin le présenta. Il était un peu plus vieux que Scorpius, musclé comme un boeuf. Il n'avait pas l'air d'avoir pris un bain depuis longtemps avec ses cheveux blonds, rendus bruns par la crasse et ses habits tachés de partout. Il portait un vieux jean déchiré, une veste qui mériterait le bûcher et un tee-shirt en-dessous dont le motif s'était craquelé, rendu méconnaissable, avec le temps. Son visage aurait pu être plaisant si son nez cassé à de nombreuses reprises ne l'avait pas enlaidi.

— Gareth.

Il était tout le contraire d'Erec. L'un était laid, l'autre beau comme un dieu. Scorpius avait rarement vu une si grande beauté chez un homme. Ses cheveux étaient bruns foncés, rendus noirs dans l'ombre, et dont les boucles encadraient son visage pâle mais agréable à contempler. Il avait des yeux un peu tombant, aussi noirs que l'encre et sa barbe de quelques jours le vieillissait de quelques années. Il était propre sur lui, vêtu simplement d'un pull et d'un pantalon bien taillé. Gareth respirait aussi l'argent. Il demeurait chez lui cette impression de noblesse qui fut tout de suite familière à Scorpius. Ce fut le premier à adresser à Scorpius un petit sourire timide mais encourageant.

— Ce cher Keu…

Lorsque Scorpius se tourna vers le suivant et lorsqu'il croisa le regard du fameux Keu, il ne put s'empêcher de sursauter. Keu le fixait avec des yeux de fous et un grand sourire qui oscillait entre la joie de rencontrer un nouvel ami et le plaisir futur de le torturer. Keu avait l'allure d'un clochard. Il portait un vieux manteau qui puait plus que les habits défraîchis d'Erec. Keu était trapu, les épaules larges et les pommettes hautes. Une tache noire s'étendait sur sa mâchoire jusqu'à la moitié de sa joue et Scorpius ne voulut surtout pas savoir comme il s'était sali. Il ne voulait même pas qu'il le touche. La table était heureusement trop large car Keu tendait déjà ses bras pour lui attraper ses mains trop éloignées pour lui.

Personne ne semblait choqué par son attitude et Merlin posa, sur lui, un regard de fierté qui interpella Scorpius.

— Lamorak.

Lamorak redressa ses lunettes et hocha brièvement la tête. Il était assis à côté de Keu et avait mis le plus de distance possible entre lui et le vieux clochard. Lamorak avait un visage osseux, comme s'il ne mangeait pas à sa fin. Mais sa tenue vestimentaire indiquait tout le contraire. Tout comme Gareth, il respirait la richesse et surtout la réussite. Ses lunettes grossissaient ses yeux qui devaient déjà être exorbités de base, lui donnait des airs de poisson.

— Notre précieuse Mordred, dit Merlin d'un ton doucereux.

Mordred n'avait rien de "douce". Unique femme dans le lot, celle-ci fixa Scorpius comme une proie à abattre sous ses crocs acérés. Elle portait un cache oeil du côté droit, dissimulé partiellement par une longue même de cheveux blonds. Elle portait un tailleur rouge et son rouge et un rouge à lèvres assorti. Ses ongles pianotèrent sur le bois de la table et Scorpius comprit qu'elle était le membre de la troupe de Merlin, le plus dangereux, même s'il ne connaissait pas encore son pouvoir.

— Tristan.

Le petit garçon ne semblait pas remarquer la présence de Scorpius. Scorpius fut choqué par son jeune âge. Comment un enfant pouvait être embarqué dans les plans tordus de Merlin? Avait-il dû lui aussi prendre cette drogue? Avait-il connu la douleur du sevrage accéléré dans les geôles de l'une des bases de Merlin? Avait-il fait le grand plongeon dans la source? Qu'il puisse y avoir survécu, à un si jeune âge, relevait du miracle ou d'un talent inné. Un talent dangereux qui pouvait surprendre ceux qui se laissaient abuser par sa jeunesse. L'instinct de Scorpius lui dit de se méfier et se renforça lorsque le garçon leva enfin les yeux vers lui. Ils étaient calculateurs, froids et déterminés. Le cocktail parfait de la monstruosité.

— Et enfin... Yvain.

Yvain n'eut aucune réaction. Il ne se tourna même pas vers Scorpius alors qu'il était assis juste à côté de lui. Yvain était comme endormi mais les yeux grands ouverts. C'était un jeune homme, d'à peu près l'âge de Scorpius, noir de peau et vêtu d'une robe de sorcier, ce qui perturba Scorpius. Il s'attendait presque à ce qu'il sorte une baguette magique, comme celle qu'il cachait dans son jean depuis qu'il avait quitté la maison d'Harry Potter.

— Bien, s'exclama Merlin sur un ton ravi. Maintenant que les présentations sont faites, nous pouvons débuter la réunion.

Une main se tendit et Scorpius eut la curieuse impression de se retrouver dans l'une des nombreuses salles de classe de Poudlard. La main levée appartenait à Accolon et ses lèvres fines se pincèrent dans une grimace contrariée. Ses petits yeux noirs et huileux fixaient Scorpius tandis qu'il demandait la parole.

— Maître, dit-il d'une voix un peu haut-perchée, je trouve prématuré d'avoir attribué le titre de Lancelot à ce…

Il allait cracher une insulte à l'encontre de Scorpius mais Accolon s'interrompit lorsqu'il croisa le regard de Merlin. Celui-ci ne montrait aucune colère ou irritation. Il souriait simplement à son disciple et cela suffisait à peindre cette expression d'horreur sur son visage.

— Penses-tu que j'ai agi avec trop d'empressement? Que je me serais fourvoyé sur le compte de ce garçon?

— Non...Maître…, bredouilla Accolon.

Merlin le fixait droit dans les yeux. Accolon détourna la tête pour regarder ses collègues. Scorpius comprit qu'apparemment, ils avaient beaucoup discuté de son cas dans son dos. Malheureusement pour Accolon, ses alliés semblaient avoir tous perdu courage et aucun ne vint à son secours.

— C'est seulement…, dit Accolon en essayant de se rattraper, vous aviez promis la place à Robbie, mon serviteur…

— Et il a donné sa vie dans sa tentative pour supprimer le trio légendaire au Ministère. Son sacrifice est un glorieux exemple pour notre cause et il ne sera pas oublié, soit en sûr…

Accolon remercia son maître et prit un air compréhensif mais ses yeux dégageaient une haine sourde dirigée sur Scorpius. Grâce à ce petit échange, Scorpius comprit que Merlin ne traitait pas ses subalternes de la même manière. Il avait ses préférences et apparemment lui-même se trouvait en bonne position dans la liste des chouchous. Il ne savait pas s'il devait s'en réjouir. Mais une chose était sûre, lui qui avait passé ces nombreux derniers mois à craindre Galaad, il en avait onze autres desquels il devait à présent se méfier.

Merlin sortit un dossier de sa poche et l'ouvrit. Scorpius était assis trop loin pour tenter de déchiffrer les premières pages. Si Merlin consignait tout sur papier, Scorpius s'imagina voler le dossier. Ce serait risqué mais s'il restait l'un des favoris, il pourrait peut-être approcher suffisamment Merlin pour le lui dérober.

— Bien, commençons par les effectifs. Galaad?

— Vingt-trois…

Scorpius comprit… Vingt-trois… Il parlait du nombre de nouvelles recrues qu'il avait réussi à convertir à travers la source. Scorpius les connaissait bien. Il avait vu chacun des adolescents, hommes ou femmes paumés, drogués, ces pauvres êtres qui avaient, tout comme lui, descendu les marches vers la source secrète de Galaad pour faire le grand plongeon.

Merlin gratta le nombre sur sa page et se tourna vers Accolon.

— Soixante-sept, répondit ce dernier sur un ton qui trahissait sa fierté.

Scorpius en eut le souffle coupé. Soixante-sept? Presque soixante-dix gars gorgés de magie, endoctriné et prêt à combattre les sorciers… Soixante-sept nouvelles recrues? Combien en possédait-il à la base?

— Cent-dix-huit, marmonna Agravain à côté de Galaad.

Grâce à son bouclier, Scorpius sut masquer sa surprise. Mais son esprit lucide commençait à calculer. A eux trois, ils cumulaient plus de deux cents personnes dans leurs rangs. Combien y avait-il d'aurors dans le quartier général? Une trentaine tout au plus. Accolon ravala son arrogance en entendant le nombre de son collègue. Agravain lui adressa un sourire mauvais.

— Bedivère? appela Merlin.

— Quarante-cinq…, répondit le jeune homme en consultant son smartphone.

— Erec?

— Cinquante-trois, bougonna musclor.

— Trois-cents vingt-huit, dit Gareth juste à côté de lui.

Il n'y eut pas un silence lorsqu'il prononça ce chiffre exorbitant. Pour tous, cela semblait normal.

— Keu? appela Merlin.

— Six cents dix-sept… j'étais pas très en forme ce mois-ci, dit-il en riant.

Le vieux clochard se tourna vers Scorpius en lui souriant de toutes ses dents jaunâtres. Il avait l'air sincère dans son sourire. Il inspirait une grande confiance et on avait tout de suite envie de devenir son ami. Mais Scorpius dévisageait l'homme qui avait fait passer six cents personnes à travers la source avec curiosité. Comment avait-il fait? L'instinct de Scorpius lui dicta de se méfier. Cet homme à l'air gentil et affable était certainement un monstre. Merlin l'avait appelé "Ce très cher Keu…". Il était sans nul doute son préféré. De quoi était-il capable pour devenir le favori de Merlin?

— Trente-sept, annonça Lamorak en rajustant ses épaisses lunettes.

Merlin acquiesça tout en continuant à noter.

— Mordred?

La jeune femme eut l'air soudain embarrassée. Elle tapota ses ongles sur la table et soupira avant de répondre.

— Trois... , avoua-t'elle sur un ton résigné.

— Seulement trois? demanda Merlin avec douceur.

— Oui…

Sa voix était plutôt grave pour une femme, un peu rocailleuse. Elle fit la moue en continuant à pianoter sur la table, son oeil concentré sur ses doigts, comme si quelque chose la démangeait.

— Tu as tué les autres? comprit Merlin en la sermonnant presque.

Mordred ne répondit pas mais ses joues rougissèrent légèrement, trahissant son trouble.

— Nous en avons déjà discuté, Mordred, soupira Merlin en croisant ses mains.

— Mais ils étaient trop faibles, gémit-elle comme une enfant. Je refuse que ces vermisseaux obtiennent la puissance de la source.

Elle dit ces mots en plongeant son oeil unique dans ceux de Scorpius, lui faisant comprendre qu'à la place de Galaad, elle l'aurait tué depuis longtemps.

— Et les trois que tu as laissé en vie, dit encore Merlin, ils sont puissants au moins?

— L'un d'eux peut voyager dans le temps…, révéla-t'elle.

Les doigts de Merlin tremblèrent légèrement sur son stylo mais son visage ne montra rien. Il baissa la tête quelques secondes puis opina avec un léger sourire. Scorpius détailla ses infimes réactions qui lui permirent de le connaître un peu plus.

— Continuons, dit-il en se tournant vers Yvain.

— Vingt-sept.

— Et toi Tristan?

— Huit cent trente-trois, répondit le gamin, les yeux un peu vides.

Le dernier avait parlé et Merlin inscrivait ce dernier nombre avec un petit sourire. Scorpius regarda chacun des membres du cercle privilégié de Merlin. Il les détailla un à un, comptant mentalement le nombre astronomique qui grossissait dans sa tête. Et ce n'était que les nouvelles recrues. Ils n'avaient pas mentionné ceux qu'ils avaient déjà accumulés. Ces hommes, femme et enfant avaient réuni une véritable armée, commandée par un seul homme qui restait constamment dans l'ombre. Si Merlin donnait l'ordre à cette armée de prendre d'assaut le ministère ou le monde de la magie, il n'aurait aucun mal à gagner cette guerre. Et le pire, c'est qu'il le savait.

— Lancelot, dit Merlin en se tournant vers lui. Ton nouveau titre t'octroie certains privilèges comme le plaisir de notre compagnie mais tu vas recevoir aussi des devoirs. Tu as sans doute dû le comprendre en entendant tes collègues. Ta nouvelle mission sera de rassembler un maximum de personnes que tu jugeras apte à passer l'épreuve de la source.

— Comment? demanda Scorpius en serrant les poings sous la table.

— Nous allons te fournir un établissement à tenir. Le fait que tu aies été un sorcier auparavant va nous servir à enrôler des jeunes gens comme toi, désoeuvrés par les injustices du monde magique. Une petite échoppe dans l'Allée des Embrumes, peut-être… Gareth?

Celui-ci ne prit pas la peine de se tourner vers Scorpius pour le regarder dans les yeux. Le fringant Gareth croisa les bras sur son pull en cachemire et lâcha un profond soupir.

— Il faudrait que je passe chez Gringotts dans ce cas. J'irai ensuite sur place pour acheter un local. Je le verrai bien en libraire, ajouta-t'il avec un sourire moqueur.

— Attendez! intervint enfin Scorpius qui sortait à peine du choc des dernières révélations. Seuls les sorciers peuvent aller sur le Chemin de Traverse ou posséder un compte à Gringotts…

Un faible éclat de rire parcourut l'ensemble de la petite assemblée, autour de la table. Scorpius les dévisageait, irrité par cette hilarité qui le dépassait.

— Comme je te l'ai déjà dit, Lancelot, dit Merlin sur un ton patient lorsque les rires se turent enfin, les sorciers accordent trop d'importance à leurs appendices en bois. (Nouveaux rires). Tant qu'on possède une baguette dans le monde des sorciers, toutes les portes nous sont ouvertes.

— Donc, vous possédez une baguette? demanda Scorpius, sceptique et véritablement moqueur.

Les traits de Merlin se fermèrent un bref instant, parcourus d'une ombre noire de mauvais augure. La salle devint soudain très silencieuse et Scorpius maintint son regard dans celui de son nouveau maître. Il s'en fichait de savoir s'il avait remarqué sa boutade. Il voulait le pousser un peu à bout, l'obliger à révéler plus de choses et surtout, lui faire perdre ce sourire hypocrite. Merlin farfouilla dans sa veste et plaqua la fine baguette de bois sur la table. Le bruit résonna dans la salle vide et quelques membres du cercle sursautèrent. Scorpius baissa les yeux vers l'objet familier. Il serrait fermement la sienne dans sa poche.

— Donc, vous êtes un sorcier, dit Scorpius en levant les yeux vers lui.

— Je ne l'ai pas acheté chez Ollivander, si c'est ce que tu veux entendre.

— Vous ne répondez pas à la question.

Les visages se tournèrent sur Scorpius qui toisait toujours Merlin. Du coin de l'oeil, il remarqua le regard de haine que lui lançait la fameuse Mordred. Ses poings, serrés sur la table, devant elle, émettaient une curieuse fumée blanche et commençaient à rosir légèrement.

— Du calme, mes amis, dit Merlin en retrouvant son éternel sourire amical. Lancelot passe sans doute par une crise de doute?

— Ce ne sont pas des doutes. On parlerait ici plutôt une légère crise d'agacement.

— D'agacement? répéta Merlin, intrigué.

— De colère, si vous préférez...ou de rage. Demandez à cette fille, dit Scorpius en désignant Mordred. Elle en connait un rayon.

— Qu'est-ce que tu veux, Lancelot?

— Ce que je veux, c'est savoir. J'estime en avoir mérité le droit lorsque j'ai jeté le fils Potter dans le vide. J'ai prouvé que j'avais ma place ici, comme chacun d'entre vous. Peut-être même plus que certains.

À ces mots, Mordred abattit violemment ses poings fermés sur la table. Sous la violence du coup porté par ses mains devenues incandescentes, la table prit feu et une odeur de bois brûlé vint aux narines de Scorpius qui admira ce prodige sans sourciller.

— Oses seulement encore t'adresser au maître de la sorte, menaça-t'elle de son doigt brûlant tendu, et je te crame les entrailles par le cul!

Son oeil vert teinté du rouge des flammes qui s'élevaient autour d'elle fusillait Scorpius. Celui-ci leva un sourcil face à cette vision de ce démon blond qui le menaçait, nappé de flammes ardentes. Le feu se propageait rapidement et le petit Tristan s'était écarté légèrement pour éviter le brasier.

— Mordred! la prévint Merlin d'une voix ferme.

La jeune femme hésita. Ses lèvres roses se pincèrent légèrement. Un lourd silence perturbé légèrement par les craquements du bois enflammé augmenta la menace de l'ordre donné par son maître. Mordred capitula. Elle recula sur sa chaise en soupirant et agita légèrement sa main pour attirer les flammes dans sa paume. Elle serra la boule de feu et lorsqu'elle rouvrit les doigts, les flammes avaient disparu, ne laissant comme uniques traces que les sillons noirâtres au milieu de la table.

Scorpius avait contemplé stoïquement le déploiement des capacités extraordinaires de l'un des bras droits de Merlin. Scorpius avait déjà observé des pyromanciens chez Galaad mais jamais à un tel niveau. Mordred inspirait un danger mortel, animé par ses émotions qu'elle semblait contrôler avec peine.

— Je n'ai aucune intention de vous manquer de respect, dit Scorpius en surveillant Mordred du coin de l'oeil. Mais je suis le seul parmi vous à ignorer totalement vos plans. Alors si vous n'avez toujours pas confiance en moi après ce que j'ai fait pour vous, il ne vous reste plus qu'à me tuer. Parce que je veux bien faire tout ce que vous voulez mais si je ne sais pas pourquoi, je ne vois pas trop l'intérêt d'être ici!

Merlin tritura sa plume un moment puis la reposa à côté de la baguette qu'il avait posée sur la table, un peu plus tôt.

— Tu as raison, admit-il finalement. Tu as le droit de savoir.

— Merci.

— Pose tes questions, je te répondrai sincèrement.

Scorpius réfléchit un instant. Il avait osé un coup d'éclat en jouant sur la défiance, frôlant l'impertinence. Maintenant qu'il avait réussi à gagner du terrain, il avait peur d'aller trop loin.

— Comment avez-vous obtenu cette baguette? demanda-t'il en désignant celle que Merlin venait de poser sur la table.

— Je l'ai prise, répondit Merlin.

— A qui?

— A mon père.

Merlin ne souriait plus du tout. Il fixait Scorpius, un mélange de plaisir sadique et de défiance qui laissait comprendre à Scorpius qu'il voulait voir jusqu'où il irait avec ses questions. Scorpius hésitait. Il sentait la tension monter tout autour de lui. Les autres membres s'agitaient, les poings de Mordred fumaient à nouveau. Scorpius connaissait les risques mais maintenant qu'il était lancé, il se devait d'aller jusqu'au bout.

— Qui était votre père?

Les fines lèvres de Merlin s'étirèrent en un sourire mauvais. C'était la question qu'il avait attendue.

— On pourrait passer à autre chose, non? intervint Keu. J'ai pas que ça à faire. Désolé mon garçon mais… Si tu n'as pas d'autres questions, j'aimerais bien écourter la réunion.

— Tu as d'autres questions, Scorpius?

Scorpius ne répondit pas tout de suite. Il était encore frustré que ce Keu l'ait interrompu au moment où il allait découvrir quelque chose de capital sur le passé de Merlin. Mais il comprit aussi que cette intervention impromptue était calculée. Cela signifiait que la réponse était trop importante pour la confier à un nouveau. C'était le genre d'information que Merlin ne confiait pas à la légère. C'était une faille dans le plan minutieux de Merlin.

Les autres se mirent à rire à l'unisson, se moquant ouvertement du petit nouveau.

— Je viens d'assister aux comptes des nouvelles recrues, reprit Scorpius en changeant son fusil d'épaules, et ça sonne plus comme les effectifs d'une armée qu'on prépare au combat.

Les rires se turent soudain et Scorpius ne put s'empêcher de sourire.

— Il est futé le gamin! s'exclama Keu avec un grand sourire édenté.

— Ce n'était pas si difficile à deviner, fit remarquer Agravain.

— À quoi sert cette armée? demanda Scorpius.

Merlin leva la main pour ramener le silence. Il avait l'air visiblement contrarié.

— Tu dois bien comprendre que nous sommes des élus, Scorpius. La source nous a choisi pour rétablir la vérité. Cette vérité mérite le combat que nous menons depuis des années.

Des années… Ces simples mots eurent le don de le faire frémir, plus que pour le nombre astronomique des nouvelles recrues. Des années à rassembler tous ces "élus" dégénérés… Combien étaient-ils exactement?

— Contre qui? laissa échapper Scorpius.

Merlin ne répondit pas mais un horrible sourire cruel s'étira sur ses lèvres. Il n'eut pas besoin de répondre. En réalité, Scorpius connaissait déjà la réponse. Merlin combattait ceux qui n'étaient pas dignes. Ceux qui ne représentaient pas, à ces yeux, ces fameux "élus". Merlin combattait tous les autres: les sorciers et les moldus.

— Ils refusent de voir la vérité, Lancelot. Au mieux, ils ignorent qu'elle existe. Les moldus se sont détournés de la magie à cause des sorciers. Cette injustice sera réparée et ceux qui l'ont cachée paieront cher leur égoïsme. Les sorciers ne méritent pas la magie. Ils sont cruels, orgueilleux et sots. Nous qui avons reçu la lumière de la vérité, nous qui avons prouvé que nous en étions dignes, nous allons les détruire.

— Comment? Quand? demanda Scorpius d'une voix blanche.

— Bientôt…, répondit simplement Merlin. Dès que nous aurons tué Harry Potter.

Une vague d'excitation parcourut l'assistance. Scorpius en profita pour se taire. Il avait compris que Merlin n'en dirait pas plus pour le moment.

— C'est un autre point que j'aimerais vous soumettre, dit Merlin sur un ton plus serein. Erec? appela-t'il.

Le titan se tortilla sur sa chaise en reniflant bruyamment.

— Albus Potter est sorti de la salle au cerveau et tout suite après, il s'est rendu à Poudlard.

Au nom de son meilleur ami, Scorpius se tétanisa sur sa chaise. Son bouclier en prit un coup et le flot d'émotions qu'il peinait à réprimer, rejaillit en une inquiétude sourde.

— Pourquoi est-il allé à Poudlard? demanda Lamorak.

— Parce qu'ils cherchent des réponses, continua Erec.

— N'oubliez pas qu'il s'agit d'une langue-de-plomb et Albus Potter n'est pas un sorcier ordinaire. Il est particulièrement doué. N'est-ce pas Lancelot? lança Merlin en se tournant vers Scorpius.

— S'il a une idée en tête, il mènera ses recherches jusqu'au bout, répondit Scorpius en chassant toute colère et inquiétude dans sa voix.

Merlin acquiesça longuement.

— Il est dangereux, dit-il encore. Plus que son frère parmi les aurors. Peut-être même plus que son père lui-même. Il peut avoir découvert quelque chose dans les salles de la source de Poudlard. Nous ne pouvons pas prendre ce risque.

À l'autre bout de la table, assis à sa nouvelle place, les battements de coeur de Scorpius s'accélérèrent.

— Notre priorité est de l'arrêter. Lancelot! Tristan! Je vous confie cette mission: trouvez Albus Potter et tâchez de découvrir ce qu'il a appris à Poudlard. Une fois cela fait...je vous charge de le tuer.

— Pourquoi lui! s'énerva encore Mordred, visiblement jalouse.

— Parce que c'était son meilleur ami et qu'il a certainement encore confiance en lui. D'ailleurs, je suis certain qu'il sait où le trouver…

— Le tuer…, répéta bêtement Scorpius, blanc comme un linge.

Merlin le toisa de ses yeux clairs.

— Tu as encore des doutes?

La question de Merlin agit sur lui comme une douche glacée, le ramenant brutalement à la réalité. Il reprit rapidement ses esprits, invoquant son bouclier pour se contrôler et nia lentement.

— Ce sera fait, dit-il.

— Tristan?

Le jeune garçon haussa les épaules, indifférent à la mission qu'on venait de lui confier. Merlin mit fin à la réunion et tous les adeptes se levèrent bruyamment. Sauf Scorpius qui réfléchissait à toute vitesse, saisi par la peur de devoir assassiner son meilleur ami. Lorsqu'il leva les yeux, il croisa le regard de Mordred dont l'expression lui indiqua clairement qu'elle rêvait de le brûler vif. Tristan s'était approché de Merlin et le maître discutait avec son serviteur, à l'écart des autres. Le petit garçon jeta un oeil sur Scorpius et l'estomac de celui-ci se tordit. Ils parlaient de lui, c'était certain. Merlin devait demander à Tristan de s'assurer que Scorpius ferait ce qu'on lui avait demandé. Une nouvelle fois, cette mission n'était qu'un test pour s'assurer de son allégeance. La dernière fois, il n'avait eu d'autres choix que de précipiter la mort de James. En serait-il de même pour Albus? Il ne pouvait l'accepter. Mais il ne savait pas quoi faire pour l'empêcher.

— Allez, mon gars! C'est pas comme si c'était la première fois! dit le certain Keu en s'asseyant à côté de lui.

Son parfum était insoutenable. L'homme aux allures de clochard lui adressa un sourire amical et lui donna un grande tape dans le dos en riant à moitié.

— James était un connard, lâcha Scorpius. Ça m'a fait plaisir de le tuer. Mais Albus était un ami.

— Tu viens de le dire. C'était un ami. Maintenant, c'est nous ta famille! dit Keu en désignant les autres "élus".

La plupart ignoraient totalement le vieux clochard et la fraîche recrue. Les deux hommes captèrent quelques regards hostiles lancés dans leur direction.

— Bah! Fais pas attention! soupira Keu. Ils sont juste jaloux. Ils savent reconnaître le génie quand ils se présentent à eux et cela leur fait peur. Toi et moi, on est spéciaux! On sait! On comprend!

— Il y a tout de même encore beaucoup de choses qui m'échappent… À commencer par la raison de l'assassinat d'Albus Potter.

— C'est parce qu'il cherche le Graal.

— Le Graal?

Keu plaqua sa main noircie par la crasse sur sa bouche en prenant un air penaud. Visiblement, il venait de lâcher une information cruciale. Scorpius le dévisagea en se demandant s'il avait feint la surprise ou s'il était tout simplement idiot. Il réfléchit cependant à ce qu'il venait de lui révéler malgré lui. Il savait qu'Albus et Liam faisait des recherches sur le véritable Merlin mais il ne se souvenait pas avoir entendu parler d'un "Graal".

— C'est quoi le Graal? demanda Scorpius.

— Je ne sais pas si c'est à moi de te le dire…

— Maintenant que tu es lancé…, hasarda Scorpius.

Keu hésita. Il vérifia que personne ne les écoutait et fit ensuite signe à Scorpius de s'avancer vers lui. Scorpius retint son souffle en s'exécutant. Keu posa sa main sur son épaule dans un geste paternel.

— Tu as entendu Merlin nous bassiner avec la vérité. Tu ne t'es jamais demandé ce qu'elle était vraiment?

— C'est la source.

— Oui… Mais les sources sont connectées entre elles. Et elles ont un point central, une source qui les rassemble et en qui elles puissent la véritable magie.

— La première source? souffla Scorpius.

Keu acquiesça avec ses grands yeux de fous.

— C'est ça la vérité? C'est ça que cherche Merlin?

— Imagine… toute une armée qui passe à travers cette source. Imagine la puissance qui coulera dans nos veines. Personne ne pourra plus nous arrêter. Celui qui trouve la source, trouve la véritable puissance…

— Et la contrôle... , termina Scorpius.

— C'est ça, le Saint-Graal!

— Mais on est déjà passé par la source pour recevoir nos pouvoirs, fit remarquer Scorpius. Est-ce qu'on peut y plonger une deuxième fois?

Keu ouvrit la bouche pour répondre mais il fut interrompu par une ombre qui se présenta à leurs côtés. Ils relevèrent précipitamment la tête et dévisagèrent Merlin qui leur adressa son éternel sourire froid et terriblement amical.

— Il est temps de partir Scorpius, dit-il. Tristan…

Le garçon s'approcha, l'air toujours aussi absent. Merlin posa ses mains sur ses épaules comme un père pour son fils.

— Tu sais où habite Albus, n'est-ce pas?

— Oui, s'obliga à répondre Scorpius.

— Bien. Communique l'adresse à Tristan. Je veux que vous partiez tout de suite.

— Il est tard, tenta Scorpius. C'est loin d'ici et…

Keu éclata de rire en faisant sursauter Scorpius.

— Tu t'en fais pour les transports? rit-il de plus belle. Ne t'en fais pas pour ça! Tristan possède des dons insoupçonnés! Pas vrai, petit gars? dit-il en posant son énorme paluche sur la tête du garçon.

— Ne me touche pas! répondit ce dernier en s'extirpant de la prise de son collègue.

— Allez-y, ordonna Merlin.

Il poussa en avant le jeune garçon qui s'éloigna par l'épais rideau vert. Scorpius n'eut d'autre choix que de se lever à son tour et de le suivre docilement. Il jeta un dernier coup d'oeil dans son dos. Merlin et Keu les observaient. Keu adressa à Scorpius un dernier sourire hilare en levant son pouce en l'air, comme pour l'encourager.

Derrière le rideau, une fois de retour dans la salle principale du petit bistrot désert, le silence qui les envahit eut un curieux effet sur Scorpius. Il se retrouvait soudain seul, aux côtés d'un enfant qui avait l'âge de faire sa première rentrée à Poudlard. Il ignorait tout de lui, mis à part qu'il était capable de persuader plus de huit cents personnes à rallier sa cause en seulement un mois. Scorpius digérait aussi son affrontement avec Merlin, les autres adeptes et l'hostilité de certains. Il avait l'impression d'avoir survécu à une fosse pleine de lions affamés. Il ne savait plus s'il s'en était bien sorti au final, s'il n'avait pas fait trop d'erreurs et s'il avait pu donner le change. Dans son esprit, au milieu de la peur et des doutes, il y avait cette horrible certitude de s'être fait piéger, embarqué malgré lui dans le prochain meurtre de son meilleur ami. Il devait trouver une solution très vite. Un moyen d'empêcher ça. Mais Merlin ne lui en avait pas donné le temps. Il l'avait pressé, lui et ce Tristan, à agir ce soir même, ne lui laissant aucune occasion de prévenir qui que ce soit.

— L'adresse, demanda Tristan.

— Comment va-t'on y aller?

— Donne-moi l'adresse! répéta-t'il plus sèchement.

Scorpius obéit, pris de court. Derrière le rideau, il y avait encore les douze autres hommes de Merlin dont les pouvoirs, bien qu'encore inconnus, pouvaient très bien le réduire à néant d'un claquement de doigt. Tristan lui prit soudain la main comme un petit garçon apeuré. Mais il était tout sauf terrifié. Ses yeux pâlirent de plus en plus devenant laiteux et Scorpius sentit brusquement une étrange torpeur l'envahir. Il crut d'abord s'être fait démasquer. Il eut envie de lâcher la main sèche de Tristan sans y parvenir. Tout son corps semblait paralysé. Il n'y avait pas que lui. Le décor aussi. L'air se figea un instant puis se brouilla. Scorpius pensa qu'il était en train de s'évanouir sans arriver toutefois à perdre conscience. Peu à peu, le décor changea. La lumière des bougies pâlit, se mit à monter dans un paysage froid et sombre. Le silence de la salle émit soudain un curieux bourdonnement pour se transformer en klaxons bruyants et bruits de moteur sur la route. La tiédeur du bistrot devint une brise fraîche et les banquettes se muèrent en de grands immeubles qui s'élevèrent dans les cieux.

Scorpius n'était plus dans le bar. Il était dehors, dans la rue. En un rien de temps, ils s'étaient matérialisés devant la porte noire de l'immeuble d'Albus. Ils n'avaient pas transplané. Les sensations étaient différentes mais le principe était le même. Tristan avait le pouvoir de se déplacer en un instant à un endroit choisi.

Lorsque tout devint clair et net, Tristan lâcha la main de Scorpius comme s'il venait de le brûler. Sa petite bouche se tordit en une grimace de dégoût et il s'avança devant la porte, sans peur.

— Allons-y, annonça-t'il en ouvrant la porte.

Les doigts légèrement tremblants, Scorpius s'engouffra dans le hall à sa suite.

Quelles options s'offraient à lui? Attaquer Tristan? Il ne savait pas exactement de quoi il était capable. Pourquoi Merlin l'avait envoyé lui pour interroger Albus? Son pouvoir principal devait lui servir à soutirer des informations. Mais comment? La torture? Un peu comme Galaad? Mais Galaad n'avait réussi à convaincre qu'une vingtaine de personnes à le suivre, contre huit cents… Tristan était puissant. Mais à quel point? Et Albus? Était-il dans son appartement ce soir? Merlin semblait le croire. Comment? D'où lui venait toutes ces informations sur son ami? Ce fameux Erec en savait beaucoup sur lui. Le surveillait-il? Il aurait tellement aimé interroger plus longuement Keu. Mais Merlin s'était pointé au bon moment pour s'assurer qu'il ne lui révélerait pas plus. C'était un test. Rien qu'un test odieux et malsain. Que devait-il faire?

Lorsqu'ils arrivèrent enfin à l'étage d'Albus, Scorpius était désespéré. La seule solution qu'il avait trouvée était de les prévenir, lui et Liam. S'il y avait quelqu'un pour qui les aptitudes de Tristan ne feraient ni chaud ni froid, c'était Liam. Lui seul était insensible à la magie et qu'importe la puissance de cet avorton, il pourrait très bien réussir à maîtriser un gamin. Car même si sa magie était grande, sa force physique restait celle d'un gamin. Mais comment les prévenir? Merlin s'était arrangé pour ne jamais le laisser seul. Il n'avait pas d'autres choix que de miser sur la chance, une fois entrer dans l'appartement.

Ils marchèrent dans le couloir sombre et désert du troisième étage. Scorpius appréhendait de se présenter à la porte d'entrée de l'appartement d'Albus. Il essaya de contrôler sa peur et son souffle tandis qu'ils s'arrêtèrent devant le bois clair de la porte d'Albus.

— Attends! lui dit Tristan en le retenant dans le couloir.

Tristan se concentra sur la porte, en silence. Scorpius attendit sans comprendre.

— Il est seul, dans sa chambre. Il est en train de dormir.

— Comment le sais-tu? demanda Scorpius.

Tristan haussa les épaules. "Seul?" se répéta Scorpius. Cela signifiait que Liam était absent. Il était sorti. Scorpius pria pour qu'il revienne rapidement. Si c'était le cas, ils avaient certainement une chance. Il serra encore sa baguette dans sa poche.

Tristan tendit la main sur la poignée de la porte et Scorpius entendit un déclic significatif. Il jura dans sa tête. Non seulement ce gamin savait transplaner mais en plus il avait le pouvoir de déverrouiller les portes. Que savait-il faire d'autres? Faire léviter les objets? Contrôler la matière. Malgré ses interrogations, Scorpius était sûr d'une chose: ce gamin était beaucoup plus puissant que Galaad. Cela n'allait pas être facile pour l'arrêter.

Le jeune garçon entra le premier, silencieusement, comme une ombre. Scorpius attendit qu'il s'avance, de quelques mètres, dans l'appartement pour sortir sa baguette et l'agiter dans son dos. Cela faisait longtemps qu'il n'avait pas utilisé de baguette mais il s'était entraîné depuis que Mr. Potter lui avait rendu celle de son père. Il pensa à Rose, dans son lit, lui avouant qu'elle l'aimerait toujours.

Spero Patronum, murmura-t'il.

Puis, il entra à son tour.